| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||
|
La conscription en France : mythes et réalités
Patrice Buffotot
La réforme de la politique de défense a été annoncée par le président de la République le 23 février 1996 ; la loi de programmation militaire a été votée en juin et c’est seulement en novembre 1996 que le Conseil des ministres a adopté le projet de réforme de la loi sur le service national en proposant le "rendez-vous citoyen", qui sera débattu en janvier 1997. Le service national faisait jusqu’à présent l’objet d’un véritable consensus dans la société française, à l’exception de quelques personnalités comme Alexandre Sanguinetti ou Pierre Messmer. Le seul parti hostile à la conscription était le Front national. Comment, dans ce contexte, cette institution est-elle devenu obsolète et a-t-elle été supprimée ? Une approche historique peut apporter des éléments de réponse, montrant comment la IIIe République a été à la recherche d’un nouveau modèle (1871-1904), comment ce modèle républicain a fini par s’imposer (1905-1965) et comment, à travers le processus de la diversification, il a abouti à sa disparition (1965-1996). La loi Messmer du 9 juillet 1965 instaure le service national qui provoque une diversification des modes de service. Il y a, en plus du service militaire, un service de défense, un service d’aide technique et un service de coopération. Cette diversification introduit l’inégalité devant le service national. Les événements de mai 1968, sans conséquence sur le service national, incitent Michel Debré à faire adopter une loi consistant à incorporer les appelés entre 18 et 21 ans afin d’éviter l’incorporation de sursitaires âgés susceptibles d’introduire la contestation dans les armées. Cette loi de juillet 1970 fixe également la durée du service à 12 mois et, surtout, supprime le fameux sursis. Michel Debré reçoit l’appui du syndicat étudiant Unef pour qui le sursis est un privilège bourgeois. Lorsque les lycéens se trouveront confrontés à la suppression de leur sursis, ils fourniront des troupes à un mouvement contestataire à caractère fortement antimilitariste mais qui ne remettra jamais en cause le principe du service militaire. Ce mouvement donnera lieu à un vaste débat en France sur le service militaire, de 1973 à 1975. Au cours des deux septennats de François Mitterrand, la diversification des formes du service national se confirme. En 1983 est créé le volontariat pour un service long (VSL), puis un service dans la police est mis en place en 1985 ainsi que des protocoles avec différents ministères (Éducation nationale, Ville, etc.). La loi Joxe de 1992, qui fixe la durée du service national à dix mois, accentue encore la diversification avec la création d’un service de sécurité civile et le service en entreprise à l’étranger. En 1994, le Livre blanc sur la Défense déclare vouloir préserver les principes de l’universalité et de l’égalité du service national. La classe politique, tout comme l’opinion publique, sont favorables au service national même si de multiples rapports et études ont montré l’existence d’inégalités croissantes. Il existe donc un consensus fort et ancien sur le service national. Or, brusquement, le 23 février puis le 28 mai 1996, le nouveau président de la République, Jacques Chirac, annonce la fin du service national, surprenant l’ensemble de la classe politique. Celle-ci n’a pas réagi, se trouvant dans l’incapacité de proposer un autre modèle, ce qui a provoqué une certaine pauvreté des débats, montrant l’absence flagrante de capacité de contre-expertise des partis politiques français en matière de défense. Plusieurs raisons expliquent la disparition du modèle républicain basé sur la conscription. Il y a d’abord la dimension technique. L’armée française n’a plus besoin de gros effectifs, elle se trouve donc dans l’incapacité d’absorber l’ensemble des ressources d’une classe d’âge. L’offre est supérieure à la demande. La diversification a été conçue notamment pour utiliser, une partie de cette ressource que l’armée ne pouvait utiliser mais elle a accru les inégalités. Il y a aussi des raisons stratégiques. Depuis la disparition de la menace soviétique, la nouvelle politique française est axée sur des interventions extérieures. Pour cela, l’armée a besoin d’unités constituées de professionnels. Il faut ajouter aussi des raisons financières. Dans un souci de réduction du déficit budgétaire, des économies sont réalisées sur le budget de la défense. On a jugé qu’une armée professionnelle serait à terme moins coûteuse qu’une armée de conscription. L’ensemble de ces raisons font que la participation du citoyen à la défense n’est plus jugée indispensable. On observe le même phénomène dans les autres pays de l’Union européenne comme les Pays-Bas ou la Belgique ; la question est actuellement en débat en Allemagne et en Espagne. L’adaptation des sociétés européennes à la globalisation de l’économie ne mettrait-elle pas en cause le principe et les modalités actuelles de la participation du citoyen à la défense, telle qu’elle avait été conçue au début du XXe siècle ? Face à cette situation complexe, un effort conceptuel important doit être entrepris pour imaginer et mettre en œuvre des réponses aux défis de cette nouvelle société globale qui se met en place, et notamment pour définir la place du citoyen dans le nouveau système de défense en cours d’élaboration.
|
||||||||||||||||||
|
|
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin |
||||||||||||||||||