| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques Wulf Siewert : un géopoliticien naval allemand de l'Atlantique Louis Jehl
PARTIE II - UNE APPROCHE HISTORIQUE, DIALECTIQUE ET GEOPOLITIQUE DU MONDE ATLANTIQUE INTRODUCTION
« A l’origine de tout bien commun et de tout ennemi permanent se trouve, depuis le début de l’histoire de l’humanité, la mer.[i]» C’est ainsi que débute l’ouvrage de Wulf Siewert consacré à l’Atlantique. Ce faisant Wulf Siewert se place d’emblée en filiation du Professeur Karl Haushofer dans la mesure où il emprunte à ce dernier strictement les premières phrases de son œuvre Weltmeere und Weltmächte paru à Berlin en 1937[ii]. Mais son cheminement intellectuel le mène plus loin encore. Il considère en effet que l’historiographie européenne, par trop marquée par une vision continentale, a depuis toujours traité plus au fond les événements terrestres que les décisions navales, bien que ces dernières aient déterminé des siècles durant le sort des peuples. Car « les puissances maritimes, en bénéficiant des lignes de forces politiques et économiques des océans et en les orientant à leur profit exercent une influence si profonde sur la politique en général qu’elles détiennent précisément souvent les clefs de la politique mondiale[iii]». Et Wulf Siewert de conclure qu’il faut s’intéresser, en conséquence, aux océans et à l’Atlantique au premier chef, car l’Atlantique a joué un rôle important dans le passé, joue actuellement et jouera à l’avenir encore un rôle géopolitique majeur. Or, selon lui, aucun analyste n’a encore mis en relief le rôle géopolitique de l’Atlantique en dépit de sa signification pour l’Europe, en dehors de G. Schott[iv] mais dont l’ouvrage est centré sur les aspects purement géographiques. C’est pour combler ce vide que Wulf Siewert se propose de consacrer un ouvrage à l’Atlantique, et ceci lui paraît d’autant plus normal que d’autres mers ont été étudiées[v], en particulier le Pacifique par son maître Karl Haushofer[vi] dont l’ouvrage constitue à ses yeux une référence en matière de géopolitique. L’étude de Wulf Siewert est en réalité une approche dialectique et géopolitique de l’histoire de l’Atlantique qui s’achève sur une analyse précise des événements contemporains liés à la Deuxième Guerre mondiale. Elle s’articule autour de trois axes : l’importance de l’Atlantique, sa genèse et enfin la signification géopolitique et géostratégique de l’Atlantique. Nous examinerons tour à tour ces trois ensembles. CHAPITRE I – DE L’IMPORTANCE DE L’ATLANTIQUE Pour
saisir l’histoire de l’Atlantique et son importance géopolitique,
l’auteur se propose de se pencher d’abord sur la géographie du monde
atlantique, puis sur les voies de communication transatlantiques et enfin
sur le rôle économique de cet océan. SECTION
I– LA GEOGRAPHIE DU MONDE ATLANTIQUE 1. L’immensité de l’Atlantique Parmi tous les océans, l’Atlantique se trouve avec ses 106 millions de km2 au premier rang après l’océan Pacifique. Son immensité, estime Wulf Siewert, est particulièrement visible quand on compare le libre océan (der offene Ozean), qui couvre 82 millions km2, avec ses prolongements naturels : « Mer du Nord et Baltique réunies par exemple ne représentent même pas 1 % de la surface totale de l’Atlantique.[vii]» L’auteur donne encore une autre comparaison pour insister sur l’exceptionnelle étendue de l’Atlantique : cet océan « est 11 fois plus grand que l’Europe et 2,5 fois plus grand que l’Asie[viii]». Par ailleurs, note Wulf Siewert, les prolongements naturels de l’Atlantique sont nombreux. En Europe, il y a la Baltique, la Mer du Nord et la Méditerranée ; du côté du continent américain, on trouve la Baie de Hudson, le Golfe du Saint-Laurent et les eaux du Golfe du Mexique. Wulf Siewert, en géographe averti, mentionne également les mers polaires et la Mer au Nord de l’Europe. Cependant, considérant que les zones arctiques et antarctiques n’ont pas de signification politique et que la Méditerranée et la Baltique ont une originalité marquée et un développement historique propre, il ne les englobe pas dans son étude. Son analyse, dans ces conditions, est centrée sur l’océan Atlantique proprement dit, la Mer du Nord ainsi que sur la Mer des Caraïbes. En
raison de son étendue, l’Atlantique présente des caractéristiques
d’ordre physique, climatique et géopolitique spécifiques. 2.
L’Atlantique : un moyen de communication entre plusieurs continents Wulf Siewert insiste sur le fait que l’Atlantique relie trois continents, l’Europe, l’Atlantique et l’Asie, et si l’on considère que l’Antarctique est un sixième continent, alors il est le lien entre quatre continents. Il constate également que l’Atlantique Sud est situé beaucoup plus à l’Est que l’Atlantique Nord. Ceci induit pour lui une conséquence géopolitique intéressante : « Le continent sud-américain, positionné vers l’Est, est plus proche de l’Europe que l’Amérique du Nord qui s’avance vers l’Ouest.[ix]» Une deuxième conséquence, d’ordre quasi géostratégique à notre sens, apparaît aussi aux yeux de notre analyste : « les possibilités de communication [de l’Amérique du Sud] avec l’Europe sont meilleures qu’avec l’Amérique du Nord[x]». Cependant, qu’il s’agisse du Nord du continent américain ou du Sud, l’Atlantique se trouve au cœur des liaisons entre l’Europe et l’Amérique « puisqu’il n’existe pas d’autre moyen de communication entre l’Europe et l’Amérique en dehors de l’Atlantique[xi]». De plus, les distances, à l’inverse du Pacifique, peuvent être relativement facilement franchies en Atlantique. La distance la plus courte, par exemple, est celle qui sépare l’Afrique de l’Ouest, près de Freetown, et le Cap Saint Roque au Brésil avec ses 2 840 kilomètres. Wulf Siewert illustre son propos avec d’autres exemples : l’Irlande et Terre- Neuve ne sont séparées que de 3 375 kilomètres ce qui est raisonnable. Bien entendu, « la distance entre l’Espagne et New York, en raison du retrait du continent américain [nord- américain], monte à 3000 nautiques ou 5500 kilomètres[xii]». L’Atlantique, à l’analyse, révèle aussi d’autres traits physiques originaux. 3.
L’Atlantique Nord : un océan privilégié et contrasté Dans sa partie supérieure, l’Atlantique est plus étroit que dans sa partie Sud, ce qui, selon Wulf Siewert, a des implications en ce qui concerne les températures. En effet, l’Atlantique Sud, plus ouvert, permet aux masses d’eau froide et aux icebergs de remonter loin vers le Nord tandis que l’Atlantique Nord est plus fermé grâce au Labrador et au Groenland, et, par suite, laisse pénétrer moins de masses d’eau froide par la route du Danemark. L’Atlantique Nord bénéficie aussi de courants favorables. Le plus connu d’entre eux est le fameux Gulf Stream qui le traverse d’ouest en est et auquel les pays d’Europe occidentale doivent la clémence de leur climat. Wulf Siewert souligne, à juste titre, qu’« une partie du Gulf Stream (…) transite entre l’Ecosse du Nord et les Iles Féroé pour venir réchauffer tous les fjords norvégiens jusqu’au Cap Nord, de sorte que ces derniers ont également des eaux tièdes même en hiver[xiii]». Ce facteur a valeur géostratégique : « Grâce au Gulf Stream, écrit-il, les ports du Nord de l’Europe restent libres des glaces et cette partie du continent nord européen est habitable, alors qu’à la même latitude le Labrador est pris dans les glaces éternelles.[xiv]» Car c’est précisément le long des côtes d’Amérique que l’Atlantique Nord subit l’influence glaciale du courant du Labrador qui descend de la Baie de Baffin jusque loin vers le sud à hauteur de la latitude de Naples et charrie des monceaux de glace et de nombreux icebergs, dangers constants pour les navigateurs. SECTION II - LES VOIES DE COMMUNICATION TRANSATLANTIQUES ET LES PORTS Les mois de mai, juin, juillet constituent le point culminant du danger lié aux glaces, car les icebergs se forment au printemps dans le Grand Nord et migrent ensuite vers le sud. Et Wulf Siewert de rappeler tout logiquement la plus grande catastrophe provoquée par la glace, celle du paquebot anglais Titanic qui « le 15 avril 1912, à latitude 41° Nord, est entré en collision avec un iceberg causant ainsi la mort de plus de 1500 personnes[xv]». Les facteurs climatiques, on le voit, ont une importance déterminante. Il s’agit bien sûr des tempêtes hivernales dans l’Atlantique Nord mais aussi des brouillards en période d’été. Si les vents dans l’Atlantique Nord, connus pour avoir une influence directe sur le climat - au Nord des vents d’ouest très forts et dans sa partie Sud le régime régulier des alizés-, étaient d’une importance capitale pour la navigation à voile, pour les navires à vapeur ce qui importe ce sont les glaces et le brouillard. Et ces mauvaises « rencontres » se trouvent précisément sur le trajet entre New York et l’Europe : « Pendant les mois d’été, écrit Wulf Siewert, plus de 30 % des jours connaissent le brouillard.[xvi]» C’est pourquoi les compagnies de navigation transatlantiques se sont mises d’accord sur des routes transatlantiques précises. En particulier, il a été décidé « d’éviter toute l’année le Cape Race[xvii]» pour cause de brouillard, qui favorise les collisions entre navires et avec des icebergs, et de transiter en conséquence plus au sud. Enfin,
s’agissant des routes maritimes se dirigeant vers les Caraïbes[xviii]
et l’Amérique du Sud, elles ne connaissent pas de difficultés de cet
ordre, même si Wulf Siewert relève que les navires à vapeur évitent de
traverser la route de Floride dans le sens Nord-Sud en raison du courant et
empruntent plutôt la route passant par les Bahamas pour rejoindre ensuite
les côtes de Floride et accéder ainsi au Golfe du Mexique. En dehors de
son climat et de ses routes maritimes, l’Atlantique se distingue aussi par
la variété de ses côtes dont beaucoup sont favorables aux activités
humaines. 2. Une topographie favorable au développement des ports et du trafic maritime C’est sur un facteur géostratégique statique[xix], la topographie et plus exactement la configuration des côtes, que Wulf Siewert appelle également l’attention du lecteur. En dehors des côtes de l’Afrique de l’Ouest qui sont particulièrement hostiles à la navigation – tout comme la côte Est du Pacifique en raison de la Cordillère des Andes -, les côtes d’Europe et d’Amérique offrent les meilleures conditions pour le développement de la navigation maritime. C’est pourquoi « les Etats européens déplacent aussi leur centre de gravité vers l’Atlantique à l’image des pays d’Amérique du Nord ou d’Amérique du Sud [xx]». Ceci est une condition préalable à l’expansion du trafic maritime. Cette idée du rôle majeur de l’Atlantique pour les Etats, il convient de la relier à son idée force exprimée au début de son ouvrage : l’océan Atlantique a un rôle géopolitique majeur[xxi]. Il insiste également sur l’existence de nombreux ports qui justement attestent de la générosité des côtes atlantiques. Il en dresse le panorama, panorama qui correspond à une véritable analyse géostratégique, même si son propos ne s’inscrit pas dans la guerre sur mer mais vise seulement à montrer le nécessaire lien entre ports et trafic commercial mondial transitant par la mer. 3.
Un panorama des ports de l’Atlantique Parmi
les ports, Wulf Siewert retient les ports des fjords norvégiens et les
ports espagnols, « auxquels il
manque cependant un arrière-pays[xxii]».
C’est en Angleterre, Irlande et en France que golfes et ports sont les
plus nombreux, tandis que leur nombre sur les côtes basses du Nord de
l’Allemagne et des Pays-Bas est plus faible mais « en
contrepartie [ces pays] disposent
d’un arrière-pays qui paraît d’autant plus grand et d’autant plus
capable de se développer [xxiii]».
Ce qui est remarquable en Europe, note Wulf Siewert, ce sont
les ports situés sur les estuaires des fleuves comme Hambourg, Brême,
Rotterdam, Anvers, Londres et Liverpool et, du côté américain, New York,
New Orleans et Buenos Aires. Certains de ces ports disposent d’un avant
port (Vorhaven),
car ils ne peuvent être atteints qu’à marée haute. On peut citer
Cuxhaven pour Hambourg, Bremerhaven pour Brême, Saint-Nazaire pour Nantes.
New York, en revanche, peut être joint sans problème en dehors de toute
considération de marée. S’agissant de la côte d’Afrique, on y trouve,
selon Wulf Siewert, d’excellents ports dans les estuaires comme Banana au
Congo, Libreville au Gabon et Douala au Cameroun. A l’exception de ces
ports, la côte d’Afrique est pauvre en ports. Le long des côtes de
l’Afrique de l’Ouest, une vague déferlante empêche souvent tout
accostage et oblige à mouiller, moteur en route, à proximité de la côte.
« Mais c’est la partie
Sud-Ouest de l’Afrique qui est plus particulièrement dépourvue de ports [xxiv]».
Du côté de l’Amérique, il y a de bons ports, à la fois au Nord comme
au Sud, qui autorisent un fort trafic maritime. Wulf Siewert conclut de son
tour d’horizon que l’Atlantique remplit toutes les conditions pour un être
le théâtre d’un trafic maritime mondial dense. On constate donc qu’à
côté des caractéristiques physiques (surface, courants, climats, vents)
et topographiques (configuration des côtes), Wulf Siewert met en exergue
une des fonctions positives de l’élément marin[xxv] :
l’océan Atlantique comme voie de communication et par conséquent théâtre
de trafic maritime. Mais il n’oublie pas de se pencher sur la deuxième
fonction positive de l’élément marin, la mer source de richesses. SECTION III – L’ATLANTIQUE SOURCE DE RICHESSES1.
La pêche maritime : signification humaine et économique « Très tôt, la mer a été nourricière. Pour beaucoup d’hommes, les poissons ont été une source essentielle de protéines. L’activité halieutique se retrouve dans toutes les parties du monde». C’est par ces phrases qu’Hervé Coutau-Bégarie commence son paragraphe consacré aux richesses de la mer dans son Traité de Stratégie[xxvi]. Wulf Siewert, bien entendu, avait en son temps fait la même analyse en donnant à la pêche une signification économique mais également humaine. S’agissant de la géographie humaine de l’Atlantique, Wulf Siewert remarque que l’important trafic maritime dont cet océan est le théâtre signifie déjà en soi un fort rassemblement d’hommes en permanence, mais si l’on tient compte des milliers de marins pêcheurs qui tout au long de l’année peuplent la mer, alors on peut parler d’une véritable « colonisation de la mer[xxvii] ». Ici notre auteur se réfère explicitement au géopoliticien du Pacifique, Karl Haushofer[xxviii] pour, d’une part, bien indiquer au lecteur de lien filial qui l’unit au géopoliticien réputé et professeur d’Université, et, d’autre part, pour inscrire son étude dans un cadre géopolitique et même géostratégique comme nous le verrons plus loin. A
ce peuplement massif de l’Atlantique par les marins pêcheurs fait écho
une activité économique de poids. En effet, « les
revenus de la pêche, relève Wulf Siewert, sont
estimés entre 1 à 2 milliards de Reichsmark[xxix]».
Cette somme, considérable pour l’époque, lui semble même sous-évaluée,
c’est dire l’importance économique qu’il accorde à cette activité
dont il identifie les lieux les plus marquants. 2.
Les zones de pêche en Atlantique Les
principales zones de pêche se situent à proximité des côtes et englobent
les eaux jusqu’à une profondeur 200 mètres. On les trouve au large des côtes
du Maroc, du Portugal et d’Espagne ; elles comprennent aussi le Golfe
de Gascogne, les eaux britanniques et irlandaises, toute la Mer du Nord avec
le fameux Dogger Bank, le Skagerrak et le Kattegat, les eaux côtières de
Norvège jusqu’à la Mer Blanche et surtout elles couvrent les eaux au
large des côtes Sud, Ouest et Est d’Islande. A proximité des côtes américaines,
Wulf Siewert retient le Golfe du Saint-Laurent et les bancs de Terre-Neuve
en particulier. Plus au Sud, au large de ce même continent américain, il
note la présence d’autres bancs de poissons comme le Banquereau-Bank ou
le Sable-Insel-Bank par exemple ou encore le George-Bank. Ces zones sont spécialement
riches en poissons, car c’est là que les courants chauds et les courants
froids se rencontrent favorisant de la sorte la production de plancton en
masse et, par la suite, le développement de bancs de poissons. Et précisément
les espèces pêchées sont nombreuses. « Le
long des côtes portugaises, précise Wulf Siewert, on
pêche de la sardine et du thon, en Mer du Nord principalement de la sole,
de la morue, du flétan, de l’aiglefin et du hareng.[xxx]»
Les prises les plus importantes de hareng sont réalisées par les marins pêcheurs
norvégiens et écossais, mais les prises effectuées par les marins pêcheurs
allemands ont également progressé sérieusement ces dernières années.
Après le hareng, la morue est sûrement, considère notre auteur, le
poisson le plus important : chaque année on capture en effet environ
300 à 400 millions d’individus. Il note enfin que « la
pêche à la morue sur le plateau continental de l’Atlantique Nord à elle
seule permet à 200 000 personnes de gagner leur vie[xxxi]».
Wulf Siewert insiste ainsi sur le rôle économique de la pêche pour tous
les pays qui ont une tradition en matière de pêche maritime. Les marins pêcheurs
français méritent cependant une attention particulière. 3.
Les marins pêcheurs français de Terre-Neuve (les Terre-Neuvas) Les zones de pêche au large de Terre-Neuve sont exploitées par des marins pêcheurs de toutes nationalités : Portugais, Britanniques et Français. Les marins pêcheurs français cependant exploitent cette partie de l’Atlantique Nord depuis la fin du 18ème siècle. Ils sont pour la plupart originaires de Bretagne et Wulf Siewert considère qu’« ils comptent parmi les meilleurs marins d’Europe[xxxii] ». Ces marins, qui chaque année traversent l’Atlantique sur leurs propres chalutiers pour pêcher durant tout l’été sur le banc de Terre-Neuve, remplissent, selon Wulf Siewert, une autre fonction :«L’Etat français protège ces marins pêcheurs (…) non pour des raisons économiques, mais parce qu’il veut conserver cette souche de marins de valeur pour sa marine de guerre ; car la France n’est pas riche en marins de ce type.[xxxiii]». On voit donc que l’auteur dépasse la simple analyse économique. En réalité, il attribue aux marins pêcheurs, outre une fonction économique courante, un rôle stratégique : fournir à la marine de guerre les marins nécessaires à sa bonne marche. De nos jours, nous parlerions de réservoirs de forces ou de compétences. Wulf Siewert fait ici allusion au système de l’inscription maritime mis en place par Colbert et qui, à l’occasion des conflits, a permis à la marine d’accueillir dans ses rangs des marins de qualité et aptes au combat. C’était une originalité française que l’Allemagne et d’autres pays, on le sait par ailleurs, enviaient à la France[xxxiv]. Wulf Siewert donne une explication – pertinente - pour la politique française à l’égard de ces marins pêcheurs : ils sont protégés par l’Etat, « car la France n’est pas riche en marins ». Autrement dit : les marins pêcheurs sont une denrée rare et par conséquent il convient de les entourer de tous les égards. Wulf Siewert reviendra sur ce thème quand il traitera des différentes époques historiques de l’Atlantique. Mais auparavant, il s’intéresse à la découverte de l’Atlantique. CHAPITRE II – GENESE D’UN OCEAN SECTION
I – DECOUVERTE DE L’ATLANTIQUE 1. Le retard historique de l’Atlantique Contrairement à l’océan Pacifique ou à l’océan Indien, l’Atlantique n’entra dans l’histoire que relativement tard. « Malais, Chinois et Arabes, écrit Wulf Siewert, ont sillonné depuis la nuit des temps l’océan Indopacifique, si bien que cet océan a connu très tôt de grandes migrations de populations tandis que l’Atlantique était encore inconnu.[xxxv] » Et Wulf Siewert d’expliquer ce retard historique par le manque d’îles dans l’Atlantique, îles qui servent généralement de relais pour les peuples qui s’aventurent en mer. Ceci est particulièrement vrai pour le continent américain, dont les indigènes ne se sont pas lancés dans de grandes entreprises maritimes en dehors de voyages effectués en Mer des Caraïbes. Le mare atlanticum cependant était déjà connu dans l’Antiquité et l’Atlantique, tel qu’on le connaît aujourd’hui, a finalement pu être découvert à différentes époques historiques par des peuples venus d’Europe ou du Bassin méditerranéen. 2. L’Atlantique dans l’Antiquité Dans l’Antiquité, le mare atlanticum était certes déjà parcouru, mais il est clair qu’il recouvrait tout autre chose. A l’époque, on désignait en effet la mer située à l’Ouest des Colonnes d’Hercule mare atlanticum ou encore océan de l’Ouest (westlicher Ozean) par opposition à l’océan Indien. Wulf Siewert rappelle que les premiers Européens qui se sont aventurés hors de Méditerranée furent des Phéniciens et des Carthaginois qui, en marins intrépides, se sont affranchis de la navigation côtière. « On peut estimer, écrit-il, que déjà vers 1200 av. J.-C. l’Atlantique de l’Est, à l’Ouest de Gibraltar jusqu’au Finistère et peut-être même jusqu’aux Iles Scilly [il], fut traversé pour commercer avec les habitants des côtes de la Mer du Nord et de la Baltique.[xxxvi]» La découverte des Canaries, selon Wulf Siewert, est également imputable aux Phéniciens qui chez Pline et Ptolémée s’appellent insulae fortunatae, les îles joyeuses (die glücklichen Inseln[xxxvii]). On dit également que le navigateur carthaginois Hanno, vers 465 av. J.-C., est même parvenu jusqu’au Golfe de Guinée après avoir longé en direction du sud les côtes d’Afrique. A la même époque, Himilco aurait réussi, en allant vers le nord, à rejoindre la Bretagne. On rapporte aussi, selon Wulf Siewert, que « Pytheas de Marseille[xxxviii] est en tout cas arrivé vers 325 av. J.-C. jusqu’au Jutland, au Nord de la Grande-Bretagne et aux Iles Shetland [xxxix]». Si dans l’Antiquité l’Atlantique ne fut parcouru et connu que partiellement, le Moyen âge ne changea pas fondamentalement cet état de fait, même si les Normands y jouèrent un rôle important. 3. Les Normands au Moyen âge Au
Moyen âge, considère Wulf Siewert, « Méditerranée
et Baltique formaient les grands bassins de communications maritimes
mondiales dont on n’osait pas franchir les limites[xl]».
Seuls les Normands prirent une place originale dans l’évolution
historique de l’époque. Ils colonisèrent en effet les îles Féroé en
861, l’Islande en 865 et la partie Sud-Ouest du Groenland en 982. A partir
de ces nouveaux territoires, rapporte Wulf Siewert, le chef viking Leif
Erikson entreprit d’intrépides expéditions vers l’ouest qui lui
permirent en 1001 de mettre le pied sur le continent américain, sans doute
sur les côtes du Labrador. Wulf Siewert conclut, à partir de ces éléments
qu’il considère comme objectifs : « Les
Normands furent de la sorte les premiers Européens à avoir découvert et
foulé au pied l’Amérique.[xli]»
Leurs expéditions sont attestées et vérifiées, selon Wulf Siewert, même
s’il subsiste des zones d’ombre en ce qui concerne les territoires précisément
découverts. Mais notre auteur va plus loin dans son analyse : « Les
Normands eux-mêmes, écrit-il, n’étaient
pas conscients d’avoir découvert une nouvelle terre et c’est pourquoi
les expéditions des Vikings n’ont pas eu dans l’histoire de la découverte
de l’Atlantique la moindre suite ou conséquence.[xlii]»
Cette perception non historique de la découverte de l’Amérique explique
que l’historiographie ait oublié les voyages des Vikings « de
sorte que la découverte réelle de l’Amérique
cinq cents ans plus tard fut pour l’Europe une surprise totale[xliii]». 4.
Les autres tentatives d’exploration de l’Atlantique 4.1 Considérations généralesA partir du milieu du 14ème siècle, des tentatives d’exploration de l’Atlantique – celles-ci conscientes – furent lancées à partir des Etats ibériques. Ainsi, selon Wulf Siewert, des marins génois et portugais ont découvert à cette époque les Canaries, Madère et les Açores et ont peuplé ces îles. La découverte de ces îles est attestée, selon Wulf Siewert, par leur apparition sur les cartes nautiques, comme par exemple en 1375 sur les célèbres cartes mondiales catalanes. En réalité cependant, estime Wulf Siewert, la haute mer de l’Atlantique restait inconnue des hommes. Il faudra attendre le 15ème siècle et l’avancée des Turcs dans les régions de la Méditerranée orientale, qui eut pour conséquence le contrôle des routes commerciales vers l’Orient par les Ottomans, pour que l’Atlantique soit réellement découvert. En effet, pour contourner les difficultés sur terre, on chercha « une route maritime directe pour rallier l’Inde et accéder de la sorte directement aux richesses de l’Orient en évitant en même temps tous les intermédiaires [xliv]». Ainsi on peut dire que pendant plus de deux cents ans la recherche d’une route maritime vers l’ouest et l’est pour rejoindre la Chine et le Japon a tenu les Européens en haleine. Wulf Siewert souligne aussi un autre facteur, d’ordre religieux cette fois, ayant contribué à la découverte de l’Atlantique. L’Espagne, en lutte contre l’Islam et les Maures sur son propre territoire, après la reconquête du sol national, « souhaita combattre l’Islam aussi dans les autres parties du monde et répandre le Christianisme parmi d’autres peuples[xlv]». Par delà ces considérations générales, Wulf Siewert rappelle dans son ouvrage Der Atlantik : Geopolitik eines Weltmeeres le rôle des célèbres navigateurs portugais et espagnols, mais aussi celui des marins anglais, français et allemands dans la découverte de l’Atlantique. 4.2
Les navigateurs portugais et espagnols Les Portugais se lancèrent d’emblée, selon Wulf Siewert, à la conquête des côtes africaines non sans s’être au préalable assurés la prise de Ceuta en 1415 par le Prince Henri dit le navigateur. Ce même personnage, qui tout au long de son existence se consacra à la recherche de la route vers l’Inde, « fonda non loin du Cap Saint-Vincent une école nautique et d’astronomie et organisa à partir de 1420 avec des moyens importants de nombreuses expéditions maritimes le long des côtes africaines[xlvi]». A cette époque, seules les côtes jusqu’au Cap Bojador avaient pu être explorées, précise Wulf Siewert. Ce n’est qu’en 1445 que Dinis Dias est arrivé aux îles du Cap Vert, rappelle justement notre auteur, le Golfe de Guinée quant à lui n’a été découvert que quelque vingt années plus tard, en 1472. Ces découvertes conférèrent au Portugal un prestige de plus en plus visible dans le domaine maritime. Wulf Siewert souligne également un événement remarquable dans ce domaine : « la découverte de l’embouchure du fleuve Congo en 1484 par Diego Câo, grâce à l’aide d’un Allemand, l’astronome Martin Behaim, qui l’accompagnait en qualité de conseiller et d’officier navigateur[xlvii]». Les Portugais poursuivirent la découverte des côtes africaines jusqu’à la fin du 15ème siècle. Ainsi, remarque Wulf Siewert, c’est à Bartolomé Dias que revient le privilège de contourner le premier la pointe sud de l’Afrique en 1486, sans cependant être en mesure de poursuivre sa route vers l’Inde pour cause de mutinerie de l’équipage. « C’est seulement Vasco de Gama, le grand navigateur, qui eut la chance de réaliser cet exploit en 1497-1498 permettant ainsi au Portugal de contrôler l’océan Indien et le monopole des épices[xlviii]». En dernière analyse, Wulf Siewert considère que le Portugal, petit pays, à d’énormes mérites dans la découverte des côtes de l’Afrique de l’Ouest et de celle de la route maritime en direction de l’est vers l’Inde. Contrairement aux Portugais qui empruntèrent très tôt la route maritime vers l’Inde en direction de l’est, les Espagnols, de leur côté, regardèrent plutôt vers l’ouest. Wulf Siewert rappelle à cet égard que Christoph Colomb, Génois d’origine au service du Portugal, se tourna vers l’Espagne pour concrétiser l’idée de Toscanelli : rejoindre l’Inde par l’ouest. Wulf Siewert indique aussi que les quatre voyages de Christoph Colomb entre 1492 et 1503 qui conduisirent à la découverte des Bahamas, des Petites et Grandes Antilles et du continent sud-américain au Nord-Ouest de Trinidad, convainquirent le monde entier que la terre était ronde et l’Atlantique navigable. En conséquence, conclut Wulf Siewert, et ceci est important au regard de notre étude : « Christoph Colomb restera éternellement célèbre pour avoir réalisé de manière consciente la première traversée de l’océan Atlantique d’est en ouest et d’ouest en est. Grâce à cet exploit, il donna réellement à l’histoire de l’humanité une nouvelle direction[xlix].» En effet, même si jusqu’à la fin de sa vie il fut convaincu d’avoir atteint la Chine, le Japon et l’Inde, « la découverte de l’Amérique signifia pour l’Europe la conquête d’un nouveau monde, l’extension de son horizon géographique et politique, le déplacement des routes maritimes, de l’économie et par conséquent du centre de gravité politique de l’Europe[l]». A
ce stade, on peut dire que l’analyse de Wulf Siewert est des plus
classiques sauf, sans doute, en ce qui concerne la découverte «consciente»
de l’Atlantique et sur laquelle il conviendra de revenir. Précisément,
s’agissant de l’Atlantique, il fut considéré encore longtemps après
Christoph Colomb comme un chemin pour atteindre, en direction de l’ouest,
les îles aux épices (die Gewürzinseln[li]),
la riche Inde et la fabuleuse Cathay. Notre auteur indique encore que les
nombreux navigateurs espagnols et italiens comme Alfonso de Hojeda, le
Basque Juan de la Cosa, Pinzon et Amerigo Vespucci cherchèrent également
un passage à travers le continent américain en direction de l’ouest.
Balboa, rappelle Wulf Siewert, traversa à pied, en 1513, l’isthme de
Panama et prit possession symboliquement de l’océan Pacifique au nom de
la couronne espagnole en y plantant son pavillon. Mais Wulf Siewert
n’oublie pas de revenir sur l’exploit du Portugais Fernando Magellan
qui, au service de la couronne d’Espagne, trouva un passage vers l’ouest
en octobre 1520. « Il fut le
premier homme à faire le tour du monde à la voile, écrit-il, et
reste de ce fait le plus grand navigateur de tous les temps.[lii]»
Par delà ce rappel purement factuel, il se risque à considérer que la
nouvelle de la découverte de l’Amérique et des expéditions à travers
l’Atlantique a sans doute marqué plus profondément cette époque que la
traversée de l’Atlantique en avion par Lindbergh et d’autres la nôtre.
« Car à cette époque, estime-t-il,
un monde encore inconnu restait à découvrir[liii].»
A côté des Portugais et des Espagnols, les Anglais, les Français et
d’autres ont également participé à la découverte de l’Atlantique 4.3 Les marins anglais et français En dehors de Giovanni Caboto, Génois au service de l’Angleterre, qui parvint en 1497 jusqu’aux côtes de la Nouvelle-Ecosse, d’autres navigateurs ont mis le pied sur le contient nord-américain. Ainsi, Wulf Siewert rappelle que Jacques Cartier découvrira le Golfe du Saint-Laurent et le Canada alors qu’il était à la recherche d’un passage vers l’Inde en direction de l’ouest. Notre analyste estime également qu’à partir de 1540 les contours géographiques les plus importants de l’Atlantique étaient connus, grâce à l’activité de marins hors pairs. Cependant, pendant deux cents ans encore, une question tourmenta les nations maritimes : celle du passage maritime nord-ouest et du passage nord-est. On pensait à cette époque, en contournant l’Amérique au Nord ou l’Asie au Nord, pouvoir trouver l’océan Pacifique et en même temps une route maritime directe vers la Chine et l’Inde. Les Anglais, souligne Wulf Siewert, commencent à parcourir l’Atlantique à partir des années 1550. En effet, « en 1553 les Anglais Willoughby et Chancellor franchirent le Cap Nord, pénétrèrent dans ce que l’on appellera plus tard la Mer de Barents et entrèrent en contact avec les Russes à Archangelst. Martin Frobisher chercha lui aussi le passage nord-ouest mais il dut rebrousser chemin tandis que John Davis poussa plus loin vers le nord et découvrit de la sorte le détroit auquel il donna son nom. Henry Hudson réussit en 1610, alors qu’il était lui aussi à la recherche d’un passage nord-ouest, à pénétrer dans la Baie d’Hudson, qui ressemblait à une vaste mer et dont le caractère fermé ne put être constaté qu’en 1741 par Middleton[liv]». Enfin, Wulf Siewert n’oublie pas de citer William Baffin, un autre navigateur anglais, qui est à l’origine de la découverte de la fameuse Baie de Baffin qui a permis de connaître les parties de l’Atlantique situées le plus au Nord-Ouest. A partir de cette description de l’épopée des grands navigateurs portugais, espagnols, français et anglais, Wulf Siewert tire plusieurs enseignements au regard de la découverte de l’Atlantique. En premier lieu, il considère que l’humanité n’a reconnu que bien tardivement que le passage nord-ouest par voie de mer vers le Pacifique était impraticable avec les moyens techniques de l’époque – Willoughby et Chancellor ont été les premiers à le reconnaître – et que « seule au Sud du continent américain, une route entre l’Atlantique et le Pacifique était possible, mais qui en raison des tempêtes qu’elle subissait ne fut utilisée que rarement[lv]». En second lieu, Wulf Siewert pense que pendant la période espagnole, c’est-à-dire aux 15ème et 16ème siècles, on emprunta principalement l’isthme de Panama pour aller de l’Atlantique au Pacifique. Cette voie terrestre contribua, selon lui, à la conquête du Chili. Il estime, en troisième lieu, que les côtes du Groenland ne furent redécouvertes qu’aux 18ème et 19ème siècles principalement par des Scandinaves et des Allemands, reprenant la thèse de Koldewey et de Wegener. Ces conclusions partielles l’amène à une conclusion générale : l’Atlantique est « une mer entrée très tardivement dans la lumière de l’humanité. (…) Mais plus l’homme réussit à surmonter les particularités et difficultés de l’océan Atlantique, plus ses côtes occidentales furent colonisées, plus cet océan devint l’un des théâtres politiques et économiques les plus importants de l’Européen. Il devint purement et simplement le véritable océan[lvi]». Avec cette conclusion générale, Wulf Siewert veut faire comprendre au lecteur que l’Atlantique joue au rôle majeur dans l’histoire des hommes à partir des 18ème et 19ème siècles en tant que carrefour de communications, supplantant du même coup dans ce rôle la Méditerranée. Mais à côté de son approche purement historique de la découverte de l’Atlantique, il conduit sa réflexion dans une autre direction, plus philosophique celle-là : il essaie de cerner les périodes historiques de l’Atlantique, moments qui correspondent à une véritable progression dialectique, au sens hégélien du terme, de l’histoire de l’Atlantique dans son ensemble. SECTION II – LES QUATRE MOMENTS HISTORIQUES DE L’ATLANTIQUE, EXPRESSION DE LA DIALECTIQUE HEGELIENNESelon Wulf Siewert, l’histoire de l’Atlantique compte quatre moments : la période hispano-portugaise, la période hollandaise, la période franco-britannique et la période américano-britannique. Chacune d’entre-elles a son originalité propre. SOUS-SECTION
I – L’EPOQUE HISPANO-PORTUGAISE Wulf
Siewert considère, comme déjà indiqué, que les peuples de la péninsule
ibérique sont les premiers à avoir entrepris de manière consciente et
organisée la découverte de l’Atlantique. Il avance plusieurs
explications pour ces entreprises lancées par les Espagnols et les
Portugais selon des voies toutefois différentes. 1. Traits
généraux de la période Une première série de raisons donnée par notre auteur allemand est d’ordre culturel et technique. « L’extraordinaire force de caractère, en particulier des Espagnols qui sont des guerriers nés, constitua la meilleure base pour une conquête de grande ampleur[lvii]», écrit Wulf Siewert. L’esprit de la Renaissance insuffla également aux hommes l’envie de découvrir d’autres rives. La péninsule ibérique capta en outre les expériences et les avancées techniques et maritimes des peuples du Nord et de la Méditerranée. A titre d’exemple, Wulf Siewert observe que les Italiens ont introduit le compas dans la navigation, et qu’à Lisbonne, grâce à l’aide d’un savant de Nuremberg répondant au nom de Regiomontanus, les moyens astronomiques nécessaires à la navigation ont pu être améliorés. Wulf Siewert insiste également sur un autre élément technique : l’art de louvoyer. « Ce qui devint également très important pour le développement ultérieur de la suprématie portugaise, précise-t-il, fut l’art de la navigation, c’est-à-dire l’art de louvoyer, dont l’Européen avait à présent la maîtrise et qui lui permettait une bien plus grande manœuvrabilité, alors que les Arabes par exemple n’étaient habitués à naviguer que vent arrière.[lviii]» La qualité des équipages portugais a également permis, aux yeux de Wulf Siewert, de se rendre dans les eaux de Terre-Neuve pour y pratiquer la pêche. Il estime en particulier que les peuples européens qui disposaient de côtes atlantiques ont pu bénéficier de l’expérience acquise par l’ensemble des marins ayant traversé l’Atlantique Nord. Il s’agit en premier lieu des Portugais, des Français et des Allemands. A titre d’exemple, notre analyste allemand rapporte que dès le début du 16ème siècle, les marins pêcheurs portugais, français et basques se retrouvèrent sur les bancs de Terre-Neuve, rejoints et combattus plus tard par les Anglais et les Néerlandais. A cet égard, il considère que les luttes pour le contrôle de ces ressources halieutiques constituèrent les premiers affrontements dans l’Atlantique à ces latitudes. Au plan politique – c’est là une conséquence et non une explication – la découverte de l’Atlantique eut une résonance particulière pour l’Europe : « Pour la première fois l’ Européen parcourut un véritable océan, un océan ouvert où prévalaient d’autres règles que celles qui avaient cours dans les mers périphériques et les petites mers et qui avaient été jusque-là le théâtre de nombreuses batailles navales.[lix]» En d’autres termes, la découverte consciente de l’Atlantique par les Européens a projeté l’Europe dans une nouvelle dimension, dimension certes géographique mais également historique. Wulf Siewert insiste sur ce mouvement historique quand il écrit qu’« un souffle traverse l’histoire de l’Europe, histoire qui désormais est devenue une véritable histoire de l’humanité[lx]». C’est à l’océan Atlantique que revient le mérite, selon lui, d’avoir sorti les peuples européens de l’Ancien monde du cadre étroit des mers périphériques et moyennes et de les avoir conduit vers la haute mer. Ceci permet à Wulf Siewert d’affirmer sans ambages : « L’Atlantique devint le plus grand éducateur des habitants de l’Europe et a rendu le monde post colombien adulte[lxi]» 2. La primauté hispano-portugaise dans l’histoire de l’Atlantique La question qui reste en suspens aux yeux de Wulf Siewert est la suivante : pourquoi les peuples ibériques, qui en tant que marins étaient à l’époque insignifiants, ont-ils été les premiers à ouvrir la période de l’histoire de l’Atlantique, alors que les peuples de la Hanse ou les Italiens étaient bien plus avancés au plan maritime ? Wulf Siewert donne deux premiers éléments de réponse : le commerce en Baltique et en Méditerranée, d’une part, et la situation géographique de la péninsule ibérique, d’autre part. 2.1
Le commerce en Baltique et en Méditerranée On observe de la part des peuples d’Europe du Nord et de la Méditerranée une grande réserve par rapport à l’Atlantique précisément, selon Wulf Siewert, « parce qu’ils étaient placés depuis des siècles au centre d’un espace économique et commercial qui était toujours ouvert à toutes les routes commerciales connues. Les commerçants allemands de la Hanse vivaient du trafic est-ouest en Mer du Nord et en Baltique. Les Italiens vivaient du trafic de la Méditerranée qui transitait sur des routes maritimes bien établies. Pour ces deux peuples, il était important que le commerce, qu’ils contrôlaient du point de vue économique mais aussi stratégique, soit maintenu à son niveau et qu’il restât entre leurs mains [lxii]». Car toute perte de trafic au profit d’autres voies commerciales conduisait, selon eux, à un affaiblissement de leur position dominante. Un déplacement du commerce mondial vers l’Atlantique ne pouvait que nuire aux commerçants allemands de la Hanse et aux Italiens, et dans ces conditions, ils étaient davantage disposés à défendre leur propre commerce, connu et sûr, plutôt que de s’aventurer sur un océan qui, au demeurant, au 15ème siècle ne représentait pas un volume important. Par ailleurs, il est intéressant de relever ici que, paradoxalement, la volonté exploratrice de ces navigateurs italiens et allemands eut des conséquences particulèrement tragiques (eine besondere Tragik[lxiii]) pour le développement ultérieur de ces peuples dans la mesure où, par leur action, ils ont bien involontairement nui à leur peuple et à leur pays. En effet, « leur pays retourna à partir de ce moment-là vivre à l’ombre de l’histoire [lxiv]». A ce titre, Wulf Siewert mentionne les navigateurs allemands Federmann, Ehringer, Behaim, Müller (Regiomontanus), Philipp von Hutten, mais aussi les Italiens Colomb, Caboto, Vespucci et Verrazano qui furent tous contraints de se mettre au service de puissances étrangères. « [A partir de cette époque], l’Empire allemand et l’Italie, puissances dominantes au Moyen âge, ont ensemble pris le chemin de la décadence, tandis que les puissances atlantiques connurent un fort développement au cours duquel la lutte pour la suprématie navale dans l’Atlantique joua un rôle significatif.[lxv]. 2.2 L’importance de la position géographique A côté du commerce, Wulf Siewert, souligne l’importance de la géographie dans l’essor des Espagnols et des Portugais sur l’Atlantique. En effet, le Portugal et l’Espagne ont en quelque sorte à leur disposition cet océan qui longe leurs côtes, caractéristique qui a grandement favorisé sa découverte par ces pays. A ce stade, on pourrait cependant objecter que la Grande-Bretagne également connaissait une situation géographique favorable et pourtant les Anglais ne furent pas les premiers à avoir fait entrer l’Atlantique dans l’histoire de l’humanité. On reviendra sur cet aspect, quand on examinera la période franco-britannique qui correspond à un moment historique bien plus tardif. Il convient de noter aussi, comme Wulf Siewert, que le Portugal et l’Espagne empruntèrent des chemins différents pour découvrir l’Atlantique et ce en raison de leur génie propre. 3. L’opposition entre le Portugal et l’Espagne 3.1 Le Portugal : un pays tourné vers la mer S’agissant du Portugal, Wulf Siewert émet l’hypothèse suivante : « Etant trop faible en tant que puissance terrestre face à une Espagne beaucoup plus forte pour pouvoir jouer un rôle déterminant sur le continent, il chercha une possibilité de développement et d’expansion en direction de la moindre résistance, donc de la mer.[lxvi]» Le Portugal disposait aussi d’une bonne côte atlantique et d’un extraordinaire port, Lisbonne, qui constituait depuis longtemps déjà une destination privilégiée pour le commerce des Italiens entre la Méditerranée et les Flandres. Wulf Siewert rapporte également que les Portugais se comportèrent davantage en commerçants qu’en colonisateurs et établirent à cet effet un réseau de points d’appui et de comptoirs commerciaux le long des côtes africaines d’abord et indiennes ensuite. Dans l’océan Indien, ils rencontrèrent les Arabes qui tenaient là-bas le commerce entre leurs mains. « C’est la raison pour laquelle, indique Wulf Siewert, depuis le début les Portugais furent contraints de faire la guerre sur mer, et ce faisant, ils devinrent des marins victorieux.[lxvii]» Les deux plus grands héros portugais, d’Almeida et d’Albuquerque, attestent des exploits de ce petit peuple qui a toujours combattu, selon Wulf Siewert, contre plus fort que soi. Il en fut tout autrement pour l’Espagne. 3.2 L’Espagne : un pays tourné vers le continent Depuis la réunion de la Castille avec l’Aragon en 1469, l’Espagne qui, aux yeux de Wulf Siewert, s’est engagée dans une voie toute autre que celle du Portugal, s’est tournée davantage vers la Méditerranée. Notre auteur allemand rappelle aussi, et à juste titre, qu’en ce temps-là, la Sicile et l’extrême Sud de l’Italie faisaient partie de l’Espagne. Seule la Catalogne disposait à la fois d’une côte donnant sur l’Atlantique et sur la Méditerranée. Mais le Catalan qui dirigeait à cette époque l’Espagne était un homme étranger à la mer et entièrement tourné vers le continent. Du point de vue de la découverte de l’Atlantique, « ce fut un malheur pour l’Espagne qu’elle ait été, en tant que puissance continentale disposant de côtes méditerranéennes, placée devant d’énormes responsabilités en matière de politique maritime sans avoir de puissance maritime[lxviii]». Et là aussi, l’Espagne, aux yeux de Wulf Siewert, se distingue nettement du Portugal en ce sens que les colonies américaines tombèrent dans son escarcelle d’un seul coup, alors que le Portugal avait découvert seul la route des Indes au cours de longues décennies de recherche. Ce qui manquait aussi à l’Espagne pour se transformer en puissance maritime, c’était la présence sur son sol d’une forte population de marins (eine starke seemännische Bevölkerung). En effet, les Basques d’une part et les Catalans attachés à la mer Méditerranée d’autre part étaient relativement peu nombreux, estime Wulf Siewert. Ceci eut une influence déterminante dans leur appréhension de l’Atlantique. Alors que « les Portugais se sont formés aux choses de la mer grâce à leurs combats dans les mers froides autour de Terre-Neuve et près du Cap de Bonne Espérance, les Espagnols se cantonnèrent principalement dans la partie centrale et chaude de l’Atlantique et évitèrent les latitudes tempétueuses[lxix]». Les Espagnols étaient donc, aux yeux de Wulf Siewert, moins bien amarinés et ceci explique également qu’ils n’avaient pas contourné le continent sud-américain par le Cap Horn pour rejoindre la côte Ouest de l’Amérique et qu’ils aient fait passer le trafic commercial à destination du Pérou par l’isthme de Panama. C’est seulement à partir de 1619, indique Wulf Siewert, que les premiers navires espagnols franchirent le Cap Horn pour rejoindre le Pérou. Malgré cela, souligne notre analyste allemand, ce trafic n’a jamais pris une importance notoire. Les Espagnols continuèrent longtemps encore à privilégier la voie terrestre, à telle enseigne que « les pays de La Plata furent d’abord explorés à partir de la façade atlantique à travers les Andes au lieu de l’embouchure de La Plata ce qui eût été plus naturel[lxx]». Cette orientation de l’Espagne montre que ce pays n’avait pas de stratégie maritime active dans l’Atlantique, estime fort justement notre marin allemand. 3.3 L’Espagne : un pays sans stratégie maritime active sur l’Atlantique Si l’on comprend bien Wulf Siewert, l’Espagne était aux 15ème et 16ème siècles complètement tournée vers la terre et les Espagnols ne formaient pas un peuple de marins. Paradoxalement, pourrait-on ajouter, ce pays hérita des colonies sud-américaines, mais ce fut presque par hasard et en tout cas seulement grâce à l’œuvre de navigateurs étrangers qui s’étaient mis au service de la couronne espagnole. C’est en tous ces points, il convient de le souligner, que les Espagnols se distinguent des Portugais et, dans ces conditions, leur découverte de l’Atlantique diffère également. Wulf Siewert pousse son analyse un peu plus loin : à cette réserve de l’Espagne par rapport à la découverte de l’Atlantique, il donne des explications d’ordre historique, économique et climatique. Les Espagnols ne trouvèrent à leur arrivée en Amérique presque aucune navigation. Les Indiens ne pratiquaient qu’une navigation côtière rudimentaire. Et Wulf Siewert d’en tirer une conclusion très percutante : « En raison de cette absence de navigation, l’Espagne n’eut pas à combattre un ennemi sur mer, ce qui fut grandement préjudiciable pour le développement de sa stratégie maritime future. Car il leur manquait l’expérience des guerres navales que les Portugais acquirent dans leurs luttes contre les Arabes.[lxxi]» Wulf Siewert affirme en conséquence, et son analyse semble très juste, qu’en ce qui concerne l’Espagne la navigation était uniquement un moyen pour atteindre le but (ein Mittel zum Zweck[lxxii]), c’est-à-dire un moyen pour acheminer les ressources des colonies jusqu’au territoire national. Là encore, l’attitude des Espagnols diverge sérieusement par rapport à celle des Portugais, puisque pour ces derniers le navire était « un important moyen de combat et de communication pour exercer leurs activités commerciales[lxxiii]». Le faible développement de l’esprit marin et de la stratégie navale trouve son origine également dans des choix militaires imposés par le système commercial. En effet, les tâches de protection des navires de commerce qui ramenaient, en convois, les richesses du Pérou ou du Mexique vers l’Espagne correspondaient à « une tactique défensive des navires de guerre (…), [posture] qui interdit l’émergence au sein de la marine espagnole d’une volonté offensive[lxxiv]». Or chacun sait, rappelle Wulf Siewert, que les équipages menant des opérations navales purement défensives souffrent de dépression et ont donc un mauvais moral, ce qui, à n’en pas douter, ne contribue pas à développer l’esprit marin[lxxv]. Ici, il convient de rappeler que Wulf Siewert a déjà développé cette idée dans son ouvrage Die britische Seemacht que nous avons largement analysé dans la première partie de la présente étude. Les conditions climatiques ont aussi contribué à enfermer les Espagnols dans une stratégie navale frileuse. En effet, les alizés, soufflant du nord-ouest, permettaient de naviguer d’étapes en étapes, d’îles en îles. Ainsi, les marins espagnols rejoignaient-ils d’abord les Canaries, puis les petites Antilles ce qui leur évitait d’affronter le grand océan sur un trop grand parcours. Ensuite, les navires longeaient les côtes sud-américaines, à proximité des côtes bien entendu, faisaient escale à Coro ou Porto Belo sur l’isthme de Panama, à Veracruz en Amérique centrale. Pour le chemin du retour, ils traversaient le Golfe du Mexique, faisaient relâche à La Havane et prenaient ensuite la route vers l’est en passant par Saint-Domingue. Sur ce parcours, les marins naviguaient un peu plus au Nord en raison des vents d’ouest et faisaient escale aux Açores. Les grandes traversées océaniques leur étaient donc étrangères. L’idée que Wulf Siewert essaie de faire partager au lecteur est que les grandes traversées océaniques étaient étrangères aux Espagnols. Ils n’étaient donc pas, selon lui, de véritables marins habitués à la navigation dans le vaste océan atlantique. On
constate par conséquent qu’à la fois les conditions climatiques mais
aussi le système économique et commercial tout comme la nature profonde du
peuple espagnol tourné vers le contient et l’avancement de la navigation
en Amérique du Sud ont enfermé les Espagnols, contrairement aux Portugais,
dans une stratégie navale défensive et frileuse, qui à son tour, par une
sorte de dialectique négative, a coupé les Espagnols de la découverte et
de l’appropriation de l’Atlantique comme océan. Si les Espagnols
n’ont pas fait le choix de l’océan Atlantique, en contrepartie, ils se
sont consacrés d’emblée à la découverte et à la conquête du
continent sud-américain avec une énergie sans pareille. 4. La suprématie de l’armée de terre espagnole 4.1
Les Espagnols : des fantassins hors pairs Alors qu’ils s’étaient largement détournés de la mer et que l’Atlantique n’était compris que comme un moyen pour atteindre les richesses situées sur un autre continent, les Espagnols ont développé précisément aux fins de conquête de l’Amérique du Sud une stratégie terrestre très efficace. L’infanterie espagnole, selon Wulf Siewert, était au centre de cette stratégie terrestre qui permit à l’Espagne de conquérir le Pérou et le Mexique notamment. Les fantassins espagnols ont trouvé sur le sol sud-américain les mêmes conditions qu’en Espagne. En effet, les peuples indiens vivaient sur les hauts plateaux du Mexique, du Pérou et de la Colombie tandis que les régions côtières étaient désertées en raison des risques de fièvre. Grâce au courage de la fameuse infanterie espagnole et d’une poignée d’aventuriers décidés, le Pérou et le Mexique ont pu être conquis. Wulf Siewert considère cette conquête comme exemplaire : « Un exemple du plus grand courage qui n’est troublé que par les atrocités commises à cette occasion.[lxxvi]» Les Espagnols ont mené leurs conquêtes, pas à pas, sur toute l’étendue du continent, contrairement aux Portugais, en renforçant leur position par l’installation de colons. Leur stratégie terrestre était également fondée sur la conversion au catholicisme des indigènes et la préparation militaire permanente des colons. En ce sens, Wulf Siewert affirme que l’Eglise catholique a pris une part importante à la colonisation de l’Amérique du Sud. Cependant, si on peut dire que les Espagnols ont réussi à transformer tout le continent sud-américain en continent espagnol, à l’exception du Brésil, ils n’ont toutefois pas réussi à faire de l’Atlantique une mer espagnole. Wulf Siewert réitère ici une de ses idées maîtresses : l’Espagne n’est décidément pas un pays de marins et si les Espagnols ont bien conquis presque toute l’Amérique du Sud, « ils n’ont pas pour autant réussi à transformer l’Atlantique en une mer espagnole[lxxvii]». Cette faiblesse va interdire à l’Espagne de devenir une véritable puissance coloniale et puissance mondiale. 4.2 L’Espagne : une grande puissance fondée exclusivement sur l’armée de terre ou l’impossible puissance atlantique Pour élever l’Espagne au rang de puissance mondiale – cela suppose la possession de colonies selon Wulf Siewert – il eût fallu qu’elle détienne la puissance maritime. Car toute politique coloniale et donc mondiale exige la maîtrise et le contrôle des voies maritimes atlantiques menant aux colonies, ce qui signifie en un mot l’acquisition de la puissance maritime. Or, « cette question fut traitée négligemment par l’Espagne[lxxviii]». L’Espagne n’a jamais développé de politique active pour acquérir cette puissance maritime. Les faits relatés par Wulf Siewert attestent de la justesse de son analyse. En
premier lieu, la politique menée par Philippe II entraîna l’Espagne de
plus en plus dans la politique européenne ce qui obligea l’Espagne « à
consacrer à l’armée de terre toutes ses forces vives et ses ressources
financières pour maintenir sa suprématie en Europe[lxxix]».
En d’autres termes, on peut dire que l’Espagne s’est tournée à cette
époque résolument vers le continent européen, politique qui interdit à
ce pays, faute de moyens suffisants de promouvoir en même temps une
politique coloniale et une stratégie maritime offensive. L’or et
l’argent qui affluaient des colonies ne servaient qu’à l’entretien de
la grande armée et la puissance de l’Espagne ne s’exprimait à cette époque
qu’à travers la puissance de son armée de terre. « L’Espagnol
même n’était pas un marchand ni un homme d’affaires. Il était
avant tout un soldat et un prêtre[lxxx]»,
écrit Wulf Siewert. Il conviendrait d’ajouter ici qu’il n’était pas
un marin. C’est pour ces raisons qu’aucune politique sérieuse en faveur
de l’Atlantique - qui aurait également exigé comme condition préalable
la maîtrise de l’Atlantique - ne pouvait voir le jour en Espagne. « Mais
une puissance navale sans commerce maritime est impensable.[lxxxi]»
Or précisément, les Espagnols étaient, selon Wulf Siewert, trop fiers
pour faire du commerce et de ce fait l’Espagne ne pouvait devenir une
puissance maritime atlantique. En second lieu, rappelle Wulf Siewert, leur position sur l’Atlantique ne put être maintenue pendant les premières décennies du 16ème siècle que grâce à l’absence de concurrence sur cet océan. De concert avec les Portugais, ils s’étaient réparti les zones de l’Atlantique : « Les Espagnols ne revendiquèrent que la route vers les Caraïbes, tandis que les Portugais prenaient possession militairement de l’Atlantique Sud et de la route vers les Indes orientales.[lxxxii]» Wulf Siewert insiste donc sur cette entente raisonnable entre Espagnols et Portugais qui seule a permis à ces peuples de dominer un temps les voies de communication atlantiques. On peut dire que ce modus vivendi résultait en réalité d’une analyse raisonnée de la situation militaire par chacun d’entre-eux : « Le Portugal était trop faible sur terre pour attaquer l’Espagne, l’Espagne était trop faible sur mer pour évincer le Portugal.[lxxxiii]» Il est à noter aussi que ce partage de l’Atlantique entre Espagnols et Portugais avait été anticipé par la ligne de démarcation établie par le Pape Alexandre VI dans le Traité de Tordesillas du 7 juin 1494 séparant les zones d’influence portugaise et espagnole. Wulf Siewert rapporte une troisième série d’événements – les jalousies des autres peuples européens – pour asseoir son analyse qui, rappelons le, est la suivante : l’absence de puissance navale a non seulement empêché l’Espagne – réunie sous la même couronne avec le Portugal à partir de 1580 – de devenir une véritable puissance mondiale mais a aussi et surtout réduit ce pays à un rôle de second rang. En
effet, la Couronne d’Espagne n’a pas ressenti la nécessité de développer
sa puissance navale pourtant nécessaire à la protection de ses colonies et
de son commerce maritime alors même que, simultanément, colonies et
commerce atlantique suscitaient parmi les autres peuples européens, tels
les Français, les Hollandais et les Anglais de grandes jalousies. Ceux-ci
avaient eu connaissance des énormes richesses extraites des mines d’Amérique
du Sud et par conséquent « commencèrent
à attaquer les navires marchands, les colonies et les routes maritimes [lxxxiv]».
« La contrebande, écrit
Wulf Siewert, avec les colonies américaines
augmenta d’année en anné.[lxxxv]»
Pour maintenir sa position mondiale, l’Espagne décida alors de
s’attaquer à ses concurrents sur terre. D’abord, elle combattit les
Pays-Bas qui s’étaient révoltés à plusieurs reprises contre
l’Espagne. Mais au lieu d’exclure les Pays-Bas complètement du trafic
maritime, ce qui aurait permis de faire cesser les attaques contre le
commerce espagnol tout naturellement, on s’attaqua aux forteresses
hollandaises, insiste Wulf Siewert. On constate ici que l’Espagne a réagi
non pas comme puissance maritime – cette dernière était faible au vu de
ses forces navales dont le développement avait été négligé selon Wulf
Siewert –, mais surtout comme puissance continentale. L’Espagne signa
par cette attitude le début de la fin de la période hispano-portugaise.
Car dans leur lutte contre les Espagnols, les Hollandais profitèrent de
l’aide des Anglais. Ensemble, la Hollande et l’Angleterre, disposaient
de marins de grande qualité, très amarinés grâce aux campagnes de pêche
effectuées dans les mers nordiques. Les Drake, Hawkins, Frobisher devinrent
ainsi au fil des années les champions anglais de la guerre de course. « Pour
la première fois l’Atlantique était devenu le théâtre des luttes entre
Européens.[lxxxvi]» 5.
La première bataille navale atlantique entre Européens. L’invincible
Armada de 1588 La guerre de course que mena l’Angleterre entre 1572 et 1585 contre l’Espagne ne constituait que les signes avant-coureurs d’un affrontement général entre l’Angleterre – elle défendait encore la liberté des mers et du commerce à cette époque – et l’Espagne catholique qui revendiquait sa place de puissance dominante dans le monde. Wulf Siewert revient là encore sur une de ses idées maîtresses : dès lors que l’Espagne avait freiné le développement de sa puissance navale et de la pensée maritime, elle ne pouvait garder le leadership mondial qu’elle détenait grâce à ses colonies. Et précisément plusieurs faits démontrent là encore que l’Espagne raisonnait exclusivement comme une puissance continentale. En particulier, il convient d’observer avec Wulf Siewert que l’Armada qui fut déployée en 1588 pour anéantir l’Angleterre était même composée de quelques galères venant de Méditerranée et qui n’étaient absolument pas adaptées aux conditions de navigation dans l’Atlantique. De même, Wulf Siewert souligne qu’une grande partie des équipages était originaire de Méditerranée, tandis que les Anglais disposaient de marins habitués aux rigueurs des mers nordiques et d’une artillerie largement supérieure. Notre auteur allemand note également que l’Amiral de la Flotte - Médina Sidonia - avait pour mission d’éviter si possible la bataille pour la maîtrise de la mer et de faire débarquer en Angleterre une armée embarquée dans les Flandres. Il s’agit là, insiste Wulf Siewert avec raison, d’une approche purement continentale d’une opération maritime. On peut dire à ce stade que pour l’Espagne la marine devait être au service de la guerre sur terre et constituait de la sorte un simple auxiliaire de l’armée de terre. Grâce à une action offensive, Drake et Howard réussirent à endommager sérieusement l’invincible Armada à proximité des côtes de Flandres et, du même coup, la puissance mondiale de l’Espagne fut sérieusement mise à mal. Par ailleurs, « la défaite de l’Armada fut la première véritable bataille atlantique ! [lxxxvii]». Wulf Siewert attribue bien entendu la déroute à l’absence de politique maritime en Espagne. 6.
L’achèvement de la période hispano-portugaise, expression de la Aufhebung[lxxxviii]hégelienne Malgré la défaite qu’elle a essuyé, l’Espagne ne tira aucun enseignement pour le développement de sa marine de guerre. Toutefois, après avoir subi en 1598 le pillage des Canaries par les Hollandais et en 1607 la prise d’une escadre dans le Détroit de Gibraltar, « l’Espagne arma une puissante flotte de soixante neuf vaisseaux en 1639 sous le commandement de l’Amiral Oquendo qui avait pour mission d’attaquer les Pays-Bas par voie de mer [lxxxix]». Mais l’Amiral hollandais Marten Tromp, relate Wulf Siewert, poussa les Espagnols à proximité de Douvres vers les petits fonds et anéantit la plupart des navires. Cette fois-ci, ce fut une défaite cinglante pour l’Espagne, dont la marine ne se relèvera pas avant longtemps. « A partir de cette époque, relève Wulf Siewert, la marine espagnole abandonna toute idée d’affronter les Pays-Bas en haute mer. A compter de ce moment-là également la position de l’Espagne [comme puissance mondiale] était ébranlée [et] en tant que puissance maritime et commerciale elle était anéantie.[xc]» Et Wulf Siewert de conclure : « Elle [l’Espagne] n’avait pas compris les lois de l’Atlantique ; ce qui comptait ce n’était pas la puissance de l’armée de terre mais uniquement la puissance navale. Car seul un Etat disposant d’une flotte puissante peut espérer protéger ses routes maritimes transatlantiques.[xci]» En définitive, il convient de retenir que l’Espagne, n’ayant pas su protéger son commerce transatlantique faute d’avoir su développer une marine suffisamment puissante et parce qu’elle avait toujours raisonné et réagi selon les schémas d’une puissance continentale, avait in fine perdu sa position mondiale. En même temps, son attitude de puissance continentale conduisit, selon un mode dialectique, à la disparition de la période hispano-portugaise et à l’apparition concomitante de la période hollandaise. Ce passage entre deux périodes correspond, à notre sens, à une véritable Aufhebung exprimée directement dans la catégorie hégélienne de la « négation de la négation ». Wulf Siewert considère en effet qu’entre 1492 et 1639 « les peuples ibériques ont réussi à repousser sensiblement les limites géographiques étroites du Moyen âge [et ont fait] entrer l’Atlantique dans l’histoire des peuples[xcii]» ; en même temps, ils ont promu au premier rang la lutte pour le contrôle des routes maritimes transatlantiques et du trafic maritime atlantique, afin de pouvoir bénéficier des richesses des colonies, ce qui entraîna leur éviction et permit l’avènement des peuples d’Europe du Nord en général et de la période hollandaise en particulier. Chez Hegel, l’Histoire est un procès. Chez Wulf Siewert, on retrouve ce procès, et le sujet dans ce procès historique ce sont les peuples dont la domination correspond à un moment de développement de l’histoire de l’humanité. Sans vouloir rechercher en Wulf Siewert un hégélien parfait, on est cependant frappé par la similitude des époques décrites par le géopoliticien allemand avec les époques de l’Histoire définies par Hegel dans La raison dans l’Histoire[xciii]. SOUS-SECTION
II – L’EPOQUE HOLLANDAISE Pendant de nombreuses décennies, les peuples d’Europe du Nord, en particulier les Anglais, ont recherché un passage maritime nord-ouest dans l’Atlantique Nord. Au milieu du 19ème siècle, on reconnut enfin, rappelle Wulf Siewert, qu’entre la Baie de Baffin et le Détroit de Béring il existait bien un passage maritime mais en même temps que cette route était en réalité impropre à la navigation. Cette longue recherche dans l’Atlantique Nord et l’océan Arctique eut un effet très bénéfique sur les peuples anglais et néerlandais : « La prise de conscience de leur propre force et de leur supériorité maritime.[xciv]» L’émergence de cette conscience les entraîna naturellement à s’attaquer au monopole commercial espagnol en même temps qu’au Pape qui avait partagé le Nouveau Monde entre l’Espagne et le Portugal. Alors que sur mer les navires espagnols se multipliaient, dans les cercles universitaires, souligne Wulf Siewert, un débat juridique fut lancé par le professeur hollandais de droit Hugo Grotius, grâce à son fameux Mare liberum déjà évoqué dans la première partie de cette étude. Or à partir de l’idée que la mer appartient à tous et donc à personne en particulier, Hugo Grotius défend le principe de la liberté des mers et du commerce. Cette nouvelle orientation juridique ne pouvait, en réalité, que conduire à cette époque à une confrontation entre les Pays-Bas, devenus les héritiers de la Hanse et par conséquent aussi de véritables marins d’Europe et l’Espagne qui tenait entre ses mains depuis le 15ème siècle le monopole commercial entre l’Amérique et l’Europe. 2. Les Pays-Bas : une situation géographique favorable et une marine de commerce active et de qualité Selon Wulf Siewert, les Pays-Bas réunissaient toutes les conditions pour s’engager dans la lutte contre les Espagnols. D’abord, Wulf Siewert retient les facteurs géographiques : « Grâce à leur place au cœur du carrefour européen d’échanges entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud, situés à l’embouchure du plus grand agent de communication d’entre les fleuves, le Rhin, ils sont assez rapidement devenus un lieu d’entreposage et un carrefour d’échanges commerciaux.[xcv]» Par ailleurs, la densité de leur population et l’arrière-pays constitué par la France et l’Allemagne permirent le soutien du commerce des Pays-Bas. A cet égard, Wulf Siewert observe que Bruges a appartenu à la Hanse et que jusqu’au début du 16ème siècle elle était la ville la plus commerçante d’Europe avant d’être supplantée dans ce rôle par Anvers. Les Pays-Bas possédaient également d’autres atouts. En second lieu, Wulf Siewert observe que grâce au dynamisme de la pêche en Mer du Nord et en Manche, la navigation hollandaise devint peu à peu la meilleure des mers nordiques. Il précise également : « Tout le commerce de valeur de la Baltique passa aux mains des Hollandais et les navires hollandais servirent même à approvisionner l’Espagne.[xcvi]» Mais l’Espagne, forte de son monopole commercial dans l’Atlantique, essaya d’endiguer l’expansion du commerce hollandais provoquant en même temps une réaction sans égale de la part des Hollandais : la lutte pour le contrôle de l’Atlantique devint ainsi un enjeu majeur de cette époque. 3.
La maîtrise de l’Atlantique comme condition nécessaire pour le contrôle
du commerce vers les Indes orientales Les Néerlandais bridés dans leur développement commercial par les Espagnols « décidèrent de chercher eux-mêmes la route des Indes orientales[xcvii]». A cet égard, Wulf Siewert cite Cornelius Houtman qui, en 1595, « mena le premier navire hollandais jusqu’aux Indes [xcviii]». Cette étape fut « le coup le plus fatal porté contre les puissances ibériques qui, peu à peu, perdirent au profit des Hollandais le commerce avec les Indes orientales [xcix]». Les Portugais furent ainsi évincés de l’Inde, des Moluques pour laisser place à des colons hollandais. « Les Pays-Bas, écrit Wulf Siewert, devinrent la première puissante maritime du 17ème siècle ; pour ce petit peuple un véritable exploit.[c]» Mais, souligne Wulf Siewert, le développement des colonies hollandaises ne put être réalisé que grâce à « la sécurisation de la navigation en Atlantique[ci]». On comprend donc ici que la base de la puissance coloniale hollandaise passait par la nécessaire maîtrise – même partielle – de l’Atlantique : celle-ci était une condition préalable (eine Voraussetzung) à l’édification de l’emp | ||||||||||||||||||