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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

M. de La Croix

 

Traité de la petite guerre
pour les compagnies franches

dans lequel on voit leur utilité, la différence de leur service d’avec celui des autres corps, la manière la plus avantageuse de les conduire, de les équiper, de les commander et de les discipliner, & les ruses de guerre qui leur sont propres

 1752

[1] Les différentes actions où je me suis trouvé depuis cinquante ans que j’ai l’honneur de servir le Roi ; les expédi­tions importantes dont j’ai partagé l’exécution avec feu mon père, m’ont donné de l’expérience dans la petite guerre : je me suis attaché à la recherche de tout ce qui pouvait contri­buer à perfectionner le service des compagnies franches ; [2] j’ai tâché de prévenir les inconvénients, de réformer les abus, et d’établir un ordre et une discipline propre à ce corps ; je me suis appliqué à gagner la confiance de l’officier et du sol­dat, et à connaître leurs qualités et vertus pour les employer utilement. Le succès dans plusieurs rencontres m’a appris à attaquer, et à me servir avantageusement des ruses de la guerre propres aux occasions qui se présentent, et aux conjonctures et pays où l’on se trouve. Je n’ai pas cru pouvoir faire un meilleur usage de mes petites connaissances que de les rendre publiques, afin que les militaires qui entrent au service, en tirent un profit pour le bien du service.

Service ancien des compagnies franches

[3] Les compagnies franches avant la paix de Riswick, n’étaient occupées qu’à faire des diversions et des courses dans les pays ennemis, à les mettre à contribution, à donner des nouvelles de la position, des marches, des mouvements et de la force des armées, à s’emparer des postes avantageux, et à enlever des troupes de leur garnison. Elles avaient leur quartier dans les villes et châteaux, d’où elles ne sortaient que pour ces sortes d’expéditions. Elles pouvaient, suivant l’exigence des cas, se transporter jusqu’à [4] cinquante et soixante lieues : elles étaient composées de dragons et d’infanterie, les officiers étaient la plupart gens de fortune, mais braves et attentifs à mériter la confiance du chef.

Ces corps sont devenus par la suite encore plus utiles ; on les employa en temps de guerre avec succès pour des ex­péditions dangereuses qui demandaient beaucoup de pru­dence, d’intelligence et de bravoure ; leur principal service était de favoriser les marches des armées, et d’être toujours en avant pour reconnaître les ennemis, et en informer les généraux.

Le chef des compagnies faisait le choix des officiers et des soldats, étudiait leur caractère et leurs qualités.

[5] Il était important d’admettre dans cette troupe des chasseurs et des gens de différents pays qui parlassent plu­sieurs langues.

Méfiance et précautions dans les marches

Dans toutes sortes d’entreprises sur l’ennemi il fallait pratiquer des ruses ; mais il était essentiel de pénétrer celles qu’on mettait en usage de l’autre côté pour en éluder ou en détruire les effets par des moyens opposés.

Lorsqu’il s’agissait de quelques expéditions lointaines et d’une certaine importance, qu’il était question de se trans­porter jusqu’à soixante lieues et plus avec de [6] gros déta­chements, on commençait par prendre de bonnes instruc­tions sur les pays où il fallait entrer, sur les routes qu’il fal­lait tenir, sur la position des ennemis, la force et la situa­tion des différents postes qu’ils occupaient ; et pour entrer en marche on se gardait bien de sortir de la garnison avec toute la troupe nécessaire à l’exécution du projet ; mais afin de tromper les espions ennemis, l’on formait plusieurs déta­chements de vingt-cinq, trente, quarante hommes, jusqu’au nombre de deux à trois cents, que l’on faisait partir de jour à autre, et par des portes différentes.

Ces divisions qui avaient chacune à leur tête un offi­cier instruit de la marche des autres [7] détachements, ré­glait ses jours de marches, de sorte que les uns et les autres se trouvaient presque à point nommé à l’endroit de la ré­union, qui se faisait au moyen d’un signal convenu. Alors l’on faisait une visite générale de la troupe, pour s’assurer si per­sonne n’avait déserté, après quoi l’on se mettait en marche en défilant dans un grand silence ; l’on tenait des chemins écartés ; l’on évitait les villages, et l’on ne marchait jamais que de nuit, en faisant au plus quatre lieues : à la pointe du jour on allait s’embusquer dans un bois pour attendre la nuit, et l’on se servait des vivres qu’on avait eu le soin de prendre avant de s’être rassemblé.

[8] Mais ces mesures toutes sages et prudentes qu’elles soient, ne suffisent pas à beaucoup près pour la sû­reté des troupes qui pénètrent dans un pays ennemi : celui qui en est le chef ne doit pas seulement être habile à rendre leur marche sourde et secrète ; il doit prévoir comment il les fera revenir : il ne doit pas faire un pas en avant sans jeter les fondements de sa retraite ; l’exécution de son dessein doit l’engager à user de ménagement et de réserve partout où il passe, et rendre sa marche la moins onéreuse qu’il est possi­ble ; il s’accréditera dans le pays par son affabilité, ses bon­nes façons et la retenue de ses soldats. Ce procédé soutenu de quelques largesses [9] faites à propos, non-seulement em­pêchera qu’il ne soit harcelé dans sa marche ; mais encore lui fera dévouer des gens du pays, qui lui découvriront des par­ticularités importantes, lui apprendront les divers mouve­ments des troupes ennemies, leur nombre, leur position, leurs forces. Ces instructions certifiées par les espions et gens de sa troupe qui vont en avant pour découvrir et sonder le terrain, le mettront en état d’agir avec confiance, et le rendront presque certain du succès de toutes ses entreprises.

Il faut convenir qu’avec ces précautions un chef de parti qui commande à une troupe bien disciplinée, échoue rarement dans ses entreprises. Feu M. de la [10] Croix qui était pénétré de ces maximes, et qui savait habilement les mettre en usage, a prouvé combien elles influent sur les évé­nements. L’on sait les courses avantageuses qu’il a faites, lors des guerres précédentes, dans les pays de Gueldres, Ju­liers, Cleves, et de l’autre côté du Rhin, dans le temps que nous occupions le Luxembourg : que de postes importants enlevés aux ennemis ! de places et de villes surprises, forcées et mises à contribution ! et ce n’est point au nombre des sol­dats, ou à la force de l’artillerie qu’il faut rapporter ses suc­cès ; il ne se servait que du pétard [1] : c’est donc à la bonne [11] conduite du chef, à sa pénétration, à la sagesse de ses mesures et des ordres qu’il sait distribuer. De quoi ne vient-on pas à bout avec la prudence et le courage ?

Je viens de rapporter de quelle façon se faisaient les marches de nuit, et les précautions usitées pour les rendre secrètes ; mais je n’ai point dit que souvent on courait risque d’être découvert par l’aboiement des chiens, en passant à côté de quelques censes, ou maisons de fermiers écartées des villages : le remède à cet inconvénient était d’envoyer des gens déguisés et munis de gobes et noix vomiques pour em­poisonner ces animaux. Ces gens, ainsi que les espions, ser­vaient à rapporter les découvertes [12] intéressantes pour la sûreté de la marche.

Usage de l’infanterie, et utilité de la cavalerie pour la retraite

Toutes les expéditions considérables se faisaient par l’infanterie. L’on a vu dans l’article précédent comment elle était conduite par son chef, et les entreprises qu’elle était capable d’exécuter. Il convient pareillement de faire mention du secours qu’elle tirait de la cavalerie dans ses retraites. La cavalerie destinée à cet objet ne partait jamais que plusieurs jours après le détachement d’infanterie ; il s’approchait du lieu où celle-ci devait faire son coup, et se [13] tenait en em­buscade jusqu’au moment de l’exécution : il ne paraissait enfin que pour soutenir les fantassins dans leur retraite qui se faisait à grandes marches : et pour rendre cette retraite plus facile et plus sûre, l’on se procurait dans les endroits de passages un nombre de chariots nécessaires attelés de bons chevaux, qui en soulageant l’infanterie, et rendant sa marche plus prompte, lui servait aussi contre la cavalerie ennemie, dont elle pouvait être poursuivie en plaine.

Moyens dont on se servait pour passer le Rhin

Le Rhin n’était point un obstacle qui empêchât de faire des [14] courses sur le pays ennemi. Lorsqu’il fallait passer d’un bord à l’autre, des nageurs subtils allaient sur des îles détacher des nacelles, et ensuite avec des bateliers passaient de l’autre côté du Rhin pour prendre des gros ba­teaux, sur lesquels se faisait le transport des détachements destinés à faire des diversions de l’autre côté, et l’on avait le soin de porter avec les troupes des rames composées d’une planche d’un pied et demi en carré, percée dans le milieu à y pouvoir mettre une perche longue de huit pieds. Cette mé­thode n’est point connue ; mais elle est immanquable pour passer tel fleuve que ce puisse être avec un bateau, fût-il chargé de cent hommes.

Comment s’exécutaient les choses les plus difficiles

[15] L’on formait des projets de la plus difficile exécu­tion, et on en venait à bout ; les difficultés ne rebutaient point ; on surmontait les obstacles, et les entreprises se ter­minaient heureusement. La raison en est sensible ; on avait des troupes façonnées et aguerries, des officiers également remplis d’honneur et d’intelligence ; les chefs étaient sûrs du mérite de ceux dont ils avoient le commandement ; aussi leur méthode était de ne rien brusquer, persuadés qu’une chaleur immodérée et trop [16] de précipitation, loin d’avancer les succès, les fait avorter, et en donnant trop au hasard, l’on échoue dans les plus belles entreprises. Ils savaient tempori­ser à propos, et donner à leur projet le temps de mûrir : des gens affidés qu’ils entretenaient en différents endroits, et dont ils récompensaient scrupuleusement les services, leur fournissaient des rapports exacts. Leurs moindres démar­ches, tous leurs mouvements étaient enfin guidés par la pru­dence ; leurs opérations avaient toujours une fin heureuse. Quelles maximes plus justes peut-on se proposer dans l’Art Militaire ? 

Ménagement qu’il faut garder envers les Officiers subalternes et égards et dis­tinctions dus aux anciens  

[17] C’est à tort que l’on persuade que les choses ne s’exécutent que par l’autorité : il faut user d’égards envers les subalternes ; ce principe concerne surtout les compagnies franches. Que l’on charge, par exemple, un officier de ces compagnies d’exécuter quelque projet ; il faut assaisonner l’ordre qu’on lui donne du ton et des termes les plus propres à le persuader que l’on se repose sur sa capacité comme sur son courage. Ce procédé produit toujours un effet avantageux sur [18] celui qui est chargé de la commission ; son zèle pour le service devient plus vif par le cas qu’il voit faire de ses qualités. D’ailleurs les opérations des troupes de ce genre sont en quelque point différentes des autres : il ne s’agit pas uniquement de monter la tranchée, ou d’occuper un poste désigné, il est question souvent de remplir un projet chargé d’obstacles ; il faut pour cela des combinaisons, du raisonne­ment, des ruses. Il faut donc supposer un certain fond de pé­nétration et de capacité dans l’Officier sur lequel on se fonde ; s’il propose des doutes, il faut l’écouter par ménage­ment et même par raison, donner toute attention qui est due à ses remarques, & considérer [19] que la naissance ne cons­titue pas le mérite ; que l’officier de fortune, le simple soldat souvent porte le germe des plus hauts talents.

Mais si l’on doit des égards aux officiers qui savent produire des réflexions et des raisonnements sur l’art mili­taire, combien n’en doit-on pas à ceux qui par de longs servi­ces et une expérience consommée ont établi la preuve de leur capacité ? La profession des armes exige une certaine théo­rie, elle lui est même essentielle : mais ne doit-on pas conve­nir que la spéculation des principes serait inutile sans la pratique ? conséquemment cette dernière partie doit faire établir une distinction entre les anciens officiers et les [20] modernes : ceux-ci n’ont point cette assurance fondée que les premiers ont acquise par des épreuves glorieuses. Cependant il n’est que trop ordinaire de voir ceux qui entrent au service prétendre s’élever par leurs propres lumières, & faire peu de cas des opinions de leurs anciens. Il est inutile de rapporter les effets dangereux que produisent leur opiniâtreté et leur présomption ; de-là le défaut de subordination, le dérange­ment du service, et une infinité d’autres suites de cette conséquence.

La guerre forme les guerriers, et ce n’est que par la continuation et le nombre des campagnes que l’on a vu para­ître ces hommes rares et illustres qui se sont distingués par leur pénétration, leur [21] courage et leurs actions. La lon­gue paix les a, pour ainsi dire, détruits : l’on ne voit plus briller ces qualités qui ornaient leur caractère, la modéra­tion, l’abstinence, l’application aux exercices les plus durs : les superfluités, la mollesse et le luxe les ont remplacées : la lumière qui guidait les sentiments des vrais guerriers s’est éteinte. Je ne dirai pas que l’honneur qui en faisait le prin­cipe ne règne toujours ; mais tous les jours il reçoit des at­teintes imperceptibles par les erreurs et les écueils où tom­bent ceux qui se livrent aux fausses maximes. 

Faux préjugés envers les compagnies franches ; le cas qu’on doit en faire, et leur utilité pour ceux qui entrent au service

[22] L’on ne sait sur quel fondement quelques person­nes ont prétendu rabaisser le mérite des compagnies fran­ches, et même les regarder comme des troupes inutiles. Ce préjugé est des plus injustes : ce que j’ai rapporté ci-devant démontre qu’elles sont propres à des exécutions fort impor­tantes. Pourquoi se trouve-t-il donc des gens, des militaires mêmes qui affectent de l’indifférence et de l’antipathie pour ces sortes de troupes ? Est-ce [23] l’idée de partisan qui cause leur répugnance ? Mais songent-ils que le service des compa­gnies franches n’est pas moins honorables que celui des au­tres corps, puisque tous ont le même objet ? D’ailleurs sont-elles subordonnées à d’autres généraux, gouvernées par des lois différentes ? Si leurs exercices ne sont pas tout à fait les mêmes, la multiplicité et l’espèce des expéditions auxquelles elles sont plus propres en est le motif. C’est donc une préten­tion déraisonnable que de vouloir déprimer et anéantir les avantages particuliers que l’on retire de ces troupes. Je suis peu étonné de voir un pareil sentiment dans de jeune gens, plus livrés à la dissipation qu’à la méditation des principes [24] de l’état qu’ils embrassent ; mais j’ai une surprise ex­trême de découvrir quelquefois cette opinion dans ceux qui ayant plus d’âge et d’expérience, devraient savoir pénétrer le fond des objets, en connaître l’étendue, et ne jamais se lais­ser affecter par des préjugés dénués de fondement.

J’ajouterai à cette réflexion, que loin de faire une dis­tinction désavantageuse des compagnies franches, on devrait en faire un cas particulier, et les considérer comme une école propre à former d’excellents guerriers. La discipline y est des plus régulières ; la subordination y règne souverainement ; la politesse et les égards n’y sont point négligés ; l’émulation [25] se fait sentir du moindre soldat au principal officier, par les occasions fréquentes de se signaler : l’on y puise enfin le goût et la connaissance des règles militaires ; l’on s’y endur­cit aux travaux et aux fatigues. Tous ces avantages ne sont-ils pas assez importants et réels pour accorder toute l’estime qui est due à ces troupes ? 



[1] On verra dans les Mémoires de feu M. de La Croix, que l’on travaille à mettre en ordre.

 

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