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La manoeuvre de Lutzen

Commandant Lanrezac 

 

Observation générale

 

Pour se faire idée de la situation générale de l’Europe , tant au point de vue politique qu’au point de vue militaire, au mois d’avril 1813, lorsque Napoléon  entreprend la mémorable campa­gne de Saxe , il faut au préalable analyser les événements diploma­tiques de la fin de l’année 1812 et du commencement de l’année 1813, puis étudier avec quelques détails la réorganisations des armées françaises, russes et prussiennes et enfin jeter un coup d’œil rapide sur les opérations des mois de janvier et février 1813.

 

Ces questions étant en dehors de la présente étude, on s’est borné à leur conserver deux courts chapitres donnant l’analyse succincte des faits essentiels, analyse rédigée surtout en vue de permettre l’étude directe de la partie de la correspondance de Napoléon  relative à cette époque, qui est du plus grand intérêt.

 

I Situation politique et militaire au commencement de l’année 1813

 

Situation politique

Au commencement de l’année 1813, lorsque se répandit la nouvelle que la Grande Armée  avait été anéantie dans les plaines de la Russie , une émotion profonde s’empara de tous les esprits en Europe  : on comprit qu’une ère nouvelle commençait. Le pres­tige de Napoléon  était irrémédiablement atteint ; sa domina­tion, maintenue par la force et la crainte, chancela, dans ses fon­dements.

Par l’effet même de sa politique de conquête, les peuples avaient pris conscience de leur nationalité. En Prusse , où le sen­timent national était plus général et plus vif que partout ailleurs, on avait vu se développer, en même temps, un sentiment plus large, celui de la patrie allemande ; les universités et les sociétés secrètes avaient été les foyers de propagande de l’idée qui peu à peu s’était répandue dans toute l’Allemagne .

En 1792, la France  avait eu à combattre une coalition de tous les souverains de l’Europe  : elle avait vaincu. En 1813, la situation est tout autre car c’est une coalition de peuples qui se forme contre elle. En effet, le caractère essentiel de cette guerre, c’est d’être une guerre vraiment nationale pour tous nos ennemis, presque partout l’explosion des sentiments des peuples précède et détermine, dans une certaine mesure, les résolutions des souve­rains.

Les Allemands l’ont appelée la Guerre de l’Indépendance .

Les souverains, jugeant que Napoléon  est encore très re­doutable, hésitent à entrer dans une coalition dirigée contre lui ; d’ailleurs comme ils se sont combattus successivement les uns les autres en qualité d’alliés de l’Empereur , ils s’inspirent une dé­fiance réciproque : chacun d’eux ne veut s’engager qu’à son heure et après avoir pris toutes ses sûretés pour ne pas être exposé, en cas de défaite, à payer seul les frais de la guerre. Il convient d’ajouter que si l’entente est complète sur la nécessité de réduire la France  de telle sorte qu’elle cesse d’être à craindre, il reste à déterminer comment se fera la répartition de ses dépouilles quand on l’aura vaincue.

Napoléon , en rentrant à Paris , le 18 décembre 1812, avait trouvé ses ministres d’accord pour lui conseiller de conclure la paix que la France  réclamait impérieusement.

Quoique convaincu que le moment était fort mal choisi, l’Empereur  jugea politique d’entamer des négociations en vue de la cessation des hostilités. Il aurait vivement désiré entrer en rela­tion directe avec l’Empereur  de Russie , mais ce dernier ne répon­dit pas à ses avances ; circonvenu par les nombreux réfugiés alle­mands qui se trouvaient autour de lui, il s’était laissé séduire par l’idée de jouer le rôle de libérateur de l’Allemagne  et d’arbitre de l’Europe . Napoléon  fut donc contraint de recourir aux bons offi­ces de l’Autriche .

L’Empereur François-Joseph , sur les conseils de Mr de Metternich , avait négocié avec la Russie , dès la fin de janvier, une convention secrète stipulant la cessation des hostilités entre Au­trichien s et Russes . Sans rompre ouvertement avec la France , l’Autriche  allait peu à peu se renfermer dans une neutralité abso­lue, à la faveur de laquelle elle réorganiserait son armée de campa­gne, dont l’effectif ne dépassait pas pour le moment 5 000 hom­mes ; elle laisserait les Russes et les Prussiens  supporter les pre­miers coups de Napoléon , et n’interviendrait qu’à son heure ; alors, appuyée sur une armée de 150 à 200 000 hommes, elle se­rait en état de s’attribuer, dans les affaires de l’Europe , le rôle prépondérant qu’elle ambitionnait, et dont elle attendait à la fois gloire et profit.

Napoléon  comblait donc ses désirs en lui demandant de s’entremettre entre la France  et la Russie , en vue de la conclusion de la paix, car cette mission lui permettait ouvertement d’entretenir des relations avec la Russie et en même temps, de se confirmer dans la neutralité qui convenait à la situation d’une puissance médiatrice.

Tout en prodiguant des protestations aux deux parties ad­verses, elle employa les ressources de sa diplomatie pour attirer dans son système ceux des Etats de la Confédération du Rhin  qu’elle avait chance de convaincre : la Saxe , la Bavière , le Wur­tember g ; elle leur proposa de former avec elle une sorte de ligue des Neutres  en vue d’imposer aux belligérants une paix basée sur l’indépendance de l’Allemagne .

Le roi de Saxe , seul, se laissa séduire un instant ; nous ver­rons en effet qu’au moment où les armées coalisées s’approchèrent de Dresde , à la fin de mars, il prescrivit à ce qui restait de l’armée saxonne de se renfermer dans Torgau , où commandait le général Thielman , qui avait ordre de ne laisser entrer dans la place aucune troupe étrangère ; lui-même se rendit à Prague  avec la cavalerie de sa garde. Après la victoire de Lutzen , il devait capituler devant les menaces de Napoléon  et rentrer à Dresde, repentant et soumis.

Quant aux rois de Bavière  et de Wurtemberg , après quel­ques hésitations, ils se décidèrent à rester fidèles à la cause fran­çaise lorsqu’ils virent les immenses préparatifs que faisait l’Empereur  pour reprendre l’offensive au printemps.

En Prusse , la nouvelle de la défection d’York  avait porté à son comble l’effervescence les esprits ; partout, même sur les territoires occupés par nos troupes, retentissaient des cris de guerre contre la France . Mais, comme les têtes de colonnes de l’armée russe ne faisaient que d’approcher de la Vistule , et que les Français  maîtres de Berlin  et des forteresses dominaient tout le pays, le roi Frédéric Guillaume  ne crut pas le moment opportun pour jeter le gant à Napoléon . Il résista donc au courant patrioti­que qui entraînait son peuple.

Pour calmer la colère de l’Empereur , il se hâta de désa­vouer York . Ne voulant pas combattre la Russie  et ne pouvant déclarer la guerre à la France , il eut l’étrange idée de demander à Napoléon  de négocier avec les Russes  la neutralité de la Silésie , où il se retirerait avec l’armée prussienne, exposant « qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’atténuer pour son royaume les malheurs de la guerre, puisque les Français  n’étaient plus assez puissants pour le protéger contre l’invasion des armées étrangères. »

En même temps, il réclama le paiement immédiat d’une somme de 46 millions, dont il prétendait que la France  était rede­vable à la Prusse  pour diverses fournitures de subsistances. Il fit observer, en outre, que la Prusse ayant complètement payé l’indemnité de guerre stipulée par le traité de Tilsit, l’armée fran­çaise devait évacuer les places fortes prussiennes qu’elle occupait

L’Empereur  refusa catégoriquement d’autoriser les négo­cia­tions avec la Russie  ; en ce qui concerne les 46 millions, il ré­pondit qu’il les payerait si toutefois l’examen des comptes dé­montrait qu’il les devait ; quant aux forteresses, il déclara que dans l’intérêt même de la Prusse , alliée de la France , il fallait y laisser des garnisons françaises. Pour atténuer l’effet de sa réponse, il se montra prodigue de promesses, affirmant que la guerre terminée, il récompenserait la Prusse de sa fidélité en lui donnant « une telle extension qu’elle pût servir de rempart contre la Russie au reste de l’Europe . »

Les manifestations des patriotes prussiens devenant de plus en plus violentes, le roi Frédéric Guillaume  sentit qu’il serait obligé à bref délai de prendre parti. Dans ces conditions, il jugea dangereux de rester à Berlin  au milieu des troupes françaises : le 22 janvier, il quitta sa capitale et gagna Breslau . Puis, sous couvert de compléter son contingent, il rendit un décret appelant sous les drapeaux les citoyens valides de 17 à 24 ans.

Napoléon  persista pendant quelque temps à compter sur la fidélité de la Prusse , mais quand les Russes  s’avancèrent au-delà de la Vistule , la connivence des officiers et fonctionnaires prus­siens avec l’ennemi devint si évidente qu’il fut désabusé.

Le 10 février, il écrivit au Prince Eugène  pour lui prescrire de faire cesser les levées prussiennes et de pourvoir à l’approvisionnement des places comme en pays conquis, c’est-à-dire par voie de réquisition.

Le moment était venu, pour la Prusse , de se déclarer : le 28 février Frédéric Guillaume  signa avec l’Empereur  Alexandre  la convention de Kalisch  portant alliance défensive et offensive entre la France  et la Prusse. Frédéric Guillaume voulut que cette convention restât secrète quelque temps encore ; elle ne fut ren­due publique que le 15 mars, après l’occupation de Berlin  par les Russes . La déclaration de guerre de la Prusse n’arriva à Paris  que le 27 mars.

La coalition fut donc formée tout d’abord de la Russie , de la Prusse , de l’Angleterre  et en outre de la Suède  qui y adhéra moyennant la cession de la Norvège . Cette province appartenait au Danemark  que l’on se proposait d’indemniser par des cessions de territoires en Allemagne . Le Danemark , que l’on n’avait pas consulté à ce sujet, refusa d’entrer dans la coalition et même après la victoire de Bautzen , contracta alliance avec Napoléon .

La Suède , qui voulut avant tout mettre la main sur son gage, la Norvège , n’entra en action sur le continent qu’après la victoire de Pleischwitz  : il n’y a donc pas à en tenir compte pour la première partie des opérations. Quant à l’Angleterre , la presque totalité de son armée de campagne étant employée en Espagne , où elle contribuait à immobiliser 250 000 hommes de troupes françaises, elle ne put intervenir en Allemagne  ; elle se borna à aider ses alliés de ses subsides.

En résumé, jusqu’à l’armistice de Pleischwitz , la lutte en Allemagne  fut circonscrite entre la Russie  et la Prusse , d’une part et la France  (la France d’alors comprenant la moitié de l’Allemagne, l’Italie , etc.) et les Etats de la Confédération du Rhin  de l’autre.

Divers mémoires publiés ces dernières années ont jeté un jour très vif sur l’histoire diplomatique de 1813 qui, jusqu’alors, avait été très mal connue. Ils ont montré combien l’Autriche  était peu sincère dans ses offres de services à Napoléon . Cette puis­sance se déclarait prête à reprendre les armes en faveur de la France  pour imposer à la Russie  et à la Prusse  une paix basée sur les conditions suivantes : dissolution du duché de Varsovie , dis­solution de la Confédération du Rhin , abandon de toutes les nou­velles provinces françaises de la Rive droite du Rhin , de la Dal­mati e, de l’Illyrie , abandon de l’Espagne .

Une telle paix nous laissait encore toute la rive gauche du Rhin  et de l’Italie  : elle était donc très acceptable, car la France , davantage repliée sur elle-même, n’en eût été que plus forte.

Mais en réalité, l’Autriche , la Prusse , la Russie  et l’Angleterre  furent, dès le début, très fortement résolues à réduire la France  à ses limites d’avant 1789, estimant qu’il ne pouvait y avoir d’équilibre européen et, par conséquent, de paix durable, avec une France maîtresse de la rive gauche du Rhin .

Napoléon  ne fut pas dupe ; il comprit que toute conces­sion serait interprétée par ses adversaires comme une marque de faiblesse et provoquerait de leur part des exigences de plus en plus grandes ; il refusa de souscrire aux conditions de l’Autriche . Il se trouva donc acculé à la nécessité de continuer la guerre, car il n’avait pas d’autres moyens d’obtenir une paix honorable que de terrasser encore une fois ses ennemis.

Les pourparlers entamés dès le mois de février se pour­suivirent pendant les premières opérations ; ils aboutirent, le 4 juin, à la conclusion de l’armistice de Pleischwitz . Un congrès se réunit à Prague  ; pour les raisons indiquées ci-dessus, l’entente ne put s’établir. L’Autriche  adhéra à la coalition ; les hostilités re­commencèrent le 10 août 1813. 

Retraite des débris de la Grande Armée de la Vistule  à l’Oder  [1]

Lorsque le 17 janvier 1813, le Prince Murat  quitta Posen  après avoir remis au Prince Eugène  le Commandement de ce que l’on appelait encore La Grande Armée , la situation était la sui­vante :

La garde, les 1er, 2ème, 3ème et 4ème Corps, (français) et le 6ème Corps bavarois, comptaient 12 000 hommes à peu près valides, mais pour la plupart si fatigués qu’il ne fallait pas songer de long­temps à les utiliser pour les opérations actives. Les seules troupes du centre et de l’aile gauche qui eussent conservé leur organisa­tion, Division polonaise Grandjean  du corps de Macdonald  et Division française Hendelek  du 11ème Corps, ayant été jetées dans la place de Dantzig , le Prince Eugène  n’aurait eu personne pour tenir la campagne s’il n’avait été rejoint à Posen  par environ 10 000 hommes de détachements de marche de diverses nationa­lités.

Les corps de l’aile droite, corps auxiliaire autrichien du prince de Schwartzenberg et le 7ème Corps (2 Divisions saxonnes et la 32ème Division française Général Durutte ) du général Re­ynie r, avaient beaucoup moins souffert : leur effectif était encore de 40 000 hommes (25 000 Autrichiens , 10 000 Saxons  et 5 000 Français ). Ils se repliaient d’Ostrolenka  sur Varsovie , où se trou­vaient 6 à 7 000 hommes du 8ème Corps polonais que le Prince Poniatowski  s’efforçait de réorganiser.

Quant aux Prussiens , depuis la défection d’York , ils pré­tendaient n’avoir plus de troupes disponibles ; sous prétexte de réorganiser leur contingent, ils formaient deux Corps d’armée, l’un sous le Général Bülow , aux environs de Colberg , en Poméra­ni e ; l’autre en Silésie , sous le Général Blücher .

Enfin York , établi à Koenigsberg , au milieu même des Rus­se s, mobilisait les réserves de la vieille Prusse  afin de complé­ter son corps d’armée, dont il conservait le commandement mal­gré la destitution prononcée contre lui par ses souverains.

Dantzig  avait une garnison de 30 000 hommes dont un tiers, il est vrai, se composait de malades et de convalescents ; 4 000 Français  et Polonais  occupaient Modlin  ; un même nombre Zamose  ; à Thorn , la garnison se composait de 4 000 Français  et Bavarois .

Il y avait, en arrière de l’Oder , la 31ème Division française, Général Lagrange , 10 000 hommes, la dernière qui restât du 11ème Corps, mais elle n’était pas disponible car elle assurait la garde de Berlin , de Magdebourg, de Spandau  et des places de l’Oder , Glo­ga u, Küstrin  et Stettin  où, jusqu’alors, on n’avait pu mettre que des garnisons insuffisantes. Enfin, la Division Grenier , venant d’Italie , était attendue à Berlin du 20 au 25 janvier.

Les Russes , eux aussi, avaient beaucoup souffert des ri­gueurs d’un hiver exceptionnel : l’effectif total de leur armée ne dépassait pas 110 000 hommes.

Après avoir franchi le Niemen , ils s’étaient fractionnés en 4 Corps : Wittgenstein  avec 30 000 hommes avait suivi les débris de la Grande Armée  par Koenigsberg  et Elbing  ; le 19 janvier, il avait passé la Vistule  mais, obligé d’employer la plus grande partie de ses troupes à masquer Dantzig , il s’était arrêté à Stargar  pour attendre l’arrivée, à sa hauteur, de l’amiral Tschitschagow  qui s’avançait très lentement sur Thorn  avec 20 000 hommes de l’ancienne armée du Danube  ; plus au sud, le général Kutrisow, avec 30 000 hommes, marchait de Lyk  sur Plock  ; le Général Mi­loradowitc h, avec 30 000 hommes de Godno , se portait sur Var­sovi e, suivant sans hâte les Corps de Schwartzenberg et de Re­ynie r.

En raison de la lenteur de la marche des Russes , lenteur suffisamment justifiée par les rigueurs de la saison, le mauvais état des chemins et la fatigue des troupes, il était à prévoir que les colonnes de gauche n’atteindraient pas la Vistule  avant le com­mencement de février. Le Prince Eugène , certain de disposer d’un répit de 10 à 19 jours, entreprit de mettre de l’ordre dans ses troupes.

Les débris des Corps revenus de Russie  n’étant pas sus­ceptibles d’être employés en rase campagne, il décida de les utili­ser pour les places : les débris de l’Infanterie du 1er Corps furent envoyés à Stettin , ceux du 2ème à Küstrin , ceux du 3ème à Spandau  et ceux du 4ème à Glogau  ; grossis de divers détachements qui se trouvaient dans ces places, ou qui étaient en route pour s’y ren­dre, (entre autres, les compagnies des vaisseaux), ils devaient for­mer autant de compagnies qu’ils compteraient de centaines de soldats présents ; les cadres disponibles seraient renvoyés sur Erfurt  pour servir à l’organisation d’unités nouvelles.

Avec quelques hommes empruntés aux Corps énumérés ci-dessus (des gradés surtout), les débris de la garde, 2 bataillons de jeunes gardes appelés de Stettin , et les détachements de mar­che dont nous avons parlé, le tout faisant environ 12 000 hom­mes, on organisa environ 4 faibles divisions : une bavaroise sous le Général Rechberg  ; une polonaise sous le Général Girard  ; une française sous le Général Gérard  ; et enfin une dite de la garde sous le Général Roguet . La cavalerie se réduisait à moins de 2 000 hommes, 500 de la garde, 400 Bavarois , et 500 à 1 000 lanciers lituaniens.

L’organisation d’un aussi petit nombre d’hommes en quatre divisions fut motivée par le désir d’en imposer à l’ennemi « dans l’esprit duquel, pensait-on, le mot de division ne manquerait pas d’éveiller l’idée de force numérique qui correspond habituellement à l’unité ainsi dénommée » [2].

Le gros des forces et le Quartier général se placèrent à Po­se n ; la Division Bavaroise fut postée à Guesen  pour assurer la liaison avec Thorn  et Varsovie  ; les lanciers lituaniens du prince Gedroiez , à Hirke , sur la Wartha , afin de couvrir la ligne de com­munication avec Francfort .

Le prince Eugène  ne tarda pas à être convaincu qu’il ne fal­lait pas compter sur le concours des Autrichiens  et qu’il y avait tout à redouter des Prussiens .

Le Prince de Schwartzenberg, qu’il avait invité à couvrir Varsovie  le plus longtemps possible, de concert avec les 7ème et 8ème Corps, et à se replier ensuite sur Kalisch , lui répondit « que l’état de ses forces ne lui permettant pas de courir le risque d’un engagement, il évacuerait Varsovie dès que les Russes  s’en approcheraient, et qu’il se replie­rait non pas sur Kalisch mais sur Cracovie , afin de couvrir la Galicie  et de se rapprocher de ses dépôts ». En fait, Schwartzenberg venait de conclure un armistice verbal avec l’Etat-Major russe ; il était convaincu qu’il se retirerait sur la Galicie  et qu’un corps russe le suivrait à distance afin qu’il pût expliquer sa retraite par la crainte de s’engager contre un ennemi supérieur.

Le Prince Eugène  ayant ordonné à Bülow  de se mettre à la disposition du Maréchal Victor , le général prussien répondit par un refus catégorique, alléguant que seul le roi de Prusse  avait qua­lité pour lui donner un tel ordre. Les coureurs russes qui battaient l’estrade dans toute la Poméranie  n’étaient nullement inquiétés par les Prussiens , dont la connivence avec l’ennemi était si évi­dente que l’on devait s’attendre à les voir faire défection au pre­mier jour.

La Division Grenier , qui venait d’Italie , atteignit Berlin  du 20 au 25 janvier ; elle fut immédiatement dédoublée pour former les 35ème et 36ème Divisions, qui constituèrent avec la Division Lagrange , 31ème, un nouveau 11ème Corps, dont le Maréchal Gou­vion Saint-Cy r prit le commandement. Les garnisons des places de l’Oder  étant assurées par les moyens indiqués ci-dessus, le 11ème Corps allait être disponible pour les opérations actives ; mais, comme il fallait faire sortir des places la 31ème Division, et faire reposer les 35ème et 36ème, qui étaient très fatiguées, on ne pouvait espérer que le corps d’armée fut prêt à se porter au-delà de l’Oder  avant le 10 février. D’ailleurs, le Prince Eugène , contrai­rement à l’opinion de l’Empereur , estimait que ce n’était pas de trop de tout le 11ème Corps pour dominer Berlin et la Marche , où les populations, en proie à une excitation croissante depuis la défection d’York , ne cessaient de proférer des cris de guerre contre la France .

Maintenu à Posen  par les ordres formels de l’Empereur , le Prince Eugène  allait bientôt s’y trouver dans une situation très périlleuse.

Wittgenstein , obligé de rester immobile à Stargar , avait voulu au moins utiliser ses troupes légères pour inquiéter les Français  et essayer de provoquer les soulèvement des populations prussiennes. Avec une partie de ses cosaques, il avait organisé trois détachements francs, comprenant chacun de 1 200 à 1 500 cavaliers et 2 canons et leur avait donné pour chef le Général Tschernitchew  et les colonels Bekendorf  et Tettenborn , qui ne tardèrent pas à acquérir à nos dépens la réputation méritée de partisans audacieux et habiles. Les partisans russes se lancèrent à travers la Poméranie , accueillis partout comme des libérateurs et fraternisant avec les troupes de Bülow  ; leur hardiesse ne connut bientôt plus de bornes ; dès le 5 février, leurs pointes poussèrent jusqu’à l’Oder .

Tschitschagow  atteignit Thorn  le 28 janvier ; après avoir procédé, sans se presser, à l’investissement de la place, il se porta, le 8 février, sur Bromberg  pendant que son avant-garde s’avançait sur Posen . A cette même date du 8 février, les 2 colonnes de gau­che occupèrent simultanément Plock  et Varsovie .

Les Autrichiens , à l’approche des Russes , s’étaient repliés sur Cracovie , entraînant dans leur mouvement les 8 à 9 000 Polo­nai s de Poniatowski  ; quant au général Reynier , que Schwartzen­berg avait prévenu plusieurs jours à l’avance de son intention formelle de ne pas défendre Varsovie , il avait quitté cette ville avec le 7ème Corps du 4 au 5 février et rétrogradait sur Kalisch .

Le 10 février, les avant-postes du Prince Eugène  furent as­saillis à Rogasen par l’avant-garde de Tschitschagow  et obligés de se replier sur Posen  ; le 11, les lanciers lituaniens du Prince Gerdroiez, surpris à Zirke par les cosaques de Tschernitchew , furent aux trois-quarts détruits : il était grand temps pour nous d’évacuer Posen. Le Prince Eugène  rassembla ses troupes et le 12, se mit en retraite ; le 18, il atteignit l’Oder , à Francfort , où l’attendait le Maréchal Gouvion Saint-Cyr  avec les 35ème et 36ème divisions. Là, il apprit que les Cosaques avaient franchi l’Oder  dès le 16 février, en amont et en aval de Küstrin  et que, déjà, ils bat­taient l’estrade aux abords même de Berlin .

Le général Reynier , qui croyait avoir de l’avance, le 12, s’était arrêté à Kalisch pour y faire reposer ses troupes, sa cavale­rie surveillant la direction de Varsovie . Le 13, il avait été assailli à l’improviste par un corps russe accouru de Plock  à marches for­cées, dans l’espoir de le couper de l’Oder . Les troupes, dispersées dans des cantonnements très étendus, avaient eu grand peine à se rallier et à se dégager de l’étreinte des Russes . Le gros, réduit à 9 000 hommes, s’était replié sur Ylogan où il arriva le 19 ; une brigade de cavalerie et quelques compagnies d’infanterie, qui n’avaient pu passer, se retirèrent vers Czerstockau  où elles se joi­gnirent au corps polonais.

Le dégel étant survenu, la débâcle des glaces avait com­mencé sur l’Oder  ; le flanc pouvait donc être défendu.



[1]      Voir le croquis n°1.

[2]      Campagne de 1813 par le Général Paudoncourt .

 

 

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