Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

La manoeuvre de Lutzen

 Commandant Lanrezac

 

III - L’Armée de l’Elbe

 

 

Opérations de l’armée de l’Elbe  du 19 février à la fin de mars

 

Situation générale au 19 février

Le Prince Eugène , avec les quatre petites divisions qu’il a ramenées de Posen  (12 000 hommes), atteint l’Oder , à Francfort , le 18 février ; c’est le lendemain 19 qu’arrivera à Glogau  le 7ème Corps (Général Reynier ), réduit à 9 000 hommes depuis la mal­heureuse affaire de Kalisch .

Le Prince trouve à Francfort  le Maréchal Gouvion Saint-Cyr , qui est venu à sa rencontre avec 2 Divisions du 11ème Corps (38ème et 36ème), 18 000 hommes ; le Maréchal Augereau  est resté à Berlin  avec une brigade de 31ème Division (l’autre est à Stettin ) et quelques autres troupes, en tout 6 à 7 000 hommes.

Le Général Lauriston , avec un détachement de troupes saxonnes (2 000 hommes), se trouve dans la Poméranie  suédoise.

Les places de l’Oder  sont pourvues de leurs garnisons et approvisionnées : Stettin , 9 000 hommes (en y comprenant une brigade de la 31ème Division qui n’aurait pas dû y rester) ; Küstrin , 4 000 hommes ; Glogau , 4 000 hommes. Il y en a 3 000 à Span­da u.

Le prince Poniatowski , avec 8 à 9 000 Polonais , a suivi en Galicie  le corps auxiliaire du prince de Schwarzenberg  ; malgré ses protestations, il va être compris dans l’armistice conclu entre les Autrichiens  et les Russes  et se trouvera par suite réduit à l’inaction. Nous ne nous en occuperons plus.

Les détachements de cosaques du corps de Wittgenstein  ont franchi l’Oder  en amont et en aval de Küstrin , dès le 16 fé­vrier, ils battent l’estrade jusqu’à Berlin , enlevant les courriers et les isolés. Dans cette même journée du 16, un de leurs partis a rencontré un bataillon westphalien qui s’est rendu sans combat­tre ; le 20, un autre détachement, qui a réussi à se glisser derrière les avant-postes de la 31ème Division, apparaît tout à coup devant Berlin et y pénètre un instant, provoquant une vive échauffourée.

Les gros des corps russes sont encore très loin de l’Oder . Wittgenstein , qui à dû laisser 20 000 hommes devant Thorn  et Dantzig , n’a plus que 19 000 hommes ; il s’avance très lentement à travers la Poméranie  : le 18, il est encore à marche en arrière de Konitz , à plus de 250 km de l’Oder .

Kutuzow , avec 40 000 hommes, est à Kalisch -Sacken, avec 20 000 hommes occupe la Pologne  et observe la Galicie .

Les Prussiens  ne nous ont pas encore déclaré la guerre mais on s’attend à les voir d’un jour à l’autre se joindre aux Rus­se s. Le Général York , avec son corps d’armée (10 000 hommes), suit Wittgenstein  à deux ou trois marches ; Blücher  organise un nouveau corps à Breslau , en Silésie  et Bülow , un autre à Colberg  en Poméranie .

 

Le Prince Eugène  se replie sur Berlin . – Le Prince Eu­gène  est assez mal renseigné ; cependant, il lui est facile de se rendre compte de la situation qui est des plus nettes.

L’inaction des Russes  montre qu’il sont hors d’état d’entreprendre quoi que ce soit de sérieux sans le concours des Prussiens  ; la défection de ceux-ci est probable à bref délai, mais si elle ne s’est pas produite encore, c’est que le roi Frédéric Guil­laum e, craignant des représailles de notre part, hésite à se déclarer contre nous alors que nous sommes maîtres d’une grande partie de ses Etats et de sa capitale.

La conduite à suivre est donc tout indiquée : il faut tenir la ligne de l’Oder  afin de couvrir Berlin  et prendre une atti­tude énergique, qui impose le respect à un ennemi devenu trop audacieux et maintienne le roi de Prusse  dans ses hé­sitations.

Le mieux serait de s’établir, avec le gros de ses forces dans une position offensive, en avant de Küstrin , en ayant soin de rom­pre tous les ponts en dehors de ceux des places fortes et de détruire systématiquement les barques et nacelles qu’il ne serait pas possible de ramener à l’intérieur de ces places.

Si l’on se décidait à tenir ferme sur la rive droite de l’Oder , il n’y aurait aucun inconvénient à pousser en avant de l’Elbe , quoi­que leur organisation ne soit pas complètement terminée, les 2 Divisions du 5ème Corps qui sont à Magdeburg . Le corps ennemi le plus rapproché, celui de Wittgenstein , ne pouvant atteindre Küstrin  avant une dizaine de jours, on aurait le temps de porter sur Berlin  la tête du 5ème corps et de faire venir de Stettin  la 2ème brigade de la 31ème Division, de manière à disposer, pour les opé­rations actives, de tout le 11ème corps, des troupes venues de Po­se n et des débris du 7ème corps, au total 50 000 hommes environ. La présence de 4 à 5 000 cosaques sur la rive gauche de l’Oder  est à coup sûr très gênante en raison du manque de cavalerie, mais on sera assez rapidement renforcé en troupes de cette arme.

D’ailleurs, avec les 2 000 cavaliers dont on dispose et 7 à 8 000 fantassins et artilleurs, il serait possible de former 2 à 3 co­lonnes mobiles qui auraient bientôt fait de débarrasser des cou­reurs ennemis tout le pays, à l’ouest de l’Oder , pourvu que l’on se décidât à traiter avec la plus extrême rigueur les habitants convaincus de connivence avec l’ennemi.

Si l’on réussissait à gagner, le 10 mars, le corps d’opéra-tion se renforcerait successivement des quatre divisions du 5ème Corps, qui seraient relevées dans la garde de Berlin  et de Magde­bur g par les 1ère et 4ème Divisions. A partir du 20 mars, on aurait plus de 80 000 hommes pour tenir la campagne en avant de l’Oder .

Malheureusement, le Prince Eugène , influencé par les rap­ports alarmants du Maréchal Augereau , qui était convaincu que l’approche du premier détachement ennemi serait le signal d’une insurrection générale du peuple de Berlin , a jugé nécessaire de rapprocher le gros de ses forces de cette capitale. Satisfaire à ce desideratum eut été possible sans renoncer à défendre la ligne de l’Oder  puisqu’il n’y a que 60 km environ de Berlin à Küs­tri n.

En établissant les troupes vers Münschberg , on restait à même de tomber sur tout corps ennemi qui tenterait de franchir le fleuve entre Francfort  et Wriezen  et l’on était assez prêt de Berlin  pour y arriver en quelques heures si les circonstances l’exigeaient. En tout cas, c’était indiquer qu’on avait l’intention de défendre Berlin, ce qui aurait ramené l’ennemi à une circonspec­tion dont le moindre bénéfice eût été un gain de temps apprécia­ble. Wittgenstein , livré à ses propres forces, 24 000 hommes en y comprenant les détachements francs, ne se serait pas hasardé à passer l’Oder  en présence d’un corps français très supérieur au sien : il aurait attendu d’être renforcé, ce qui l’eût amené au-delà du 5 mars puisque les troupes de Kutuzow  étaient encore, à la date du 20 février, réunies près de Kalisch .

Il y avait bien, plus à portée, les corrps prussiens d’York  et de Bülow  mais, tant que la Prusse  ne nous avait pas officielle­ment déclaré la guerre, on devait espérer que ses troupes ne se joindraient pas aux Russes  et agir en conséquence.

Le Maréchal Gouvion Saint-Cyr , qui voulait que l’on res­tât sur l’Oder , aurait sans doute réussi à faire prévaloir son avis, mais il tomba malade et le commandement du 11ème Corps revint provisoirement au Général Grenier , qui n’avait pas assez d’influence sur le Prince Eugène  pour le convaincre.

Le prince renonça donc à défendre la ligne de l’Oder  pour concentrer, aux environs de Berlin , la majeure partie de ses for­ces ; il donna l’ordre suivant : « le 7ème Corps restera à Glogau , la Divi­sion bavaroise de Bechberg à Krossen , la Division Gérard  à Francfort  ; les 35ème et 36ème Divisions avec le reste des troupes venues de Posen , se replieront sur Berlin ».

On commettait déjà une faute en faisant rétrograder le gros des forces sur Berlin  ; on l’aggravait par des dispositions de détails en contradiction avec la résolution prise.

Les ponts de Krossen  et de Francfort  étant détruits, pour­quoi laisser sur ces deux points, à 80 km derrière soi, les 4 000 hommes des Divisions Gérard  et Bechberg qu’on expo­sait à être enlevées ? Dès l’instant où on avait renoncé à défendre l’Oder , il fallait en prendre franchement son parti et se retirer avec tout son monde ! Il était d’autant plus indispensable de garder ses troupes réunies qu’elles étaient moins nombreu­ses et l’ennemi plus audacieux.

Enfin, si l’on voulait absolument laisser un détachement sur l’Oder , la prudence commandait de l’appuyer à Küstrin  : « Puisque vous vous retirez sur Berlin , écrira Napoléon  le 5 mars, qui vous a porté à garder Francfort , vous n’aviez qu’à brûler le pont (c’était fait) ». Il ajoutera le 7 mars, en réponse à un rapport du Prince Eugène  signalant que l’on était sans nouvelle du Général Gérard  : « Je ne puis comprendre pourquoi compromettre ce corps d’observation, lorsque vous pouviez l’appuyer à Küstrin ».

Le 20 février, c’est-à-dire le jour même où quelques cen­taines de cavaliers russes causaient à Berlin  l’échauffourée dont nous avons parlé, le Prince Eugène  mit ses troupes en mouve­ment en deux colonnes ; une division et un régiment de chasseurs à cheval passant par Münschberg , le reste suivant la route de Fürstenwald . Le 21, le Régiment de chasseurs italiens, qui mar­chait isolément sans prendre de précautions, fut surpris par les Cosaques et presque entièrement détruit. C’était la deuxième af­faire de ce genre en moins de dix jours ; l’Empereur  se montra très irrité de tant de négligence : « Tout cela ne serait pas ar­rivé, dira-t-il le 19 mars, si la cavalerie avait marché réunie et si on y avait joint un régiment d’Infanterie, ce que la pru­dence et la manière de faire des Cosaques indiquaient impé­rativement » .[1]

Le 28, le Quartier général s’établit à Köpernich  avec la Divi­sion de la Garde  (Général Roguet ), qui détacha un bataillon à Fürstenwald  pour assurer la communication avec Francfort  ; les 35ème et 36ème Divisions prirent position face au N-E en avant de Berlin , où fut placé le Général Girard  avec la Division polonaise et la 1ère brigade de la 31ème Division ; la Division Gérard  resta à Francfort ; la Division Rechberg  à Krossen

Convention de Kalisch entre la Prusse  et la Russie  : premiè­res opérations en commun des troupes de deux puissances

Le roi Frédéric Guillaume  se décida à signer, avec les Rus­se s, le 28 février, la convention de Kalisch , mais il ne voulut pas qu’elle fût rendue publique immédiatement et émit la prétention de n’adresser à la France  sa déclaration de guerre que quand les Russes se seraient rendus maîtres de Berlin .

Kutuzow , qui n’avait que 60 000 hommes réellement dispo­nibles pour les opérations actives, déclara qu’il ne ferait pas un pas de plus vers l’Oder  tant que les troupes prussiennes n’auraient pas reçu des ordres positifs pour agir de concert avec lui.

Le 1er mars, le roi Frédéric Guillaume  ordonna à ses géné­raux de s’avancer vers l’Oder  à la suite des corps russes, mais en leur recommandant d’éviter avec soin tout acte d’hostilité jusqu’au moment où il déclarerait la guerre officiellement à la France . Rappelons de suite que ce fut seulement le 15 que notre ambassadeur près la cour de Prusse  eut connaissance de la convention de Kalisch, et le 27 que la déclaration de guerre par­vint à Paris  [2].

Les deux souverains alliés s’étaient entendus pour régler de la manière suivante la conduite des opérations.

Kutuzow  était désigné comme généralissime ;

L’aile droite, commandée par Wittgenstein  et comprenant le corps russe de ce général (19 000 hommes) et les deux corps prussiens d’York  et de Bülow  (30 000 hommes), en tout 50 000 hommes, franchirait l’Oder  entre Küstrin  et Stettin  et marcherait sur Berlin  puis sur Magdebourg. ile gauche, commandée par Blü­cher  et comprenant le corps russe de Wittzengerode, (14 000 hommes, la plupart cavaliers) et le corps prussien de Blücher  (27 000 hommes), en tout 40 000 hommes, se porterait sur Dresde  à travers la Silésie  ;

La réserve, formée, sous les ordres immédiats de Kutu­zow , du corps de Miloradowitch  et de la garde russe, 30 000 hom­mes, suivrait l’aile gauche à 3 ou 4 marches.

Les coalisés estimant que, pour le moment, les Français  étaient hors d’état d’opposer une résistance quelconque, se croyaient certains d’aller jusqu’à l’Elbe  sans avoir à combattre. Ils s’étendaient sur un très grand front, donnant à leur mouvement des allures d’invasion pour balayer d’un seul coup tout le pays entre l’Oder  et l’Elbe  et aussi pour tâcher d’influencer les Etats de la Confédération du Rhin  et de les déterminer à faire cause com­mune avec la coalition : « Quand on aura atteint l’Elbe , il sera temps de serrer le jeu ; pendant que de forts partis de troupes légères déborderaient l’aile gauche de l’ennemi, l’on masserait la plus grande partie des forces sur la gauche du théâtre d’opérations en s’appuyant aux montagnes de la Bohème, afin d’agir en masse de ce côté, selon les circonstances.

Le désir de rester lié à l’Autriche , dont l’adhésion à la coali­tion était considérée comme une affaire de temps et le sou­venir de la manœuvre exécutée par Napoléon  en 1806 avaient dicté aux coalisés leur résolution.

Nous donnons ci-après la situation détaillée de l’armée coalisée (troupes d’opérations seulement) au 15 mars.

On remarquera la composition hétérogène des différents corps, qui doit compliquer à l’extrême l’exercice du commande­ment supérieur.

Situation de l’armée coalisée au 15 mars (troupes d’opérations seulement)

1)      Armée de Wittgenstein  (49 500 h - 188 canons)

Corps russes

19 000 hommes

90 canons

(non compris le détachement Horouzow , 5 000 hommes, qui resta devant Küstrin ). Ce détachement relevé devant cette place par une Don formée de Bons de réserve prussiens et fut utilisé pour mas­quer Magdebourg.

 

Détachements francs de

Tschernitchew , Bekendorf  et Tettenborn

 

 

4 Régts de cavalerie

14 Régts de Cosaques

6 canons

 

 

 

5 000 h.

 

Corps d’avant-garde du Gal Prince Repnin

 

11 bataillons

4 régiments de cavalerie

4 régiments de Cosaques

2 batteries - 24 canons

 

 

5 000 h.

 

Corps du Lt Gal de Berg

 

19 bataillons

2 régiments de cavalerie

1 régiments de Cosaques

5 batteries - 60 canons

 

 

9 000 h.

 

 

 

 

 

Corps Prussiens  30 500 hommes

98 canons

 

(y compris les détachements qui furent employés au blocus de Spandau  et à celui de Wittemberg)

 

 

Corps d’York

 

13 500 hommes

58 canons

 

 

Infanterie Gal Kleist  :

Brigade Gal Hennehein : 7 ½ Bons

Brigade Cel Hoin  : 9 Bons

Cavalerie Gal Horswand  : 12 Eons

Artillerie Gal Schmidt  : 8 Bat. dont 3 à cheval – 58 canons.

Génie : 2 Compagnies

 

 

 

 

 

Corps de Bülow

 

17 000 hommes

40 canons

Bgde Gal S.E. Louis de Hesse : 8 ½ Bons

Bgde Gal Thümen : 3 Bons - 1 Bat. 8 can

Bgde de Cav. Gal Oppen  : 8 Eons

Art. Major Holzendorf  : 2½ Bat. 18can

Génie : 2 Compagnies

Brigade mixte Gal Borstell  : 5 500 h

5 Bons – 4 Eons – 2 Bat. (14 pièces) –

1 Cie de Pionniers

 Armée de Blücher  (40 800 h - 136 canons)                           

Corps russes du Gal Wittzenge­rode

 

13 500 hommes

68 canons

Avant-garde du Général Landskoï  

4 500 hommes

12 canons

3 régiments de cavalerie

5 divisions de cosaques

1 bataillon

1 batterie 8 canons

Détachement de partisans du Colonel Davydow  

 

1 250 h

1 500 h

450 h

150 h

700 cav

Corps de cavalerie du Général S. E. Eroubetzksi

2 brigades 3 000 h

 

3 régiments de cavalerie

4 régiments de cosaques

1 batterie (12 canons)           

Corps d’infanterie du Général S. E. Eugène  de Wur­tem­be rg

2 Dions 6 400 h

 

16 bataillons 5 400 h

4 batteries (48 canons)

 

 

Corps prussiens du Gal Blücher

 

27 300 hommes

68 canons

Brigade Röder  (9 350 hommes)

9 bataillons

8 escadrons

2 batteries (14 canons)

7 900 h

1 000 h

450 h

Brigade Klüx  

6 650 hommes

6 bataillons

6 escadron

2 batteries (14 canons)

5 450 h

650 h

750 h

Brigade Ziethen

7 250 h

 

7 bataillons

6 escadrons

3 batteries (22 canons)

6 100 h

700 h

450 h

Réserve de Cavie du Colonel Dolfs  

3 700 h

 

23 escadrons

1 batterie (6 canons)

 

 

Réserve d’artillerie Colonel Braun  

750 h – 12 canons

1 batterie

4 canons de position

les parcs

1 Compagnie de pionniers

 

Armée de réserve – Général Kutuzow  (30 500 h - 272 canons)

 

 

 

 

Corps de

Miloradowitch

12 000 h

96 canons

Avant-garde

 

 

 

Corps de cavalerie

 

4ème corps d’in-fanterie

 

4 régiments de cavalerie

5 régimentsde cosaques

6 bataillons

2 batteries (18 canons)

2 divisions de cosaques

2 batteries (18 canons)

11 bataillons

3 batteries (30 canons)

5 bataillons

3 batteries (30 canons)

 

 

Garde  russe Grand duc Constantin

18 500 h

176 canons

Cavalerie

 

 

Infanterie

 

Artillerie

2 divisions légères

2 divisions cuirassiers

Corps des grenadiers

1ère Don de la Garde  

2ème Don de la Garde

15 batteries (176 canons)

17 Eons

38 Eons

12 Bat.

10 Bat.

8 Bat.

                 

            Total général [3] = 110 800 hommes, 596 canons

L’avant-garde de Wittgenstein , commandée par le Général Prince Repnin , traversa l’Oder  les 1er et 2 mars, à Gustbiese , à mi-distance de Küstrin  et de Stettin  et s’avança sur la route de Berlin .

Dans la journée du 2, le Prince Eugène  replia ses troupes sur la rive gauche de la Sprée  et porta son Quartier général à Schönberg , à une demie-lieue en arrière de Berlin  : c’était avouer qu’on ne voulait pas courir le risque d’un combat pour rester maître de la ville.

Voici le jugement porté à ce sujet par Napoléon  (lettre du 9 mars) :

« Puisque le passage de l’Oder  était impraticable et que dans la Haute-Silésie , le Général Reynier  était encore à Bunzlau , je ne vois pas ce qui vous a porté à quitter Berlin .

Rien n’est moins militaire que le parti que vous avez pris de porter votre Quartier général à Schönberg  en arrière de Berlin , il était très clair que c’était attirer l’ennemi. Si, au contraire, vous aviez pris une situation en avant de Berlin, en communiquant par convois avec Spandau , et de Spandau avec Magdeburg , en faisant venir une Division du corps de l’Elbe  (5ème Corps) ou en construisant quelques redoutes, l’ennemi aurait dû croire que vous vouliez livrer bataille. Alors, il n’aurait passé l’Oder  qu’après avoir réuni 60 ou 80 000 hommes et dans l’intention sérieuse de s’emparer de Berlin, mais il était encore bien loin de pouvoir faire celà. Vous pouviez gagner 20 jours et cela eût été bien avanta­geux politiquement et militairement. Il est même probable que l’ennemi n’eût pas risqué ce mouvement... Mais le jour où votre Quartier général a été placé derrière Berlin, c’était dire que vous ne vouliez pas garder cette ville, vous avez ainsi perdu une attitude que l’art de la guerre est de savoir conserver. Un général expérimenté, qui eût établi un camp en avant de Küstrin , aurait donné le temps au corps de l’Elbe  de venir sur Berlin, il n’aurait pu être attaqué que par de grandes dispositions qu’il aurait forcé l’ennemi de pren­dre. »

Quand on a intérêt à rester le plus longtemps possible en possession d’un point important et qu’on est trop faible pour lutter contre son adversaire, la pire maladresse que l’on puisse commettre est de prendre des dispositions qui signifient claire­ment que l’on ne courra pas le risque d’un engagement pour conserver le point en question. Il faut, tout en prenant ses mesu­res pour se dérober au moment voulu, adopter une attitude qui fasse croire à l’ennemi que l’on est décidé à livrer bataille : cet ennemi, rendu prudent, manœuvrera avec méthode et par suite, perdra du temps. Dans la correspondance de Napoléon , on trouve de nombreuses observations de ce genre. Ainsi, plus tard, quand le Maréchal Davout  fera sauter le pont de Dresde , l’Empereur  écrira au Prince Eugène  (lettre du 16 mars) : « J’ai vu avec peine que le prince d’Eckmühl  a fait sauter le pont de Dresde. Cela ne peut manquer d’y attirer l’ennemi. Surtout, s’il a fait sauter une pile....

« Les Russes  ne voulant pas venir à Dresde  en force, il était plus fa­cile de barricader le pont et de rester tranquille dans la ville ; et si, enfin, on devait faire sauter le pont, il fallait n’en faire sauter qu’une arche de manière à pouvoir sur-le-champ la réparer avec des pièces de bois pour rester maîtres de la ville, sauf à jeter ses bois dans la rivière à l’approche de l’ennemi. »

En faisant sauter le pont de Dresde , on avouait implicite­ment qu’on disposait de trop peu de troupes pour défendre cette partie de l’Elbe  et, par conséquent, on incitait l’ennemi à pousser de suite une avant-garde de ce côté, alors qu’il n’y aurait pas pensé sans cela.

« Vous avez perdu une attitude que l’art de la guerre est de savoir conserver », voilà un précepte qu’il convient de méditer. A la guerre, malheur à celui qui laisse son adversaire perdre le respect de ses armes, surtout quand il est le plus faible, il est à la merci de l’ennemi qui se croit, dès lors, avec raison, le droit de tout tenter.

Les événements que nous allons raconter en sont une preuve convaincante.

L’avant-garde de Wittgenstein  a franchi l’Oder  le 1er mars et s’est avancée dans la direction de Berlin . A la nouvelle que les Français  se sont repliés derrière la Sprée , le Prince Repnin , le com­mandant de cette avant-garde, marche droit sur Berlin ; che­min faisant, il est rejoint par les détachements francs de Tscher­nitche w, Bekendorf  et Tettenborn , si bien qu’il dispose de 12 000 hommes soit 7 000 cavaliers, 5 000 fantassins et 30 canons.

Dans la nuit du 3 au 4, les troupes françaises se mettent en retraite sur Wittenberg . Le prince Repnin  entre aussitôt à Ber­lin  aux acclamations enthousiastes de la population et laisse sa cavalerie légère à la poursuite des colonnes françaises. A cette même date du 4, la tête du Corps de Wittgenstein  est encore à Landsberg , à deux marches à l’est de Küstrin , c’est-à-dire à plus de cinq jours de Berlin.

Ainsi, plus de 30 000 hommes de bonnes troupes françai­ses se retirent devant 12 000 hommes de troupes légères russes, leur abandonnant Berlin  dont la possession était pour nous d’une si grande importance au double point de vue politique et militaire. 

Les Français  évacuent Berlin  et se replient sur l’Elbe  supé­rieur [4]

Du 4 au 7 mars, les troupes françaises effectuèrent leur retraite vers l’Elbe  ; le corps principal, harcelé par la cavalerie ennemie, se dirigea de Berlin  sur Wittenberg , où il fut rejoint par la Division Gérard  qui avait réussi à se faire jour. La Division Rechberg , passant par Sübben  et Lücken , gagna Torgau  où le commandant de la place, le Général saxon Thielman , refusa de la recevoir ; elle appuya alors sur Meissen . Le Général Reynier , avec le 7ème Corps, avait quitté Slogau , le 26 février, au moment où les troupes légères de Wittzengerode franchissaient l’Oder  et le 2 mars, avait pris position à Bautzen  ; à la nouvelle de l’évacuation de Berlin, il se replia sur Dresde .

Voici quelles dispositions furent prises par le Prince Eu­gène  pour annoncer la défaite de l’Elbe .

Le Maréchal Davout  fut désigné pour commander l’aile droite, composée du 7ème Corps réduit à 6 000 hommes par la fièvre typhoïde et la désertion, de la Division Rechberg , de la 31ème Division dans laquelle furent fondues les Divisions Gérard  et Girard  et enfin, de la 1ère brigade de la 1ère Division, en tout, 7 000 hommes avec lesquels le Maréchal devait tenir Dresde  et défendre l’Elbe  de Koenigstein  à Torgau . A Koenigstein, petite forteresse sans valeur, il y avait une garnison de quelques centai­nes de soldats saxons. La place de Dresde avait été délaissée en 1806, mais le faubourg de Menstadt , qui est situé sur la rive droite du fleuve, était couvert par un rempart bastionné d’ailleurs en très mauvais état. Quant à Torgau, où commandait le général Thiel­ma n, c’était une place assez forte ; sa garnison se composait de 5 à 6 000 hommes de troupes saxonnes de nouvelles levées.

Les 35 et 36ème Divisions, 18 000 hommes, sous le général Grenier , formèrent le centre : elles se placèrent en colonnes, la tête en avant de Wittenberg , la queue à Elenburg . Wittenberg était une ancienne place forte déclassée depuis longtemps, mais facile à remettre en état, attendu que sa principale défense consistait dans ses fossés plein d’eau.

Le 5ème Corps, 35 000 hommes, forma la gauche à Magde­bur g où il se trouva bientôt rassemblé en entier. Magdeburg était une place très forte qui renfermait des approvisionnements considérables en matériels de toute espèce.

Le général Montbrun , avec quelques escadrons destinés au 1er Corps de cavalerie, 1 500 hommes, se plaça à Dessau  pour lier le centre et la gauche.

La 4ème Division et la 2ème brigade de la 1ère Division, 12 000 hommes, se réunirent à Bernburg  pour achever de s’y organiser, le Maréchal Victor  en eut le commandement.

Le Quartier général et la Division Roguet , 3 000 hommes, s’établirent à Leipzig .

A Hamburg , il y avait le général Carra-Saint-Cyr , avec un millier de soldats et quelques centaines de douaniers et gendar­mes ; la population, très hostile à la cause française, manifestait ouvertement les intentions les plus malveillantes.

Enfin, le Général Morand , que l’on avait oublié en Pomé­rani e avec 2 bataillons saxons et qui avait appris fortuitement l’évacuation de Berlin , battait en retraite vers Hamburg  ; on se demandait avec inquiétude s’il réussirait à se frayer un passage. 

Critiques de Napoléon  au sujet des dispositions prises  pour la défense de l’Elbe  supérieur

Le Prince Eugène  a compris qu’il ne peut garder tout le cours de l’Elbe  de la Bohème à Hamburg  : il doit opter entre la défense du bas Elbe  et celle de l’Elbe  supérieur.

En s’établissant sur le bas Elbe , on abandonne la Saxe  et l’on découvre les autres Etats de Confédération du Rhin  ; en s’établissant sur l’Elbe  supérieur, on abandonne la 32ème Division militaire qui fait partie intégrante du territoire français et l’on dé­couvre la Hollande  ; on permet aux coalisés de mettre la main sur Hamburg  par où ils seront en communication facile avec l’Angleterre . Chacun des deux partis présente donc des inconvé­nients. Après mûre réflexion, le Prince Eugène  se décide à couvrir l’Elbe  supérieur ; il veut garder Dresde  et couvrir les routes qui conduisent directement du Meyn  sur l’Elbe  ; l’armée de secours s’organisant dans la vallée du Meyn , il se croit obligé de prendre sa ligne d’opération sur Mayence  pour rester en liaison avec cette armée. Il adopte, en conséquence, les dispositions que nous avons exposées plus haut.

Il fallait que le Prince eut des idées bien étranges sur la guerre pour disperser ainsi en cordon, le long de l’Elbe , sur un front de plus de 250 km, une armée de 90 000 hommes, en conservant pour unique réserve les 3 000 de la Division Roguet

Lettre de l’Empereur  du 19 mars

« Par vos dispositions du 10, vous placez parfaitement vos troupes pour empêcher aux cosaques et aux troupes légères de passer la rivière. Vous placez votre armée comme une arrière-garde ou comme on placerait une avant-garde, mais il n’y a point de dispositions réelles. »

En effet, si l’on n’est pas au courant de la situation, on est tenté de considérer les corps placés le long de l’Elbe  comme des détachements de couverture et on cherche immédiatement, à quelque distance en arrière du centre de la ligne qu’ils occupent, soit vers Leipzig , ce que nous appelons aujourd’hui la masse de manœuvre et que Napoléon  va appeler, un peu plus loin, la « masse offensive ».

« Il n’y a pas de dispositions réelles. »

Le Prince Eugène  n’acceptera pas cette critique ; il répli­quera que les mesures prises par lui permettent de maîtriser, d’une façon absolue, le cours de l’Elbe  des montagnes de la Bohème à Magdeburg , si bien que tout le pays à l’Ouest du fleuve est par­faitement couvert, ce qui est le but à atteindre.

Napoléon , prévoyant les objections du Prince Eugène , a pourtant pris soin de lui expliquer pourquoi ses dispositions ne sont pas des dispositions réelles.

« En effet, dit-il, vous ne faites pas connaître ce que feront le Prince d’Eckmühl , le duc de Bellune  et vos officiers généraux si l’ennemi passait l’Elbe  ».

« Il faut mettre en principe que l’ennemi passera l’Elbe  où et comme il le voudra. Jamais une rivière [5] n’a été considérée comme un obstacle qui retardât de plus de quelques jours et le passage n’en peut être défendu qu’en plaçant des troupes en force dans des têtes de pont sur l’autre rive, prêtes à prendre l’offensive aussitôt que l’ennemi commencerait son passage. Mais, voulant se borner à la défensive, il n’y a pas d’autre parti à prendre que de disposer ses troupes de manière à pouvoir les réunir en masse et tomber sur l’ennemi avant que son passage soit achevé ; mais il faut que les locali­tés s’y prêtent et que toutes les dispositions soient faites d’avance ».

« Si le corps ennemi de droite, qui peut être de 25 000 hommes, et qu’il fera comme de raison passer pour 50 000 hommes, se portait sur Ha­velberg , et voulait passer l’Elbe , que feriez-vous ? L’ennemi aurait passé et serait déjà sur Hanovre  avant que vous eussiez fait aucun mouvement. Si 40 à 50 000 hommes marchaient sur Dresde , se battrait-on dans la ville pour défendre le pont ? Et si l’ennemi passait l’Elbe  du côté de Pilnitz , où cela est si facile, la rivière y étant si étroite, que ferait le Prince d’Eckmühl  ? Enfin, si l’ennemi passait l’Elbe  entre Magdeburg  et Wittenberg , ce qu’il osera faire s’il ne voit nulle part de masses offensives, que deviendraient toutes les colonnes de l’armée coupées par les troupes légères, en ayant sur leurs derrières et ne pouvant jamais se rallier ? »

« Rien n’est plus dangereux que d’essayer de défendre sérieusement une rivière en bordant la rive opposée car, une fois que l’ennemi a surpris le passage et il le surprend tou­jours, il trouve l’armée dans un ordre défensif très étendu et l’empêche de se rallier ».

« Tous ces inconvénients sont encore bien plus grands dans la situation actuelle des choses, quand l’ennemi a tant de cavalerie et tant d’habitude de ces mouvements ».

En admettant que l’idée de défendre l’Elbe  supérieur fut ra­tionnelle (nous verrons plus tard qu’elle ne l’était pas), que de­vait donc faire le Prince Eugène  de ses 90 000 hommes « dès l’instant où il voulait se borner à la défensive » ?

Il eût dû prendre 30 000 hommes au plus pour en former des détachements de couverture chargés de garder les principaux passage de l’Elbe  et tenir tout le reste, 60 000 hommes environ, bien groupés pour constituer sa masse de manœuvre, dont la place semblait indiquée dans la région, à l’est de Leipzig .

Grâce à ses dispositions, le prince restait maître de la si­tuation, tant que l’armée de Wittgenstein  opérerait sur Magde­bourg et celle de Blücher  sur Dresde . Si ces armées franchissaient le fleuve dans les parties où y aboutissaient leurs lignes d’opérations particulières, au moment où elles pénétreraient sur la rive gauche, elles se trouveraient à huit jours de marche au moins l’une de l’autre, ayant entre elles l’armée française ; celle-ci, dont l’effectif était très supérieur à celui de chacune des deux armées adverses, aurait beau jeu pour les battre séparément.

Mais il était probable que l’ennemi, voyant nos forces groupées, se garderait bien d’agir aussi maladroitement : avant de tenter le passage de l’Elbe , Blücher  et Wittgenstein  feraient leur jonction. Cette jonction effectuée, le Prince Eugène  réussirait-il longtemps à empêcher les coalisés de franchir le fleuve ? C’était plus que douteux.

La défense en arrière d’un grand cours d’eau est une opé­ration très simple en théorie, mais d’une exécution très difficile. Selon l’expression de Napoléon , « il faut d’abord que les localités s’y prêtent et que toutes les dispositions soient prises d’avance ». Il faut que la configuration générale du terrain et le tracé des voies de communication permettent à la masse des manœuvres d’exécuter facilement ses navettes. Il faut encore que le défenseur ait un bon service de renseignements qui l’informe, en temps utile, des mouvements du gros des forces de l’adversaire, afin qu’il puisse faire exécuter à sa masse de manœuvre les mouve­ments correspondants de manière à les placer à portée des points de passage menacés.

Les renseignements arrivent souvent trop tard et le défen­seur finit toujours par se laisser prendre aux démonstrations de l’ennemi ; pendant qu’il se laisse attirer sur un point, l’armée ad­verse passe sur un autre.

Quoi qu’il en soit, le moindre résultat des dispositions in­diquées ci-dessus était d’obliger les coalisés à des mouvements de concentration entraînant pour eux une perte de plusieurs jours ; or, dans la situation où l’on se trouvait tout gain de temps était un avantage appréciable.

Dans sa correspondance de la fin de janvier, l’Empereur  avait, avec soin, évité de parler au Prince Eugène  de ce qu’il aurait à faire si les circonstances exigeaient l’abandon de Berlin .

Il craignait sans doute d’aviver, dans l’esprit de son lieute­nant, l’idée de retraite dont celui-ci n’était déjà que trop hanté, ainsi que le prouvaient ses rapports empreints du pessimisme le plus exagéré. Cependant, le 2 mars, prévoyant sans doute ce qui allait arriver, Napoléon  s’était décidé à faire connaître la conduite à tenir en cas de retraite [6].

Les instructions étaient conçues dans le sens suivant :

« L’essentiel est de couvrir la 32ème Division militaire, le royaume de Westphalie  et de Hollande .

« Le gros des forces disponibles, c’est-à-dire les 5ème et 11ème Corps, la Division Roguet  et tout ce qui sera prêt des 1er et 2ème Corps de cavalerie sera groupé en avant de Magdeburg , dans une position offensive.

« Avec le reste des troupes, on bordera l’Elbe  afin d’empêcher les trou­pes légères de l’ennemi d’envahir la rive gauche.

« Tous les ponts, qui ne seront pas gardés, seront rompus et l’on pro­cédera à une destruction systématique des barques et nacelles qu’il ne serait pas possible de ramener à l’intérieur des places.

« Si les circonstances obligeaient l’armée à abandonner Magdeburg , elle prendrait sa ligne d’opérations sur Wesel  et défendrait successivement la Harz , le Wesel et l’Ems  ; dans cette prévision, la ligne d’étapes cesserait d’être dirigée sur Mayence  et serait tracée par Cassel  sur Wesel ».

Malheureusement, ces instructions, parties de Paris  le 2 mars au soir, ne parvinrent au Prince Eugène  que le 9 mars, c’est-à-dire trop tard pour qu’il pût s’y conformer.

Quand le 9, Napoléon  apprit le mouvement de retraite sur Wittenberg , très irrité, il écrivit le jour même :

« Je ne vois pas ce qui vous obligeait à quitter Berlin . Vos mouve­ments sont si rapides que vous n’avez pas pu prendre la direction que je vous ai indiquée....

« Vous découvrez Magdeburg  sans être assuré si cette place est ap­provisionnée et quelle garnison on y mettra : là sont pourtant toute notre artillerie de campagne et beaucoup de choses importantes.... » (Reproche excessif car le Prince Eugène  avait mis à Magdeburg tout le 5ème Corps, 30 000 hommes).

« Par la marche que vous avez faite sur Wittenberg , vous avez laissé à découvert toute la 32ème Division Mre et le Royaume de Westphalie . Par là, vous vous trouvez perdre toute la cavalerie qui est éparpillée dans les canton­nements et vous livrez à une avant-garde de quelques milliers d’hommes les plus belles provinces de l’Empire .

« Je vous ai toujours dit que vous deviez vous retirer sur Magde­bur g : en prenant votre ligne d’opérations sur Mayence , non seulement vous compromettez la 32ème Division Mre, mais encore la Hollande  et nos escadres de l’Escaut.

« Il faut enfin commencer à faire la guerre. C’est devant Magdeburg  qu’il faut que vous réunissiez 80 000 hommes et, de là, comme d’un centre, protégiez tout l’Elbe ....

« Nos opérations militaires sont l’objet de la visée de nos alliés et de nos ennemis parce que, constamment, l’armée s’en va huit jours avant que l’infanterie ennemie soit arrivée, à l’approche des troupes légères et sur de simples bruits.

« Il est temps que vous travailliez et que vous agissiez militaire­ment : je vous ai tracé ce que vous aviez à faire ».

Les reproches de l’Empereur  sont mérités, mais le Prince Eugène  a droit aux circonstances atténuantes. En effet, il n’y a pas à la guerre de situation plus difficile que celle d’un chef qui doit, avec des forces très inférieures à celles de l’adversaire, exé­cuter une longue retraite, ne reculant que pied à pied, mais évitant avec le plus grand soin tout engagement sérieux qui causerait sa perte. Les difficultés de la situation sont encore plus grandes quand le moral des troupes est affaibli par de nombreuses défaites antérieures et que l’on ne dispose que d’une cavalerie très infé­rieure à celle de l’ennemi. On doit reculer de position en position, ne quittant la place ni trop tôt, ni trop tard, toujours prêt à revenir sur son adversaire dès qu’il commet quelque imprudence : cela exige plus de coup d’œil et plus d’énergie que n’en possèdent la plupart des généraux. Pour mener à bien une pareille opération, il faut un chef de premier ordre.

Le problème stratégique qui se pose est le suivant :

L’armée de l’Elbe , qui compte 90 000 hommes, dont 15 000 de troupes sans cohésion, remplit le rôle d’armée de cou­verture.

La mission consiste à tenir l’ennemi le plus loin possible de la vallée du Meyn  jusqu’au 15 avril (pendant 30 à 35 jours par conséquent puisque l’on est au 15 mars), c’est-à-dire jusqu’au moment où la Grande Armée , qui se réorganise aux environs de Mayence  et de Würzburg , sera prête à entrer en opérations.

A la date indiquée plus haut, les corps ennemis, dont l’effectif total est de 110 000 hommes, ont leur tête de colonne sur la ligne Berlin -Bautzen .

Le rôle de l’armée de l’Elbe  est essentiellement défensif car notre intérêt est d’éviter la bataille jusqu’au moment où l’entrée en ligne de l’armée du Meyn  nous assurera une telle supé­riorité numérique que nous aurons la certitude du succès.

L’Elbe  est un fleuve large et profond sur lequel les places de Torgau , Wittenberg  et Magdeburg  forment tête de pont. C’est une bonne ligne de défense qui barre tout le théâtre d’opération des monts de Bohème à la mer ; ligne beaucoup meilleure que toutes celles situées plus à l'ouest jusqu’au Rhin . De là, découle la nécessité de se cramponner à cette ligne aussi longtemps qu’on le pourra.

Etant donné nos propres moyens et ceux de l’adversaire, comment organiser la défense de la ligne de l’Elbe  et ensuite quel parti prendre à l’ennemi nous contraint à abandonner cette ligne ? L’Empereur , dans ses lettres au Prince Eugène , traite la question dans le plus grand détail.

Pour apprécier à leur juste valeur les leçons magistrales de Napoléon , il importe d’observer que celui-ci, conformément à son habitude invétérée, évalue trop haut les moyens d’action du Prince Eugène  et trop bas ceux de l’ennemi. Le problème stratégi­que qu’il résout est bien celui posé plus haut, mais dont certains facteurs ont été quelque peu modifiés.

Napoléon , obligé « d’opter entre la défense du bas de l’Elbe  et celle du haut, se décide à défendre le haut ». Il estime « qu’il importe avant tout de couvrir la 32ème Division Mre et la Westphalie  ; je préférerai, dit-il, voir l’ennemi à Leipzig , Erfurt  et Gotha plutôt qu’à Hanovre  et Bremen . »

Il faut à tout prix empêcher l’adversaire de pénétrer sur le territoire français, ce qui produirait un très fâcheux effet moral. Et puis, si l’armée est contrainte d’abandonner la ligne de l’Elbe , elle devra prendre sa direction de retraite sur Wesel  et non pas sur Würzburg  et Mayence , ce qui aurait pour résultat d’amener l’ennemi dans la région où se réorganisa l’armée de secours avant que cette dernière fût prête. Enfin, si les armées adverses s’aventuraient à suivre le Prince Eugène  vers le Bas-Rhin , quelle belle occasion de renouveler la manœuvre d’Iéna  dans de meilleu­res conditions encore qu’en 1806 puisque Magdeburg  nous ap­partient.

Ajoutons que l’Empereur  médite, pour le printemps, un projet d’opérations qui exige qu’il soit maître du bas Elbe . (Nous reviendrons plus tard sur ce sujet).

Le Prince Eugène  prendra position à trois ou quatre lieues à l’Est de Magdeburg  avec les 5ème et 11ème corps, la Division Ro­gue t et la majeure partie de la cavalerie, 65 à 70 000 hommes des meilleures troupes disponibles. Le Prince couvrira son camp par des redoutes « espacées de manière qu’on puisse marcher entre elles ».

Le Maréchal Victor , avec la 4ème Division (12 bataillons), se tiendra sur la rive gauche de l’Elbe , près de Dessau  où l’on établira un pont (et, en attendant, on va et vient) couvert par des troupes de fortification improvisée. Le Maréchal étendra son ac­tion jusqu’à Torgau  exclusivement ; la garnison de Wittenberg  sera portée à 2 000 hommes.

Le Général Reynier  avec le 7ème Corps (que l’Empereur  sup­pose de 12 000 hommes mais qui, en réalité, en compte à peine 6 000) assurera la surveillance de la ligne de l’Elbe , de Tor­ga u inclus jusqu’aux montagnes de la Bohème ; il fera couper le pont de Meissen . Le Général saxon qui commande à Torgau em­ploiera les deux-tiers de sa garnison (4 000 hommes) à garder le fleuve en amont et en aval de la ville, le dernier tiers (2 000 hom­mes) restant toujours dans la place.

Le Maréchal Davout , avec la 16ème Division (16 batail­lons), sera placé sur la gauche de Magdeburg . « Il y sera fort bon ; il connaît Hamburg  et il y est connu et sa proximité de cette ville sera fort utile ». Il s’établira en face de l’embouchure du canal de Planen  et installera un va et vient couvert par une tête de pont improvisée. Il fera surveiller l’Elbe  en avant de sa position par des postes.

Hamburg  aura une garnison de 3 000 hommes qui suffira avec la garde nationale pour interdire aux cosaques d’insulter la ville.

Le roi de Westphalie  organisera une Division mixte de troupes qu’il placera à deux ou trois marches à l’Ouest de Magde­bur g et qui se tiendra prête à appuyer soit le Maréchal Victor , soit le Maréchal Davout  [7].

Bien entendu, on procédera à une destruction systémati­que des bateaux, barques et nacelles qu’on trouvera sur l’Elbe  et sur ses affluents de droite, en conservant toutefois ce qui pourra être rassemblé sous le canon des places.

« La ligne d’évacuation des malades des postes de l’armée, de l’estafette, des mouvements des dépôts d’artillerie, etc. ira de Magdeburg  sur Wesel  ».

Le corps principal placé dans le camp en avant de Magde­bur g enverra « tous les jours, dans les différentes directions des avant-gardes comprenant chacune 1 500 chevaux et une Division d’infanterie. » Je sup­pose, dit l’Empereur  au Prince Eugène , que vous ne vous laisse­rez pas enfermer par les cosaques et quelques bataillons d’infanterie.

Si l’ennemi jetait des partisans sur la rive gauche de l’Elbe , on organiserait des colonnes mobiles de 2 500 à 3 000 hommes de toutes armés qui seraient chargées de leur courir dessus et de les jeter dans le fleuve.

En cas d’attaque dirigée contre le corps principal, les Ma­réchaux Victor  et Davout , si l’ennemi ne les avait pas masqués au préalable, déboucheraient sur la rive droite par les têtes de pont de Dessau  et de l’embouchure du canal de Planen  et manœuvre­raient sur les flancs du corps principal.

Les dispositions indiquées ci-dessus interdisent à l’enne-mi, qui ne vous est pas très supérieur en nombre (qu’on ne l’oublie pas) de songer à envahir la rive gauche de l’Elbe  tant que notre corps principal est en position à l’Est de Magdeburg . Avant d’entreprendre une telle opération, l’ennemi doit marcher avec toutes ses forces contre notre corps principal, le déloger de sa position retranchée, le rejeter au-delà de l’Elbe , puis laisser devant Magdeburg un corps d’observation d’un effectif suffisant pour masquer les débouchés de cette place. C’est seulement alors qu’il sera en droit de tenter de forcer le passage du fleuve, si toutefois il lui reste assez de troupes disponibles pour cela.

Si l’ennemi se permettait de franchir l’Elbe  sans tenir compte de notre corps principal, un mouvement offensif de celui-ci dans la direction de Berlin  obligerait cet ennemi à revenir en toute hâte sur la rive droite.

« Votre position dans le camp devant Magdeburg  rétablira le moral de vos troupes. Si l’ennemi marchait en force sur Havelberg , il ne pourrait pas le faire sans avoir 80 000 hommes pour vous masquer », (ce qui est impossible, les alliés ne disposant pas d’assez de forces pour cela). « S’il veut sérieusement marcher sur Dresde  et que Reynier  ne puisse l’arrêter, ce général se jettera derrière la Mulde  et défendra cette ligne contre les troupes légères de l'ennemi ; enfin, il se formera toujours sur votre droite. Dans cette situation, un mouvement (du corps principal), de Magdeburg sur Brandeburg et Berlin , effraierait l’ennemi et le forcerait à rappeler la masse de ses forces sur la rive droite de l’Elbe . En faisant prendre une position offensive et en montrant la grande quantité de troupes qui sont à Magdeburg, l’ennemi sera bridé et ne pourra rien faire de raisonnable sans opposer une armée de 100 000 hommes à la vôtre ; et en se voyant à la veille d’une bataille, il se gardera bien de faire des détachements qui l’affaibliraient (lettre du 15 mars) ».

Napoléon  n’admet pas que l’ennemi divise ses forces en deux masses dont l’une serait chargée de nous observer sur Mag­debur g, tandis que l’autre franchirait l’Elbe  à trois ou quatre mar­ches en amont ou en aval. Il est clair que si l’ennemi commettait une pareille faute, notre corps principal manœuvrerait par les deux rives du fleuve afin de battre les deux corps adverses l’un après l’autre.

Une telle manière d’opérer ne serait admissible, de la part de l’ennemi, que si l’ensemble de ses forces lui permettait de donner à chacun de ses deux corps un effectif, sinon supérieur, sinon égal à celui de notre masse de manœuvre grossie des déta­chements qu’elle pourrait attirer à elle. Le Prince Eugène  rallierait environ 80 000 hommes ; l’effectif total de l’ennemi devrait donc être à peu près de 150 000 hommes. Napoléon  n’admet pas, et il a raison, que les alliés puissent disposer d’autant de monde pour les opérations actives au-delà de l’Elbe  (leur effectif réel dépasse à peine 100 000 hommes).

On remarquera les positions assignées aux Maréchaux Victor  et Davout . Ces détachements, placés sur la rive gauche de l’Elbe , vers Dessau  et l’embouchure du canal de Planen , à environ deux marches de Magdeburg , l’un en amont, l’autre en aval, n’ayant pas à craindre d’être jamais séparés de cette place, prolon­gent l’action de la masse de manœuvre sur l’Elbe  et obligent l’adversaire à choisir ses points de passage à trois marches au moins en amont ou en aval de Magdeburg.

Notre masse de manœuvre jouit ainsi d’une sécurité com­plète car elle aura toujours, quoi qu’il arrive, le temps de revenir sur la rive gauche de l’Elbe  et de prendre ses dispositions pour couvrir sa ligne de retraite.

De plus, si, comme il est presque certain étant donné la situation générale, l’ennemi effectue le passage de l’Elbe  en amont de Magdeburg , il débouchera sur la rive gauche au-delà de Dessau  et devra par suite forcer successivement les lignes de la Mulde  et de la Saale , sur lesquelles nos détachements de couverture pour­ront le retarder. La masse de manœuvre aura sûrement le temps de revenir sur la Saale  avant que les colonnes adverses aient fran­chi cette rivière. Elle manœuvrera alors, sa gauche appuyée à l’Elbe , sa droite couverte par le Harz , ses derrières parfaitement assurés car l’ennemi ne peut pas songer à faire franchir le fleuve à ses colonnes à la fois en amont et en aval de Magdeburg, sur des points qui seraient forcément distants de six à sept marches l’un de l’autre.

L’envahissement de la rive gauche par l’adversaire n’obligera donc pas le Prince Eugène  à abandonner la ligne de l’Elbe , ce qui serait très fâcheux aussi bien au point de vue moral qu’au point de vue matériel.

Les détachements de Davout  et de Victor  ont des mis­sions purement défensives ; néanmoins, l’Empereur  a prescrit d’une façon expresse qu’ils s’assurent de moyens de passage sur l’Elbe  afin d’être à même, le cas échéant, d’agir offensivement sur la rive droite pour seconder l’action de la masse principale. On se donne ainsi la possibilité de tirer de ces détachements le maxi­mum d’effet utile.

En résumé, il résulte de tout ce que nous venons de dire que l’armée de l’Elbe  ne peut remplir sa mission que par la manœuvre.

Il en est de même pour toutes les armées de couverture, quels que soient les avantages que présente, au point de vue de la défensive pure, la région où elle opère.

Dans ses rapports précédents, le Prince Eugène  avait donné, entre autres raisons des mesures prises par lui, le 10 mars, la nécessité de garder Dresde  ; l’Empereur  lui répondit (lettre du 15 mars) :

« Je sais bien que la grande question est Dresde . Les dispositions que vous avez prises ne défendent point cette ville car si l’ennemi veut sérieu­sement marcher sur Dresde, que feront la 31ème Division et six bataillons de plus que vous donnez au Prince d’Eckmühl  ? Cela est tout à fait comme rien. Vous ne défendez pas Dresde et vous vous exposez à un échec en com­promettant ce corps si l’ennemi y marchait en force. S’il n’entre pas dans les projets de l’ennemi de se porter en force sur Dresde, le Général Reynier , avec son Corps qui a dû se renforcer et que je suppose avoir été complété à 12 000 hommes, est bien suffisant pour le défendre ».

Il ne s’agit pas d’organiser une défense sérieuse de Dresde , mais seulement de mettre cette ville à l'abri des coups de main des troupes légères ; on y placera donc un détachement juste assez fort pour n’avoir rien à craindre de celles-ci : 12 000 hommes suffisent certainement ; affecter à cette mission un corps plus considérable serait donc une faute : le but particulier que l’on se propose ne serait pas plus complètement atteint et l’on affaibli­rait davantage « la masse de manœuvre ».

L’Empereur  ajoute :

« La retraite du Général Reynier  de Dresde  ne serait ni un affront pour nous, ni une nouvelle pour l’Europe  : ce ne serait que la suite de son premier mouvement de retraite ; celle du prince d’Eckmühl  serait un véritable affront : elle montrerait que nous avons voulu défendre Dresde et que nous ne l’avons pas pu .

« A la guerre, l’opinion joue un rôle considérable ; il faut éviter de fournir à son adversaire des prétextes de chanter victoire, car une apparence de succès habilement exploitée lui procurera parfois des avantages aussi grands qu’un succès réel.

« La formation du camp de Magdeburg  est le meilleur moyen de défendre Dresde , en ôtant à l’ennemi l’envie d’y aller puisque, comme je l’ai déjà observé, il pourra craindre qu’on ne veuille se porter sur Stettin  et c’est le seul moyen de réorganiser l’armée.

« S’il avait été convenable de défendre Dresde , il aurait fallu se grou­per autour mais, nous n’aurions eu ni magasins, ni munitions, ni aucune des ressources que donne une place forte. Si Wittenberg  était une place forte comme Magdeburg , vous auriez pu vous y poster comme je l’ai dit pour celle-ci et cela aurait été même plus avantageux puisque Wittenberg est plus près de Berlin , de Dresde et même de la ligne d’opération de l’armée ennemie qui se porterait sur Hanovre  ; mais une armée campée à Wittenberg peut craindre d’être tournée, tandis que à Magdeburg, elle n’a rien à craindre. Elle pour­rait, au besoin, s’y renfermer toute entière et peut manœuvrer sur les deux rives. »

L’armée de l’Elbe  pourrait au besoin, c’est-à-dire si elle y était contrainte par les événements, se renfermer dans Magdeburg  ; mais le Prince Eugène  commettrait une faute capi­tale s’il prenait parti pris une telle résolution.

Remarquons, en passant, que la lettre précitée présente un très grand intérêt en ce sens qu’elle indique de quelles considéra­tions on doit tenir compte, quand il s’agit de déterminer les em­placements où il convient d’édifier les places fortes. Si l’Empereur  avait à organiser de toutes pièces la défense permanente de l’Elbe , il créerait sa place principale à Wittenberg  et non à Magdeburg  et cela pour les raisons qu’il indique.

Le Prince Eugène , ému des reproches qui lui avaient été adressés, a dû essayer de se justifier dans ses lettres du 13 et 14 mars ; l’Empereur  lui répond à la date du 18 : « Le parti pris de faire sauter le pont de Dresde  et de rétablir l’ancienne enceinte de la ville me paraît convenable [8] ; mais tous ces « préparatifs disparaî­tront si l’ennemi fait un mouvement de 40 000 hommes sur Dresde : or, c’est contre ce mouvement qu’il faut se prémunir.

« Il ne faut pas chercher si l’ennemi fera ou ne fera pas de mouve­ment ; ce qu’il ne fait pas aussitôt, il pourra le faire dans quinze jours ; or, dans quinze jours, rien ne sera changé de votre côté.

« C’est parce que vous vous êtes laissé éblouir par de pareilles illu­sions que vous n’avez pas pris un grand parti ».

Il n’est pas possible de dire plus clairement à un général en chef qu’il a la vue courte.

Après avoir renouvelé ses ordres antérieurs relativement à la concentration du gros de l’armée de l’Elbe  en avant de Magde­bur g, l’Empereur  ajoute :

« Faites battre par des avant-gardes de cavalerie et d’infanterie, avec de l’artillerie, toute la rive droite, l’alarme sera aussitôt à Berlin . La crainte que vous ne preniez l’offensive en vous portant sur Stettin  retiendra l’ennemi. C’est le moyen le plus puissant de venir au secours de Dresde  et vous serez au moins certain d’empêcher toute opération sur Hamburg ...

« Vous garderez Dresde  si l’ennemi le veut et, sans doute, tant qu’il ne viendra pas avec 25 à 30 000 hommes qu’il fera passer pour 50 000. D’après les mesures qui ont été prises, il est évident qu’il ne tentera pas de forcer la ville ; mais, s’il est en force, il menacera de passer ou passera effecti­vement à droite ou à gauche... Toutefois, c’est un grand point que de garder Dresde jusqu’à ce que l’ennemi ait fait un grand mouvement d’armée et aussi longtemps que possible.

« Mais il faut enfin prendre une position qui vous mette à l’abri des volontés de l’ennemi et que vous puissiez occuper, quelque chose qu’il fasse, d’où vous puissiez maitri­ser ses mouvements en l’obligeant à venir vous bloquer. Ce ne peut être que le résultat d’une position offensive en campant en avant de Magdeburg  ».

Quand on étudie les lettres que nous venons de citer, il convient d’observer que chaque fois que Napoléon  sort du do­maine de la didactique pure pour formuler des prescriptions ap­plicables aux circonstances du moment, intentionnellement ou non, il part d’une situation qui diffère assez sensiblement de la situation réelle.

« L’ennemi, dit-il au Prince Eugène , est loin d’avoir autant de trou­pes disponibles que vous ».

Cette affirmation est inexacte. Les coalisés poussent au-delà de l’Oder  110 000 hommes de troupes excellentes ; or, abs­traction faite des garnisons des places et des Divisions Durutte  et Rechberg , réduites l’une et l’autre à des cadres très fatigués et qu’il faut par conséquente envoyer se réorganiser en arrière, abstrac­tion faite aussi des Saxons  qui se renferment dans Torgau  et refu­sent d’en sortir, le Prince Eugène  met en ligne moins de 80 000 hommes, dont 12 000 des 1ère et 4ème Divisions n’ont pas encore de consistance.

Cependant, les instructions de l’Empereur  restent applica­bles dans leurs grandes lignes, car elles sont fondées sur des prin­cipes immuables, indépendants des circonstances.

Le rôle de l’armée de l’Elbe  consistant à tenir l’ennemi à distance de la vallée du Meyn , garder la majeure partie de ses for­ces actives groupées en avant de Magdeburg , prêtes à manœuvrer sur cette place par les deux rives de l’Elbe , apparaît comme le meilleur moyen d’atteindre le but cherché, quelles que soient les forces de l’adversaire et quels que soient ses desseins.

Ce qui rend la situation très difficile, c’est que l’ennemi, au cours de cette retraite qui s’est poursuivie pendant plus de 500 lieues sans que nous ayons fait tête une seule fois, a perdu tout respect de nos armes.

L’Empereur  pense que si l’ennemi tente de franchir l’Elbe  en négligeant notre corps principal, il suffira, pour le ramener sur la rive droite, d’un mouvement offensif dirigé avec 65 000 hom­mes contre Brandenbourg  et Berlin  : il se trompe. Ainsi que nous le verrons tout à l’heure, les coalisés ont prévu cette manœuvre et ont décidé de ne pas s’en préoccuper. Ils continueront à nous tenir pour quantité négligeable tant que nous ne les aurons pas rappelés à la prudence par quelque action de vigueur.

L’éloignement de l’armée de Blücher , dont les têtes de co­lonnes sont encore à cinquante lieues de Berlin , nous offre une occasion favorable car nous pouvons nous jeter avec 65 000 hommes sur les corps de Wittgenstein  qui ne comptent pas en­semble plus de 40 000 hommes, (abstraction faite de ce qui a été laissé devant Küstrin , Stettin  et Spandau ) et qui marchent à de grandes distances les unes des autres.

Dans ces conditions, il semble que l’offensive s’impose ; il n’en est rien pourtant car ce mode d’action n’est possible qu’avec un véritable chef ; or, le Prince Eugène  n’en est pas un. Honnête, brave et intelligent, il n’a ni pénétration d’esprit, ni décision, ni volonté. S’exagérant les forces de ses adversaires et incapable de discerner, même approximativement leurs dispositions, doutant de ses troupes dont il n’a pas su gagner la confiance, le Prince se rend très bien compte qu’il est impuissant ; c’est pourquoi il est résolu à éviter toute action sérieuse où pourraient être compromi­ses des troupes qu’il juge prudent de conserver intactes pour le moment où l’Empereur  reprendra l’offensive avec la nouvelle armée qu’il organise sur le Meyn .

Le Prince finit par se rallier à l’idée de rassembler son ar­mée sur Magdeburg  parce qu’il comprend que dans cette position, il sera moins abordable que dans toute autre et qu’il pourra res­ter plus longtemps sur l’Elbe  sans être obligé de combattre.

Par contre, s’il ne prenait conseil que de lui-même, il res­terait avec ses troupes sur la rive gauche du fleuve, prêt à rétro­grader sur Brunswick  dès que l’ennemi s’approcherait de lui avec des forces suffisantes pour l’inquiéter.

Mais l’Empereur  lui ayant ordonné, d’une façon formelle, de prendre une position offensive sur la rive droite, il se résigne à contre cœur à exécuter une manœuvre dont il n’attend aucun résultat et qu’il estime très périlleuse.

Etant donné cet état d’esprit, il est évident que la manœu­vre en question se réduirait à une timide démonstration sur le sens de laquelle l’ennemi ne se tromperait pas un instant.

Chose à peine croyable, la lettre du 9 mars ne suffit pas pour déterminer le Prince Eugène  à mettre ses troupes en mouve­ment ; il voulut au préalable attendre la réponse à différentes ob­servations de ces rapports précédents : ce fut seulement le 18, à la réception d’une lettre datée du 13 et dans laquelle l’Empereur  confirmait ses instructions antérieures, que le Prince donna ses ordres. Un événement malheureux, l’évacuation de Hamburg , dont il fut informé à ce moment, lui montra combien les cir­constances étaient pressantes. Grâce à l’inaction des coalisés, inaction dont nous expliquerons plus loin les causes, sa fausse manœuvre put être en partie réparée.

L’Armée de l’Elbe  se concentre sur Magdeburg

La concentration de l’Armée de l’Elbe  sur Magdeburg  exi­geait quelques précautions.

Napoléon  avait écrit à ce sujet :

 « Puisque notre mouvement sur Wittenberg  y a attiré l’ennemi, exé­cutez votre mouvement sur Magdeburg  avec l’art nécessaire pour que l’ennemi vous y suive ».

Puis, venait l’indication des mesures à prendre pour obte­nir ce résultat.

 « Il est nécessaire que l’ennemi puisse craindre qu’on veuille (ou que vous ne vouliez) prendre l’offensive par Magdeburg  avant qu’il sache que vous vous êtes dégarni sur Wittenberg  ».

En effet, si l’adversaire franchissait l’Elbe  près de Witten­ber g pendant que nos troupes seraient en marche sur Magdeburg , le mouvement offensif par la rive droite ne serait plus possible : nous serions contraints de rester sur la rive gauche pour faire face à l’ennemi.

 « Il faut donc que le général Lauriston  choisisse d’abord le camp, y fasse entrer ses quatre Divisions, construise les redoutes et y place son artillerie et qu’ensuite, les trois Divisions du 11ème Corps y arrivent successivement, étant relevées dans leurs positions par les troupes du duc de Bellune ....

« Tout ceci dans l’hypothèse que l’ennemi est en grande forces devant nous ».

Le Prince Eugène  ne mit pas « tant d’art dans ses disposi­tions ».

Le Maréchal Davout , invité à quitter Dresde  le 17, avant la 31ème Division et la 1ère Brigade de la 1ère Division, partit au jour fixé après avoir fait sauter une pile du pont de pierre, malgré les protestations des habitants ; il laissait à peine 7 000 hommes [9] au Général Durutte  qui avait pris le commandement en l’absence du Général Reynier , tombé malade.

Le 21, comme le Maréchal n’était plus qu’à une marche de Leipzig , le Quartier général, la Division Roguet  et les 35 et 36ème Divisions quittèrent simultanément Leipzig et Wittenberg  et, fi­lant vers l’Elbe  que bordaient les bataillons de la 4ème Division, marchèrent sur Magdeburg  pour se joindre au 5ème Corps.

Le 23, une Division du 5ème Corps franchit l’Elbe  et se porta à Mockern, à une petite marche en avant de Magdeburg , dans le but d’attirer l’attention de l’ennemi et de le détourner de se porter vers Wittenberg  ; le gros du corps d’armée resta sur la rive gauche.

Pertes de Hamburg  et de Dresde

Avant de poursuivre le récit des opérations de l’armée de l’Elbe , il est nécessaire de donner un coup d’œil rapide sur les événements qui se sont passés d’une part, du côté de Hamburg  et d’autre part, du côté de Dresde  pendant que l’armée effectuait sa concentration sur Magdeburg .

Le Général Carra-Saint-Cyr , qui commandait à Hamburg  et qui n’avait avec lui que 2 000 soldats (2 bataillons du 152ème du 5ème Corps), douaniers et gendarmes, n’avait pas cru pouvoir res­ter au milieu d’une population de plus de 100 000 habitants ou­vertement hostiles et parmi lesquels se produisaient à chaque instant de véritables actes de rébellion . Le 12 mars, à la nouvelle de l’approche des cosaques, il avait quitté la ville après avoir dé­truit une grande quantité de matériel de guerre et s’était replié derrière l’Elbe . Le 17, il avait été rejoint par le Général Morand  qui avait réussi à se frayer, non sans peine, un passage à travers le Mecklessburg.

A ce moment, il semblait que toute la 32ème Division mili­taire fût sur le point de s’insurger. Des frégates anglaises ayant débarqué à l’embouchure du Weser  quelques centaines de soldats, les habitants de Oldenburg  s’étaient soulevés et avaient aidé les Anglais à détruire les batteries du côté de Blexen  et de Bremer­lehe.

Carra-Saint-Cyr , qui reçut quelques renforts (2 bataillons du 152ème de ligne, entre autres), se trouva à la tête de près de 5 000 hommes ; il se porta sur Brême , força les Anglais à se rem­barquer et rétablit l’ordre.

Le 18 mars, le partisan russe Tettenborn  était entré à Hamburg , dont la population l’avait accueilli avec enthousiasme. Hamburg et Lübeck  avaient immédiatement proclamé leur indé­pendance et décidé la levée d’une légion hanséatique de 4 000 hommes destinée à combattre les Français . Comme l’organisation de ce corps était très lente, Tettenborn  demanda du renfort à Wittgenstein  et, en attendant, se contenta de jeter sur la rive gau­che de l’Elbe  de petits détachements de 50 à 60 cavaliers qui allè­rent jusqu’au Weser  porter des proclamations appelant les popu­lations aux armes. Quelques localités, Lüneburg  entre autres, ré­pondirent à cet appel et chassèrent les fonctionnaires français ; cependant, il y eut plus d’agitation que d’action réelle.

Carra-Saint-Cyr , voyant la région de Bohème pacifiée, pres­crivit au Général Morand  de se reporter sur l’Elbe  pour met­tre un terme aux incursions de cosaques et châtier les localités rebelles. Morand  partit le 28 mars, emmenant trois bataillons, un français et deux saxons, une centaine de cavaliers et une batterie, en tout 2 000 hommes ; Carra-Saint-Cyr , qui avait gardé avec lui environ 3 000 hommes, se proposait de le suivre de près, mais un rapport de police lui ayant fait craindre un soulèvement des habi­tants de Brême , il se porta sur cette ville, laissant Morand  conti­nuer seul vers Lüneburg . Il n’était pas possible de prendre une résolution plus fâcheuse : puisqu’on ne disposait que d’une poi­gnée d’hommes, la prudence la plus élémentaire commandait de les tenir réunis : il fallait donc ou bien rester à Brême, ou bien marcher sur Lüneburg, avec tout son monde. Cette faute, une de celles que l’on commet le plus fréquemment à la guerre, fut, dans ce cas, chèrement payée car, le 2 avril, la colonne du Général Morand  fut prise toute entière à Lüneburg, ainsi que nous le ver­rons plus tard.

A Dresde , le Général Durutte  avait été abandonné par les Divisions saxonnes qui s’étaient retirées à Torgau , conformément à l’ordre de leur souverain ; ne disposant plus que de 3 000 Fran­çais  et Bavarois , le Général fut contrait de quitter Dresde, le 27 mars, lorsque les partisans de Blücher  franchirent l’Elbe . Il fit sa retraite sur Wilsdurf  et Altenburg  et ne s’arrêta que derrière la Saale , le 2 avril.

 

Opérations de l’Armée de l’Elbe  de la fin de mars au 15 avril

 

Plan de campagne des coalisés

A la date du 20 mars, l’armée de Wittgenstein  était établie en cantonnements autour de Berlin  et de Postdam , occupant par des avant-gardes Rathenau, Brandenburg et Tressenbriezen  ; sa cavalerie légère se tenait le long de l’Elbe , de Wittenberg  à Havel­berg , surveillant principalement les débouchés de Magdeburg  et de Wittenberg et jetant, de temps à autres, des partis sur la rive gauche. Ainsi que nous l’avons vu précédemment, le détachement franc de Tettenborn , envoyé à Hamburg , avait occupé cette ville dès le 18 mars.

A la même date, l’armée de Blücher  s’avançait lentement vers Dresde  ; la tête du gros n’était encore qu’à Leignitz  ; l’avant-garde formée de corps russes de Wittzengerode venait d’atteindre Bautzen  ; les partisans et la cavalerie légère étaient déjà sur l’Elbe .

Quant à l’armée de réserve, elle n’avait pas encore bougé ; le corps de Miloradowitch  se tenait devant Glogau , la Garde  et le Quartier général étaient toujours à Kalisch .

Du 20 au 27, il y eut une sorte de temps d’arrêt général dû aux divergence qui se produisirent entre Kutuzow  et le Général Scharnhorst  au sujet de la conduite des opérations. Kutuzow, influencé par les souvenirs de 1806, ne faisait pas grand cas de l’armée prussienne ; aussi était-il bien décidé à n’entreprendre aucune action sérieuse avant d’avoir réorganisé l’armée russe au moyen des renforts qu’il attendait. Ses procédés de temporisation ne pouvaient convenir à l’impatience des Allemands qui récla­maient à grands cris « la marche jusqu’au Rhin  » [10], prétendant que les Français  étaient hors d’état d’opposer la moindre résistance et qu’à l’approche des armées alliées, tous les peuples de la Confédé­ration du Rhin  se lèveraient en masse pour secouer le joug de Napoléon . Malgré l’Empereur  Alexandre , qui prêtait volontiers l’oreille aux discours des patriotes allemands, Kutuzow persista dans son système.

Il prescrivit à Wittgenstein  de laisser quelques milliers d’hommes devant Magdeburg  et de remonter l’Elbe  par la rive droite avec la majeure partie de ses forces pour se joindre à Blü­cher  ; quand les deux armées auraient effectué leur jonction, elles franchiraient l’Elbe  simultanément pour marcher sur Leipzig  et Altenburg  : « on verrait ensuite à agir selon les circonstances ».

Wittgenstein  jugeait très mauvais de découvrir prématu­rément Berlin , qui était un centre de ressources considérables et dont la perte aurait porté une grave atteinte à la confiance des Allemands ; il présenta donc des observations au sujet des ordres indiqués ci-dessus et finit par faire adopter les dispositions sui­vantes :

Avec son armée, il prendrait position au S.-E. de Magde­bur g, entre Loburg et Zerbst , de manière à se rapprocher de Blü­cher  sans cesser de couvrir Berlin  ; il ferait jeter un pont à Hos­slau, afin de pouvoir franchir l’Elbe  dès que l’armée de Blücher , qui aurait passé le fleuve à Dresde , serait arrivée à sa hauteur, c’est-à-dire dès que les têtes de colonnes de cette armée attein­draient la Pleisse . Il pousserait alors rapidement ses avant-gardes vers la Basse-Saale , ce qui suffirait, pensait-il, à faire renoncer le Prince Eugène  à toute idée d’offensive sur la rive droite de l’Elbe .

De cette manière, Berlin  ne cesserait pas d’être couvert, soit directement, soit indirectement.

Le Général russe, convaincu qu’avec ses seules forces il aurait facilement raison des troupes du Prince Eugène , ne désirait rien tant que de voir le Prince prendre l’offensive en avant de Magdeburg .

Il fut décidé, en outre, que les détachements de Tschernit­che w et de Bekendorf , auxquels se joindraient 2 000 fantassins, passeraient l’Elbe  à Havelberg , ou plus en aval si c’était nécessaire et tenteraient de pénétrer jusqu’à Brunswick  pour essayer de soule­ver le Hanovre  et la Westphalie .

Ce fut le 27 mars que les troupes de Wittgenstein  quittè­rent les environs de Berlin  pour se porter sur Zerbst .

Mouvement de l’armée de l’Elbe  en avant de Magdeburg

Au Quartier général français, on était à peu près bien ren­seigné sur les positions occupées par les armées coalisées, mais malheureusement, on s’exagérait beaucoup leurs forces, ce qui paralysait le commandement.

En outre, l’attention de l’Etat-Major était attirée plus que de raison sur l’Elbe  inférieur. Le bruit courait que 10 à 15 000 Anglais étaient attendus à Hamburg , où ils devaient former, avec 10 000 Danois, 5 000 à 6 000 Russes  et quelques milliers de Sué­dois, un corps destiné à envahir la 32ème Division militaire et à couper les communications de l’armée de l’Elbe  avec le Rhin .

Le Général Lauriston  avait prêté l’oreille à ce racontar et en avait fait mention dans plusieurs rapports qui avaient frappé l’imagination des officiers de l’entourage du Prince Eugène . Napo­léo n, qui était très mécontent de la facilité avec laquelle ses généraux ajoutaient foi à toute mauvaise nouvelle, leur donna à tous une leçon sur le dos du Général Lauriston .

 « Lettre du 27 mars.

« Vous allez trop vite et vous vous alarmez trop promptement. Vous ajoutez trop de confiance à tous les bruits. Il faut plus de calme dans la direction des affaires militaires et, avant d’ajouter croyances aux rapports, il faut les discuter. Tous ce que les espions et agents disent, sans qu’ils l’aient vu de leurs yeux, n’est rien et souvent, quand ils ont vu, ce n’est pas grand-chose.

« Pourquoi croyez-vous que les Anglais vont débarquer à Ham­burg  ? Où sont leurs moyens ? Tous leurs efforts sont au Portugal . Est-ce parce que beaucoup de bâtiments sont en vue ; mais on en voit des milliers tous les jours. Ce que je vous dis là est inutile car ce n’est que l’expérience qui réduit à leur juste valeur tous ces rapports qui étonnent dans le commencement. »

Il est incontestable que la partie la plus difficile de la tâche d’un commandement en chef consiste à définir la situation de l’ennemi au moyen de renseignements incomplets et le plus sou­vent, contradictoires et cela non pas d’une façon précise car c’est presque toujours impossible, mais seulement d’une façon assez approximative pour limiter le nombre des éventualités dont il faut tenir compte dans la conduite des opérations [11].

Un commandement en chef, qui manque de perspicacité, se trouve en face de tant d’éventualités diverses qu’il n’existe pas de dispositions permettant de parer à toutes les événements qu’il prévoit. S’il est d’un caractère hardi, il agit quand même, au ha­sard mais, si c’est un timide, il se confine dans l’inaction. Ce der­nier cas est celui du Prince Eugène .

Le 26 mars, un fort détachement de cavalerie russe ayant surpris le passage de l’Elbe  dans le voisinage de Werben , le géné­ral Montbrun , avec un millier de cavaliers et 3 bataillons, se jeta sur ce détachement, le bouscula et l’obligea à repasser le fleuve. Comme on avait reçu avis que des troupes de toutes armes se rassemblaient aux environs d’Havelberg  (les détachements de Benkendorf et de Tschernitchew ), le Prince Eugène  s’imagina que les coalisés allaient tenter une action sérieuse de ce côté ; en conséquence, il maintint ses troupes en arrière de Magdeburg  et rappela même la Division du 5ème Corps qui avait été envoyée à Moëhern.

Le 31, on apprit que les troupes de Wittgenstein  avaient quitté Berlin  le 27 et qu’elles s’avançaient sur Rosslau , avec l’intention d’y franchir l’Elbe . Le Prince Eugène  se décida enfin à porter son armée sur la rive droite du fleuve. Le Maréchal Victor , avec la 4ème Division, (10 bataillons), garderait les passages de la basse Saale  de Bernburg  à Barby  et le Général Poinsot , avec la 1ère Division, (12 bataillons), le cours de l’Elbe  en avant de Magde­bur g, entre Tangermünd et Werben . En outre, le Maréchal Da­vout  reçut l’ordre de se porter à Stendal  avec la 17ème Division (5ème Corps Général Puthod ) et le 2ème Corps de cavalerie (Général Sébastiani ), 8 000 fantassins, 2 500 cavaliers et 22 canons et de se tenir prêt à courir sus à tout parti ennemi qui passerait l’Elbe  en aval de Magdeburg. Devaient prendre part au mouvement en avant de cette place le 11ème Corps, 3 Divisions du 5ème et la Divi­sion Roguet , le 1er Corps de cavalerie (Général Latour-Maubourg ) 45 000 fantassins, 4 000 cavaliers et 180 pièces.

Bien qu’il fût résolu à se borner à une simple démonstra­tion, le Prince Eugène  commettait une faute en laissant sur la rive gauche, sans nécessité absolue, les troupes confiées au Maréchal Davout , 8 000 fantassins, 2 500 cavaliers et 22 canons ; en effet, comme il n’avait pas la certitude de ne pas se trouver engagé sé­rieusement en dépit de ses intentions, la prudence eût exigé qu’il franchit l’Elbe  avec toutes ses forces actives ainsi que le lui avait prescrit Napoléon .

Combats de Moëckern  (3, 4, 5 avril)

Le 5ème Corps et le 1er Corps de cavalerie passèrent l’Elbe  le 2 avril et prirent position à Koenigsborn , au delà de l’Elbe .

Le 9, le 11ème Corps et la Division Roguet  passèrent à leur tour. Dans cette même journée, le 1er Corps de cavalerie et le 11ème Corps s’avancèrent jusqu’à Medlitz.

Le 4, une Division du 11ème Corps et la cavalerie allèrent en reconnaissance à Kohenziatz  (à 30 km environ de Magdeburg , sur la route de Berlin ), puis se replièrent sur Medlitz, laissant une arrière-garde (3 bataillons, 8 escadrons, et 1 batterie) à Zelude­nic k.

Les détachements ennemis, qui observaient Magdeburg , s’étaient retirés devant nos troupes et avaient rétrogradé vers Gleina  ; on n’avait échangé avec eux que quelques coups de fusil.

Un rapport officiel adressé à l’Empereur , le 4 avril au soir, s’exprime ainsi :

« Cette reconnaissance militaire a inspiré de la confiance et de l’ardeur au soldat ; il est animé du meilleur esprit et brûle du désir de com­battre les Prussiens . On nous a dit à Moëckern  que Wittgenstein  se trouve à Zerbst  avec 30 000 hommes et le Général York  à Kohenziatz  et Branden­burg avec 14 000 hommes.

Le 5, dit un autre rapport, le vice-roi, comprenant qu’il allait être attaqué par toute l’armée ennemie, déploya son armée ».

On avait en effet signalé la marche de fortes colonnes en­nemies venant de Ziesar , Gleina  et Zerbst .

Le croquis n° 4 fait connaître la configuration générale de la région à l’Est de Magdeburg . L’Elbe  est une petite rivière guéa­ble partout, qui coule dans une vallée peu profonde, large de 800 à 1 000 pas, marécageuse sur beaucoup de points et qui est en définitive un obstacle assez sérieux.

Le 5, au matin, nos troupes occupent les emplacements suivants :

Le 11ème Corps est en position à hauteur de Medlitz, der­rière la branche supérieure de l’Elbe , couvert sur la route de Ber­lin  par l’arrière-garde (8 escadrons, 3 bataillons et 1 batterie) éta­blie à Zeludenick  ; en outre, un bataillon et un escadron occupent Weglitz.

Le 5ème Corps, placé à une lieue et demie du 11ème, a deux de ses Divisions spécialement affectées à la garde des débouchés de Men-Gerwisch  et de Koenigsborn  ; la 3ème Division, qui est à Walitz , est seule réellement disponible ; elle détache un bataillon pour occuper Gommern  et Danigkow  sur le flanc droit du 11ème Corps.

La Division Roguet  est chargée de garder la tête de la di­gue de Péchau .

On le voit, la préoccupation unique du Prince Eugène  est d’assurer contre toute éventualité ses communications avec Mag­debur g ; ses troupes sont placées pour battre en retraite dès que l’ennemi paraîtra. Le Prince s’illusionne au point de croire que sa seule présence sur la rive droite de l’Elbe , aux portes même de Magdeburg, suffira pour déterminer Wittgenstein  à ramener de­vant cette place le gros de ses forces.

Wittgenstein  reviendra en effet devant Magdeburg , mais la raison de sa détermination sera non pas la crainte que lui inspirera pour Berlin  la timide démonstration de l’armée française, mais bien son vif désir de joindre celle-ci pour la combattre.

A la date du 2 avril, les Corps de Wittgenstein  occupaient les emplacements suivants :

La brigade Borstell  (prussienne), à Walitz  observant les dé­bouchés de Magdeburg  ;

-            Le Quartier général et le corps d’York  à Zerbst  ;

-            Le Corps de Berg  (russe) à Liezow  ;

-            Le Corps de Bülow  (prussien) à Ziesar .

Le 2 avril, dès qu’il sut que les Français  passeraient l’Elbe , le Général russe ordonna au Général Borstell  de lier le combat avec les colonnes françaises, tout en évitant de s’engager à fond et de rétrograder lentement vers Gleina  de manière à y attirer l’ennemi qu’il pouvait alors attaquer en flanc avec le gros de ses forces et couper de Magdeburg .

Dans la nuit du 4 au 5, ayant reçu un rapport qui rendait compte que les Français  s’étaient avancés au-delà de Medlitz, Wittgenstein  se figura que sa ruse avait réussi ; il donna aussitôt ses ordres en vue de la bataille générale qu’il prévoyait pour le lendemain, 6. Mais le 5 au matin, il fut informé que les Français  battaient en retraite [12]. Emporté par son désir d’en venir aux mains, il se décida à aller chercher l’ennemi, le jour même, jusque dans sa position devant Magdeburg  : des ordres en conséquence furent immédiatement envoyés aux différents corps.

Bülow  marcha de Ziesar  sur Moëckern , Borstell  et Berg  de Gleina  et de Liezow  sur Weglitz, York  de Zerbst  sur Danig­kow .

Au début du mouvement, les corps alliés, qui ne comp­taient pas plus de 30 000 combattants, étaient dispersés sur un front de 40 km (c’est la distance, à vol d’oiseau, de Zerbst  à Zie­sa r), ceux du centre se trouvant à moins de 20 km de la position française ; ils marchèrent concentrique­ment vers cette position, en vue de laquelle devait s’effectuer leur jonction. C’était vraiment trop de témérité ; si le Prince Eugène  eût pris l’offensive dans une direction quelconque avec ses 50 000 combattants, il lui aurait été facile de donner aux alliés la leçon que méritait leur imprudence.

Wittgenstein  n’avait pas cru utile de prendre la moindre précaution contre un adversaire qu’il jugeait incapable d’agir of­fensivement.

Pour suivre l’engagement, nous nous placerons dans le camp français.

A 3 h du soir, nos avant-postes de Danigkow  sont atta­qués ; une Division du 11ème Corps se porte à leur secours. Une reconnaissance ennemie ayant fait son apparition au sud de Gommern , le Prince Eugène , toujours préoccupé de ses communi­cations avec Magdeburg , s’imagine que l’ennemi songe à se glisser dans l’étroit couloir compris entre l’Ehle  et de l’Elbe  pour le couper de la place ; il ordonne à la Division du 5ème Corps, qui est à Walitz , la seule qui soit disponible, d’aller au plus vite prendre position à Kahlenberg  de manière à fermer le passage.

Sur ces entrefaites, d’autres colonnes ennemies débou­chent sur Weglitz et Zeludenick  ; les deux dernières Divisions du 11ème Corps s’engagent à leur tour.

Les Divisions du 5ème Corps, postées à Men-Gerwisch  et Koenigsborn , n’ont devant elles que quelques cavaliers, mais le Prince Eugène  juge indispensable de les maintenir sur ces points.

En résumé, toutes nos Divisions sont engagées, ou im­mobilisées, à la garde des débouchés plus ou moins importants sur les flancs et les derrières : il n’y a plus une seule fraction de troupes réellement disponible.

Les généraux commandant les Divisions du 11ème Corps ont l’ordre de tenir ferme tout en engageant très peu de monde. Au début du combat, cela est assez facile ; l’ennemi, qui arrive formé en colonnes de route, ne pouvant mettre ses troupes en ligne que successivement. Les avant-gardes adverses, malgré l’énergie de leurs attaques, sont tenues en respect par nos avant-postes renforcés de quelques bataillons. C’est seulement à la tom­bée de la nuit, vers 7 h du soir, que les colonnes de gauche des alliés emportent Danigkow  et Weglitz et commencent à monter sur le plateau, pendant que la colonne de droite gagne du terrain vers Medlitz.

Le 11ème Corps est alors serré de près sur tout son front, le tiers de ses bataillons est déjà engagé ; il est grand temps de le faire rétrograder si l’on ne veut pas accepter la bataille. Pourtant, le Prince Eugène  ne peut se décider à donner l’ordre de la re­traite ; la raison en est facile à comprendre.

Jusqu’ici, l’ennemi n’a pas montré, d’après les évaluations les plus exagérées, plus de 20 000 hommes. Or, le Prince Eugène , qui s’est donné pour but d’atteindre, devant Magdeburg , le gros de l’armée adverse, ne veut pas risquer de se retirer devant une simple fraction de cette armée ; il attend donc, pour ordonner la retraite, que le développement du combat l’ait fixé sur l’importance des forces ennemies qu’il a devant lui. Il est com­préhensible qu’à ce jeu là, il risque de se trouver engagé à fond et contraint d’accepter cette bataille qu’il voulait refuser.

On voit maintenant combien ses dispositions étaient dé­fectueuses. Il devait assurer la garde des débouchés sur ses derriè­res avec beaucoup moins de monde, une Division au plus, et tenir le reste de ses troupes rassemblées sur le plateau de Medlitz, cou­vertes par de solides avant-gardes et prêtes à manœuvrer selon les circonstances, soit pour se défendre, soit pour attaquer ; prêtes par conséquent à accepter la bataille si elles y étaient contraintes par un incident quelconque.

Fort heureusement pour nous, l’obscurité mit fin à la lutte avant qu’elle eût pu prendre son caractère vraiment sérieux.

Dans la nuit, le Prince Eugène  fut informé que les coalisés avaient construit un pont à Rosslau  et commencé à passer l’Elbe . L’information était inexacte, mais elle répondait trop bien au sen­timent personnel du Prince pour qu’il ne la tînt pas pour vraie. Il en conclut que l’attaque qu’il venait d’essuyer n’était qu’une dé­monstration « destinée à voiler le principal mouvement de l’ennemi, celui du passage de l’Elbe  et que, par suite, il devait s’attendre à voir arriver sur lui, par la rive gauche, un gros corps d’armée ». Rapport adressé au Maréchal Berthier , le 6 avril.

Dans la nuit même, il ramena ses troupes sur Magdeburg  et le lendemain matin, leur fit repasser le fleuve.

Nos pertes s’élevaient à moins de 12 000 hommes, tués, blessés ou disparus, dont 450 hommes du 1er Corps de cavalerie que l’on avait fait prendre ou sabrer par maladresses ; les pertes de l’ennemi étaient au moins égales.

Le mouvement en avant de Magdeburg  ne produisit au­cun résultat utile, car il ne retarda pas d’un jour le passage de l’Elbe  par l’armée de Wittgenstein  ; en effet, celui-ci fit franchir le fleuve à ses troupes le 10 avril, quand l’avant-garde de Blücher  atteignit Leipzig , c’est-à-dire au moment précis qu’il s’était fixé à lui-même.

Les coalisés grossirent l’importance des combats des 3, 4 et 5 avril (combats dits de Moëckern ) ; exploitant les apparences qui nous étaient défavorables, ils répandirent le bruit qu’ils avaient remporté une grande victoire. Dans la Prusse  entière, on chanta des Te Deum à cette occasion.

Il est évident que le Prince Eugène  eût beaucoup mieux fait de s’abstenir d’une opération pour laquelle il n’avait aucun goût et que, par conséquent, il était incapable de diriger.

Nous avions exposé la leçon magistrale de L’Empereur  à son lieutenant, nous venons de voir la piètre application que ce­lui-ci en a faite. On se demande pourquoi Napoléon , au lieu de prodiguer des conseils à qui n’était pas capable de les mettre en pratique, n’a pas placé à la tête de cette armée de l’Elbe , dont le rôle était si important, un chef qui fût à la hauteur des circonstan­ces. N’avait-il pas à sa disposition, sur les lieux mêmes, Davout , que l’on confina dans la mission secondaire de pourchasser quel­ques cosaques ?

Davout , dont le seul nom eût rendu la confiance à nos sol­dats et inspiré à l’ennemi une crainte salutaire.

Opérations de l’Armée de l’Elbe  du 6 au 21 avril

Du 29 au 31 mars, Tschernitchew  et Benkendorf (3 000 cavaliers, 1 200 fantassins et 4 canons) avaient réussi à franchir l’Elbe  en aval d’Havelberg  sur des barques et des radeaux. Poursui­vis par Davout , ils s’étaient repliés lestement vers le N. et se préparaient à repasser le fleuve quand ils avaient appris que le Général Morand , avec 2 000 hommes, venait d’occuper Eme­bourg et qu’il voulait faire fusiller les habitants les plus compro­mis dans la récente rébellion. Forçant leur marche, les partisans russes étaient apparus devant Emebourg le 2, au matin et grâce à l’appui des habitants, avaient pénétré dans la ville, tué, blessé ou pris tout le détachement franco-saxon. Le lendemain, à l’approche de l’avant-garde de Davout , ils avaient repassé l’Elbe  à Blekede .

Le Prince Eugène  résolut de prendre position sur la basse Saale  pour défendre le couloir compris entre la rivière et la Harz . Le 8, l’armée s’établit en avant de Stassfurtls  où fut installé le Quartier général.

La 1ère Division, qui gardait l’Elbe  entre Tangermund  et Werben , ayant été rapprochée de Magdeburg  (la droite à la place, la gauche à l’embouchure du canal de Planen ), les patrouilles ad­verses recommencèrent aussitôt leurs incursions sur la rive gau­che. Le Prince Eugène , inquiet pour ses derrières, prescrivit à Davout  de rétrograder sur Gifhorn .

Il abandonnait le bas Elbe , comptant utiliser la ligne de l’Aller et de Weser  pour arrêter les troupes légères de l’ennemi. Davout  aurait son gros à Gifhorn  et ferait occuper Celle sur sa gauche ; le corps de Vandamme , dont les Divisions commen­çaient à se former et qui pouvaient bientôt (26 avril) mettre vingt-cinq bataillons en ligne, tiendrait Nienburg , Minden  et Brême , les trois seuls points du Weser  où l’on eût laissé subsister des ponts.

Dès que Davout  se mit en retraite, les partisans ennemis re­vinrent aussitôt sur la rive gauche de l’Elbe  et s’avancèrent jusqu’au Weser .

Les cavaliers de Wittgenstein  et de Blücher  bordaient toute la Saale  et leurs partisans poussaient des pointes très au loin, à l’Ouest de la rivière, sur Nordhausen , Erfurt , Planen , Coburg  et Bayreuth . Le Prince Eugène , pensant que les coalisés ne tarde­raient pas à s’avancer en force contre lui, prit toutes ses disposi­tions pour faire promptement sa retraite sur Brunswick . Le 10, les reconnaissances et les rapports des espions ayant appris que l’ennemi, qui avait peu de monde sur la Basse-Saale , portait beau­coup de troupes sur Leipzig  et avait une forte avant-garde à Halle , on crut, au Quartier général français, qu’il se préparait à débou­cher en masse par Halle et Merseburg  afin d’essayer de nous cou­per la retraite en débordant notre droite. En conséquence, le 11 avril, l’armée appuya à droite sur Aschersleben  « pour prévenir l’ennemi dans le cas où il se dirigerait vers la Harz  par Halbers­tadt . » (Rapport de Montbrun  au Maréchal Berthier ).

Les Divisions Durutte  et Reichberg rejoignirent l’armée à ce moment, la Division Durutte  (1 500 hommes à peine) fut pla­cée en détachement de flanc à Stolberg  ; la Division Rechberg  (2 000 hommes) fut dirigée par Langelsalza  et Würzburg  sur Bayreuth  où elle devait se réorganiser.

La situation de l’armée de l’Elbe  reste la même jusqu’au moment où l’armée du Meyn  commença à déboucher sur Erfurt , le 21 avril.

La position prise couvrait indirectement les routes qui mènent de la vallée du Meyn  sur la Saale  à travers le Thüringen­wal d et le Frankenwald  ; le choix de cette position donne lieu à diverses observations sur lesquelles nous reviendrons plus tard.

  Opérations des coalisés du commencement à la fin d’avril

Wittzengerode, dont le corps formait l’avant-garde de l’armée de Blücher , avait occupé Leipzig  le 3 avril et poussé aussi­tôt sa cavalerie sur la basse Saale , avec ordre de jeter des partis au-delà de la rivière, le plus loin possible. Le gros de l’armée (corps de Blücher ) avait quitté Dresde  le 3 et s’était dirigé sur Altenburg , où le Quartier général s’installa le 14, pendant que les troupes prenaient leurs cantonnements entre Borna  et Zwickau  ; la cavale­rie légère, sur la Haute-Saale , poussant des pointes vers Planen , Coburg  et Bayreuth . Wittgenstein  laissant le Corps de Bülow  de­vant Magdeburg , passa l’Elbe  à Rosslau  le 10 avril et s’établit à Dessau  et Höthen , avec les corps de Berg  et d’York .

Dans l’armée de réserve, le Corps de Miloradowitch , re­levé devant Glogau  par des troupes de réserve prussiennes, avait suivi sur Dresde  l’armée de Blücher . Le Quartier général et la Garde  russe avaient été maintenus à Kalisch  par Kutuzow  malgré les vives protestations de l’Etat-Major prussien. Ce fut seulement le 7 avril que la Garde  commença son mouvement vers Dresde ; comme la distance de Kalisch  à Dresde est de 300 km et celle de Dresde à Leipzig  de 130, la Garde  ne pouvait pas atteindre la dernière de ces villes avant le 27 ou le 28 avril. Jusqu’à cette date, les coalisés étaient hors d’état de rien entreprendre car, sur cette partie du théâtre de la guerre, ils ne disposaient pas plus de 70 000 hommes pour les opérations actives.

Réduits pour quelque temps à l’inaction, les Alliés mirent à profit la fin du mois d’avril pour organiser la Saxe  et se ménager des points de passage sur l’Elbe . A Dresde , ils réparèrent le pont de pierre et construisirent deux autres ponts, un de bateaux en amont et un de radeaux en aval ; ils établirent en outre un pont de bateaux à Meissen  et un autre à Mühlberg  et les couvrirent par des ouvrages de fortification passagère.

Ils ne réussirent pas à persuader au roi de Saxe  d’adhérer à la coalition ; sur les conseils de l’Autriche , ce souverain voulut, sans rompre ouvertement avec la France , garder une stricte neutra­lité. Pour soustraire Torgau  aux convoitises des Alliés, il prescrivit de la façon la plus formelle au Général Thielman , qui commandait la place, de n’ouvrir les portes ni aux Français , ni aux coalisés et cela quoi qu’il advînt.

Thielman  était de cœur avec la coalition, mais il avait à compter avec le loyalisme de la grande majorité de ses officiers ; il n’osa pas enfreindre les ordres de son souverain, mais il fit parve­nir à Wittgenstein  un plan détaillé de Wittenberg  avec une note dans laquelle était exposé le mauvais état des remparts, l’insuffisance du matériel d’artillerie et la faiblesse de la garnison.

Wittgenstein  résolut d’enlever Wittenberg  ; il chargea le général Kleist  d’exécuter l’opération avec 7 à 8 000 prussiens et russes. La place avait heureusement pour commandant le brave général Lapoype , dont l’énergique défense démontra une fois de plus que la force essentielle d’une forteresse ne réside pas dans ses remparts, mais bien dans la bravoure de sa garnison et la fer­meté de son gouverneur : toutes les attaques échouèrent.

Le 19 avril, arriva tout à coup la nouvelle, inexacte d’ailleurs, que Napoléon  s’avançait avec son armée du Meyn  pour faire sa jonction avec le Prince Eugène  ; une émotion profonde se manifesta chez les alliés : « On comprit qu’il était temps de mettre fin aux entreprises particulières ».

Wittgenstein  fit appuyer ses troupes sur Duben  pour mieux se lier à Blücher  ; par son ordre, Kleist , laissant deux petits détachements devant Wittenberg  et Dessau , vint s’établir à Halle . L’arrivée devant Magdeburg  du détachement russe du Général Worouzow , employé jusque là au blocus de Küstrin  et qui avait été relevé par des troupes de réserves prussiennes, permit de rap­peler sur la rive gauche de l’Elbe  le Corps de Bülow , moins une brigade laissée devant Spandau .

Thorn  ouvrit ses portes le 18 avril, le Corps de Barclay de Tolly  (14 000 hommes environ de l’ancienne armée du Danube ), qui avait été chargé du siège, fut immédiatement dirigé sur Dresde  ; mais, en raison de la distance, il ne pouvait y arriver avant le 15 mai.

Spandau  capitula à son tour le 21 avril.



[1]           Et, en effet, quand on ne dispose que d’une cavalerie très inférieure à celle de l’adversaire, il n’y a pas d’autre moyen de la mettre à l’abri d’une destruction totale que de lui donner un soutien d’Infanterie ; elle perdra, il est vrai, en mobilité, mais mieux vaut une cavalerie peu mobile que pas de cavalerie du tout.

[2]           Ne pas perdre de vue ces deux dates quand on étudie la correspondance de Napoléon , afin de se rendre compte de ce qu’il entend par le mot ennemi.

[3]           Les indications données ci-dessus sont très approximatives ; en général, les Russes  et les Prussiens , ces derniers surtout, se sont efforcés de diminuer leurs effectifs afin de bien faire ressortir que les Français  n’ont dû leur victoire de Lutzen  et de Bautzen  qu’à une supériorité numérique écrasante.

[4]           Voir les croquis 2 et 3.

[5]           Ce que dit Napoléon  au sujet du cours d’eau s’applique évidemment à toutes les lignes d’obstacles naturels de quelque sorte que ce soit, quand ces lignes ont un grand développement et que l’ennemi est libre de les aborder à peu près où bon lui semble.

[6]           N’ayant pas de chiffre pour correspondre avec le Prince Eugène  et ne voulant pas lui écrire en clair de peur que sa lettre ne tombât entre les mains de Cosaques qui ne cessaient de battre l’estrade entre Magdeburg  et Berlin , Napoléon  écrivit au Général Lauriston , en l’invitant à faire connaître ses intentions au Prince au moyen de son chiffre particulier. Mais le Général Lauriston  n’avait pas plus de chiffre pour correspondre avec le Prince Eugène  que l’Empereur  lui-même. Les ordres de l’Empereur  arrivèrent trop tard.

[7]           Cette Division ne fut pas prête en temps utile.

[8]           Oui, mais à la condition que cela se fasse seulement quand l’ennemi menacera sérieusement Dresde . Dans des lettres ultérieures (25 et 26 mars), Napoléon  adressera de vifs reproches au Maréchal Davout  pour avoir fait sauter le pont de Dresde alors que l’ennemi n’avait encore fait avancer sur cette ville que des partis de troupes légères, reproches d’ailleurs très peu justifiés.

[9]           Non compris les garnisons de Torgau  et de Koenigstein

[10]          Le 24 mars, Kutuzow  écrivait de Kalisch, au Général Wittzengerode, la lettre suivante, dont nous respectons le français bizarre : « Permettez-moi de répéter mon opinion sur la rapidité de vos marches en avant. Je sais que, dans toute l’Allemagne , chaque petit individu se permet de crier contre nos lenteurs. On croit que chaque marche en avant équivaut à une victoire et que chaque journée perdue est une défaite. Moi, qui par le devoir de ma charge suis assujetti à des calculs, je dois bien peser les distances de l’Elbe  à nos réserves et les forces de l’ennemi dans tout son rassemblement que nous pouvons rencontrer à telle ou telle hauteur....

« Soyez persuadé qu’un échec porté par l’ennemi à l’un de vos corps détruirait le prestige de l’opinion que nous avons en notre faveur en Allemagne .

« Je ne veux pas parler avec toute cette confiance à M. Blücher , mais c’est à Votre Excellence de l’influencer dans ce sens, sans lui faire une parfaite confidence de nos moyens. »

Cette lettre en dit long sur les rapports qui existaient à cette époque entre Français  et Russes .

[11]          Si l’on était suffisamment renseigné pour définir exactement la situation de l’ennemi, ce serait un jeu d’enfant que de trouver la meilleure solution que comportent les circonstances.

[12]          C’était la reconnaissance du 11ème Corps sur Hohenziatz , qui avait donné lieu à ces informations inexactes. 

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin