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La manoeuvre de Lutzen

 Commandant Lanrezac

 

III - L’Armée de l’Elbe

 

 

Opérations de l’armée de l’Elbe  du 19 février à la fin de mars

 

Situation générale au 19 février

Le Prince Eugène , avec les quatre petites divisions qu’il a ramenées de Posen  (12 000 hommes), atteint l’Oder , à Francfort , le 18 février ; c’est le lendemain 19 qu’arrivera à Glogau  le 7ème Corps (Général Reynier ), réduit à 9 000 hommes depuis la mal­heureuse affaire de Kalisch .

Le Prince trouve à Francfort  le Maréchal Gouvion Saint-Cyr , qui est venu à sa rencontre avec 2 Divisions du 11ème Corps (38ème et 36ème), 18 000 hommes ; le Maréchal Augereau  est resté à Berlin  avec une brigade de 31ème Division (l’autre est à Stettin ) et quelques autres troupes, en tout 6 à 7 000 hommes.

Le Général Lauriston , avec un détachement de troupes saxonnes (2 000 hommes), se trouve dans la Poméranie  suédoise.

Les places de l’Oder  sont pourvues de leurs garnisons et approvisionnées : Stettin , 9 000 hommes (en y comprenant une brigade de la 31ème Division qui n’aurait pas dû y rester) ; Küstrin , 4 000 hommes ; Glogau , 4 000 hommes. Il y en a 3 000 à Span­da u.

Le prince Poniatowski , avec 8 à 9 000 Polonais , a suivi en Galicie  le corps auxiliaire du prince de Schwarzenberg  ; malgré ses protestations, il va être compris dans l’armistice conclu entre les Autrichiens  et les Russes  et se trouvera par suite réduit à l’inaction. Nous ne nous en occuperons plus.

Les détachements de cosaques du corps de Wittgenstein  ont franchi l’Oder  en amont et en aval de Küstrin , dès le 16 fé­vrier, ils battent l’estrade jusqu’à Berlin , enlevant les courriers et les isolés. Dans cette même journée du 16, un de leurs partis a rencontré un bataillon westphalien qui s’est rendu sans combat­tre ; le 20, un autre détachement, qui a réussi à se glisser derrière les avant-postes de la 31ème Division, apparaît tout à coup devant Berlin et y pénètre un instant, provoquant une vive échauffourée.

Les gros des corps russes sont encore très loin de l’Oder . Wittgenstein , qui à dû laisser 20 000 hommes devant Thorn  et Dantzig , n’a plus que 19 000 hommes ; il s’avance très lentement à travers la Poméranie  : le 18, il est encore à marche en arrière de Konitz , à plus de 250 km de l’Oder .

Kutuzow , avec 40 000 hommes, est à Kalisch -Sacken, avec 20 000 hommes occupe la Pologne  et observe la Galicie .

Les Prussiens  ne nous ont pas encore déclaré la guerre mais on s’attend à les voir d’un jour à l’autre se joindre aux Rus­se s. Le Général York , avec son corps d’armée (10 000 hommes), suit Wittgenstein  à deux ou trois marches ; Blücher  organise un nouveau corps à Breslau , en Silésie  et Bülow , un autre à Colberg  en Poméranie .

 

Le Prince Eugène  se replie sur Berlin . – Le Prince Eu­gène  est assez mal renseigné ; cependant, il lui est facile de se rendre compte de la situation qui est des plus nettes.

L’inaction des Russes  montre qu’il sont hors d’état d’entreprendre quoi que ce soit de sérieux sans le concours des Prussiens  ; la défection de ceux-ci est probable à bref délai, mais si elle ne s’est pas produite encore, c’est que le roi Frédéric Guil­laum e, craignant des représailles de notre part, hésite à se déclarer contre nous alors que nous sommes maîtres d’une grande partie de ses Etats et de sa capitale.

La conduite à suivre est donc tout indiquée : il faut tenir la ligne de l’Oder  afin de couvrir Berlin  et prendre une atti­tude énergique, qui impose le respect à un ennemi devenu trop audacieux et maintienne le roi de Prusse  dans ses hé­sitations.

Le mieux serait de s’établir, avec le gros de ses forces dans une position offensive, en avant de Küstrin , en ayant soin de rom­pre tous les ponts en dehors de ceux des places fortes et de détruire systématiquement les barques et nacelles qu’il ne serait pas possible de ramener à l’intérieur de ces places.

Si l’on se décidait à tenir ferme sur la rive droite de l’Oder , il n’y aurait aucun inconvénient à pousser en avant de l’Elbe , quoi­que leur organisation ne soit pas complètement terminée, les 2 Divisions du 5ème Corps qui sont à Magdeburg . Le corps ennemi le plus rapproché, celui de Wittgenstein , ne pouvant atteindre Küstrin  avant une dizaine de jours, on aurait le temps de porter sur Berlin  la tête du 5ème corps et de faire venir de Stettin  la 2ème brigade de la 31ème Division, de manière à disposer, pour les opé­rations actives, de tout le 11ème corps, des troupes venues de Po­se n et des débris du 7ème corps, au total 50 000 hommes environ. La présence de 4 à 5 000 cosaques sur la rive gauche de l’Oder  est à coup sûr très gênante en raison du manque de cavalerie, mais on sera assez rapidement renforcé en troupes de cette arme.

D’ailleurs, avec les 2 000 cavaliers dont on dispose et 7 à 8 000 fantassins et artilleurs, il serait possible de former 2 à 3 co­lonnes mobiles qui auraient bientôt fait de débarrasser des cou­reurs ennemis tout le pays, à l’ouest de l’Oder , pourvu que l’on se décidât à traiter avec la plus extrême rigueur les habitants convaincus de connivence avec l’ennemi.

Si l’on réussissait à gagner, le 10 mars, le corps d’opéra-tion se renforcerait successivement des quatre divisions du 5ème Corps, qui seraient relevées dans la garde de Berlin  et de Magde­bur g par les 1ère et 4ème Divisions. A partir du 20 mars, on aurait plus de 80 000 hommes pour tenir la campagne en avant de l’Oder .

Malheureusement, le Prince Eugène , influencé par les rap­ports alarmants du Maréchal Augereau , qui était convaincu que l’approche du premier détachement ennemi serait le signal d’une insurrection générale du peuple de Berlin , a jugé nécessaire de rapprocher le gros de ses forces de cette capitale. Satisfaire à ce desideratum eut été possible sans renoncer à défendre la ligne de l’Oder  puisqu’il n’y a que 60 km environ de Berlin à Küs­tri n.

En établissant les troupes vers Münschberg , on restait à même de tomber sur tout corps ennemi qui tenterait de franchir le fleuve entre Francfort  et Wriezen  et l’on était assez prêt de Berlin  pour y arriver en quelques heures si les circonstances l’exigeaient. En tout cas, c’était indiquer qu’on avait l’intention de défendre Berlin, ce qui aurait ramené l’ennemi à une circonspec­tion dont le moindre bénéfice eût été un gain de temps apprécia­ble. Wittgenstein , livré à ses propres forces, 24 000 hommes en y comprenant les détachements francs, ne se serait pas hasardé à passer l’Oder  en présence d’un corps français très supérieur au sien : il aurait attendu d’être renforcé, ce qui l’eût amené au-delà du 5 mars puisque les troupes de Kutuzow  étaient encore, à la date du 20 février, réunies près de Kalisch .

Il y avait bien, plus à portée, les corrps prussiens d’York  et de Bülow  mais, tant que la Prusse  ne nous avait pas officielle­ment déclaré la guerre, on devait espérer que ses troupes ne se joindraient pas aux Russes  et agir en conséquence.

Le Maréchal Gouvion Saint-Cyr , qui voulait que l’on res­tât sur l’Oder , aurait sans doute réussi à faire prévaloir son avis, mais il tomba malade et le commandement du 11ème Corps revint provisoirement au Général Grenier , qui n’avait pas assez d’influence sur le Prince Eugène  pour le convaincre.

Le prince renonça donc à défendre la ligne de l’Oder  pour concentrer, aux environs de Berlin , la majeure partie de ses for­ces ; il donna l’ordre suivant : « le 7ème Corps restera à Glogau , la Divi­sion bavaroise de Bechberg à Krossen , la Division Gérard  à Francfort  ; les 35ème et 36ème Divisions avec le reste des troupes venues de Posen , se replieront sur Berlin ».

On commettait déjà une faute en faisant rétrograder le gros des forces sur Berlin  ; on l’aggravait par des dispositions de détails en contradiction avec la résolution prise.

Les ponts de Krossen  et de Francfort  étant détruits, pour­quoi laisser sur ces deux points, à 80 km derrière soi, les 4 000 hommes des Divisions Gérard  et Bechberg qu’on expo­sait à être enlevées ? Dès l’instant où on avait renoncé à défendre l’Oder , il fallait en prendre franchement son parti et se retirer avec tout son monde ! Il était d’autant plus indispensable de garder ses troupes réunies qu’elles étaient moins nombreu­ses et l’ennemi plus audacieux.

Enfin, si l’on voulait absolument laisser un détachement sur l’Oder , la prudence commandait de l’appuyer à Küstrin  : « Puisque vous vous retirez sur Berlin , écrira Napoléon  le 5 mars, qui vous a porté à garder Francfort , vous n’aviez qu’à brûler le pont (c’était fait) ». Il ajoutera le 7 mars, en réponse à un rapport du Prince Eugène  signalant que l’on était sans nouvelle du Général Gérard  : « Je ne puis comprendre pourquoi compromettre ce corps d’observation, lorsque vous pouviez l’appuyer à Küstrin ».

Le 20 février, c’est-à-dire le jour même où quelques cen­taines de cavaliers russes causaient à Berlin  l’échauffourée dont nous avons parlé, le Prince Eugène  mit ses troupes en mouve­ment en deux colonnes ; une division et un régiment de chasseurs à cheval passant par Münschberg , le reste suivant la route de Fürstenwald . Le 21, le Régiment de chasseurs italiens, qui mar­chait isolément sans prendre de précautions, fut surpris par les Cosaques et presque entièrement détruit. C’était la deuxième af­faire de ce genre en moins de dix jours ; l’Empereur  se montra très irrité de tant de négligence : « Tout cela ne serait pas ar­rivé, dira-t-il le 19 mars, si la cavalerie avait marché réunie et si on y avait joint un régiment d’Infanterie, ce que la pru­dence et la manière de faire des Cosaques indiquaient impé­rativement » .[1]

Le 28, le Quartier général s’établit à Köpernich  avec la Divi­sion de la Garde  (Général Roguet ), qui détacha un bataillon à Fürstenwald  pour assurer la communication avec Francfort  ; les 35ème et 36ème Divisions prirent position face au N-E en avant de Berlin , où fut placé le Général Girard  avec la Division polonaise et la 1ère brigade de la 31ème Division ; la Division Gérard  resta à Francfort ; la Division Rechberg  à Krossen

Convention de Kalisch entre la Prusse  et la Russie  : premiè­res opérations en commun des troupes de deux puissances

Le roi Frédéric Guillaume  se décida à signer, avec les Rus­se s, le 28 février, la convention de Kalisch , mais il ne voulut pas qu’elle fût rendue publique immédiatement et émit la prétention de n’adresser à la France  sa déclaration de guerre que quand les Russes se seraient rendus maîtres de Berlin .

Kutuzow , qui n’avait que 60 000 hommes réellement dispo­nibles pour les opérations actives, déclara qu’il ne ferait pas un pas de plus vers l’Oder  tant que les troupes prussiennes n’auraient pas reçu des ordres positifs pour agir de concert avec lui.

Le 1er mars, le roi Frédéric Guillaume  ordonna à ses géné­raux de s’avancer vers l’Oder  à la suite des corps russes, mais en leur recommandant d’éviter avec soin tout acte d’hostilité jusqu’au moment où il déclarerait la guerre officiellement à la France . Rappelons de suite que ce fut seulement le 15 que notre ambassadeur près la cour de Prusse  eut connaissance de la convention de Kalisch, et le 27 que la déclaration de guerre par­vint à Paris  [2].

Les deux souverains alliés s’étaient entendus pour régler de la manière suivante la conduite des opérations.

Kutuzow  était désigné comme généralissime ;

L’aile droite, commandée par Wittgenstein  et comprenant le corps russe de ce général (19 000 hommes) et les deux corps prussiens d’York  et de Bülow  (30 000 hommes), en tout 50 000 hommes, franchirait l’Oder  entre Küstrin  et Stettin  et marcherait sur Berlin  puis sur Magdebourg. ile gauche, commandée par Blü­cher  et comprenant le corps russe de Wittzengerode, (14 000 hommes, la plupart cavaliers) et le corps prussien de Blücher  (27 000 hommes), en tout 40 000 hommes, se porterait sur Dresde  à travers la Silésie  ;

La réserve, formée, sous les ordres immédiats de Kutu­zow , du corps de Miloradowitch  et de la garde russe, 30 000 hom­mes, suivrait l’aile gauche à 3 ou 4 marches.

Les coalisés estimant que, pour le moment, les Français  étaient hors d’état d’opposer une résistance quelconque, se croyaient certains d’aller jusqu’à l’Elbe  sans avoir à combattre. Ils s’étendaient sur un très grand front, donnant à leur mouvement des allures d’invasion pour balayer d’un seul coup tout le pays entre l’Oder  et l’Elbe  et aussi pour tâcher d’influencer les Etats de la Confédération du Rhin  et de les déterminer à faire cause com­mune avec la coalition : « Quand on aura atteint l’Elbe , il sera temps de serrer le jeu ; pendant que de forts partis de troupes légères déborderaient l’aile gauche de l’ennemi, l’on masserait la plus grande partie des forces sur la gauche du théâtre d’opérations en s’appuyant aux montagnes de la Bohème, afin d’agir en masse de ce côté, selon les circonstances.

Le désir de rester lié à l’Autriche , dont l’adhésion à la coali­tion était considérée comme une affaire de temps et le sou­venir de la manœuvre exécutée par Napoléon  en 1806 avaient dicté aux coalisés leur résolution.

Nous donnons ci-après la situation détaillée de l’armée coalisée (troupes d’opérations seulement) au 15 mars.

On remarquera la composition hétérogène des différents corps, qui doit compliquer à l’extrême l’exercice du commande­ment supérieur.

Situation de l’armée coalisée au 15 mars (troupes d’opérations seulement)

1)      Armée de Wittgenstein  (49 500 h - 188 canons)

Corps russes

19 000 hommes

90 canons

(non compris le détachement Horouzow , 5 000 hommes, qui resta devant Küstrin ). Ce détachement relevé devant cette place par une Don formée de Bons de réserve prussiens et fut utilisé pour mas­quer Magdebourg.

 

Détachements francs de

Tschernitchew , Bekendorf  et Tettenborn

 

 

4 Régts de cavalerie

14 Régts de Cosaques

6 canons

 

 

 

5 000 h.

 

Corps d’avant-garde du Gal Prince Repnin

 

11 bataillons

4 régiments de cavalerie

4 régiments de Cosaques

2 batteries - 24 canons

 

 

5 000 h.

 

Corps du Lt Gal de Berg

 

19 bataillons

2 régiments de cavalerie

1 régiments de Cosaques

5 batteries - 60 canons

 

 

9 000 h.

 

 

 

 

 

Corps Prussiens  30 500 hommes

98 canons

 

(y compris les détachements qui furent employés au blocus de Spandau  et à celui de Wittemberg)

 

 

Corps d’York

 

13 500 hommes

58 canons

 

 

Infanterie Gal Kleist  :

Brigade Gal Hennehein : 7 ½ Bons

Brigade Cel Hoin  : 9 Bons

Cavalerie Gal Horswand  : 12 Eons

Artillerie Gal Schmidt  : 8 Bat. dont 3 à cheval – 58 canons.

Génie : 2 Compagnies

 

 

 

 

 

Corps de Bülow

 

17 000 hommes

40 canons

Bgde Gal S.E. Louis de Hesse : 8 ½ Bons

Bgde Gal Thümen : 3 Bons - 1 Bat. 8 can

Bgde de Cav. Gal Oppen  : 8 Eons

Art. Major Holzendorf  : 2½ Bat. 18can

Génie : 2 Compagnies

Brigade mixte Gal Borstell  : 5 500 h

5 Bons – 4 Eons – 2 Bat. (14 pièces) –

1 Cie de Pionniers

 Armée de Blücher  (40 800 h - 136 canons)                           

Corps russes du Gal Wittzenge­rode

 

13 500 hommes

68 canons

Avant-garde du Général Landskoï  

4 500 hommes

12 canons

3 régiments de cavalerie

5 divisions de cosaques

1 bataillon

1 batterie 8 canons

Détachement de partisans du Colonel Davydow  

 

1 250 h

1 500 h

450 h

150 h

700 cav

Corps de cavalerie du Général S. E. Eroubetzksi

2 brigades 3 000 h

 

3 régiments de cavalerie

4 régiments de cosaques

1 batterie (12 canons)           

Corps d’infanterie du Général S. E. Eugène  de Wur­tem­be rg

2 Dions 6 400 h

 

16 bataillons 5 400 h

4 batteries (48 canons)

 

 

Corps prussiens du Gal Blücher

 

27 300 hommes

68 canons

Brigade Röder  (9 350 hommes)

9 bataillons

8 escadrons

2 batteries (14 canons)

7 900 h

1 000 h

450 h

Brigade Klüx  

6 650 hommes

6 bataillons

6 escadron

2 batteries (14 canons)

5 450 h

650 h

750 h

Brigade Ziethen

7 250 h

 

7 bataillons

6 escadrons

3 batteries (22 canons)

6 100 h

700 h

450 h

Réserve de Cavie du Colonel Dolfs  

3 700 h

 

23 escadrons

1 batterie (6 canons)

 

 

Réserve d’artillerie Colonel Braun  

750 h – 12 canons

1 batterie

4 canons de position

les parcs

1 Compagnie de pionniers

 

Armée de réserve – Général Kutuzow  (30 500 h - 272 canons)

 

 

 

 

Corps de

Miloradowitch

12 000 h

96 canons

Avant-garde

 

 

 

Corps de cavalerie

 

4ème corps d’in-fanterie

 

4 régiments de cavalerie

5 régimentsde cosaques

6 bataillons

2 batteries (18 canons)

2 divisions de cosaques

2 batteries (18 canons)

11 bataillons

3 batteries (30 canons)

5 bataillons

3 batteries (30 canons)

 

 

Garde  russe Grand duc Constantin

18 500 h

176 canons

Cavalerie

 

 

Infanterie

 

Artillerie

2 divisions légères

2 divisions cuirassiers

Corps des grenadiers

1ère Don de la Garde  

2ème Don de la Garde

15 batteries (176 canons)

17 Eons

38 Eons

12 Bat.

10 Bat.

8 Bat.

                 

            Total général [3] = 110 800 hommes, 596 canons

L’avant-garde de Wittgenstein , commandée par le Général Prince Repnin , traversa l’Oder  les 1er et 2 mars, à Gustbiese , à mi-distance de Küstrin  et de Stettin  et s’avança sur la route de Berlin .

Dans la journée du 2, le Prince Eugène  replia ses troupes sur la rive gauche de la Sprée  et porta son Quartier général à Schönberg , à une demie-lieue en arrière de Berlin  : c’était avouer qu’on ne voulait pas courir le risque d’un combat pour rester maître de la ville.

Voici le jugement porté à ce sujet par Napoléon  (lettre du 9 mars) :

« Puisque le passage de l’Oder  était impraticable et que dans la Haute-Silésie , le Général Reynier  était encore à Bunzlau , je ne vois pas ce qui vous a porté à quitter Berlin .

Rien n’est moins militaire que le parti que vous avez pris de porter votre Quartier général à Schönberg  en arrière de Berlin , il était très clair que c’était attirer l’ennemi. Si, au contraire, vous aviez pris une situation en avant de Berlin, en communiquant par convois avec Spandau , et de Spandau avec Magdeburg , en faisant venir une Division du corps de l’Elbe  (5ème Corps) ou en construisant quelques redoutes, l’ennemi aurait dû croire que vous vouliez livrer bataille. Alors, il n’aurait passé l’Oder  qu’après avoir réuni 60 ou 80 000 hommes et dans l’intention sérieuse de s’emparer de Berlin, mais il était encore bien loin de pouvoir faire celà. Vous pouviez gagner 20 jours et cela eût été bien avanta­geux politiquement et militairement. Il est même probable que l’ennemi n’eût pas risqué ce mouvement... Mais le jour où votre Quartier général a été placé derrière Berlin, c’était dire que vous ne vouliez pas garder cette ville, vous avez ainsi perdu une attitude que l’art de la guerre est de savoir conserver. Un général expérimenté, qui eût établi un camp en avant de Küstrin , aurait donné le temps au corps de l’Elbe  de venir sur Berlin, il n’aurait pu être attaqué que par de grandes dispositions qu’il aurait forcé l’ennemi de pren­dre. »

Quand on a intérêt à rester le plus longtemps possible en possession d’un point important et qu’on est trop faible pour lutter contre son adversaire, la pire maladresse que l’on puisse commettre est de prendre des dispositions qui signifient claire­ment que l’on ne courra pas le risque d’un engagement pour conserver le point en question. Il faut, tout en prenant ses mesu­res pour se dérober au moment voulu, adopter une attitude qui fasse croire à l’ennemi que l’on est décidé à livrer bataille : cet ennemi, rendu prudent, manœuvrera avec méthode et par suite, perdra du temps. Dans la correspondance de Napoléon , on trouve de nombreuses observations de ce genre. Ainsi, plus tard, quand le Maréchal Davout  fera sauter le pont de Dresde , l’Empereur  écrira au Prince Eugène  (lettre du 16 mars) : « J’ai vu avec peine que le prince d’Eckmühl  a fait sauter le pont de Dresde. Cela ne peut manquer d’y attirer l’ennemi. Surtout, s’il a fait sauter une pile....

« Les Russes  ne voulant pas venir à Dresde  en force, il était plus fa­cile de barricader le pont et de rester tranquille dans la ville ; et si, enfin, on devait faire sauter le pont, il fallait n’en faire sauter qu’une arche de manière à pouvoir sur-le-champ la réparer avec des pièces de bois pour rester maîtres de la ville, sauf à jeter ses bois dans la rivière à l’approche de l’ennemi. »

En faisant sauter le pont de Dresde , on avouait implicite­ment qu’on disposait de trop peu de troupes pour défendre cette partie de l’Elbe  et, par conséquent, on incitait l’ennemi à pousser de suite une avant-garde de ce côté, alors qu’il n’y aurait pas pensé sans cela.

« Vous avez perdu une attitude que l’art de la guerre est de savoir conserver », voilà un précepte qu’il convient de méditer. A la guerre, malheur à celui qui laisse son adversaire perdre le respect de ses armes, surtout quand il est le plus faible, il est à la merci de l’ennemi qui se croit, dès lors, avec raison, le droit de tout tenter.

Les événements que nous allons raconter en sont une preuve convaincante.

L’avant-garde de Wittgenstein  a franchi l’Oder  le 1er mars et s’est avancée dans la direction de Berlin . A la nouvelle que les Français  se sont repliés derrière la Sprée , le Prince Repnin , le com­mandant de cette avant-garde, marche droit sur Berlin ; che­min faisant, il est rejoint par les détachements francs de Tscher­nitche w, Bekendorf  et Tettenborn , si bien qu’il dispose de 12 000 hommes soit 7 000 cavaliers, 5 000 fantassins et 30 canons.

Dans la nuit du 3 au 4, les troupes françaises se mettent en retraite sur Wittenberg . Le prince Repnin  entre aussitôt à Ber­lin  aux acclamations enthousiastes de la population et laisse sa cavalerie légère à la poursuite des colonnes françaises. A cette même date du 4, la tête du Corps de Wittgenstein  est encore à Landsberg , à deux marches à l’est de Küstrin , c’est-à-dire à plus de cinq jours de Berlin.

Ainsi, plus de 30 000 hommes de bonnes troupes françai­ses se retirent devant 12 000 hommes de troupes légères russes, leur abandonnant Berlin  dont la possession était pour nous d’une si grande importance au double point de vue politique et militaire. 

Les Français  évacuent Berlin  et se replient sur l’Elbe  supé­rieur [4]

Du 4 au 7 mars, les troupes françaises effectuèrent leur retraite vers l’Elbe  ; le corps principal, harcelé par la cavalerie ennemie, se dirigea de Berlin  sur Wittenberg , où il fut rejoint par la Division Gérard  qui avait réussi à se faire jour. La Division Rechberg , passant par Sübben  et Lücken , gagna Torgau  où le commandant de la place, le Général saxon Thielman , refusa de la recevoir ; elle appuya alors sur Meissen . Le Général Reynier , avec le 7ème Corps, avait quitté Slogau , le 26 février, au moment où les troupes légères de Wittzengerode franchissaient l’Oder  et le 2 mars, avait pris position à Bautzen  ; à la nouvelle de l’évacuation de Berlin, il se replia sur Dresde .

Voici quelles dispositions furent prises par le Prince Eu­gène  pour annoncer la défaite de l’Elbe .

Le Maréchal Davout  fut désigné pour commander l’aile droite, composée du 7ème Corps réduit à 6 000 hommes par la fièvre typhoïde et la désertion, de la Division Rechberg , de la 31ème Division dans laquelle furent fondues les Divisions Gérard  et Girard  et enfin, de la 1ère brigade de la 1ère Division, en tout, 7 000 hommes avec lesquels le Maréchal devait tenir Dresde  et défendre l’Elbe  de Koenigstein  à Torgau . A Koenigstein, petite forteresse sans valeur, il y avait une garnison de quelques centai­nes de soldats saxons. La place de Dresde avait été délaissée en 1806, mais le faubourg de Menstadt , qui est situé sur la rive droite du fleuve, était couvert par un rempart bastionné d’ailleurs en très mauvais état. Quant à Torgau, où commandait le général Thiel­ma n, c’était une place assez forte ; sa garnison se composait de 5 à 6 000 hommes de troupes saxonnes de nouvelles levées.

Les 35 et 36ème Divisions, 18 000 hommes, sous le général Grenier , formèrent le centre : elles se placèrent en colonnes, la tête en avant de Wittenberg , la queue à Elenburg . Wittenberg était une ancienne place forte déclassée depuis longtemps, mais facile à remettre en état, attendu que sa principale défense consistait dans ses fossés plein d’eau.

Le 5ème Corps, 35 000 hommes, forma la gauche à Magde­bur g où il se trouva bientôt rassemblé en entier. Magdeburg était une place très forte qui renfermait des approvisionnements considérables en matériels de toute espèce.

Le général Montbrun , avec quelques escadrons destinés au 1er Corps de cavalerie, 1 500 hommes, se plaça à Dessau  pour lier le centre et la gauche.

La 4ème Division et la 2ème brigade de la 1ère Division, 12 000 hommes, se réunirent à Bernburg  pour achever de s’y organiser, le Maréchal Victor  en eut le commandement.

Le Quartier général et la Division Roguet , 3 000 hommes, s’établirent à Leipzig .

A Hamburg , il y avait le général Carra-Saint-Cyr , avec un millier de soldats et quelques centaines de douaniers et gendar­mes ; la population, très hostile à la cause française, manifestait ouvertement les intentions les plus malveillantes.

Enfin, le Général Morand , que l’on avait oublié en Pomé­rani e avec 2 bataillons saxons et qui avait appris fortuitement l’évacuation de Berlin , battait en retraite vers Hamburg  ; on se demandait avec inquiétude s’il réussirait à se frayer un passage. 

Critiques de Napoléon  au sujet des dispositions prises  pour la défense de l’Elbe  supérieur

Le Prince Eugène  a compris qu’il ne peut garder tout le cours de l’Elbe  de la Bohème à Hamburg  : il doit opter entre la défense du bas Elbe  et celle de l’Elbe  supérieur.

En s’établissant sur le bas Elbe , on abandonne la Saxe  et l’on découvre les autres Etats de Confédération du Rhin  ; en s’établissant sur l’Elbe  supérieur, on abandonne la 32ème Division militaire qui fait partie intégrante du territoire français et l’on dé­couvre la Hollande  ; on permet aux coalisés de mettre la main sur Hamburg  par où ils seront en communication facile avec l’Angleterre . Chacun des deux partis présente donc des inconvé­nients. Après mûre réflexion, le Prince Eugène  se décide à couvrir l’Elbe  supérieur ; il veut garder Dresde  et couvrir les routes qui conduisent directement du Meyn  sur l’Elbe  ; l’armée de secours s’organisant dans la vallée du Meyn , il se croit obligé de prendre sa ligne d’opération sur Mayence  pour rester en liaison avec cette armée. Il adopte, en conséquence, les dispositions que nous avons exposées plus haut.

Il fallait que le Prince eut des idées bien étranges sur la guerre pour disperser ainsi en cordon, le long de l’Elbe , sur un front de plus de 250 km, une armée de 90 000 hommes, en conservant pour unique réserve les 3 000 de la Division Roguet

Lettre de l’Empereur  du 19 mars

« Par vos dispositions du 10, vous placez parfaitement vos troupes pour empêcher aux cosaques et aux troupes légères de passer la rivière. Vous placez votre armée comme une arrière-garde ou comme on placerait une avant-garde, mais il n’y a point de dispositions réelles. »

En effet, si l’on n’est pas au courant de la situation, on est tenté de considérer les corps placés le long de l’Elbe  comme des détachements de couverture et on cherche immédiatement, à quelque distance en arrière du centre de la ligne qu’ils occupent, soit vers Leipzig , ce que nous appelons aujourd’hui la masse de manœuvre et que Napoléon  va appeler, un peu plus loin, la « masse offensive ».

« Il n’y a pas de dispositions réelles. »

Le Prince Eugène  n’acceptera pas cette critique ; il répli­quera que les mesures prises par lui permettent de maîtriser, d’une façon absolue, le cours de l’Elbe  des montagnes de la Bohème à Magdeburg , si bien que tout le pays à l’Ouest du fleuve est par­faitement couvert, ce qui est le but à atteindre.

Napoléon , prévoyant les objections du Prince Eugène , a pourtant pris soin de lui expliquer pourquoi ses dispositions ne sont pas des dispositions réelles.

« En effet, dit-il, vous ne faites pas connaître ce que feront le Prince d’Eckmühl , le duc de Bellune  et vos officiers généraux si l’ennemi passait l’Elbe