Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

La manoeuvre de Lutzen

Commandant Lanrezac

 

IV - Offensive de l’armée française du Meyn  à l’Elbe

 

Plan de campagne de Napoléon

Les désastres de la campagne de Russie  n’avaient nulle­ment abattu Napoléon . A aucune époque, il ne montra plus de fermeté d’âme, plus de profondeur de vues.

Les Russes  franchirent la Vistule  : abandonnés des Autri­chiens , trahis par les Prussiens , nous n’avons qu’à opposer à nos ennemis qu’une poignée de soldats ; l’Empereur  ne s’émeut pas. On le voit qui médite pour le printemps un plan d’offensive grandiose : d’un bond, il reviendra sur la Vistule avec une armée nouvelle et rejettera les Russes au-delà du Niemen  (Lettre écrite le 27 janvier au Prince Eugène ).

La situation devient de plus en plus sombre, les Prussiens  nous déclarent la guerre, les armées alliées franchissent l’Oder  et marchent sur l’Elbe  : Napoléon  ne se départit pas de son calme et persiste dans son projet primitif.

Dans une note rédigée le 11 mars pour le Prince Eugène , il expose en détail ce qu’il a l’intention de faire : « ...... de Havelberg , c’est la ligne la plus courte pour se porter sur Stettin . On conçoit donc que comme le principal but de l’armée française est d’arriver promptement au secours de Dantzig , en supposant l’armée de l’Elbe  réunie à Magdeburg , à Havelberg et à Wittenberg , et l’armée du Meyn  réunie sous Würzburg , Erfurt  et Leipzig , un mouvement naturel qui serait facilement dérobé à l’ennemi serait de faire passer toute l’armée de l’Elbe , suivie de l’armée du Meyn , par Havelberg sur Stettin : de sorte qu’on serait arrivé, dans cette ville, on se trouverait avoir passé l’Oder  et avoir gagné dix jours de marche sans que l’ennemi qui est à Dresde , Glogau  et Varsovie  pût être en mesure de se pelotonner pour couvrir Dantzig.

Après avoir fait des tentatives pour faire supposer que je veux me porter sur Dresde  et dans la Silésie , mon intention sera probablement à cou­vert des montagnes de la Thüringe  et de l’Elbe , de me porter par Havelberg , d’arriver à marches forcées sur Stettin  avec 300 000 hommes et de continuer la marche de l’armée sur Dantzig , où on peut arriver en quinze jours et, le vingtième jour du mouvement, après qu’on aurait passé l’Elbe , on aurait débloqué cette ville et on serait maître de Marienburg , de l’île de la Nogat  et de tous les ponts de la Basse Vistule . Voilà pour l’ordre offensif.... »

Il est évident qu’un tel plan suppose que l’on a des forces très supérieures à celles de l’adversaire : c’est à proprement parler de la stratégie de trois contre un. Napoléon  ne croit pas à l’intervention de l’Autriche , il pense donc n’avoir affaire qu’aux Russes  appuyés parles Prussiens  dont il ne soupçonne pas les ressources militaires. Néanmoins, on est surpris de le voir prendre Dantzig  comme premier objectif.

A coup sûr, si sa manœuvre réussissait (et elle réussirait certainement si la situation était telle qu’il se la figure), il en retire­rait les plus grands avantages. Il aurait débloqué les places de la Vistule  et de l’Oder , dont les garnisons forment une véritable armée (plus de 60 000 hommes et qui contiennent d’immenses approvisionnements. Pendant que l’armée ennemie s’affaiblirait de tous les détachements dispersés, ou détruits en chemin par l’armée française, celle-ci se renforcerait de 40 000 vieux soldats au moins qui sortiraient des places où ils seraient relevés par un même nombre de conscrits. Les coalisés, surpris, n’auraient d’autre parti raisonnable à prendre que de rétrograder preste­ment au-delà de la Vistule, nous abandonnant ainsi toute l’Allemagne . Les avantages perdus à la suite de la désastreuse re­traite de 1812 seraient reconquis d’un seul coup : en montrant sa puissance par un tel coup de théâtre, l’Empereur  retrouverait son prestige sur l’Europe  ; l’Autriche  et les Etats de la Confédération redeviendraient des alliés sinon sincères, du moins résignés ; la Prusse , dont nous occuperions tout le territoire, serait réduite à l’impuissance.

Cela est vrai mais à ce moment, la question se trouverait ramenée au même point qu’au début de la campagne précédente. Or, nos désastres ont eu pour cause principale l’obligation de suivre les Russes  jusqu’au cœur même de leur vaste pays ; ces armées adverses, insaisissables alors, sont venues se placer à por­tée de nos coups, entre l’Elbe  et l’Oder . Pourquoi Napoléon  n’emploie-t-il pas tout son génie à essayer de les atteindre et de les détruire ? Ce résultat obtenu, ne serait-il pas maître de la situation même si, entre temps, quelques unes des forteresses de l’Oder  et de la Vistule  tombaient entre les mains de l’ennemi ? N’est-ce pas le cas plus que jamais d’appliquer le principe fondamental de sa propre doctrine qui veut que l’on prenne pour principal objectif la principale armée adverse ?

Peut-être l’Empereur  se dit-il que s’il marchait droit aux coalisés par Magdeburg  ou par Dresde , ceux-ci, imitant l’exemple des Russes  l’année précédente, reculeraient lentement devant lui, guettant l’occasion d’une surprise que faciliterait leur immense supériorité en cavalerie et en tout cas, évitant la bataille générale jusqu’à ce que l’armée française se fût suffisamment affaiblie du fait même de l’allongement de se ligne d’opérations. En définitive, jusqu’à la Vistule  au moins, les opérations se réduiraient à une poursuite directe que le manque de cavalerie rendrait forcément très lente ; le seul résultat obtenu serait l’abandon par l’ennemi de tout le pays à l’ouest du fleuve ; or, la manœuvre projetée par Napoléon  est une sorte de poursuite indirecte, susceptible d’être menée très rapidement et qui, par suite, procurera plus vite le résultat en question ; non seulement, on ne risquera pas d’arriver trop tard au secours des places mais encore, l’effet moral produit sera plus grand.

Un point essentiel à observer est que le plan de l’Empereur  n’est praticable que parce que le théâtre des opéra­tions a, pour ainsi dire, été machiné en vue de son exécution.

Les forteresses, qui dominent le cours de l’Elbe , de l’Oder  et de la Vistule  nous assurent des points de passage et en outre, elles créent une situation générale qui subsistera tant que nous en serons maîtres ; situation générale qui sert de base à Napoléon  dans son projet de manœuvre.

En effet, comme ces forteresses commandent les seuls ponts permanents qu’on ait laissés subsister, les opérations dans le Nord de l’Allemagne  sont très dangereuses pour les alliés.

Assurément, l’ennemi peut jeter des ponts de circonstan­ces et les couvrir au moyen d’ouvrages de fortification de campa­gne, mais c’est là un expédient d’une valeur relative. Quand il s’agit de fleuves aussi considérables que ceux énumérés ci-dessus, une armée n’est en droit de se considérer comme ayant des points de passage assurés que si elle est maîtresse de ponts assez solides pour ne pas être emportée à la moindre crue et qui, de plus, soient protégés par une place forte, de manière à être à l’abri des coups de main de l’ennemi.

Or, les alliés, faute d’équipage d’artillerie de siège, sont pour quelque temps hors d’état de s’emparer des forteresses que nous occupons.

Ils seront donc contraints de prendre leur ligne d’opération dans le sud de l’Allemagne  ; leur masse principale sera groupée de ce côté.

C’est précisément la certitude que le centre de gravité des forces adverses sera orienté sur Dresde  qui permet à Napoléon  d’imaginer si longtemps à l’avance son plan de manœuvre.

Pendant qu’un corps d’observation amusera l’ennemi sur Dresde , l’armée, filant derrière les montagnes de la Thüringe , gagnera à la dérobée Havelberg , où des moyens de passage auront été préparés ; elle franchira l’Elbe  et marchera, sans désemparer, sur Küstrin  et Stettin . Comme il y a plus de 200 km de Dresde à Havelberg, l’armée française est assurée d’atteindre l’Oder  avant que les coalisés aient eu le temps de faire quoi que ce soit pour gêner son mouvement.

Si les coalisés ne se mettent pas en retraite au plus vite, il va sans dire que Napoléon  ne continuera pas sa marche sur Dantzig  : il se rabattra vers le Sud pour se jeter sur leurs communi­cations.

La réussite de l’entreprise repose sur une extrême rapidité de mouvement ; il faut que l’armée française soit leste ; or, elle ne le serait pas si elle devait traîner à sa suite les immenses parcs et convois que nécessitent ordinairement des manœuvres d’une telle amplitude (ou se propose d’aller d’un seul bond jusqu’à Dantzig  qui est à 400 km de l’Elbe ). Mais la possession des places fortes du théâtre d’opérations choisi permet de réduire parcs et convois car on trouve dans ces places, outre les approvisionne­ments nor­maux de siège, des approvisionne­ments de réserve en vivres, mu­nitions et matériels qui serviront à ravitailler l’armée quand les circonstances l’amèneront à proximité de l’une de ces places.

Napoléon  excelle à faire jouer aux forteresses un rôle qui n’a rien de passif ; pour lui, elles sont surtout des pivots de ma­nœuvre, des têtes de pont, des centres de ravitaillement, des points d’appui pour ses lignes de communication. Dans le cas présent, elles seules rendent possible une manœuvre qui ne le serait pas autrement.

Mais, à mesure que le temps s’écoule, la situation se des­sine tout autre que ne l’avait prévu l’Empereur  ; elle devient pour nous de moins en moins favorable. Napoléon  éprouve de graves mécomptes dans l’organisation de ses forces, en ce qui concerne la cavalerie surtout ; il ne tarde pas à constater qu’un grand nom­bre d’unités ne seront pas prêtes à la date fixée : par suite, au dé­but des opérations, les forces dont il disposera seront inférieures à ses prévisions, ce qui est d’autant plus fâcheux que les coalisés, de leur côté, mettent en ligne plus de troupes qu’il n’y comptait. L’occupation de Hamburg  par l’ennemi provoque une vive effer­vescence dans toute la région, entre le Rhin  et l’Elbe  ; l’attitude de l’Autriche  est de plus en plus incertaine, le roi de Saxe  se confine dans la neutralité et les rois de Bavière  et de Wurtemberg  manifes­tent une tendance à suivre son exemple ; Dresde , qui n’est plus gardée que par une poignée d’hommes, va, d’un jour à l’autre, tomber entre les mains des coalisés qui envahiront en force la rive gauche de l’Elbe  : dans ces conditions, Napoléon ne peut plus songer à aller courir la Fortune à l’autre extrémité de l’Europe  ; il doit avant tout refouler l’ennemi au-delà de l’Elbe  et contraindre le roi de Saxe à se conduire en allié fidèle afin de prévenir de nouvelles défections.

Les premières opérations auront donc Dresde  comme point de direction générale.

A la fin de mars, l’armée du Meyn  comprend :

Le 3ème Corps (Maréchal Ney ),

4 Divisions françaises

40 000 hommes

Le 6ème Corps (Maréchal Marmont ),

3 Divisions françaises

25 000 hommes

La Garde

1 Division d’Infanterie (Maréchal Mortier )

1 Division de Cavalerie (Maréchal Bessières )

4 000 hommes

 

12 000 hommes

Le Corps d’observation d’Italie , (Gal Bertrand )

3 Divisions françaises

1 Division italienne

40 000 hommes

Les contingents alliés

1 Division bavaroise Gal Raglowitch

1 Division badoise-hes­sine Gal Marelsant

1 Division wurtember-geoise Gal Franquemont

8 000 hommes

 

8 000 hommes

 

7 000 hommes

Au total de 140 à 150 000 hommes [1].

Le 3ème Corps, qui s’est formé à Mayence , s’est avancé sur Würzburg  dès que son infanterie a été prête pour faire de la place au 6ème Corps ; il occupe Schweinfurt , Würzburg, où est le Quar­tier général et Aschalfenburg ; il ne lui manque plus que son artil­lerie qu’il récevra du 1er au 10 avril.

Le 6ème Corps est établi autour de Hanau  ; son organisa­tion ne sera pas terminée avant le 15 avril.

La Garde  est à Mayence .

Le corps d’observation d’Italie  débouche du Tyrol  en une longue colonne qui doit marcher par Augsburg , Donauwerth  et Nuremberg : la tête de sa première brigade atteindra Bamberg  du 10 au 15 avril.

La Division badoise se réunit à Würzburg  ; la Division bavaroise à Bayreuth  ; la Division wurtembergeoise à Mergen­thei m.

La place d’Erfurt , où commande le Général Dancet , a une garnison de 4 000 hommes ; Kronach , Forcheim , Koenigsholen  et la citadelle de Würzburg  ont été mis en état et armés.

Rappelons que l’armée de l’Elbe  est en train de se masser en arrière de Magdeburg  et s’apprête à passer sur la rive droite de l’Elbe .

L’Empereur  n’a que des renseignements assez vagues sur la situation des coalisés. La position de leurs différents corps ne leur permet pas de se rendre compte de leurs intentions, mais le 29 mars, au moment où il expédie de Paris  ses ordres pour l’exécution des mouvements préparatoires au rassemblement, il sait de source certaine que le 22, Grand Quartier général des alliés et de la Garde  russe étaient encore à Kalisch  où ils devaient rester au moins jusqu’au 1er avril.

Dans ces conditions, Napoléon  conclut que les coalisés ne seront pas en état d’opérer au-delà de la Saale  avec l’ensemble de leurs forces, avant le 1er mai. Nos corps d’armée devant se mettre en mouvement avant le 15 avril (dès qu’ils seront prêts), l’Empereur  est à peu près certain de pouvoir les rassembler sur la Saale  sans que l’opération soit troublée autrement que par des partis de cavalerie légère. Néanmoins, il se garde bien de régler ses premiers mouvements sur une hypothèse aussi favorable ; il prévoit le cas où Blücher , Wittgenstein  et Miloradowitch  continue­raient leur marche en avant sans attendre la Garde  russe, ce qui leur permettrait de franchir la Saale  vers le 20 avril.

Napoléon  prend sa ligne d’opération par Erfurt , Weymar , Naumburg  et Leipzig , de manière à se lier avec son armée de couverture (armée de l’Elbe ), qui manœuvre sur Magdeburg  et qu’il compte attirer à lui, au moment voulu, pour déboucher sur la rive droite de la Saale  avec toutes ses forces.

L’ennemi, pour les raisons développées précédemment, doit baser ses opérations au-delà de l’Elbe , sur la partie du fleuve comprise entre la Bohème et Torgau  ; il est donc à supposer que le centre de gravité de son armée se trouvera au sud de Leipzig . L’armée française débouchant en masse de cette ville, deux cas peuvent se présenter :

Les coalisés, ayant discerné la direction du mouvement des colonnes françaises et s’étant décidés à accepter la lutte, se concentrent en temps utile sur leur droite. Il se produira alors une bataille que l’Empereur  se croit certain de gagner car il disposera de forces doubles de celles de ses adversaires ; même dans ce cas qui est le moins favorable, la défaite peut être désastreuse pour ces derniers en raison de la proximité de l’Elbe .

Les coalisés se laissent attirer vers la Saale  supérieure et le Frankenwald  par les souvenirs de 1806 et les démonstrations que l’Empereur  fait exécuter de ce côté ; l’armée française ne ren­contrera devant elle que des détachements dont elle aura facile­ment raison, ce qui lui permettra d’avancer rapidement sur Dresde , de couper les communications du gros de l’armée ad­verse et de l’acculer aux montagnes de la Bohème.

C’est la manœuvre inverse de celle exécutée en 1806, sur le même théâtre d’opération.

La ligne d’opération choisie répond également bien au cas où, contre toutes prévisions, les coalisés franchiraient la Saale  vers le 30 avril, avant que l’armée du Meyn  est entièrement débouché sur Erfurt . Si cette éventualité se réalise, l’armée de l’Elbe , qui sera revenue sur la rive droite du fleuve, prendra position derrière la Wipper , la gauche appuyée à la Saale  et la droite aux derniers contreforts du Harz , couvrant sa ligne de retraite par Halberstadt  et menaçant de se porter sur le flanc des coalisés s’ils tentaient de marcher sur Erfurt ; en même temps, on pressera le mouvement du 3ème Corps et de la Division badoise, dont la préparation est plus avancée que celle des autres corps de l’armée et qui auront le temps de se réunir à Erfurt avant que les coalisés aient achevé de franchir la Saale .

L’ennemi, qui ne disposera pas de plus de 80 000 hom­mes, ayant, devant lui les 50 000 hommes du Maréchal Ney , ap­puyés à la place d’Erfurt  et derrière lesquels accourraient le 6ème Corps et la Garde , et, sur son flanc droit, les 70 000 hommes du Prince Eugène , ne pourra « rien faire de raisonnable, il sera bridé ».

Remarquons que le mode d’emploi de l’armée de l’Elbe  est une application de la couverture indirecte ou de manœuvre qui, sou­vent est plus efficace que la couverture directe, tout en exposant moins les troupes qui y sont employées. Dans le cas considéré, l’armée de l’Elbe  protège plus efficacement les débouchés de l’armée du Meyn  et court des risques moindres que si elle était établie derrière la Saale , immédiatement en avant de ces débou­chés.

Au cas où les alliés marcheraient contre le Prince Eugène , celui-ci rétrograderait lentement devant eux de manière à rester à leur contact immédiat sans courir le risque d’un engagement gé­néral. L’ennemi, entraîné à sa suite, se trouverait dans une situa­tion des plus critiques quand l’armée du Meyn  déboucherait d’Erfurt  sur Aschersleben  : pris entre des forces françaises d’un effectif double et la partie de l’Elbe  que commande Magdeburg , il serait voué à une destruction certaine.

On s’explique donc que les coalisés se soient abstenus d’attaquer le Prince Eugène  quand (à partir du 10 avril), il eût pris la position que nous venons d’indiquer.

S’il eût établi ses troupes derrière la Saale , vers Naumburg , de manière à barrer directement les routes qui conduisaient sur Erfurt , les coalisés n’auraient pas hésité à l’y attaquer pour essayer de le battre avant l’arrivée de l’armée du Meyn  ou, tout au moins, rejeter ses troupes en désordre sur les têtes de colonnes de cette armée : à défaut d’un grand effet matériel, ils eussent obtenu un grand effet moral.

Clausewitz , dans sa relation de la campagne de 1813, vou­lant expliquer pourquoi Blücher  et Wittgenstein  restèrent inactifs durant toute la seconde quinzaine d’avril, dit en substance : « Prendre l’offensive pour opérer au-delà de la Saale  contre le Prince Eugène  sans attendre la Garde  russe, c’eût été se placer dans une situation plus mau­vaise encore que celle où l’on se trouvait, uniquement pour satisfaire à un besoin d’action. Il est évident que nous n’aurions pas pû atteindre le Prince qui se serait mis en retraite à l’approche de nos corps d’armée ; en le poursui­vant, nous eussions été exposés à nous trouver pris entre Magdeburg  et des forces françaises d’un effectif très supérieur ».  

Mise en marche de l’armée du Meyn  vers la Saale

Les 28 et 29 mars, l’Empereur  donne des ordres pour qu’à partir du 18 avril, les 3ème et 6ème Corps de la Garde  soient échelon­nés sur leur route de marche vers Erfurt .

Le 3ème Corps marchant par Schweinfurt  et portant sa tête à Meiningen  et, si les circonstances le permettent, à Erfurt  et même à Weymar  ;

Le 6ème Corps marchant par Fulde  et avançant sa tête jusqu’à Eisenach , ou jusqu’à Gotha si le 3ème Corps occupe Er­furt  ;

La Garde  suivant le 6ème Corps ;

Les Divisions bavaroises et badoises assureront la garde des passages du Frankenwald , les Bavarois  à Bayreuth , avec une avant-garde à Münchberg pour observer les directions de Kof  et de Schleiz , et un détachement s’appuyant à Kronach  pour tenir la route de Schleiz à Bamberg  ; les Badois , à Coburg , avec une avant-garde à Grafenthal  pour observer le débouché de Saalfeld .

Le Corps d’Italie , à la date indiquée ci-dessus, 18, devra avoir ses deux Divisions de tête réunies à Bamberg , prêtes à mar­cher ensemble sur Saalfeld  dès le lendemain.

Le 9 avril, l’Empereur  reçoit la nouvelle que les coalisés se sont emparés de Dresde  et qu’ils portent leurs avant-gardes sur la Saale . Le lendemain ou le surlendemain, il apprend que le Prince Eugène , dont la démonstration sur la rive droite de l’Elbe  n’a eu qu’un succès relatif, va ramener ses troupes sur la rive gauche et prendre position derrière la basse Saale  et la Wipper .

Il écrit alors à ses lieutenants pour leur prescrire d’accélérer la marche de leurs colonnes. La lettre que nous repro­duisons ci-après et qu’il adresse, le 12 avril, au Général Bertrand , donne toute l’économie de son mouvement. 

Lettre du 12 avril au Général Bertrand

« Vous aurez reçu, le 12, les ordres que je vous ai expédiés le 8 pour porter votre Quartier général à Bamberg . Je suppose que le 14 et le 15, vous y aurez été [2] de votre personne avec vos 1ère et 4ème Divisions....

« Le Prince de la Moskowa vous aura fait connaître que mon intention est de refuser ma droite... faisant un mou­vement inverse de celui que j’ai fait dans ma campagne d’Iéna , de sorte que si l’ennemi pénètre sur Bayreuth , je puisse arriver avant lui sur Dresde  et le couper de la Prusse .

« Le duc d’Istrie , ayant sous ses ordres le duc de Raguse, 40 000 hommes d’infanterie et 10 000 de cavalerie, se porte sur Eisenach  où il sera arrivé du 18 au 20. Le prince de la Moskowa se porte également sur Erfurt  où il sera également arrivé le 20 ; il a sous ses ordres 60 000 hommes, y compris les alliés et quelques milliers de chevaux.... Je serai à Mayence  le 20.

Le prince de la Moskowa dirigera votre mouvement ; mais comme je suppose que votre cavalerie et vos deux Divisions seront à Bamberg  le 16, vous appuierez le mouvement du prince de la Moskowa en vous portant avec ses deux Divisions et votre cavalerie sur Coburg . Ce mouvement est le plus naturel parce qu’il est le plus court et que de Coburg, vous ne vous trouverez éloigné que de deux grandes journées de Meiningen , que de trois d’Erfurt  et de trois d’Iéna  et qu’ainsi, vous pourrez toujours manœuvrer vers la Saale . Ainsi donc, si les choses sont telles que le prince de la Mos­kowa se porte sur Erfurt, votre position sur Coburg vous placera sur sa droite et de là, vous pourrez vous porter, suivant les circonstances sur Iéna, sur Erfurt ou sur Meiningen. Ce qu’il est convenable de vous recommander, c’est de marcher serré, vos deux Divisions réunies, votre artillerie placée convena­blement, n’ayant pas de queue, bivouaquant tous les soirs dès que vous serez sorti de Bamberg.... L’ennemi est loin de se douter des forces considérables qui vont se porter sur la Saale . Si nous étions assez heureux pour que l’ennemi fit réellement un gros mouvement sur Bayreuth , il serait bientôt rappelé sur Dresde .

Vous pourrez, comme je vous l’ai mandé, diriger la ligne de vos 2ème et 3ème Divisions sur Würzburg . Au reste, je serai moi-même à Mayence  et je pourrai diriger leur marche selon les circonstances ».

Une autre raison de faire passer le Corps d’Italie  par Co­burg  et Saalfeld , c’est que la route Gotha-Erfurt -Weymar  est déjà très encombrée et que les ressources de cette région en moyens de subsistances seront en grande partie épuisées par les corps de l’armée du Meyn . On ne doit pas oublier que pendant les marches de rassemblement, nos troupes vivent entièrement sur la pays.

On peut considérer les forces françaises, pendant leur mouvement vers la Saale , comme divisées en trois groupes ou Armées.

L’armée de l’Elbe , 60 à 65 000 hommes, (non compris les 18 à 20 000 laissés avec le Maréchal Davout  sur le bas Elbe ) ; c’est une armée de couverture qui a pris position derrière le Wip­pe r afin de protéger indirectement les débouchés est du Thürin­genwal d.

L’armée du Meyn  proprement dite, formée des corps qui se sont organisés dans la vallée du Meyn , les 3ème et 6ème Corps, la Garde  et les Divisions badoises et wurtembergeoises, 105 à 110 000 hommes ; c’est l’armée principale avec laquelle marchera Napoléon  ; elle va se rassembler dans la région d’Erfurt .

Le Corps d’Italie , auquel il faut rattacher la Division bava­roise, environ 40 000 hommes ; à la date du 12 avril, il est formé en une longue colonne qui se dirige sur Coburg  par Bam­berg .

Dès que l’armée du Meyn  aura terminé son rassemble­ment près d’Erfurt , elle se portera droit sur Naumburg  ; l’armée de l’Elbe  et le corps d’Italie  appuieront sur elle en manœuvrant derrière la Saale .

Au début du mouvement, l’armée du Meyn  se trouvera séparée de l’armée de l’Elbe  par une très grande distance (80 km). Nous avons exposé précédemment comment ces deux armées manœuvraient, si contrairement aux prévisions, Blücher  et Witt­genstei n entreprenaient d’opérer au-delà de la Saale  sans attendre la Garde  russe, avec moins de 80 000 hommes par conséquent. Il est bien évident que si l’effectif total de nos deux armées n’était pas double ou presque double des forces adverses immédiate­ment disponibles, il serait imprudent de leur faire opérer leur jonction vers Naumburg , au contact même de l’ennemi.

Quant au corps d’Italie , nous avons vu les raisons qui ont poussé Napoléon  à le diriger de Bamberg  par Coburg  sur Saalfeld  et de là sur Naumburg  : il a à jouer un rôle de démonstration. Sa marche vers la Haute-Saale  a pour but d’attirer l’ennemi, de ce côté si possible, afin de faciliter la manœuvre enveloppante que projette l’Empereur .

Il y a de grandes précautions à prendre pour que ce corps ne soit pas compromis, si l’adversaire, donnant dans le piège qui lui est tendu, se porte en masse vers le Frankenwald .

Le corps d’Italie  suivra donc la direction Saalfeld -Naum­bur g, tant qu’il pourra le faire sans danger mais, au premier indice de péril, il appuiera vers le Nord-Ouest pour rallier l’armée du Meyn , laissant l’ennemi donner dans le vide s’il persiste dans son offensive. Depuis deux mois, Napoléon  fait étudier avec un soin extrême la viabilité de la région comprise entre Mayence  et la Saale , portant particulièrement son attention sur les chemins transversaux qui font communiquer entre elles les routes que suivront ses corps d’armée. Il s’est ainsi rendu compte que le corps d’Italie pourra effectuer son changement de direction, quel que soit le point où sera arrivée sa tête, lorsque ce mouvement deviendra nécessaire.

D’ailleurs, au cas où, pour une raison quelconque, le changement de direction ne pourrait s’effectuer en temps utile, le Général Bertrand  aura toujours la ressource de faire rétrograder sa tête de colonne pour concentrer ses troupes soit à Coburg , soit même plus en arrière si c’est nécessaire pour éviter l’étreinte de l’ennemi.

On le voit, ce qui fait la sécurité du Corps d’Italie , comme ce qui faisait la sécurité de l’armée de l’Elbe  dans le cas précédent, c’est la possibilité de se soustraire aux attaques d’un ennemi supé­rieur en nombre par un mouvement rétrograde, prévu et par conséquent, préparé.

Beaucoup d’officiers ne veulent pas entendre parler des mouvements rétrogrades, sous prétexte qu’ils démoralisent les troupes, qui ne font aucune différence entre un mouvement de ce genre et une retraite pure et simple.

Pourtant, les corps de démonstration, les corps d’avant-garde, etc, à moins d’agir avec une timidité presque toujours in­compatible avec la mission dont ils sont chargés, seront souvent entraînés à se placer dans une situation périlleuse dont ils ne pourront sortir que par un mouvement rétrograde.

Il importe donc, d’une part, de propager cette idée qu’un tel mouvement est une manœuvre qui n’implique nullement un aveu de faiblesse et d’autre part, d’étudier les procédés tactiques spéciaux que comporte ce genre de manœuvre.

Quand l’armée du Meyn  et le Corps d’Italie  auront atteint la Saale , cette rivière se trouvera bordée par nos troupes surtout son développement de Saalfeld  à son confluent dans l’Elbe  : Na­poléo n donnera les ordres les plus formels pour que tous les pas­sages soient gardés d’une façon permanente.

Cette rivière sera alors, selon l’expression même de l’Empereur « comme un rideau tendu entre l’armée française et l’ennemi ». A défaut d’une cavalerie assez nombreuse pour tenir à distance celle des alliés, il utilisera un obstacle naturel continu pour se mé­nager une zone où il puisse faire mouvoir ses corps d’armée rela­tivement en secret et préparer sa manoeuvre débordante par Leipzig  en s’assurant le bénéfice de la surprise.

Le mérite des dispositions prises par Napoléon  résulte de ce qu’elles réalisent le rassemblement de toutes nos forces, sur la Saale , à portée du point sensible de l’ennemi, dans des conditions de sécurité complètes et aussi dans le minimum de temps, ce qui est essentiel car les circonstances sont pressantes ; dès le début des opérations, nos armées seront en situation d’infliger aux alliés une défaite désastreuse pour peu que ceux-ci commettent la moindre imprudence.

Le commandement jusqu’à l’arrivée de l’Empereur  avait été réglé de la manière suivante :

Lettre du 10 avril au Maréchal Ney

« Le duc d’Istrie  commandera au duc de Raguse comme plus ancien et lui-même sera sous vos ordres pour la même raison. Le duc d’Istrie  n’a d’ordre que de prendre position à Eisenach  ; si je ne suis pas arrivé, c’est de vous qu’il recevra l’initiative de se porter sur Gotha si vous vous portez sur Erfurt .... Dans les cas imprévus, vous commanderez aussi au Général Ber­trand ... ».

En définitive, Napoléon  ne veut pas se dessaisir du com­mandement ; les pouvoirs qu’il accorde au Maréchal Ney  sont illusoires ; jusqu’à son arrivée, l’armée sera privée de toute direc­tion supérieure ce qui est d’autant plus grave que, fidèle à son système ordinaire, il ne rejoindra ses troupes que très tard.

Il n’est donc pas étonnant que nos premières opérations aient présenté, dans le détail, un certain décousu, bien que l’ennemi n’ait rien fait pour les troubler. 

Mouvements du 12 au 24 avril

Armée du Meyn  – Le 3ème Corps rompt par brigades, le 15 avril et, marchant par Gotha et Erfurt , se porte sur Weymar  où sa tête, 1ère brigade de la Division Souham  (6 000 fantassins, 1 000 chevaux et 16 canons) arrive le 18 ; à cette date, le corps d’armée s’échelonne en arrière jusqu’à Schweinfurt  ; il mettra sept jours, du 18 au 24, pour se rassembler sur sa brigade de tête et prendre position à hauteur de Weymar, sa droite bordant l’Ilm . On avouera qu’il eût été prudent de reformer au moins les Divisions avant de leur faire repasser Erfurt.

Le 6ème Corps et la Garde , se suivant dans cet ordre, se mettent en marche par brigades, le 12 avril, et se portent par Fulde , Hacha  et Eisenach  sur Gotha : le 16, la tête de la colonne, (1ère brigade de la Division Compans  du 6ème Corps) débouche d’Eisenach pour gagner Gotha, mais elle est obligée de s’arrêter en arrière de cette ville pour laisser défiler le 3ème Corps [3]. Du 15 au 21, la colonne serre lentement sur sa tête ; la Garde , doublant le 6ème Corps, se porte sur Gotha ; le 6ème Corps s’établit entre cette ville et Eisenach avec un détachement à Langensalza comme nous le dirons plus loin.

Le Corps d’Italie , dont les fractions s’échelonnent sur une profondeur de douze étapes, marche par Auspach  et Nurem­berg vers Bamberg  ; le 16, sa tête arrive à Bamberg où elle s’arrête, poussant sur Coburg  une avant-garde destinée à relever les Divisions Marchand  (badoise) ; les deux premières divisions (Division Morand  et Division italienne du Général Peyri ) se ré­unissent à Bamberg, du 16 au 19 inclus ; le 20, elles partent pour Coburg où elles arrivent le 21. Là, le Général Bertrand  les arrête parce qu’il ne juge pas prudent de continuer sur Saalfeld  tant que le 3ème Corps n’aura pas dépassé Weymar  ; il se contente d’envoyer une avant-garde à Grafenthal , pour tenir la tête du dé­filé qui conduit à Saalfeld.

L’attitude louche du Général Raglowitch , commandant la Division bavaroise, avait déterminé le Général Bertrand  à agir avec la plus extrême circonspection ; Raglowitch , contrairement aux ordres de l’Empereur  qui lui prescrivaient de concentrer sa Division sur les hauteurs d’Ebersdorf  pour surveiller de près les débouchés de Hof et de Schleiz , avait retiré les détachements qui étaient sur la Saale  et commencé à réunir ses troupes à Bayreuth . Le 16, quand le Général Bertrand  lui demanda des explications à ce sujet, il dit qu’il se conformait aux instructions du roi de Ba­vière  qui lui avait ordonné de ne pas dépasser la frontière saxonne. Cependant, sur les instances de Bertrand , il consentit à laisser une avant-garde à Münchberg. L’incident ne manquait pas de gravité car il révélait l’hésitation du roi de Bavière  à rester fi­dèle à la cause française ; ce fut seulement le 22 que ce souverain se décida à prescrire au Général Raglowitch  de se mettre, avec ses troupes, à la disposition du Général Bertrand .

La Division badoise du Général Marchand  quitte Co­burg  le 17 (nous avons dit plus haut qu’elle est remplacée par l’avant-garde du Corps d’Italie ) et se porte sur Thémar , d’où elle part le 21, pour se diriger sur Ilmenau  afin d’assurer la liaison entre le 3ème Corps et le Corps d’Italie.

La Division wurtembergeoise quitte Mergentheim  le 19 ; elle marche par Würzburg  et Schweinfurt  sur Hildburghau­se n.

Armée de l’Elbe  – Depuis le 11, ainsi que nous l’avons dit précédemment, l’armée de l’Elbe  était en position à Aschersle­ben .

Le 21, elle fit un léger mouvement en appuyant un peu sur sa droite afin d’occuper Leinbach et d’être à portée de sur­veiller Eisleben  : le Quartier général se transporta à Hoym .

Une Division westphalienne, Général Hammerstein , qui s’organisait à Heiligenstadt , fit occuper en avant d’elle Mulhausen  et Nordhausen  : elle était chargée d’assurer la liaison entre l’armée de l’Elbe  et l’armée du        Meyn .

Depuis le 10 avril, la cavalerie légère ennemie bordait la Saale  sur tout son développement, poussant de nombreux partis à l’Ouest de la rivière. Un fort détachement (2 000 hommes envi­ron), qui était posté à Eisleben , se tenait en contact avec l'armée de l’Elbe  ; d’autres détachements de force variable battaient l’estrade vers Nordhausen , Mulhausen , Gotha, Coburg  et Bayreuth , semant partout l’alarme et le désordre.

Le 12, le major Blücher  (fils du Général), avec 200 cava­liers prussiens, s’était présenté devant Weymar  ; un bataillon formé des contingents des maisons ducales de Saxe , qui se trou­vait dans cette ville, avait immédiatement fait défection.

Le 17, un autre officier prussien, le major Helwig , avec un escadron de 150 hommes, tomba à l’improviste près de Langen­salza, sur l’avant-garde de la Division Rechberg  (2 000 hommes, dont 1 500 fantassins et 300 cavaliers) qui se dirigeait sur Erfurt  ; à la faveur de la panique provoquée par la surprise, les Prussiens  enlevèrent une centaine d’hommes et deu canons. Le lendemain, le 18, le même escadron dispersait près de Wanfried  (sur la route de Cassel ) un régiment de cavalerie westphalienne de la Division Hammerstein .

Ce dernier, qui avait pourtant 4 à 5 000 hommes à Heili­genstadt , prit peur et envoya au roi Jérôme des rapports où il était question « d’un corps ennemi de toutes armes comprenant plusieurs milliers d’hommes et qui était en train de marcher sur Cassel  ».

Le 21, la Division Compans  du 6ème Corps et 500 chevaux de la Garde , commandés par le Général Lefebvre-Desnouettes , se portèrent d’Eisenach  et de Gotha sur Langensalza, menaçant de couper la retraite aux détachements adverses qui s’aventureraient sur Cassel . CE mouvement détermina les partisans ennemis à se replier vers l’Est tout en continuant à surveiller de près la marche des colonnes françaises.

Ces incidents, grossis par la rumeur publique, causèrent une certaine émotion au Quartier général du Maréchal Ney , à Erfurt , où l’on était assez mal informé.

Le 19, au soir, sur de faux renseignements, le Maréchal se figura que les coalisés marchaient en force sur Naumburg  et Iéna  ; dans la nuit même, il envoya des ordres pour accélérer la marche des troupes en arrière. Mieux renseigné le lendemain ma­tin, il donna aussitôt contrordre. Une lettre écrite à ce sujet par le Maréchal Bessières  au major général permet d’entrevoir quel désar­roi régnait alors dans le haut commandement.

« Je dois vous dire franchement que si le mouvement de l’ennemi eût été véritablement prononcé sur Naumburg  et Iéna , comme me l’a écrit cette nuit le prince de la Moskowa, nous n’aurions pas été en mesure, ni lui non plus ».

Fort heureusement, l’ennemi, rendu circonspect par la faiblesse de ses moyens, demeura dans l’inaction.

Le 15, Napoléon  apprit que le Quartier général des alliés et de la Garde  russe avait quitté Kalisch  le 7 avril pour se rendre à Dresde  ; il partit de Paris  le 16 et arriva à Mayence  le 17.

Ne jugeant pas les circonstances trop pressantes, il resta à Mayence  jusqu’au 25, occupé à résoudre les mille difficultés de détails qu’avait soulevées la mise sur pied de sa nouvelle armée.

Quelques modifications furent apportées à l’organisation de celle-ci :

Le Corps d’Italie  fut dédoublé : la Division Morand  et la Division italienne Peyri  formèrent, avec la Division wurtember­geoise Franquemont , le 4ème Corps d’armée dont le Général Ber­trand  eut le commandement ; les Divisions Pacthod  et Laurencez  constituèrent avec la Division bavaroise Raglowitch  le 12ème Corps à la tête duquel fut placé le Maréchal Oudinot  ;

La Division badoise Marchand  fut attribuée au 3ème Corps.

En annonçant ces dispositions au Maréchal Ney , l’Empereur  eut soin de lui faire remarquer que son corps d’armée était le seul qui comptât cinq divisions.

Situation des forces françaises qui marchent vers la Saale  le 25 avril [4]

 

Bons

Eons

Bies

Eff [5]

Armée du Meyn

 

 

 

140 000

3ème Corps Maréchal Ney

8ème Don Gal Souham

9ème Don Gal Brennier

10ème Don Gal Girard

11ème Don Gal Ricard

39ème Don badoisse-hessi-ne Gal Marchand

 

16

15

14

14

10

 

}4

 

}10

1

45 000

6ème Corps Maréchal Marmont

20ème Don Gal Compans  

21ème Don Gal Bonnet

22ème Don Gal Friederichs

23ème (pour mém., non formée)

 

12

13

14

 

}1 [6]

 

 

}8

25 000

4ème Corps Général Bertrand

12ème Don Gal Morand

15ème Don italienne (Gal Peyri )

38ème Don wurtembergeois

Gal Franquemont

 

13

13

8 (?)

 

}11

4

 

}7

2

30 000

12ème Corps Maréchal Oudinot

13ème Don Gal Pacthod

14ème Don Gal Laurencez

29ème Don bavaroise

Gal Raglowitch

 

12

15

10

 

 

 

3

 

}3

2

25 000

La Garde

Division Dumonstier

Cavalerie

 

16

 

 

?

 

}7

 

11 000

4 000

 

           

 

Bons

Eons

Bies

Eff 

Armée de l’Elbe

 

 

 

62 000

11ème Corps Mal Mac Donald

31ème Don Gal Gérard

35ème Don Gal Fressinet

36ème Don Gal Charpentier

 

7 ou 8

12

11

}2

}7

22 000

5ème Corps Général Lauriston

16ème Don Gal Maisons  [7]

17ème Don Gal Puthod  [8]

18ème Don Gal Lagrange  

19ème Don Gal Rochambeau

 

8

 

10

12

 

 

}10

22 000

Don Roguet  (Sardes)

6

2

3

3 500

32ème Division Gal Durutte  [9]

7

 

 

4 500

4ème Don Maréchal Victor  

10

1

 

6 000

1ère Division (pour mémoire, sur le bas Elbe  et à Magdeburg )

1er Corps de cavalerie Gal Latour-Maubourg

 

 

1

4 000

2ème Corps de cavalerie Gal Sébastiani  (pour mémoire, sur le bas Elbe )

Don westphalienne Gal Hammerstein  (pour mém., n’est pas encore prête)

                                                                                                                               

Total général

 

 

 

202 000

 

Le 24 avril, au soir, les mouvement préparatoires sont terminés.

L’armée du Meyn  a son corps de tête, le 3ème, en position à hauteur de Weymar , la Garde  et le 6ème Corps s’échelonnent en arrière jusqu’à Eisenach .

L’armée de l’Elbe  est toujours dans sa position d’Hoym  ;

Le Corps d’Italie  a ses deux Divisions de tête réunies à Co­burg  et prêtes à se porter sur Saalfeld  ; les deux autres Divi­sions serrent sur Nuremberg.

Il devient certain que le rassemblement de l’ensemble de nos forces s’achèvera sur la Saale  sans avoir été gêné par l’ennemi.

L’Empereur , dès le 22, a expédié de Mayence  de nou­veaux ordres pour que la marche en avant continue le 25.

L’armée du Meyn  se portera sur Iéna  et Naumburg , l’armée de l’Elbe  remontera la Saale  et viendra occuper Halle  et Merseburg  ; enfin, le Corps d’Italie , si les circonstances le permet­tent, marchera par Saalfeld  sur Iéna en remontant la Saale  par la rive gauche.

Ordre adressé par le Major Général au Prince Eugène .

« Mayence , le 22 avril,

 « L’Empereur  est encore aujourd’hui à Mayence . Le Corps du Prince de la Moskowa ne pouvant être entièrement réuni que le 24, il est nécessaire que vous occupiez Querfurt  afin que les communications soient directes entre vous et le Prince, qui va faire occuper les hauteurs de Naum­bur g.

« Détruisez le pont que l’ennemi avait, sur la Saale , près de Wettin . Occupez Halle  et Merseburg  comme têtes de pont et mettez ces places à l’abri des Cosaques en palissadant les portes. Occupez d’abord Halle et après Mer­sebur g.

« L’intention de l’Empereur  est de garder toute la Saale  afin d’empêcher l’ennemi de détacher aucun parti sur la rive gauche de cette rivière.

Vous devez donc être très alerte pour marcher sur l’ennemi s’il vou­lait prendre l’offensive par Iéna  et Naumburg . »

Concentration sur Naumburg  de l’armée du Meyn  et de l’armée de l’Elbe

L’Empereur , le 25 au soir, quitte Mayence  et le 25, arrive à Erfurt  dans l’après-midi. Son premier soin est de s’occuper de la question des subsistances qui va probablement soulever de gros­ses difficultés par suite de la concentration de toutes nos forces sur Naumburg .

Les Corps d’armée ont dû se mettre en route avec 12 à 14 jours de pain, biscuit ou farine, 4 jours de pain sur le sac des hommes et 8 à 10 jours de biscuit ou de farine sur les caissons du train ; la Garde  a même une réserve de 10 jours de farine de plus que transporte un convoi de voitures de réquisition. Jusqu’au 25, les troupes ont vécu sur le pays mais, à partir de cette date, elles sont trop concentrées pour continuer à user de ce mode de sub­sistance ; l’Empereur  ordonne donc de constituer à Erfurt  des magasins destinés à assurer les ravitaillements de l’armée. [10]

Lettre au Maréchal Duroc  :

Erfurt , le 25 au soir.

« Réunissez cette nuit l’Intendant et deux ou trois des principaux membres de l’administration du pays ainsi que le commissaire des guerres et avisez aux moyens à prendre pour constituer à Erfurt  des approvisionne­ments. Il faut, sous quatre jours, 200 000 rations de pain à livrer à raison de 50 000 par jour ; il faut se procurer, en outre, le plus tôt possible, deux millions de rations de farine, autant d’eau-de-vie, autant de viande sur pied, deux millions de rations d’avoine, etc... ; pour obtenir plus vite les denrées, on les payera comptant. »

Des ordres antérieurs avaient prescrit d’organiser à Erfurt , une manutention de 24 jours, des hôpitaux pour 4 000 malades.

La route de l’armée est prise de Mayence  par Fulde , Eise­nach , Gotha et Erfurt  ; Erfurt jouant le rôle de gîte principal d’étapes. Dès que les 4ème et 12ème Corps auront dépassé Saalfeld , on abandonnera la route de Nuremberg, Coburg  ; les communi-ca­tions de ces corps avec Augsburg  se feront par Würzburg  et Fulde.

Le Maréchal Augereau , dont le Quartier général est à Mayence , a le commandement de tout le territoire que traverse la route de l’armée jusqu’à Gotha ; le Général Doucet, commandant la place d’Erfurt , commandera dans toute la région qui s’étend de Gotha à l’armée.

A partir du 26, l’Empereur  est au milieu de ses corps d’armée ; il leur donne jour par jour des ordres, presque tous re­produits soit dans sa Correspondance, soit dans le Livre d’ordres de Berthier , dont il existe une copie aux archives du Ministère de la Guerre.

On trouvera aux appendices un tableau qui fait connaître le détail des mouvements exécutés par les diverses factions de l’armée française jusqu’au 30 avril, c’est-à-dire jusqu’au moment où elle débouche sur la rive droite de la Saale  pour marcher sur Leipzig .

Quand on rapproche les indications de ce tableau des or­dres de l’Empereur , on constate que pour tous les corps de l’armée du Meyn , il y a concordance complète entre les prescrip­tions des ordres et les mouvements exécutés ; mais pour l’armée de l’Elbe  et le corps d’Italie , l’exécution est en retard de vingt-quatre et même parfois de quarante-huit heures.

En ce qui concerne l’armée de l’Elbe , le retard provient, d’une part, de ce que, sans qu’on sache pourquoi, elle a com­mencé son mouvement le 26 au lieu du 25 et d’autre part, de ce que le Prince Eugène , poussant la circonspection au-delà de ce qu’exigeait la prudence, a fait marcher ses corps d’armée lente­ment si bien qu’ils ont mis cinq jours pour franchir les 55 km qui séparent Meyn  de Merseburg .

Pour le corps d’Italie  (4ème et 12ème Corps), la lenteur de son mouvement provient des difficultés de marche qu’il a eu à surmonter de Coburg  à Saalfeld  ; le chemin de montagne qu’il a suivi était si mal entretenu que, sur plusieurs points du parcours entre Sonnenberg  et Grafenthal , l’artillerie n’a pu passer qu’en doublant les attelages.

Nous résumerons en quelques mots les faits saillants de la période du 26 au 30.

26 – La Division Souham , qui marche en tête du 3ème Corps, s’empara de Naumburg  sans coup férir ; le 4ème corps avance sa tête jusqu’à Rudolstadt, l’armée de l’Elbe  se poste d’Hoym  à Mansfeld . L’ennemi brûle son pont de Stettin .

27 – L’armée du Meyn  serre sur Naumburg , le 4ème Corps sur Rudolstadt ; l’armée de l’Elbe  avance de Mansfeld  à Eisleben .

28 – Le Quartier général de l’Empereur  est transféré d’Erfurt  à Echartsberg ; le 3ème Corps se masse à Naumburg , la Garde  et le 6ème Corps à Ouerstadt  ; la 1ère Division du 4ème Corps oc­cupe Iéna  ; la tête du 12ème arrive à Coburg  ; l’armée de l’Elbe  marque un temps d’arrêt pendant que la Division Maisons  du 5ème Corps essaye en vain de s’emparer de Halle , dont l’ennemi brûle le pont.

29 – La Division Souham  s’empare de Weissenfels , dont elle chasse le détachement de Landskoï  ; le 3ème Corps serre sur la Division Souham  ; le Quartier général et la Garde  se placent à Naumburg , le 6ème Corps à Kösen  ; le 4ème Corps serre sur Iéna  ; le 12ème porte son avant-garde sur Saalfeld  ; l’armée de l’Elbe  enlève Merseburg .

30 – Le Quartier général de l’Empereur  et la Garde  rejoignent le 3ème Corps Weissenfels , le 6ème Corps occupe Naumburg  ; le 4ème Corps occupe Dornburg  et Iéna  ; le 12ème débouche sur Saal­fel d ; l’armée de l’Elbe  serre sur Merseburg .

En étudiant le détail des mouvements au moyen du ta­bleau, on remarquera qu’à partir du 26, les passages de la Saale  entre             Saalfeld  et Naumburg  d’une part, et Bernburg  et Wettin  de l’autre, ne cessent pas d’être gardés, toute fraction qui occupe l’un de ces passages ne quittant son poste qu’après l’arrivée de la fraction appelée à la relever ; les partisans ennemis, qui ne peu­vent plus franchir la rivière que sur les deux ponts de Merseburg  et de la Halle , n’osent pas s’aventurer au loin. A partir du 29, Mer­sebur g et Halle étant à leur tour occupées par nos troupes, plus un seul détachement ennemi ne pénètre sur la rive gauche de la Saale  : « Tous les mouvements des corps français s’exécutent derrière cette rivière comme derrière un rideau ».

Les Français  débouchent au-delà de la Saale  – 1er mai

Le 30 avril au soir, l’armée française occupe les emplace­ments suivants :

Armée du Meyn

Quartier général de l’Empereur  à Weissenfels

 

La Garde

Division Vieille Garde

Cavalerie

Division Jeune Garde

}à Weissenfels

à Naumburg

 

3ème Corps

QG et 4 Dons

Division Marchand

en position à l’est de Weissenfels

à Stoessen

 

6ème Corps

QG et 2 Dons

Don Friedrich

à Naumburg

à Kösen

 

4ème Corps

QG Don Morand

Don italienne Peyri

Don wurtembergeoise Franquemont

à Dornburg  avec 3 bat. à Camburg

à Iéna

à Burgau , Kola  et Rudolstadt

 

12ème Corps

 

s’échelonne entre Saalfeld  et Coburg

 

Armée de l’Elbe

 

Quartier général

Division Roguet

}à Merseburg

1er Corps de cavalerie

11ème Corps

en position à une lieue à l’est de Merseburg

5ème Corps

3 Divisions

en arrière de Merseburg , détachant un Rgt, 4 bat. à Halle

32ème Don Général Durutte

à Schafstadt

4ème Don, Maréchal Victor  

Quartier général

10 bataillons

 

à Bernburg  

en cordon le long de la Saale , de Barby  à Wettin

Division westphalienne

se rassemble à Sandershausen

La cavalerie légère ennemie est partout en contact avec nos avant-postes ; le service des renseignements a fait connaître qu’il y avait de gros corps ennemis constitués en toutes armes à Dessau , à Leipzig , à Altenburg  et Zwickau .

Le rassemblement des troupes françaises n’est pas com­plètement terminé ; la Division wurtembergeoise et tout le 12ème Corps ont besoin de deux jours au moins pour serrer avec le gros de l’armée.

A première vue, il semble que la prudence impose un temps d’arrêt d’autant plus que l’effectif de l’armée de l’Elbe  est très inférieur aux prévisions de l’Empereur , car en raison des déta­chements laissés mal à propos sur le bas Elbe  avec Davout , cette armée ne compte que 60 000 hommes au lieu de 80 000.

Napoléon  n’a que des renseignements assez vagues sur les coalisés. Conformément à son habitude invétérée, évaluant les forces de ses adversaires plutôt au-dessous qu’au-dessus de la réalité, il estime qu’ils ont sur la rive gauche de l’Elbe  beaucoup moins de cent mille hommes. Il voit leurs corps dispersés depuis Dessau  jusqu’à Zwickau , la masse principale se tenant entre Leip­zi g et Altenburg . En définitive, les coalisés sont placés à peu près comme il avait désiré qu’ils le fussent.

Abstraction faite de la Division wurtembergeoise et du 12ème Corps et aussi de la Division Durutte , qui est chargée de garder Merseburg  que l’on a mis en état de défense pour servir de tête de pont sur la Saale  et d’un régiment (4 bataillons) du 5ème Corps affecté à la garde de Halle , l’Empereur  dispose encore au moins de 150 000 combattants tous présents sous les armes, 135 000 fantassins, 10 000 cavaliers, 400 canons : avec Napoléon  pour chef, c’est assez pour assurer la victoire sur une armée d’un effectif inférieur de près de moitié, composée, il est vrai, de très bonnes troupes mais qui n’est que médiocrement conduite ; on pense bien, en effet, que l’Empereur  spécule sur la faiblesse du commandement supérieur chez ses adversaires, dont le généralis­sime est un homme d’une valeur plus ou moins contestée, subis­sant l’influence de l’entourage des monarques alliés et obligé, par suite, de mettre à exécution un plan qui est une sorte de com­promis entre ses idées personnelles et celles des généraux formant les Etats-Majors de l’Empereur  Alexandre  et du roi Frédéric Guil­laume .

Napoléon  a besoin de remporter, à bref délai, une victoire décisive, qui lui rende tout son prestige de général invincible et lui ramène l’opinion de l’Autriche  et des Etats de la Confédération du Rhin . On comprend qu’il ne redoute rien tant que de voir ses adversaires se dérober à ses coups en se retirant derrière l’Elbe  avant qu’il ait pu les atteindre.

En admettent que jusqu’ici, l’ennemi ne se soit pas rendu compte de la grande supériorité numérique de l’armée française et qu’il n’ait pas discerné les intentions de l’Empereur , il est peu probable qu’il persiste longtemps encore dans son erreur ;

Quand les quatre Divisions, qui se trouvent sur la Haute-Saale , auront serré sur Naumburg , il ne pourra plus s’y mépren­dre ; or, le but de l’Empereur  étant de déborder la droite du gros de l’armée adverse, afin de la contraindre à une bataille à front renversé, sa manœuvre n’a chance d’aboutir que si l’ennemi ne s’en aperçoit que trop tard.

Dès l’instant où il dispose de forces suffisantes pour être certain que le résultat de la bataille lui sera favorable, l’Empereur  doit agir sans retard et exploiter les deux principaux facteurs du succès, la rapidité et la surprise ; il ne doit donc pas hésiter à se passer des quatre Divisions qui sont sur la Haute-Saale  et qui contribuent, dans une large mesure, à la réussite de sa manœuvre en attirant de ce côté l’attention de l’ennemi.

Telles sont, croyons-nous, les raisons qui déterminent Napoléon  à déboucher au-delà de la Saale , le 1er mai pour mar­cher par Lutzen  sur Leipzig . D’ailleurs, l’armée française ne peut rester collée à la Saale  ; il faut qu’elle gagne du terrain au-delà de la rivière afin de se ménager l’espace qui lui est nécessaire pour manœuvrer.

La veille, au soir, des ordres ont été donnés pour réorga­niser la Garde  par la fusion de la Division Roguet  et de la Divi­sion Dumonstier  ; tout ce qui appartient à la Vieille Garde  rallie la Division Roguet  (3 bataillons, 3 000 hommes) et tout ce qui ap­partient à la Jeune Garde  rallie la Division Dumonstier  (16 batail­lons en 3 brigades) ; cinq bataillons de la Division Durutte , qui ont marché avec le 6ème Corps depuis Mayence , rejoignent cette Division dont l’effectif est ainsi porté de 1 000 à 4 500 hommes.

Pour la journée du 1er mai, il est ordonné :

-           A l’armée de l’Elbe , de se porter en avant de Merseburg  jusqu’à hauteur de Schladebach  ; Merseburg doit être mis en état de défense « afin de pouvoir être facilement défendue en cas de retraite » ; le Parc, le Quartier général administra­tif viendront s’établir dans cette ville où seront organisés des hôpitaux pour 4 000 malades ;

-           Au 3ème Corps, renforcé de la cavalerie de la Garde , de débou­cher de Weissenfels  pour se porter sur Lutzen  ;

-           Au 6ème Corps d’appuyer le mouvement du 3ème avec deux de ses Divisions, le 3ème restant à Naumburg .

Dans cette journée, nous n’avions pas à craindre une atta­que du gros des forces adverses, mais nous pouvions être assaillis par la nombreuse cavalerie des alliés à laquelle la plaine de Lutzen  offrait un terrain d’action particulièrement favorable. Obligés de nous avancer dans cette plaine et ne disposant que d’une cavalerie très inférieure à celle de l’adversaire, nous avions à prendre de grandes précautions pour éviter une surprise très dangereuse avec des troupes de nouvelles formation. Pendant cette journée du 1er et aussi pendant celle des 2 et 3 mai, nos corps d’armée marchent en masse de guerre à travers champs, dans des formations analo­gues à celles que nous indiquerons plus loin pour le 3ème Corps. Dans ces conditions, la marche est très fatigante et, de plus, très lente car, au moindre obstacle, il faut quitter la formation pour la reprendre au-delà.

Le 3ème Corps d’armée se met en marche à 11 h du matin, couvert par une avant-garde comprenant la brigade de cavalerie, 2 bataillons, et une demie batterie légère ; le gros, qui suit à une demi-lieue est formé en autant de lignes qu’il compte de briga­des ; dans chaque brigades, les régiments en colonne à demi-dis­tance par division [11] afin de pouvoir former rapidement les carrés par régiment ; l’artillerie entre les régiments des brigades de tête de chaque division.

La cavalerie du corps de Wittzengerode, qui était en ob­servation devant Weissenfels , refoulée par le 3ème Corps, se replie lestement derrière le Rippach  pour essayer de nous en disputer le passage.

Après avoir perdu quelque temps pour franchir le ruisseau (plutôt du fait du terrain que de celui de l’ennemi), le 3ème Corps débouche au-delà et s’avance à travers la plaine.

Les Divisions Souham  et Girard , qui tiennent la tête, ont à repousser plusieurs charges de la cavalerie russe. Celle-ci, voyant l’inutilité de ses efforts, se retire dans la direction de Pegau .

Nos pertes se réduisaient à quelques tués ou blessés ; malheureusement, parmi les morts, se trouvait le Maréchal Bes­sières , tué raide par un boulet au passage de Rippach .

L’attitude de nos soldats avait été très ferme : « tous ces jeu­nes gens sont gens sont des héros, écrivit le Maréchal Ney  à l’Empereur , le soir même ; je ferai avec eux tout ce que vous voudrez ». Cet excès d’éloges à propos d’un combat sans importance démontre que nos géné­raux avaient quelque appréhension au sujet de la manière dont leurs nouvelles troupes se comporteraient au feu.

Les autres corps s’étaient conformés strictement aux pres­criptions de l’Empereur .

 

Situation de l’armée française le 1er mai au soir

Armée de l’Elbe

-           L’Empereur  est à Lutzen

-           11ème Corps : Quesitz  et Markranstaedt

-           5ème Corps : en arrière de Punthersdorf  (un rgt détaché à Halle )

-           1er Corps de cavalerie : entre Schladebach  et Oetzsch

-           32ème Division Durutte  à Merseburg

Armée du Meyn

-           Cavalerie de la Garde  à Lutzen

-           Division Vieille Garde  à Weissenfels

-           Division Jeune Garde  à Weissenfels

3ème Corps

-           Quartier général et Division Souham  occupant les quatre villages de Kaja , Ralsna , Klein et Gross-Görschen

-           Division Girard  : Starsiedel

-           Divisions Brennier  et Ricard  : près de Lutzen  ( ?)

-           Division Marchand  : Lutzen

6ème Corps

-           Quartier général : près de Rippach

-           Division Bonnet  : sur les hauteurs à l’est de Rippach . Déta­chement de 2 bataillons à Mellschütz

-           Division Compans  : près de Lösau  (à l’Ouest du Rippach )

-           Division Friederichs  à Naumburg

4ème Corps

-           Quartier général : Stoessen

-           Division Morand  : Stoessen  avec avant-garde à Pretzsch

-           Division italienne Peyri  : Gross-Gesterwitz

-           Division wurtembergeoise à Iéna

12ème Corps 

-           la tête à Kahla , la queue en arrière de Saalfeld .

Les renseignements recueillis sur l’ennemi sont les mêmes que la veille.

Le 1er mai, au soir, l’armée française est divisée en deux groupes :

-           le 12ème Corps et la Division wurtembergeoise, qui sont en train de serrer sur Naumburg , forment un corps de démons­tration, dont la présence sur la Haute-Saale  déterminera l’ennemi (on l’espère, du moins) à maintenir le gros de ses forces au sud de Leipzig  ;

-           le reste de l’armée, qui forme la masse de manœuvres, concen­tré entre Markranstaedt  et Stoessen , dans un rectangle dont le front est de 30 km et la profondeur de 15, est prêt à livrer bataille de quelque côté que débouche l’ennemi, par Leipzig , par Pegau  ou par Zeitz .

Bataille de Lutzen

Dans la nuit du 1er au 2 mai, l’Empereur  apprend que les corps ennemis qui se trouvaient à Leipzig  sont descendus sur Zwickau  : il en conclut que l’armée alliée est en train de se concentrer sur ce dernier point, peut-être dans l’intention de l’attaquer sur la rive droite de l’Elster .

Cette attaque ne semble pas très vraisemblable car en la tentant, les coalisés se mettront d’eux-mêmes dans une situation encore plus défavorable que celle ou Napoléon  s’efforce de les placer.

Néanmoins, l’Empereur  désire tellement que cette attaque se produise qu’il en vient à la croire probable ; sa conviction à ce sujet s’appuie sur la connaissance du caractère de Wittgenstein .

« Wittgenstein , écrivait-il quelques jours avant au Prince Eugène , est d’un tempérament hardi ; en débouchant avec de fortes masses, on pourrait lui infliger de grosses pertes ».

Il va sans dire que Napoléon  ne tiendra pas ses troupes immobilisées dans l’attente de l’attaque qui n’est rien moins que certaine ; il ne doit pas perdre de vue le plan qu’il a formé de dé­boucher en masse par Leipzig  pour déborder les coalisés sur leur droite. Tout en jouant très serré afin d’être prêt à mettre à profit la témérité de l’ennemi si celui-ci l’attaque, il va étendre sa gauche vers l’Elster  pour mettre la main sur Leipzig dont la possession lui importe à tant de titre et en même temps, il fera serrer les corps de sa droite sur son centre de manière à dérober de plus en plus son aile droite.

Le centre restera immobile à Kaja  et à Lutzen , face à Pe­ga u et à Zwenckau  qui sont les débouchés dangereux ; il servira de pivot à toute la manœuvre.

Dans la dernière partie de la journée, si l’attaque ne s’est pas produite, l’Empereur  achèvera de masser sa gauche à Leipzig  et portera une partie des corps de son centre vers l’Elster , afin de s’emparer des passages de Pegau  et de Zwenckau , qui lui sont nécessaires pour sa manœuvre du lendemain.

En raison de leur importance, nous reproduisons presque in extenso les ordres donnés par l’Empereur  pour la journée du 2 mai [12].

L’Empereur  au Maréchal Mortier . Lutzen , 1er mai à (?) heures du soir.

« Partez demain à 5 heures du matin avec la Division du Général Roguet , la Division Dumonstier , toute l’artillerie et tout ce qui appartient à la Garde , afin d’arriver de bonne heure à Lutzen  ».

Au Maréchal Marmont . Lutzen , 1er mai à (?) heures du soir.

« Votre Quartier général, comme je vous l’ai mandé, sera ce soir au ravin, sur la route entre Weissenfels  et Lutzen . Réunissez-y tout votre corps d’armée. Faites partir la Division qui est à Naumburg  à cinq heures du matin pour rejoindre. Placez des troupes à la tête du défilé. Renvoyez les bataillons du Général Marchand  qui avaient été mis là en position. Faites vous éclairer sur la route de Pegau . Le Quartier général est à Lutzen où s’est faite notre jonction avec le vice-roi, qui occupe Markranstaedt . L’ennemi s’est retiré sur Zwenckau  et Pegau ».

Au Maréchal Oudinot

« Portez-vous sur Naumburg  ; faites moi connaître quand vous y se­rez ».

Au Général Bertrand

« Partez demain à 6 heures du matin pour vous porter sur Starsie­del. Vous communiquerez avec Marmont  qui est au défilé de Weissenfels , sur la route de Weissenfels à Lutzen . Si la Division italienne est fatiguée et ne peut vous suivre, vous la laisserez un jour à Naumburg . Si elle vous a rejoint (c’est le cas), elle marchera avec vous. Donnez ordre à la Division wurtember­geoise de se rendre à Naumburg ; faites moi connaître quand elle y arrivera.

« Faites partir demain, à quatre heures du matin, un officier qui vienne prévenir l’Empereur , au Quartier général, de l’heure où vous arriverez et de la route que vous suivrez.

« Prenez langue avec le duc de Raguse au passage, au défilé sur le chemin de Weissenfels  à Lutzen , parce que c’est là que j’adresserai mes ordres si j’avais à vous en donner.

« Donnez ordre que ce qui vous vient d’Iéna  et tout ce qui vous ar­rive passe sur la rive gauche de la Saale , d’Iéna à Naumburg  ; de Naum­bur g, en reprenant la rivière à Weissenfels  de manière à être sur la rive gauche de la Saale  : cela est très important ».

Au Major Général. Lutzen , le 2 mai à 4 h du matin.

« Donnez ordre au vice-roi de faire partir aujourd’hui le Général Lauriston  pour se porter sur Leipzig . Le 11ème Corps se portera sur Mar­kranstaed t, d’où il enverra une reconnaissance sur Zwenckau  et une sur Leipzig ; pour rester en communication avec le Général Lau­risto n et favoriser ses opérations sur Leipzig. La reconnaissance que le 11ème Corps enverra sur Zwenckau se liera avec la reconnaissance que le prince de la Moskowa y enverra. Le Quartier général du 11ème Corps sera à Mar­kranstaed t ».

« Donnez ordre au prince de la Moskowa de ses cinq Divisions [13] et d’envoyer deux fortes reconnaissances, une sur Zwenckau  et l’autre sur Pegau . Prévenez le que le 11ème Corps aura son Quartier général à Markranstaedt  et enverra une reconnaissance sur Zwenckau ; que le 5ème Corps, que commande le Général Lauriston  et qui est sur la route de Leipzig , se portera sur Leipzig ; que le Général Bertrand  doit arriver aujourd’hui, à 3 heures de l’après-midi près de Kaja  ; que le duc de Raguse est au débouché ».

 

En exécution de ces ordres, de cinq à 9 h du matin, le 5ème Corps, avec une partie du 1er Corps de cavalerie (20 000 hom­mes), se portera sur Leipzig  ; le 11ème Corps, avec le reste du 1er Corps de cavalerie (25 000 hommes), se massera à hauteur de Markranstaedt , prêt à appuyer soit le 5ème, soit le 3ème Corps ; le 3ème Corps devra se rallier à Kaja  pour observer les débouchés de Pegau  et de Zwenckau  ; les 2 Divisions du 6ème Corps qui sont à Rippach  y resteront ; elles seront rejointes, entre 9 et 10 h du ma­tin par la 3ème Division venant de Naumburg  ; la Garde  à pied marchera de Weissenfels  à Lutzen  qu’elle atteindra vers 9 h ; le 4ème Corps (2 Divisions) se portera de Stoessen  sur Kaja où l’on pense qu’il arrivera à 3 h au soir.

En cas d’attaque sur Pegau  ou Zwenckau , le 3ème Corps, rallié à Kaja  et orienté sur les directions dangereuses, est destiné à servir d’avant-garde ; c’est à lui qu’incombera la mission d’arrêter l’ennemi et de le fixer pour permettre au reste de l’armée de le manœuvrer.

Kaja  est à 19 km de Leipzig , 9 de Markranstaedt , 7 de Rip­pac h, 15 de Weissenfels  et à 20 de Stoessen .

A quelque moment que l’attaque se produise, le 3ème Corps, qui compte à lui seul 45 000 combattants, sera soutenu en moins de trois heures par les 50 000 hommes du 11ème Corps, des deux premières Divisions du 6è, de la Garde  à cheval et du 1er Corps de cavalerie ; six à sept heures au plus après le commen­cement de l’action, tout le reste de l’armée sera entré en ligne ; nous opposerons alors 150 000 combattants aux 80 000 que les coalisés peuvent, tout au plus [14], concentrer de ce côté dans la journée pour livrer bataille.

Dans la matinée du 2, les ordres donnés s’exécutent ponctuellement sauf que les Divisions du 3ème Corps, au lieu de se rallier, restent sur les emplacements où elles ont passé la nuit.

A mesure que le temps s’écoule, rien ne bougeant, ni du côté de Pegau , ni du côté de Zwenckau , l’Empereur  renonce peu à peu à l’espoir de voir les coalisés prendre l’offensive sur la rive droite de l’Elster .

Dans une nouvelle série d’ordres expédiés de Lutzen , en­tre 8 h et 10 h du matin, il prescrit au 5ème Corps de continuer son attaque sur Leipzig  ; au 11ème Corps de s’avancer au-delà de Mar­kranstaed t, prêt à se porter soit sur Leipzig, soit sur Zwenckau  ; au 3ème Corps de rester à Kaja , où on le croit rallié ; au 6ème Corps de se porter sur Pegau  ; au 4ème Corps d’échelonner ses trois Divi­sions de Taucha  à Stoessen , si la fatigue des troupes ne permet pas de les faire serrer sur Taucha [15] ; à la Garde  de rester à Lutzen, prête à marcher au premier ordre.

Nous reproduisons l’ordre adressé au Maréchal Ney  qui résume tous les autres :

Lutzen , 2 mai, 9 h 30 du matin.

« J’ai donné ordre au duc de Raguse de se porter sur Pegau . Si, en approchant, il apprend qu’il y ait quelque chose, il prendra position entre Pegau et Zwenckau . Si vous entendez la canonnade de ce côté, tenez vous prêt à marcher au secours.

« Le Général Bertrand  arrivera ce soir à Taucha  avec une Division, une autre Division au Gleissberg et une autre à Stoessen  afin d’observer Zeitz  et de se porter demain sur Pegau  et Zwenckau . Tous les rapports qu’on a sont que l’ennemi se réunit à Zwenckau et que Wittgenstein  a été nommé commandant en chef. Faites-moi connaître la position de vos cinq Divisions. Vous pouvez retirer le Général Bertrand  de la route de Leipzig , toute ma garde étant là pour l’appuyer (la Division Marchand ) dans la direction de Zwenckau. J’attends le rapport de ce que vous pouvez avoir appris ce ma­tin ».

La Division de tête du 5ème Corps (Division Maisons [16] re­foulant devant elle une ligne de postes de cavalerie ennemie, s’avance sur Leipzig  par Gunthersdorf . Quand elle arrive sur les hauteurs de Ruckmarsdorf , elle aperçoit, dans la plaine, une masse de 3 à 4 000 cavaliers et plus en arrière, près de Lindenau , quelque infanterie avec de l’artillerie. La canonnade s’engage. La Division Maisons, avançant rapidement, oblige l’ennemi à se replier ; elle le suit, pénètre dans Lindenau sur ses talons et s’empare des ponts de l’Elster  qui sont intacts. Pendant que la Division Maisons se place en avant de Leipzig pour tenir le débouché, les deux autres Divisions du 5ème Corps occupent la ville. Il est 11 h.

La Division Gérard  du 11ème Corps et le 1er Corps de cavale­rie, pour appuyer le mouvement du 5ème Corps, se sont avancés de Markranstaedt  sur Schönau  et se sont établis au sud de ce village. Le reste du 11ème Corps s’est placé entre Lausen  et Markranstaedt.

Le 6ème Corps, rallié par sa 3ème Division, se met en mou­vement entre 10 h et 11 h pour se porter sur Pegau  en passant par Starsiedel de façon à rester lié au 3ème Corps.

Le Général Bertrand , qui n’a pas reçu à temps le deuxième ordre de Napoléon , marche par Aupitz  sur Taucha  avec ses deux premières Divisions. Le Général, qui a appris l’arrivée d’un corps ennemi à Zeitz  (c’est simplement l’avant-garde du Corps de Milo­radowitc h), a prévenu l’Empereur  en lui faisant savoir qu’il arrê­tera son corps d’armée sur la hauteur de Dippelsdorf afin d’être à même de marcher soir sur Taucha et Kaja , soit sur Zeitz, si l’Empereur  le juge plus convenable. A midi, au reçu du dernier ordre visé ci-dessus, le Général Bertrand  continue son mouve­ment ; à une heure de l’après-midi, la Division Morand  est établie entre Taucha et Aupitz, face à Hohen-Molsen  ; la Division Peyri  est en train de serrer sur Aupitz. A ce moment, la canonnade et la fusillade font rage du côté de Görschen  et de Starsiedel, à moins de 6 km à vol d’oiseau ; le Général Bertrand  ne s’en émeut pas : il attend des ordres ! ! !

Quant au 3ème Corps, il n’a pas bougé depuis le matin, malgré les prescriptions formelles de l’Empereur  ; le Maréchal Ney  n’a pas rallié ses Divisions sur Kaja . La Division Souham , qui occupe ce village ainsi que Ralsna  et les deux Görschen , a des avant-postes à Hohenlohe , du côté de Zwenckau , mais elle ne se garde pas du côté de Pegau .

Des patrouilles de cavalerie légère ennemie tiennent la plaine de Bösdorf , à Hohen-Molsen  ; on les aperçoit qui galopent sur toutes les crêtes ; mais on n’y prend pas garde car c’est là un spectacle avec lequel on est déjà blasé.

L’Empereur , accompagné du Maréchal Ney , s’est rendu à Markranstaedt  avec la cavalerie de la garde ; là, il s’est arrêté pour passer en revue le 11ème Corps ; puis, son attention s’est fixée sur le combat que livre le 5ème Corps qui, déjà, pénètre dans Leipzig .

Tout à coup, vers midi, une violente canonnade retentit derrière lui, du côté de Görschen  ; il se retourne et examine l’horizon avec sa lunette. En un instant, il a compris ce qui se passe et arrêté ses dispositions. Des ordres de quelques lignes écrits au crayon sous sa dictée par les aides-de-camp vont suffire à mettre en mouvement tous les corps de l’armée française. L’un de ces ordres, celui adressé à la Vieille Garde , ne contient que cette phrase courte et énergique : « La Garde  en feu ».

Les dispositions prises se résume en ceci :

Le 3ème Corps se maintiendra sur ses positions coûte que coûte, afin d’arrêter l’ennemi, de le fixer et de permettre aux au­tres Corps de manœuvrer sur lui. Le 6ème Corps prolongera le 3ème sur sa droite ; le 4ème Corps agira contre l’aile gauche ennemie ; le 11ème et le 1er Corps de cavalerie contre l’aile droite ; le 5ème Corps fera occuper Leipzig  par l’une de ses Divisions et tiendra les deux autres échelonnées sur Markranstaedt  et prêtes à se porter sur Kaja .

Le Maréchal Ney , au premier coup de canon, est parti ventre à terre dans la direction de Lutzen , pour faire avancer les Divisions Marchand , Brennier  et Ricard  au soutien des Divisions Souham  et Girard  [17].

Avant de continuer l’exposé des mouvements des Fran­çais , il est indispensable de jeter un coup d’œil sur la situation des coalisés. 

Opérations de l’armée coalisée dans les journées du 30 avril et du 1er mai et du 2 mai jusqu’à midi

Dans la dernière quinzaine d’avril, pendant que l’armée française marchait vers la Saale , les coalisés avaient lentement rassemblé toutes leurs forces sur la rive gauche de l’Elbe .

Le Corps de Miloradowitch  avait passé le fleuve à Dresde  du 16 au 19 et rejoint le Corps de Blücher  qui, depuis le 14 avril, était établi en cantonnements autour d’Altenburg . Ce fut seule­ment le 24 avril qu’arrivèrent à Dresde les souverains alliés et la Garde  russe.

Le 28, on apprit la mort de Kutuzow , qui était resté ma­lade à Bunzlau . On décida de ne pas faire connaître cette nouvelle dans la crainte de porter atteinte au moral des troupes russes qui avaient une confiance superstitieuse dans leur vieux Général. D’un commun accord, les souverains alliés nommèrent Com­mandant en chef le Général russe Wittgenstein , qui s’était acquis une grande réputation dans la campagne précédente, à peu de frais d’ailleurs.

A la date du 30 avril, l’armée prusso-russe occupe les em­placements suivants :

Le Corps de Berg , 7 500 hommes, et celui d’York , 10 000 hommes, sont en marche de Skenditz  et de Leipzig  sur Zwenckau  pour se rapprocher de Blücher  ;

Le détachement de Kleist , 6 000 hommes, est chargé de garder Leipzig  ;

Du Corps de Wittzengerode, 13 500 hommes, la cavalerie (5 000 hommes) est près de Lutzen  ; l’infanterie en avant de Zwenckau  entre l’Elster  et Flossgraben  ;

Le Corps de Blücher , 27 000 hommes, est aux environs de Borna  ;

Le Corps de Miloradowitch , 12 000 hommes, près de Pe­ni g ;

La Garde  russe, 18 500 hommes, à Frohburg  et Kohren

Situation de l’armée de Wittgenstein  le 30 avril

(Corps de Bülow  non compris)

Corps russes (54 300 h)

Berg , 22 bons, 1 rgt de cavalerie, 1 rgt de cosaques, 3 bies.

7 500 h

Wittzengerode : 20 bons, 6 rgts cavalerie, 9 rgts cosaques, 6 bies

13 500 h

Miloradowitch  : 22 bons, 9 rgts cavalerie, 7 rgts cosaques, 10 bies

12 000 h

Garde  : 30 bons, 15 rgts cav., (55 eons) 7 rgts de cosaques, 15 bies

18 500 h

Kleist  [18]

Troupes russes : 5 rgts de cavalerie, 3 rgts de cosaques, 2 bies

2 800 h

Troupes prussiennes : 4 ½ bons, 4 eons, 1 bie,

3 200 h

Corps prussiens (37 700 h)

Blücher  : 22 bons, 43 eons, 11 bies

27 000 h

York  : 12 bons, 12 eons, 7 bies

7 500 h

Les effectifs indiqués ci-dessus sont un peu faibles parce que les situations prussiennes ne mentionnent que les compagnies et les escadrons de chasseurs volontaires qui étaient rattachés aux troupes de ligne. On peut admettre que l’effectif total est de : 95 000 hommes soit 65 000 fantassins, 22 000 cavaliers, 8 000 artilleurs servant 530 à 550 pièces.

Les coalisés s’étaient demandés s’ils accepteraient la ba­taille sur la rive gauche de l’Elbe , ou s’ils se replieraient derrière le fleuve pour essayer de la défendre. Ils avaient reconnu que la li­gne de l’Elbe  n’étant pas défendable dès l’instant où l’ennemi était maître de Wittenberg  et même de Torgau , le parti pris de refuser la bataille les conduirait à reculer bien au-delà du fleuve, jusqu’au fond de la Silésie  et peut-être même plus loin, attendu que les renforts, landwehrs prussiennes et troupes de réserve russes, ne pourraient pas entrer en ligne avant deux grands mois ; or, il était à craindre qu’une retraite aussi prolongée ne ruinât le moral des troupes et n’amenât un revirement de l’opinion en Allemagne  et en Autriche  où, jusqu’alors, on s’était montré très favorable à la cause de la coalition.

On espérait d’ailleurs que la qualité des troupes compen­serait leur infériorité numérique, car Russes  et Prussiens  étaient d’accord pour considérer les troupes françaises comme n’ayant que peu de valeur. Les coalisés pensaient, en outre, qu’avec une cavalerie aussi nombreuse et aussi bonne que la leur, ils seraient très exactement informés de tous les faits et gestes de l’ennemi et qu’ils pourraient facilement lui cacher leurs propres mouve­ments ; pour combattre, ils auraient donc le choix du lieu et du moment, ce qui leur assurerait de grandes chances de vaincre. Enfin, si le résultat de la bataille ne leur était pas favorable, cette même supériorité en cavalerie leur permettrait de battre en re­traite sans trop de difficultés.

Les alliés avaient donc décidé de livrer bataille sur la rive gauche de l’Elbe , en profitant de la première occasion favorable pour attaquer les Français .

En apprenant qu’une grande quantité de troupes adverses venaient d’atteindre la Saale  entre Naumburg  et Merseburg , Witt­genstei n avait pensé que l’intention de Napoléon  était de marcher directement sur Leipzig . En conséquence, il avait donné des or­dres pour concentrer l’armée entre Leipzig et Würzen . C’est en exécution de ces ordres que le Corps de Blücher  avait quitté la région d’Altenburg  pour se porter sur Borna .

Mais l’Empereur  Alexandre , arrivé au Quartier général sur ces entrefaites, n’approuva pas les dispositions du Généralissime, estimant qu’elles exposaient les coalisés en cas de défaite à être acculés à l’Elbe , du côté de Torgau  : il décida que son armée se rassemblerait plus au Sud, entre Leipzig  et Borna .

Les conseillers militaires de l’Empereur  Alexandre  et parmi eux, le Général prussien Scharnhorst  qui étaient le plus écouté, ne croyaient pas que l’armée française se risquât à mar­cher sur Leipzig  par Lutzen . Il ne leur paraissait pas admissible que Napoléon , qui n’avait pour ainsi dire pas de cavalerie, s’aventurât dans une plaine aussi favorable à l’action des nom­breux escadrons des alliés ; ils pensaient que l’Empereur  replierait sa droite sur Naumburg  et déboucherait vers Zeitz  et Altenburg , de manière à se maintenir dans une région moyennement acci­dentée très favorable à l’action de l’infanterie et très peu à celle de la cavalerie.

En outre, la présence de colonnes françaises considérables sur la Haute-Saale  semblait obliger Napoléon , s’il voulait prendre l’offensive immédiatement, à déboucher plutôt par Zeitz  que par Naumburg , afin d’être à même d’attirer plus facilement à lui les colonnes en question.

Ce raisonnement était parfaitement juste, mais il ne tenait pas compte de ce que la direction de Lutzen , moins favorable au point de vue tactique que celle de Zeitz , l’était davantage au point de vue stratégique.

Quoi qu’il en soit, ce furent les raisons exposées ci-dessus qui déterminèrent les coalisés à placer le gros de leurs forces entre Borna  et Leipzig .

Le 1er mai, quand les Français  s’avancèrent de Weissenfels  et de Merseburg  sur Lutzen , il devint évident que leur offensive, contrairement aux prévisions, allait se produire par Lutzen sur Leipzig .

Au reçu des rapports de se cavalerie, qui avait relevé d’une façon très précise la position des détachements avancés de l’armée française, l’Etat-Major coalisé s’imagina cette armée for­mée en une longue colonne qui marchait processionnellement sur Leipzig , ne se gardant du côté de Pegau  que par de faibles déta­chements.

Wittgenstein  jugea qu’il fallait profiter de la disposition des corps français pour les attaquer brusquement sur Lutzen  en débouchant par Pegau , de manière à jeter dans les marais de l’Elster  tout ce qui aurait dépassé Lutzen.

A la suite des marches effectuées dans la journée du 1er mai, les corps russes et prussiens occupent les emplacements in­diquées ci-après : (Voir le croquis)

-           Le Corps de Wittzengerode (le gros) à Stönzsch , au contact des Français  ;

-           Le détachement de Kleist  à Leipzig  ;

-           Les Corps d’York  et de Berg  autour de Zwenckau  ;

-           Le Corps de Blücher  à Rotha et en arrière ;

-           La Garde  russe à Borna  et en arrière ;

-           Le Corps de Miloradowitch  à Altenburg  et en arrière ;

-           Le Quartier général à Zwenckau  ;

L’ordre pour la bataille, qui est signé à 11 h 30 du soir, prescrit ce qui suit :

-           Le détachement de Kleist  assurera la garde de Leipzig  ;

-           Le Corps de Miloradowitch  se portera sur Zeitz  pour surveiller les directions de Naumburg  et d’Iéna .

-           Le Corps de Wittzengerode, moins un détachement de 1 500 hommes environ qui est affecté à la garde du pont de Zwenckau , prendra position à Werben  pour couvrir le débouché du gros de l’armée au-delà de l’Elster  et du Flossgraben  ;

-           Le Corps de Blücher  marchera en deux colonnes qui franchiront l’Elster , celle de droite à Storkwitz et celle de gauche à Pegau  ;

-           Le Corps d’York  passera l’Elster  à Pegau  derrière la colonne de gauche de Blücher  ; le corps de Berg  à Starkwitz , derrière la colonne de droite ;

-           La Garde  suivra les Corps d’York  et de Berg  ;

-           L’armée se formera au-delà du Flossgraben , la droite appuyée à ce canal près de Werben  et la gauche au Grünabach  près de Söhesten .

-           Le Corps de Blücher  devra commencer à passer l’Elster  à 5 heures du matin, de façon que le mouvement de l’armée soit terminé vers 7 heures.

L’Ordre n’est expédié qu’à minuit, mais il est probable qu’un avis préalable a été adressé aux commandants de corps car les troupes sont toutes en marche entre 1 h et 2 h du matin.

Comme aucune prescription n’a été faite en ce qui con-cerne les mouvements sur la rive droite de l’Elster , les colon­nes d’York  et celles de Blücher  se croisent ; le désordre qui en résulte amène une perte de temps de deux heures, si bien que les troupes de Blücher  ne commencent à passer l’Elster  qu’à 7 h du matin.

C’est seulement à 11 h que l’armée a fini de déboucher au-delà de Flossgraben . Elle se trouve alors formée sur trois lignes, derrière la crête située à environ 2 000 mètres au sud de Gross-Görschen  :

-                     en 1ère ligne, le corps de Blücher , la droite à Werben  ayant à sa gauche la réserve de cavalerie du colonel Dolfs  qui se tient en face de Starsiedel ;

-                     en 2ème ligne, les corps de Berg , d’York  et de Wittzenge­rode se succédant de la droite à la gauche dans l’ordre où ils sont énumérés ; en réserve, la Garde  russe, qui a laissé un détachement de 2 000 hommes pour tenir les passages de Stönzsch  et de Werben .

Les troupes, dont beaucoup ont marché presque sans re­pos depuis vingt-quatre heures, sont très fatiguées : on décide de leur faire prendre une heure de repos avant de donner le signal de l’attaque.

Bataille de Lutzen

La carte au 1/100 000ème [19] donne une idée très nette de la configuration générale du champ de bataille.

C’est une plaine mollement ondulée, s’étendant entre l’Elster , qui est une rivière non guéable et le Grünabach , un petit ruisseau sans importance ; le terrain est très solide ; partout, l’on circule facilement à travers champs. Un canal d’irrigation, appelé le Flossgraben , serpente à travers la plaine qu’il coupe en deux ; très étroit et peu profond, il coule entre des berges assez raides, couvertes d’arbres et de broussailles ; l’infanterie le traverse aisé­ment, mais c’est un obstacle presque partout infranchissable pour la cavalerie et l’artillerie ; ajoutons que la végétation qui croît sur ses bords forme un rideau qui masque les vues. Les nombreux villages de la région sont entourés de vergers fermés par des haies ou des levées de terre ; les habitations, assez solidement cons­truites, sont couvertes en chaume si bien que l’artillerie peut faci­lement les incendier.

Du sommet de la hauteur qui est au Sud de Gross-Görs­chen , les généraux coalisés découvrent toute la plaine de Lutzen . A l’Est de cette localité, le long de la route de Leipzig , on voit d’épais nuages de poussière qui révèlent que des colonnes françai­ses sont en marche vers Markranstaedt .

A Gross-Görschen , on aperçoit des troupes au bivouac ; après avoir cru que ce n’était qu’un faible détachement qui se retirerait au plus vite dès que l’armée coalisée se montrerait, on finit par constater qu’il y a là plusieurs milliers d’hommes. Cette circonstance jette le trouble dans l’esprit de Wittgenstein  qui s’était figuré qu’il pourrait porter son armée en bloc jusqu’à Lut­ze n sans éprouver la moindre résistance.

Au lieu de profiter de ce que ses troupes sont toutes dé­ployées pour faire déborder par les deux ailes les villages occupés par l’ennemi en même temps qu’il les fera attaquer de front, Witt­genstei n décide qu’une avant-garde, composée de la 1ère brigade et de la réserve de cavalerie de Blücher , sera chargée de nettoyer la place et d’ouvrir le chemin de Lûtzen au gros de l’armée.

A midi, Blücher  s’approche de Wittgenstein , le salue du sa­bre et lui demande l’autorisation de commencer le combat : « A la grâce de Dieu », répond Wittgenstein ; quelques minutes plus tard, le premier coup de canon retentit.

Midi. – La brigade du Général Klüx  (6 bataillons, 6 escadrons, 4 batteries), marche droit à Gross-Görschen  pendant que la cavale­rie du colonel Dolfs  (23 escadrons et 3 batteries à cheval) s’avance à sa gauche vers Ralsna  ; la cavalerie de Wittzengerode suit le mouvement et prend sa direction sur Starsiedel.

L’artillerie de la brigade Klüx  (36 canons) se met en batte­ries à 800 pas de Gross-Görschen  et ouvre le feu sur un bivouac français qui se trouve à l’Est du village. Les Français , quoique surpris, se forment assez rapidement et mettent douze pièces en batteries ; mais cette artillerie est de suite réduite au silence. L’infanterie prussienne s’avance alors au pas de course et s’empare de Gross-Görschen presque sans coup férir. Mais, quand le colonel Dolfs  veut jeter sa cavalerie sur les Français  en retraite, des batteries établies entre Ralsna  et Klein-Görschen l’accueillent par un tir à mitraille et l’obligent à se retirer précipi­tamment. Le Général Souham  a rallié sa Division (12 000 hom­mes) ; il lui fait prendre position, la droite à Kalsna, la gauche à Klein-Görschen et empêche la brigade Klüx  de dépasser Gross-Gorschen.

Pendant ce temps, Starsiedel, la Division Girard  prend les armes dans un certain désordre, résultat de la surprise : il faut envoyer chercher les attelages de l’artillerie qui sont allés au four­rage dans les villages voisins. Fort heureusement qu’à ce moment même, arrive le Maréchal Marmont  avec tout le 6ème Corps. Le Maréchal jette un détachement dans Starsiedel pour s’en servir comme point d’appui et porte ses Divisions en échelons, la gau­che en avant vers la crête, sur laquelle se montrent les masses de la cavalerie ennemie. Mais le bruit de la canonnade et de la fusil­lade augmentant d’intensité du côté de Görschen , le Maréchal craint de se trouver compromis ; il arrête ses troupes qui supporte avec le calme le plus admirable le feu de la nombreuse artillerie adverse. La Division Girard , qui s’est rassemblée sous la protec­tion du 6ème Corps, s’engage vers Ralsna , à la droite de la Division Souham .

En résumé, à une heure du soir, 75 000 coalisés ont de­vant eux, sur la ligne Klein-Görschen , Ralsna , Starsiedel, un peu plus de 40 000 Français .

 

Une heure. – Blücher , voyant que sa première brigade est arrêtée devant Ralsna  et Klein-Görschen , fait avancer sa deuxième bri­gade, Général Ziethen  (7 bataillons, 6 escadrons et 6 batteries) à l’Est de Gross-Görschen et lui fait prolonger à droite la ligne de la première ; les deux brigades attaquent simultanément Ralsna et Klein-Görschen. Il se livre alors, dans les vergers qui entourent les deux villages, un combat des plus acharnés ; partout, on se fusille à bout portant, on s’attaque à la baïonnette ; de part et d’autre, on déploie la plus brillante bravoure. Les Prussiens  finis­sent par s’emparer des deux villages ; ils s’élancent aussitôt sur Kaja .

Mais le Maréchal Ney  a fait avancer ses trois dernières di­visions ; il a dirigé la Division Marchand  sur Eisdorf  pour conte­nir le mouvement débordant de la brigade Ziethen  et fait serrer sur Kaja  les Divisions Brennier  et Ricard . Le Maréchal se met lui-même à la tête de la Division Brennier , la porte en avant et, entraî­nant les Divisions Souham  et Girard , les ramène d’un bond jusqu’à Ralsna  et Klein-Görschen . Blücher  envoie deux bataillons à Eisdorf pour arrêter la Division Marchand et jette dans la mêlée sa troisième brigade (celle de la Garde , Général Röder ), dont l’entrée en ligne détermine un retour offensif de toutes les trou­pes engagées ; les Prussiens  s’emparent de nouveau de Klein-Görschen et de Ralsna. En même temps, la cavalerie du colonel Dolfs  s’élance à la charge sur les Divisions Compans  et Bonnet  du 6ème Corps ; malgré la vigueur de l’attaque, nos bataillons tien­nent ferme, pas un ne se laisse entamer ; néanmoins, le Maréchal Marmont  croit devoir reporter ses troupes un peu plus en arrière, à hauteur de Starsiedel.

 

2 h 30. – Napoléon  vient d’arriver en arrière de Kaja  avec la Garde . Sa présence produit un effet inexprimable sur les troupes françaises qui font retentir l’air du cri de « Vive l’Empereur  » ; « les blessés et les mourants eux-mêmes le saluent de leurs vivats » [20].

La lutte prend un caractère d’acharnement inouï. Les Prussiens  gagnant toujours du terrain, sur ordre de Napoléon , le Général Mouton, un de ses aides-de-camp, se lance à la contre-attaque avec la Division Ricard , la dernière du 3ème Corps ; l’ennemi est refoulé ; nous sommes encore une fois maîtres de Ralsna  et de Klein-Görschen . A l’aile gauche des coalisés, la cavale­rie de Wittzengerode reste immobile derrière ses batteries qui sont engagées contre celles du 6ème Corps ; de ce côté, tout se réduit à un duel d’artillerie.

Le Maréchal Marmont , se laissant impressionner par la grande quantité de cavalerie et d’artillerie qu’il a en face de lui, bien que son corps d’armée n’ait pas été sérieusement engagé, envoie demander du renfort. L’Empereur  répond à l’officier por­teur de cette demande : « Dites à votre Maréchal qu’il se trompe, qu’il n’a personne devant lui, que la bataille est à Kaja  ».

 

4 h. – Wittgenstein , qui est informé de l’approche des 4ème et 11ème Corps, comprend enfin qu’il faut en finir rapidement avec les troupes qui sont devant lui ; il fait donc avancer un soutien de Blücher , d’abord, le corps d’York  puis, presque aussitôt après, celui de Berg . Les coalisés reprennent l’avantage ; ils chassent les Français  de Ralsna  et de Klein-Görschen  et s’avancent jusqu’à Kaja . Tous les villages du champ de bataille sont en feu.

L’instant est solennel ; le 3ème Corps, dont les Divisions désunies se sont mélangées, ne tient presque plus ; le 6ème Corps est intact, mais il semble nécessaire de le laisser à Starsiedel pour empêcher l’ennemi de déborder la droite du 3ème Corps et assurer la liaison avec le 4ème Corps ; les 4ème et 11ème Corps ne sont pas encore assez rapprochés pour faire sentir leur action à l'’nnemi ; la Garde , qui forme la réserve générale est, il est vrai, disponible derrière le 3ème Corps, mais l’Empereur  hésite à l’engager car il ne trouve pas que « la bataille soit mûre ».

Quelques bataillons du 3ème Corps se débandent ; Napo­léo n court au-devant d’eux au milieu des balles et les rallie d’un geste. Une brigade de la Jeune Garde  (Général Lanusse ) se jette sur Kaja , baïonnettes basses, en chasse les Prussiens  et les Russes  et ramène en avant tout le 3ème Corps.

 

5 h. – Enfin, vers 5 h, le 11ème Corps débouche sur Eisdorf  et Kitzen , précédé de ses soixante bouches à feu et, en même temps, apparaît du côté de Pablès  la 1ère Division du 4ème Corps, la Divi­sion Morand .

Wittgenstein  oppose la cavalerie de la Garde  russe (6 à 7 000 hommes) à la Division Morand  et prescrit au Prince Eu­gène  de Würtemberg, qui commande l’infanterie de Wittzenge­rode, d’appuyer directement l’attaque de Blücher  sur Kaja  avec la moitié de sa Division et de porter l’autre moitié au-delà du Floss­graben  sur Eisdorf  pour contenir le 11ème Corps.

Les coalisés réussissent encore une fois à s’avancer jusqu’à Kaja  ; mais nos ailes gagnent du terrain ; à la gauche, le 11ème Corps, maître d’Eisdorf  et de Kitzen , commence à progresser au-delà du Flossgraben , menaçant de prendre à revers la droite enne­mie ; à notre droite, la Division Morand , dont le fond se compose de deux vieux régiments, les 13ème et 23ème de ligne (ensemble 9 bataillons), continue sa marche à travers la plaine sans se laisser intimider par la cavalerie russe.

 

6 h. – Napoléon  juge que l’instant décisif est arrivé. Par son or­dre, le 3ème Corps, entraîné par la Division de la Jeune Garde , reprend l’offensive sur Ralsna  et Klein-Görschen  ; une Division du 6ème Corps, la Division Bonnet , appuie le mouvement en mar­chant sur Ralsna ; le Général Drouot  met en batterie à l’Est de Starsiedel les 60 canons de la Garde  qui mitraillent en flanc les bataillons prussiens et russes et tiennent à distance la cavalerie adverse.

Les coalisés font preuve d’une ténacité incroyable ; néan­moins, ils doivent céder sur tous les points ; vers 7 h, ce n’est plus qu’à grand peine qu’ils réussissent à se maintenir dans la partie sud de Gross-Görschen .

La tombée de la nuit vient heureusement pour interrom­pre le combat et leur permettre de se dérober. Ils se replient sur les crêtes entre Werben  et Tornau et se rallient sous la protection de l’infanterie de la Garde  russe (11 000 hommes) qui n’a pas été engagée.

L’armée française s’arrête à hauteur de Gross-Görschen .

Quelques escadrons prussiens, qui donnent par mégarde sur la Division Compans  du 6ème Corps, provoquent une panique dans le 37ème léger, qui se met à fuir en désordre. Le Maréchal Marmont  et son Etat-major, entraînés par les fuyards, passent sous le feu des autres régiments de la Division qui les prennent pour l’ennemi. Le Maréchal parvient à rallier le 37ème ; il reporte alors ses Divisions un peu plus en arrière et les dispose en vue d’une nouvelle attaque qu’il prévoit plus sérieuse.

Wittgenstein , qui juge la partie perdue, donne des ordres pour la retraite mais Blücher , quoique blessé, veut combattre en­core ; il finit par arracher à Wittgenstein l’autorisation de lancer une partie de la cavalerie prussienne sur les Français . 11 escadrons du colonel Dolfs , partant de Söhesten , se dirigent, au milieu de l’obscurité la plus complète, vers l’intervalle compris entre Star­siedel et Ralsna . Ils s’égarent et se jettent dans un terrain coupé de chemins creux, où ils se désunissent et se séparent en deux grou­pes, dont l’un va donner sur l’infanterie de Marmont  et l’autre sur les carrés de la Vieille Garde  qui protégeaient le bivouac de l’Empereur  ; sur les deux points, les cavaliers prussiens sont repous­sés avec de grandes pertes. Leur tentative généreuse n’a pas réussi ; elle aura pourtant un résultat avantageux : les Français , dans la crainte de nouvelles attaques, resteront sur pied toute la nuit si bien que le lendemain, leur état de fatigue les empêchera de mener la poursuite avec toute la rapidité nécessaire.

Le Corps de Miloradowitch , qui était arrivé à Zeitz  à 11 h 30 du soir seulement (sans qu’on sache pour quelle raison car il n’y a que 30 km d’Altenburg  à Zeitz), y était resté immobile dans l’attente d’ordres qui ne vinrent pas.

D’autre part, le Général Bülow , qui avait appris que Halle  était très faiblement occupée, s’était porté sur cette localité avec une partie de son corps d’armée, 5 à 6 000 hommes, et s’en était emparé. Les quatre bataillons français du 5ème Corps, qui s’étaient emparés de la garde de cette ville, rejetés sur la rive gauche de la Saale , s’étaient repliés sur Merseburg , où ils avaient été recueillis par la Division Durutte .

Avant la fin de la nuit, l’armée coalisée se mit en retraite dans le plus grand ordre, ne laissant entre nos mains aucun tro­phée et emmenant la plupart de ses blessés ; elle passa l’Elster  en amont de Pegau  aux gués d’Ostran  et de Predel  et, sous la pro­tection du Corps de Miloradowitch  renforcé de Wittgenstein , gagna Frohburg  et Borna . Quand le mouvement du gros fut com­plètement terminé, Miloradowitch  se replia sur Lucka .

Les souverains alliés ayant décidé que l’armée se retirerait derrière l’Elbe , la retraite continua en trois colonnes, les corps prussiens marchant par Codlitz  sur Meissen , les corps russes, par Rochlitz  sur Dresde , les parcs et les convois par Freyberg et Chern­nitz  également sur Dresde.

Miloradowitch  fut chargé de faire l’arrière-garde ; le 4 mai, il rétrograda sur Rochlitz .

Le Général Kleist , dont les cosaques étaient rentrés dans Leipzig , abandonné par le 5ème Corps français, ainsi que nous le dirons plus loin, reçut l’ordre de se retirer sur Mühlberg  par Wür­ze n

Le Général Bülow , auquel revenait la mission de couvrir Berlin , fut prévenu du mouvement de retraite de l’armée et invité à se replier derrière l’Elbe  à Rosslau .

Observations sur la bataille de Lutzen

Opérations des alliés – C’est une idée fausse qui sert de point de départ à Wittgenstein  pour l’établissement du plan de sa manœuvre. Interprétant à sa manière les renseignements assez complets que lui fournit sa cavalerie, il s’imagine que les corps de l’armée française sont placés les uns derrière les autres, formant une longue colonne, dont la tête est entre Lutzen  et Leipzig , pen­dant que la guerre est encore à Naumburg  et même à Iéna  et qui va marcher processionnellement sur Leipzig sans prendre d’autre mesure de précaution que de placer « un faible détachement à Gross-Görschen  ».

Il n’est pas permis de mettre en mouvement une armée sur des superstitions aussi folles, quand on a en face de soi un adversaire tel que Napoléon .

Le plan de Wittgenstein  pêche donc par la base.

Quoi qu’il en soit, l’opération qu’il projette n’est pas autre chose qu’une embuscade tendue avec une armée entière à une armée adverse qui se garde avec négligence : en pareil cas, la principale condition du succès est la surprise. Le Général russe s’en rend compte et s’efforce de prendre des dispositions en conséquence.

Mettre la nuit à profit pour masser ses troupes à portée de Görschen , à moins de deux lieues de Lutzen , est parfaitement rationnel car, d’une part, on a plus de chances pour que ce ras­semblement s’effectue à l’insu de l’ennemi et d’autre part, c’est le seul moyen d’être prêt à agir de très grand matin, c’est-à-dire avant que la situation sur laquelle on table ait eu le temps de se modifier d’une façon sensible. En France , on a été longtemps très contraire aux marches de nuit, sous le prétexte qu’elles entraînent de grandes fatigues pour les troupes et donnent lieu aux plus gra­ves mécomptes. Cependant, il est des cas (celui que nous considé­rons en est un), où une marche de nuit seule permet de réaliser une opération avantageuse : il ne faut donc pas en proscrire sys­tématiquement l’emploi.

L’idée était excellente, nous le répétons, mais l’exécution fut déplorable ; la mise en marche tardive des troupes et de mau­vaises dispositions qui amenèrent des croisements de colonnes firent perdre quatre heures, si bien que le rassemblement, au lieu d’être achevé à 7 h, comme on le désirait, ne le fut qu’à 11 h. Sans entrer dans le détail du problème, ce qui n’est pas possible at­tendu que nous n’en possédons pas tous les éléments, il est facile de voir qu’en désignant les troupes d’York  et de Berg , qui étaient les plus rapprochées des points de passage, pour franchir l’Elster  les premières, on aurait pu commencer l’opération dès 3 h du matin de telle sorte qu’elle aurait été terminée vers 7 h.

D’un autre côté, on ne s’explique pas pourquoi Wittgens­tei n a attendu pour mettre son armée en mouvement que la Garde  russe, qui était destinée à former sa réserve, eût complète­ment serré sur les autres troupes. Puisque la négligence de l’ennemi le permettait, il convenait de rassembler les troupes afin d’être à même d’agir du premier coup avec des masses et d’obtenir une action brusque, quasi-instantanée. Il était non seu­lement inutile, mais encore dangereux de les entasser comme on l’a fait sur moins d’une lieue carrée ; un tel bloc, même dans un terrain aussi praticable aux masses que la plaine de Lutzen , devait être très difficile à faire mouvoir. Il aurait fallu mettre en mouve­ment les troupes de la première ligne, dès que les têtes de colon­nes de la Garde  russe atteignirent Stönzsch  et Werben  : on aurait ainsi gagné environ une heure.

On observera que Wittgenstein  sut retenir sa cavalerie, dont l’apparition prématurée dans la plaine de Lutzen  aurait sû­rement mis les Français  sur leurs gardes ; jusqu’au moment où fut tiré le premier coup de canon contre Görschen , la cavalerie alliée ne montra que « son service ordinaire ».

Un chose singulière, c’est que la formation que Wittgens­tei n fait prendre à son armée, au sud de Görschen , n’est pas une simple formation de rassemblement, mais bien un ordre de com­bat. C’est dans cet ordre, en effet, que le Général russe, amateur de batailles rangées à la mode frédéricienne, entend faire évoluer et combattre ses troupes. La lecture de son ordre pour la bataille [21] ne laisse aucun doute à ce sujet ; l’expérience de quinze ans de guerre ne lui a pas appris que des troupes ainsi entassées les unes sur les autres perdent toute aptitude à la manœuvre ; elle ne lui a pas appris non plus que l’on ne règle pas d’avance une bataille comme on règle un ballet.

L’ordre de Wittgenstein , qui n’avait pas moins de quatre grandes pages, était une macédoine de prescriptions de tout genre ; si long qu’il fût, il était pourtant incomplet puisqu’il ne réglait pas les mouvements à exécuter sur la rive droite de l’Elster , ce qui occasionna les croisements de colonnes que l’on sait. On se figure aisément l’embarras des commandants de corps d’armée recevant un tel document entre 1 h et 2 h du matin, alors que les circons­tances exigent la mise en marche immédiate des troupes.

Vers midi, le rassemblement de l’armée est terminé ; on va pouvoir enfin attaquer.

Mais, entre-temps, on s’est aperçu que Gross-Görschen  et les villages en arrière sont occupés, non pas par un faible déta­chement, comme on l’avait cru tout d’abord, mais par plusieurs milliers d’hommes qui ne manqueront pas de se défendre énergi­quement et qu’il faudra déloger de leurs points d’appui à coups de canon, ce qui donnera l’alarme aux corps voisins que l’on comp­tait surprendre. Ce simple incident suffit pour déconcerter Witt­genstei n.

Ayant toutes ses troupes sous la main, il lui serait facile de faire déborder par la droite et par la gauche les points d’appui de l’ennemi, en même temps qu’il les ferait attaquer de front ; il est probable que, sous l’effet combiné de la surprise et d’une attaque en masse, la résistance des Français  serait de courte durée. Une fois maîtres de Kaja  et aussi de Starsiedel, les coalisés, ayant pris pied solidement en avant de l’Elster , pourraient se lancer en toute tranquillité vers Lutzen .

Wittgenstein  ne l’entend pas ainsi ; il envoie à l’attaque de Görschen  une brigade prussienne qui est appuyée par 5 ou 6 000 cavaliers.

Mais, le premier coup de canon produit un effet magique : des Français  se montrent partout en grand nombre, à Gross-Görs­chen , dans les 3 villages au Nord et aussi à Starsiedel ; il y a là 40 000 hommes de toutes armes.

La situation est donc différente de celle que l’on avait prévue ; la surprise, la surprise tactique est manquée ; on veut quand même livrer bataille ; on espère remporter un succès grâce à la surprise stratégique sur laquelle on compte encore.

Soit, mais étant donné la grande supériorité numérique des troupes françaises qui peuvent, en quelques heures, se réunir aux environs de Lutzen , il est évident que les coalisés n’ont de chances de succès qu’à la condition d’agir très vite : il faut à tout prix qu’ils aient complètement écrasés les corps français postés à Kaja  et à Starsiedel avant l’arrivée des autres corps, qui vont se hâter d’accourir sur le terrain de la lutte, attirés par le bruit de la fusillade et de la canonnade.

La négligence de l’ennemi a permis aux coalisés de ras­sembler toutes leurs forces à portée de canon de ses positions ; c’est là une bonne fortune inouïe dont il importe de profiter pour attaquer franchement partout à la fois en mettant, sur-le-champ, en ligne, toutes les troupes nécessaires pour triompher prompte­ment de la résistance de l’adversaire. En un mot, la situation comporte un coup de boutoir rapide ; si l’on réussit, on poursui­vra son succès ; dans le cas contraire, on se retirera lestement derrière l’Elster  sans attendre d’avoir sur les bras toute l’armée française.

Wittgenstein  ne le comprend pas. Maître de Gross-Görs­chen  que lui a livré la surprise, il poursuit l’attaque des villages en arrière, que ses troupes abordent de front. La première brigade est bientôt serrée de près par des forces supérieures, il en fait avancer une deuxième, puis une troisième et ainsi de suite, à me­sure que les Français  se renforcent : peu à peu, toute son infante­rie vient s’user à l’attaque de Gross-Görschen, de Ralsna  et de Kaja .

En engageant ainsi successivement ses troupes, le Général russe fait le jeu de ses adversaires.

Vers 5 h du soir, quand les 4ème et 11ème Corps français ap­paraissent sur les deux flancs de l’armée alliée, celle-ci, presque toute entière engagée à fond, est si bien fixée et usée que, sans la bravoure des soldats et une faveur particulière de la fortune, elle n’échapperait pas à un désastre.

Les coalisés avaient beaucoup compté sur leur cavalerie à laquelle la plaine de Lutzen  offrait un terrain d’action exception­nellement favorable et qui avait sur la cavalerie française une su­périorité numérique écrasante.

Avant la bataille, la cavalerie alliée avait assez exactement renseigné le commandement ; pendant la bataille, elle ne rendit pas tous les services qu’elle aurait pu rendre, mais son rôle ne fut pas aussi nul qu’on le dit généralement.

Les escadrons des corps de Blücher  et de Wittgenstein  ne réussirent pas à entamer l’infanterie du 6ème Corps à laquelle ils étaient opposés, mais ce fut leur action combinée avec celle de leur artillerie et d’une partie de l’artillerie de la Garde  russe (150 pièces en tout) qui arrêta le 6ème Corps et l’empêcha de prendre en flanc les bataillons qui attaquaient Kaja .

Entre le Grünabach  et le Flossgraben , à hauteur de Starsie­del, le terrain n’était praticable à des masse de cavalerie qu’entre l’intervalle compris entre Starsiedel et Kaja  ; cet intervalle n’étant que de 2 000 mètres, la cavalerie ne pouvait espérer forcer la ligne d’infanterie et d’artillerie établie entre les deux villages ; par suite, dès l’instant où elle restait collée à sa propre infanterie, elle était contrainte de demeurer inactive jusqu’à ce que les Fran­çais  eussent été chassés soit de Kaja, soit de Starsiedel.

Le meilleur moyen de l’utiliser eût été de la retirer du mi­lieu de l’infanterie (la plus grande partie du moins), de la grouper et de lui confier la mission d’aller avec son artillerie à cheval, au devant des colonnes de renfort de l’ennemi pour les retarder ; on n’y songea que trop tard, alors que déjà apparaissaient sur le champ de bataille les 4ème et 11ème Corps français.

Wittgenstein  a commis une faute capitale en envoyant à Zeitz  le corps de Miloradowitch  ; cette mesure fut motivée par la crainte que les troupes françaises signalées à Naumburg  et à Iéna  ne vinssent tomber sur les derrières de l’armée alliée pendant que celle-ci serait engagée du côté de Lutzen . Il était naturel de pren­dre des mesures en vue de cette éventualité mais, en examinant la carte, on voit que ce n’est pas sur Zeitz mais bien sur Predel  (deux lieues en amont de Pegau ) qu’aurait dû être dirigé Milora­dowitc h. Là, il était tout aussi en situation de contenir une attaque venant de Naumburg et il se trouvait à portée d’appuyer sur le gros de l’armée si les circonstances l’exigeaient.

Si la marche de ce corps avait été bien réglée, il aurait quitté Altenburg  entre 4 et 5 h du matin et fût arrivé à Predel  (30 km environ) entre midi et 1 h. A ce moment, sa cavalerie l’aurait informé que rien n’avait bougé du côté d’Iéna  et que les troupes françaises de Naumburg  avaient appuyé vers Lutzen . L’absence d’ennemi dans les directions indiquées rendant inutile le maintien de son corps à Predel, Miloradowitch  eût pu, sans attendre d’ordre, continuer sur le champ son mouvement vers Pegau , mar­chant à la bataille dont le bruit provenait jusqu’à lui.

Maintenant, nous avons vu que Miloradowitch , pour des causes inconnues, n’atteignit Zeitz  que vers 4 h 30 du soir. La distance de cette ville à Pegau  étant de 17 km, le corps russe n’aurait pu arriver à Pegau avant 9 h du soir. C’est donc a tort qu’on a blâmé Wittgenstein  d’avoir laissé Miloradowitch  immo­bile à Zeitz pendant toute la bataille. La faute commise fut tout aussi grave, mais d’une nature différente.

Clausewitz  a dit que l’idée stratégique qui fut, pour les al­liés, le point de départ de la bataille de Lutzen , est une des plus belles que l’on ait jamais conçues mais que, si la conception fut excellente, par contre, l’exécution fut déplorable.

Assurément, Wittgenstein  mérite d’être loué pour avoir compris que c’était seulement par un retour offensif brusque, exécuté au bon moment et dans la direction convenable, qu’il pourrait remporter un succès marqué sur Napoléon  ; mais, le principe une fois posé, quand il s’agit de passer de la théorie au fait, il ne montra guère d’habileté et de coup d’œil. Son plan pour la bataille du 2 mai fut conçu en partant d’une appréciation com­plètement fausse de la situation de l’armée française ; par consé­quent, dans sa manœuvre, la conception ne valut pas mieux que l’exécution.

Il n’est pas sans intérêt d’observer que c’est précisément le retard dû à la mauvaise organisation de la marche sur la rive droite de l’Elster  qui sauva les coalisés d’une destruction totale. Nous avons vu, en effet, que les Français  furent arrêtés par la tombée de la nuit, juste au moment où ils n’avaient plus qu’un dernier effort à faire pour consommer la défaite de l’armée alliée, usée et à moitié enveloppée.

De ce fait, ressort l’enseignement suivant : un Corps, obligé pour une cause quelconque d’attaquer son adversaire et qui craint que l’opération ne tourne mal pour lui, devra commencer son mouvement assez tard pour que la nuit vienne interrompre le combat avant que l’ennemi ait pu lui donner tout son dévelop­pement. 

Observations sur les opérations des Français

La correspondance de Napoléon  établit que, dans les journées du 1er au 2 mai, l’Empereur  ne cessa de voir clair dans le jeu de Wittgenstein  et qu’il manœuvra très serré afin d’être prêt à mettre à profit l’imprudence de son adversaire, si celui-ci osait l’attaquer sur la rive gauche de l’Elster .

Cette attaque, qu’il désirait si vivement, se produisit ; une bataille générale eut lieu : elle resta indécise bien qu’il eût mis en action des forces très supérieures à celles de l’ennemi et bien que ce dernier eût commis des fautes multiples.

L’études des faits démontre que la responsabilité du peu de résultats obtenus incombe au Maréchal Ney  et au Général Souham .

L’un des principaux facteurs sur lesquels reposent les cal­culs du Général en chef est la capacité de résistance des corps d’avant-garde ; si, par l’effet d’une surprise, cette capacité est ré­duite à néant, les plus belles conceptions sont compromises.

L’Empereur  avait prescrit, dès 4 h 30 du matin, au Maré­chal Ney  « de rallier les cinq Divisions de son corps d’armée et d’envoyer de fortes reconnaissances sur Zwenckau  et sur Pegau  ». Malgré un ordre aussi catégorique, le Maréchal maintint les trois Divisions Bren­nier , Ricard  et Marchand , près de Lutzen , sur les emplacements où elles avaient passé la nuit et, ce qui est plus grave, n’envoya aucune reconnaissance sur Pegau.

Certains écrivains ont dit que la faiblesse numérique de la cavalerie du Maréchal Ney  (1 000 chevaux) ne lui permettait pas d’exécuter l’ordre de l’Empereur  : cette opinion n’est pas accepta­ble car il s’agissait d’aller, au plus, à une lieue et demie de Görs­chen , ce que pouvait faire sans peine un détachement mixte.

La responsabilité du Général Souham  est également enga­gée car, en admettant même qu’il n’eût pas reçu l’ordre d’envoyer une reconnaissance sur Pegau , il avait le devoir d’organiser son service de sûreté de manière qu’une armée de 80 000 hommes ne pût pas se rassembler à son insu à 2 km des positions qu’il oc­cupait. Son incurie lui a fait courir le risque d’être enlevé avant même de s’être mis en défense.

L’Empereur  reçut pourtant, vers 10 h du matin, des rap­ports de reconnaissance fournis par le 3e Corps et dont le fond était la formule « rien de nouveau ; l’ennemi n’a montré que le service ordinaire ». On s’était borné à envoyer à portée de fusil de la lisière de Görschen  des patrouilles, qui avaient constaté que les postes de la cavalerie légère ennemie étaient à la même place que la veille. Il n’est pas permis de penser que le Maréchal Ney  et le Général Souham  se soient imaginé ainsi avoir rempli les inten­tions de l’Empereur . Un commandant d’armée n’intervient pas dans ce qui est le service normal des avant-postes ; quand il pres­crit d’envoyer une reconnaissance sur un point, cela veut dire qu’il faut mettre en mouvement un détachement assez fort pour pou­voir aller, sans se compromettre, jusqu’à ce point.

Quoi qu’il en soit, l’Empereur , qui supposait que les déta­chements dont il recevait les rapports étaient allés assez loin pour découvrir la sortie de Pegau , resta convaincu qu’aucune colonne ennemie n’avait encore commencé l’Elster  à 8 h du matin : il tira de ce fait la conclusion logique que l’ennemi ne l’attaquerait pas de ce côté.

C’est probablement pourquoi il autorisa et, peut-être même, engagea le Maréchal Ney  à le suivre à Markranstaedt .

Si, conformément aux ordres formels de l’Empereur , le Ma­réchal Ney  eût réuni tout son corps d’armée autour de Kaja  entre 5 et 6 h du matin et s’il se fût éclairé avec soin vers Zwenc­ka u et vers Pegau , il est clair que les choses auraient pris une tournure différente. Le 3ème Corps, engagé avec calme et méthode, eût opposé une résistance beaucoup plus grande aux coalisés, même si ces derniers avaient procédé moins maladroitement.

Nous avons vu que ce corps d’armée, qui comptait 45 000 combattants, se trouva complètement usé dès 4 h du soir, bien que l’ennemi n’eût pas engagé contre lui plus de 30 000 hommes : un pareil résultat ne s’explique que par la surprise du début, qui livra aux coalisés, dès le commencement du combat les deux Görschen  et Ralsna , de telle sorte que le 3ème Corps dût agir offen­sivement toute la journée pour reprendre ses points d’appui.

Le 4e Corps n’est arrivé sur le champ de bataille qu’à 5 h du soir ; or, à une heure de l’après-midi, « la Division Morand  était en position à Gramschutz  et la Division italienne serrait sur Lupitz. » (Rap­port du Général Bertrand ). A ce moment, la canonnade fai­sait rage à Starsiedel et à Görschen  ; le Général Bertrand  l’a certai­nement entendu car la distance de Gramschutz au champ de ba­taille n’est que de 6 km. Il aurait dû marcher immédiatement au canon, cela n’est pas contestable : il n’en fit rien et c’est seulement vers 3 h, après avoir reçu l’ordre de Napoléon , qu’il mit ses Divi­sions en mouvement.

En cette circonstance, le Général Bertrand  a commis la faute la plus grave que puisse commettre un chef à la guerre.

Un commandant de troupes, qui a une mission spéciale à remplir et qui, tout-à-coup, entend retentir le bruit du canon à quelque distance de lui, peut parfois être très embarrassé : doit-il ou ne doit-il pas marcher au canon ? Il faut qu’il prenne une déci­sion en s’inspirant de la situation et de l’esprit de ses instructions. Mais, un Chef qui, n’ayant pas de mission spéciale, attend des ordres quand un combat se livre à quelques kilomètres, c’est une monstruosité : avec de tels chefs, une armée est vouée à la défaite.

A cet égard, le Général Lauriston  n’est pas non plus in­demne de tout reproche. Il s’était emparé de Leipzig  presque sans coup férir et s’était vite aperçu qu’il n’avait presque personne de­vant lui. En conformité des ordres de l’Empereur , il avait laissé une Division à Leipzig et retiré les deux autres en arrière de la ville. Toute l’après-midi, il resta immobile, attendant des ordres qui ne vinrent pas par suite d’un malentendu, l’Empereur  ayant compté sur le Prince Eugène  pour donner au 5e Corps, qui faisait partie de l’armée de l’Elbe , les ordres que comporteraient les cir­constances et le Prince Eugène  n’ayant pas cru pouvoir modifier les ordres donnés au 5ème Corps par l’Empereur  lui-même. Le devoir du Général Lauriston  était tout tracé : s’il ne croyait pas pouvoir de lui-même faire marcher une partie de son Corps d’armée vers Kaja , il fallait qu’il envoyât un de ses officiers pour rendre compte de la situation de son côté et réclamer des ordres et cela plutôt dix fois qu’une.

Napoléon , qui ne récriminait pas d’ordinaire sur le passé, lui reprocha son inaction en termes très vifs (Voir mémoires de Berthozène [22] et pourtant le malentendu, cause première de cette inaction, était dû à la détestable méthode de commandement de l’Empereur  [23].

Pertes. – La bataille de Lutzen  coûtait aux Français  18 000 hommes, tués, blessés ou prisonniers, dont 12 000 pour le 3ème Corps qui se trouvait avoir perdu plus du quart de son in­fanterie. Les coalisés ont accusé une perte de 10 000 hommes environ ; en réalité, les pertes furent sensiblement égales de part et d’autre mais, tandis que du côté des alliés, les hommes légère­ment atteints restèrent dans le rang et ne furent pas comptés parmi les blessés, de notre côté, une foule de soldats, qui n’avaient que des égratignures ou de simples contusions, se préci­pitèrent dans les ambulances et réussirent, par subterfuge, à se faire évacuer avec les vrais blessés.

Ajoutons que durant la marche vers l’Elbe  à la poursuite des alliés, le nombre des traînards et des déserteurs fut considéra­ble. Quand l’armée française atteignit le fleuve, elle comptait envi­ron 35 000 hommes de moins qu’au moment où elle avait franchi la Saale .

« Ce que, les vrais blessés partis, l’armée perdait en force matérielle et numérique, l’évasion des déserteurs et des faux blessés le lui rendait en force morale, les mauvais n’étant plus là pour infecter la masse généralement bonne, mais facile aux impressions les plus opposées, prompte à l’enthousiasme, mais prompte aussi au découragement et à l’indiscipline. » (Camille Rousset , la Grande Armée , 1913).

Poursuites de Lutzen  à Dresde

Dès la fin de la bataille, à 11 h du soir, Napoléon  avait prescrit au Prince Eugène  de retirer le 5ème Corps de Leipzig  et d’être prêt dès 4 h du matin à poursuivre l’ennemi avec le 1er Corps de cavalerie et les 5ème et 11ème Corps qui avaient été très peu engagés.

Le 3, à la pointe du jour, quand on constata que l’ennemi s’était retiré, il ordonna d’entamer immédiatement la poursuite ; il eut à déployer une grande somme d’énergie et de volonté pour mettre en branle ses troupes fatiguées.

L’armée, exécutant une grande conversion à gauche, fran­chit l’Elster  à Zwenckau , Pegau , Predel  et Ostran .

Le 11ème Corps et le 1er Corps de cavalerie s’avancèrent jusqu’à Poldewitz , à deux heures de Pegau  ; le 5ème Corps prit position à Pérès , à la gauche du 11, le 6ème Corps à Lobnitz , le 4ème à Ostran , la Garde  et le Quartier général à Pegau, le 3ème Corps resta à Lutzen  pour se rallier et se reposer.

Le 12ème Corps, n’ayant pas reçu en temps utile l’ordre de changer de direction pour se porter sur Zeitz , continua sur Naumburg  ; le 3, la tête du Corps d’armée atteignit cette localité et la queue atteignit Iéna . Les troupes ne firent pas plus de quatre lieues pendant la journée du 3 ; leur état de fatigue ne leur per­mettait pas de leur demander davantage et d’ailleurs, Napoléon  ne savait pas encore exactement dans quelle direction les coalisés s’étaient retirés.

Dans la nuit du 3 au 4, il reçut les renseignements les plus précis à ce sujet : les coalisés effectuaient leur retraite sur Dresde , en deux colonnes, par Codlitz  et Roschlitz ; ils marchaient en très bon ordre ; cependant, leur défaite les avait impressionnés plus qu’ils ne le disaient ; la mésintelligence régnait entre eux, Russes  et Prussiens  s’accusant réciproquement d’avoir causé la perte de la bataille.

L’Empereur  décida de se porter droit sur Dresde  en pres­sant sa marche le plus possible dans l’espoir de couper quelques colonnes ou, tout au moins, d’enlever les traînards et les convois. En même temps, il ordonna de constituer, sous les ordres du Maréchal Ney , une armée auxiliaire destinée à manœuvrer sur la gauche de l’armée principale (nous désignons ainsi l’ensemble des corps placés sous les ordres immédiats de Napoléon ) et qui com­prendrait :

-           le 3ème Corps ;

-           le 7ème, qui se composerait de la Division Durutte  et des trou­pes saxonnes qu’on allait faire sortir de Torgau  ;

-           le 2ème Corps provisoire, que commanderait le Maréchal Vic­to r et qui serait formé des 1ère et 4ème Divisions ;

-           le corps provisoire du Général Sébastiani , 2ème Corps de cavale­rie (2 500 hommes) et Division Puthod  du 5ème Corps, dont la présence sur le bas Elbe  n’était plus nécessaire at­tendu que le corps de Vandamme , à peu près organisé, suffi­sait pour garder le fleuve en avant de Magdeburg  et même reprendre Hamburg .

Le Maréchal Ney  devait tout d’abord débloquer Torgau  et Wittenberg  et reconstituer le 7ème Corps ; pendant ce temps, le 2ème Corps et le corps provisoire de Sébastiani  se réuniraient à Bernburg  et rejoindraient ensuite le Maréchal. Celui-ci passerait alors sur la rive droite de l’Elbe  et prendrait position avec toutes ses forces, 75 000 combattants, en avant de Torgau.

L’Empereur , qui n’avait pas d’équipage de pont, prévoyait le cas où les coalisés chercheraient à défendre le passage de l’Elbe  à Dresde  : en faisant déboucher l’armée du Maréchal Ney  par Torgau , il les empêchait de mettre ce projet à exécution.

Le 4 au matin, l’armée principale se mit en mouvement en trois colonnes :

-           Colonne du centre : le 1er Corps de cavalerie et le 11ème Corps, sous les ordres du Prince Eugène , formaient l’avant-garde : ils s’engagèrent sur la route de Borna  qu’avaient prise les Prussiens  et s’avancèrent jusqu’à Laussigk  ; le 6ème Corps, la Garde  et le Quartier général suivirent l’avant-garde et, à la fin de la journée, s’établirent à Flossberg et à Borna ;

-           Colonne de droite : le 4ème Corps, marchant sur les traces des Russes , se porta d’Ostran  sur Frohburg , suivi par le 12ème Corps qui, de Naumburg , alla directement sur Zeitz  ;

-           Colonne de gauche : Le 5ème Corps, marchant parallèlement au 11ème et à la même hauteur, se porta de Pérès  à Stockheim .

L’armée était tenue très rassemblée dans la crainte d’un retour offensif de l’ennemi, dont les partis de cavalerie légère se montraient de tous côtés à proximité de nos colonnes.

Des renseignements erronés ayant fait croire qu’un corps prussien d’un effectif élevé se rassemblait aux environs de Mülh­berg (en réalité, il n’y avait dans cette direction que le détache­ment de Kleist ), Napoléon  prescrit au 5ème Corps de marcher le 5, sur Würzen  afin d’être à même d’appuyer, en cas de besoin, le Maréchal Ney , qui, déjà, commençait à pousser sur Torgau  une partie du 3ème Corps et la Division Durutte .

Le 5 mai, pendant que le 5ème Corps effectuait le mouve­ment indiqué ci-dessus, le reste de l’armée continua sur Dresde .

La brigade Steinmetz , qui formait l’arrière-garde de la co­lonne prussienne, avait pris position derrière la Mulde  à Codlitz  ; l’arrière-garde russe, que commandait Miloradowitch  et qui se composait du corps de ce général et de celui de Wittzengerode, était encore en grande partie sur la rive gauche de la rivière en avant de Rochlitz . Le Prince Eugène  força le passage de la Mulde  à Codlitz et refoula la brigade Steinmetz  jusqu’à Karta , menaçant ainsi de couper la retraite à Miloradowitch . Ce dernier, qui était en train de franchir la Mulde  sans se presser, car l’avant-garde du 4ème Corps français n’avait pas encore dépassé Frohburg , envoya en toute hâte au soutien de Steinmetz  toutes les troupes qu’il avait sous la main ; ayant réussi non sans peine à se dégager, il prit po­sition derrière la Tschoppau  à Waldheim . Le Prince Eugène  s’arrêta à Karta, poussant ses avant-postes jusqu’à la Tschoppau ; le 6ème Corps se plaça immédiatement derrière lui ; la Garde  et le Quartier général s’établirent à Codlitz.

Dans la colonne de droite, le 4ème Corps, dont la lenteur avait permis à Miloradowitch  de s’échapper, atteignit Rochlitz  très tard dans la soirée ; le 12ème Corps porta sa tête de Zeitz  jusqu’à Altenburg .

Les nouvelles recueillies dans la journée du 5 démontrè­rent que toute l’armée coalisée se retirait sur Meissen  et Dresde  et qu’il n’y avait qu’un faible détachement du côté de Mühlberg . Napoléon  prescrivit en conséquence au 5ème Corps de se rabattre de Würzen  sur Dresde en marchant le plus vite possible.

L’Empereur  au Major Général, Codlitz , le 5 mai (9 h)

 « Ecrivez au Général Lauriston  par un homme du pays, à qui vous promettez vingt Napoléons de récompense s’il apporte la réponse avant six heures du matin. Faites connaître au Général qu’il se porte à grandes marches et par la grande route sur Dresde , de manière à faire sept à huit lieues par jour ; que mon Quartier général est arrivé ici aujourd’hui ; que tous les corps sont passés par ici et qu’il ne doit rien y avoir de considérable du côté du Prince de la Moskowa ».

L’Empereur  au Major Général, Codlitz , 6 mai, 3 h et de­mie du matin.

« Ecrivez au duc de Raguse que le vice-roi a défait, hier, le corps de Miloradowitch , au village de Gersdorf ; que son avant-garde était sur les hauteurs de Karta  ; qu’il est nécessaire que sa 1ère Division commence à entrer dans la ville à quatre heures du matin et se porte, en toute diligence, sur Waldheim  ; qu’une Division du Général Kleist , qui venait du côté de Witten­ber g, est retournée sur Würzen  par Leipzig  où il est bon que l’on entre pour savoir ce qui est passé ; que cela ne doit pas arrêter la marche de son corps d’armée dans la direction du vice-roi.

Ecrivez au vice-roi que j’ai vu avec plaisir sa relation d’hier, mais qu’il y a bien peu de prisonniers ; que, dans un pays où la cavalerie ne peut rien, on aurait dû prendre 2 à 3 000 hommes ; qu’il parte à la pointe du jour pour arriver à Mossen  dans la journée ; que le duc de Raguse le soutient à trois heures de marche ; que toute la Garde  est en avant de Codlitz  ; qu’il peut donc marcher droit et rapidement ; que, comme toutes les colonnes de l’ennemi convergent sur Dresde , il est important d’arriver rapidement devant cette ville, puisque tout ce qui n’aurait pas passé serait rejeté sur la Bohème ; que le Général Lauriston  a reçu l’ordre de se diriger à grandes marches de Würzen , par le grand chemin, sur Dresde. Donnez l’ordre au Général Ber­trand , qui est à Rochlitz , de marcher sur deux colonnes, l’une pour passer la rivière entre Waldheim  et Mittweida , l’autre sur Mittweida ; faites-lui connaître que le vice-roi est à Waldheim, qu’il a défait le corps de Milorado­witc h, que le vice-roi a ordre d’aller aujourd’hui à Mossen ; qu’il faut donc qu’il s’approche ; que le Général Lauriston  part aujourd’hui pour faire huit lieues par jour sur la grande route de Dresde ; qu’il est donc nécessaire d’arriver tous à la fois sur Dresde ; qu’il envoie deux officiers au duc de Reg­gi o pour avoir de ses nouvelles car il est à prévoir que, s’il y a une colonne ennemie qui ne soit pas encore arrivée à Dresde, l’ennemi voudra tenir pour gagner vingt-quatre heures. »

L’Empereur  au Maréchal Ney , Codlitz , 6 mai, 3 h et de­mie du matin.

(Après diverses indications de la situation)

« J’ai bien de l’impatience de vous savoir sur Torgau  et de voir dé­bloquer Wittenberg , car les choses prennent une tournure telle qu’il serait très possible que je prisse le parti de me porter de suite sur Berlin  ».

Au moment où l’Empereur  écrit les lignes qui précèdent, il vient d’apprendre de source sûre que les Prussiens  et les Russes  se sont formés pour la retraite en deux colonnes distinctes. Il déduit, de ce fait et de divers bruits recueillis par ses agents se­crets, que les alliés ont l’intention de se séparer aussitôt après avoir franchi l’Elbe , les Prussiens remontant vers le Nord pour couvrir Berlin , les Russes continuant vers l’Est à travers la Silésie  pour se rapprocher de leurs centres de renforts et de ravitaille­ments.

Si cette éventualité se réalisait, ce serait pour lui un coup de fortune : laissant un corps d’observation devant les Russes , il marcherait sur Berlin  avec le gros de ses forces sans perdre un instant ; disposant alors de 170 à 180 000 hommes, il aurait bientôt fait de mettre à raison les 60 à 80 000 soldats que pour­raient lui opposer les Prussiens . Il n’est donc pas étonnant qu’il soit impatient de voir l’armée du Maréchal Ney  groupée en avant de Torgau , à vingt lieues de Berlin seulement, car sa présence sur ce point inspirera aux Prussiens des craintes pour leur capitale et achèvera peut-être de les décider à se séparer des Russes.

Les 6, 7 et 8 mai, l’armée principale poursuivit son mou­vement sur Dresde .

Le Prince Eugène  et Macdonald  s’efforcèrent en vain d’obliger Miloradowitch  à hâter sa retraite. Le Général russe, grâce à sa nombreuse cavalerie, qui le renseignait très exactement, opérait en toute sécurité ; il s’arrêtait derrière chaque coupure de terrain, obligeant les Français  à manœuvrer pour déborder sa posi­tion, qu’il abandonnait pour en prendre une autre à quelques distances en arrière, dès que ses flancs étaient menacés de trop près. Pour déjouer ce système, il aurait fallu que la colonne de droite, dont l’effectif dépassait 50 000 hommes et qui n’avait de­vant elle que des partis de cavalerie, avançât rapidement afin de dépasser la colonne du centre et d’être à même de couper l’arrière-garde ennemie si elle s’arrêtait. Malheureusement, le 4ème Corps, qui tenait la tête de la colonne de gauche, marcha si rapi­dement qu’il ne parvint même pas à se tenir à la hauteur de la colonne du centre.


Le tableau ci-dessous indique le détail des mouvements des corps français, du 6 au 8 inclus.

Armée française principale

6 mai

7 mai

8 mai

Colonne du centre

Avant-garde

1er Corps de Cavie

11ème Corps

Ersdorf

En arrière de Mossen

} Lembach

} Dresde  

6ème Corps

Rosswein

Deutsch-Bohren

En arrière de Dresde

Quartier général de l’Empereur  et de la Garde

Waldheim

Mossen

Dresde

Colonne de droite

4ème Corps

Mittweida  et en arrière

Courarsdorf à Freyberg

Pottzehapel à Elsaarandt

12ème Corps

Senig et en arrière

Hartmansdorf  à Senig

Odersau et en arrière

Colonne de gauche

5ème Corps

Dahlen

Lommatzch

Meissen

         

 

Situation de l’ennemi

Arrière-garde de Milorado­witc h

Mossen

Wilsdurf

passe l’Elbe  à Dresde

Gros de l’armée russe

Gros de l’armée prussienne

Détachement de Kleist

Wilsdurf

Meissen

Mühlberg

passent l’Elbe  :

les Russes  à Dresde ,

les Prussiens  à Meissen

 

en arrière de l’Elbe

De Gross-Görschen  à Dresde , par la route qu’a suivi le 11ème Corps, il y a environ 120 km. L’armée française mit six jours pour franchir cette distance.

Dès son arrivée à Dresde , l’Empereur  exécuta la reconnais­sance de l’Elbe . Les coalisés, en se retirant, avaient incen­dié leurs ponts de bateaux et de radeaux et détruit l’arche en bois qu’ils avaient édifiée pour rétablir le passage sur le pont de pierre.

Comme cela arrive fréquemment en pareil cas, les mesures de destruction avaient été prises avec négligence ; les Français  arrivèrent à temps pour sauver un grand nombre de ba­teaux et de radeaux.

Les Russes  occupant Menstadt , il n’était pas possible de réparer le pont de pierre ; l’Empereur  prescrit de rétablir le pont de radeaux de Briesnitz . Il y avait sur ce point un emplacement favorable pour un passage de la rive gauche à la rive droite : le fleuve y faisait un coude très prononcé dont la convexité était tournée du côté de la rive gauche ; les hauteurs de cette rive do­minaient celles de la rive droite.

L’opération fut commencée le 9, dès 7 h du matin. On établit des batteries à droite et à gauche de Briesnitz  pour balayer sous les feux croisés la plaine comprise dans le rentrant du fleuve. Deux bataillons passèrent sur quelques radeaux et prirent position dans des tranchées en avant de l’emplacement du pont pour pro­téger les travailleurs.

L’ennemi tenta de s’opposer à l’opération : il mit soixante pièces en batteries ; l’Empereur  en fit avancer quatre-vingts : l’avantage nous resta. Au même moment, les Russes , qui oc­cupaient Menstadt , dirigeaient contre Dresde  un feu violent d’artillerie et de mousqueterie. Vingt pièces de la Garde , que l’on mit en batterie sur la terrasse de Bühl , obligèrent les Russes à s’éloigner des bords du fleuve et permirent de faire passer sur des barques 300 voltigeurs qui se logèrent dans un grand bâtiment situé au débouché du pont de pierre sur la rive droite. La répara­tion de ce pont fut immédiatement entreprise.

Pendant ce temps, l’armée avait serré sur Dresde . Des or­dres furent donnés pour que les 11ème, 6ème et 4ème Corps passas­sent l’Elbe , le lendemain matin, sur le pont de radeaux de Bries­nitz  ; mais, dans la nuit (9 au 10), une crue fit lâcher les ancres de ce pont ; il fallut le réparer, ce qui occupa toute la journée du 10.

Dans l’après-midi, la Division Charpentier  du 11ème Corps passa sur la brèche du pont de pierre au moyen de longues échel­les à incendie et occupa Menstadt .

Avant d’aller plus loin, il faut revenir en arrière pour exa­miner les opérations exécutées par les troupes du Maréchal Ney .

Le 4 mai, le Maréchal avait réuni le 3ème Corps et la Divi­sion Durutte  à Leipzig .

Bülow , qui avait évacué Halle , le 3 au soir, s’était replié sur son pont de Rosslau  ; ses partisans parcouraient tout le pays entre la Mulde  et la Saale . Sans s’inquiéter de cette cavalerie, qui allait être contrainte de repasser l’Elbe  dès que le Maréchal Victor  dé­boucherait de Bernburg , Ney  commença le 5 mai son mouvement pour s’approcher de Torgau  par Enlenburg , pendant que deux Divisions du 3ème Corps descendaient la Mulde  pour communi­quer avec Wittenberg .

Le 7, le Général Reynier  arriva devant Torgau  avec la Di­vision Durutte  ; le Général Thielman , s’abritant derrière les ordres formels du roi de Saxe , refusa d’ouvrir les portes de la place aux Français . L’Empereur , le 8, quand il apprit le refus de Thielman , fit envoyer sur-le-champ, au roi de Saxe, à Prague , une note comminatoire dans laquelle il le sommait :

-           de rentrer immédiatement à Dresde , avec sa cavalerie ;

-           d’ordonner à Thielman  de se mettre entièrement à la disposi­tion du Maréchal Ney  ;

-           de déclarer par écrit, d’une façon explicite, qu’il était prêt à remplir tous les engagements auxquels il était tenu en qualité de membre de la Confédération du Rhin .

Le roi était avisé que, s’il ne donnait pas satisfaction sur ces trois points dans un délai de six heures, il serait déclaré félon et aurait cessé de régner.

Ce contretemps se compliquait d’un autre d’un genre dif­férent : le corps provisoire de Sébastiani  ne pouvait atteindre Bernburg  que le 12 mai, c’est-à-dire sept à huit jours plus tard que ne l’avait prévu Napoléon .

Ce dernier, qui tenait essentiellement (nous savons pour­quoi) à faire déboucher le plus tôt possible un gros corps de troupes sur la rive droite de l’Elbe , prescrivit :

-           Au Maréchal Ney  de faire serrer le 3ème Corps et la Division Durutte  au nord de Torgau  et de rassembler tous les maté­riaux nécessaires pour jeter un pont à Belgern, à une demi-marche en amont de la place ;

-           Au Général Lauriston , de laisser un détachement à Meissen  et de se porter avec son corps d’armée (5ème) entre ce point et Torgau , afin d’être à portée de se joindre au Maréchal Ney  si les circonstances l’exigeaient.

Ces ordres furent promptement exécutés et dès le 11 mai, le Maréchal Ney  aurait pu franchir l’Elbe  à Belgern, avec 60 000 hommes.

Mais les événements prirent une tournure plus favorable qui rendit ce mouvement inutile. Les coalisés ne défendirent pas sérieusement le passage de l’Elbe  si bien que, le 11mai au matin, l’armée principale pût sans peine prendre pied sur la rive droite. En outre, le roi de Saxe  ayant fait soumission complète, le 11, les portes de Torgau  s’ouvrirent devant le Maréchal Ney  qui passa aussitôt le fleuve avec les 3ème, 5ème et 7ème Corps ; ce dernier, composé de la Division Durutte  et de la Division saxonne du Général Sahr  (9 000 fantassins, 250 cavaliers, 3 batteries).



[1]           Voir le croquis n°5.

[2]           Cette lettre parviendra le 16 seulement au destinataire.

[3]             L’Empereur  avait pensé que le 3ème Corps se porterait directement de Meiningen  sur Erfurt  ; mais faute d’instructions précises, le Maréchal Ney  avait jugé bon de prendre la route d’Eisenach -Gotha, qui était bien meilleure que la précédente.

[4]           D’après les Etats qui existent dans les archives du Ministère de la Guerre.

[5]               En nombres ronds, leffectif est celui des combattants sous les armes

[6]               Lanciers de Berg

[7]           Non-compris le 152ème détaché à la Division de Hamburg .

[8]               Pour mémoire, détaché sur le bas-Elbe .

[9]           Y compris 5 bataillons qui marchent avec la Division Bonnet  du 6ème Corps.

[10]          Des ordres avaient été donnés antérieurement à ce sujet, mais ils n’avaient pas été exécutés.

[11]          Les subdivisions de cette colonne étant formées de 2 Compagnies (ou pelotons) accolées. L’expression de division a disparu de notre terminologie militaire en 1875 seulement. Il ne faut pas perdre de vue non plus que de 1791 à 1875, les expressions peloton et compagnie ont été synonymes.

[12]          La Correspondance de Napoléon  contient la série complète de ces ordres ; ce qui le prouve, c’est que le livre d’ordres du Maréchal Berthier  n’en contient pas un seul édictant des prescriptions nouvelles.

[13]             L’Empereur  ne précise pas où doit se rallier le 3ème Corps, mais c’est évidemment à Kaja  où se trouve le Quartier général.

[14]          Nous calculons le temps très largement pour tenir compte de ce que nos troupes marchent à travers champs, en masses de guerre.

[15]          Le 4ème Corps recevra cet ordre trop tard et fera serrer ses deux Divisions de tête sur Taucha .

[16]          Voir la carte au 1/100 000ème de l’Etat-Major prussien.

[17]          La lecture des ordres, que nous avons reproduits textuellement, montre combien se sont trompés les nombreux écrivains militaires qui ont prétendu que le jour de Lutzen , Napoléon  avait été surpris par l’attaque des coalisés.

Il est vrai qu’à partir de dix heures du matin, l’Empereur  a cessé de croire à la probabilité de cette attaque, mais il n’en a pas moins pris toutes ses précautions pour y parer si elle se produisait.

Partant de cette idée fausse d’un Napoléon  surpris en flagrant délit de manœuvre, ces mêmes écrivains se sont émerveillés de la rapidité avec laquelle il avait vu clair dans la situation au premier coup de canon tiré à Kaja  et « renversé son ordre de bataille ». Cette rapidité s’explique par ce fait que Napoléon avait mûrement réfléchi à l’éventualité qui se présentait et pris ses dispositions en conséquence : il ne fut pas surpris le moins du monde.

Mr. Thiers , en cette circonstance, a vu très juste : l’Empereur , dit-il, put arrêter ses dispositions en un clin d’œil parce qu’il avait pris la précaution de s’assurer à Kaja  avec le 3ème Corps, un solide pivôt de manœuvre.

[18]          Le détachement de Kleist  a été constitué avec des fractions empruntées à l’ancien Corps de Wittgenstein  et au Corps d’York .

[19]          Voir le croquis 10 qui est la reproduction pour la partie qui avoisine Kaja .

[20]          Major Odleben

[21]          Nous le donnons en appendice, à titre de curiosité.

[22]          D’après Berthozène , un aide-de-camp du Général Lauriston  venu le 3 mai, au matin, au Grand Quartier Général, fut interpellé en ces termes par Napoléon  : « Que faisiez-vous hier pendant que nous nous battions ici, vous vous chauffiez les C......  au soleil ».

[23]          Le Généralissime ne doit donner directement des ordres aux Commandants de Corps d’armée que dans des circonstances exceptionnelles sans quoi il se produira fatalement des malentendus du genre de celui dont il est question ci-dessus.

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin