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Introduction à la partie positive de la stratégie

  Général Lewal

 

Édition commentée et annotée
par le colonel Allain Bernède

 

 

Préface. 

Pour une approche historique des études de doctrine

L’erreur de tous ceux qui organisent des armées est de prendre l’instant momentané pour un état permanent. Ils oublient que pour rester vivante une armée doit se modeler sur la courbe des événements.  

Général von Seeckt

 

Trop près de l’événement à l’échelle de l’Histoire, il est aujourd’hui difficile de dire si l’effondrement, en octobre 1989, du Mur de Berlin, longtemps symbole de la division du monde en deux blocs antagonistes issus de la conférence dite de Yalta[1], marque un point de bascule ou simplement un jalon important sur la courbe d’inflexion de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la géostratégie.

Sans doute, peut-on constater, par une sorte d’effet pervers en retour, que la première conséquence de la fin de la guerre froide[2] a été de ramener le feu des conflits armés[3], dans un premier temps, sur les champs pétrolifères du Golfe persique, appelé successivement Golfe arabo-persique, puis Golfe, et ensuite sur les rivages nord de la Méditerranée. L’observateur attentif a pu noter à cette occasion que ces deux foyers de guerre se situaient de part et d’autre de l’antique Hellespont, sur la traditionnelle route terrestre de l’Orient, parcourue par des générations de grands marchands comme par de nombreuses forces armées depuis la plus haute Antiquité et que les plaies ouvertes sur le flanc sud de l’Europe, depuis la prise de Constantinople le 29 mai 1453 par les Turcs ottomans et les sièges de Vienne de 1529 comme de 1683, relayées encore par les guerres balkaniques du début du xxe siècle, demeuraient toujours purulentes.

Ne brûlez pas vos bibliothèques !

Certes, certains apprentis stratèges, voire parfois ceux qui sont en situation de responsabilité, jugeront toujours avec d’autant plus d’assurance qu’ils interviennent après coup et qu’ils sont assurés, là, de ne pas avoir de comptes à rendre ! Mais, d’aucuns peut-être, ou à défaut le simple citoyen, feront-ils quelques pas moins mal assurés sur les sentiers toujours incertains de la compréhension d’un monde, qui ne cessera jamais de nous surprendre, s’ils ont, un jour, parcouru quelques ouvrages écrits dans un passé qui n’est pas forcément aussi désuet que certains veulent bien l’affirmer…

Si l’expérience de l’historien enrichit le politique par l’intermédiaire d’un code de l’usage, c’est-à-dire d’une méthode, comme l’affirme Jean-Noël Janneney[4], il ne semble pas qu’il y ait d’obstacle à la transposition de cette façon de faire dans le domaine militaire, sous réserve que, comme en politique, soit respectée la règle fondamentale qui exige que les rôles, du soldat et de l’historien, ne soient pas confondus !

Dans ces conditions, l’Histoire pourra être l’un des axes d’approche de la réflexion qui précède et conduit à l’action et non l’action elle-même qui reste fixée par les règles de la seule technique militaire. L’Histoire sera alors un véritable gage d’ouverture et évitera cet accident majeur qu’est l’anachronisme, qui consiste à raisonner à partir de repères chronologiques ou géographiques, parfois les deux, erronés.

En 1996, le professeur André Martel ayant ouvert la voie d’une relecture de Foch avec Des principes de la guerre[5], il apparaît désormais possible de constituer un recueil d’écrivains militaires de langue française, témoignant de la vitalité de notre pensée et attestant que si nous avons toujours emprunté des modèles à l’étranger, nous ne les avons jamais copiés servile­ment et qu’ils ont toujours été, au moins, assortis d’un parement de culture française, gage de leur assimilation…

Le lecteur, qui s’aventurera aujourd’hui ou demain sur les sentiers de notre histoire militaire, pourra y découvrir, que Bugeaud, Gallieni, Lyautey…[6], connaissaient déjà, par exemple, les questions de protection des populations mais qu’ils ont à subir des lendemains d’une autre nature qui attestent qu’en matière militaire le temps vire rapidement à l’orage et qu’il y a rarement des panacées valables pour les vingt prochaines années…

Si nul ne peut raisonnablement prétendre que nos exemples historiques sont moins riches d’enseignements que les modèles anglo-saxons, que chacun s’interroge alors pour se demander si une trop grande ignorance de notre passé militaire ne serait pas dommageable pour notre avenir ? En tout état de cause, le risque de perdre son temps en relisant quelques-uns de nos classiques n’est pas pire que celui de s’égarer dans des théories aux contours incertains !

S’il n’est point question de nier la transformation du monde, la méthode historique, par la connaissance de l’environnement et du fond qu’elle procure, est une voie privilégiée pour aider à son assimilation et accéder au dialogue avec la plupart des parte­naires car, grâce au savoir qu’elle procure, cette méthode permet d’ajouter une qualité majeure qu’est l’écoute avec une oreille d’autant plus attentive qu’elle est moins craintive.

Si, d’une façon générale, la lecture des écrits du général Lewal, premier commandant de l’École supérieure de Guerre, est utile à la compréhension de ce tournant fondamental de notre histoire qu’est la première guerre mondiale, celle de l’ouvrage publié en 1892 sous le titre de Introduction à la partie positive de la stratégie, revêt encore un double intérêt. D’une part ce livre synthétise la pensée de celui qui a créé le système de formation des officiers français de pratiquement tout le xxe siècle et, écrit au bout d’une expérience d’une douzaine d’années d’un enseigne­ment nouveau, il peut encore servir d’élément de comparaison à un système d’évaluation de la refondation en cours, parce que nos références culturelles sont toujours très profondément marquées par un certain positivisme du xixe siècle, siècle qui veut que les sciences humaines soient mesurées à l’aune de l’observation et de l’étude des phénomènes.

Même s’il convient d’être prudent, de façon à éviter les effets pervers d’un retour brutal, et déraisonné, à la méthode histo­rique, cette façon de procéder devrait vivifier une réflexion, susciter un véritable dialogue entre chercheurs, concepteurs, acteurs et ne pas heurter de face les écueils de schémas trop réducteurs.

Sous peine de voir certaines pistes de travail et de recherche brouillées, les échanges entre tous les partenaires doivent être impérativement cultivés car, mal maîtrisé, le développement récent de certains moyens techniques a manifestement entraîné des effets de type parasite qui sont venus largement obérer leurs avantages initiaux. En cette période d’extraordinaire progrès technologique, certains apprentis chercheurs, se laissant maladroitement prendre dans des tourbillons ascendants d’une recherche mal contrôlée, ne savent plus adapter leurs méthodes de travail au milieu environnant.

Par exemple d’aucuns, confondant accumulation avec démonstration, font un usage immodéré des techniques de repro­duction des documents. Ne sachant plus, ni prendre des notes, ni de ce fait aller à l’essentiel, ils ont beaucoup de difficultés à se forger une opinion propre qui soit autre chose qu’une juxtaposi­tion de pièces empruntées. Pire encore, devenus maîtres, ces faux lettrés n’ont plus les moyens de faire passer leur message par la seule force de leur conviction et du raisonnement. Les remarquables relais pédagogiques dont ils disposent, mal exploités, ne participent plus à la démonstration et ne font que mettre à la disposition de l’élève des banques de données qui, très vite, procurent l’impression au potache d’être l’égal du maître et qu’il peut donc se passer de son enseignement.

Ainsi, muni d’un savoir superficiel à base d’accumulation d’informations et dépourvu d’une méthode de réflexion, celui qui aurait dû être un disciple, part-il à l’aventure, non muni d’un puissant savoir-faire, mais de repères inconsistants où dominent les clichés et l’éphémère.

Rien de l’homme cultivé, au sens de l’honnête homme du XVIIIe siècle n’étant susceptible de nuire à celui du xxie siècle, il y a toujours lieu, même à l’heure d’Internet, de plaider en faveur des bibliothèques, persuadés que nous sommes, que l’officier de demain, comme celui d’hier, homme d’action, aura encore et toujours, autant besoin d’une méthode de réflexion que d’informations !

Cas concret

En janvier 1990, la France, comme prise au dépourvu par une doctrine de la dissuasion nucléaire qui n’a pas su, pu ou eu le temps de se renouveler, a vu son outil militaire employé dans la guerre dite du Golfe avant même que la réflexion ait pu porter ses premiers fruits. Circonstances aggravantes, le propre de cette doctrine étant d’être globale, et par conséquent de ne pas souffrir d’emploi en mode dégradé[7], la rupture s’est avérée brutale même si, dès avril 1991, un forum de réflexion[8] s’interrogeait sur le thème : “Quelle sécurité en Europe, à l’aube du xxie siècle ?”

Si le général commandant l’École supérieure de Guerre soulignait à cette occasion, “la nécessité d’une anticipation pour assurer une formation correcte des cadres et ce malgré un contexte aux évolutions rapides et difficilement prévisibles”[9], l’ancien sous-chef d’état-major de l’Armée de l’Air disait “se méfier beaucoup des enseignements que tous les penseurs mili­taires, les stratèges, les écoles de guerre et les états-majors (pour­raient) tirer d’un conflit aussi spécifique, aussi particulier…”[10]

La révision de la conception de l’engagement des moyens militaires, longtemps occultée par la théorie basée sur la non-guerre, était encore à peine esquissée[11] quand les interventions en Bosnie ont encore imposé, dans l’urgence, de nouvelles façons de faire, rendant inéluctable une véritable mutation de la doctrine elle-même.

Le principe de non-intervention, en dehors des limites étroi­tes des accords de coopération avec des Pays africains et malga­che étant lézardé, la France s’est trouvée, au nom d’une politi­que, peut-être un peu trop généreuse, des droits de l’homme, engagée dans le concept difficile à établir du devoir d’ingérence.

Aujourd’hui, bien au-delà de la plus désespérément banale des formules, rien ne sera plus comme avant, le monde bipolaire de la confrontation Est-Ouest ayant vécu, il ne s’agit plus de mettre en œuvre une réforme ordinaire destinée à améliorer le rendement d’un instrument qui aurait mal vieilli ou d’une méca­nique qui aurait trop longtemps fonctionné en régime d’auto-alimentation, mais bien de pratiquer une rupture profonde avec l’ancien ordre des choses en renonçant aux théories du non-emploi pour étudier l’usage de la force armée que ce soit en maintien ou rétablissement de la paix, sans jamais exclure le sixième scénario du Livre Blanc (1994) envisageant un conflit de haute intensité.

Dans la pratique, c’est donc cette mutation profonde qui, relayée par la décision, toute politique, de professionnaliser le recrutement, qui a conduit à une transformation de l’outil mili­taire, tant dans sa nature et son volume que dans son rapport avec le politique entendu dans le sens de gestionnaire des affaires de la Cité.

Ainsi peut-on légitimement s’interroger pour savoir si la transformation de cet outil militaire ne débouche pas sur une situation qui puisse être comparée avec celle du lendemain de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, de l’Année terrible, pour reprendre la célèbre expression de Victor Hugo[12], c’est-à-dire une redéfinition complète du système que nous appelons aujourd’hui, une refondation.

Nonobstant, ce qui importe avant tout pour le technicien de la chose militaire, c’est la doctrine d’emploi des forces, sorte d’ensemble de références destiné à, le temps de crise venu, faire face aux événements.

Aujourd’hui, il ne s’agit rien de moins que, dans le sillage du grand séisme consécutif à l’effondrement de l’une des deux anciennes super-puissances issues de la deuxième guerre mon­diale, de rétablir l’ordre réflexion - action et non de poursuivre dans la réflexion théorique. Si nul, maintenant, ne se trompe plus réellement sur l’ampleur de la mutation, chacun peut mesurer le chemin qui reste à parcourir dans les esprits confir­mant ainsi la formule de Liddell Hart[13] selon laquelle la chose la plus difficile ne serait pas de faire entrer une idée nouvelle dans une armée, mais bien d’en chasser une ancienne.

Le général Buis[14] n’évoquait-il pas en avril 1991, la constitution au sein de la nouvelle Europe “d’une force du dedans” … qui serait, à la fois une force inter-armées de souveraineté et une force d’intervention lointaine. La brigade franco-allemandepourrait être l’embryon de cette force, toujours davantage multinationale, pour ne pas créer de suspicion, donc de tension, entre les composantes européennes. Pour une jeune Europe, cette manière de gendarmerie adaptée (serait) probablement l’outil le plus urgent à réaliser, la gendarmerie n’est-elle pas la plus vieille arme des États - Nations ?

Ainsi, si l’on suit Edward Luttwak[15] dans ses assertions selon lesquelles, dans un changement de stratégie globale, il est toujours possible de passer d’un rapport de force de type géopo­litique à une relation à caractère géoéconomique, le renouvelle­ment du contexte serait-il complet et absolu.

C’est donc dans cet environnement, tout à fait nouveau, que s’inscrit la réflexion doctrinale du Commandement de la Doctrine et de l’Enseignement supérieur (CDES)[16] qui oriente la réflexion en affirmant désormais :

Les forces armées participent à la stratégie globale au travers de la stratégie générale militaire, qui repose elle-même sur quatre grandes fonctions stratégiques complé­mentaires.

La dissuasion, d’abord, qui est la volonté et la capacité de faire craindre en permanence, à un adversaire éventuel, des dommages de toute nature à un niveau tel que cette menace l’amène à renoncer à son dessein.

La prévention, ensuite, a pour but d’empêcher l’émer­gence de situations conflictuelles et notamment d’antici­per la réapparition d’une menace majeure, y compris en Europe.

Quant à la notion de protection, elle concerne exclusi­vement le territoire national et sa population, visant à satisfaire des exigences de sécurité, d’intégrité et de liberté d’action gouvernementale.

La notion de projection, enfin, recouvre l’ensemble des interventions hors de nos frontières[17].

Pour certains ce sont, l’expérience et les leçons apprises qui, relayant l’examen critique des doctrines alliées, doivent servir de guide. Pour d’autres, considérant que l’expérience est parcellaire, la méthode de réflexion doit intégrer, sous peine de dérive grave, une approche historique qui, grâce à l’indispensable mise en perspective, assure le rétablissement de la nécessaire confronta­tion entre les concepts et les faits sur le long terme.

Ce qui était déjà une refondation[18]

Au lendemain de la défaite de 1870, le corps des officiers d’état-major et de son École de formation étant mis en cause, il est fait table rase de l’ancienne institution[19].

À la demande du général de Castelnau, président de la commission de réforme de l’enseignement militaire, le ministre de la Guerre, le général de Cissey[20], a déjà provoqué, depuis le 30 avril 1876, une rupture brutale[21].

Considérant qu’à “un enseignement nouveau, il faut un personnel nouveau”, il a changé la quasi-totalité du corps professoral[22]. Le lieutenant-colonel Pierron est ainsi préféré au colonel Vial, professeur de l’ancienne École d’application d’état-major comme titulaire du cours “histoire de l’art de la guerre et stratégie”. Quant au programme, faute d’une véritable commis­sion spécialisée il est devenu une sorte de monstre, résultat de rajouts inconsidérés, se déroulant sur deux années.

Lors de la première année doivent être étudiés les principes généraux[23] de “l’histoire des guerres avant les armes à feu, les campagnes d’Alexandre, Annibal et César, la guerre de Trente Ans, les campagnes de Gustave-Adolphe, Turenne, Frédéric, Maréchal de Saxe, jusqu’aux guerres de la République en 1796”, tandis que la deuxième année portera sur l’histoire militaire française jusqu’à la guerre de 1870 et la guerre de Sécession américaine.

Devant l’énormité du programme, qui est du même ordre dans les autres matières, on comprend qu’en 1877, dès avant la création officielle[24] de l’École supérieure de Guerre, le général Lewal, commandant l’École militaire supérieure, demande au ministre, par l’intermédiaire du général de Castelnau, président de la commission de réforme de l’enseignement militaire, une modification de la pédagogie.

Désormais, dans un souci d’efficacité, il est décidé que chaque leçon traitera un seul problème de guerre. Le professeur donnera une solution théorique et ajoutera des exemples historiques tirés “surtout des dernières guerres”. La directive du 3 décembre 1877 fixe l’orientation de la nouvelle institution : “L’objectif des cours est l’enseignement des choses de la guerre… La tactique sera donc le but essentiel de tous les cours militaires”, tandis qu’en matière d’histoire, les ordres sont encore plus clairs : l’histoire sera “limitée absolument à (celle) de ce siècle… ”

Certes, la légende napoléonienne imprègne la mémoire collective et Victor Hugo[25] a glorifié les Soldats de l’An II, tandis que l’ouvrage classique retenu par les officiers désireux de parfaire leur culture en matière de stratégie est le Précis de l’Art de la Guerre de Jomini. Mais, dans le sillage de Moltke, l’école de pensée allemande l’ayant condamné, le nouvel enseignement militaire s’inscrit en réaction par rapport à cette méthode. Ainsi, au lieu d’un exposé didactique des guerres, le professeur tentera d’extraire des faits de guerre des principes.

La création par la loi sur les états-majors du 20 mars 1880 d’une École supérieure de Guerre est, après quelques hésitations initiales, l’aboutissement de l’une des réformes de l’armée française voulues par le ministre de la guerre, le général de Cissey[26].

Tournée vers les objectifs immédiats de la formation pratique des officiers devant occuper des responsabilités impor­tantes dans la future organisation, l’École supérieure de Guerre cherchera dans l’environnement du moment[27] la matière de son enseignement. Comprise, non comme un élément de culture générale, mais comme un moyen pour servir de support pédago­gique, l’histoire est, à l’instar des autres disciplines enseignées, subordonnée à la règle commune de la nouvelle institution qui doit se consacrer exclusivement à la préparation de la guerre, ce qui, dans la pratique, conduit à une véritable rupture avec l’enseignement de l’ancienne École d’état-major.

Les deux véritables précurseurs en la matière sont les commandants Maillard[28] et Bonneau[29], respectivement profes­seurs de tactique appliquée d’Infanterie de 1882 à 1885 et d’histoire militaire et de tactique générale de 1886 à 1891.

Le premier exploite la bataille de Saint-Privat du 18 août 1870 car, pour lui, le rôle de l’histoire est “de faire comprendre le caractère de la guerre, d’indiquer ce qui est possible, de faire connaître l’influence des circonstances extérieures ; (et de mettre) en évidence les principes permanents de la tactique… » Quant au second, après quelques tâtonnements initiaux, il esquisse à partir de 1886, un recours à la méthode critique destinée à tirer de l’étude des campagnes de Napoléon[30] des enseignements pour servir à la stratégie et à la grande tactique. Voulant mettre en évidence la nouvelle nature de la guerre que la France aura à conduire face à la puissance prussienne, il fait appel à la campagne de 1794 sur la frontière du Nord. De façon à aller à l’essentiel, il n’accorde que peu d’importance à la narration des faits et met tout de suite en valeur le rôle déterminant de la volonté politique, avec la pugnacité du Représentant en mission, Saint-Just, puis, souligne l’aspect capital de la masse des forces militaires et de leur organisation dans le nouveau type de conflit. “L’effet de ce groupement de forces ne se fait pas attendre car dès le 26 juin 1794, malgré des dispositions tactiques médiocres, l’armée de Jourdan, très supérieure en nombre, était victorieuse à Fleurus”, écrit-il, mettant en avant cette notion fondamentale qu’est, selon lui, la concentration des efforts.

Mais Bonneau, dans sa rage de démonstration à outrance, s’écarte des règles les plus élémentaires de la prudence en matière d’histoire. Par exemple, exerçant son sens critique, après avoir mis en évidence les qualités du “système général”[31] de 1794, qui permet la concentration des forces, Bonneau fait grief à Carnot, de tomber dans le défaut des “cordons” de protection qu’il concède aux villes et villages, c’est-à-dire de se laisser aller à la dispersion. Puis, poursuivant son objectif, il exploite le dérègle­ment de ce qu’il érige déjà en doctrine pour mieux mettre en valeur un rapport de Bonaparte devant le Comité de Salut public plaidant, dès cette époque, pour “la concentration des feux contre un seul point”. Non seulement, Bonneau assimile abusivement cette notion à celle de “concen­tration des efforts” qu’il cherche à inculquer à ses élèves mais, pire encore, il va jusqu’à attribuer à cette intervention la nomination de Bonaparte à la tête de l’armée d’Italie, deux ans plus tard ! Ce qui est, pour le moins hasardeux si l’on remarque les fluctuations politiques du siècle !

Le grand mérite de Bonneau est, malgré tout, d’avoir intro­duit dans l’enseignement militaire français une méthode s’appuyant sur l’histoire, et s’il n’a pas édicté des principes de la guerre, il a posé les bases du raisonnement qui y conduisent. L’intérêt majeur de son cours est manifestement d’avoir suscité une nouvelle conception de l’étude de la guerre née avec l’appari­tion des masses armées.

En réalité, si le but visé n’est pas critiquable, la méthode pour y parvenir l’est, surtout quand on se rend compte que les indications avancées n’ont pas toujours été vérifiées. Par exemple, sur le champ de bataille de Fleurus, pas plus que sur ce théâtre d’opérations, l’armée française, contrairement à l’affir­mation de Bonneau, n’est pas “très nettement supérieure en nombre”. Le rapport de force serait même inversé[32].

Dans la pratique, le commandant Bonneau a surtout com­menté l’exécution des faits de guerre, malgré une volonté incon­testable de renouvellement pédagogique. Il faut dire à sa déchar­ge que la guerre avec l’Allemagne étant considérée comme immi­nente, l’objectif immédiat était de tenter, par tous les moyens, de mieux connaître les théâtres d’opérations de nos frontières du Nord et de l’Est. Cette situation n’a d’ailleurs fait que s’accentuer sous le général Lebelin de Dionne[33], suite au regain de tension engendré par l’affaire Schnæbelé[34] qui éclate en avril 1887.

Quand, deux ans plus tard, le colonel Bonnal, directeur des études depuis 1889, succède à Bonneau en 1892, date à laquelle Lewal publie son Introduction à la partie positive de la stratégie, la méthode pédagogique est déjà largement connue et expéri­mentée. Puisque, selon Maillard, il y a, à la guerre deux con­cepts, “l’un intellectuel comprenant les dispositions, les combinai­sons…, l’autre matériel, mécanique, c’est l’exécution ; l’un appar­tient au commandement qui conçoit et dirige, l’autre aux subordonnés qui exécutent”, Bonnal[35] voit sa ligne directrice, qui consistera à mettre en évidence “l’idée de manœuvre” du chef, bien tracée.

Pour Bonnal, le point fondamental est la transformation de l’armée française à l’époque de la Révolution, avec la mise en œuvre de masses importantes identifiée par Bonneau, ce qui le conduit à dire que Dumouriez, en 1792-1793, n’était pas, malgré ses qualités, en mesure de s’adapter aux nouvelles conditions de la guerre. Puis, exposant les origines et les circonstances de la mise en place des divisions[36] et des corps d’armée et ne perdant jamais de vue sa mission de “formateur d’officiers”, il fait déboucher sa démonstration sur “l’immortelle” campagne d’Italie de 1796, révélation d’un véritable modèle du genre et par conséquent témoin de la naissance d’un grand capitaine.

Si Bonaparte a poussé l’esprit de la guerre aux limites de la puissance humaine, la première application du principe de l’éco­nomie des forces, base de la guerre moderne, doit être attribuée à Carnot”, écrit-il, rendant ainsi à ce dernier sa place de concepteur.

La préoccupation de Bonnal est claire : instruire des officiers à partir d’un schéma directeur cohérent et, comme pour Maillard, rattacher des connaissances à des principes. Lecteur attentif de Clausewitz, il a justement vu ceux qui résultent de l’analyse historique des campagnes de Napoléon tels que :

                 importance de la préparation de la guerre ;

                 réunion des forces dans le temps et dans l’espace ;

                 économie des forces ;

                 attaque avec le plus de force possible sur le point décisif ;

                 l’avantage de l’effet de surprise ;

-     

Cependant, il sait bien que ces “principes” n’ont aucune vertu par eux-mêmes et qu’il convient, pour être efficace, de les faire passer dans la pratique et donc d’aller chercher en “amont” des exemples d’application.

Pragmatique, Bonnal est aussi l’homme de son temps. Profondément marqué, comme tous les officiers de sa génération, par la défaite de 1870, désastre attribué, non au soldat français, mais au système de commandement, il ne manque pas de mettre en exergue à côté de l’idée qu’il avance, la capacité militaire des Français comme une véritable raison d’espérer. Pour lui, l’exa­men de l’action de Carnot s’avère être indispensable car il a été le premier à gérer et organiser la “masse” pour conduire la guerre, alors qu’un “principe de mécanique, appliqué à l’art de la guerre, est ainsi devenu, par le génie d’un Bonaparte, comman­dant à des Français, l’origine de combinaisons stratégiques et tactiques sans précédent dans l’histoire”. Dans l’enseignement de Bonnal, on distingue donc bien Carnot, le précurseur qui imagine mais ne commande pas, et Bonaparte, qui conjugue les deux.

Malgré cela, Bonnal n’est pas tout à fait idolâtre et, dans le chapitre qu’il consacre à la manœuvre de 1800 conduisant à Marengo, il se montre très critique à l’égard du Premier Consul qu’il accuse d’avoir cru qu’il pouvait “vendre la peau de l’ours…” et attribue la victoire à “la faiblesse mentale et physique de l’état-major autrichien[37].

Même si la culture de Bonnal est, de façon certaine, napoléonienne, dans le cadre du cours dit d’Histoire militaire, de stratégie et tactique générale, il fait, avant tout, référence à l’exemple de la guerre de 1870 et aux guerres postérieures. Il y a bien donc une “méthode Bonnal”, que le général Lewal appelle “la tactique générale des unités composites[38], qui s’écarte délibéré­ment de la narration pour s’en tenir au domaine technique militaire fondamental de la manœuvre.

Même si cette méthode dite des “cas concrets”, inspirée par celle employée à l’académie de Berlin par Verdy du Vernois[39], brillant élève de Moltke, a été imposée par le général Lewal dans la phase initiale, les commandants Maillard et Bonneau, puis le colonel Bonnal ont joué un rôle important, le point d’orgue étant celui de Bonnal qui, secondé par le commandant Lanrezac et franchissant une étape dans la mise au point de la méthode, s’est attaché à extraire de ses essais historiques des “principes” dont Foch, tirera, après lui, la quintessence.

Aux origines de Lewal

Issu d’une famille polonaise, venue en France dans le sillage de Marie Leszcińska, mariée au roi Louis XV en septembre 1725, le père du général Lewal, né en 1786, a eu une vie de soldat français de l’Empire. Présent lors de cette affreuse “boucherie” d’Eylau le 8 février 1807, il a participé à la minutieuse prépa­ration de la campagne de printemps qui devait conduire à la défaite complète des Russes le dimanche 14 juin 1807 à Fried­land. Puis, après avoir éprouvé les fatigues de la retraite de Russie de 1813 comme commissaire des guerres, être devenu conseiller référendaire à la Cour des comptes sous la Restaura­tion, il s’est retiré à Saint-Germain où il a vécu dans des conditions matérielles précaires, encore aggravées par une santé médiocre.

Jules-Louis Lewal, né à Paris le 13 décembre 1823, sorti deuxième de la promotion de l’École royale spéciale militaire de Saint-Cyr, dite de la Nécessité[40], en 1843, major de sa promotion de l’École d’application de l’état-major deux ans plus tard, aide de camp de plusieurs généraux en Algérie à partir de 1848, a d’abord été un administrateur de qualité participant à la mise en place de la colonisation[41]. Après avoir fait campagne en Italie (1859), il a acquis pendant l’expédition du Mexique (1862-1867), grâce à un sens aigu et sa capacité d’organisateur, une compé­tence tactique incontestable en matière de ravitaillement et de lignes de communications.

Retenu prisonnier de guerre lors de la capitulation de Metz le 27 octobre 1870, Lewal n’a pas été engagé dans la répression de la Commune en mai 1871. Ainsi a-t-il pu plus librement, même s’il n’a pas été à l’abri de toutes les turbulences politiques de l’époque[42], participer, dans un contexte extraordinairement complexe et tendu, au débat aussi bien technique que politique sur l’armée nouvelle.

Après avoir publié en 1872-1873, sous le pseudonyme de U. Studens, les Lettres à l’armée…[43], Lewal, devenu général de brigade le 21 avril 1874, a été placé à la tête des Cours militaires spéciaux en 1877. Prenant nettement position contre le corps d’état-major, il a été à l’origine de la mise en place de l’École supérieure de Guerre définie par la loi sur les états-majors du 20 mars 1880. Devenu ministre de la Guerre le 5 janvier 1885 dans le cabinet Jules Ferry[44], Lewal n’a cependant pas résisté longtemps aux aléas des cabinets ministériels et a disparu de la scène publique à la suite de la crise politique consécutive à l’affaire de Lang-Son le 30 mars suivant[45].

Le réformateur de l’Armée

Influencé par le positivisme d’Auguste Comte[46] (1798-1857), Lewal estime que l’avenir de toute organisation militaire passe par la prédominance de l’esprit d’observation. La stratégie, science de la conduite de la guerre, doit, à l’instar des sciences exactes où chacun se soumet aux faits, faire l’objet d’une méthode rationnelle qui, seule, peut “par la logique et le calcul, engendrer ces déductions positives qui doivent nous guider[47].

S’agissant de favoriser le triomphe de l’esprit positif dans tous les domaines, Lewal estime encore qu’il faut procéder par étapes successives. Pour lui, les phénomènes complexes, tels la guerre, ne peuvent être étudiés qu’en les réduisant à des éléments simples. Cependant, esprit équilibré et pragmatique, il ajoute sur-le-champ : “Je n’ignore pas que si la méthode expéri­mentale amène infailliblement la routine et l’imitation, la méthode rationnelle peut aboutir à l’utopie. Mais elle s’en affran­chira sûrement, si elle sait interroger intelligemment l’expérience et s’enquérir des possibilités pratiques[48].

Comme Auguste Comte qui vise à corriger la société en général, Lewal entend avancer une réforme de la société mili­taire. Partant du constat que si la nature de l’homme évolue, elle ne se transforme cependant pas, le recours à l’Histoire, qui ne peut pas être évité, s’avère être une sorte de garde-fou face aux deux dangers majeurs qui guettent l’homme d’action : la routine et l’utopie.

Ainsi, Lewal appartient-il à ce courant de pensée du “déterminisme scientiste” qui règne sur une partie de la pensée de la fin du xixe siècle. “L’assimilation des recherches historiques et psychologiques aux recherches physiologiques et chimiques, voilà mon objet et mon idée maîtresse” affirmait Hippolyte Taine[49], alors qu’il tentait de découvrir les causes et les lois de la création littéraire à partir des trois facteurs déterminants que sont : la race, le milieu et le moment. Par la race, Taine entend “ces dispositions innées et héréditaires que l’homme apporte avec lui à la lumière” ; quant au milieu, si l’on se réfère à Montes­quieu[50], il serait en relation avec le climat et l’organisation sociale alors que le moment, repéré par la chronologie, se voit attribuer dans les années 1870 le sens d’élément décisif. Pour ces hommes, comme pour le physiologiste Claude Bernard[51] qui l’applique à la médecine, le “progrès” consiste à diminuer sans cesse l’écart entre la pratique et l’idéal.

La défaite militaire de la France, doublée de cet accident majeur qu’est la Commune de Paris, marque très profondément les hommes de ce courant de pensée qui se mettent à chercher dans toutes les directions, y compris le passé, les causes du revers.

Homme d’une très grande culture historique, Lewal écha­faude donc son système de référence par rapport à ce savoir positif qui est en lui. Par exemple, il emprunte à Végèce[52], cette idée qui dit : “Tâchez de réduire l’ennemi par la terreur de vos armes, par la surprise plutôt que par les combats, parce que la fortune en décide plus souvent que la valeur” et il en tire le principe d’économie, tandis que de Montecuccoli[53], il retient qu’il faut “combattre à son choix et non à la volonté d’autrui”, pour établir le principe de liberté d’action.

La campagne de 1870-1871 est “un cours complet d’organi­sation et de science militaire, affirme-t-il, dès 1872 : “Sachez y lire. Vous y découvrirez peu à peu les causes de vos malheurs, et ces causes connues vous diront ce que vous devez faire pour les réparer[54].

Vingt ans plus tard, Lewal ne s’adresse plus à l’armée de la défaite mais à celle du moment, celle qui a déjà largement entamé sa réforme et qui s’inscrit désormais dans le cadre d’une armée nationale recrutée par voie de conscription.

Pour ce fin pédagogue, ni la référence à l’histoire, ni l’expérience, ne se suffisent à elles-mêmes comme “enseigne­ments à tirer”, formule bien trop proche des habituelles recettes. Fustigeant Jomini qu’il accuse de simplification excessive, il a écrit dans Études de guerre [55] : L’inspiration comme une illumi­nation soudaine, une sorte de révélation frappant inopinément l’esprit de l’homme de guerre, est une erreur ou un préjugé réfuté par tous les hommes connus… L’inspiration est le résultat direct du savoir, du raisonnement du calcul. Dans les plus admirables conceptions de Napoléon, il n’y a pas autre chose qu’une logique admirable appuyée sur les données positives et une connaissance profonde de toutes les combinaisons”.

Pour Lewal, au-delà de l’indispensable savoir de l’Histoire et de la nécessaire expérience, la véritable base fondamentale de toute science est constituée par l’étude. “Les militaires les plus irrésolus ont été (…) ceux dont l’instruction était la moindre. Par contre, tous les hommes qui ont vigoureusement commandé (…) ont été tous des officiers dont le savoir était grand[56], tel est son véritable axiome. Il élabore une méthode fondée sur des principes, c’est-à-dire des règles connues et reconnues, et l’étude des règlements[57] encore appuyée sur des cas concrets. Telle est la pierre angulaire du système.

À cette date, l’alliance franco-russe étant scellée en août 1891, il convient, selon Lewal, de parachever la réforme entreprise en abordant le stade suprême de la responsabilité qu’est celle d’un officier général, la stratégie. Après avoir suscité l’École supérieure de Guerre et été, un temps, ministre de la Guerre, Lewal n’a cependant plus de fonction officielle puisqu’il a fait valoir ses droits à la retraite[58] depuis trois ans, même s’il n’en continue pas moins à travailler et donner son point de vue.

Quelle méthode pour quelle doctrine ?

Se fondant sur les données expérimentales, à la suite des dernières manœuvres tant en France, qu’en Russie, dès son premier chapitre, Lewal pose les règles de référence : nul ne peut nier que “l’accroissement continuel du nombre des combattants et le perfectionnement de l’armement posent la double question du déplacement de ces masses armées et leur emploi au combat[59].

Pour Lewal, le problème est d’autant plus malaisé à résou­dre que le passage dans le grand public de ces discussions ne fait qu’obscurcir le débat en faisant naître “des théories singulières. Lewal propose donc de “ramener les idées vers les procédés exacts de la science des armes, d’impulsionner les hautes études dans un sens très positif et d’abandonner la plus faible part possible à l’imagination, à la fantaisie”.

L’objet de cet ouvrage, véritable justification d’une définition de la stratégie, est par conséquent une sorte de plaidoyer en faveur d’une politique de formation des stratèges et donc pour la création d’une École des généraux[60].

La stratégie, “la partie la plus haute et la moins connue des connaissances militaires… doit se voir restituer la part prépondérante qui lui appartient dans la conduite des opérations” affirme l’auteur, qui préconise un retour aux normes et règles de base pour assurer la crédibilité de cette science dont le sens a été dévoyé.

Le romantisme a vicié la stratégie… L’histoire, une des bases de la stratégie, lui a fait presque autant de mal que le roman, en la détournant de la voie rationnelle, technique, positive, pour la jeter dans l’empirisme…”[61].

Or le pire semble encore à venir quand, arguant de l’univer­salité du service militaire, la politique entend “se mêler de (la) direction[62] de la guerre.

La solution n’est cependant pas de rassembler le pouvoir politique et le commandement militaire dans les mêmes mains, Alexandre, Annibal, César, Frédéric II, Napoléon sont des excep­tions. Posant la question fondamentale du lien entre le politique et le militaire, Lewal fournit une réponse conforme à une vision positiviste des choses : si décider de la guerre appartient effecti­vement au politique, la conduite des opérations ne relève que de la responsabilité du militaire, épousant en cela les points de vue du prince de Condé ou de monsieur de Turenne.

Le cœur de cet ouvrage est bien la définition de la stratégie et du stratège selon l’empereur Léon[63], qui fait de lui “le premier officier de l’armée”.

Cet ouvrage, œuvre d’un positiviste convaincu, s’inscrit dans l’importante production littéraire du général Lewal et est un moyen pour le fondateur de l’École supérieure de Guerre de prolonger son entreprise réformatrice. Les six premiers chapi­tres, écrits sur le thème revendicatif qui pourrait être à chacun son métier, s’appuyant sur des définitions et éclairés par des références historiques, sont un authentique plaidoyer critique pour la reconnaissance d’une véritable science de la conduite de la guerre, évaluant et nuançant tout ce qui relève de la stratégie spéculative pour s’inscrire dans une perspective positiviste de l’action.

Toujours fidèle à ce regard qu’il porte sur les choses, Lewal s’attache, paragraphe après paragraphe, à traiter dans le détail les différents volets de la stratégie pour déboucher sur l’unique méthode qui vaille à ses yeux : la méthode rationnelle.

 



[1]        Cette conférence, tenue sur les bords de la Mer Noire à la fin de la deuxième guerre mondiale du 4 au 11 février 1945 et réunissant les seuls Churchill, Roosevelt et Staline, est souvent considérée comme celle du partage du monde. Il n’en est cependant rien, même si l’Allemagne devait être divisée en trois zones d’occupation (la zone française ne sera prise que plus tard sur le secteur américain). La Déclaration sur l’Europe libérée prévoyait une participation tripartite aux futurs organismes de contrôle et d’administration pour tous les États anciennement ennemis en Europe. Conformément à la Charte de l’Atlantique, signée en 1941 entre Churchill et Roosevelt, le principe du droit de “tous les peuples à choisir la forme de gouvernement sous lequel ils devront vivre” a été réaffirmé.

[2]        Née de la rivalité géostratégique des deux super-puissances, États-Unis et URSS, et exacerbée, en ce qui concerne l’Europe, par l’échec de la reconstruction du vieux continent, elle est patente avec l’annonce de la doctrine Truman le 12 mars 1947 de ne pas laisser l’influence communiste s’infiltrer au Moyen Orient comme en Europe.

[3]        Tandis que deux autres événements, réunification de l’Allemagne et disparition du Pacte de Varsovie, transformaient à leur manière l’équilibre du Monde.

[4]        Préface de l’ouvrage collectif, Une idée fausse est un fait vrai, les stéréotypes nationaux en Europe, Odile Jacob, 2000, 230 p.

[5]        Ferdinand Foch, Des principes de la guerre, présentation, André Martel, Paris, Imprimerie nationale, 1996.

[6]        Maréchal Bugeaud, Mémoire sur notre établissement dans la province d’Oran…, Paris, 1837. Joseph Gallieni, Rapport d’ensemble sur la pacification, l’organisation et la colonisation de Madagascar (1896-1899), Ch. Lavauzelle, 1900. Louis-Hubert Lyautey, Lettres du Tonkin et de Madagascar (1894-1897).

[7]        Le fonctionnement d’un système militaire est dit en mode dégradé quand, bien que s’effectuant dans des conditions non initialement prévues et nonobstant un rendement parfois très faible, il reste malgré tout acceptable.

[8]        Actes du Forum organisé à Paris les 10 et 11 avril 1991 par la 103e promotion de l’École supérieure de Guerre, Atelier d’impression de l’Armée n°1, 91/1 408.

[9]        Général de corps d’armée Jacques Greffié de Bellecombe, Directeur de l’Enseignement militaire supérieur de l’Armée de Terre, in Actes cités, tome I, p. 4.

[10]      Général Étienne Copel, in Actes cités, tome I, p. 209.

[11]      Pierre Dabezies, in Actes cités, tome I, p. 204. La déclaration de l’OTAN dite de Londres de juillet 1990 a rectifié son vocabulaire et ne quali­fie plus les armes à courte portée de “tactiques” mais de sub-stratégiques.

[12]      Sous ce titre, Victor Hugo, lance dès 1871, le premier appel à la revanche.

[13]      Sir Basil Liddell Hart, 1895-1970, officier durant la première guerre mondiale, journaliste au Daily Mail durant la seconde, a participé au renouvellement de la pensée militaire occidentale dès le lendemain de la première guerre mondiale.

[14]      Intervention du général Buis, in Actes cités, tome II, p. 188.

[15]      Chercheur au Centre d’Études Internationales et Stratégiques de Washington.

[16]      Organisme qui a succédé à l’ancienne École supérieure de Guerre.

[17]      Colonel Gillet commandant le CREDAT (Centre de Recherche et d’Étude de Doctrine de l’Armée de Terre) 1999-2000, Bases et orientation de la Doctrine de l’Armée de Terre, http ://www.cdes.terre.defense. gouv.fr ; grandes_lignes/article.htm.

[18]      Après la fondation par Louvois, dans les années 1670, d’une première armée permanente qui devait durer dans son essence jusqu’à la liquidation de la Grande Armée après la chute de l’Empire en 1815, la mise sur pied d’une armée d’un type nouveau par le maréchal Gouvion-Saint-Cyr sous la Restauration avec la constitution d’un corps d’officiers d’état-major, la liquidation de ce corps, la réforme des états-majors et la mise en place d’une École supérieure de Guerre constitue déjà une deuxième refondation selon le vocabulaire actuellement retenu. Voir Lewal, Lettres à l’Armée… édition annotée et commentée par le colonel A. Bernède, éd. Giovanangelli, 1998.

[19]      Ce corps, à la suite des dernières guerres a donné lieu à beaucoup de critiques, dont certaines sont allées jusqu’à l’accuser d’une “incapacité, cause de nos revers”, est-il affirmé dans le procès-verbal de la séance du Conseil supérieur de la Guerre du 17 décembre 1872. Cité par G. Pédroncini. Vaincre la défaite, tome I, SHAT/IHCC, 1989, p. 185.

[20]      Le général Courtot de Cissey, ministre de la guerre, a créé les “Cours militaires spéciaux” par décret le 18 février 1876 puis “l’École militaire supérieure” par décret du 15 juin 1878.

[21]      La dernière promotion de l’École d’application d’état-major est celle de 1875-1876 alors que Lyautey est élève.

[22]      Le commandement n’est pas non plus épargné. Le général Balland commandant l’École d’état-major est remplacé par le général Gandil. Seuls les professeurs de géographie et d’administration, le capitaine Niox et le sous-intendant Delapierre, restent en place.

[23]      Le texte adopté par le Parlement le 23 janvier 1876 portait en préambule que “les officiers appelés à commander viendraient (y) puiser les connaissances générales que ne donne pas toujours la pratique d’une seule arme”.

[24]      Le général Lewal commande l’École depuis le 15 septembre 1877 quand il adresse sa directive aux professeurs.

[25]      L’épopée des Volontaires de la Révolution a été chantée par Victor Hugo dans un poème daté de janvier 1853 dans lequel il oppose l’armée nationale à l’armée de métier.

[26]      Le général de Cissey est ministre de la Guerre du 29 mai au 5 juin 1873 et du 22 mai 1874 au 15 août 1876, l’intermède entre ces deux pério­des étant assuré par le général du Barail. Malgré les changements de titulaire du ministère, la continuité est assurée par l’intermédiaire du Conseil supérieur de la Guerre et de la Commission mixte chargée de la nouvelle organisation de l’Armée, dont l’un des membres, le général Borel, devient ministre d’octobre 1877 à janvier 1879.

[27]      Ainsi la bibliothèque constituée à l’époque comporte-t-elle un fonds important en langue allemande.

[28]      Chef de bataillon Maillard, Cours de tactique appliquée d’infanterie, année 1884. Bibliothèque du Commandement de la doctrine et de l’Enseignement supérieur (CDES), École militaire, Paris, réf. A II 181.

[29]      Chef de bataillon Bonneau, Cours d’histoire militaire, année 1886-1887. Etude des campagnes de 1709, 1710, 1711, 1796, sur la frontière des Alpes ; 1794 en Belgique ; 1794 dans les Pyrénées orientales ; … Bibliothèque du CDES, École militaire, Paris, réf. D II 883. Cours de stratégie et de tactique générale, années 1890-1891 et 1892-1893. Bibliothèque du CDES, École militaire, Paris, réf. A I 575 et 576.

[30]      Sur les ordres du commandant de l’École, le général Schneegaus.

[31]      Nom donné par Carnot à son plan de campagne.

[32]      Forces venues de l’aile droite de l’armée du Nord, de l’armée des Ardennes et d’une partie de l’armée de Moselle. Voir Allain Bernède, Aux avant-postes de Charleroi, Fleurus, 1794, éd. Cénomane, 1994.

[33]      Commandant de l’École supérieure de Guerre de 1887 à 1893.

[34]      Le commissaire des douanes de Pagny-sur-Moselle a été entraîné dans un guet-apens en territoire allemand et arrêté dans le but de provoquer une crise avec la France.

[35]      Lieutenant-colonel Bonnal, Conférences 1892-1893, Bibliothèque du CDES, École militaire, Paris, réf. A I 710. Cours d’histoire militaire de stratégie et de tactique générale, 1892-1893. Bibliothèque du CDES, École militaire, Paris, réf. A I 609.

[36]      Voir la Division en annexe n°1.

[37]      Une fois que les ordres initiaux ont été donnés, le système d’état-major autrichien devient une sorte de machine servant à la gestion de l’engage­ment des forces. Les unités sont envoyées au combat de façon quasi automatique dans l’ordre de bataille au fur et à mesure que la réserve des munitions d’artillerie de chacune d’entre elles atteint un niveau préalable­ment fixé. Si cette façon de procéder, doublée d’une sorte de mécanisme de sécurité qui fait que l’ensemble est automatiquement retiré au moment où la réserve globale atteint un seuil critique déterminé, possède l’énorme avantage d’éviter la destruction complète de l’outil, elle ne permet pas à un chef audacieux et pugnace de tenter de passer en force.

[38]      Le général Lewal situe ce cours de tactique “des unités composites” avec un titre distinct des trois tactiques d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie car il est destiné à les coordonner.

[39]      Né en 1832, Julius Verdy du Vernois descend d’une famille huguenote française émigrée après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Major de la IIe armée prussienne à Nachod, à la veille de la bataille de Sadowa, le 2 juillet 1866, il avait reçu de Bismarck l’ordre formel de faire avancer les troupes, mais assailli par nombre d’officiers venant, à grand renfort d’arguments tirés de l’histoire, tenter de démontrer l’impossibilité de la chose, excédé, il se serait alors écrié : “Au diable l’Histoire et ses ensei­gnements, de quoi s’agit-il ?, expression largement reprise plus tard par Foch. Proche collaborateur de Moltke durant la guerre de 1870 puis gouverneur de Strasbourg, il a été appelé au ministère de la Guerre le 8 avril 1889. Écrivain militaire de qualité à la valeur pédagogique reconnue, il a ouvert la voie à un enseignement de la tactique relayé par l’histoire. Parmi ses ouvrages les plus remarquables sont à citer : Études sur la con­duite des troupes (1873-1875) ; Études historiques de la guerre d’après la méthode d’application (1876) ; Études sur le service en campagne, d’après l’ordonnance sur ce service du 23 mai 1887 (1887).

[40]      En juin 1839, Méhémet Ali a mis en déroute les armées du Sultan d’Istanbul. La France, voyant là un moyen de secouer l’ordre européen établi lors du Congrès de Vienne en 1815, l’appuie. La tension est grande et la guerre semble proche. La France augmente ses effectifs de 80 000 hommes et incorpore en avril 1841, au lieu d’octobre, ses élèves-officiers. Parmi eux l’élève Jules-Louis Lewal.

[41]      La phase de la conquête militaire s’étant achevée le 23 décembre 1847 avec la reddition de l’émir Abd el-Kader au duc d’Aumale.

[42]      Lewal a, par son témoignage, entraîné en 1873 la condamnation de son ancien chef, le maréchal Bazaine !

[43]      Lewal, Lettres à l’Armée op. cit.

[44]      Député de Paris en 1869, Jules Ferry, presque constamment au pouvoir de 1879 à 1885, est connu pour son anticléricalisme : “Défendre les droits de l’État contre un certain catholicisme qui n’est point le catholicisme religieux et que j’appellerai le catholicisme politique affirmait-il. Prati­quant une politique coloniale, plus ou moins soutenue par une majorité opportuniste, mais attaqué violemment par les radicaux, à la tête desquels se trouvait Clemenceau, qui l’accusaient de faire le jeu de l’Allemagne, son ministère tombe sur l’affaire de Lang-Son au Tonkin.

[45]      Cette affaire de Lang-Son, place forte tonkinoise sur la frontière chinoise, est l’ultime épisode d’une guerre difficile menée par la France en Extrême-Orient (1883-1885) pour faire reconnaître par la Chine le traité franco-annamite de protectorat d’août 1883. En mars 1885, les Chinois, qui avaient été initialement chassés de la région de Lang-Son, lancent un coup de main et mettent à mal une petite colonie française protégée par cette place. Au cours des combats, le général ayant été blessé, une certaine panique s’ensuit et le suppléant du commandant de la garnison, croyant à une attaque d’envergure, non seulement ordonne une retraite précipitée mais encore envoie une série de dépêches affolées à Paris laissant croire au désastre alors que les Chinois s’esquivaient en toute hâte ! Cette chute du ministère Ferry est d’autant plus paradoxale que la Chine poursuivra les négociations déjà engagées et signera, en juin, le traité de Tien-Tsin par lequel elle s’engagera à respecter les accords de 1883 conclus entre l’Annam et la France. Clemenceau, le “tombeur de ministères”, dénonçant, au nom du patriotisme de la “revanche”, la politique coloniale, a contribué à la chute du ministère Ferry en 1885 comme il l’avait déjà fait pour celui de Gambetta en 1882.

[46]      Auguste Comte (1798-1857), polytechnicien, exclu très tôt de l’armée pour républicanisme par la Restauration, développe, à partir de 1830, un système philosophique qui est à la fois une théorie et une méthode. Les choses et les valeurs étant hiérarchisées, il s’agit d’appliquer les procédés de l’investigation scientifique aux domaines de la morale et de la société.

[47]      Lewal, Lettres à l’Armée…, (lettre n°4), op. cit.

[48]      Lewal, Lettres à l’Armée…, (lettre n°4), op. cit.

[49]      Hippolyte Taine (1828-1893), philosophe, historien, critique littéraire, est connu dans les cercles militaires pour avoir été, à partir de 1863, examinateur au concours de Saint-Cyr.

[50]      Charles Louis de Segondat, baron de La Brède et de Montesquieu (1689-1755). Ses Considérations sur la grandeur des Romains et de leur décadence parues en 1734 sont comme un chapitre annonciateur de L’esprit des Lois achevé en 1747. L’infinie diversité des lois humaines est, in fine, régie par un certain ordre. Cette description basée sur l’expérience et la connaissance du monde est fidèle au déterminisme historique de l’auteur, mais également conforme à son idéalisme social. Montesquieu, partisan d’une démocratie mesurée, tient la terre pour habitable et le progrès possible.

[51]      Dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Claude Bernard (1813-1878) a défini les principes fondamentaux de la recherche scientifique.