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HAUTES ÉTUDES MILITAIRES

Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914

 

Thomas LINDEMANN

 


Chapitre I

Contexte et définition
du darwinisme völkisch

I - Le contexte européen : la modernité

La seconde moitié du xixe a été “l’âge de Darwin”[1] ou à tout le moins celui du darwinisme car le recours à ses théories biologiques[2] se manifeste un peu dans tous les domaines : dans l’art (naturalisme de Zola), la sociologie (Herbert Spencer[3], Gustave Le Bon[4]), la philosophie (Friedrich Nietzsche[5]) ou les ouvrages historiques (H.S. Chamberlain, L. Gumplowicz)[6]. Le dernier quart du siècle voit le plein épanouissement de ces doctrines et les nationalismes découvrent dans l’œuvre de Darwin ou de ses vulgarisateurs une armature puissante. La découverte darwinienne de la formation de nouvelles espèces dans le règne animal par la transmission héréditaire des variations utiles au moyen d’une sélection naturelle s’oppose à la théorie de “l’hérédité de l’acquis” (J.-B. Lamarck) et jette également un doute sur le “libre arbitre” humain. Le déter­minisme de Darwin vient ainsi apparemment au secours des théories “ethno-culturelles” de la nation (Herder, Adam Müller, E.M. Arndt[7]) selon lesquelles la nation n’est pas une affaire de volonté[8] ou de contrat mais le fait d’un organisme vivant, enraciné dans l’histoire et doté de “dispositions innées”. Les axiomes de la lutte pour la vie et de la “survie des plus aptes” flattent l’orgueil national ; pour le panslaviste Danislevsky, par exemple, il apporte la preuve “scientifique” de la supériorité des slaves sur les autres races[9] tandis que L. Woltmann en Allemagne (Anthropologie politique, 1903) s’en inspire pour distinguer les “races actives” des “races passives”. La sélection naturelle justifie la conquête des nations faibles - les natio­nalistes anglais conçoivent ainsi la conquête de l’Irlande[10] - et semble expliquer les rivalités nationales. Le darwinisme social réfute scientifiquement les principes universels et soutient apparemment[11] ceux qui sont obsédés par la conservation de l’originalité de la nation[12].

Le darwinisme social est, dans un double sens, un enfant de la modernité : d’abord parce qu’il se caractérise par un déter­minisme physiologique. Celui-ci était largement un produit de l’essor des sciences au xixe siècle allant de pair avec la désacra­lisation de l’être humain[13]. Ensuite parce qu’il résulte dans sa variante agressive d’un rejet de la modernité - de sa médiocrité, de son matérialisme ambiant, de ses institutions et de ses valeurs libérales, de sa dépersonnalisation des rapports sociaux, de sa dissolution des liens plus traditionnels. Les valeurs raciales donnaient une orientation dans le chaos du monde moderne et conféraient aux couches en détresse une source de fierté. L’axiome de la “lutte pour la vie” promettait en outre d’échapper à “la grisaille quotidienne” et légitimait le goût natio­naliste pour la force et l’esthétisation de la guerre (“Beethoven dans la tranchée” !)[14].

La croissance industrielle, démographique et des sciences naturelles à la fin du xixe siècle provoque ainsi dans tous les pays européens l’effritement des valeurs traditionnelles - surtout chrétiennes - mais aussi celles héritées de l’époque des Lumières et de la Révolution française. La richesse des découvertes scienti­fiques - le téléphone (D. Bell 1876), les ondes électromagnétiques (Maxwell-Hertz 1888), la radiocommunication (Popov 1895), le radium (Curie 1898), la chimie organique de Liebig, la fabrica­tion de l’aspirine (1897) par les usines Bayer, les lois de Mendel (1865), la découverte des microbes et de la vaccination (Pasteur-Koch), etc. - ne pouvait en effet manquer d’avoir une répercus­sion profonde sur la vision du monde de l’homme et de Dieu[15].

La confiance dans le progrès de la science exprimée par exemple dans les romans de Jules Verne (Vingt mille lieues sous les mers 1870) ou dans les travaux d’Auguste Comte (Cours de philosophie positive 1844) conduit à l’essor du déterminisme scientifique refoulant la métaphysique et écartant l’idée que le comportement humain pourrait être le résultat d’un choix délibéré. L’homme semble bientôt soumis à des lois inexorables d’environnement - de la race ou du milieu social. Hippolyte Taine (Histoire de la littérature anglaise 1863, De l’intelligence 1870) fait de l’homme une sorte d’animal supérieur, déterminé par la situation, la race et le milieu tandis que le sociologue Durkheim insiste sur la prédominance des faits sociaux[16].

Le darwinisme social des années 60, 70 et 80 est encore nettement marqué par cette foi dans le progrès de l’espèce humaine aussi bien que d’autres doctrines qui insistent tant sur les intérêts matériels et la compétition comme facteur explicatif du comportement humain - la doctrine marxiste de la lutte des classes ou le libéralisme économique[17]. Il mettait surtout en avant l’évolution des organismes vers des formes de plus en différenciées. La signification politique de ce courant représenté notamment par le jeune zoologue de l’Université de Iena Ernst Haeckel (1834-1919)[18] et en Angleterre par Thomas Huxley se manifeste en premier lieu par une mise en question du récit biblique de la Création. Selon Haeckel, l’homme n’est qu’un mammifère hautement développé dont l’ancêtre est un être proche du singe[19]. De même, la fameuse réplique de Thomas Huxley à l’évêque d’Oxford, Wilberforce, selon laquelle il préfé­rait descendre du singe plutôt que d’un personnage “turbulent et versatile qui aime embrouiller des problèmes qu’il ignore complètement”.

Les ouvriers éduqués et la bourgeoisie libérale hostile au “cléricalisme” apparaissaient comme les plus sensibles à l’évolu­tionnisme darwinien qui leur permettait d’attaquer les dogmes chrétiens et de croire en un avenir plus humain, raisonnable et heureux[20]. En fait, ces tendances athées et progressistes s’ins­crivaient dans la tradition de l’évolutionnisme spencerien et du matérialisme historique tracée par Ludwig Büchner (1824-1899) et L. Feuerbach (1804-1872 : “l’homme est ce qu’il mange”) et allaient de pair avec l’essor des sciences naturelles. L’évolution­nisme darwinien n’était donc pas une force intellectuelle auto­nome mais servait plutôt à renforcer les tendances à la sécularisation[21].

Même si ce courant du “matérialisme naturaliste” ne débouche pas sur la glorification de la “force brute”, il la prépare néanmoins en refoulant, par sa croyance déterministe dans des lois inéluctables, les valeurs libérales des Lumières qui reposaient sur l’idée que l’homme est un être libre et doté de raison. Les idées humanitaires de la fin du xviiie siècle fondées sur les principes de la Révolution française ou l’“Aufklärung” de Kant avaient bel et bien dépéri sous l’influence de l’école positiviste. L’évolution du libéralisme au cours du xixe siècle est à cet égard significative : il se réduisait de plus en plus au “laissez-faire” à la manière de Spencer qui justifie le libéralisme au nom d’un fatalisme évolutionniste. Le libéral H. Taine proclame dans la préface de son ouvrage majeur Les origines de la France contemporaine (1875-1893) : “D’avance la nature et l’histoire ont choisi pour nous[22]. Libéraux, conservateurs, socialistes se résignent à “la puissance du fait” et se réfèrent aux “leçons de la science” comme le souligne Jean Touchard : “C’est au nom de la science que Spencer affirme l’éternelle validité du libéralisme¼ le nationalisme lui-même passe du stade utopique à celui de la ‘Machtpolitik’, de l’idéalisme de Mazzini ou de Michelet au choc des impérialismes[23].

Cependant ces aspects modernes du darwinisme social devaient être accompagnés par une deuxième tendance pour lui conférer son agressivité particulière, à savoir celle d’un malaise à l’égard de la civilisation industrielle - le “pessimisme culturel” (Fritz Stern)[24]. La remise en cause du progrès naturel de l’évolu­tion humaine rendait possible la politisation du darwinisme social et son agressivité car la sélection n’était plus un simple fait de l’histoire mais devenait un devoir et encourageait une politique volontariste afin de remédier aux maux d’une société industrielle de plus en plus considérée comme ‘bureaucratique, égoïste, assoiffée d’argent et inculte[25].

La véritable nouveauté du darwinisme vulgaire est l’idée de la sélection naturelle selon laquelle seuls les êtres les plus forts (le terme les “mieux adaptés” est beaucoup plus adéquat pour la pensée darwinienne) peuvent s’affirmer dans la lutte pour la vie[26]. Les courants sélectionnistes du darwinisme social traduisent tous l’ambiance intellectuelle de la fin de siècle et sont marqués par un profond pessimisme sur l’avenir. Le père de l’eugénisme est Francis Galton (1822-1911), un cousin de Darwin qui défendait dans son ouvrage Hereditary genius (1869) l’importance des différences génétiques. Il y affirme qu’il serait possible d’améliorer l’espèce humaine en empêchant la reproduc­tion des possesseurs de gènes de moindre qualité et en encou­rageant celle des “génies héréditaires” à la manière de la banque de sperme de prix Nobel aux États-Unis. Galton ne pensait cependant pas en termes raciaux et ne peut être accusé d’avoir fait preuve d’antisémitisme[27].

Pour ces défenseurs de “l’hygiène raciale”, représentée en Allemagne par A. Ploetz (1860-1940)[28], l’éditeur de l’Archiv für Rassen - und Gesellschaftsbiologie, ou W. Schallmeyer (1857-1919), la civilisation moderne contrecarre le mécanisme de la sélection et compromet la qualité génétique des races[29]. Carac­téristique de leur scepticisme envers le progrès est la crainte que la civilisation chrétienne et humaniste n’empêche “la sélection naturelle” et que pour cette raison les plus forts ne puissent plus survivre[30]. Ils croient aussi que les effets contre-sélectifs sont dus aux progrès de la médecine et de l’hygiène qui protégeraient artificiellement les individus faibles.

Les représentants des courants nationalistes qui s’inspirent du sélectionnisme darwinien au tournant du siècle font coïncider leur vision du monde et exaltent la guerre comme moyen de sélection des “meilleures nations”. Comme l’école eugénique, ils sont convaincus que la civilisation moderne contient des dangers pour la race, mais ils en déduisent le devoir de préparer en permanence leur nation à la “lutte pour la vie” et croient avoir le droit d’éliminer par la guerre les nations faibles.

Il est peut-être étonnant, ou à tout le moins paradoxal, que les adversaires de la civilisation moderne eurent précisément recours à une arme prétendument scientifique pour combattre au nom de l’idéalisme la sclérose du monde bourgeois. Le darwinisme social leur livra cependant au nom “de l’ordre naturel” de nombreux arguments pour combattre la démocratie et son principe d’égalité. En outre, “la race” livrait une explica­tion de la corruption nationale - le règne de l’argent, le maté­rialisme - car on y rendait, à la manière de Gobineau, respon­sable l’immixtion des races et surtout le “Juif cupide”. Comme H.S. Chamberlain et les cercles wagnériens en Allemagne[31], E. Drumont oppose ainsi dans La France juive (1896) “l’aryen, l’homme d’idéal”, au “sémite mercantile, cupide, intrigant[32]. Les “déterminismes raciaux” et la lutte permanente étaient de la même manière susceptibles de discréditer le rationalisme en mettant en avant les forces de l’inconscient (Gustave Le Bon) ou l’instinct (Gabriel D’Annunzio, Enrico Corradini, George Sorel)[33]. Le sentiment d’insécurité et d’inadaptation que provoqua le progrès économique et technique chez les communautés chrétiennes, rurales et chez les petits artisans et commerçants pouvait être compensé par l’exaltation d’une donnée primordiale et apparemment immuable : la race[34]. Enfin, l’exaltation de la “lutte pour la survie” allait souvent de pair avec l’espoir de renouveler voire de détruire l’ordre bourgeois, son absence d’héroïsme et son esprit “grossier et mercantile”[35].

Sous l’influence du darwinisme social, les nationalismes revêtent des formes de plus en plus brutales à la fin du siècle. Deux tendances majeures se manifestent dans presque tous les pays européens : le nationalisme devient à la fois plus “biologique-déterministe” et en même temps plus physique. Le biologisme et le goût de la force entraînent également une attitude plus violente à l’égard des autres nations : les rivalités deviennent congénitales et une “loi de la nature”.

En Allemagne, la notion de race est désormais étroitement mêlée au nationalisme et recouverte d’une objectivité scienti­fique, et non plus simplement un synonyme d’une particularité culturelle et linguistique. Tout en rejetant violemment la société rationaliste occidentale, les idées de 1789[36], la sécularisation et le matérialisme ambiant, les penseurs völkisch de l’époque wilhelminienne combinent - comme nous le verrons - l’idée d’une “rédemption idéaliste” avec un déterminisme biologique. C’était en rupture avec le romantisme politique de la génération de Paul de Lagarde pour qui cette renaissance de la “nouvelle Allemagne” ne pouvait être accomplie que par une religion natio­nale : la germanité serait non pas fondée sur le sang mais “sur l’âme” (1853)[37]. De même, Julius Langbehn (1851-1907) propose dans son ouvrage Rembrandt éducateur (Rembrandt als Erzieher) de 1890[38] une réforme intellectuelle et morale en considérant Rembrandt “comme un des phares de l’âme allemande[39].

Au tournant du siècle s’opère un changement décisif : non seulement la littérature, la philosophie, l’art et la religion étaient désormais au centre du combat völkisch mais aussi “l’hygiène raciale” (la Deutsche Turnerschaft, fondée en 1868 à Weimar, exaltant l’aryanisation dans l’Empire allemand) et la “lutte pour la survie” dans la politique internationale (Ligue Coloniale, 1887 ; Ligue Navale, 1897 ; Ligue Militaire, 1912 ; Alldeutscher Verband, 1891-1894 - Ligue Pangermaniste)[40]. L’enthousiasme völkisch pour le programme naval de l’amiral Tirpitz démontre que le nationalisme s’associe de plus en plus au “culte de la puissance industrielle et technique”[41]. La force, et non plus seulement l’esprit, était mise en valeur : des cartes postales de l’époque, comme par exemple la “Germanen-Karte”, glorifient un “Siegfried” vigoureux d’apparence sauvage et guerrière. Armé d’une épée et accompagné d’un lion qui lui ressemble étrange­ment, il s’exclame du haut d’une montagne : “La force allemande, l’honneur allemand est depuis toujours notre fierté[42].

Cette tendance du nationalisme à mettre davantage l’accent sur les caractères physiques et à combattre en même temps le matérialisme se traduit aussi dans d’autres pays européens et même dans le sport, pourtant censé réconcilier les peuples. Les pratiques d’activités physiques et sportives à la fin du xixe siècle, vouées à la gymnastique, au tir et à l’instruction militaire[43] correspondent souvent au désir “d’une régénération de la ‘race’ par l’hygiène”, comme en Suède, ou plus simplement au désir d’inculquer le sens de la discipline en vue d’une guerre prochaine[44]. Le Club alpin français fut ainsi fondé au lendemain de la guerre de 1870 “pour la régénération de la jeunesse fran­çaise[45]. La résurrection des Jeux Olympiques en 1896 était loin de stimuler des relations pacifiques entre les peuples. Ce ne sont pas des esprits rêveurs et cosmopolites mais des militaires qui souscrivent à la gloire des sports ; comme le rappelle Marc Ferro, “le comité international des Jeux Olympiques comprenait 28 aristocrates ou militaires sur 44 membres[46].

En France, pendant l’affaire Dreyfus (1894-1906), il se forme de la même manière un nationalisme très proche des conceptions ethno-culturelles de la nation. Ce nouveau nationalisme s’incar­ne davantage dans la “terre française”, en insistant sur une origine commune, et se distingue ainsi nettement du nationa­lisme libéral et romantique d’un Mazzini ou d’un Michelet[47]. Son représentant majeur est Maurice Barrès (1862-1923) qui, dans Scènes et doctrines du nationalisme (1902)[48], s’insurge contre les abstractions des intellectuels pour exalter la force de la famille, de la race[49] et de l’histoire. Dans Les Déracinés (1897), il s’exclame : “L’intelligence quelle petite chose à la surface de nous-mêmes[50]. Barrès est ouvertement déterministe : “Le nationa­lisme est l’acceptation d’un déterminisme[51]. Il s’inspire plus particulièrement de Jules Soury, un professeur de psychologie physiologique à la Sorbonne, dont il suit les cours de 1893 à 1897 et qui l’initie à la “guerre de races”[52]. Barrès récuse cependant encore une conception raciale de la nation française. Lors de l’affaire Dreyfus, Barrès glisse néanmoins vers un antisémitisme ethnique : “la race sémite” veut combattre la “race gauloise”. Pour Edouard Drumont, l’affaire Dreyfus est également une “question de race et tous les raisonnements métaphysiques n’y feront rien[53].

Le nationalisme français devient en outre davantage réaliste, cocardier voire militariste. Barrès exprime ouvertement son aversion pour les professeurs et sa préférence pour Sparte et le “culte de l’énergie”. Des formules darwiniennes semblent inspirer E. Drumont lorsqu’il affirme que “la lutte entre l’aryen et le sémite” remonte aux “premiers jours de l’histoire[54]. Jules Soury s’exclame : “La guerre heureuse ou malheureuse, la guerre éternelle, source de toute vie supérieure, cause de tout progrès sur la terre¼[55]. L’ancien socialiste et pacifiste français Charles Péguy exalte, à partir de 1905, la guerre tout comme Ernest Psichari, et la jeunesse interrogée par Agathon[56] comme accou­cheur “des forces saines de la France[57]. Des personnalités républicaines comme E. Renan ou E. Zola, en principe opposées à la “force brute”, glorifient néanmoins parfois les vertus selection­nistes de la guerre : “La guerre, c’est la vie même ! ¼ seules les nations guerrières ont prospéré, une nation meurt dès qu’elle désarme[58]. Le nouveau nationalisme se traduit aussi dans des représentations stéréotypées de l’ennemi surtout de “l’Allemand à l’image d’un être arrogant, brutal, fourbe et de surcroît stupide[59]. Cependant, même le nationalisme d’un Barrès[60] et d’un Maurras était davantage “défensif, rétrospectif et restau­rateur” qu’expansionniste : il s’agissait avant tout de renverser le régime et non pas d’attaquer l’Allemagne[61]. Le nationalisme français, davantage étatique que le nationalisme allemand[62], ne visait pas non plus à réunir tous les francophones dans un État.

En Angleterre, il s’exprime également à partir de la fin du xixe siècle par la tendance à prononcer plus fortement l’histori­cité et l’ethnicité de la nation. Des instructions de 1909 destinées aux professeurs d’histoire préconisent aux maîtres “de singula­riser les nations - comme des individus - en fonction de leurs caractéristiques propres. Les enfants¼ doivent être éduqués ‘selon le génie propre à leur race’[63]. Aux États-Unis, la politique d’immigration privilégie ouvertement l’élément germanique (les Britanniques, les Allemands, les Scandinaves) au détriment des Italiens, des Slaves et des Juifs en introduisant des “quotas” à caractère raciste[64]. Le président T. Roosevelt s’exclame dans son ouvrage Strenous Life (1898) : “il y a un patriotisme de race aussi bien que de pays[65].

Le nationalisme s’articule également de manière plus cocar­dière dans les nations anglo-saxonnes. Le “jingoisme”, particu­lièrement violent à l’occasion des élections ‘kaki” (1900), la figure mythique de John Bull, amateur de bière et de “plum pudding”, ou le populaire bouledogue rejoignant l’aristocratique lion dans le “bestiaire national” en sont des signes manifestes[66]. Walter Bagehot était d’ailleurs un des tout premiers à appliquer le darwinisme à la politique dans son ouvrage Physics and Politics (1869). Il y considère que la conquête est le droit naturel “des plus aptes”[67]. Charles H. Harvey exhorte, dans The Biology of British Politics (1904), la nation à instaurer un contrôle strict de la lutte pour la vie pour que celle-ci devienne “plus puissante dans l’inévitable lutte avec les autres peuples pour le droit à l’existence[68]. L’éminent historien William E.H. Lecky salue de la même manière le militarisme comme promoteur du sentiment national tandis que J.-A. Cramb dénonce à la manière de Moltke la paix éternelle comme cauchemar[69]. D’autres encore, notam­ment dans la fameuse Saturday Review (“Si l’Allemagne dispa­raissait demain, le surlendemain tout Anglais dans le monde serait plus riche”)[70], K. Pearson, B. Kidd ou H.-W. Wyatt défendent une polémologie darwinienne et parfois même raciale. Le mensuel Nineteenth Century est catégorique : “la loi biologique de la compétition gouverne toujours le destin des nations et des individus[71].

Aux États-Unis, le président Theodore Roosevelt prêche “l’évangile” du darwinisme social. Il justifie l’impérialisme améri­cain à Hawaï, Cuba, Porto Rico et aux Philippines par la néces­sité de participer à la lutte pour la puissance, sinon des “peuples plus forts que nous surpasseraient et gagneraient pour eux-mêmes la domination mondiale[72]. Les slogans darwiniens n’étaient donc pas non plus inconnus dans les autres pays occidentaux[73].

II - Le contexte allemand du darwinisme social

La plupart des historiens suggèrent cependant que les formules explicitement raciales et belliqueuses du darwinisme social[74] étaient plus fortement répandues en Allemagne qu’ailleurs. Selon Hofstaedter, seulement une minorité des darwinistes sociaux américains étaient belliqueux et le darwi­nisme social s’y référait plus souvent aux individus qu’à une collectivité nationale[75]. Les sociologues J. Novicow et Vaccaro pensent ainsi, comme Spencer, que la guerre fera de plus en plus place à d’autres formes de compétition dans les sociétés modernes. Ils interprètent la “lutte éternelle” qui existerait aussi bien “chez les atomes, les organismes, des êtres humains, des sociétés” (Novicow) plutôt sous l’angle d’une adaptation des indi­vidus aux conditions externes[76]. Selon l’anarchiste russe Peter Kropotkin (1842-1921), la coopération remplacera la compétition comme facteur clef de l’évolution sociale (Secours mutuel 1902). On voit donc bien que le darwinisme social peut être aussi bien individualiste, socialisant, anarchiste que raciste ou militariste. En revanche, dans l’Allemagne wilhelminienne, la majorité des darwinistes sociaux soutenaient très vigoureusement, à la manière du Dr Steinmetz (La philosophie de la guerre 1907), que la guerre ne disparaîtrait pas de l’histoire humaine et en faisaient l’apologie[77].

La dissémination des slogans racistes et militaristes du darwinisme au sein de l’Empire wilhelminien semble donc égale­ment due à un certain nombre d’aspects spécifiques de l’histoire et de la société allemandes.

Tout d’abord pour un pays récent et puissant[78], comme l’Allemagne wilhelminienne, à forte croissance quantitative (démographique) et qualitative (économique, scientifique, cul­turelle), le darwinisme national était particulièrement attirant car celui-ci devait la rendre confiante dans l’avenir tandis que la résonance moins forte de cette doctrine en France[79] s’explique sans doute par le fait que celle-ci ne pouvait que la rendre pessimiste. L’Allemagne devenait quasiment du jour au lende­main avec l’unification de 1871 la superpuissance sur le continent européen. Disraeli, dans son discours du 9 février 1871, qualifie ce brusque changement de “révolution allemande” et il le tenait pour plus significatif que la Révolution française. L’évolution du nationalisme völkisch est sans doute également inséparable de l’immense essor économique de l’Empire à la fin du siècle qui contrastait fortement avec la dépression écono­mique de l’époque bismarckienne (1873-1895). Cette dynamique économique et démographique de l’Allemagne pouvait être perçue comme étant le signe tangible que la nation germanique représentait l’avenir de l’humanité. Il n’est donc pas étonnant que les axiomes sociaux-darwiniens se répercutent le plus massivement dans un pays dont la puissance se développait avec le plus grand dynamisme. L’Allemagne était sur le continent européen, selon la formule d’Imanuel Geiss, à la fois “le loup le plus jeune, le plus affamé et le plus fort[80].

Un autre facteur est le cas particulier du militarisme prussien qui résulte de “l’unification par le haut” et de la margi­nalisation du libéralisme politique[81]. La difficulté du libéralisme allemand à concrétiser ses aspirations nationales dans les faits en restant longtemps “une nation sans État”[82] l’amenait successi­vement à s’aligner sur la philosophie de la “Realpolitik” (August Ludwig von Rochau, 1853)[83]. Déjà, pour les parlementaires de Francfort en 1848, l’unité nationale véhiculait parfois plus que des idéaux libéraux. Le parlementaire Fröbel déclare ainsi : “la nation allemande en a assez des principes et des doctrines. Ce qu’elle demande est la puissance, la puissance et encore la puissance. Et celui qui lui donnera cette puissance sera honoré au-delà de ce qu’il peut imaginer[84]. C’est précisément la Prusse qui assuma ce rôle à la suite de paix de Prague du 22 août 1866 et le succès de sa “Realpolitik” a pu facilement conduire à des conceptions darwiniennes.

La première preuve tangible d’une application des “principes darwiniens” à la politique en Allemagne se trouve en 1866 dans un hebdomadaire se consacrant de préférence à l’étude des questions géographiques et ethnographiques Das Ausland (l’étranger)[85]. Le géographe Oskar Peschel, l’un des maîtres de Friedrich Ratzel[86], y justifie la politique bismarckienne à l’égard de l’Autriche en insistant sur le fait que le succès historique appartient toujours au plus fort et que cette justice historique est aussi valable “qu’une loi naturelle”. Darwin retrouverait la lutte pour l’existence aussi dans l’histoire humaine[87].

La tendance à la naturalisation de la vie politique comme simple lutte de puissance et bellum omnium contra omnes s’était encore davantage répandue dans l’Empire bismarckien à la suite de l’unité allemande et de la guerre victorieuse contre la France[88]. En raison de ces succès, la caste militaire en Allemagne était plus influente que dans les autres pays occidentaux et, depuis le conflit constitutionnel de 1862-1866, quasiment indé­pendante du parlement.

Enfin, en ce qui concerne l’idéologie völkisch, le social-impé­rialisme et l’exaltation de la guerre comme “catharsis”, on doit sans doute relever les problèmes d’intégration dans l’Allemagne wilhelminienne. Si les autres pays occidentaux connaissaient aussi de fortes tensions sociales, ils avaient néanmoins mieux réussi à intégrer la bourgeoisie au sein de leur gouvernement et de leur administration. L’Allemagne était aussi marquée par des clivages plus traditionnels, de nature confessionnelle, régionale et industrielle qui correspondaient à des “frontières structu­relles” (Geiss) très anciennes comme celle du limes et de l’Elbe (à l’est, prédominance de la production agricole et des hobereaux ; à l’ouest, prédominance de la bourgeoisie)[89]. On pourrait certainement encore avancer d’autres explications mais notre but est d’étudier le darwinisme völkisch comme une variable indépendante.

III - Définition du nationalisme völkisch

Pour déterminer l’influence du darwinisme social et du nationalisme völkisch sur la philosophie de guerre des penseurs völkisch, il nous reste à définir ces notions. Le nationalisme völkisch se compose de deux éléments. Il se distingue d’abord par sa conviction que les nations sont des êtres immuables et éternels et qu’elles se fondent sur les “faits naturels” d’une communauté qui n’est pas liée par le “vouloir-vivre” ensemble et des obligations contractuelles mais par ses liens de parenté[90]. La référence aux critères objectifs de la nation des penseurs völkisch ne se limite pas nécessairement à la race dont völkisch n’est pas un synonyme, mais peut également mettre en relief la langue, la culture ou même une origine commune de nature métaphy­sique[91]. Ce qui importe dans la pensée völkisch est son insistance sur le caractère primordial des nations qui sont perçues comme des entités fermées et dotées d’une vraie personnalité.

Hannah Arendt et Helmuth Plessner remarquent que la pensée völkisch ignore complètement les références politico-historiques d’une nation. Ce ne sont pas des qualités acquises qui sont exaltées mais les capacités innées que la nature ou Dieu auraient conférées à la nation allemande. C’est pourquoi le nationalisme völkisch se distingue même du nationalisme violent d’un Barrès ou d’un Maurras : “le premier est extraverti, tourné vers des réalisations concrètes, spirituelles et matérielles¼ tandis que le second¼ est introverti, se concentre sur l’âme particulière de chaque individu, qu’il considère comme l’incarnation de qualités nationales générales[92]. L’idéologie völkisch peut être désignée comme un “individualisme national”. Elle combine l’individualisme - l’humanité est constituée de multiples indivi­dus nationaux - et le holisme - l’individu est enraciné dans une communauté nationale[93]. Le nationalisme völkisch est aussi fermé[94] dans la mesure où il exclut a priori des minorités ethno-culturelles de l’appartenance nationale. Il est également souvent anti-étatique et subordonne toujours l’État au Volk. En raison de sa définition naturaliste de la nation, il traduit souvent un mépris pour les articulations des divergences d’opinion et pousse au conformisme unanimiste[95]. Il dénie énergiquement la possi­bilité d’un genre humain “si bien que le Russe apparaît aussi différent de l’Allemand que le loup du renard[96]. Le premier critère décisif du nationalisme völkisch est donc son détermi­nisme qui considère les nations comme des données préalables à toutes les évolutions historiques.

Cependant le seul fait de définir les nations d’une façon völkisch ne suffit pas encore pour caractériser le nationalisme völkisch. Dans l’Allemagne wilhelminienne la conception ethno-culturelle de la nation était en effet largement répandue et inspirait même des libéraux imprégnés d’un sentiment cosmopo­lite comme l’historien Friedrich Meinecke[97]. Pour identifier le nationalisme völkisch nous devons recourir à un deuxième critère, celui de la priorité [98].

Le nationaliste völkisch donne d’abord une priorité absolue au Volk comme facteur explicatif de l’histoire humaine. Il insiste sur le fait que ce n’est ni la classe ni d’autres apparte­nances culturelles ou religieuses qui différencient les êtres humains mais le Volk. Ensuite il donne au Volk une priorité morale et revendique “la suprématie des droits de la nation, dès lors qu’il y a conflit d’autorité ou nécessité de choisir entre des fidélités contradictoires[99]. L’affirmation de la valeur suprême du Volk implique souvent le mépris des autres nations et l’exaltation de la supériorité d’une nation sur toutes les autres. En revanche, il nous semble que le simple désir d’un peuple de se constituer en État ne suffit pas à constituer le nationalisme[100]. En désignant par nationalisme à la fois la volonté à l’autodétermination des peuples comme principe universel et l’exaltation du particula­risme völkisch on mêle inutilement deux phénomènes aux implications politiques très différentes.

IV - La définition du darwinisme völkisch

Nous désignons par darwinisme social[101] l’application aux sociétés humaines du principe de la sélection naturelle. La doctrine de l’évolution des organismes n’est pour nous ici que d’un intérêt secondaire[102]. Il nous importe avant tout de démon­trer que le darwinisme social a eu des implications politiques lourdes de conséquences tandis que l’évolutionnisme darwinien justifie dans son optimisme uniquement une attitude conserva­trice et attentiste qui se prête mal à une politique agressive et belliqueuse.

En outre, les penseurs völkisch contestent généralement l’évolutionnisme darwinien. Ils insistent sur le fait que le Volk n’est pas soumis aux changements de l’évolution et qu’il est une entité en dehors du temps.

Comme le terme de darwinisme social sert généralement à désigner l’application du mécanisme de la sélection à des sociétés humaines et comme Darwin ne s’est pas opposé à cette interpré­tation[103], nous retenons ce terme faute de mieux. Il nous semble toutefois nécessaire de préciser le sens de social dans le darwi­nisme qui recouvre des réalités diverses. Le darwinisme s’applique aux races, aux classes sociales ou aux individus alors que nous nous bornerons à l’étudier dans le contexte des nations définies d’après des critères völkisch. Nous utiliserons pour cette raison l’expression darwinisme völkisch.

Le darwinisme völkisch chez les doctrinaires

Paul de Lagarde

Paul de Lagarde (1827-1891)[104] fut l’un des tout premiers penseurs völkisch à formuler, dans une compilation d’articles - les “Écrits allemands” (1875, élargis en 1886) - des reven­dications comme l’espace vital à l’Est et la construction d’une Mitteleuropa (Europe centrale) sous domination germanique. La pensée de Lagarde est cependant à maints égards celle de la génération bismarckienne qui reste encore étrangère aux idées violemment racistes et social-darwiniennes. Paul de Lagarde est ainsi le seul des penseurs völkisch à ne pas se référer explici­tement à la race pour définir la nation allemande. Il renvoie au fait que de nombreux grands Allemands comme Leibniz, Lessing ou Kant ne sont pas de pure race germanique mais d’origine slave ou écossaise. Il en tire la conclusion que la germanité est fondée sur “l’âme”[105]. Il n’abandonne pas non plus l’espoir que les Juifs s’assimilent complètement aux Allemands une fois que leur religion et leur prétendue prédominance économique se seront effacées[106].

Son hostilité au judaïsme est cependant de nature tellement violente qu’il propose d’exiler les Juifs à Madagascar en affichant une dureté implacable à leur égard : “On ne parlemente pas avec les bacilles et les trichines¼ mais on les extermine[107]. Sa patience à l’égard des Juifs est donc fortement limitée - soit ils cessent d’être Juifs et deviennent Allemands à part entière soit ils émigrent. Son langage traduit déjà une nette brutalisation de l’antijudaïsme.

Il considère les nations comme des êtres vivants qui sont irréductibles les uns aux autres. Ces nations sont pour lui les forces motrices de l’histoire humaine. Il n’hésite pas à prononcer des jugements de valeur sur les autres nations et méprise les Magyars ou les Tchèques comme des peuples dont les capacités créatrices se seraient estompées. Leur persistance est expliquée par des conditions géographiques très favorables qui les ont protégés des invasions étrangères : une survie qui serait donc artificielle. Il déduit la prétendue infériorité de ces peuples d’abord de l’affirmation contestable qu’ils étaient déjà dans l’antiquité tellement actifs qu’ils doivent désormais être usés et se sert de l’analogie entre les limites de la vie humaine et celle des peuples. Finalement Lagarde cesse de se référer uniquement aux caractéristiques spirituelles des peuples et retombe dans une sorte de biologisme national. Ensuite il justifie son préjugé national par l’impression subjective que la vie culturelle de ces peuples serait très médiocre[108]. Même si Lagarde ne lie pas son mépris des autres nations à une théorie de la race ou du sang aryens, il confère à chaque peuple des qualités innées et immua­bles qui constituent leur caractère. La condamnation des qualités spirituelles débouche ainsi sur la condamnation des peuples en tant que tels et l’écart qui sépare son spiritualisme du racisme n’est plus aussi grand[109].

L’“impératif catégorique” völkisch résulte de sa définition de la nation allemande qui ne se fonde ni sur la race ni sur la langue[110] mais sur le sentiment religieux. Il affirme que le Créateur aurait conféré à la nation allemande un caractère et une mission déterminés. Les considérations morales et religieu­ses deviennent ainsi une affaire purement nationale. La tâche la plus noble est de rendre les Allemands conscients de leur prédestination métaphysique pour qu’ils deviennent une nation et une volonté[111]. Pour Lagarde le Volk prime sur tous les autres intérêts : “Ce qui est vrai pour l’individu, l’est également pour les nations. Car les nations sont des personnalités et contiennent une idée. Le seul devoir est de vivre conformément à cette idée[112]. Lagarde défend un “déterminisme culturel” et partage avec les autres penseurs völkisch la perception des nations comme des blocs homogènes, pré-historiques et dotés d’un caractère particulier.

Ernst Hasse

Le premier homme politique allemand qui se réfère aux idées du darwinisme social est le leader pangermaniste Ernst Hasse (1846-1908)[113] qui dirige jusqu’en 1908 la ligue. Il fut pendant dix ans député national-libéral au Reichstag[114] et profes­seur d’économie politique à l’Université de Leipzig. Ses idées s’articulent notamment dans sa Deutsche Politik (Politique alle­mande), ouvrage en cinq volumes (1905-1908)[115] qui traduit bien l’évolution du nationalisme völkisch. Son successeur à la direction de la ligue, Heinrich Class, a à juste titre reconnu en Hasse un pionnier d’une nouvelle manière de faire la politique[116]. La différence entre Hasse et la plupart des nationalistes farouches de l’époque bismarckienne est essentiellement la prédominance donnée au Volk[117] qui est éternel et sa véritable finalité tandis que Heinrich von Treitschke (1834-1896) exalte dans son œuvre posthume Politik (1897) davantage la puissance de l’État qui prévaut sur le Volk[118]. Treitschke ne perçoit pas non plus la guerre sous l’angle social-darwinien de la sélection mais la justifie surtout du point de vue éthique “en tant que condition nécessaire des vertus supérieures et de l’héroïsme[119] contraire­ment à Hasse, cependant grand admirateur de Treitschke[120].

Avec Ernst Hasse la race devient un élément essentiel dans les efforts des courants politiques völkisch pour définir la nation allemande. Il regrette en 1907 “le spiritualisme excessif” qui aurait longtemps occulté l’importance du sang[121]. Il souscrit même aux revendications eugéniques des social-darwinistes comme Schallmeyer, Ploetz ou Ammon en demandant de prévenir la prolifération des individus infirmes[122]. Chez Hasse il est possible de retracer l’émergence du racisme dans la pensée völkisch car dans les années 90 il adhérait encore à une défini­tion de la nation allemande fondée sur la langue et la culture[123]. Des membres de la ligue pangermaniste n’excluaient pas à l’époque de germaniser les Polonais par la langue allemande et même des Juifs figuraient parmi les membres de la ligue - ce qui était approuvé par Hasse[124]. Il résista aux attaques antisémites au sein de la ligue car la question d’appartenance juive était pour lui à l’époque avant tout une décision subjective et non pas une question de critères physiques[125]. Sous l’influence de H.S. Chamberlain et de son ouvrage Les Assises du xixe siècle (1899), Hasse reprend au tournant du siècle l’idée raciale[126]. Il se déclare désormais farouchement opposé au mélange sauvage des peuples et propose une endogamie pour conserver le caractère allemand[127].

Hasse resta pendant toute sa carrière politique convaincu de l’éternité du Volk - qu’il ait pour fondement des critères raciaux ou culturel-linguistiques - et l’opposa à la pérennité des États et des groupes socio-économiques[128]. Pour Hasse le Volk transcende toutes les appartenances religieuses et sociales. Il partage donc avec Lagarde l’axiome que le Volk serait l’unité fondamentale de l’histoire. De ce credo il déduit le devoir de faire prévaloir la préservation et le développement du Volk sur tous les autres intérêts. Il s’oppose pour cette raison aux querelles partisanes et économiques. Son but et celui de sa ligue est de renforcer et conserver la particularité du Volk afin de lui assurer un avenir comme “peuple de maîtres” (Herrenvolk) comme il l’affirme déjà en 1897 dans un écrit intitulé Deutsche Weltpolitik [129].

Class

Heinrich Class (1868-1953)[130] continue dans la voie tracée par Hasse et rétrécit la définition de l’identité allemande à sa composante raciale. Il distingue dans son ouvrage Si j’étais l’Empereur (1912), paru sous le pseudonyme de Daniel Frymann[131], entre Staats-und Volksfremde (Étrangers à l’État et étrangers au peuple) pour insister sur le fait que des citoyens de l’Empire allemand qui ne sont pas de race germanique - des “Polonais”, “Juifs”, etc. - n’appartiennent pas à la nation alle­mande. Ils y sont par conséquent indésirables[132]. En revanche, il soutient l’immigration des Flamands, Hollandais ou Autrichiens dans l’Empire allemand car ils ne sont que des “étrangers à l’État” (ils vivent sous l’autorité d’un autre pays) et non pas “des étrangers au peuple” (population d’origine non-germanique). Son antisémitisme est également de nature raciale. L’appartenance juive n’est plus une question de religion mais exclusivement de race s’il revendique que tous les descendants des juifs doivent être considérés comme tels y compris ceux dont seulement une partie des parents est d’origine juive[133].

Il n’est pas surprenant que Class croie que seul le Volk est “éternel”[134] tandis que l’humanité n’est qu’un leurre : “Le décadent ou quasi bestial paysan russe du mir, le nègre d’Afrique de l’est, le métis d’Afrique sud-occidentale allemande, ou encore ces insupportables Juifs de Galicie et de Roumanie sont-ils tous des membres du genre humain ?”. Class s’attache à un tel point aux dogmes raciaux qu’il demande de rester ferme même à l’égard des Juifs qui sont irréprochables et il prononce une phrase que Himmler reprit plus tard à son compte : “¼ presque chacun qui est dans la vie publique connaît un ou plusieurs Juifs irréprochables¼ la pitié qu’il éprouve pour eux le rend faible”. La priorité donnée au Volk culmine chez Class dans un “totalita­risme racial” : la race figure déjà impitoyablement comme une “loi de l’histoire” qui efface complètement les considérations morales. Les bons et les méchants sont préalablement définis par leur race et chacun doit uniquement exécuter les lois raciales : “L’alpha et l’omega des mesures contre la décomposition du fait des juifs est de comprendre que la race est la source de tous les dangers tandis que la religion n’est qu’une expression de la race”. Les mesures anti-juives se justifient parfaitement aux yeux de Class car elles sont au service du principe de vie le plus élevé : celui de “l’éternité du Volk[135].

Class adhère aussi aux doctrines du darwinisme social. Il propose des mesures pour maintenir la santé raciale des Allemands - la lutte contre l’alcoolisme, l’industrialisation, les mélanges raciaux, le déclin démographique - et se déclare en faveur des activités sportives en vue de promouvoir la sélection des capacités physiques[136]. Les préoccupations humanistes s’effacent ici une fois encore derrière les exigences de la science raciale : “La prétendue ‘humanité’ pourra être rétablie, lorsque nous aurons été réformés politiquement, moralement et sanitai­rement - jusque-là, il s’agit d’être dur par amour¼[137]. Pour décrire un Germain authentique il se réfère d’ailleurs aux caractéristiques physiques les plus apparentes - comme des cheveux blonds, une grande taille ou des yeux bleus[138]. Avec Class le darwinisme völkisch s’est donc pleinement imposé comme idéologie des pangermanistes.

Les “Alldeutsche Blätter” (“feuilles pangermanistes”)

La radicalisation de la pensée raciale et darwinienne au sein de la ligue pangermaniste se traduit aussi dans les contributions aux “Alldeutsche Blätter”. Les Allemands y figurent comme un mélange racial particulièrement heureux entre des races appa­rentées[139]. Les “Alldeutsche Blätter” publièrent sous la direction de Paul Samassa à partir de 1902 des articles d’Adolf Lanz v. Liebenfels[140] et prirent en charge la promotion de la traduction de l’Essai sur l’inégalité des races de L. Scheemann (1852-1938), le président de l’association Gobineau[141]. Scheemann tenta de surmonter le pessimisme de Gobineau sur la décadence des races par l’activisme social-darwinien et revendiqua une stricte hygiène raciale[142]. Le journal pouvait établir des contacts avec le “racisme scientifique” autour de O. Ammon et Wilser, également membres de la ligue, ou des eugénistes et anthropologues raciaux comme A. Ploetz, Woltmann ou Otto Schmidt-Gibichenfels. Sous ces influences le darwinisme völkisch deve­nait le discours dominant des “Alldeutsche Blätter” dès qu’il était question de l’identité allemande. Le journal proposait souvent des mesures eugéniques très rigoureuses : l’enfermement des aliénés, des épileptiques, des alcooliques, des tuberculeux, des criminels endurcis etc. dans des établissements spécialisés et leur interdiction d’activités sexuelles. Un autre auteur, un certain Dr Flittner, souhaite même en 1913 l’euthanasie pour les individus faibles et les malades incurables en affirmant que la sélection naturelle est la seule condition pour le progrès des races[143]. Les “Alldeutsche Blätter” s’étaient donc alignés sur les formules de Heinrich Class. La définition de la nation allemande était ainsi de plus en plus réduite à la race dont la survivance était étroitement liée aux mesures draconiennes du social-darwinisme.

Toute l’histoire humaine est souvent interprétée non pas comme une lutte des classes mais comme une lutte des Völker définis en termes raciaux : “L’histoire politique n’est rien d’autre qu’une lutte entre des races dominantes[144]. Le Volk fut l’impéra­tif catégorique des pangermanistes. Les “Alldeutsche Blätter” portèrent comme sous-titre l’exhortation : “Souviens-toi que tu es Allemand”. Tous les efforts devaient être sacrifiés à l’éternité du Volk : “Nous voulons vivre et si nécessaire même mourir afin qu’elle (la germanité) puisse exister[145].

Bernhardi

Friedrich von Bernhardi (1849-1930)[146] ne souscrit pas entièrement aux dogmes des “racistes scientifiques”. Son ouvrage L’Allemagne et la prochaine guerre (1912) met surtout en valeur les capacités spirituelles des Allemands sans les attacher systématiquement à une structure génétique. Son livre abonde en citations de Goethe, Kant et Schiller et constitue l’apothéose de l’idéalisme allemand. La supériorité du Germain serait fondée sur sa capacité d’“associer harmonieusement¼ la liberté morale et la pratique de l’obéissance[147]. Bref, Bernhardi s’attache à la tradition apolitique de la culture allemande pour définir la “supériorité intellectuelle de notre peuple[148]. Il reste comme Lagarde hostile à une conception du monde qui ramène toute l’existence humaine au jeu mécanique des forces matérielles[149]. Et pourtant son idéalisme fait bon ménage avec des considé­rations d’ordre ethnique - ce qui est d’ailleurs caractéristique pour la plupart des penseurs völkisch. Le peuple germain de Bernhardi est aussi éternel et défini d’après des critères ethno-linguistiques. Les Germains se seraient ainsi, dès leur première apparition dans l’histoire, affirmés comme un peuple civilisé de premier ordre[150]. Aux Germains se rattachent également les Flamands, les Suisses, les Hollandais etc. autant du point de vue de la langue que de leurs caractères ethniques[151]. Il est même ouvertement raciste s’il considère que la vitalité culturelle des peuples est fonction du sang germanique : “Plus l’apport de sang germain fut grand dans les croisements, plus les peuples qui en sortirent se montrèrent capables et susceptibles de se civiliser[152]. Bernhardi n’est cependant pas un théoricien racial et ne se pose pas la question de justifier de ce point de vue la supériorité allemande sur la nation anglaise. Il respecte les Anglais mais il réduit leur apport civilisateur à la dimension matérielle[153].

Pour Bernhardi les États et les nations sont également les vrais acteurs de l’histoire humaine : “Ceux-ci sont, dans le cadre de l’humanité, de véritables personnalités, avec leurs aptitudes et leurs qualités propres, voués aux tâches les plus variées, servant les buts les plus divers dans la grande évolution de la vie”. En considérant l’évolution historique il croit pouvoir constater que la providence aurait prédestiné le Volk allemand à assumer le rôle de “conducteur spirituel” de l’humanité. La priorité accordée au Volk allemand est en même temps bienfaisante pour l’humanité entière car le peuple allemand serait décisif pour “le développe­ment général de l’humanité[154].

Bernhardi tente donc de concilier l’impératif national - “le devoir de nous maintenir à la hauteur de ce rôle” - avec le progrès humain en proclamant leur identité. Il possède donc, contraire­ment à Class, encore une notion vague de l’humanité même si cela ne l’empêche pas de considérer l’épanouissement du Volk comme la valeur suprême. Les conquêtes territoriales et la lutte pour la germanité en dehors et à l’intérieur de l’Allemagne sont ainsi en même temps bénéfiques pour le peuple allemand et pour l’humanité entière[155].

Bernhardi applique rigoureusement les principes darwiniens de la “lutte pour l’existence” et de la sélection pour expliquer les sociétés humaines : “Tout ce qui existe est le produit des forces luttant entre elles[156]. Son argumentation en faveur de la sélection n’est pas seulement biologique - il salue l’élimination de ce qui “est faible et maladif” - mais aussi morale : “Tous les biens sociaux le plus précieux, toutes les pensées, inventions, entreprises, l’ordre social lui-même sont les produits d’une lutte au sein même de la société¼[157]. Le darwinisme völkisch de Bernhardi tente donc de concilier des considérations morales et des nécessités biologiques et se distingue ainsi de l’impitoyable logique raciale de Class mais son agressivité belliqueuse n’en est en rien atténuée.



[1]        W. Warren Wagar, ed., European Intellectual History since Darwin and Marx, New York, 1966, Jacques Barzun, Darwin, Marx, Wagner, New York, 1958.

[2]        Sur le développement du racisme au xixe siècle : M.D. Biddiss, Father of Racist Ideology. The Social and Political Thought of Count Gobineau, Londres, 1970 ; H.W. Koch, Der Sozialdarwinismus, Munich, 1973.

[3]        J. Touchard, Histoire des idées politiques, vol. 2, Paris, 1958, pp. 681-sq.

[4]        Auteur de la Psychologie des foules (1895).

[5]        F. Nietzsche avoue dans une lettre privée son désir d’“élaborer une éthique darwinienne véritable et sérieusement déduite”. Cité par Ernest Seillière, Apollon ou Dyonysos, Paris, 1905, p. 113.

[6]        H. S. Chamberlain, Die Grundlagen des XIX Jahrhunderts, Leipzig, 1899 et L. Gumplowicz, La lutte des races, 1886.

[7]          L’écrivain et professeur d’histoire Ernst Moritz Arndt exprime dans son écrit “Volk und Staat” (1815-16) déjà un nationalisme de race lorqu’il estime que les Allemands constituent une “unité organique de souche pure sans mélange”.

[8]        Ernest Renan, “Qu’est-ce qu’une nation ?”, Conférence à la Sorbonne du 11 mars 1882.

[9]        Z. Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme, Paris, 1985, p. 12.

[10]       P. Forget, “préface”, dans T. Lindemann, Des Allemagnes¼, op. cit.

[11]       Le darwinisme conforte en réalité seulement l’individualisme tout court et non pas l’individualisme national puisque les espèces (lire les “nations”) ne sont pas fixes mais se transforment en permanence.

[12]       Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, 1985.

[13]       L. Poliakov, Le racisme, Paris, 1976, p. 78.

[14]       T. Lindemann, Des Allemagnes et de l’Allemagne, op. cit., p. 20.

[15]       C. Ambrosi, L’Apogée de l’Europe 1871-1918, Paris, 1989 (réédition).

[16]       Zeev Sternhell, op. cit., p. 292-sq.

[17]       G. Ritter, Europa und die deutsche Frage, Munich, 1949, p. 142.

[18]       Daniel Gasman dans The Scientific Origins of National Socialism, Londres, 1971, affirme l’affinité des idées de Haeckel avec la doctrine nationale-socialiste (p. XIX). Alfred Kelly, The Descent of Darwin, Chapel Hill N.C., 1981, prononce un jugement plus nuancé.

[19]       À ce propos : H.-G Zmarzlik, Habilitationsschrift, op. cit., pp. 37-sq.

[20]       F. Bolle, “Darwinismus und Zeitgeist”, dans Zeitgeist im Wandel, éd. H.-J. Schoeps, Stuttgart, 1967, pp. 235-281.

[21]       Voir aussi H.G. Zmarzlik, “Der Sozialdarwinismus in Deutschland als geschichtliches Problem”, op. cit., pp. 56-85.

[22]       Cité par Jean Touchard, op. cit., p. 688.

[23]       J. Touchard, Histoire des idées politiques, II, Paris, 1958, pp. 666-sq.

[24]       Fritz Stern, Politique et désespoir, Paris, 1990.

[25]       R. Poidevin, L’Allemagne de Guillaume II à Hindenburg 1900-1933, Paris, 1972, p. 136.

[26]       H. Conrad Martius, Utopien der Menschenzüchtung, Munich, 1955. En outre : H. W. Koch, Der Sozialdarwinismus, Munich, 1973 ; R. Hofstadter, Social Darwinism in American Thought, Boston, 1955.

[27]       I. Geiss, Geschichte des Rassismus, Francfort/Main, 1988.

[28]       A. Ploetz, Die Tüchtigkeit unserer Rasse und der Schutz der Schwachen, Berlin, 1895 ; W. Schallmeyer, Vererbung und Auslese im Lebenskampf der Völker, Iéna, 1903.

[29]       C. Martius, op. cit., p. 124-128, H. G. Zmarzlik, Der Sozialdarwinismus (Habilitationsschrift), op. cit., pp. 204-sq. et 215-sq.

[30]       R. Wallace, “Menschliche Auslese”, Zukunft 8 (1894), n° 93, cité par O. Hertwig, Zur Abwehr des ehischen, des sozialen, des politischen Darwinismus, Iéna, 1918, p. 26.

[31]       W. Schüler, Der Bayreuther Kreis von seiner Entstehung bis zum Ausgang der wilhelminischen Ära, Munster, 1971.

[32]       Cité par M. Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, 1990, p. 129.

[33]       Zeev Sternhell, op. cit., p. 15-17.

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