| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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HAUTES ÉTUDES MILITAIRES
Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914Thomas LINDEMANN
Préface Il a été tellement écrit sur les origines de la guerre de 1914 que chaque historien qui s’y emploie à nouveau a un peu mauvaise conscience de le faire en craignant de répéter ce qui a été déjà dit, et pourtant… Malgré les véritables bibliothèques qui lui ont été consacrées, l’événement reste mystérieux, presque incompréhensible, comme l’ensemble de la guerre ailleurs. Comment est-il possible que les pays les plus avancés matériellement de la planète et - le croyaient-ils - intellectuellement, se soient précipités les uns sur les autres et qu’après la mort de neuf à dix millions de jeunes hommes, il fut établi une paix si précaire que moins de vingt ans plus tard tout recommençait ? Comment se fait-il que des forces nouvelles et inconnues qui allaient bouleverser le continent et le monde, quelquefois pour le meilleur, mais beaucoup plus souvent pour le pire, aient été sécrétées par cette Grande Guerre sortie d’une si brève crise en juillet 1914. Comment se fait-il qu’un continent qui donnait toutes les apparences de la paix ait basculé dans la guerre de façon si brutale ? Les origines de la guerre restent d’autant plus sujet à discussion, voire à polémique, qu’elles ont été longtemps traitées sous le seul angle des responsabilités. Il n’était évidemment pas anormal que, devant une telle catastrophe, la pente naturelle et les méthodes historiographiques de l’époque, la façon positiviste de traiter l’histoire, aient conduit à chercher les responsabilités. C’est d’ailleurs dès que la guerre a éclaté, avant même qu’elle n’éclate - pendant la crise, déjà-, que, dans chaque camp on a multiplié les manœuvres pour prouver que le responsable, c’était l’autre, c’était l’adversaire. Une fois la guerre achevée, les vainqueurs, simplement parce qu’ils étaient vainqueurs, ont attribué toutes les responsabilités aux vaincus, aidés en cela par des vaincus qui se refusaient à envisager la question. Même quand, dans les années vingt et trente, des historiens de toutes nationalités, en particulier américains, ont analysé les conditions dans lesquelles la guerre avait éclaté, ils ont étudié avec une extrême minutie les initiatives diplomatiques, la multitude de dépêches chiffrées ou non qui se sont échangées, les proclamations qui ont été publiées par les uns et les autres, ils ont fait souvent un travail immense et irremplaçable, mais qui reste partiel. Même quand des jugements, fort contradictoires d’ailleurs, étaient portés sur les décideurs, ils n’étaient fondés que sur une analyse externe de leurs actes, sans essayer, sans avoir les moyens d’en faire une analyse interne. Une raison en fut essentielle : alors que la guerre avait été une guerre des nations, une guerre des peuples, nations et peuples ne furent guère appelés à la “barre de l’histoire”. Une idée était sous-jacente : les peuples n’avaient qu’à accomplir les décisions des décideurs. Il n’était pas conçu, il n’était pas concevable, que l’action des décideurs ait pu n’être que le reflet de ce que pensaient leurs peuples, des préjugés d’au moins une partie importante de ces peuples, de la pression des opinions. Les recherches sur les origines de la guerre pouvaient donner le sentiment d’avoir été menées dans une impasse, d’avoir échoué, puisque les thèses apparemment contradictoires d’historiens pourtant de bonne volonté continuaient à s’opposer, même si, malgré tout, ces thèses avaient quelquefois tendance à se rapprocher, même si, comme dans le cas de l’historien Fritz Fischer, la lutte se déroulait à front renversé, puisque c’était un Allemand qui était devenu le champion véritablement intégriste de la thèse de la responsabilité totale de l’Allemagne. Des historiens se sont engagés sur d’autres voies. Ils ont estimé qu’il fallait en quelque sorte inverser le sens de la recherche. On peut schématiser ainsi leur démarche. Il fallait aller non plus des “chefs” aux peuples, mais des peuples aux chefs. Pour tous les enchaînements historiques, on peut déterminer à un moment donné des embranchements, c’est-à-dire des moments où, sans qu’il y ait pour cela des raisons évidentes, la décision a été prise d’aller plutôt dans un sens que dans un autre. Une étude pointilleuse de la crise de juillet 1914 fait apparaître de nombreux “embranchements” où la route choisie comportait de prendre le risque d’une déflagration générale, elle montre aussi le nombre de hasards, dont le plus remarquable est que l’attentat de Sarajevo ait réussi, qui avaient conduit vers la guerre. Ne pouvait-on donc se demander pourquoi les hasards avaient toujours été malencontreux ? Ne pouvait-on se demander s’il ne fallait pas aller en chercher l’explication dans les mentalités des peuples, réfléchies par les dirigeants ? Il est toutefois beaucoup plus difficile d’expliquer un événement par son contexte mental que par l’enchaînement des faits. C’est pourtant à cette tâche complexe et périlleuse que, en ce qui concerne l’Allemagne, s’est attaqué Thomas Lindemann dans une oeuvre dont il est particulièrement vrai de dire - même si le terme a été souvent galvaudé - qu’elle est pionnière. À partir d’une masse prodigieuse de lectures, Thomas Lindemann a recherché ce qui avait pu en quelque sorte mettre en conditions - à leurs corps défendant bien souvent - les décideurs allemands pendant la crise de juillet 1914. Il a estimé qu’on avait trop négligé l’influence et l’importance du nationalisme völkisch auquel il consacre une étude très fouillée dans la première partie de son ouvrage. Il montre bien ensuite que ce nationalisme “ethno-culturel” - autant que le mot völkisch puisse être traduit dans une autre langue que l’allemand - est le sésame qui explique le comportement des dirigeants allemands. Différent ou tout au moins plus ample, moins ciblé que le pangermanisme, ce nationalisme völkisch, dans lequel on retrouve tous les ingrédients qui composèrent plus tard le national-socialisme, n’était professé dans l’Allemagne d’avant 1914 que par des groupes certes influents, mais peu nombreux. Aucun dirigeant allemand important, ni l’Empereur, ni le Chancelier, ni le ministre des Affaires étrangères, ni même le chef d’état-major, ne se référaient au nationalisme völkisch, mais leurs écrits, leurs propos - c’est peut-être une caractéristique des dirigeants allemands, y compris des chefs militaires, d’avoir énormément philosophé, incontestablement plus que leurs homologues des autres pays - attestent qu’ils en étaient imbibés bien davantage qu’on aurait pu le penser et qu’ils ne le pensaient eux-mêmes. Comme les tenants du nationalisme völkisch, ils croyaient au dynamisme et aux droits particuliers d’un peuple “jeune” comme le peuple allemand par rapport aux peuples qui étaient dépeints comme vieux et décadents, ils s’étaient progressivement imprégnés de l’idée que l’Allemagne était gravement menacée, sinon dans l’immédiat, du moins à terme, dans son légitime développement, dans sa légitime croissance, par les peuples qui l’encerclaient et en particulier par l’immense peuple slave qui disposait de l’espace et du nombre. Le plus grave peut-être a été que l’idéologie völkisch n’était pas seulement appliquée aux Allemands, mais que, de façon moins paradoxale qu’il ne pourrait paraître, elle était appliquée au comportement d’autres pays soupçonnés de développer une même idéologie nationale et agressive. Les conséquences en ont été considérables, car cette attitude a conduit à surestimer de façon radicale le danger que la Russie pouvait représenter pour l’Allemagne. Sans s’attarder sur l’immense différence qui existait entre les capacités techniques de la Russie et de l’Allemagne, pour ne prendre qu’un aspect des choses, les tenants de l’idéologie völkisch, en ne considérant qu’un seul facteur, le nombre, avaient élevé le danger russe au rang de menace mortelle, et à terme proche. Ce qui était très largement du domaine du fantasme avait sans aucun doute imprégné presque dans sa masse la population allemande. Dans ces conditions, des hommes qui ne souhaitaient pas la guerre - ils n’étaient pas assez marqués par le nationalisme völkisch pour être belliqueux - y furent conduits en quelque sorte malgré eux. Inconscients de la prégnance du nationalisme völkisch, ils eurent souvent le sentiment que c’était la fatalité qui les menait dans cette voie. La thèse présentée par Thomas Lindemann est brillante, fouillée, convaincante, elle ouvre des perspectives nouvelles et grandioses à l’étude historique des origines de la guerre : elle ne transforme pas ce que l’on pressent et ce que l’on a dit, depuis un certain temps maintenant, que les origines de la guerre doivent être trouvées dans les mentalités des peuples, mais elle lui donne une profondeur à ce jour inégalée. Thomas Lindemann s’est donné pour thème d’étude l’Allemagne. Toutefois il est nécessaire de se demander si ce que l’on constate pour l’Allemagne n’est pas vrai également dans des formulations évidemment différentes, pour d’autres grands pays européens. Un exemple seulement : l’idée que la volonté d’offensive était l’application sur le plan militaire de l’idéologie völkisch est brillament démontrée dans un article récent de Thomas Lindemann[1] et elle éclaire l’opposition de conception entre le “vieux” Moltke et le “jeune” Moltke, mais cette idée n’était pas spécifiquement allemande : elle était également présente dans les autres armées européennes, et en particulier en France. Certains généraux français, effarés par cette déification de l’esprit d’offensive, ne se privaient pas - en privé - de dauber sur cette idée fixe de leurs collègues, mais rien n’arrêtait la bourrasque de la pensée unique. On le sait - et Thomas Lindemann le rappelle - que lors de la crise de juillet 1914, une angoisse avait saisi les états-majors, et qu’elle a précipité le conflit, celle de “prendre du retard” sur l’adversaire, ce qui aurait compromis la nécessaire offensive. Ce fut tout aussi vrai des états-majors français ou russe que de l’état-major allemand. Au-delà de cet exemple, ne peut-on souhaiter, après avoir salué la performance de Thomas Lindemann, qu’il trouve des imitateurs pour les autres belligérants, qu’ils puissent analyser le nationalisme völkisch de chaque pays ? Ce faisant, on aura probablement à ce moment approché de façon décisive de la compréhension à la fois des origines de la guerre et de la guerre toute entière. En attendant c’est un magnifique éclairage sur les origines de la Grande Guerre qu’apporte Thomas Lindemann.
Jean-Jacques
Becker [1] Thomas Lindemann, “L’idéologie de l’offensive dans le plan Schlieffen”, Stratégique 69, pp. 169-194.
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