| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Bibliothèque stratégique
Histoire des guerres d'Allemagne HENRY LLOYD
PRÉSENTATION Dans l’histoire de la
pensée stratégique occidentale moderne, on peut distinguer entre un avant-Napoléon
et un après-Napoléon,
dichotomie qui correspond à l’évolution de la stratégie depuis le début
du xvie siècle et
à sa fragmentation en deux époques distinctes : l’ère des guerres
dites “limitées” (qui ne l’étaient pas toujours autant qu’on le
croit) de l’Ancien Régime et l’ère des guerres totales qui culmine
avec les deux conflits mondiaux du xxe
siècle[1]. La levée en masse de
1793, qui annonce la percée spectaculaire de la Grande Armée, met un
terme à la guerre telle qu’on la pratique, avec une évolution sensible,
depuis près de trois siècles. La bataille d’Iéna en 1806 voit l’anéantissement
de l’armée prussienne, la meilleure du monde quelques années seulement
auparavant, lorsqu’elle était dirigée par Frédéric II de Prusse,
considéré par beaucoup comme le plus grand “capitaine” du xviiie
siècle. Après la chute de Napoléon
et la restauration d’une géopolitique européenne fondée sur l’équilibre
des puissances, les théoriciens de la guerre - ou stratégistes, comme on
les appelle désormais - tirent les enseignements de la guerre napoléonienne,
depuis la “petite guerre” inspirée par les partisans espagnols ou
russes résistant à l’invasion des troupes françaises, jusqu’à la
stratégie militaire générale et la “grande stratégie”. Carl von
Clausewitz et Henri-Antoine de Jomini sont les théoriciens militaires les
plus brillants de la nouvelle vague de stratégistes. Leurs doctrines et
leurs théories sur la guerre et la stratégie influenceront de diverses
manières plusieurs générations de stratèges militaires et de soldats.
Cette influence, directe ou indirecte, se fait toujours sentir
aujourd’hui. Malgré tout, la stratégie
napoléonienne et la pensée stratégique qui s’en inspire ne sont pas nées
dans un vide théorique. Napoléon Bonaparte avait beaucoup lu les auteurs
militaires classiques et modernes et ne cachait pas son admiration pour un
certain nombre d’entre eux, comme l’a montré Jean Colin dans son Éducation
militaire de Napoléon. Clausewitz avait assimilé un bon nombre d’idées
puisées chez Machiavel, Montesquieu ou Kant, et connaissait parfaitement
les théoriciens de la guerre de son époque, qu’il ne se priva pas de
critiquer copieusement. Jomini s’inspira des théoriciens allemands et
français de la fin du xviiie
siècle et formula toute sa doctrine de guerre autour d’un concept, celui
des lignes d’opérations, inventé puis développé par d’autres avant
lui. Ainsi, la pensée stratégique
du xixe siècle,
tout au moins celle qui intéresse la guerre continentale, repose-t-elle en
partie sur le corpus stratégique
du siècle précédent. Le phénomène en soi n’est pas étonnant car le xviiie
siècle est riche en matière de pensée militaire. Parmi les écrivains
militaires les plus prolifiques, l’on retrouve surtout des Français et
des Germaniques, Allemands et Autrichiens, qui prennent le pas sur les
Italiens et les Hollandais, très présents aux xvie
et xviie siècles.
Les Britanniques, plus discrets tant qu’il ne s’agit pas de stratégie
maritime, devront attendre le xxe
siècle avant de produire de grands théoriciens militaires, comme B.H.
Liddell Hart et J.F.C. Fuller. Une exception toutefois : le remarquable
Henry Lloyd, Britannique (Gallois) de naissance, mais qui passera la plus
grande partie de sa carrière sur les théâtres de guerre continentaux.
Pour cette raison peut-être, ce sont les Européens du continent qui apprécieront
le plus sa pensée. Aujourd’hui encore, Henry Lloyd reste méconnu de ses
concitoyens, y compris des spécialistes[2].
Le seul historien à s’être penché récemment sur la vie du général
anglais, Franco Venturi, est Italien[3].
Il n’existe aucune édition récente d’ouvrages de Lloyd, même en
Anglais, et qui désire consulter ses œuvres en bibliothèque n’aura
d’autre choix que de se référer à l’édition originale. Sur le plan militaire, le
xviiie siècle
européen est marqué par la guerre de Sept Ans (1756-1763), conflit qui va
redéfinir les alliances et modifier l’échiquier géopolitique en Europe
et dans les colonies, en particulier en Amérique du Nord où la France perd
un territoire considérable au profit de l’Angleterre. Comme c’est
souvent le cas dans l’histoire, les perdants repenseront la guerre. Les théoriciens
de la guerre français puiseront dans l’humiliation subie face à
l’Angleterre la source de leur inspiration en matière de stratégie.
Ces stratégistes - dont beaucoup ont participé à cette guerre -
s’appuieront sur les travaux effectués au cours de la première partie
du xviiie siècle
par des écrivains militaires comme Maurice de Saxe, Puységur, Folard, son
disciple Mesnil-Durand, Turpin de Crissé, et appliqueront des méthodes de
travail développées dans d’autres domaines des sciences sociales. L’Esprit
des lois de Montesquieu inspirera bon nombre de théoriciens de la
guerre en France et ailleurs. Parmi les penseurs militaires français les
plus en vue au cours de la période qui suit la guerre de Sept Ans et qui précède
1789, figurent Pierre de Bourcet, un des auteurs favoris de Napoléon
Bonaparte, et le comte de Guibert, qui, dans son Essai
général de tactique (1772), annonce la révolution stratégique réalisée
par Napoléon quelques années plus tard. De leur côté, les Prussiens,
grands vainqueurs de la guerre de Sept Ans, seront presque aussi actifs, à
commencer par Frédéric le Grand, praticien mais également théoricien de
la guerre (il s’inspire d’ailleurs de certains penseurs militaires français,
comme Folard), auteur de nombreux ouvrages dont les Principes
généraux de la guerre (1746), ainsi que d’une histoire de la guerre
de Sept Ans. C’est dans ce contexte
que va évoluer Henry Lloyd, qui, comme beaucoup d’autres écrivains
militaires de cette époque, a pris une part active à la guerre de Sept
Ans. Soldat, écrivain, espion, la vie de Lloyd est mouvementée. Déjà,
Henry Lloyd préfigure cette catégorie d’aventuriers anglais qui
marqueront un peu plus tard l’ère victorienne, à la fois
“continentalisés” et rejetés par l’establishment
de leur pays, et dont les plus célèbres sont Richard Burton au xixe
siècle et T.E. Lawrence (Lawrence d’Arabie) au xxe.
Tous ces hommes, à commencer par Lloyd, ont la même attirance pour la
guerre, pour l’espionnage - et pour les déguisements -, pour
“l’immersion culturelle” comme on l’appelle aujourd’hui, et aussi
pour l’écriture. Malheureusement, à
l’inverse de Burton et de Lawrence, Lloyd n’a jamais relaté ses mémoires.
Sans doute était-il trop occupé à ses études stratégiques, politiques
ou économiques. Pour cette raison, et aussi parce qu’il est difficile de
suivre la trace d’un homme de l’ombre, d’un caméléon changeant perpétuellement
de nom et d’identité, ne nous reste-t-il que des fragments de sa vie ne
fournissant qu’un léger aperçu de sa destinée. Son fils, Hannibal
Lloyd, écrivit une courte biographie de son père qui fut publiée en
annexe de ses ouvrages (1842), comme l’avait fait auparavant l’ami de
Lloyd, John Drummond, dans une édition antérieure (1798). Grâce aux
recherches récemment effectuées par Franco Venturi, de nouveaux détails
sont apparus sur sa vie, à travers les mémoires et la correspondance de
l’homme de lettres italien Pietro Verri (1728-1797), ami de Lloyd. Henry Humphrey Evans
Lloyd naît au pays de Galles en 1718. Il fait ses études à Oxford avant
de s’embarquer pour la France en 1744 où il donne des cours privés à
des officiers. L’année suivante, il rejoint l’armée française et
prend part à la bataille de Fontenoy, en Belgique (10 mai 1745), au cours
de laquelle Maurice de Saxe, à la tête des troupes françaises, défait la
coalition anglaise, hollandaise et autrichienne de Cumberland, dans le
cadre de la guerre de Succession d’Autriche. Lloyd rejoint ensuite le
corps des ingénieurs et entame un peu plus tard sa carrière d’espion
lorsqu’il est envoyé outre-Manche afin de préparer un plan d’invasion
de l’armée française en effectuant des relevés topographiques sur les côtes
sud de l’Angleterre. Arrêté puis relâché, grâce à son ami Drummond,
et renvoyé en France, il participe en tant qu’ingénieur au siège de
Bergen-op-Zoom avec le grade de commandant. Après la paix de 1748, il
rejoint l’armée prussienne avant de revenir chez les Français (1754),
qui projettent à nouveau d’envahir l’Angleterre. Dépêché une seconde
fois (1756) sur les côtes anglaises pour des travaux de reconnaissance,
Lloyd, déguisé en marchand, poursuit ses relevés topographiques. Mais le
plan ne sera jamais mis en pratique et Lloyd ira offrir ses services
ailleurs, en Autriche cette fois. Lieutenant-colonel, il participe aux premières
batailles de la guerre de Sept-Ans à la tête d’une unité de reconnaissance.
En 1760, il quitte l’Autriche pour rejoindre le duc de Brunswick, général
au service de la Prusse. De retour en Angleterre après la fin de la
guerre, il se met sérieusement à l’écriture et effectue aussi plusieurs
missions clandestines pour le compte de l’Angleterre, notamment en Italie,
à propos de la question Corse. L’impératrice Catherine de Russie fait
alors appel à lui pour participer à la guerre contre les Turcs
(1773-1774). Il accepte et combat aux côtés du légendaire Alexandre
Souvorov. Ayant obtenu le grade de général, Lloyd revient s’installer en
Angleterre tout en faisant des séjours occasionnels en France et en
Hollande. Au cours d’un de ces voyages (1779), il surprend la flotte française
qui se prépare à naviguer vers l’Amérique pour soutenir les révolutionnaires
américains. Lloyd recueille le plus d’informations possibles sur l’expédition
française et se présente aux autorités britanniques avec l’intention
de postuler un commandement en Amérique. Déçu de ne point l’obtenir, il
se retire à Huy, en Belgique, où il se consacre à ses travaux
d’histoire et de stratégie. Il meurt en 1783. Sa renommée ne fait que
commencer. En l’espace de quatre décennies,
Henry Lloyd aura donc accumulé une expérience de la guerre quasiment
unique. Il aura pris part à plusieurs conflits, combattu sur divers théâtres
et au sein des armées les plus remarquables d’Europe. Il aura côtoyé
les plus grands généraux et stratèges de l’époque et affronté
plusieurs armées, dont celle des Ottomans. Cette expérience vécue
constituera la matière première de ses études historiques d’abord, puis
ensuite de ses travaux théoriques qui les complètent. Avant Clausewitz,
Lloyd établira les fondements d’une philosophie de la guerre[4]
et, avant Jomini, une doctrine de la stratégie opérationnelle. Lloyd est
l’un des premiers historiens de la guerre à favoriser l’étude de la
campagne militaire par rapport à la bataille. Les Mémoires
militaires de Lloyd comprennent deux parties ; l’une concerne
les premières campagnes de la guerre de Sept ans, parue en 1766, et
l’autre traite de sa doctrine de guerre, parue en 1781. Elles connaîtront
un immense succès en France et en Allemagne. En France, les Mémoires
connaîtront plusieurs traductions, dont celle de Roux de Fazillac, qui
figurera en annexe dans plusieurs éditions des ouvrages de Jomini. Le
traducteur Fazillac, aide de camp de La Fayette et futur général, complétera
l’ouvrage de Lloyd avec une relation de la suite des opérations relatives
à la guerre de Sept Ans. L’écrivain militaire Georg von Tempelhoff
traduira l’ensemble de l’œuvre militaire de Lloyd en allemand.
Tempelhoff et, après lui, Heinrich von Bülow reprendront un concept développé
par Lloyd, celui des “lignes d’opérations”, concept qui constituera
le noyau de la doctrine stratégique de Jomini, dont l’influence au xixe
siècle sera considérable. Selon Lloyd, les lignes d’opérations servent
à relier entre eux tous les points forts de la guerre : les bases, les
réserves et les armées. Ces lignes assurent la bonne marche des réseaux
de communications. Le bon choix des lignes de communication est fondamental :
“Car sur le bon ou mauvais choix de
cette ligne dépend l’issue de la guerre : mal choisi, tous vos succès,
aussi brillants soient-ils, s’avéreront en fin de compte inutiles”. Si le concept des lignes
d’opération est central dans la pensée de Lloyd, sa doctrine stratégique
ne se limite pas à cette seule idée. Lloyd, qui s’intéressera sa vie
durant à la théorie politique - il lit attentivement les ouvrages de
Hobbes, Montesquieu et Helvétius, entre autres - perçoit la stratégie
dans son sens le plus large, c’est à dire dans son rapport avec la
politique, ce qu’on appelle aujourd’hui la stratégie
intégrale ou la grande stratégie.
Ainsi Lloyd met-il l’accent sur le rapport entre les fins politiques et
les moyens militaires, sur le lien qui s’établit entre la nature d’un régime
politique et les stratégies qui doivent être employées. Si certaines des
idées qu’il développe trouvent leur origine chez d’autres théoriciens
de la guerre, son approche générale est annonciatrice de la révolution
stratégique qui se prépare, et à laquelle on peut dire qu’il prend
part, même de manière indirecte et sur un plan purement théorique.
Toujours est-il que ses idées ont profondément marqué l’époque et
qu’il a contribué à ré-orienter la pensée stratégique vers les opérations,
alors qu’elle était focalisée depuis un bon moment déjà sur les problèmes
relatifs à l’organisation. En faisant apparaître la dimension
psychologique de la guerre et en mettant en valeur le rôle du génie
guerrier, Lloyd se démarque de la volonté, toujours en vogue à son époque,
de vouloir étudier l’art de la guerre selon les principes de géométrie
utilisés dans la technique des sièges. Mais Lloyd ne rejette pas
l’héritage du passé, loin de là. Il partage avec Machiavel et Folard un
intérêt profond pour la stratégie antique. Comme Montluc, il souligne le
caractère violent des guerres civiles mues par des considérations idéologiques
ou religieuses : “Toujours,
lorsque la religion est un motif de guerre, ses effets sont plus forts et
plus décisifs que lorsqu’ils procèdent d’autres causes”. Comme
Maurice de Saxe, Lloyd part du principe que la guerre est un phénomène très
difficile, voire impossible, à appréhender : “Aucun
art, aucune science n’est plus difficile que la guerre”. “La
science de la guerre, d’après lui, se
divise en deux parties : la première est d’ordre mécanique et peut
être enseignée ; l’autre n’a pas de nom, et elle ne peut être définie,
pas plus qu’enseignée”. Toute la réflexion stratégique de Lloyd
épousera cette dichotomie entre les deux faces de la guerre, avec, d’une
part, la doctrine de la guerre, principalement axée sur la stratégie opérationnelle,
et de l’autre, sa “philosophie de la guerre”. Cette double approche
annonce l’opposition qui caractérisera la pensée des deux grands stratégistes
du xixe siècle,
Jomini, apôtre d’une stratégie opérationnelle fondée sur quelques
principes, dont celui des lignes d’opérations, et Clausewitz, philosophe
et dialecticien de la guerre qui tentera de comprendre l’essence du phénomène.
Si l’on perçoit des liens de filiation entre la pensée de Lloyd et celle
des deux exégètes de la stratégie napoléonienne, cela s’explique
peut-être par le fait que Napoléon lui-même s’était intéressé de très
près à l’œuvre du général anglais, soulignant entre autre
l’importance fondamentale du concept des lignes d’opérations dans la
guerre moderne[5]. Comme Jomini après lui,
Lloyd met l’accent sur tous les problèmes liés à la logistique et aux
communications, d’où l’importance que revêt pour lui la ligne d’opérations.
Et comme le stratégiste suisse, Lloyd s’attache à définir une typologie
de la guerre et des stratégies correspondantes. Avant Clausewitz, Lloyd
formule une théorie de la guerre où le génie guerrier joue un rôle prépondérant,
génie qu’incarnera Napoléon Bonaparte. Comme Clausewitz plus tard, Lloyd
souligne l’importance que revêtent les points, ou centres de gravité,
autour desquels se dessine chaque stratégie : “Il
y a dans chaque camp un point qu’on peut, avec juste raison, appeler la
clef, et d’où dépend le succès d’une action ; tant qu’on le
conserve, l’ennemi ne tient rien, et, si on le perd, tout est perdu.
Trouver ce point est peut-être le plus sublime et le plus rare des talents
militaires”. Malgré tout, Clausewitz, toujours très incisif dans ces
critiques, ne dira rien de très positif sur Lloyd, bien qu’indéniablement
l’on retrouve des traces de la pensée de l’Anglais dans l’œuvre du
stratège prussien, y compris dans son magnum
opus, De la guerre. À une époque
où les théoriciens de la guerre se divisent entre partisans du feu et
adeptes du choc, Lloyd va rester largement en dehors des débats concernant
“l’ordre mince”, ou “ordre prussien” favorisant le feu de
l’artillerie, et “l’ordre profond” ou “ordre français” qui
repose sur le choc. Si les stratégistes du xixe
siècle bénéficient de l’expérience napoléonienne, Lloyd s’inspire
de l’exemple de Frédéric le Grand, considéré comme le plus grand stratège
de la guerre, qualifiée plus tard de “limitée”, telle qu’elle se
pratique sous l’Ancien Régime. Ainsi Lloyd aura-t-il eu l’occasion de
voir de près et d’étudier le “génie guerrier” dans sa plus pure
expression. Les historiens et théoriciens militaires ont souvent fait le
parallèle entre le grand Frédéric et Napoléon Bonaparte, exercice
difficile tant les circonstances et les époques sont différentes, mêmes
si elles ne sont pas si éloignées dans le temps, et tant les caractères
des deux hommes sont à l’opposé l’un de l’autre. Mais, de l’avis
de tous les observateurs, ces deux “capitaines” parmi les plus grands
possèdent cette caractéristique rarissime et innée, le “génie de la
guerre”, chacun représentant un idéal type pour l’historien de la
guerre et pour le stratégiste, au même titre qu’Alexandre et Hannibal
dans l’Antiquité. La guerre, s’accordent
les stratégistes, n’est pas une science exacte : on ne peut pas,
comme le chercheur dans son laboratoire, accomplir des expériences à
l’infini pour tenter d’établir des lois causales. Le laboratoire du
stratège se situe sur le terrain de la guerre. Mais même présent
physiquement, le stratège ne peut être partout : ses expériences
sont donc aussi et surtout écrites dans l’histoire. Seule l’évocation
du passé peut éclairer sa pensée. C’est donc sur ce terrain-là
principalement qu’il effectue ses recherches. L’histoire militaire se développe
très tôt en Occident, mais, avec quelques exceptions notables, comme
Thucydide et son Histoire de la
guerre du Péloponnèse, l’histoire militaire est confinée à la
relation des grandes batailles et aux biographies des grands capitaines.
Machiavel est le premier stratège moderne à puiser la source de sa
doctrine militaire dans l’étude approfondie de l’histoire (de Rome). De
nombreux autres théoriciens suivront ses pas. Cependant, il faut attendre
la fin du xviiie siècle
pour que l’histoire militaire se dégage véritablement de la chronique
des batailles. Dans ce domaine, Henry Lloyd est l’un de ceux qui vont
montrer la voie. Après lui, les Prussiens, sous l’impulsion de
Scharnhorst, établiront fermement cette approche méthodologique de l’étude
de la guerre. S’il
participe à plusieurs conflits, c’est avant tout la guerre de Sept Ans
qui intéresse Henry Lloyd. D’abord, Lloyd y a pris une part active -
comme Scharnhorst et Clausewitz dans les guerres napoléoniennes dont ils
relateront scrupuleusement les diverses campagnes. Ensuite, la guerre de
Sept Ans est exemplaire, aussi bien sur le plan politique - avec les
nombreux changements d’alliances - que militaire, et on y distingue clairement
la manière dont la guerre est une “continuation de la politique par
d’autre moyens”, selon la formule consacrée. La guerre de Sept Ans
constitue probablement le conflit le plus important du (xviiie)
siècle et le premier à se jouer sur plusieurs continents (Europe, Amérique,
Asie). Les conséquences de cette guerre auront des répercussions extrêmement
importantes sur l’avenir de l’Europe, de l’Amérique du Nord et des
colonies. Rappelons brièvement les
faits saillants de la guerre. Les origines du conflits ont pour cause la
rivalité entre la France et l’Angleterre dans le cadre de l’expansion
coloniale en Amérique du Nord et en Inde, ainsi que la volonté de Marie-Thérèse
d’Autriche de reprendre la Silésie, perdue au profit de la Prusse en 1748
à l’issue de la guerre de Succession d’Autriche. L’ouverture des
hostilités militaires suit la crise diplomatique, marquée par le
renversement des alliances, au cours de laquelle l’Angleterre abandonne
son alliée traditionnelle, l’Autriche, pour signer un accord avec la
Prusse (janvier 1756) afin d’assurer la sécurité du Hanovre, Frédéric II
garantissant celle-ci en échange de l’appui de George II
d’Angleterre en cas de conflit entre la Prusse et la Russie. Cette
“trahison” pousse Louis XV à abandonner la Prusse tout en
acceptant le rapprochement avec l’Autriche (mai 1756), et plus tard avec
la Russie (novembre 1756) alors que les premiers combats ont lieu au cours
de l’été (août 1756) : Frédéric II, qui préfère attaquer
le premier alors que la guerre semble inévitable, envahit la Saxe le 29 août.
Au même moment, Français et Anglais s’affrontent en mer et sur terre,
sur les théâtres américains et asiatiques. La France perd vite pied au
Canada après la défaite des plaines d’Abraham (13 septembre 1759) et la
capitulation de Montréal (8 septembre 1760). En Inde, Lally de Tollendal échoue
devant Madras (1758-1759) alors que les Anglais accumulent les victoires.
Sur le continent, Frédéric subit quelques revers et doit adopter une
position défensive mais, avec le duc de Brunswick, les Prussiens remportent
plusieurs victoires décisives sur les alliés autrichiens et français. La
Russie, puis la Suède, qui était entrée en guerre auprès des Français
et des Impériaux, signent des accords de paix séparés avec la Prusse
(1762). L’Autriche, affaiblie et isolée, est contrainte d’engager les négociations
avec Frédéric qui reprend la Silésie perdue militairement en 1760. La
France et l’Angleterre signent le traité de Paris (10 février 1763) et
l’Autriche et la Prusse celui de d’Hubertsbourg (15 février 1763). Dans
la première édition de son Histoire
de la guerre de Sept Ans, Lloyd ne traite en fait que des deux premières
campagnes, celle de 1756 et surtout celle de 1757, selon lui “la
plus importante de toutes celles que nous offre l’histoire ancienne et
moderne, par le nombre des grandes actions, la variété des événements
et l’incertitude de son issue”. Cette réflexion générale offerte
par Lloyd en guise de conclusion ne manquera pas de rappeler la remarque
presque identique formulée par Thucydide à propos de la guerre du Péloponnèse,
“plus mémorable que les précédentes…
l’ébranlement le plus considérable qui ait remué le peuple grec, une
partie des Barbares, et pour ainsi dire presque tout le genre humain”.
Le parallèle entre l’ancien et le moderne ne s’arrête pas là,
d’ailleurs, si l’on examine de près l’analyse géopolitique globale
empreinte d’un réalisme froid qui précède la relation des opérations
militaires faites par les deux historiens. Lloyd commence son
histoire par une description des forces en place : leurs caractéristiques
principales, leurs motivations, leurs objectifs. Au sujet des Français, par
exemple, Lloyd leur attribue ces propos qui résument succinctement leur
stratégie globale : “conquérir l’Amérique en Allemagne”.
Lorsqu’il rédigera plus tard sa doctrine de guerre, Lloyd décrira en détail
les caractéristiques des peuples (Européens et Turcs) en matière
d’aptitudes guerrières et les meilleurs moyens de les combattre. Toujours
à propos des Français : “Impétueux
et dangereux dans leurs attaques, et devant être continuellement provoqués
au mouvement, leur impatience les poussant inévitablement à commettre
une erreur capitale”. Suit alors une
description “militaire” des divers théâtres de guerre. L’ingénieur
et le spécialiste de topographie qu’est Lloyd possède une expérience et
un coup d’œil incomparables lorsqu’il s’agit d’analyser les caractéristiques
géographiques des lieux où s’affrontent les armées. Lloyd n’est
d’ailleurs pas sans savoir que dans ce domaine l’histoire se répète
d’une manière quasi-mécanique, les voies utilisées par les troupes de
son époque étant souvent identiques à celles qu’empruntaient les armées
du temps de la conquête romaine. Cet intérêt particulier porté à tout
ce qui touche les communications deviendra un thème central dans l’élaboration
de sa doctrine de guerre. Lloyd ne néglige pas non
plus ce qui a trait à la préparation des opérations militaires, en
particulier lors des quartiers d’hiver, entre deux campagnes : “Il
n’y a peut-être pas d’opération de guerre plus délicate et plus
difficile que la distribution des quartiers d’hiver. Cette opération
demande une connaissance parfaite du pays, et elle dépend d’un nombre
infini de circonstances : il faut avoir égard à la disposition de
l’ennemi ; à son plan général, et à l’objet particulier qu’il
se propose pour la campagne suivante ; aux desseins que l’on a soi-même
pour la campagne prochaine”. Lors de la disposition des troupes,
celles-ci, selon Lloyd, doivent pouvoir être rassemblées de manière
qu’elles ne “puissent être coupées
en se portant au lieu du rendez-vous”. Dans ce domaine, Frédéric
le Grand est particulièrement doué, d’après Lloyd, car il ne laisse
jamais deviner à l’adversaire ses desseins, ce qui lui permet de garder
l’initiative lorsque les hostilités reprennent au début de chaque
campagne. Cet aspect de la stratégie est crucial pour Frédéric car il est
porté naturellement vers l’offensive et doit faire en sorte de garder
l’initiative le plus longtemps possible. Le roi de Prusse est le
personnage central de la guerre de Sept Ans et Lloyd lui reconnaît de très
nombreuses qualités. Toutefois, il se montre très critique envers
certaines de ses décisions. La sévérité de ses commentaires constituera
l’un des objets principaux de la polémique qui l’opposera à certains
théoriciens militaires allemands, en particulier son traducteur, Georg
von Tempelhoff, et qui continuera après sa mort. Les critiques émises par
Lloyd à l’encontre du roi de Prusse se situent sur le plan psychologique
autant que stratégique : “On
a vu très souvent le roi de Prusse, se fiant trop à la supériorité de
ses talents, faisant trop peu de cas de ceux de ses ennemis, ou pressé par
la nécessité de ses affaires, entreprendre des choses fort au-dessus des
moyens qu’il avait pour les exécuter”. Pour Lloyd, l’un des problèmes
principaux auxquels est confronté le commandant en chef, même le plus
talentueux - et peut-être plus encore celui-là - relève de l’orgueil et
de l’amour-propre car l’entêtement peut avoir des conséquences très fâcheuses
et “il y a plus de gloire à
revenir sur ses pas qu’à persister dans ses fautes”. Frédéric
n’est pas le seul à commettre cette erreur. Napoléon et Adolf Hitler pêcheront
par orgueil avec des conséquences dramatiques pour eux et pour leurs armées.
La leçon suivante peut s’appliquer à de nombreux généraux dans
l’histoire, et non des moindres : “On
renonce avec peine à une entreprise une fois commencée, parce qu’on
s’expose, en quelque manière, à être accusé de manquer de prévoyance
ou de constance, ce qui est également mortifiant pour l’amour-propre”. Un autre domaine au sujet
duquel Lloyd professe des opinions très fortes concerne la tactique des sièges.
La tactique des sièges et la technique des fortifications occupent les
grands stratèges du xviie
siècle. Les meilleurs spécialistes, Coehoorn, Rimpler, Vauban, jouissent
alors d’une très grande notoriété et de nombreux théoriciens
militaires tentent, aux xviie
et xviiie siècles,
d’appliquer la “science” des sièges à l’élaboration d’une
nouvelle stratégie militaire conforme aux lois géométriques. Cette démarche
“scientifique” perdure jusqu’à l’ère napoléonienne où elle
sera largement discréditée et finalement abandonnée par les théoriciens
de la guerre. Ce revirement correspond à l’avènement d’une stratégie
offensive fondée sur la masse et le mouvement. Lloyd est l’un des
premiers théoriciens militaires à critiquer l’usage intempestif des sièges :
“Les sièges entraînent avec eux
tant de dépenses et une si grande perte de temps et d’hommes, qu’on ne
doit en entreprendre aucun sans la plus grande nécessité”. À cet égard,
Lloyd se montre même critique envers Frédéric, pourtant connu pour son
attirance vers le mouvement, et qui, selon lui, n’aurait jamais dû, par
exemple, entreprendre le siège de Prague. De même que la stratégie
aux xviie et xviiie
siècles met l’accent sur la tactique des sièges, elle se confine généralement
à l’organisation des armées. Lloyd, à travers ses relations des
campagnes de la guerre de Sept Ans, puis ses réflexions théoriques sur
la guerre, va provoquer un regain d’intérêt pour tout ce qui touche à
la conduite des opérations, laquelle était largement délaissée par les
historiens et théoriciens de la guerre. Cet apport à la pensée stratégique
est à l’origine du succès que va connaître Lloyd au tournant du siècle.
Lloyd n’est pas seul : Guibert ou Bourcet préparent aussi, indépendamment,
la révolution stratégique qui sera accomplie quelques années plus tard.
Napoléon Bonaparte lit attentivement ces ouvrages, dont ceux de Lloyd,
qu’il ne manque pas de critiquer par ailleurs. Mais, comme en témoigne
l’annotation qu’il fait du texte de Lloyd, Napoléon souligne
l’importance du concept général de ligne d’opérations qu’il considère
comme primordial. Peut-être aussi aura-t-il apprécié la place accordée
par le général anglais à la dimension psychologique de la guerre.
Certaines des réflexions de Lloyd paraissent aujourd’hui singulièrement
prophétiques, eu égard à l’aventure napoléonienne : “À
la guerre, un général doit penser qu’il n’a rien fait tant qu’il lui
reste quelque chose à faire ; il ne doit considérer ses succès que
comme un moyen d’en obtenir de nouveaux, et ne jamais s’arrêter dans la
carrière de la gloire”. Si,
comme le suggère l’historien anglais Michael Howard, “il
peut être presque dit qu’il a ouvert une ère nouvelle dans l’histoire
de la pensée stratégique”[6],
il est grand temps de redécouvrir la pensée de l’historien et du théoricien
militaire que fut Henry Lloyd. Ces dernières années, on a pu noter un
regain d’intérêt de la part du public pour les ouvrages de stratégie
classiques, à commencer par les traités de Clausewitz, Jomini, et Sun Tzu.
Désormais, ce public avisé doit aussi pouvoir profiter des textes qui ont
inspiré la révolution stratégique de l’ère napoléonienne. Parmi eux,
celui de Lloyd est certainement l’un des plus stimulants. Arnaud
Blin [1]
Pour une analyse détaillée
de l’évolution de la pensée stratégique occidentale moderne et
contemporaine, voir Hervé Coutau-Bégarie, Traité
de stratégie, Paris, ISC-Économica, 1999, pp. 159-228. [2]
Notons tout de même l’article de B.H. Liddell Hart, "Some
Extracts from a Military Work of the 18th Century," Journal
of the Society for Army Historical Research, 1933. [3]
Franco Venturi, "Le Avventure del Generale Henry
Lloyd," Rivista Storia
Italiana (1979) : 369-433. [4]
Un autre théoricien moins connu, François Nockern de Schorn,
qui s’inspire aussi des leçons de la stratégie frédéricienne,
adoptera une approche philosophique de la guerre dans un texte publié
en 1783, Idées raisonnées sur
un système général et suivi de toutes les connaissances militaires et
sur une méthode lumineuse pour étudier la science de la guerre avec
ordre et discernement (Nuremberg et Altdorf, Chez Georges Pierre
Monath). [5]
Voir Ariste Ducaunnès-Duval, Notes
inédites de l’empereur Napoléon Ier sur les Mémoires
militaires du général Lloyd, Bordeaux, 1901. [6]
“It can also be said
that he opened a new age in the history of military thought” ;
Michael Howard, “Jomini and the classical tradition in military
thought”, in The Theory and
Practice of War. Essays presented to Captain B.H. Liddell Hart,
Londres, 1965, p. 5.
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