| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Bibliothèque Stratégique
La grande stratégie de l'empire romain 2ème édition revue et préfacée par Pierre Laederich
Edward Luttwak
Introduction
A
notre époque troublée, il est naturel de regarder vers le modèle offert
par la politique de la Rome impériale pour nous rassurer et nous instruire.
Si l’on ne peut établir aucun parallèle pour ce qui touche à la vie économique,
sociale et politique, on peut faire des rapprochements instructifs dans le
domaine de la stratégie. Là stratégie de Rome à l’époque impériale
n’était pas seulement fondée sur une technologie maintenant dépassée,
mais aussi sur une conception que nous partageons. Pour les Romains, comme
pour nous, les deux exigences essentielles d’une civilisation en évolution
étaient une saine base matérielle et la sécurité qui la conditionnait.
Pour les Romains, comme pour nous, le but idéal de la conduite
diplomatico-stratégique, était d’assurer la survie de la civilisation
sans porter atteinte à la vitalité économique et sans compromettre l’évolution
de l’ordre politique. Le succès historique de l’empire romain,
exemplaire par sa durée exceptionnelle, montrait à quel point ces impératifs
contradictoires s’étaient harmonisés. Ce n’était certainement pas
l’action sur le champ de bataille seule qui a assuré si longtemps la
tranquillité de vastes territoires, lesquels ont été par la suite en
proie à des troubles. Si
la force de l’empire romain n’était le fait que d’une supériorité
tactique sur le champ de bataille, ou du talent d’un général, ou encore
d’un armement plus efficace, il n’y aurait guère matière à analyse
mais à récit. Mais il n’en était pas ainsi. La tactique romaine était
presque toujours solide mais pas particulièrement exceptionnelle, et le
soldat romain de l’époque impériale n’était pas remarquable par son
élan. Ce n’était pas un combattant résolu à montrer sa force, mais un
professionnel recherchant l’avancement : son but et sa récompense
n’étaient pas la fin héroïque mais l’octroi d’une retraite.
L’armement romain, loin d’avoir été le plus évolué, était souvent
inférieur à celui utilisé par les ennemis que l’empire avait
constamment défaits. La survie de l’empire à travers les siècles n’a
pas été due à une heureuse succession de hauts faits des généraux :
l’armée romaine possédait une multitude de soldats compétents et
quelques grands généraux, mais son efficacité provenait plus de la méthode
que de l’improvisation. La
supériorité de cet empire si vaste était d’un ordre autrement plus
subtil : elle découlait d’un ensemble d’idées et de traditions
qui présidait à l’organisation de la force militaire et soumettait la
puissance des armées au dessein politique de l’empire. La constante
subordination des priorités tactiques, des idéaux martiaux et des
instincts guerriers, au but politique était la condition essentielle du
succès stratégique de l’empire. A de rares exceptions près, ceux qui présidaient
aux destinées de Rome réprouvaient le mauvais usage de la force en vue de
buts purement tactiques, ou encore les victoires inutiles en vue d’un
triomphe. À l’époque impériale du moins, la force militaire était
clairement reconnue pour ce qu’elle est, un instrument essentiellement
limité de puissance, coûteux et fragile. Il valait mieux conserver
la force et n’utiliser la puissance militaire
qu’indirectement en tant qu’instrument de lutte politique. En
plus de l’argent et d’une diplomatie manœuvrière, les forces
visiblement prêtes à combattre, mais tenues à l’écart du champ de
bataille, pouvaient semer la désunion parmi ceux qui auraient pu ensemble
menacer l’empire, dissuader ceux qui autrement l’auraient attaqué, et
maîtriser les pays et les peuples par l’intimidation, avec pour idéal de
parvenir sans aucun usage de la force à une sécurité suffisante ou même
à une effective domination. Ayant appris à l’époque républicaine antérieure
à triompher des voisins sur le champ de bataille grâce à la pure
tactique, ayant ensuite maîtrisé les complexités stratégiques d’une
guerre à grande échelle dans la lutte contre les Carthaginois, les
Romains apprirent finalement que l’usage le plus souhaitable de la
puissance militaire n’était pas du tout militaire mais politique et, en
fait, ils conquirent tout le monde hellénistique avec peu de batailles mais
beaucoup de diplomatie coercitive. Le
même effort pour conserver la force était aussi évident en période de
guerre, au niveau tactique. Le général romain idéal n’était pas du
type héroïque, chargeant témérairement à la tête de ses troupes vers
la victoire ou la mort. Il serait plutôt celui qui avance par une marche
lente et soigneusement préparée, construisant derrière lui des routes
pour le ravitaillement et des camps fortifiés chaque nuit afin d’empêcher
les risques imprévisibles d’un coup de main. Il préférait laisser
l’ennemi se retirer sur des positions fortifiées plutôt que d’accepter
les pertes inévitables en rase campagne et il cherchait à l’affamer au
cours d’un siège prolongé plutôt que de souffrir des pertes importantes
en prenant d’assaut les fortifications. Les grands généraux romains
avaient la réputation d’agir avec la plus extrême précaution, car ils
ne tenaient pas compte de l’influence
des idéaux martiaux grecs sous-jacents dans l’esprit du temps (le plus téméraire
des hommes, Alexandre le Grand, était réellement un objet de vénération
dans beaucoup de foyers romains). C’est
précisément cet aspect de la tactique romaine (outre l’important appui
des forces du génie) qui explique la ténacité des armées romaines en
campagne, autant que leur exceptionnelle résistance dans l’adversité :
les Romains gagnaient leurs victoires lentement, mais ils étaient très
durs à vaincre. Les
Romains n’avaient apparemment pas besoin d’un Clausewitz pour soumettre
leur énergie militaire à l’exigence des buts politiques ; il semble
qu’ils n’avaient pas non plus besoin des techniques analytiques modernes.
Ignorant la nouvelle science de l’“analyse systémique”, ils conçurent
et réalisèrent en revanche des dispositifs importants et complexes de sécurité
qui alliaient en un tout cohérent et avec succès le déploiement des
troupes, les défenses fixes, le réseau routier et les transmissions. Dans
le domaine plus abstrait de la stratégie, il est évident que, soit par
l’intelligence, soit par l’intuition traditionnelle, les Romains
comprirent toutes les subtilités de la dissuasion, mais aussi ses limites.
Avant tout, les Romains se rendirent compte que l’élément prédominant
de la puissance n’était pas matériel mais psychologique – résultant
de l’idée que les autres se faisaient de la force romaine plutôt que de
l’usage de celle-ci. Et cette idée à elle seule peut expliquer la
complexité de la stratégie romaine à son apogée. Le
siège de Masada en 70-73 de notre ère révèle la mise en œuvre particulièrement
subtile d’une politique de sécurité à long terme reposant sur la
dissuasion. Affrontés à la résistance de quelques centaines de Juifs sur
une montagne dans le désert de Judée, à un endroit dont la possession
n’avait aucune importance stratégique ou économique, les Romains
auraient pu isoler les rebelles en les faisant surveiller par quelques
centaines d’hommes. Un contingent de cavalerie romaine, basé aux sources
avoisinantes d’Ein Geddi, aurait pu attendre patiemment que les Juifs épuisent
leur provision d’eau. Ou encore, les Romains auraient pu donner l’assaut
à la forteresse. La guerre juive était pratiquement gagnée, et seule
Masada tenait encore ; mais cette étincelle de résistance pouvait
rallumer à n’importe quel moment la flamme de la révolte. Les pentes de
Masada sont abruptes et les Juifs étaient de redoutables guerriers, mais
avec plusieurs milliers d’hommes les pressant de tous côtés, les défenseurs
n’auraient pas pu contenir longtemps les assaillants, bien qu’ils
eussent pu en tuer un grand nombre. Les
Romains ne firent rien de cela. Ils n’affamèrent pas les Juifs et ils ne
prirent pas d’assaut la forteresse. Au contraire, alors que l’armée
romaine ne comprenait que 29 légions pour contrôler tout l’empire,
l’une d’elles fut utilisée pour assiéger Masada ; pour réduire
la forteresse, elle fit de grands travaux de terrassements comprenant une énorme
rampe atteignant le sommet de la montagne. N’était-il pas apparemment
irrationnel d’employer ce peu d’hommes pour une aussi vaste entreprise ?
Cette opération qui a duré trois ans pour un objectif insignifiant a dû
faire planer de lourdes menaces sur tous les peuples de l’Orient qui
auraient pu être tentés d’envisager une révolte : l’exemple de
Masada montrait que les Romains étaient décidés à poursuivre les
rebelles jusqu’aux sommets même des montagnes, au plus profond du désert,
pour les anéantir à tout prix. Et pour s’assurer que le messait avait été
dûment compris et dûment retenu, on fit venir Flavius Josèphe à Rome où
il écrivit une relation détaillée du siège qui fut publiée en grec,
langue d’adoption de l’auteur et de tout l’Orient romain. L’hypothèse
que l’opération de Masada a été un acte calculé de guerre
psychologique est, bien entendu, conjecturale. Mais aucune autre explication
n’est crédible, car poursuivre aveuglément et obstinément l’opération
aurait été parfaitement incompatible avec tout ce que nous connaissons des
acteurs, particulièrement de Vespasien, homme éminemment pratique, et
dont la principale qualité était un bon sens perspicace. Nous
n’avons pas à nous appuyer sur des conjectures pour reconstituer en détail
les caractères fondamentaux de la politique impériale de Rome depuis le
premier siècle de notre âge jusqu’au troisième, sujet de cette étude.
Les sources écrites, indispensables pour appréhender dans le détail la démarche
politique et ses motifs, sont malheureusement incomplètes et parfois
suspectes. Mais les travaux de générations de chercheurs ont ‘fourni
une masse de documents détaillés sur les éléments réels de la stratégie
impériale : organisation de l’armée, tracé des défenses
frontalières et dispositifs des fortifications autonomes. Parallèlement,
on connaît suffisamment les points saillants et le caractère général de
la diplomatie romaine, pour brosser un tableau cohérent de la politique impériale
dans son ensemble, à la fois l’appareil et le logiciel. On
peut distinguer trois systèmes différents concernant la sécurité de
l’empire pour la période qui nous occupe. Nous pouvons parler de systèmes
au sens propre, car chacun intègre la diplomatie, les forces militaires, le
réseau de routes et les fortifications pour un unique objectif. De plus, le
dispositif de chaque élément traduit la logique de l’ensemble. Le but de
chaque système était de satisfaire un ensemble distinct de priorités,
elles-mêmes le reflet de conceptions conjoncturelles de l’empire :
expansion hégémonique pour le premier système, sécurité territoriale
pour le deuxième ; et finalement, dans des circonstances graves, la
simple survie de la puissance impériale elle-même. Chaque système était
fondé sur une combinaison différente de diplomatie, de force armée et
d’infrastructures fixes, et chacun déterminait l’adoption de différentes
méthodes opérationnelles, mais, plus fondamentalement, chaque système
reflétait une vue du monde romain différente et l’image que Rome se
faisait d’elle-même. On
pourrait dire en gros qu’avec le premier système, les Romains de la République
ont beaucoup conquis pour servir les intérêts d’un petit nombre, ceux
qui vivaient à Rome – et en fait, d’un nombre encore plus faible, ceux
qui étaient le mieux placés pour diriger la politique. Pendant le premier
siècle de notre ère, les idées romaines évoluèrent vers une conception
de l’empire plus vaste et à tout prendre plus bienveillante. Avec le
deuxième système, les hommes nés dans des contrées éloignées de Rome
pouvaient s’appeler Romains et voir ce droit pleinement reconnu ; les
frontières étaient défendues efficacement pour sauvegarder la prospérité
grandissante de tous, et pas uniquement celle des privilégiés ; d’où
cet empire du iie siècle
de notre ère, qui servait les intérêts de millions d’hommes et
non de quelques milliers. Avec
le troisième système, organisé après la grande crise du iiie
siècle, la question de la sécurité devint une contrainte extrêmement
lourde pour la société, une charge inégalement répartie, qui pouvait
enrichir les nantis et ruiner les pauvres. Les rouages de l’empire furent
alors de plus en plus au service de l’État, avec les collecteurs d’impôts,
les administrateurs et les soldats, plus utiles les uns aux autres qu’à
la société en général. Même à ce moment-là, l’empire reçut des
marques de fidélité de nombreux citoyens, car sans lui c’était le
chaos. Quand ce ne fut plus ainsi et quand des États barbares organisés,
donc capables de prendre des mesures pour assurer la sécurité, firent leur
apparition sur des terres naguère romaines, alors, le dernier système de sécurité
impérial perdit son ultime soutien, la peur des hommes pour l’inconnu.
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