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RIHM
 

 

 

Le maréchal Marmont, chef de guerre
et écrivain militaire

 

Bruno Colson

 

 

 

DE LA ROTHIERE A PARIS OU L’HEROISME DES DERNIERS COMBATS

En réunissant à Mayence et à Worms les débris des 2e, 3e, 4e, 5e et 6e corps, chacun devenu une simple division, Marmont en forma un nouveau, que l’on continua d’appeler le sixième. Grâce à quelques conscrits qui purent le rejoindre avant la fin de décembre, il put en porter l’effectif à douze ou treize mille hommes. Avec cela, il eut à protéger soixante lieues de frontière, d’Andernach à Landau. Napoléon lui ordonna de se replier et de le rejoindre en Champagne, à la fin de janvier 1814[1]. Le 1er février, c’est la bataille de La Rothière, où les 40 000 hommes de Napoléon subissent l’attaque de plus de 100 000 Alliés. Solide­ment appuyé sur des villages, le front français résiste tout l’après-midi et la nuit qui tombe permet de rompre le combat. Napoléon se replie vers Troyes et Marmont reste en position sur la rive droite de l’Aube pour couvrir le mouvement. Il doit ensuite se retirer par cette rive pour semer le doute dans l’esprit de Blücher quant à la direction prise par le gros de l’armée française[2]. Mais les Bavarois du général de Wrede réussissent à s’emparer d’un pont sur la Voire, qui aurait dû, selon les ordres de l’Empereur, être détruit. Le pont de Rosnay (ou Rônay) devait suffire à l’écoulement des forces de Marmont. Celui-ci y parvint de bonne heure le 2 février mais, au lieu de le passer tout de suite, il s’arrêta. “C’était, écrit Philippe-Paul de Ségur, un géné­ral habile, mais trop fier, et dont l’orgueil se ployait difficilement aux précautions de la défensive. Malgré son danger, il dédaignait de se hâter et de mettre ce cours d’eau entre lui et l’ennemi, quand tout à coup cet ennemi lui apparut à la fois sur les deux rives : vingt mille hommes le poussant sur cette rivière ; et cinq mille, déjà sur l’autre bord, accourant pour lui en interdire le passage. Ceux-ci, à eux seuls, étaient au moins égaux en nombre aux siens, leur position le dominait, ils allaient lui couper toute retraite ! Il y avait là de quoi troubler les plus intrépides. Mais ici le caractère de Marmont vint à son aide : il ne daigna pas se croire perdu ; et, se raidissant contre l’épuisement de trois jours et de deux nuits de marches et de combats continuels, contre sa défaite de la veille, contre le poids d’une faute et sa position qui semblait désespérée, dans tous ces motifs d’accablement il ne vit qu’une plus grande occasion de gloire. Il commença par se jeter sur la rive droite et s’y établir fortement. Alors, pendant que les siens, s’aidant habile­ment de tous les obstacles, arrêtaient meurtrièrement les efforts du maréchal Wrede, lui-même, avec mille baïonnettes et quelques cuirassiers, se retourna contre les forces plus que triples qui l’avaient tourné ; il les chargea l’épée à la main sur les hauteurs qu’elles avaient surprises, les en chassa, et, sous les yeux du géné­ral en chef bavarois, qui s’agitait vainement sur l’autre rive, tout ce qu’il ne massacra pas, il le prit ou le noya dans la Voire”[3].

Les armées de Blücher et de Schwarzenberg s’étaient sépa­rées pour marcher sur Paris après leur succès de La Rothière. Marmont prétend dans ses Mémoires qu’au vu de l’éparpillement des forces de Blücher, il eut l’idée de leur tomber dessus et de les battre en détail[4]. S’il paraît difficile d’attribuer à une idée de Marmont les trois victoires de Champaubert, de Montmirail et de Vauchamps, force est de constater qu’il en fut un des principaux artisans sur le terrain[5]. Il donna également à l’Empereur une bonne partie des renseignements qui lui permirent de concevoir ses manœuvres. Le 10 février, à 10 heures du matin, c’est lui qui surprend les avant-postes du général Olsuvief. Il écrase ses 5 000 Russes, avec l’aide de Ney qui commande deux divisions de Jeune Garde. Au soir du 14 février, il met dans une déroute complète Blücher qui, enfoncé à Vauchamps le matin, croyait pouvoir, à la nuit, s’arrêter à Étoges. Marmont a été un des principaux acteurs de cette campagne de six jours, au cours de laquelle l’armée de Silésie a perdu plus de 20 000 hommes sur 55 000 et la plus grande partie de son artillerie et de ses bagages[6].

Chargé ensuite avec le maréchal Mortier de contenir Blücher pendant que l’Empereur se retourne contre l’armée de Bohême, Marmont va retomber dans le même défaut qu’à Rosnay mais va s’en sortir avec le même brio. Philippe-Paul de Ségur commande sous ses ordres le 3e régiment de gardes d’honneur. Le 27 février, Marmont et Mortier prennent position à Meaux. Leurs troupes se figurent qu’elles n’auront plus à combattre de la journée. Mais les Russes de Sacken surgissent, renversent deux bataillons de gardes nationaux, enlèvent un faubourg, un pont et une porte de la ville que Marmont devait défendre ; “on venait de le surpren­dre, écrit Ségur, ce qui lui arrivait souvent, soit que son orgueil répugnât à croire qu’on osât s’attaquer à lui, ou que se plaisant surtout dans les hauteurs du commandement, il en négligeât les détails. Mais alors, et comme s’il avait à punir une insulte, d’autant plus impétueux il courut, l’épée à la main, à cette porte avec ses officiers, et, sans compter, chargeant aussitôt, il culbuta l’ennemi dans le faubourg, et en reprit le pont, qu’il avait dédaigné de rompre ; lui-même le fit cette fois détruire sous ses yeux”[7] []. Blücher se reporta alors sur l’Ourcq et les maré­chaux l’y prévinrent, le forçant à se retirer par la route de la Ferté-Milon. Mortier proposait de s’arrêter jusqu’au lendemain sur la position conquise. Marmont, “stratégiste plus sagace” écrit Henri Houssaye, lui fit comprendre que leur succès serait sans effet s’ils n’occupaient point avant le jour la rive droite de l’Ourcq[8]. Les 2 et 3 mars, alors que l’Empereur s’approche et que Blücher recule, Marmont mène de vigoureuses attaques et a un cheval tué sous lui[9]. Mais sa correspondance témoigne tou­jours de sa vanité. Le 4 mars, Napoléon écrit au général Clarke, ministre de la Guerre : “Vous m’envoyez des lettres de Marmont qui ne disent rien ; l’excessive vanité de ce maréchal ressort dans toutes ses lettres : il est toujours méconnu de tout le monde ; il a tout fait, tout conseillé ; il est fâcheux qu’avec quelques talents il ne puisse pas se débarrasser de cette sottise, ou du moins se contenir de manière que cela ne lui échappe que rarement”[10].

La reddition sans combat de la place de Soissons porta un rude coup au moral de Marmont[11]. Le 9 mars, alors que Napoléon a livré contre Blücher la dure bataille de Laon, il se fait surprendre à sept heures du soir dans son cantonnement d’Athies. Un hourra de la cavalerie prussienne lui tue ou blesse 700 hommes, fait 2 300 prisonniers sur un total de 9 000 hommes et lui prend presque toute son artillerie[12]. Le duc de Raguse “s’est comporté comme un sous-lieutenant” écrit l’Empereur[13]. “L’orgueil de Marmont, toujours dédaigneux des précautions de la défensive, en était cause, précise Ségur ; et ce fut encore son orgueil inflexible et son courage indomptable qui l’en tirèrent. Dans son malheur, sans se déconcerter, ralliant son infanterie, il avait tenu ferme, à la tête du bois de Lavergny, avec les canons qui lui restaient, fusillant, mitraillant dans l’obscurité tout ce qui l’approchait”[14]. Le 13 mars, Marmont prend sa revanche en expulsant les Russes de Reims. Puis il se retrouve une nouvelle fois en tandem avec Mortier, pour contenir Blücher derrière l’Aisne et se replier de position en position vers Paris si néces­saire. Mortier, plus ancien en grade, est investi du commande­ment des deux corps d’armée, au total plus de 20 000 hommes, mais Berthier écrit confidentiellement à Marmont que l’Empe­reur a davantage confiance dans ses talents : il devra diriger en fait les mouvements mais en ayant l’air de se concerter avec le duc de Trévise, comme si celui-ci avait la direction supérieure[15]. Ayant reçu l’ordre de l’Empereur de se concentrer à Châlons, les maréchaux se mettent en marche mais, entre eux et l’Empereur, les 200 000 hommes de Blücher et de Schwarzenberg se sont réunis pour marcher sur Paris. Le général Belliard, effrayé des bruits qui circulent, propose la position de Fère-Champenoise, plus prudente. Mortier l’appuie. “Mais l’orgueilleux Marmont n’avait foi qu’en lui, écrit Ségur. Convaincu que cette partie la plus difficile de la science du général, celle de deviner, d’après les événements de la journée, les projets de l’ennemi pour le lende­main, était particulièrement la sienne, dès que son opinion sur ce point était fixée, c’était comme l’arrêt du sort. Ajoutez que, par tempérament et dédain, il était de l’intrépidité la plus impassible. Il en résultait alors qu’aucun avis, que nul rapport, sur l’approche même des plus grands dangers, n’étaient capables d’ébranler sa conviction. Il y avait du grandiose dans ce caractère entier. C’était, il en faut convenir, un homme de grand cœur, de beau­coup de science et d’esprit, et quelque mal que, dans ce moment d’erreur et depuis, il nous ait fait, l’un des personnages remarqua­bles de cette époque. [] Enfin, pendant toute cette nuit du 24 au 25 mars, quoique assailli par mille renseignements qui tous concordaient d’une manière effrayante, Marmont, persistant à les mépriser, s’était imperturbablement rendormi, répétant qu’il connaissait sa position et qu’il en savait là-dessus plus que personne”. Quand, au lever du jour, le général Ricard vint préve­nir le maréchal que l’armée ennemie marchait sur eux, il le trouva encore désarmé et paisiblement assis devant ses cartes, conjecturant sur les chances à venir, “quand il n’y en avait plus d’autres pour lui que d’être écrasé à l’instant même”. Mortier, aussitôt informé, courut hâter l’arrivée de ses colonnes mais le duc de Raguse, à en croire Ségur, “demeura dans ses hauteurs contemplatives, sans s’émouvoir d’un avis qui n’y concordait pas. Il entendit Ricard sans l’écouter, et tellement, que celui-ci, déses­péré, sortit en poussant violemment la porte, décidé à faire lâcher en l’air quelques coups de feu, afin d’arracher son chef, si ce n’était de son aveuglement, du moins de son quartier général. Mais il n’en eut pas le loisir, l’ennemi se chargea de cette alerte. Il était déjà si proche que, en ce moment, ses premières balles sifflèrent, et qu’un coup de canon brisa les vitres de la chambre même où le maréchal s’obstinait à rester encore”[16].

Attaqués par les Alliés, vaincus mais non défaits, Marmont et Mortier battirent en retraite jusque Paris, dont ils se retrou­vèrent les principaux défenseurs. Même les historiens défavo­rables à Marmont rendent hommage au courage qu’il déploya pour la défense de la capitale le 30 mars 1814[17]. Pour Philippe-Paul de Ségur, Marmont se surpassa : “C’est la plus belle journée d’une vie dont tant de jours furent remarquables”[18] ! Il fut l’âme de la résistance et se trouva constamment au plus fort du péril. Joseph Bonaparte, lieutenant général de l’Empereur, abandonna la capitale à la mi-journée et donna au seul Marmont l’autori­sation de traiter avec les Alliés. Celui-ci n’en tint pas compte. “L’orgueilleuse, la noble valeur de Marmont, écrit Ségur, l’éleva au-dessus de toute appréhension. C’était l’un des plus anciens compagnons du grand Capitaine ; c’était le dernier combat des restes de la Grande Armée ; le dernier moment d’indépendance de la capitale de la grande Nation ; il comprit que toutes ces gran­deurs ne pouvaient succomber comme tant d’autres ; qu’il fallait là d’autres sacrifices, de plus sanglantes funérailles, et il se dévoua ! Il fit plus : ce dévouement héroïque, il sut le faire parta­ger à tous les siens, car aucun ne l’abandonna”[19]. Il chargea, l’épée à la main, eut son cheval blessé et son habit déchiré par les balles. Son bras droit, rappelons-le, était toujours hors d’usage depuis les Arapiles et sa main gauche avait eu le pouce et l’index fracassés à Leipzig. Enfin, vers quatre heures de l’après-midi, débordé de toutes parts et voyant Paris près d’être emportée d’assaut, il se résigna à faire usage de l’autorisation de Joseph et à entamer des pourparlers en vue d’un armistice[20]. Marmont et Mortier rencontrèrent les émissaires alliés dans un cabaret près de la barrière de Saint-Denis mais un accord ne put être trouvé. En attendant, Marmont regagna son hôtel de la rue Paradis-Poissonnière, accompagné d’un des négociateurs alliés, le comte Orlow. Il y était attendu par un groupe de hauts fonctionnaires, de chefs de la garde nationale, de sénateurs, de députés qui lui firent une ovation bien méritée pour sa conduite énergique pendant la bataille. Il y reçut aussi, dit Sainte-Beuve, “l’impres­sion parisienne du moment, qui était très vive, non seulement celle de la banque et de la finance, mais celle de la bourgeoisie élevée et de tout ce qui avait le sentiment pacifique et civil”[21]. Talleyrand vint également le voir et eut avec lui un long entretien. Henry Houssaye considère que Marmont en conçut un terrible orgueil, qu’il se vit l’arbitre de la France[22]. Pour Sainte-Beuve, il comprit la situation par tous ses côtés : “Trop com­prendre est souvent une difficulté de plus pour agir. Il allait se trouver partagé”[23]. À deux heures du matin le 31 mars, le comte Orlow fut informé qu’il pouvait souscrire aux conditions posées par Marmont pour l’évacuation de ses troupes. Le 6e corps irait s’établir à Essonnes, formant l’avant-garde des forces de Napo­léon, concentrées autour de Fontainebleau.

LA DÉFECTION D’ESSONNES

L’Empereur va visiter la position de Marmont à Essonnes le 1er avril, il le félicite pour sa belle défense de la capitale et lui demande de lui préparer une liste de récompenses pour le 6e corps. Arrivent deux aides de camp que Marmont avait laissés à Paris pour régler la remise des barrières aux Alliés, les colonels Fabvier et Denys de Damrémont. Ils dépeignent à l’Empereur l’entrée des troupes alliées dans Paris la veille et ne lui dissimu­lent pas qu’elles furent acclamées en traversant les beaux quar­tiers. Ils lui rapportent une déclaration du Tsar, selon laquelle les Alliés ne traiteraient plus avec Napoléon ni aucun membre de sa famille. Troublé, l’Empereur dit à Marmont qu’il lui fallait donc continuer la guerre à tout prix et il échafauda devant lui des plans offensifs qui n’avaient plus guère de lien avec la réalité. Il repartit ensuite pour Fontainebleau. Marmont ne devait plus jamais le revoir[24]. Ce même 1er avril, sur l’instigation de Talleyrand, le Sénat a constitué un gouverne­ment provisoire. Le 3, il vote la déchéance de Napoléon. Celui-ci dispose encore de 60 000 hommes dont la plupart sont prêts à marcher. Mais ailleurs tout se dissout. Sur l’Yonne, à hauteur de Montereau, les soldats d’Oudinot, de Gérard et de Macdonald crient que c’en est trop et réclament la paix. Apprenant la prise de Paris, ils refusent de marcher sur la capitale, ne voulant pas ajouter sa destruction à tant de sacrifices. Le général Gérard, jusque-là le plus ferme et le plus ardent, supplie le maréchal Macdonald de dire à l’Empereur la vérité[25]. À Fontainebleau, les maréchaux présents, Berthier, Lefebvre, Ney, Moncey, ne veulent plus se battre. Sous leur pression, surtout celle de Ney, Napoléon abdi­que le 4 avril en faveur du roi de Rome[26]. Il envoie Caulaincourt, Macdonald et Ney à Paris, pour négocier avec le Tsar son abdication et la régence de Marie-Louise, mais songe toujours à reprendre les combats. Napoléon invite les plénipotentiaires à passer par Essonnes pour s’adjoindre Marmont, qu’il souhaite voir dans la délégation.

Or celui-ci est entré en pourparlers avec le commandant en chef de l’armée de Bohême, le prince de Schwarzenberg. Pressé par les membres du gouvernement provisoire, il s’est laissé per­suader qu’il sauverait l’armée et la France en mettant ses troupes à la disposition du seul pouvoir avec lequel les vain­queurs acceptent de discuter. À en croire Savary, il ne s’est pas laissé convaincre facilement. On vit affluer à Essonnes “une foule d’hommes qui, tout couverts des bienfaits de l’Empereur, n’insis­taient pas moins vivement auprès du maréchal pour l’en détacher. [] Ils firent agir ceux des magistrats qui pouvaient exercer quelque influence sur le maréchal ; ils lui dépêchèrent quelques-uns de ses amis, et en même temps qu’ils lui dépeignaient la cause de l’Empereur comme à jamais perdue, ils sollicitaient Schwar­zenberg à lui offrir une sorte de planche de salut, à l’aide de laquelle il pût se flatter d’échapper au naufrage”[27]. Schwarzen­berg était d’accord de signer une convention qui garantissait la vie et la liberté de Napoléon “dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances alliées et du gou­vernement français”[28] et qui prévoyait le transfert du 6e corps en Normandie, ses soldats étant traités en alliés par ceux de la coalition. Avant de se résoudre à signer, Marmont avait consulté ses généraux. Tous l’appuyaient sauf un, qui ne fut pas convoqué car partisan inconditionnel de Napoléon. Marmont écrivit alors à ce dernier une lettre embarrassée, où il lui annonçait “qu’après avoir rempli les devoirs que lui imposait le salut de la patrie, il irait lui apporter sa tête et consacrer, s’il voulait l’accepter, le reste de sa vie au soin de sa personne[29].

Cette lettre ne partit pas plus que la convention avec Schwarzenberg ne fut signée. L’arrivée des plénipotentiaires de Napoléon vint bouleverser les données du problème. Avec l’abdi­cation, le transfert du 6e corps n’avait plus guère de sens mais si le Tsar refusait la régence de Marie-Louise et que les hostilités reprenaient, quelle serait la réaction de Napoléon lorsqu’il apprendrait le marché entamé par Marmont ? Tourmenté, celui-ci raconta tout aux plénipotentiaires qui l’invitèrent à les suivre à Paris, où il pourrait signifier à Schwarzenberg que l’accord ne serait pas signé. Il accepta, rassembla ses généraux pour leur dire que le traité avec le prince de Schwarzenberg était devenu sans objet, qu’une négociation nouvelle, entreprise au nom de toute l’armée, commençait et qu’il fallait s’y rattacher. Il remit le commandement au général Souham et interdit formelle­ment, quoi qu’il pût arriver, de faire aucun mouvement sans son ordre[30]. Parti avec les plénipotentiaires, Marmont rencontra le prince de Schwarzenberg et lui signifia que ce qui s’était passé entre eux était nul et non avenu. Il revint vers le maréchal Macdonald “d’un air dégagé, riant, comme soulagé d’un grand poids”, rapporte celui-ci ; “l’air fort content”, écrit le général de Caulaincourt[31]. Celui-ci précise que le prince de Schwarzenberg “avait même l’air de prendre ce changement en galant homme qui voit que c’est un parti convenable et sur lequel il n’y a plus à revenir”[32]. Arrivés à Paris le 5 avril vers trois heures du matin, Caulaincourt, Macdonald et Ney furent reçus par le Tsar, auquel ils précisèrent que la résolution de l’Empereur avait rallié tous les chefs de l’armée française et ils lui signalèrent la présence du duc de Raguse à leurs côtés. Celui-ci déclara qu’il faisait cause commune avec les plénipotentiaires.

Ils quittèrent le Tsar vers cinq heures et se donnèrent rendez-vous à onze heures et demie chez le prince de la Moskowa, où ils déjeunèrent. Ils allaient sortir de table quand Marmont arriva, leur renouvela ses regrets et leur assura de nouveau qu’il avait donné des ordres formels à ses généraux, en les avertissant que tout était rompu. On le prévint alors qu’un officier le demandait. C’était son premier aide de camp, le colonel Fabvier. Quelques instants après, Marmont revint, “le visage ren­versé, pouvant à peine parler” selon Caulaincourt, “pâle et comme égaré” selon Macdonald. Il venait d’apprendre que son corps avait passé à l’ennemi[33]. Après son départ d’Essonnes, était arrivée une dépêche de Berthier qui convoquait Marmont à Fontaine­bleau. Les généraux du 6e corps avaient cru que tout était découvert et, pris de panique, ils avaient décidé d’exécuter ce que leur chef avait suspendu. Dans la nuit du 4 au 5 avril, Souham avait mis le 6e corps en marche dans la direction de Juvisy, Versailles et la Normandie. Les témoignages de Caulaincourt et de Macdonald appuient ce qu’écrit Louis Chardigny : l’indigna­tion de Marmont n’était pas feinte lorsqu’il apprit la nouvelle ; il n’avait jamais eu la volonté de traiter avec Schwarzenberg que si l’Empereur, refusant d’abdiquer, voulait continuer une guerre impossible[34]. Il n’empêche que tout espoir d’arracher aux Alliés la reconnaissance du roi de Rome devait être abandonné, ainsi que Caulaincourt s’en aperçut dans la conversation du Tsar, dès que celui-ci eût été informé du mouvement du 6e corps[35]. Celui-ci, arrivé à Versailles, se voyant mené dans une direction anor­male, s’agite. Les soldats crient à la trahison. Marmont, conster­né comme on l’a vu, est de nouveau entouré. On le supplie d’aller achever l’œuvre commencée, on lui fait remarquer qu’il ne peut plus reculer, que, déjà perdu avec Napoléon, il le serait à jamais avec les Bourbons[36]. Finalement le maréchal se décide, sur les instances de Talleyrand, à en prendre son parti[37]. Il ne craint pas d’accourir vers ses hommes, alors que ses généraux le lui déconseillent. Il fait faire cercle aux officiers, harangue les troupes et, dit Sainte-Beuve, “à force de présence d’esprit, d’émo­tion et de cordialité, il ramène à l’ordre ce corps d’armée, qui reprend les armes et le salue d’un dernier cri”[38]. Alors qu’après avoir accepté le principe de sa défection, Marmont s’était arrêté au milieu, effrayé, il venait de s’en approprier la fin par sa harangue de Versailles et avait donc consenti à l’assumer tout entière.

Pour les soldats de la Grande Armée, la défection d’Essonnes fut une trahison et le responsable fut Marmont. “Raguser” signi­fia trahir et “ragusade” trahison. Dans plusieurs témoignages, le duc de Raguse n’est pourtant pas le seul “à qui la France pourrait un jour demander compte” : d’autres “grosses épaulettes” ont péché par incurie et les défaites s’expliquent par là[39]. Rares sont ceux qui ont défendu Marmont, comme le lieutenant de cuirassiers Auguste Thirion (1787-1869)[40]. Le général Guyot quant à lui rapporte que le corps du duc de Raguse est passé “sous le commandement du général Souham” et, s’il n’accable pas nommément Marmont, il l’inclut dans “les généraux les mieux récompensés de l’Empereur” responsables de “cette lâche trahi­son”[41]. Ségur y voit la “déplorable fin d’un guerrier justement illustre ! Car, dit-il, Marmont avait tout pour lui : complexion martiale, noblesse d’âme, de manières et de figure, instruction variée, que faisaient valoir un esprit piquant et une imagination ardente. Constamment épris de la gloire, tous les biens qu’elle donne, il les exposait héroïquement après les avoir conquis, méprisant le péril, comme vingt-deux ans plus tôt quand il avait tout à conquérir. Mais, plus glorieux que sa gloire, l’orgueil le perdit. Sa chute fut d’autant plus grande qu’il tomba le lende­main de l’action la plus héroïque de toute sa vie, et peut-être même de toute la guerre”[42] ! Pour Caulaincourt, cet acte de Marmont fut “le plus difficile à expliquer dans la vie d’un mili­taire aussi distingué que lui”[43]. Savary estime que les enne­mis de Napoléon avaient cherché à le blesser dans ses affections et s’en étaient pris précisément à Marmont, “un de ses premiers élèves, qu’il avait formé et qu’il avait comblé de biens”. Ils l’avaient égaré au point qu’il consentit à mettre son chef à la discrétion des Alliés[44]. Le récit donné par Macdonald de ces événements lui est “pénible, dit-il, parce qu’il semble charger le duc de Raguse, avec lequel mes relations ont été depuis amicales”. Ces circonstances ont “attiré au pauvre duc de Raguse une animadversion qui, ajoutée à d’autres chagrins domestiques, l’a rendu très malheureux”[45]. Plus loin, il ajoute que “la catastrophe n’a nullement dépendu de sa volonté ; [] On ne pouvait réellement accuser le duc de Raguse, dans cette occasion, que d’une légèreté très blâmable ; dans une autre, sans doute, c’eût été un crime de haute trahison ; mais dans celle-ci, qu’avait-il à espérer, à gagner, élevé comme il était à la première dignité de l’armée, au titre le plus distingué dans l’ordre social ?” L’on ne sait, ici, s’il s’agit des propres opinions de Macdonald ou de celles de l’Empereur, dont il vient de rapporter certaines paroles et dont il prolonge la réflexion. Celui-ci parla en tout cas, aux dires de Macdonald, “fort modérément de Marmont”, s’attribuant même la cause du mouvement prématuré des généraux du 6e corps, qui crurent que tout était découvert lorsque le duc de Raguse fut convoqué à Fontainebleau[46].

D’autres propos de l’Empereur, tenus ce même 6 avril 1814, jour de l’abdication inconditionnelle, sont rapportés par Caulain­court. Napoléon fut frappé par la défection de Marmont : “Marmont, un homme qui a reçu de l’éducation, qui connaît l’histoire, qui ne peut être dupe d’une intrigue, comme son ambi­tion l’a perdu ! À quoi sert donc l’esprit ? Il était le plus médiocre de mes généraux ; je l’ai soutenu, défendu contre tous parce que je lui croyais de l’honneur”[47]. À Sainte-Hélène, le 27 mars 1816, l’Empereur déchu évoque ceux qui l’ont trahi : “J’ai été trahi par Marmont, que je pouvais dire mon fils, mon enfant, mon ouvrage ; lui auquel je confiais mes destinées, en l’envoyant à Paris au moment même où il consommait sa trahison et ma perte”. Murat et Berthier l’ont également trahi et, ajoute-t-il, “si on m’objectait la bêtise de Murat et de Berthier, je répondrais par l’esprit de Marmont”[48]. Nul doute que Napoléon fut tourmenté par la défection de son ami. Le sujet revient souvent dans sa conversa­tion et ses sentiments balancent entre la condamnation indignée et la tendresse blessée. Il confie à Gourgaud, le 1er février 1817 : “Marmont est bien malheureux parce que c’est un homme de sentiments élevés. Il s’est trompé et a cru sauver son pays en se dévouant : il faut qu’il ait eu une absence. J’avoue que je l’aime et qu’il me fait peine, car bien d’autres sont plus mauvais que lui et n’ont pas la honte qu’il éprouve”[49]. On en reparle le 31 mars. Gourgaud donne son avis : avec son caractère, Marmont sera malheureux toute sa vie. Croyant sans doute plaire, il essaye de prendre sa défense sur certains points mais l’Empereur se fâche, foudroie Gourgaud et rentre chez lui[50]. Il évoque encore Marmont le 30 septembre, rappelle qu’il l’a pris sur la recom­mandation de son oncle, l’a avancé, élevé comme un fils et il l’a trahi ! “Il sera plus malheureux que moi”, avait dit l’Empereur à Fontainebleau[51].

La littérature consacrée à Napoléon, dans la mesure même où elle est majoritairement à tendance hagiographique, n’a cessé de fustiger Marmont. Pour Stendhal, c’est sa trahison qui transmettra son nom à la postérité[52]. Rapetti estime qu’il est d’abord le responsable de la capitulation de Paris. Circonvenu par Talleyrand, il aurait ensuite mené un double jeu avec Caulaincourt, Ney et Macdonald, qualifiant de pourparlers ce qui était déjà un engagement. Il aurait donné l’estocade finale à la cause de Napoléon en retournant ses soldats qui s’étaient révoltés[53]. Pour Albert Du Casse, on ne peut appeler autrement que traître le général qui livre ses soldats à l’ennemi malgré eux, en les trompant, et sans l’autorisation d’un gouvernement qu’il n’a pas cessé de reconnaître[54]. Dans une étude un peu légère, Marcel Dupont voit Marmont, malgré sa bravoure, entamer sa trahison dès la capitulation de Soissons. Lorsqu’il est arrivé sous Paris, il n’aurait plus eu qu’un seul but : contraindre Napoléon à cesser la guerre et à abdiquer. La trahison aurait donc été préméditée. Au reste Marmont était brave mais ses talents militaires étaient médiocres[55]. Comme l’indique le titre de l’ou­vrage de Marcel Dupont, Marmont ne fut cependant pas le seul à trahir. Henri Houssaye a travaillé de manière plus scientifique, bien que plusieurs de ses références soient fausses[56]. Sa condamnation de Marmont est sans appel. Ici encore, c’est sa harangue à ses soldats qui consomma sa trahison. Il en fut complimenté, le soir, à l’hôtel de Talleyrand : “Le triomphe fut d’un jour. L’expiation dura plus de trente années”[57]. Sainte-Beuve, on l’a dit, prend un tout autre parti. Il suggère que Marmont a vu au-delà de l’honneur des armes et de ce qu’il appelle une “religion militaire”. En face de celle-ci, qui épuisait ses derniers miracles, il y avait une raison. La culture et l’esprit de Marmont lui auraient fait entrevoir, mieux qu’à d’autres généraux, la situation politique désastreuse où se trouvait la France. Il n’y avait rien d’égoïste dans sa décision. Il avait payé sa dette à l’Empereur durant la campagne qui s’achevait. Il fallait songer au pays qui criait grâce. Il aurait, en fait, voulu accorder l’inconciliable. La lettre qu’il avait écrite pour Napoléon l’exprimait : son corps d’armée était donné au gouvernement provisoire pour l’aider à traiter, sa tête était pour l’Empereur. Dans ces journées où tout se bousculait rapidement, Marmont agissait sous l’impression de sentiments vifs et sincères, ajoute Sainte-Beuve, pressentant d’autant moins qu’il aurait à s’en justifier qu’il ne cessait de recevoir des compliments. Aussi négligea-t-il les pièces qui pouvaient le défendre, comme cette lettre du général Bordesoulle, par laquelle ses généraux s’excu­saient d’avoir mis le 6e corps en mouvement sans son ordre, la nuit du 4 au 5 avril. Elle ne fut retrouvée, au fond d’un tiroir, qu’après 1830, par des amis du maréchal qui s’occupaient à le justifier[58]. Surtout, dit Sainte-Beuve, si Marmont estima que la guerre devait cesser et qu’il y avait eu assez de sacrifices, il eut cette idée moins nettement que d’autres maréchaux. Sainte-Beuve rejoint en cela Guillaume de Bertier de Sauvigny, qui rappelle que le 4 avril, avant que les pourparlers engagés par Marmont fussent connus, les maréchaux présents à Fontaine­bleau avaient déclaré à Napoléon qu’ils se refusaient à exposer Paris au sort d’une nouvelle bataille[59].

Un des témoignages les plus éclairants sur la conduite de Marmont est peut-être celui de la comtesse de Boigne (1781-1866), qui a cherché à comprendre dans le détail les événements d’avril 1814 et qui a rassemblé des documents destinés à la publication mais finalement demeurés inédits. C’est elle qui rapporte cette explication du duc de Raguse sur ses relations avec Napoléon, explication valable, selon elle, pour la nation française tout entière : “Quand il disait : Tout pour la France, je servais avec enthousiasme ; quand il a dit : la France et moi, j’ai servi avec zèle ; quand il a dit : Moi et la France, j’ai servi avec obéissance ; mais quand il a dit : Moi sans la France, j’ai senti la nécessité de me séparer de lui”[60]. La comtesse de Boigne, sincère­ment attachée au maréchal, selon ses propres dires, ne peut s’empêcher de s’affliger de la défection d’Essonnes. Très défen­dable en elle-même, cette action n’aurait pas dû être le fait d’un homme “pour lequel la seule pensée en était un tort”. Le maréchal n’est coupable que d’être entré en négociation avec le prince de Schwarzenberg à l’insu de l’Empereur mais il était trop attaché à celui-ci, en avait été comblé de trop de bontés “pour qu’il ne fût pas dans son rôle, peut-être dans son devoir, de rester exclu­sivement lié à sa fortune. Lui-même l’a si bien senti que cette circonstance de sa vie a exercé depuis la plus fâcheuse influence sur ses actions et l’a rendu bien malheureux, lorsque le premier moment de l’excitation a été passé. [] Le maréchal Marmont est le type du soldat français ; bon, généreux, brave, candide, il est mobile, vaniteux, susceptible de s’enthousiasmer, et le moins conséquent des hommes. Il agit toujours suivant l’impulsion du moment, sans réfléchir sur le passé, sans songer à l’avenir. Il se trouva placé sur un terrain où tout ce qui l’entourait applaudis­sait à l’action dont on le supposait l’auteur, et lui en vantait l’importance”[61]. Marmont en vint à se persuader lui-même qu’il devait prendre toute la responsabilité de ce qui s’était passé. C’est ainsi que la convention avec Schwarzenberg fut insérée au Moniteur, de même que sa réponse à une députation de la Ville de Paris qui était venue remercier le maréchal du service qu’il avait rendu. Les autres maréchaux, ajoute la comtesse de Boigne, avaient agi de violence contre l’Empereur à Fontaine­bleau. Lorsqu’ils virent le torrent de l’opinion populaire retour­ner en faveur de celui-ci, ils cherchèrent à cacher leur action derrière celle du duc de Raguse “et il fut très promptement établi dans l’esprit du peuple, que le duc de Raguse avait vendu et livré successivement Paris et l’Empereur. L’un était aussi faux que l’autre”[62].

Le jugement de Louis Chardigny semble mesuré : “Le duc de Raguse, écrit-il, a eu le malheur de rendre à son pays un signalé service dans des circonstances telles que plus d’un siècle et demi n’a pas encore effacé l’opprobre apparente qui s’y rattache. Ce qu’il a fait, nul autre peut-être n’aurait voulu le faire ; et pourtant il fallait que cela fût. Du moment que les chefs militaires avaient proclamé la nécessité de contraindre Napoléon à quitter le pouvoir et que l’Empereur gardait l’intention de se battre encore, il fallait bien qu’un acte décisif le mît hors d’état d’entraîner la France toujours plus bas. Marmont a désarmé le despote. Préférerait-on que les autres l’eussent assassiné ? Lue sans passion, la justifica­tion que le défectionnaire d’Essonnes a incluse dans ses Mémoires a un accent de douleur et de vérité qui incline à absoudre sans l’approuver un homme si cruellement décrié. [] Acceptable sur le plan de la politique et du patriotisme vrai, la conduite de Mar­mont est inexcusable sur le plan de l’amitié[63]. Ce n’est pas le lieu ici d’approfondir davantage ce débat. Il faut admettre, avec Jean Tulard[64], qu’il reste largement ouvert et souligner, avec Guillau­me de Bertier de Sauvigny, que l’acte de Marmont n’a pas été le seul geste déterminant dans le changement de régime de 1814[65].

Au retour de l’île d’Elbe, Marmont accompagna Louis XVIII à Gand. Dans sa proclamation de Golfe-Juan, le 1er mars 1815, Napoléon avait attribué la chute de l’Empire à sa trahison. Il le raya de la liste des maréchaux le 10 avril. À la seconde Restau­ration, le duc de Raguse fut l’un des quatre maréchaux nommés au commandement de la Garde royale. Envoyé à Lyon avec des pouvoirs très étendus pour réprimer les troubles qui ravageaient la ville en 1817, il s’acquitta de cette mission délicate et difficile avec intelligence et bonheur[66]. La même année, il fut nommé ministre d’État. Son nom était cependant trop discrédité pour qu’il pût songer à une carrière politique. La rancune tenace de l’armée le blessait profondément. Aussi, à partir de 1820, s’éloigna-t-il de plus en plus de la Cour au profit du domaine qu’il possédait près de sa ville natale, à Châtillon-sur-Seine. Pour jouer au grand seigneur, il eut l’idée d’y réunir toutes les indus­tries et s’y ruina. La comtesse de Boigne avait bien saisi le personnage : “Le duc de Raguse est toujours parfaitement véridi­que dans ce qu’il croit sur le moment ; mais très sujet à se laisser enthousiasmer facilement par les hommes et par les choses. Il a cruellement porté la peine de cette disposition. Tous les revers de sa carrière doivent y être rattachés”[67]. À la fin du règne de Charles X, en décembre 1829, Marmont fut approché par le ministre de la Guerre, le général comte de Bourmont, celui qui était passé à l’ennemi avec son état-major le 15 juin 1815, au début de la dernière campagne de Napoléon. Bourmont lui parla d’un projet d’expédition contre Alger dont il pourrait exercer le commandement. “Aussitôt, écrit la comtesse de Boigne, le maré­chal s’enflamme, il se voit déjà Marmont l’africain, et se promet de surmonter tous les obstacles. Il rentre chez lui, s’entoure de livres, de cartes, de listes, d’états, de documents de toute espèce”[68] et rédige avec l’amiral de Mackau un si bon mémoire qu’il obtient l’adhésion du roi, jusque-là assez réticent. Bourmont s’appropria le plan et s’attribua le commandement de l’expédition, qu’il avait souhaitée pour redorer son blason. Marmont avait été mystifié mais cet épisode prouve que la compétence militaire du maréchal était reconnue[69].

Une tâche plus ingrate lui échut en juillet 1830. Gouverneur de la 1ère division militaire à Paris, il eut à réprimer l’insur­rection et le fit mollement, paralysé d’un côté par la conscience de son impopularité et la crainte de paraître encore une fois infidèle à l’autorité qui le mandatait, et dégoûté de l’autre par la politique du roi. Il accompagna néanmoins celui-ci à Rambouillet puis en Angleterre, pour ne plus jamais revenir en France. Le duc de Raguse décida de voyager et parcourut l’Europe, puis le Proche-Orient. À Vienne, il eut la curieuse fortune de rencontrer le duc de Reichstadt et de se lier d’amitié avec lui. Celui-ci lui demanda de lui raconter les campagnes de son père et de lui apprendre l’art de la guerre. Pendant trois mois environ, le maréchal eut, deux ou trois fois par semaine, des entretiens avec le jeune prince, de onze heures du matin à treize heures[70]. Marmont quitte Vienne le 22 avril 1834 et entreprend un grand voyage à travers la Hongrie, la Russie méridionale, la Turquie, la Syrie et l’Égypte. Il en tirera un récit qui sera longtemps apprécié, par Sainte-Beuve notamment[71]. À partir de 1843, le maréchal résida le plus souvent à Venise. Il s’en absenta pour quelques voyages mais y revint vivre définitivement en 1849. Il y mourut le 3 mars 1852. Suivant son désir, sa dépouille fut ramenée à Châtillon-sur-Seine, où elle reçut tous les honneurs militaires dus à un maréchal de France. Le prince-président Louis-Napoléon y avait consenti[72].

DE L’ESPRIT DES INSTITUTIONS MILITAIRES

Durant ses années d’exil volontaire, Marmont avait eu le temps d’écrire. Il ne se contenta pas de relater ses voyages. Il songea à tirer de sa riche expérience un ouvrage sur l’art ou les institutions militaires renfermant “un corps de doctrine complet”. Dédié à l’armée française, l’ouvrage parut en 1845[73]. Il est l’objet de la présente réédition. Son plan est particulièrement clair et bien conçu. C’est peut-être la première fois qu’un ouvrage en français parvient à une telle synthèse avec une si bonne répar­tition des matières. À l’origine de la démarche du maréchal, on trouve une idée souvent exprimée par ceux qui ont écrit sur l’art de la guerre au xviiie siècle et au début du xixe : depuis que la guerre n’est plus celle des Anciens, personne n’a réussi à en exposer une théorie globale. Marmont insiste sur la différence entre les guerres anciennes et les guerres modernes. Il est vain de rechercher dans les premières, hormis des considérations sur le cœur humain, des règles applicables aux secondes, comme ont tenté de le faire le chevalier de Folard (1669-1752) et le général Rogniat (1776-1840)[74]. Le titre donné par Marmont à son ouvra­ge est réducteur. Comme il le dit lui-même, il a voulu “résumer dans un cadre étroit l’esprit des opérations, de l’organisation et des institutions militaires” (p. 4)[75]. Il est parti à la recherche de “principes générateurs”, dont le génie doit faire l’application afin de ne rien laisser au hasard : c’est en cela que consiste l’art de la guerre. L’étude des campagnes doit compléter celle des principes. Et le maréchal marque sa préférence pour les ouvrages de ceux qui ont commandé dans les guerres de la Révolution et de l’Empire, en particulier ceux de Napoléon, de l’archiduc Charles, du maréchal Gouvion Saint-Cyr et du général Philippe-Paul de Ségur[76].

La première partie, “Théorie générale de l’art militaire”, don­ne les concepts de base, à commencer par les définitions. Celles-ci sont très proches de celles de Jomini, notamment à propos des principes généraux (pousser l’ennemi à diviser ses forces, réunir brusquement les siennes et acquérir une supériorité numérique momentanée, etc.), des bases d’opérations, de la stratégie (mou­vements qui s’exécutent hors de la vue de l’ennemi et avant la bataille), des points et des lignes stratégiques[77]. Mais les définitions du maréchal sont plus concises et plus claires. Dans ses ouvrages historiques sur les guerres de Frédéric II et de la Révolution, dont le premier volume était paru dès 1805, Jomini définissait au fur et à mesure et ses considérations théoriques étaient éparses au milieu du récit raisonné des événements. Quand il voulut reprendre celles-ci dans son Tableau analytique, qui s’intitulerait bientôt Précis de l’art de la guerre, il donna une nomenclature très complexe. Notons qu’il ne mentionnait pas l’ouvrage de Marmont dans la deuxième édition du Précis, parue en 1855. Selon Paddy Griffith, Jomini n’était guère cité dans les ouvrages militaires français sous la Restauration[78]. Jomini avait quitté les drapeaux français en août 1813 pour rejoindre ceux du Tsar et il était considéré par beaucoup comme un traître : de nombreux mémorialistes ont évoqué l’épisode en termes très négatifs[79]. Son Traité des grandes opérations militaires et son Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution furent pourtant cités en référence par d’anciens soldats de la Grande Armée, surtout des généraux, qui écrivaient juste après la chute de l’Empire[80]. Si le maréchal Marmont n’a pas évoqué le chan­gement de camp de Jomini dans ses Mémoires pas plus qu’il n’a cité celui-ci dans De l’esprit des institutions militaires, ce n’est pas parce qu’il ignorait le stratégiste suisse. Selon toute vraisem­blance, étant donné le goût du duc de Raguse pour les livres et en particulier pour la littérature militaire, il a même dû le lire. Mais il ne tenait pas, pour des raisons évidentes, à associer à ses ouvrages un nom qui était pour beaucoup synonyme de trahison. Phénomène notable, les deux officiers généraux de la Grande Armée qui ont le mieux expliqué l’art de la guerre selon Napoléon ont fini par l’abandonner.

Dans la deuxième partie de son traité, Marmont invoque son expérience pour préférer le déploiement de l’infanterie sur deux rangs plutôt que sur trois (chapitre Ier, 1ère section). Le maréchal Gouvion Saint-Cyr est du même avis et souligne, comme lui, la différence entre le terrain d’exercice et la guerre[81]. La rareté du heurt entre cavaliers (2e section) a été constatée par d’autres auteurs qui ont vu la guerre : le prince de Ligne, Charles Ardant du Picq[82]. Artilleur de formation, le duc de Raguse prédit un grand avenir aux fusées à la Congrève (chapitre II). Le colonel Sir William Congreve (1722-1828) avait repris une invention chinoise, utilisée aux Indes par Tippoo Sahib dans sa lutte contre les Anglais en 1799, et dont le principe était de tirer parti de l’action des gaz qui fusent dans un récipient mi-clos. À l’arsenal de Woolwich, il avait fait fabriquer des fusées, constituées d’une cartouche en tôle contenant une matière propulsive (salpêtre, soufre et charbon), d’un projectile (boîte à balles, sachet de grenades ou produits incendiaires) et d’une baguette de direction. Les Anglais s’en servirent pour bombarder Copenhague en 1807 et à Waterloo en 1815. Ils avaient également fourni un détache­ment aux forces alliées en 1813, qui utilisa ses fusées lors de la bataille de Leipzig[83]. Elles présentaient l’avantage d’un trans­port facile et semaient la terreur auprès des troupes qui les voyaient pour la première fois. Elles étaient aussi terriblement imprécises, décrivant parfois un demi-cercle ou un cercle complet dans les airs, ce qui pouvait les faire exploser au sein de leur propre camp[84]. En France, le maréchal Davout avait fait faire quelques expériences qui n’eurent pas le temps d’aboutir avant la fin des guerres de l’Empire. Pour le général d’artillerie Gassendi, en 1819, les fusées n’étaient en rien utiles à la guerre. Avec son enthousiasme habituel, Marmont prenait position dans le débat. Il s’était également montré partisan du nouveau système d’artil­lerie proposé sous Louis XVIII par le lieutenant-colonel Henri-Joseph Paixhans (1783-1854). Celui-ci, reprenant l’idée du colo­nel anglais Shrapnell, voulait se servir de boulets creux et d’obus lancés par des bouches à feu d’un fort calibre. Ces projectiles devaient surtout être utiles dans les batailles navales. L’idée fut acceptée en 1827 et les vaisseaux français, dès les débuts de la monarchie de Juillet, furent armés de canons-obusiers à la Paixhans[85].

Les fortifications (chapitre III) furent un autre objet de débat sous la Restauration. Le débat n’était pas technique. Le modèle restait globalement celui de Vauban et de la fortification bastionnée car il n’y eut pas, jusqu’en 1840, de progrès assez marquants dans l’armement pour le remettre en question. Le débat portait sur le rôle des places dans la conduite générale de la guerre, et plus particulièrement dans la défense de la patrie. Marmont se déclare partisan des camps retranchés, tels que les préconisait le général Rogniat, qui en voulait une quinzaine. Un camp retranché est constitué d’une place ou d’une ville et d’un ensemble d’ouvrages détachés qui la couvrent sur sa périphérie. Marmont s’oppose par contre à l’idée d’une enceinte continue pour fortifier Paris, ce que voulait le général Haxo[86]. En matière d’administration (chapitre IV), Marmont préconise les moulins portatifs qu’il avait fait faire en Espagne. On notera qu’il utilise encore l’expression “guerre d’invasion”, comme en 1805 dans sa lettre au général Dumonceau. Il consacre sept pages aux hôpi­taux, dans un traité sur l’art de la guerre qui n’en compte, dans sa première édition, que deux cent quatre-vingt-six : le fait est assez rare pour être noté.

Dans la troisième partie de son traité, consacrée aux opéra­tions, Marmont est encore une fois d’accord avec Gouvion Saint-Cyr pour rejeter les grands corps de cavalerie (chapitre I), compo­sés de plusieurs divisions, tels que Napoléon les a organisés à partir de 1812[87]. Lorsque, au début du chapitre deuxième, il signale que le calcul de temps et de distance est plus facile à appliquer dans la guerre défensive que dans la guerre offensive, il semble rejoindre Clausewitz, pour qui la défensive était la forme la plus forte de la guerre. En insistant sur les reconnais­sances (chapitre IV), il avoue sa faute de Fuente Guinaldo en 1811, quand il avait eu l’occasion de détruire l’armée anglaise. “On instruit mieux peut-être en rappelant des fautes, qu’en racontant des succès” (p. 163). La méthode sera retenue et systématisée au XXe siècle, particulièrement aux États-Unis[88]. Le chapitre VI, consacré aux batailles, est un des plus intéres­sants. La bataille, où dominent “mille circonstances imprévues”, où interviennent “des accidents fortuits”, ne peut faire l’objet d’un traitement détaillé quant aux dispositions à prendre et à la manière de la donner. Il y a une règle : le général qui sait se ménager une réserve jusqu’à la fin est à peu près certain de la victoire. L’expérience espagnole de Marmont lui a fait apprécier le système de Wellington, qui ne livrait que des batailles défen­sives. Il reconnaît que les batailles offensives conviennent mieux au génie français mais il montre l’intérêt du système de Wellington, qui ressemble davantage à celui que préconisait le maréchal de Saxe dans ses Rêveries. Celui-ci disait que le plus haut degré de perfection et d’habileté d’un général était de “fondre pour ainsi dire l’ennemi petit à petit”, en manœuvrant et en livrant de fréquents combats, sans s’abandonner aux hasards d’une bataille[89]. Pour Marmont, “dans une guerre défensive qui est toujours une question de temps, les batailles doivent être rendues le plus rares possible, puisque les marches et diverses circonstances altèrent et détruisent quelquefois les moyens d’un adversaire, plus sûrement que ne le ferait la victoire la plus signalée” (p. 179). Élève de Napoléon, le duc de Raguse n’est pas obnubilé, on le voit, par la recherche systématique de la “bataille d’anéantissement”, concept développé à la fin du xixe siècle par une lecture réductrice de Clausewitz.

Revenant sur la bataille qu’il eut à livrer, seul, contre Wellington aux Arapiles, Marmont prend quelques libertés avec la vérité pour expliquer sa défaite. Il reconnaît qu’un mouvement a été exécuté sans ordre dans l’armée française mais, pour se disculper, il précise qu’il a reçu une blessure grave trois quarts d’heure avant la bataille, ce qui est pour le moins discutable. Il décrit ensuite le talent stratégique de Napoléon, qui se révéla un maître de la guerre offensive, couronnée par une bataille victo­rieuse jusqu’en 1809. Son système change cette année-là. Il ne manœuvre plus comme avant et lance, dans ses batailles, des attaques frontales. Elles lui donnent encore, pour un temps, la victoire, mais avec des pertes immenses et des avantages peu importants. Marmont voit se manifester alors chez l’Empereur un goût “pour les jouissances de l’emploi de la force, et une sorte de dédain pour le concours de l’art et les combinaisons de l’esprit” (pp. 183-184)[90].

Marmont intitule la quatrième partie de son traité “Philo­sophie de la guerre”. On y remarquera son souci de la dignité humaine, un souci propre, selon lui, à l’armée française. Les considérations du maréchal sur la différence de traitement des soldats dans les autres armées rejoignent celles du général Foy (1775-1825) : “La crainte, considérée comme principe de l’ordre, était un mobile à peu près inconnu au grand nombre de nos soldats. Ils étaient traités, dans la plupart des régimens, avec une douceur extrême ; on n’y employait pas les punitions corpo­relles, que l’opinion de notre nation réprouve, et qui ne peuvent être infligées de sang-froid que dans les pays où les battans se croient d’une espèce supérieure aux battus”[91]. Il faut évidemment faire la part des choses. Le prince Charles-Joseph de Ligne (1735-1814), tout grand seigneur qu’il était, avait lui aussi un grand respect du soldat et il ne voyait pas d’armée où le soldat était mieux traité que dans l’armée autrichienne[92]. Mais la Révolution avait conféré une nouvelle dignité au soldat français, qui était désormais l’homme de la Nation. Cela transparaît dans les conceptions de Marmont. Son traité se termine par une insistance sur l’élément moral et sur l’esprit militaire.

Au total, il s’agit d’un ouvrage agréable à lire, clair et vivant. Il n’a pas l’ampleur des œuvres historiques ni des traités théoriques de Jomini et de Clausewitz. Il n’en a pas la lourdeur non plus. Il a sur eux l’avantage d’avoir été écrit par un maré­chal, et un maréchal qui a exercé des commandements en chef et qui a côtoyé Napoléon de près. Les conseils donnés sont honnêtes et pratiques. Les discussions ne présentent aucun formalisme, elles sont le témoin de l’ouverture d’esprit et de l’expérience d’un homme qui a vécu ce dont il parle. Les lecteurs, du reste, ne s’y sont pas trompés. Ce fut un ouvrage à succès, aux multiples rééditions – la dernière remontant à 1948 – et aux non moins nombreuses traductions : en anglais (aux États-Unis en 1862, en Grande-Bretagne en 1865), en espagnol (1845), en italien (1866 et 1939).

LECTURES DE L’OEUVRE

Dès sa parution en 1845, le traité de Marmont eut droit à un commentaire extrêmement élogieux dans le Spectateur militaire : “En parcourant les pages où M. le maréchal Marmont expose les grands principes d’un art qu’il pratiqua avec tant de talent, avec une si haute vaillance, l’armée oubliera que son nom a été fatalement mêlé à des jours néfastes ; elle saura faire la part des temps et des circonstances ; elle ne verra plus dans l’homme qui lui fait aujourd’hui ses adieux qu’un des plus nobles débris de la phase impériale, qu’un des preux qui donnèrent au nom français tant de lustre et d’éclat pendant vingt années de victoires et de conquêtes”[93]. On voit que la réputation du maréchal, sous la monarchie de Juillet, participe de la nostalgie envers l’épopée impériale et que, sur le plan strictement militaire, elle trouve des défenseurs. L’auteur du compte rendu estime que le duc de Raguse, dans son petit traité, fait preuve d’une concision admi­rable, qui rappelle les meilleurs écrivains de l’Antiquité. Ce sont les leçons d’un général habitué à guider des masses, à voir de haut et de loin. Par la lecture du chapitre sur les principes généraux de la guerre, “la pensée s’élargit, travaille ; de lumineux corollaires accourent et se groupent avec ordre autour de ces préceptes primordiaux ; on devient général”[94]. Le maréchal suit la méthode synthétique, préférable au mode analytique, qui laisse souvent une grande confusion dans les esprits : “Nulle part il n’y a de verbiage ; presque toujours ce sont des préceptes, des exemples tirés de nos grandes guerres de l’empire, ou des réflexions pleines de justesse et de profondeur ; et tout cela est écrit avec une noble simplicité”[95]. Le maréchal a insisté sur le besoin de maintenir les soldats en activité, par les exercices, les manœuvres et les travaux publics. On pourrait considérer qu’il s’agit là d’un poncif, mille fois répété depuis que l’humaniste Juste Lipse (1547-1606), reprenant l’exemple des légionnaires romains, avait inspiré les réformes des Nassau et, finalement, une bonne partie de l’éthique militaire moderne[96]. Mais cette conception n’était pas unanimement partagée et l’auteur du compte rendu, le commandant Ferdinand Durand, s’efforçait de la promouvoir auprès des hauts responsables de l’armée sous Louis-Philippe[97]. Le général Oudinot (1791-1863), fils du maré­chal, en était l’adversaire déclaré[98]. En résumé, conclut Durand, “le livre de M. le maréchal Marmont est une des meilleures pro­ductions militaires des temps modernes. Ce livre fera sensation ; il sera bientôt dans toutes les mains qui ont manié ou qui tiennent encore l’épée ; il deviendra le catéchisme de l’homme de guerre”[99].

Un autre compte rendu parut dans le Spectateur militaire après la publication de la deuxième édition. Il était dû, cette fois, à un écrivain militaire de renom, le maréchal de camp honoraire Georges de Chambray (1783-1848), auteur d’une Histoire de l’expédition de Russie en 1812 (1823) et d’une Philosophie de la guerre (1827). Il admire lui aussi le style simple, clair et concis du maréchal. Il souligne cependant que celui-ci a introduit des vues très personnelles, ce qui rend l’ouvrage plus précieux sous certains rapports mais doit par ailleurs engager à n’approuver ses propositions qu’après un sérieux examen, “car le maréchal Marmont était ce qu’on appelait dans l’armée française un faiseur, en prenant ce mot en bonne part”[100]. Par exemple, il s’étend beaucoup sur l’artillerie mais ne dit rien du service de l’état-major des armées, des corps d’armée et des divisions. Ancien officier d’artillerie, Chambray se montre aussi plus réservé sur les possibilités offertes par les fusées à la Congrève. Il estime néanmoins que l’ouvrage de Marmont devra être médité par tous ceux qui voudront étudier les hautes parties de l’art de la guerre. Selon lui, personne ne s’est trouvé dans une situation plus favorable que le duc de Raguse pour bien juger certaines opérations de Napoléon, en particulier la bataille de Leipzig.

Le maréchal Bugeaud disait que tout officier devait avoir un exemplaire de l’Esprit des institutions militaires dans son porte-manteau. C’est Sainte-Beuve qui le dit, mais Rapetti le confir­me : consulté par Dumaine, l’éditeur de Marmont, le maréchal Bugeaud lui écrivit que ce livre était si bien fait que chaque officier devrait toujours l’avoir dans … sa poche. Rapetti tient cela de Dumaine[101]. Pour Édouard Guillon, c’est la quatrième partie de l’ouvrage (“Philosophie de la guerre”) qui justifiait l’estime de Bugeaud, bon connaisseur en la matière[102]. Grand détracteur de Marmont, Albert du Casse qualifie pourtant l’Esprit des institutions militaires de “véritable chef d’œuvre qui devrait être dans les mains de tous les militaires. L’auteur y donne des principes de guerre et cite à l’appui des exemples qui le rendent aussi instructif qu’intéressant”[103]. Sainte-Beuve a vu dans l’ouvrage de Marmont “une supériorité de vues et de lumières, une netteté d’exposition, une imagination même et une couleur de parole, tout un ensemble de qualités auxquelles bien peu certes auraient atteint parmi les maréchaux de l’Empire”[104]. Le colonel Charles Ardant du Picq (1831-1870), auteur des célèbres Études sur le combat, a servi sous Bugeaud et a été beaucoup influencé par lui. Stefan T. Possony a écrit que du Picq avait emprunté certaines de ses thèses au maréchal de Saxe, à Guibert, au prince de Ligne et à Marmont[105]. Or, si les trois premiers sont nommément cités par du Picq, Marmont ne l’est pas, à la différence d’un autre maréchal d’Empire, Gouvion Saint-Cyr. Si Possony n’a pas confondu les deux maréchaux, on peut en effet déceler chez du Picq des idées exprimées aupara­vant par le duc de Raguse, comme la critique des attaques frontales de Napoléon ou l’importance du facteur moral. Du Picq a dû lire Marmont car, comme l’a écrit le général Mordacq (1868-1943), chef de cabinet de Georges Clemenceau de 1917 à 1920, l’Esprit des institutions militaires, avant 1870, était fort apprécié des officiers désireux d’aborder les hautes questions de l’art de la guerre[106]. Il s’agit, selon lui, d’une “véritable œuvre stratégique”, qui connut au sein de l’armée française “une longue et belle période de gloire”. Mordacq range Marmont dans “l’école des doc­trinaires”, car, dans plusieurs chapitres de son œuvre, dit-il, “on rencontre des ‘considérations géométriques’ qui ne laissent aucun doute à ce sujet”. Son ouvrage est moins lu au début du xxe siècle, poursuit Mordacq, car la littérature ayant pour objet la stratégie s’est beaucoup développée mais il figurera encore longtemps en bonne place dans les bibliothèques militaires.

Il ne se contentera pas de figurer. On trouve en effet la trace de sa lecture par Charles de Gaulle. Un passage du chapitre III de la quatrième partie (“Portrait du général qui remplit toutes les conditions du commandement”) est cité dans Le fil de l’épée, moyennant la suppression de certaines phrases intermédiaires mais l’idée est inchangée : “Le général qui tient à sa gloire, écrit Marmont, s’affranchit dans ses opérations d’une dépendance absolue. Qu’on renonce à le contrarier ou qu’on lui retire le commandement”[107] ! Dans La France et son armée, le général de Gaulle donne un portrait rapide mais juste du maréchal : “Marmont, l’artilleur de cette pléiade, instruit et cultivé, esprit vif et souple, dont le caractère n’égale pas l’intelligence, particuliè­rement cher à l’Empereur qui déclare ‘l’aimer comme son fils”[108]. Il souligne aussi avec pertinence que “Marmont se prodigue comme un chef de bataillon pendant toute la Campagne de France” et qu’à Essonnes il “conduit ses troupes dans les lignes ennemies”[109]. Mais il le met au même niveau que d’autres maréchaux dont le dévouement s’est effrité ou qui ont trahi : Ber­nadotte, Murat, Augereau, Ney, Lefebvre. Pour Pierre Messmer et Alain Larcan, “malgré les accusations de trahison dont il fut l’objet, le maréchal Marmont reste un des grands écrivains mili­taires du xixe siècle. [] Marmont est souvent cité par de Gaulle qui l’a lu et médité”[110]. Contrairement à Mordacq, il faut le noter, de Gaulle estime que Marmont a souligné la contingence de l’action de guerre et a refusé le dogmatisme. Il y a des règles, “mais les moyens sont toujours subordonnés aux circonstances” disait le duc de Raguse (première partie, chapitre II). “À la guerre, il y a des principes, mais il y en a peu”, disait le maréchal Bugeaud, cité en exergue du chapitre consacré à la doctrine dans Le fil de l’épée[111].

L’Esprit des institutions militaires fut également très lu en Belgique, où il connut une édition bruxelloise dès 1846. En 1851, le Journal de l’armée belge reproduit des extraits de l’avant-propos, du début de la première partie (les définitions) et toute la quatrième (philosophie de la guerre), avec ce commentaire, ano­nyme : “La philosophie de la guerre, la partie morale, cet élément sublime de l’art qui consiste dans la connaissance du cœur humain, connaissance si importante pour la conduite des hom­mes, y est surtout bien exposée ; et quoique la science de la guerre, la partie technique, la fortification, l’artillerie, la tactique et la stratégie, n’y soient traitées que superficiellement, le livre de M. Marmont offre dans son ensemble infiniment d’intérêt pour le lecteur studieux, avide d’acquérir des connaissances”[112]. Marmont est cité par le capitaine Michel-Mathias Fisch (1837-1910), professeur à l’École militaire de Bruxelles, notamment pour combattre l’idée d’une armée recrutée uniquement par enrôle­ments volontaires et pour exposer le système français du contin­gent. Il intervient aussi à propos des batailles, avec une citation tirée de la deuxième édition de son traité : “Il ne faut livrer bataille, dit le général Marmont, que lorsqu’il n’y a pas moyen d’obtenir autrement le résultat que l’on poursuit. Car le hasard joue un très-grand rôle dans les batailles. Quels que soient les avantages que l’on ait pu mettre de son côté, il y a des chances imprévues qui peuvent enlever la victoire”[113]. En 1904, le traité du duc de Raguse figure dans la bibliographie du cours d’Art de la guerre enseigné à l’École de guerre[114]. Dans leur cours de straté­gie professé à la veille de la Première Guerre mondiale, les colonels Bansart et Maglinse évoquent les “principes fondamen­taux édictés sur la conduite des opérations par les principales autorités dans l’art de la guerre”. Marmont y figure, entre Jomini et Clausewitz, avec la conclusion de son chapitre consacré à la stratégie (1ère partie, chapitre III). Bansart et Maglinse souli­gnent que le maréchal attache une grande valeur morale au fait d’avoir sa ligne d’opérations couverte. Ils en concluent que “Marmont procède plutôt de Jomini”[115]. En 1962, le général Émile Wanty voit chez Marmont une réaction contre les métho­des de guerre de Napoléon dans les dernières campagnes de l’Empire : “Marmont a tiré des leçons du dédain de son chef pour les vies humaines. Et il va loin dans la perception du problème des sacrifices à consentir. C’est la première fois que nous le trouvons aussi nettement défini”[116]. Alors que Charles de Gaulle avait cité, dans Le fil de l’épée, une phrase où Marmont affirmait la nécessité de l’autonomie du commandement des armées, Émile Wanty en retient une où c’est la nécessité d’un contrôle, dans l’intérêt public, qui est affirmée. Les deux généraux s’accordent néanmoins pour voir en Marmont un adversaire du dogmatisme et des théories qui voient en chaque bataille le résultat logique et inévitable du plan stratégique.

Traduit à Turin en 1866 sous le titre Dello spirito delle istituzioni militari, le traité de Marmont fut beaucoup apprécié en Italie. Il fut d’abord lu en français. L’écrivain patriote Carlo De Cristoforis (1824-1859), tué au cours de la guerre de 1859 comme capitaine des chasseurs alpins de Garibaldi, le qualifiait de “meilleur livre de guerre depuis les Mémoires de Napoléon” dans son ouvrage Che cosa sia la guerra, publié à titre posthume en 1860[117]. Le duc de Raguse a également influencé le patriote révolutionnaire Carlo Pisacane, auteur de Saggi storici-politici-militari sull’Italia (1851-1856), de même que le général Agostino Ricci, auteur d’une Introduzione allo studio dell’arte militare (1863) et professeur à l’École de guerre de Turin[118]. Une deu­xième traduction du traité du maréchal est publiée en 1939, avec une introduction du général Giacomo Carboni. Celui-ci ratifie ce que l’histoire, d’après lui, rapporte de Marmont : il fut un des plus cultivés, un des plus valeureux et des plus brillants géné­raux de Napoléon, mais il fut aussi celui qui trahit son Empereur et bienfaiteur[119]. Il le trahit mais il édifia un monument durable à sa gloire : “Écrit par un soldat riche de talents et de connais­sances, d’une bravoure personnelle indiscutable, cultivé, des plus experts sur le plan technique, qui avait à son actif une pratique de presque trente années de guerres ininterrompues et qui vécut continuellement dans l’entourage immédiat du grand Empereur, ce livre est certainement la publication disponible la plus utile qui existe pour une compréhension profonde et complète de l’art militaire napoléonien[120]. Pour le général Carboni, l’ouvrage reflète directement la conception napoléonienne de la guerre, dont l’auteur subissait inévitablement l’ascendant. Captée dans son essence, cette conception napoléonienne est comme distillée à travers un langage convivial, par un esprit vif et sagace, et expo­sée au moyen d’une dialectique limpide et persuasive. La saveur des aphorismes napoléoniens est bien perceptible dans plusieurs passages. L’importance des facteurs moraux transparaît partout. En 1993, le colonel Ferruccio Botti voit dans l’enthousiasme de Marmont pour les fusées à la Congrève une vision prophétique du rôle des missiles balistiques au xxe siècle[121].

En Espagne, le traité du duc de Raguse influença beaucoup un des principaux penseurs militaires du xixe siècle, le comman­dant Francisco Villamartin (1833-1872). Il retenait en particulier la distinction que faisait le maréchal entre le talent stratégique et la capacité tactique et portait une grande attention aux forces morales dans la guerre[122]. Le succès de l’Esprit des institutions militaires ne s’est pas limité aux pays latins. En Angleterre, l’ouvrage figurait aux côtés de ceux de Jomini et de l’archiduc Charles comme une des grandes contributions à l’établissement de principes de la guerre[123]. Aux États-Unis, il fut traduit en pleine guerre de Sécession par Henry Coppée, à Philadelphie, “pour offrir aux soldats patriotes en campagne un résumé des grands principes pratiques de l’art de la guerre, qu’ils pourront appliquer quotidiennement”. À propos de l’assertion de Marmont selon laquelle “aucun des ouvrages modernes, sur l’art ou les institutions militaires, ne renferme un corps de doctrine complet”, Coppée signale cependant en note que c’est une injus­tice envers Jomini, dont les nombreuses publications sont “les plus valables traités sur ce sujet général[124]. Cette traduction fut reprise en 1864 par le colonel sudiste Frank Schaller, qui y ajouta une traduction du chapitre de Jomini sur les principes généraux de l’art de la guerre[125].

LES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE

Les Mémoires de Marmont, s’ils sont sujets à caution quand le maréchal parle de lui et de ses contemporains, présentent un intérêt certain sur le plan de la pensée militaire. Dans le récit des campagnes apparaissent des réflexions qui ne sont pas toutes reprises dans l’Esprit des institutions militaires. Ainsi, à propos de la première campagne d’Italie, sont bien notés les facteurs qui furent favorables aux Français. La guerre fut avant tout une affaire de postes, de combats partiels. C’est ce qui convient le mieux au soldat français, à son activité intelligente et à l’amour-propre qui le distingue. Au début, tout s’est déroulé dans des montagnes. En Lombardie, le pays était coupé de rivières, de canaux et d’irrigations : “Le génie de cette guerre était dans de bonnes dispositions stratégiques, dans la rapidité des mouve­ments et la vivacité des attaques ; et nos troupes comme leur chef étaient éminemment propres à ce genre d’opérations. Aussi tout leur réussit-il. Une guerre qui, après le passage des montagnes, eût été faite dans un pays nu et découvert, où il eût fallu manœu­vrer avec des troupes formées sur plusieurs lignes, nous aurait peut-être fort embarrassés ; plus tard, l’armée française est deve­nue très-manœuvrière, et la plus manœuvrière de l’Europe, et son chef, le général qui a le mieux su remuer de grandes masses ; mais alors l’éducation de tout le monde était à faire, et, pour le terrain où nous devions combattre, nous possédions au plus haut degré les qualités nécessaires”[126]. Malgré cela, le succès tint souvent à peu de choses. Pendant le combat de Dego, si les Piémontais du camp de Ceva étaient tombés sur la division Augereau, l’avaient culbutée et étaient venus au secours des Autrichiens, ce qui était commandé par l’évidence, il est possible que cette mémorable campagne eût échoué en naissant. Car, même si les Piémontais n’eussent pas remporté un succès com­plet, le seul maintien des forces françaises durant une semaine supplémentaire dans la vallée de la Bormida leur aurait causé un tel problème de subsistances qu’elles auraient été détruites. Elles étaient déjà dans le plus grand désordre sous ce rapport et leur salut dépendait de la célérité des mouvements et de la promptitude du succès[127].

Marmont tire une règle de la bataille de Lodi, où les Autrichiens s’étaient placés immédiatement sur le bord de la rivière : “Une disposition semblable pour défendre le passage de vive force d’un pont est assurément fort mauvaise, car l’ennemi, parvenant à déboucher, toute la ligne se trouve ou coupée par son centre si le pont y correspond, ou tournée si c’est une de ses ailes qui se trouve en face. Pour défendre le passage d’un pont, il faut placer du canon qui le voie, battre ses approches s’il est possible, et éloigner assez la ligne pour qu’elle puisse recevoir sur son front, et toutes formées, les premières troupes de l’ennemi qui parvien­nent à franchir le défilé, et qui d’abord et nécessairement sont peu nombreuses et en désordre”[128]. La campagne de Lonato et de Castiglione, au cours de l’été 1796, fut un modèle de vigueur et d’activité. Bonaparte profita de la faute que fit l’ennemi de divi­ser ses forces, se plaça au centre avec une armée inférieure, “de manière à présenter successivement les mêmes soldats aux diffé­rents corps à combattre ; égaliser ainsi les forces, si on ne les rendait pas supérieures à celles de l’ennemi au moment du combat, voilà certainement un grand prodige obtenu”. La formule est belle, l’explication est claire de la manœuvre sur lignes inté­rieures ou sur position centrale. Mais Marmont ne s’en dissimule pas les dangers. L’espace était borné de montagnes infranchis­sables, il était si rétréci que le moindre échec d’une des divisions françaises pouvait avoir les conséquences les plus graves. Il est vrai qu’en 1796, “avec l’énergie dont les troupes étaient alors péné­trées, l’activité prodigieuse, les talents et la résolution du chef, tout était possible et pouvait être tenté” mais le système de position centrale nécessite normalement plus d’espace[129].

À propos de l’emploi de la cavalerie, Marmont se montre partisan de charges vigoureuses au bon moment : “La guerre est un jeu de cœur humain : quand l’ennemi est rempli de terreur, il faut en profiter. Quelques centaines d’hommes de plus ou de moins dans une armée ne sont rien, et, dans tel moment donné, dix hommes font tout fuir[130]. La cavalerie française a beaucoup d’élan et elle excelle sous ce rapport. Les Autrichiens ont une capacité étonnante à lever des armées : lorsqu’une de leurs armées est détruite, elle est aussitôt remplacée. On dirait qu’ils ont cependant “moins en vue de gagner des batailles que d’être toujours prêts à en livrer ; et ce système leur a bien réussi, car les plus grands succès épuisent, et, si une armée victorieuse ne reçoit pas constamment des renforts pour réparer ses pertes, elle finit par succomber devant une armée battue, qui, plusieurs fois renouvelée, est devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours menacer[131]. L’analyse est pénétrante.

Lors de la deuxième campagne d’Italie, le Premier Consul fut surpris par la vigueur de l’offensive autrichienne à Marengo. La bataille allait être perdue lorsque survint le général Desaix avec ses deux divisions. C’est que les forces françaises avaient été divisées au moment où l’ennemi rassemblait les siennes : “Le talent d’un général en chef est de mouvoir ses troupes de manière à donner des inquiétudes à l’ennemi sur plusieurs points, dans le but de l’affaiblir sur celui où il a l’intention d’agir. Aussitôt qu’il a obtenu ce résultat, il rassemble brusquement les siennes sur le point où il veut combattre, et, de cette manière, il se trouve supérieur en forces à son ennemi sur le champ de bataille qu’il a choisi. Le premier consul, qui, jusque-là, avait toujours agi ainsi, fit en cette circonstance tout le contraire, et il s’occupa de prendre l’ennemi, en s’emparant de toutes ses communications avant de l’avoir battu. Il eût été plus prudent de s’assurer d’abord les moyens de le vaincre avant de le faire prisonnier ; mais, à cette époque, tout devait nous réussir”<