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Stratégie

Texte des six conférences faites par

M. le contre-amiral Marquis en janvier, février et mars 1936

 

Contre-Amiral Marquis

 

Centre des hautes études navales session 1936  

 

Première conférence

Généralités sur la stratégie et sur la guerre

 

Messieurs,

La première série des six conférences dont je commence au­jourd’hui l’exposé ne saurait constituer un cours de stratégie, une théo­rie complète ne laissant de côté aucune idée, aucun fait se rapportant à ce vaste sujet. Les programmes d’enseignement du Centre des Hautes Études Navales (C.H.E.N) et de l’École de Guerre Navale (E.G.N) prévoient d’ailleurs plusieurs autres moyens d’étude de la stratégie : des exercices, des travaux histori­ques, l’étude des règlements, des conféren­ces sur des sujets parti­culiers de stratégie, d’organisation, d’histoire, etc. Mes conférences sont simplement destinées à servir d’introduction à ces études. Il s’agit pour moi d’orienter vos études personnelles par des idées générales, par de larges vues d’ensemble sur l’histoire, présentées dans une courte synthèse des procédés et des principes de la stra­tégie.

Connaissant ces procédés, ces principes, vous pourrez abor­der l’étude approfondie des cas concrets avec un peu de cette assu­rance qu’apporte naturellement dans tout esprit la clarté des connaissances générales. Je voudrais surtout vous éviter ainsi bien des erreurs qui sont assez courantes : celle de vouloir généra­liser vous-même l’expérience particulière tirée d’un trop petit nombre de faits ou de cas concrets, celle de croire à la supériorité absolue d’un procédé ou d’un principe, celle d’imaginer que la pro­chaine guerre ressemblera exactement à la guerre précédente...

L’évolution des idées en matière de stratégie

Avant de préciser le sujet et le plan de ces conférences, je tiens à vous faire remarquer qu’en stratégie comme dans tout art, les idées évoluent, les points de vue changent : il n’y a jamais eu de doctrine ou de théorie stratégique définitive : l’expérience prouve que toute théorie a besoin d’être modifiée ou mise à jour pour tenir compte des armes nouvelles, de l’ampleur des moyens mis en oeuvre, des organisations militaires, de la documentation historique et surtout des préoccupations de l’époque. Les idées fondamentales, les principes eux-mêmes, n’échappent pas à cette loi d’évolution car, s’ils subsistent encore, ils ne conservent pas toujours exactement la signification, la portée d’application ou l’importance qu’on leur a attribuée autrefois.

Pour me faire bien comprendre sur ce point essentiel je vous citerai un exemple très caractéristique.

Les professeurs de stratégie de l’ancienne École supérieure de Marine avant 1914 avaient édifié une doctrine qui paraissait parfaite­ment répondre aux besoins de notre marine.

Ils s’agissait d’abord pour eux de lutter contre les théories de la jeune École, théories excessives ou à courtes vues, attachées à mettre en valeur (en les exagérant), les avantages de la guerre de course, les possi­bilités des armes nouvelles, c’est-à-dire des bâ­timents rapides non pro­tégés et de faible tonnage, croiseurs et tor­pilleurs.

D’autre part, l’étude de notre histoire marine telle qu’elle était écrite alors (à l’aide des sources anglaises diffusées par l’œuvre de Mahan ) paraissait démontrer que la politique française avait eu générale­ment une déplorable tendance dans sa conception de la guerre sur mer à vouloir éluder par principe les risques des grandes batailles navales, à mettre tous ses espoirs dans le succès de la guerre de course, à vouloir assurer tant bien que mal (mais plutôt mal que bien) la défense de ses intérêts maritimes.

D’après la même histoire maritime, en particulier pendant la longue lutte de la France contre l’Angleterre au XVIIIe siècle, trop d’amiraux français tournant le dos aux escadre ennemies pour éviter les risques d’une bataille décisive, avaient eux aussi marqué leurs préféren­ces pour les objectifs géographiques ou commerciaux (l’attaque des côtes ou des convois de l’adversaire). Seuls avaient été vainqueurs les chefs qui, comme Suffren , Tour­ville , Duquesne , Jean Bart , avaient eu le courage de "cœur et d’esprit" d’affronter les risques d’une bataille, de marcher droit à l’ennemi pour l’attaquer.

Pour réagir contre de dangereuses théories, contre l’incom-préhension de la politique française stigmatisée par Ma­ha n, contre les faus­ses conceptions, les faiblesses humaines, la timidité ou la lâcheté, la doctrine française de notre École Supé­rieure de Marine affirmait la prééminence des forces organisées en vue de la bataille ; elle insistait sur l’importance de la constitution d’une flotte homogène puissante dans une marine ; elle préconisait la recherche de la bataille, montrait les avantages de prendre l’initiative de l’attaque, exaltait les grandes vertus militaires : la volonté de vaincre, l’esprit de sacrifice. S’inspirant de la doctrine professée alors à l’École Supérieure de Guerre, nos professeurs, nos théoriciens, nos écrivains militaires, réunissaient ces idées dans un petit nombre de principes simples et clairs, évoquant d’un seul mot tout un ensemble de faits historiques. Enfin, puisque l’objectif des forces maritimes était fixé d’avance et par principe (l’attaque directe des forces ennemies), toute intervention du gou­vernement ou d’un organe centralisateur dans les opérations était inutile et ne pouvait être que nuisible ; la doctrine condamnait ces ingérences : en fait, aucune loi française, aucun de nos règlements maritimes ne prévoyait la conduite de la guerre par le gouverne­ment.

Ce serait une erreur de croire que ces théoriciens ont fait une oeuvre inutile ; leur doctrine répondait aux préoccupations de l’époque et elle a en grande partie atteint le but qu’elle se propo­sait : la marine française, à la veille de la guerre, avait pu se cons­tituer une armée navale composée d’escadres homogènes, habi­tuées à manœuvrer ensemble sous les ordres d’un même chef, et généralement bien entraînées.

Songeons à ce qui serait advenu si aucune réaction ne s’était produite contre le désordre des idées qui sévissait vingt ans plus tôt : notre marine aurait été dotée en 1914 d’une masse de croiseurs non protégés et de petits torpilleurs très utiles évidem­ment pour lutter contre les sous-marins allemands, contre les croi­seurs allemands lancés dans la guerre de course ; mais nos forces navales auraient été incapables de tenir seules le blocus des esca­dres ennemies dans l’Adriatique ; celles-ci auraient pu facilement balayer en Méditerranée notre poussière navale et y compromettre dangereusement la sécurité de nos communications maritimes.

Cependant, depuis la guerre 1914-1918, nous n’avons plus les mêmes préoccupations que nos prédécesseurs, et nos idées sur la conduite des opérations maritimes ont considérablement évolué. Dans ce domaine de la stratégie nous sommes d’abord libérés du souci d’avoir à démontrer longuement l’importance des forces de haute mer, des forces conçues, construites, organisées en vue de se battre dans une section d’ensemble. L’exécution régulière de notre programme naval se poursuit depuis 15 ans sans qu’il se soit pro­duit dans l’opinion publique ou dans l’opinion maritime d’objection sérieuse de principe. Nous n’insisterons donc pas ici sur ce thème que j’aurai d’ailleurs l’occasion de reprendre au C.H.E.N. en par­lant de la politique navale française.

Nous n’avons pas besoin non plus de démontrer longue­ment à des officiers qu’ils sont entrés en définitive dans la marine pour préparer la guerre, pour se battre, pour contribuer de toutes leurs forces à la victoire. Comme le faisait remarquer l’amiral Laurent  quand il professait la stratégie à l’École de Guerre Na­vale, ces idées doivent s’enseigner à l’École Navale et à l’École d’Application.

Par contre, il intéresse au plus haut point des officiers qui exer­ceront des commandements ou des fonctions dans les états-majors du commandement à tous les degrés de la hiérarchie, de connaître les conceptions, les procédés, les principes, le caractère des décisions sui­vant lesquels le Haut commandement maritime conduira les opérations. Alors que cette organisation n’a pas subi l’épreuve de la guerre, il est évidemment d’une extrême impor­tance pour nous tous, de contribuer à réaliser dans ce domaine l’unité de vues dont parlent nos règlements de l’École et du Cen­tre [1].

Définition de la stratégie

Reprenant la définition donnée par l’amiral Castex  [2] nous di­rons donc que la stratégie est la conduite générale des opéra­tions. D’une façon plus précise et se rapportant à l’organisation actuelle du commandement dans la Marine : la stratégie maritime est la conduite des opérations par le Haut commandement mari­time [3]. Pour nous, l’étude de la stratégie sera donc l’étude du rôle, des conceptions, des décisions du Haut commandement à ses di­vers échelons hiérarchiques.

Cette hiérarchie est la suivante :

-        A l’échelon du Gouvernement : conduite de la guerre stratégie géné­rale.

-        A l’échelon immédiatement en dessous, sur le même plan les trois commandants en chef (C.E.C.) des forces terrestres, mari­times, aé­riennes : stratégie terrestre, maritime, aérienne.

-        Autres échelons stratégiques subordonnés

Dans la marine : les C.E.C. des théâtres d’opérations mari­times.

Dans l’armée de terre : les C.E.C. de groupes d’armées.

Dans l’armée de l’air : les C.E.C. des régions aériennes.

-        Aux échelons inférieurs de la hiérarchie maritime la conduite des opérations relève de chefs qui conduisent réellement et personnel­lement leurs forces au combat et les rangent en vue d’exécuter les missions qui leur ont été assignées. Ce sont les échelons du com­mandement tactique, lequel peut d’ailleurs avoir à prendre, comme nous le verrons, des initiatives d’ordre stratégique.

  Remarquons enfin que la Politique Générale du temps de guerre de même que la politique navale est la stratégie maritime du temps de paix.

Étant donné notre définition de la stratégie et, puisque nous allons longuement chercher à préciser le rôle du commande­ment stra­tégique, il est inutile d’ouvrir ici une discussion sur les limites des do­maines de la Stratégie et de la Tactique.

Au cours de ces conférences, il sera surtout question de straté­gie maritime. Mais si la conduite des opérations maritimes nous intéresse particulièrement, on ne saurait séparer cette stra­tégie particulière de la stratégie générale et des autres stratégies. Il n’y a pas, séparées par des cloisons étanches, une guerre mari­time, une guerre terrestre et une guerre aérienne. Il y a la guerre tout court, je consacrerai donc les deux premières conférences à l’exposé de quelques généralités sur la guerre, puis au rôle du gouvernement dans la conduite de la guerre ; dans les conférences suivantes, sans perdre de vue la nécessité de coopération des stra­tégies terrestres, maritimes et aériennes, je traiterai les questions essentielles de la stratégie maritime.

L’offensive – Les objectifs stratégiques.

La défensive – Les missions de protection.

L’idée de manœuvre stratégique – les principes.

Le rôle du commandement stratégique.

Généralités sur la guerre

Définitions

La guerre est un phénomène si complexe et il y a eu dans l’histoire une telle diversité de guerres, que depuis Clausewitz  les théori­ciens de la guerre se sont ingéniés à projeter un peu de clarté sur ce grand sujet par des moyens didactiques les plus clas­siques : la définition des mots, la classification des faits ou des idées, leur analyse ou leur synthèse.

M’adressant à des officiers qui connaissent l’essentiel de l’histoire générale et qui suivent certainement de très près les grands événements de la politique contemporaine, je voudrais évi­ter de m’arrêter à tout ce qui pourrait leur paraître lieux com­muns, vérités premières ; cependant, il y a un minimum de no­tions très générales sur la guerre que je crois utile de vous rappe­ler brièvement, afin de rassem­bler des connaissances qui sont chez la plupart d’entre nous assez préci­ses mais trop fragmentaires, afin aussi de prendre un solide point de départ.

Vous connaissez la définition que Clausewitz  a donnée de la guerre : « La guerre est la solution par la force d’un conflit d’intérêts ».

Peut-être a-t-on donné de meilleures définitions caractéri­sant l’acte de violence ou la lutte des volontés qu’est aussi la guerre. Si je choisis cette définition c’est par ce qu’elle me permet de faire ressortir de suite les deux éléments essentiels de la stra­tégie : les forces, les intérêts ; elle nous indique aussi en un mini­mum de mots :

-        Les causes des guerres : le conflit d’intérêt.

-        Le principal moyen : la force.

-        Le but final de la guerre : la solution du conflit.

J’examinerai successivement les questions très générales qui se rapportent à la guerre, de ces trois points de vue.

1. Les causes des guerres

Intérêts en cause

Les causes des guerres sont très variées, mais elle sont les mê­mes depuis que le monde existe : il s’agit toujours pour une na­tion, pour un peuple, une race, une collectivité quelconque, de dé­fendre ses intérêts, territoriaux, économiques ou politiques [4] contre une autre collectivité dont le but est de s’agrandir ou de s’enrichir à ses dé­pens.

Politique d’expansion, guerre offensive (à buts offensifs) pour les uns.

Politique de conservation, guerre défensive (à buts défen­sifs) pour les autres.

Il y a eu quelques guerres purement maritimes, des guerres dont l’enjeu principal était les intérêts économiques et surtout ma­riti­mes : le commerce maritime, la suprématie maritime, l’Empire des mers, disait-on autrefois d’un mot aujourd’hui assez démodé...

Ce sont les guerres maritimes du XVIe et XVIIe siècle au cours desquelles l’Angleterre a fondé sa puissance navale successi­vement au détriment du Portugal, de l’Espagne, de la Hollande, guerres entre États n’ayant pas de frontières continentales com­munes et où les armées de terre ont joué un rôle assez secondaire ou nul.

A partir du XVIIIe siècle, quand les colonies sont devenues des territoires annexés, organisés et exploités par une métropole, un des buts de la guerre des grandes Puissances maritimes a été la conquête de ces colonies. Il ne s’agit plus seulement pour l’agresseur de s’emparer des richesses coloniales entreposées dans des comptoirs au moment de leur transport par mer vers la métro­pole. Il s’agit aussi de s’attaquer à la source territoriale de ces ri­chesses. Dans quelques-unes de ces guerres les intérêts en cause sont purement territoriaux et limités à des colonies (La guerre Hispano-Américaine, la guerre Russo-Japonaise). Dans d’autres guerres, à ces intérêts territoriaux particuliers, viennent s’ajouter des intérêts politiques importants (la 2e phase de la Guerre de Succession d’Autriche, la Guerre de 7 ans, la Guerre d’indépen-dance américaine).

C’est la communauté des intérêts territoriaux et économi­ques. Les causes d’une guerre entre nations étrangères peuvent être politiques (et parfois surtout politiques) mais elles ne sont jamais exclusives des intérêts territoriaux ou économiques parti­culiers de chaque nation. Les intérêts particuliers d’une nation engagée dans une guerre de coalition en sont plus ou moins la cause. Et c’est là une remarque importante car elle explique à l’origine les faiblesses de certaines coalitions, le particula­risme des stratégies nationales, dont nous reparlerons.

Entre nations ayant une frontière continentale commune les intérêts territoriaux ont joué naturellement un rôle de premier plan dans les causes et les buts de guerre.

Les besoins d’expansion territoriale se justifient dans l’histoire, soit par des raisons de sécurité (se constituer une fron­tière naturelle solide en atteignant un fleuve, une montagne, un port pouvant servir de base navale, etc.), soit par des raisons d’ordre économique, démogra­phique, politique (augmenter les res­sources de la collectivité par l’acquisition de nouvelles terres, ac­croître la collectivité en englobant les populations irrédentes), soit par l’ensemble de plusieurs de ces raisons à des degrés divers, dans le but d’augmenter le potentiel militaire et éco­nomique de la nation.

Mais il est rare que les buts de guerre se limitent à des ter­ritoi­res précis métropolitains ou coloniaux. Bien des guerres (comme celle de 1914-1918) ont des causes complexes qui concer­nent à la fois des intérêts territoriaux, économiques, politiques et il est souvent difficile d’établir entre ces causes une hiérarchie (causes de l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne en 1914 par exemple). Souvent la cause première apparente (l’attentat de Sa­rajevo) n’est que l’occasion du déclenchement d’un conflit dont les causes réelles sont plus profondes ; aussi les buts de guerre ne ressortent-ils pas toujours nettement à l’origine des hostilités ; l’agresseur attend d’avoir mesuré l’importance de sa victoire pour fixer les buts de guerre. Ces buts, au lieu de dériver immédiate­ment des causes et d’être des éléments fixes, sont des éléments variables parce qu’ils sont fonction des résultats de l’emploi de la force.

Dans le premier cas les buts sont limités, précis, perma­nents. Dans le deuxième cas ils ne sont pas limités par l’ambition d’une na­tion ; ils sont limités surtout par ses moyens.

Guerres totales et Guerres limitées

2. Les moyens

La Force - le moyen de faire la guerre - doit être compris, dans la définition de Clausewitz , non pas seulement dans le sens de la force militaire (forces terrestres, maritimes, et aujourd’hui aériennes) mais aussi de tous les autres moyens d’action et de lutte : financiers, indus­triels, commerciaux, diplomatiques, mo­raux etc.

Les guerres modernes se distinguent des guerres précéden­tes par de nouveaux perfectionnements des armes et des procédés de des­truction et par l’ampleur de moyens qui peuvent être mis en œuvre [5].

La longue guerre mondiale de 1914-1918, nous a laissé en­tre autres enseignements, la révélation de ce que pouvait-être à notre épo­que la mobilisation totale des forces des ressources et des énergies d’une nation.

Cette notion de guerre totale n’est pas nouvelle puisqu’on la trouve dans la théorie de Clausewitz  qui a établi le premier une distinc­tion entre guerres totales et guerres limitées.

Pour Clausewitz  les guerres totales sont les guerres de son temps, les guerres de Napoléon , celles où l’un des belligérants vise la destruction des armées de son adversaire afin de la soumettre à son entière volonté, l’autre belligérant luttant aussi à fond pour défendre son existence. Les guerres limitées sont les guerres dans lesquelles l’agresseur vise seulement la conquête de certains terri­toires convoités, les guerres du XVIIIe siècle où les deux adversai­res, sans paraître se soucier de rechercher des batailles décisives, limitent leurs opérations sur terre à la conquête ou à la défense des villes, des places fortes, de provinces, ne visent que les intérêts territoriaux, et les objectif géogra­phiques.

Telle qu’elle nous est présentée par le premier théoricien de la stratégie, cette distinction ne correspond plus à certaines réali­tés histo­riques révélées ou précisées depuis lors par les archives françaises.

En réalité, au XVIIIe siècle, en France, la guerre coûtait déjà très cher au point de paraître bien souvent épuiser les res­sources du royaume. Quand Louis XIV  par exemple envoyait sa vaisselle à la Monnaie, pour pouvoir équiper de nouvelles troupes et continuer la guerre, il ne devait pas avoir l’impression de faire une guerre limitée ; il pensait bien faire l’effort maximum auquel s’applique notre conception moderne de la guerre totale.

Ses buts de guerre étaient beaucoup moins limités par son ambition que par ses moyens ; ses conceptions stratégiques (celles de ses ministres, de ses généraux, de ses amiraux) étaient moins limitées par les ressources de l’intelligence, de la compétence ou du génie militaire, que par des soucis d’économie et de prudence ; et si cette stratégie peut nous paraître parfois trop timide, trop timorée, elle était généralement bien adaptée, comme l’a démontré le général Colin , aux petites armées de métier d’autrefois, aux possibilités tactiques et aux armes de l’époque [6].

Principe de l’adaptation du but aux moyens et des moyens au but

En somme, si la distinction faite par Clausewitz , reprise en­suite par Corbett  et d’autres théoriciens, prête à quelques criti­ques, l’idée de guerres limitées, soit par leurs buts soit par leurs moyens, peut servir à mettre en lumière comment s’applique à la guerre ce grand principe bien connu : nécessité d’adapter le but aux moyens ou les moyens au but.

Ce principe de l’adaptation du but et des moyens est fonda­mental : il s’oppose aux théories trop dogmatiques qui préten­daient imposer par principe un but, un objectif, sans tenir compte des moyens nécessaires pour atteindre ce but. Il justifie les mé­thodes employées dans cette École de Guerre pour étudier et cher­cher la solution des problèmes militaires : la solution d’un pro­blème militaire consiste es­sentiellement à donner à un chef un but et des moyens d’atteindre ce but ; dans l’étude de ces problèmes on ne fait pas autre chose que de chercher comment doit faire l’adaptation des buts et des moyens, des objectifs et des forces.

Encore faut-il, pour que ce principe soit utile, déterminer comment peut se faire cette adaptation, en stratégie générale, en straté­gie maritime. C’est ce que je vais de suite examiner dans le cas de la stratégie générale en vous donnant quelques exemples caractéristiques de guerres limitées dans les buts ou par les moyens des belligérants.

- Dans la guerre Hispano-Américaine, les États-Unis avaient un but politique d’expansion limitée : s’emparer des Colonies es­pagnoles, Cuba, les Philippines. Même s’ils avaient disposé de moyens suffisam­ment puissants, les Américains n’auraient jamais songé à conquérir l’Espagne ! Voilà donc un exemple très net de guerre offensive, à but politique limité. Et ce but politique précis détermine immédiatement les points d’application, c’est-à-dire les objectifs particuliers, des forces de terre et de mer américaines : l’armée américaine a pour objectif princi­pal la conquête de Cuba ; la mission principale de la flotte américaine doit être d’assurer la protection directe ou indirecte des communica­tions maritimes (particulièrement des transports militaires) entre les États-Unis et Cuba. Après la défaite des escadres espagnoles à Cavite et à Santiago, le gouvernement de Madrid, s’estimant désormais inca­pable de s’opposer à la conquête de ses colonies par les Améri­cains, renonce à la lutte.

La guerre Russo-Japonaise nous offre un exemple analogue de guerre limitée dans ses buts : il s’agit pour le Japon de poursui­vre et de consolider son expansion vers la Corée et la Mandchou­rie, expansion à laquelle la Russie, qui vise elle-même à s’assurer des débouchés vers le Pacifique, veut s’opposer. Le Japon s’est préparé à cette guerre pendant dix ans en vue d’adapter ses moyens militaires au but politique ; comme dans la Guerre His­pano-Américaine, le but politique limité détermine les points d’application, les objectifs particuliers, des forces de terre et de mer ; la conquête de la Mandchourie, la protection indirecte des communications maritimes japonaises dans la Mer Jaune et dans la Mer du Japon. C’est encore une victoire navale, Tsu-Shiam, qui, après les échecs des armées en Mandchourie, décide le gouverne­ment russe à accepter la paix de Portsmouth et à abandonner ses prétentions sur la Corée et la Mandchourie méridionale au profit du Japon.  

- La guerre de l’Indépendance américaine présente aussi les ca­ractères d’une guerre coloniale et limitée ; mais à l’inverse des deux exemples précédents, cette guerre est moins limitée par les buts que par les moyens des belligérants. En effet la France, très humiliée par les défaites de la guerre de sept ans et les pertes co­loniales du Traité de sept ans et les pertes coloniales du Traité de Paris, aspire à reprendre sur l’Angleterre une revanche éclatante dont l’insurrection américaine lui fournit l’occasion. Le gouverne­ment de Louis XVI  voudrait bien, comme l’a proposé de Broglie , porter à l’Angleterre un coup droit décisif en débarquant une ar­mée sur son territoire. C’est en vue de cette revanche et de ce grand but que, continuant l’œuvre de Choiseul , il a poussé ses ar­mements navals ; en s’assurant l’alliance de l’Espagne il dispose même d’un nombre de vaisseaux supérieur à celui des Anglais. Mais cette supériorité n’existe que sur le papier ! La faiblesse in­hérente à la stratégie de toute coalition, le manque d’entraînement des forces navales alliées, l’ascendant pris par la marine anglaise dans la guerre précédente, en somme l’infériorité de fait des forces navales alliées, conduit le Gouvernement de Versailles à orienter le plus clair de son effort réellement offensif sur les théâtres des intérêts secondaires de l’Angleterre : l’Amérique, les Antilles, les Indes, Gibraltar ou Minorque. De son côté, l’Angleterre n’ayant pas d’allié continental en Europe et pas d’armée à débarquer en France ne peut envisager de porter la lutte par une contre-offen­sive sur les théâtres des intérêts principaux de la France ou de l’Espagne ; n’ayant pas les moyens d’action nécessaires pour viser ces objectifs, la stratégie britannique en est réduite à défen­dre ses intérêts coloniaux, ses intérêts secondaires.

C’est donc par suite de la déficience des moyens navals d’un côté, de moyens terrestres de l’autre, que les belligérants portent la lutte principale (on pourrait presque dire d’un commun accord) sur les théâ­tres d’opérations extérieurs et coloniaux.

Sur ces théâtres secondaires les escadres françaises auront des occasions favorables de rencontrer les forces navales anglaises dont une grande partie est fixée sur le théâtre principal des inté­rêts de l’Angleterre, en Manche, par la présence des forces alliées qui ne se livreront d’ailleurs qu’à de faibles démonstrations.

Et de même en Amérique, aux Antilles, aux Indes, les trou­pes anglaises sont certaines de ne pas se heurter à des forces mili­taires fran­çaises importantes, puisque le gros de l’Armée française doit être prêt à combattre sur nos frontières terrestres en cas d’intervention de la Prusse et de l’Autriche.

La Guerre d’indépendance américaine constitue donc un exemple caractéristique de guerre dont les buts politiques des bel­ligé­rants et les objectifs des forces ont été limités par leurs moyens. La France, en particulier, a dû limiter ses buts pour les adapter à ses moyens. Si on s’en tient à ce point de vue, on peut dire que dans cette guerre la France a atteint en partie ses buts secondaires, qu’elle a gagné cette guerre limitée, puisque l’Amérique a obtenu son indépendance grâce à l’aide considérable, matérielle et morale, qu’elle lui a apportée. Moyens limités, buts limités, paix limitée.

J’en arrive maintenant à des exemples de guerres où s’affrontent des ambitions plus grandes, des moyens moins limités, exemples qui comportent aussi la complexité des changements d’objectifs pour adapter les buts aux moyens au cours même de la guerre.

Au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, au moment où la marine de Colbert a atteint son apogée, le gouvernement de Louis XIV  vise d’abord particulièrement l’Angleterre de Guillaume d’Orange  qui est à la tête de la coalition. Sur terre, l’effort princi­pal offensif se porte sur les fronts Nord des Flandres et du Palati­nat ; sur mer, les forces navales françaises concentrées à Brest opèrent sur le théâtre des principaux intérêts maritimes de l’Angleterre : en Manche [7], c’est Béve­ziers, c’est la Hougue ; le Gou­vernement de Versailles renonce à atta­quer les intérêts vitaux de l’Angleterre ; les armées françaises sont maintenues dans une attitude défensive sur les fronts du nord et du nord-est ; le princi­pal effort offensif est dirigé contre la Savoie et l’Espagne que Louis XIV  espère pouvoir détacher facilement de la coalition. Ce chan­gement d’objectif général offensif conduit la flotte de Tourville  en Méditerranée où elle doit coopérer avec les armées de Catinat  au Piémont et de Noailles  en Catalogne. Enfin, en 1696, nou­velle dé­cision de reprendre la lutte contre l’Angleterre, ce qui ramène le gros de la flotte française à Brest et provoque un rassemblement de troupes dans la région de Dunkerque.

Cette esquisse extrêmement sommaire qui ne s’embarrasse d’aucun détail de faits ou d’intention me suffit à faire ressortir par quels procédés, l’organe de conduite de la guerre (le Gouvernement peut être amené à changer les buts de sa stratégie générale, afin de les adapter à la situation politique et militaire, aux moyens du moment. En fait, les changements d’objectifs dont il s’agit ont été décidés pour plusieurs raisons d’ordre maritime, militaire, politi­que, financière et économique entre lesquelles il est difficile d’établir une hiérarchie. Mais d’une façon très générale on peut dire que c’est surtout une déficience des moyens maritimes, finan­ciers et militaires qui conduit en 1693 Louis XIV  à porter son prin­cipal effort offensif sur des alliés secondaires, sur des objectifs se­condaires mieux adaptés à ses moyens.

Remarquons que la décision stratégique de faire prendre l’offensive aux armées françaises sur les fronts du sud : de la Sa­voie et de la Catalogne n’impliquait pas forcément la décision d’envoyer la flotte française à Brest, en laissant peser sur l’Angleterre la menace d’un débarquement, de manière à fixer dans les îles britanniques des effectifs militaires importants et à faciliter ainsi la défensive sur les fronts terres­tres nord...

L’Angleterre n’ayant pas été vaincue, les traités de Ryswick qui terminent cette guerre ne constituent qu’une paix de compro­mis, une de ces paix limitées dont je reparlerai tout à l’heure. Les conditions de cette paix portent la marque du changement d’objectif de la stratégie générale française : Louis XIV  a atteint ainsi partiellement le but qu’il se proposait en 1693, de dissocier la coalition européenne formée contre lui.

Un changement de front, un changement d’objectif général en­core plus net dans ses proportions et plus net dans ses concep­tions, est celui dont le Directoire prit la décision sur le conseil de Bonaparte  au début de 1798 après l’étude des tentatives de débar­quement en Irlande.

Pendant qu’on reconstituait la flotte française, le Direc­toire prépare les moyens d’atteindre l’Angleterre dans ses intérêts vitaux, sur son sol même, il choisit un objectif général adapté aux faibles moyens navals dont il dispose immédiatement : on atta­quera une fois de plus l’Angleterre dans ses intérêts secondaires, ses intérêts coloniaux ; c’est la campagne d’Égypte.

Après Aboukir, qui détermine la formation de la deuxième coalition, le premier consul rétablit la situation militaire de la France sur le continent européen ; et en 1805, après la rupture de la paix d’Amiens et l’alliance avec l’Espagne, Napoléon  essaie de porter un coup droit et décisif à l’Angleterre quand il estime avoir enfin les moyens navals de mener à bien cette grande opération quand, du côté des fronts de terre, il a sa liberté d’action.

Cette stratégie générale échoue en 1805, parce que Napo­léo n, ignorant bien des choses de la marine, n’ayant pas le temps de s’en occuper, a surestimé ses moyens maritimes ; mais cet échec constitue une nouvelle illustration remarquable du principe d’adaptation du but aux moyens.

Dans la guerre 1914-18, on retrouve dans la stratégie de tous les belligérants le même souci, la même volonté d’adapter les buts aux moyens, les objectifs généraux aux forces de terre et de mer. Au début de cette guerre, l’Allemagne, faute de moyens na­vals suffisants, a re­noncé à toute attaque directe de l’Angleterre ; elle a décidé d’abattre d’abord la France par un effort décisif sur le front terrestre occidental. Si le plan Schlieffen réussit c’est la France vaincue, puis s’il le faut la Russie, qui paieront les frais de la guerre ; mais la stratégie allemande peut escompter que l’Angleterre ne poursuivra pas la guerre avec la seule alliée russe, après la mise hors de cause de la France, si la flotte allemande reste intacte si on reste maître de la Baltique ; en tous cas la maî­trise de la Baltique reste nécessaire à l’Allemagne. Le complément maritime et politique du plan Schlieffen doit donc bien être de ménager en Mer du Nord dans une bataille générale susceptible de compromet­tre l’exploitation de la bataille décisive terrestre. Dans ce plan général de 1914, les objectifs généraux de l’Allemagne sont bien adaptés à ses forces de terre et de mer.

Après l’échec du plan Schlieffen et la stabilisation des fronts de terre et de mer, l’année 1915 est l’année des offensives sur les théâtres secondaires : offensive de la Russie contre la Prusse. Offensive britan­nique aux Dardanelles. Contre-offensive franco-britannique de Sep­tembre en Artois et en Champagne pour aider les alliés orientaux et les soulager du poids des offensives des Empires centraux. Pourquoi ces offensives sur des théâtres secondaires ? C’est parce qu’on manque des moyens suffisants pour y donner l’assaut aux tranchées de l’adversaire, parce qu’on cherche des directions d’attaque plus favorable sur des théâtres secondaires.

Dans cette guerre, comme les deux guerres précédentes dont je viens de vous parler, dès que les moyens d’un belligérant faiblissent, c’est vers les points faibles, qu’il déplace ses offensives. Restant sur le théâtre principal dans une attitude générale défen­sive, sa stratégie choi­sit ses objectifs offensifs sur les théâtres ou sur les fronts secondaires ; il attaque des alliés secondaires, au ris­que de n’obtenir que des résultats limités mais qui paraissent plus sûrs. Et dans cette guerre, comme dans les guerres des exemples précédents, la France, avec le concours de ses alliés reprend l’offensive décisive (cette fois victorieuse) contre l’adversaire prin­cipal quand elle a réuni les moyens nécessaires pour viser ce grand but.

Remarquons cependant qu’en 1915, en 1916 la France n’avait pas, vis-à-vis de l’Allemagne, la liberté d’action offensive dont jouissait la France de Louis XIV  et de Napoléon  vis-à-vis de l’Angleterre. Elle n’avait pas la liberté d’action suffisante pour procéder à ces change­ments de front, à ces vastes rocades, à ces manœuvres de stratégie gé­nérale dans lesquelles la marine joue souvent un rôle important. Les armées françaises étaient fixées sur le front occidental pour des raisons défensives impérieuses.

L’intervention de la France en Orient, d’abord limitée à sa par­ticipation aux opérations offensives des Dardanelles et défensi­ves de Salonique, s’est développée en 1917 et en 1918. Finalement, l’assaut général des alliés a pu être déclenché sur tous les fronts quand la coali­tion a disposé de moyens extrêmement puissants.

Pour insister encore sur la même idée, faisons une hypo­thèse et posons-nous la question suivante : si les Alliés avaient été dans l’impossibilité en 1918 de faire cet effort offensif, sur le front franco-belge, si par exemple le front occidental hérissé d’ouvrages défensifs, d’obstacles infranchissables, avait été définitivement bloqué, que se serait-il passé ?

Ou bien, les armées alliées progressant par l’Orient, l’Europe Centrale, l’Allemagne du sud auraient fini par remporter sur les armées allemandes une victoire décisive entraînant une paix de capitulation ; ou bien, si cette progression et cette victoire avaient été au-dessus des moyens des alliés, la guerre aurait pu aboutir à une paix de compromis, à une paix limitée dont les alliés secondaires, l’Autriche vaincue ou bien la Russie, les États Balka­niques vaincus, auraient payé les frais.

Cette vue d’ensemble sur plusieurs guerres caractéristiques nous montre donc d’une façon extrêmement générale comment, à l’échelon de la conduite de la guerre, peut se faire l’adaptation du but et des moyens, comment du but politique et des moyens peu­vent se dé­duire dans bien des cas les points d’application des for­ces de terre et de mer, leurs objectifs particuliers. Enfin, nous constatons qu’à la guerre tout se tient : les buts, les moyens, les résultats c’est-à-dire la paix.

Il me reste à compléter ces notions élémentaires en exami­nant maintenant comment finissent les guerres, en considérant en lui-même le problème de la paix, la solution du conflit ; troisième terme de notre définition de la guerre.

3. La solution du conflit

Considérations générales sur la paix

Paix durables ou paix précaires

Une guerre ne va jamais jusqu’à l’anéantissement complet d’un des belligérants ; elle aboutit très rarement à la suppression d’une nation (la nation Polonaise) ou à la dispersion d’un peuple (le peuple israélite).

Il y a, pour arrêter la poussée du vainqueur, certains res­sorts antagonistes : les pertes qu’il a subies lui-même, les frais énormes de la guerre, les jalousies ou les intérêts discordants des alliés, enfin et surtout les concessions du vaincu qui interviennent à temps pour arrêter le vainqueur quand il a réalisé ses buts de guerre tout au moins en partie.

L’état de paix consacré par les traités conclus entre les bel­ligé­rants est plus ou moins précaire ou plus ou moins durable.

Nous vivons à une époque où cette expression de paix pré­caire est extrêmement usitée et cette notion de paix limitée tend à se répan­dre dans le monde beaucoup plus que du temps de Clau­sewit z ; et ce­pendant, l’étude des guerres du passé montre que la notion de paix limitée, mieux connue, aurait pu guider utilement dans bien des cas les décisions des hommes qui ont eu la respon­sabilité de conduire des guerres.

Généralement, une paix est d’autant plus durable que le vaincu a subi plus durement les effets de la guerre. Si ses forces de terre et de mer ont éprouvé des défaites graves, de lourdes pertes, si le peuple vaincu a eu ses intérêts gravement atteints, son sol envahi, la paix est longue. Si cette double condition n’est pas réali­sée, la paix est plus ou moins précaire à moins qu’il ne s’agisse de guerres à buts limités ne mettant pas en cause des intérêts vitaux.

Aux exemples cités précédemment j’ajouterai l’exemple as­sez caractéristique suivant :

Le traité de Nimègue qui met fin à la guerre de Hollande est une des meilleures paix qu’ait signé Louis XIV , et il l’a obtenue par des moyens très limités sur terre en battant les Espagnols, alliées des Hol­landais en Catalogne et dans les Flandres ; sur mer en détruisant le gros des forces navales espagnoles à Palerme. Les forces hollandaises sortent de la lutte à peu près intactes. Ce sont les Espagnols, les alliés secondai­res, dont les forces militaires ont été vaincues, qui font principalement les frais de la guerre. Mais cette paix obtenue par des moyens limités (comme dans toutes les guerres du XVIIIe siècle d’ailleurs) ne constitue qu’une trêve de quelques années ; dans la guerre suivante la France va retrouver contre elle, auprès des forces d’une coalition puissante, les forces hollandaises qui n’avaient point été vaincues.

Nous voyons une fois de plus par cet exemple que les paix ob­tenues par des opérations ou des victoires limitées qui laissent le gros des forces ennemies intact ou le moral du peuple vaincu intact, sont en général des paix fragiles et limitées. Souvent l’ennemi accepte la paix, sa volonté se soumet parce qu’il met en balance les inconvénients d’ordre militaire, politique, financier... de continuer la guerre, avec les chances qu’il a d’améliorer sa si­tuation, une fois la paix signée et d’engager une nouvelle guerre dans de meilleures conditions à la première occasion favorable.

Il n’est donc pas tout à fait exact de présenter la guerre comme une lutte entre deux volontés. On ne saurait se contenter de soumettre la volonté de l’adversaire à la sienne, si on lui laisse assez de forces ma­térielles ou morales pour reprendre la lutte à bref délai et remettre le conflit en cause.

Dans tous les cas de conflits où les intérêts en cause sont d’une importance vitale, la guerre est une oeuvre de destruction qui doit viser à atteindre, à diminuer au maximum tous les élé­ments de vitalité de l’adversaire, ses forces, ses ententes, ses res­sources, son moral... disons (pour faire ressortir le plus simple­ment possible les deux buts que par nature peut viser la straté­gie) : les forces et les intérêts.

Notons ici une objection sérieuse qu’on peut faire à la défini­tion de la guerre de Clausewitz  : dans certaines guerres, non limitées dans leurs buts, on doit rechercher au maximum la des­truction des forces ennemies. La "force" n’est plus seulement un moyen, elle devient aussi un but.

But ou moyen ? L’essentiel pour nous est de considérer la des­truction des forces ennemies comme la chose principale de la guerre, celle que l’on ne doit jamais perdre de vue, qu’on doit tou­jours placer au premier rang de ses préoccupations, même quand on en a d’autres. Mais ce principe essentiel ne nous empêchera pas de comprendre aussi l’importance de nuire au maximum aux inté­rêts de l’ennemi, dans la direction fixée par la Stratégie générale ; quand les forces armées ne réus­sissent pas à imposer aux forces ennemies une paix de capitulation, les pertes matérielles, territo­riales et économiques causées à l’ennemi jouent un grand rôle dans les négociations de paix.

Victoires décisives et succès partiels

Quand on étudie dans l’histoire la façon dont se sont termi­nées les guerres on remarque en effet que les armistices ou les traités de paix sont rarement la conséquence d’une seule victoire terrestre ou d’une seule victoire maritime.

Il a fallu souvent plusieurs batailles sur terre et sur mer pour obliger un belligérant à demander la paix ; parfois c’est une défaite grave, survenant après d’autres insuccès, qui l’y détermine et qui aboutit à une paix de capitulation ; parfois aussi la dernière bataille de la guerre n’est pas une grande victoire mais un succès qui, à la suite de beaucoup d’autres, conduit un des belligérants à renoncer à la lutte.

Ceci s’observe particulièrement dans les guerres longues où la lassitude des hommes, les manœuvres politiques, la situation morale, financière, économique, conduisent les belligérants à si­gner une paix de compromis. (La paix de Ryswick)

Il y a là un phénomène qui offre quelque analogie avec ce qui se passe dans le sport de la boxe où il y a des victoires par knock out et des victoires aux points. A la guerre, comme dans la boxe il faut recher­cher le knock out, le coup décisif, la bataille dé­cisive, la paix de capitu­lation ; mais pendant tout le combat le combattant ne doit pas perdre de vue que tous les coups portés comptent : soit pour fatiguer l’adversaire, le rapprocher du knock out, soit en vue de la victoire aux points de la paix de compromis.

Je crois que cette observation n’est pas inutile parce qu’on a trop souvent tendance à mépriser les petits succès. Si, à la guerre, on doit surtout rechercher des succès décisifs, il ne faut pas perdre une occasion de battre partiellement les forces de l’ennemi ou de nuire à ses intérêts ; la somme des petits succès peut aboutir à un grand succès ; un succès, si petit soit-il a parfois des conséquences qu’on ne soupçonne pas sur le moment et il peut contribuer à la victoire finale.

Ainsi, à la fin de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, toutes les victoires partielles ou les succès de la Marine française ont dû entrer en ligne de compte d’une façon impondérable mais certaine, dans les né­gociations des traités de Ryswick, Bévéziers, Barfleur, Lagos, la prise de Carthagène, des Indes, la prise de Barcelone, les succès de la Guerre de course, le retour final des escadres françai­ses en Manche, constituaient autant d’éléments de succès qui avaient contribué à accroître la lassitude des ennemis de la France et à faciliter les négociations. On peut préten­dre qu’aucun de ces succès n’a été inutile. On peut dire que les effets de toutes les vic­toires, de tous le prestige d’une marine comme celui d’une armée, tout autant que leurs forces matérielles, contribuent à renforcer l’action politique du temps de paix.

Victoires maritimes et victoires terrestres

Dans beaucoup de guerres, c’est l’armée de terre qui a porté le coup final en remportant la dernière victoire qui a décidé un des belli­gérants à demander la paix. Les forces de terre ont en ef­fet ce grand avantage d’occuper le terrain, de menacer le peuple ennemi sur son sol, dans ses intérêts les plus vitaux.

Rarement (et seulement dans les guerres où les belligé­rants n’avaient pas de frontière continentale commune) la victoire maritime a eu les honneurs du coup décisif (Tsu-Shima, Santiago, le Texel etc..). L’Angleterre elle-même, au cours de son long conflit avec la France au XVIIIe siècle a dû en grande partie ses succès sur mer aux diversions continentales qui fixaient une part consi­dérable des ressources, des moyens et des forces de notre pays. Une seule fois dans ce conflit, elle a fait toute une guerre sans al­liés continentaux et cela ne lui a pas réussi. Son succès final se termine à Waterloo, dix ans après Trafalgar, et il paraît exagéré d’attribuer, comme on l’a fait parfois, la chute de Napo­léo n à cette seule victoire navale ; mais enfin Trafalgar, en sauvant l’Angleterre de l’invasion, en permettant l’échec des armées impé­riales en Espagne et l’envoi des troupes à Wellington à Waterloo, a bien joué dans la défaite de Napoléon  un rôle sinon décisif du moins capital.

D’une façon générale on peut dire que dans tous les conflits entre puissances maritimes n’ayant pas de frontières continenta­les communes la victoire navale a conditionné la victoire terrestre.

Il serait vain de chercher à établir avec précision une hié­rarchie entre les rôles respectifs de l’Armée et de la Marine sui­vant les diffé­rents caractères des conflits et les conditions géogra­phiques, économi­ques et politiques des États belligérants. Consta­tons seulement que pour une grande puissance insulaire et mari­time comme l’Angleterre, le rôle de la Marine a toujours été pré­pondérant.

C’est par ses victoires navales qu’elle a toujours dû songer d’abord à la défense de ses frontières continentales si vulnérables du nord et du nord-est ; c’est toujours sur les frontières que s’est décidé en définitive le sort des guerres où son existence même était en jeu.

Si je crois utile de rappeler ici une notion qui nous est très fa­milière à tous c’est parce que nous allons souvent chercher bien loin les causes des échecs de notre Marine ; la cause profonde, la cause initiale est là : les victoires navales pour l’Angleterre, ont toujours été pour ces deux pays d’une importance vitale ; c’est de ce fait fondamental que découlent la faiblesse des ressources consacrées trop souvent à notre Marine, la lenteur de nos arme­ments navals, et tout ce qui peut appa­raître parfois au cours de notre histoire comme un manque de clair­voyance politique, ou d’énergie stratégique. Aussi ne faut-il pas trop s’étonner si, dans la stratégie française, elle n’a été le plus souvent qu’un moyen de sûreté, une de ces forces qui ne doivent pas s’engager à fond, qu’on ménage plus ou moins pour contenir des forces supérieures (rôle secondaire et toujours ingrat), afin d’assurer sur le front principal (qui est ici le front de terre) la supériorité des forces et la victoire.

Si cette conception de manœuvre stratégique est applicable à la politique ou à la stratégie générale françaises de bien des guerres du passé, remarquons qu’elle ne l’est plus intégralement si on considère dans l’avenir les éventualités d’une guerre continen­tale de longue durée. Dans cette éventualité, comme l’a montré la guerre 1914-1918, les communications maritimes de la France avec ses colonies, avec ses alliés, et même avec les neutres pren­nent une importance vitale, étant donné l’ampleur des ressources et des moyens de toute nature que né­cessite la guerre moderne.

La sécurité de ses communications maritimes sera donc une condition essentielle et préalable de la victoire terrestre si cette victoire ne peut être obtenue dans les tous premiers mois de la guerre avant que les premières ressources mobilisées sur place n’aient été épuisées.

D’ailleurs, même dans le cas d’une guerre relativement courte, notre marine pourrait avoir à jouer un rôle décisif : dans l’hypothèse où les fronts principaux se stabiliseraient sur une frontière naturelle ou artificielle, la stratégie française aurait à envisager l’extension des opéra­tions sur les fronts de nos alliés, soit pour aider leur défensive, soit pour prendre l’offensive. Des opérations combinées du genre de celle de la dernière guerre (Dar­danelles, Salonique) nécessitent généralement sur un théâtre d’opérations du type méditerranéen, l’obtention de la maî­trise de la mer par une victoire navale ; dans les conditions d’un pareil conflit, il faudrait rechercher cette victoire navale au plus tôt ; la straté­gie d’une telle guerre serait extrêmement différente de celle sur laquelle nos esprits s’hypnotisent parfois.

Enfin, il est des hypothèses de conflit, (comme les guerres qui pourraient naître du conflit du Pacifique par exemple) où nos forces maritimes auraient surtout à intervenir pour conserver à la France ses colonies ; l’ère des guerres maritimes ou coloniales à buts ou à moyens limités n’est pas forcément close... En tout état de cause la Marine fran­çaise peut aussi avoir à remplir ses fonc­tions de sûreté stratégique sur nos frontières maritimes.

En définitive, tout en reconnaissant que l’Armée française doit continuer à jouir d’un droit de priorité dans les préoccupations françai­ses et les budgets français, nous pensons que ces considéra­tions justi­fient les sacrifices assez lourds consentis par notre pays pour reconsti­tuer ses forces maritimes depuis 15 ans.

Puissance maritime et puissance continentale

Peut-on établir une hiérarchie de principes entre la puis­sance maritime et la puissance continentale ? Ce sujet, de propor­tions gran­dioses, a été abordé et développé par l’amiral Castex  dans le tome V de ses Théories stratégiques. L’auteur a fait ressor­tir la continuité dans l’histoire de succès de la puissance de mer contre le perturbateur conti­nental. Il a appuyé sa démonstration sur quelques-unes des grandes opé­rations combinées de l’histoire, en particulier sur la dernière en date : la guerre de 1914-18, cette guerre au cours de laquelle vers le minuscule front de France sont venus converger par les grandes routes maritimes de tous les Océans, de toutes les mers, des millions de soldats, des mil­lions de tonnes de matériel venus de tous les points du monde.

Il est possible que, dans la suite des temps, cette partie des théories stratégiques de l’amiral Castex  ait besoin d’être mise à jour ; les vicissitudes actuelles du monde laissent entrevoir en ef­fet les possibili­tés de grands conflits dans l’avenir entre plusieurs perturbateurs et plu­sieurs grandes puissances maritimes... mais un enseignement, d’un caractère permanent et définitif, ressort de cette théorie avec une clarté éblouissante, c’est le rôle capital des forces maritimes dans les manœu­vres de la politique mondiale et de la stratégie générale.

Le pays qui est en situation d’exploiter la maîtrise de la mer n’est plus livré à ses seules forces et à ses seules ressources ; il peut, augmenter son potentiel de guerre dans des proportions formidables, lier son action à celle de ses alliés les plus lointains, choisir le point d’application principal ou secondaire de ses forces terrestres. C’est bien en considérant les grandes guerres comme de vastes opérations combi­nées qu’on peut le mieux faire ressortir l’importance des forces mariti­mes, les succès des Puissances mari­times.

Conclusions

A la fin de cette première conférence je me résume :

Dans la complexité des guerres de toute nature, nous avons trouvé, dans la définition même de la guerre, deux éléments inter­venant toujours dans toutes les guerres et, nous le verrons, dans toutes les stratégies, des buts, des moyens.

De la notion de guerre limitée par ses buts ou par ses moyens j’ai dégagé une idée essentielle : l’adaptation des buts et des moyens. Grands buts, grands moyens, paix durables ; buts limités, moyens limi­tés, paix limitées.

Dans les guerres limitées dans leurs buts (comme la guerre russo-japonaise) la paix est limitée par le fait que le but visé est lui-même limité.

Dans les guerres limitées par leurs moyens (comme la guerre d’Indépendance Américaine) la paix est limitée parce qu’on est obligé de viser des buts secondaires, des alliés secondaires, des intérêts se­condaires. Ne condamnons donc pas en principe les buts secondaires de la stratégie générale, quand on n’a pas les moyens de viser plus haut et de chercher à atteindre des résultats plus grands !

Cette idée d’adaptation des buts et des moyens peut se pré­sen­ter sous une autre forme : à la guerre il est généralement pré­férable, si on le peut, de viser la tête, de viser l’ennemi principal, les forces princi­pales... C’est le meilleur procédé pour en finir vite et pour longtemps.

Si on n’a pas les moyens de viser haut, on peut s’attaquer aux points faibles de l’ennemi principal, à ses alliés, ses intérêts secondaires, à ses forces secondaires, en prenant toute mesure défensive et de garde pour ne pas être frappé soi même à la tête.

Les attaques secondaires se justifient quand la stratégie ne re­cherche que des résultats limités ou si elle y a recours pour faci­liter et préparer l’attaque principale et décisive.



[1] Articles 3-15 du décret du 3 août 1929 relatif à l’organisation de l’École de Guerre Navale et du Centre des Hautes Études Navales. Article 15 de l’arrêté.

[2] Tome I des théories stratégiques.

[3] Il serait plus clai et plus conforme à l’étymologie des mots de dire en définissant la stratégie : direction des opérations au lieu de conduite, mais je me conformerai aux usages et aux règlements.

[4] ???

[5] En ce qui concerne l’évolution des moyens maritimes se reporter au cours de tactique générale de l’E.G.N. Quant à l’évolution des armées de terre lire l’ouvrage du Général Colin  : Les transformations de la guerre.

[6] Les transformations de la Guerre par le général Colin . La lecture de cet ouvrage suggère certaines analogies qui devaient exister à cette époque entre les stratégies terrestres et maritimes dans le choix de leurs objec­tifs souvent limités.

Cette lecture sera utilement complétée par celle de l’ouvrage de Gu­glielmo Ferrero : La fin des aventures, qui marque l’évolution des idées nationales et de l’esprit de guerre. Bien des options émises par l’Auteur sont très contestables mais il est bon de les connaître.

[7] Intérêts maritimes principaux ou vitaux de l’Angleterre c’est-à-dire ses côtes les plus accessibles, les plus vulnérables, en Manche, où passent également les lignes de communication resserrées par leur convergence vers les ports

 

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