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Institut d'histoire
militaire comparée
Commission française
d'histoire militaire
Contre-Amiral
Marquis
Première
conférence
Généralités
sur la stratégie
et sur la guerre
Messieurs,
La première série des
six conférences dont je commence aujourd’hui l’exposé ne saurait
constituer un cours de stratégie, une théorie complète ne laissant de côté
aucune idée, aucun fait se rapportant à ce vaste sujet. Les programmes
d’enseignement du Centre des Hautes Études Navales (C.H.E.N) et de l’École
de Guerre Navale (E.G.N) prévoient d’ailleurs plusieurs autres moyens
d’étude de la stratégie : des exercices, des travaux historiques,
l’étude des règlements, des conférences sur des sujets particuliers
de stratégie, d’organisation, d’histoire, etc. Mes conférences sont
simplement destinées à servir d’introduction à ces études. Il s’agit
pour moi d’orienter vos études personnelles par des idées générales,
par de larges vues d’ensemble sur l’histoire, présentées dans une
courte synthèse des procédés et des principes de la stratégie.
Connaissant ces procédés,
ces principes, vous pourrez aborder l’étude approfondie des cas
concrets avec un peu de cette assurance qu’apporte naturellement
dans tout esprit la clarté des connaissances générales. Je voudrais
surtout vous éviter ainsi bien des erreurs qui sont assez courantes :
celle de vouloir généraliser vous-même l’expérience particulière
tirée d’un trop petit nombre de faits ou de cas concrets, celle de croire
à la supériorité absolue d’un procédé ou d’un principe, celle
d’imaginer que la prochaine guerre ressemblera exactement à la guerre
précédente...
Avant de préciser
le sujet et le plan de ces conférences, je tiens à vous faire remarquer
qu’en stratégie comme dans tout art, les idées évoluent, les points de
vue changent : il n’y a jamais eu de doctrine ou de théorie stratégique
définitive : l’expérience prouve que toute théorie a besoin d’être
modifiée ou mise à jour pour tenir compte des armes nouvelles, de
l’ampleur des moyens mis en oeuvre, des organisations militaires, de la
documentation historique et surtout des préoccupations de l’époque. Les
idées fondamentales, les principes eux-mêmes, n’échappent pas à cette
loi d’évolution car, s’ils subsistent encore, ils ne conservent pas
toujours exactement la signification, la portée d’application ou
l’importance qu’on leur a attribuée autrefois.
Pour me faire bien
comprendre sur ce point essentiel je vous citerai un exemple très caractéristique.
Les professeurs de stratégie
de l’ancienne École supérieure de Marine avant 1914 avaient édifié une
doctrine qui paraissait parfaitement répondre aux besoins de notre
marine.
Ils s’agissait
d’abord pour eux de lutter contre les théories de la jeune École, théories
excessives ou à courtes vues, attachées à mettre en valeur (en les exagérant),
les avantages de la guerre de course, les possibilités des armes
nouvelles, c’est-à-dire des bâtiments rapides non protégés et de
faible tonnage, croiseurs et torpilleurs.
D’autre part,
l’étude de notre histoire marine telle qu’elle était écrite alors (à
l’aide des sources anglaises diffusées par l’œuvre de Mahan )
paraissait démontrer que la politique française avait eu généralement
une déplorable tendance dans sa conception de la guerre sur mer à vouloir
éluder par principe les risques des grandes batailles navales, à mettre
tous ses espoirs dans le succès de la guerre de course, à vouloir assurer
tant bien que mal (mais plutôt mal que bien) la défense de ses intérêts
maritimes.
D’après la même
histoire maritime, en particulier pendant la longue lutte de la France
contre l’Angleterre au XVIIIe siècle, trop d’amiraux français
tournant le dos aux escadre ennemies pour éviter les risques d’une
bataille décisive, avaient eux aussi marqué leurs préférences pour les
objectifs géographiques ou commerciaux (l’attaque des côtes ou des
convois de l’adversaire). Seuls avaient été vainqueurs les chefs qui,
comme Suffren , Tourville , Duquesne , Jean Bart , avaient eu le courage
de "cœur et d’esprit" d’affronter les risques d’une
bataille, de marcher droit à l’ennemi pour l’attaquer.
Pour réagir contre de
dangereuses théories, contre l’incom-préhension de la politique française
stigmatisée par Maha n, contre les fausses conceptions, les faiblesses
humaines, la timidité ou la lâcheté, la doctrine française de notre École
Supérieure de Marine affirmait la prééminence des forces organisées en
vue de la bataille ; elle insistait sur l’importance de la
constitution d’une flotte homogène puissante dans une marine ; elle
préconisait la recherche de la bataille, montrait les avantages de prendre
l’initiative de l’attaque, exaltait les grandes vertus militaires :
la volonté de vaincre, l’esprit de sacrifice. S’inspirant de la
doctrine professée alors à l’École Supérieure de Guerre, nos
professeurs, nos théoriciens, nos écrivains militaires, réunissaient ces
idées dans un petit nombre de principes simples et clairs, évoquant d’un
seul mot tout un ensemble de faits historiques. Enfin, puisque l’objectif
des forces maritimes était fixé d’avance et par principe (l’attaque
directe des forces ennemies), toute intervention du gouvernement ou d’un
organe centralisateur dans les opérations était inutile et ne pouvait être
que nuisible ; la doctrine condamnait ces ingérences : en fait,
aucune loi française, aucun de nos règlements maritimes ne prévoyait la
conduite de la guerre par le gouvernement.
Ce serait une erreur de
croire que ces théoriciens ont fait une oeuvre inutile ; leur doctrine
répondait aux préoccupations de l’époque et elle a en grande partie
atteint le but qu’elle se proposait : la marine française, à la
veille de la guerre, avait pu se constituer une armée navale composée
d’escadres homogènes, habituées à manœuvrer ensemble sous les ordres
d’un même chef, et généralement bien entraînées.
Songeons à ce qui serait
advenu si aucune réaction ne s’était produite contre le désordre des idées
qui sévissait vingt ans plus tôt : notre marine aurait été dotée
en 1914 d’une masse de croiseurs non protégés et de petits torpilleurs
très utiles évidemment pour lutter contre les sous-marins allemands,
contre les croiseurs allemands lancés dans la guerre de course ;
mais nos forces navales auraient été incapables de tenir seules le blocus
des escadres ennemies dans l’Adriatique ; celles-ci auraient pu
facilement balayer en Méditerranée notre poussière navale et y
compromettre dangereusement la sécurité de nos communications maritimes.
Cependant, depuis la
guerre 1914-1918, nous n’avons plus les mêmes préoccupations que nos prédécesseurs,
et nos idées sur la conduite des opérations maritimes ont considérablement
évolué. Dans ce domaine de la stratégie nous sommes d’abord libérés
du souci d’avoir à démontrer longuement l’importance des forces de
haute mer, des forces conçues, construites, organisées en vue de se battre
dans une section d’ensemble. L’exécution régulière de notre programme
naval se poursuit depuis 15 ans sans qu’il se soit produit dans
l’opinion publique ou dans l’opinion maritime d’objection sérieuse de
principe. Nous n’insisterons donc pas ici sur ce thème que j’aurai
d’ailleurs l’occasion de reprendre au C.H.E.N. en parlant de la
politique navale française.
Nous n’avons
pas besoin non plus de démontrer longuement à des officiers qu’ils
sont entrés en définitive dans la marine pour préparer la guerre, pour se
battre, pour contribuer de toutes leurs forces à la victoire. Comme le
faisait remarquer l’amiral Laurent quand
il professait la stratégie à l’École de Guerre Navale, ces idées
doivent s’enseigner à l’École Navale et à l’École d’Application.
Par contre, il intéresse
au plus haut point des officiers qui exerceront des commandements ou des
fonctions dans les états-majors du commandement à tous les degrés de la
hiérarchie, de connaître les conceptions, les procédés, les principes,
le caractère des décisions suivant lesquels le Haut commandement
maritime conduira les opérations. Alors que cette organisation n’a pas
subi l’épreuve de la guerre, il est évidemment d’une extrême importance
pour nous tous, de contribuer à réaliser dans ce domaine l’unité de
vues dont parlent nos règlements de l’École et du Centre .
Reprenant la définition
donnée par l’amiral Castex
nous dirons donc que la stratégie est la conduite générale des opérations.
D’une façon plus précise et se rapportant à l’organisation actuelle
du commandement dans la Marine : la stratégie maritime est la conduite
des opérations par le Haut commandement maritime .
Pour nous, l’étude de la stratégie sera donc l’étude du rôle, des
conceptions, des décisions du Haut commandement à ses divers échelons
hiérarchiques.
Cette
hiérarchie est la suivante :
-
A l’échelon du Gouvernement : conduite de la guerre
stratégie générale.
-
A l’échelon immédiatement en dessous, sur le même plan
les trois commandants en chef (C.E.C.) des forces terrestres, maritimes, aériennes :
stratégie terrestre, maritime, aérienne.
Dans
la marine : les C.E.C. des théâtres d’opérations maritimes.
Dans
l’armée de terre : les C.E.C. de groupes d’armées.
Dans
l’armée de l’air : les C.E.C. des régions aériennes.
-
Aux échelons inférieurs de la hiérarchie maritime la
conduite des opérations relève de chefs qui conduisent réellement et
personnellement leurs forces au combat et les rangent en vue d’exécuter
les missions qui leur ont été assignées. Ce sont les échelons du commandement
tactique, lequel peut d’ailleurs avoir à prendre, comme nous le verrons,
des initiatives d’ordre stratégique.
Remarquons enfin que la Politique Générale du temps de guerre de même que
la politique navale est la stratégie maritime du temps de paix.
Étant donné notre définition
de la stratégie et, puisque nous allons longuement chercher à préciser le
rôle du commandement stratégique, il est inutile d’ouvrir ici une
discussion sur les limites des domaines de la Stratégie et de la
Tactique.
Au cours de ces conférences,
il sera surtout question de stratégie maritime. Mais si la conduite
des opérations maritimes nous intéresse particulièrement, on ne
saurait séparer cette stratégie particulière de la stratégie générale
et des autres stratégies. Il n’y a pas, séparées par des cloisons étanches,
une guerre maritime, une guerre terrestre et une guerre aérienne. Il y a
la guerre tout court, je consacrerai donc les deux premières conférences
à l’exposé de quelques généralités sur la guerre, puis au rôle du
gouvernement dans la conduite de la guerre ; dans les conférences
suivantes, sans perdre de vue la nécessité de coopération des stratégies
terrestres, maritimes et aériennes, je traiterai les questions essentielles
de la stratégie maritime.
L’offensive – Les
objectifs stratégiques.
La défensive – Les
missions de protection.
L’idée de manœuvre
stratégique – les principes.
Le rôle du commandement
stratégique.
La guerre est un
phénomène si complexe et il y a eu dans l’histoire une telle diversité
de guerres, que depuis Clausewitz les
théoriciens de la guerre se sont ingéniés à projeter un peu de clarté
sur ce grand sujet par des moyens didactiques les plus classiques :
la définition des mots, la classification des faits ou des idées, leur
analyse ou leur synthèse.
M’adressant à des
officiers qui connaissent l’essentiel de l’histoire générale et qui
suivent certainement de très près les grands événements de la politique
contemporaine, je voudrais éviter de m’arrêter à tout ce qui pourrait
leur paraître lieux communs, vérités premières ; cependant, il y
a un minimum de notions très générales sur la guerre que je crois utile
de vous rappeler brièvement, afin de rassembler des connaissances qui
sont chez la plupart d’entre nous assez précises mais trop
fragmentaires, afin aussi de prendre un solide point de départ.
Vous connaissez la définition
que Clausewitz a donnée de la
guerre : « La guerre est la solution par la force d’un
conflit d’intérêts ».
Peut-être a-t-on donné
de meilleures définitions caractérisant l’acte de violence ou
la lutte des volontés qu’est aussi la guerre. Si je choisis cette
définition c’est par ce qu’elle me permet de faire ressortir de suite
les deux éléments essentiels de la stratégie : les forces, les intérêts ;
elle nous indique aussi en un minimum de mots :
-
Les causes des guerres : le conflit d’intérêt.
-
Le principal moyen : la force.
-
Le but final de la guerre : la solution du conflit.
J’examinerai
successivement les questions très générales qui se rapportent à la
guerre, de ces trois points de vue.
Les causes des guerres
sont très variées, mais elle sont les mêmes depuis que le monde existe :
il s’agit toujours pour une nation, pour un peuple, une race, une
collectivité quelconque, de défendre ses intérêts, territoriaux, économiques
ou politiques
contre une autre collectivité dont le but est de s’agrandir ou de
s’enrichir à ses dépens.
Politique d’expansion,
guerre offensive (à buts offensifs) pour les uns.
Politique de
conservation, guerre défensive (à buts défensifs) pour les autres.
Il y a eu quelques
guerres purement maritimes, des guerres dont l’enjeu principal était les
intérêts économiques et surtout maritimes : le commerce
maritime, la suprématie maritime, l’Empire des mers, disait-on
autrefois d’un mot aujourd’hui assez démodé...
Ce sont les guerres
maritimes du XVIe et XVIIe siècle au cours desquelles
l’Angleterre a fondé sa puissance navale successivement au détriment
du Portugal, de l’Espagne, de la Hollande, guerres entre États n’ayant
pas de frontières continentales communes et où les armées de terre ont
joué un rôle assez secondaire ou nul.
A partir du XVIIIe
siècle, quand les colonies sont devenues des territoires annexés, organisés
et exploités par une métropole, un des buts de la guerre des grandes
Puissances maritimes a été la conquête de ces colonies. Il ne s’agit
plus seulement pour l’agresseur de s’emparer des richesses coloniales
entreposées dans des comptoirs au moment de leur transport par mer vers la
métropole. Il s’agit aussi de s’attaquer à la source territoriale de
ces richesses. Dans quelques-unes de ces guerres les intérêts en cause
sont purement territoriaux et limités à des colonies (La guerre Hispano-Américaine,
la guerre Russo-Japonaise). Dans d’autres guerres, à ces intérêts
territoriaux particuliers, viennent s’ajouter des intérêts politiques
importants (la 2e phase de la Guerre de Succession d’Autriche,
la Guerre de 7 ans, la Guerre d’indépen-dance américaine).
C’est la communauté
des intérêts territoriaux et économiques. Les causes d’une guerre
entre nations étrangères peuvent être politiques (et parfois surtout
politiques) mais elles ne sont jamais exclusives des intérêts territoriaux
ou économiques particuliers de chaque nation. Les intérêts particuliers
d’une nation engagée dans une guerre de coalition en sont plus ou moins
la cause. Et c’est là une remarque importante car elle explique à
l’origine les faiblesses de certaines coalitions, le particularisme des
stratégies nationales, dont nous reparlerons.
Entre nations ayant une
frontière continentale commune les intérêts territoriaux ont joué
naturellement un rôle de premier plan dans les causes et les buts de
guerre.
Les besoins d’expansion
territoriale se justifient dans l’histoire, soit par des raisons de sécurité
(se constituer une frontière naturelle solide en atteignant un fleuve,
une montagne, un port pouvant servir de base navale, etc.), soit par des
raisons d’ordre économique, démographique, politique (augmenter les
ressources de la collectivité par l’acquisition de nouvelles terres, accroître
la collectivité en englobant les populations irrédentes), soit par
l’ensemble de plusieurs de ces raisons à des degrés divers, dans le but
d’augmenter le potentiel militaire et économique de la nation.
Mais il est rare que les
buts de guerre se limitent à des territoires précis métropolitains ou
coloniaux. Bien des guerres (comme celle de 1914-1918) ont des causes
complexes qui concernent à la fois des intérêts territoriaux, économiques,
politiques et il est souvent difficile d’établir entre ces causes une hiérarchie
(causes de l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne en 1914 par exemple).
Souvent la cause première apparente (l’attentat de Sarajevo) n’est
que l’occasion du déclenchement d’un conflit dont les causes réelles
sont plus profondes ; aussi les buts de guerre ne ressortent-ils pas
toujours nettement à l’origine des hostilités ; l’agresseur
attend d’avoir mesuré l’importance de sa victoire pour fixer les buts
de guerre. Ces buts, au lieu de dériver immédiatement des causes et d’être
des éléments fixes, sont des éléments variables parce qu’ils sont
fonction des résultats de l’emploi de la force.
Dans le premier cas les
buts sont limités, précis, permanents. Dans le deuxième cas ils ne sont
pas limités par l’ambition d’une nation ; ils sont limités
surtout par ses moyens.
Guerres totales et
Guerres limitées
La Force - le moyen de
faire la guerre - doit être compris, dans la définition de Clausewitz ,
non pas seulement dans le sens de la force militaire (forces terrestres,
maritimes, et aujourd’hui aériennes) mais aussi de tous les autres moyens
d’action et de lutte : financiers, industriels, commerciaux,
diplomatiques, moraux etc.
Les guerres modernes se
distinguent des guerres précédentes par de nouveaux perfectionnements
des armes et des procédés de destruction et par l’ampleur de moyens
qui peuvent être mis en œuvre .
La longue guerre mondiale
de 1914-1918, nous a laissé entre autres enseignements, la révélation
de ce que pouvait-être à notre époque la mobilisation totale des forces
des ressources et des énergies d’une nation.
Cette notion de guerre
totale n’est pas nouvelle puisqu’on la trouve dans la théorie de
Clausewitz qui a établi le
premier une distinction entre guerres totales et guerres limitées.
Pour Clausewitz les
guerres totales sont les guerres de son temps, les guerres de Napoléon
, celles où l’un des belligérants vise la destruction des armées de son
adversaire afin de la soumettre à son entière volonté, l’autre belligérant
luttant aussi à fond pour défendre son existence. Les guerres limitées
sont les guerres dans lesquelles l’agresseur vise seulement la conquête
de certains territoires convoités, les guerres du XVIIIe
siècle où les deux adversaires, sans paraître se soucier de rechercher
des batailles décisives, limitent leurs opérations sur terre à la conquête
ou à la défense des villes, des places fortes, de provinces, ne visent que
les intérêts territoriaux, et les objectif géographiques.
Telle qu’elle nous est
présentée par le premier théoricien de la stratégie, cette distinction
ne correspond plus à certaines réalités historiques révélées ou précisées
depuis lors par les archives françaises.
En réalité, au XVIIIe
siècle, en France, la guerre coûtait déjà très cher au point de paraître
bien souvent épuiser les ressources du royaume. Quand Louis XIV par
exemple envoyait sa vaisselle à la Monnaie, pour pouvoir équiper de
nouvelles troupes et continuer la guerre, il ne devait pas avoir
l’impression de faire une guerre limitée ; il pensait bien faire
l’effort maximum auquel s’applique notre conception moderne de la guerre
totale.
Ses buts de guerre étaient
beaucoup moins limités par son ambition que par ses moyens ; ses
conceptions stratégiques (celles de ses ministres, de ses généraux, de
ses amiraux) étaient moins limitées par les ressources de
l’intelligence, de la compétence ou du génie militaire, que par des
soucis d’économie et de prudence ; et si cette stratégie peut nous
paraître parfois trop timide, trop timorée, elle était généralement
bien adaptée, comme l’a démontré le général Colin , aux petites armées
de métier d’autrefois, aux possibilités tactiques et aux armes de l’époque .
En somme, si la
distinction faite par Clausewitz , reprise ensuite par Corbett et
d’autres théoriciens, prête à quelques critiques, l’idée de
guerres limitées, soit par leurs buts soit par leurs moyens, peut servir à
mettre en lumière comment s’applique à la guerre ce grand principe bien
connu : nécessité d’adapter le but aux moyens ou les moyens au but.
Ce principe de
l’adaptation du but et des moyens est fondamental : il s’oppose
aux théories trop dogmatiques qui prétendaient imposer par principe un
but, un objectif, sans tenir compte des moyens nécessaires pour atteindre
ce but. Il justifie les méthodes employées dans cette École de Guerre
pour étudier et chercher la solution des problèmes militaires : la
solution d’un problème militaire consiste essentiellement à donner
à un chef un but et des moyens d’atteindre ce but ; dans l’étude
de ces problèmes on ne fait pas autre chose que de chercher comment doit
faire l’adaptation des buts et des moyens, des objectifs et des forces.
Encore faut-il, pour que
ce principe soit utile, déterminer comment peut se faire cette adaptation,
en stratégie générale, en stratégie maritime. C’est ce que je
vais de suite examiner dans le cas de la stratégie générale en vous
donnant quelques exemples caractéristiques de guerres limitées dans les
buts ou par les moyens des belligérants.
- Dans la guerre
Hispano-Américaine, les États-Unis avaient un but politique
d’expansion limitée : s’emparer des Colonies espagnoles, Cuba,
les Philippines. Même s’ils avaient disposé de moyens suffisamment
puissants, les Américains n’auraient jamais songé à conquérir
l’Espagne ! Voilà donc un exemple très net de guerre offensive, à
but politique limité. Et ce but politique précis détermine immédiatement
les points d’application, c’est-à-dire les objectifs particuliers, des
forces de terre et de mer américaines : l’armée américaine a pour
objectif principal la conquête de Cuba ; la mission principale de la
flotte américaine doit être d’assurer la protection directe ou indirecte
des communications maritimes (particulièrement des transports militaires)
entre les États-Unis et Cuba. Après la défaite des escadres espagnoles à
Cavite et à Santiago, le gouvernement de Madrid, s’estimant désormais
incapable de s’opposer à la conquête de ses colonies par les Américains,
renonce à la lutte.
- La guerre
Russo-Japonaise nous offre un exemple analogue de guerre limitée dans
ses buts : il s’agit pour le Japon de poursuivre et de consolider
son expansion vers la Corée et la Mandchourie, expansion à laquelle la
Russie, qui vise elle-même à s’assurer des débouchés vers le
Pacifique, veut s’opposer. Le Japon s’est préparé à cette guerre
pendant dix ans en vue d’adapter ses moyens militaires au but politique ;
comme dans la Guerre Hispano-Américaine, le but politique limité détermine
les points d’application, les objectifs particuliers, des forces de terre
et de mer ; la conquête de la Mandchourie, la protection indirecte des
communications maritimes japonaises dans la Mer Jaune et dans la Mer du
Japon. C’est encore une victoire navale, Tsu-Shiam, qui, après les échecs
des armées en Mandchourie, décide le gouvernement russe à accepter la
paix de Portsmouth et à abandonner ses prétentions sur la Corée et la
Mandchourie méridionale au profit du Japon.
- La guerre de l’Indépendance
américaine présente aussi les caractères d’une guerre
coloniale et limitée ; mais à l’inverse des deux exemples précédents,
cette guerre est moins limitée par les buts que par les moyens des belligérants.
En effet la France, très humiliée par les défaites de la guerre de sept
ans et les pertes coloniales du Traité de sept ans et les pertes
coloniales du Traité de Paris, aspire à reprendre sur l’Angleterre une
revanche éclatante dont l’insurrection américaine lui fournit
l’occasion. Le gouvernement de Louis XVI voudrait
bien, comme l’a proposé de Broglie , porter à l’Angleterre un coup
droit décisif en débarquant une armée sur son territoire. C’est en
vue de cette revanche et de ce grand but que, continuant l’œuvre de
Choiseul , il a poussé ses armements navals ; en s’assurant
l’alliance de l’Espagne il dispose même d’un nombre de vaisseaux supérieur
à celui des Anglais. Mais cette supériorité n’existe que sur le papier !
La faiblesse inhérente à la stratégie de toute coalition, le manque
d’entraînement des forces navales alliées, l’ascendant pris par la
marine anglaise dans la guerre précédente, en somme l’infériorité
de fait des forces navales alliées, conduit le Gouvernement de
Versailles à orienter le plus clair de son effort réellement offensif sur
les théâtres des intérêts secondaires de l’Angleterre : l’Amérique,
les Antilles, les Indes, Gibraltar ou Minorque. De son côté,
l’Angleterre n’ayant pas d’allié continental en Europe et pas d’armée
à débarquer en France ne peut envisager de porter la lutte par une
contre-offensive sur les théâtres des intérêts principaux de la France
ou de l’Espagne ; n’ayant pas les moyens d’action nécessaires
pour viser ces objectifs, la stratégie britannique en est réduite à défendre
ses intérêts coloniaux, ses intérêts secondaires.
C’est donc par suite de
la déficience des moyens navals d’un côté, de moyens terrestres de
l’autre, que les belligérants portent la lutte principale (on pourrait
presque dire d’un commun accord) sur les théâtres d’opérations extérieurs
et coloniaux.
Sur ces théâtres
secondaires les escadres françaises auront des occasions favorables de
rencontrer les forces navales anglaises dont une grande partie est fixée
sur le théâtre principal des intérêts de l’Angleterre, en Manche,
par la présence des forces alliées qui ne se livreront d’ailleurs qu’à
de faibles démonstrations.
Et de même en Amérique,
aux Antilles, aux Indes, les troupes anglaises sont certaines de ne pas se
heurter à des forces militaires françaises importantes, puisque le
gros de l’Armée française doit être prêt à combattre sur nos frontières
terrestres en cas d’intervention de la Prusse et de l’Autriche.
La Guerre d’indépendance
américaine constitue donc un exemple caractéristique de guerre dont les
buts politiques des belligérants et les objectifs des forces ont été
limités par leurs moyens. La France, en particulier, a dû limiter ses buts
pour les adapter à ses moyens. Si on s’en tient à ce point de vue, on
peut dire que dans cette guerre la France a atteint en partie ses
buts secondaires, qu’elle a gagné cette guerre limitée, puisque l’Amérique
a obtenu son indépendance grâce à l’aide considérable, matérielle et
morale, qu’elle lui a apportée. Moyens limités, buts limités, paix
limitée.
J’en arrive maintenant à des exemples de guerres où s’affrontent des
ambitions plus grandes, des moyens moins limités, exemples qui comportent
aussi la complexité des changements d’objectifs pour adapter les buts aux
moyens au cours même de la guerre.
Au début de la guerre
de la Ligue d’Augsbourg, au moment où la marine de Colbert a atteint
son apogée, le gouvernement de Louis XIV vise
d’abord particulièrement l’Angleterre de Guillaume d’Orange qui
est à la tête de la coalition. Sur terre, l’effort principal offensif
se porte sur les fronts Nord des Flandres et du Palatinat ; sur mer,
les forces navales françaises concentrées à Brest opèrent sur le théâtre
des principaux intérêts maritimes de l’Angleterre : en Manche ,
c’est Béveziers, c’est la Hougue ; le Gouvernement de
Versailles renonce à attaquer les intérêts vitaux de l’Angleterre ;
les armées françaises sont maintenues dans une attitude défensive sur les
fronts du nord et du nord-est ; le principal effort offensif est
dirigé contre la Savoie et l’Espagne que Louis XIV espère
pouvoir détacher facilement de la coalition. Ce changement d’objectif général
offensif conduit la flotte de Tourville en
Méditerranée où elle doit coopérer avec les armées de Catinat au
Piémont et de Noailles en
Catalogne. Enfin, en 1696, nouvelle décision de reprendre la lutte
contre l’Angleterre, ce qui ramène le gros de la flotte française à
Brest et provoque un rassemblement de troupes dans la région de Dunkerque.
Cette esquisse extrêmement
sommaire qui ne s’embarrasse d’aucun détail de faits ou d’intention
me suffit à faire ressortir par quels procédés, l’organe de conduite de
la guerre (le Gouvernement peut être amené à changer les buts de sa stratégie
générale, afin de les adapter à la situation politique et militaire, aux
moyens du moment. En fait, les changements d’objectifs dont il
s’agit ont été décidés pour plusieurs raisons d’ordre maritime,
militaire, politique, financière et économique entre lesquelles il est
difficile d’établir une hiérarchie. Mais d’une façon très générale
on peut dire que c’est surtout une déficience des moyens maritimes, financiers
et militaires qui conduit en 1693 Louis XIV à
porter son principal effort offensif sur des alliés secondaires, sur des
objectifs secondaires mieux adaptés à ses moyens.
Remarquons que la décision
stratégique de faire prendre l’offensive aux armées françaises sur les
fronts du sud : de la Savoie et de la Catalogne n’impliquait pas
forcément la décision d’envoyer la flotte française à Brest, en
laissant peser sur l’Angleterre la menace d’un débarquement, de manière
à fixer dans les îles britanniques des effectifs militaires importants et
à faciliter ainsi la défensive sur les fronts terrestres nord...
L’Angleterre n’ayant
pas été vaincue, les traités de Ryswick qui terminent cette guerre ne
constituent qu’une paix de compromis, une de ces paix limitées
dont je reparlerai tout à l’heure. Les conditions de cette paix portent
la marque du changement d’objectif de la stratégie générale française :
Louis XIV a atteint ainsi
partiellement le but qu’il se proposait en 1693, de dissocier la coalition
européenne formée contre lui.
Un changement de front,
un changement d’objectif général encore plus net dans ses proportions
et plus net dans ses conceptions, est celui dont le Directoire prit la
décision sur le conseil de Bonaparte au
début de 1798 après l’étude des tentatives de débarquement en
Irlande.
Pendant qu’on
reconstituait la flotte française, le Directoire prépare les moyens
d’atteindre l’Angleterre dans ses intérêts vitaux, sur son sol même,
il choisit un objectif général adapté aux faibles moyens navals dont il
dispose immédiatement : on attaquera une fois de plus l’Angleterre
dans ses intérêts secondaires, ses intérêts coloniaux ; c’est la
campagne d’Égypte.
Après Aboukir, qui détermine
la formation de la deuxième coalition, le premier consul rétablit la
situation militaire de la France sur le continent européen ; et en
1805, après la rupture de la paix d’Amiens et l’alliance avec
l’Espagne, Napoléon essaie
de porter un coup droit et décisif à l’Angleterre quand il estime avoir
enfin les moyens navals de mener à bien cette grande opération quand, du côté
des fronts de terre, il a sa liberté d’action.
Cette stratégie générale
échoue en 1805, parce que Napoléo n, ignorant bien des choses de la
marine, n’ayant pas le temps de s’en occuper, a surestimé ses moyens
maritimes ; mais cet échec constitue une nouvelle illustration
remarquable du principe d’adaptation du but aux moyens.
Dans la guerre
1914-18, on retrouve dans la stratégie de tous les belligérants le même
souci, la même volonté d’adapter les buts aux moyens, les objectifs généraux
aux forces de terre et de mer. Au début de cette guerre, l’Allemagne,
faute de moyens navals suffisants, a renoncé à toute attaque directe
de l’Angleterre ; elle a décidé d’abattre d’abord la France par
un effort décisif sur le front terrestre occidental. Si le plan Schlieffen
réussit c’est la France vaincue, puis s’il le faut la Russie, qui
paieront les frais de la guerre ; mais la stratégie allemande peut
escompter que l’Angleterre ne poursuivra pas la guerre avec la seule alliée
russe, après la mise hors de cause de la France, si la flotte allemande
reste intacte si on reste maître de la Baltique ; en tous cas la maîtrise
de la Baltique reste nécessaire à l’Allemagne. Le complément maritime
et politique du plan Schlieffen doit donc bien être de ménager en Mer du
Nord dans une bataille générale susceptible de compromettre
l’exploitation de la bataille décisive terrestre. Dans ce plan général
de 1914, les objectifs généraux de l’Allemagne sont bien adaptés à ses
forces de terre et de mer.
Après l’échec du plan
Schlieffen et la stabilisation des fronts de terre et de mer, l’année
1915 est l’année des offensives sur les théâtres secondaires :
offensive de la Russie contre la Prusse. Offensive britannique aux
Dardanelles. Contre-offensive franco-britannique de Septembre en Artois et
en Champagne pour aider les alliés orientaux et les soulager du poids des
offensives des Empires centraux. Pourquoi ces offensives sur des théâtres
secondaires ? C’est parce qu’on manque des moyens suffisants pour y
donner l’assaut aux tranchées de l’adversaire, parce qu’on cherche
des directions d’attaque plus favorable sur des théâtres secondaires.
Dans cette guerre, comme
les deux guerres précédentes dont je viens de vous parler, dès que les
moyens d’un belligérant faiblissent, c’est vers les points faibles,
qu’il déplace ses offensives. Restant sur le théâtre principal dans une
attitude générale défensive, sa stratégie choisit ses objectifs
offensifs sur les théâtres ou sur les fronts secondaires ; il attaque
des alliés secondaires, au risque de n’obtenir que des résultats limités
mais qui paraissent plus sûrs. Et dans cette guerre, comme dans les guerres
des exemples précédents, la France, avec le concours de ses alliés
reprend l’offensive décisive (cette fois victorieuse) contre
l’adversaire principal quand elle a réuni les moyens nécessaires pour
viser ce grand but.
Remarquons cependant
qu’en 1915, en 1916 la France n’avait pas, vis-à-vis de l’Allemagne,
la liberté d’action offensive dont jouissait la France de Louis XIV et
de Napoléon vis-à-vis de
l’Angleterre. Elle n’avait pas la liberté d’action suffisante pour
procéder à ces changements de front, à ces vastes rocades, à ces manœuvres
de stratégie générale dans lesquelles la marine joue souvent un rôle
important. Les armées françaises étaient fixées sur le front occidental
pour des raisons défensives impérieuses.
L’intervention de la
France en Orient, d’abord limitée à sa participation aux opérations
offensives des Dardanelles et défensives de Salonique, s’est développée
en 1917 et en 1918. Finalement, l’assaut général des alliés a pu être
déclenché sur tous les fronts quand la coalition a disposé de moyens
extrêmement puissants.
Pour insister encore sur
la même idée, faisons une hypothèse et posons-nous la question suivante :
si les Alliés avaient été dans l’impossibilité en 1918 de faire cet
effort offensif, sur le front franco-belge, si par exemple le front
occidental hérissé d’ouvrages défensifs, d’obstacles
infranchissables, avait été définitivement bloqué, que se serait-il passé ?
Ou bien, les armées alliées
progressant par l’Orient, l’Europe Centrale, l’Allemagne du sud
auraient fini par remporter sur les armées allemandes une victoire décisive
entraînant une paix de capitulation ; ou bien, si cette progression et
cette victoire avaient été au-dessus des moyens des alliés, la guerre
aurait pu aboutir à une paix de compromis, à une paix limitée dont les
alliés secondaires, l’Autriche vaincue ou bien la Russie, les États
Balkaniques vaincus, auraient payé les frais.
Cette vue d’ensemble
sur plusieurs guerres caractéristiques nous montre donc d’une façon extrêmement
générale comment, à l’échelon de la conduite de la guerre, peut se
faire l’adaptation du but et des moyens, comment du but politique et des
moyens peuvent se déduire dans bien des cas les points d’application
des forces de terre et de mer, leurs objectifs particuliers. Enfin, nous
constatons qu’à la guerre tout se tient : les buts, les moyens, les
résultats c’est-à-dire la paix.
Il me reste à compléter
ces notions élémentaires en examinant maintenant comment finissent les
guerres, en considérant en lui-même le problème de la paix, la solution
du conflit ; troisième terme de notre définition de la guerre.
Paix durables ou
paix précaires
Une guerre ne va jamais
jusqu’à l’anéantissement complet d’un des belligérants ; elle
aboutit très rarement à la suppression d’une nation (la nation
Polonaise) ou à la dispersion d’un peuple (le peuple israélite).
Il y a, pour arrêter la
poussée du vainqueur, certains ressorts antagonistes : les pertes
qu’il a subies lui-même, les frais énormes de la guerre, les jalousies
ou les intérêts discordants des alliés, enfin et surtout les concessions
du vaincu qui interviennent à temps pour arrêter le vainqueur quand il a réalisé
ses buts de guerre tout au moins en partie.
L’état de paix consacré
par les traités conclus entre les belligérants est plus ou moins précaire
ou plus ou moins durable.
Nous vivons à une époque
où cette expression de paix précaire est extrêmement usitée et cette
notion de paix limitée tend à se répandre dans le monde beaucoup plus
que du temps de Clausewit z ; et cependant, l’étude des guerres
du passé montre que la notion de paix limitée, mieux connue, aurait pu
guider utilement dans bien des cas les décisions des hommes qui ont eu la
responsabilité de conduire des guerres.
Généralement, une paix
est d’autant plus durable que le vaincu a subi plus durement les effets de
la guerre. Si ses forces de terre et de mer ont éprouvé des défaites
graves, de lourdes pertes, si le peuple vaincu a eu ses intérêts gravement
atteints, son sol envahi, la paix est longue. Si cette double condition
n’est pas réalisée, la paix est plus ou moins précaire à moins
qu’il ne s’agisse de guerres à buts limités ne mettant pas en cause
des intérêts vitaux.
Aux exemples cités précédemment
j’ajouterai l’exemple assez caractéristique suivant :
Le traité de Nimègue
qui met fin à la guerre de Hollande est une des meilleures paix qu’ait
signé Louis XIV , et il l’a obtenue par des moyens très limités sur
terre en battant les Espagnols, alliées des Hollandais en Catalogne et
dans les Flandres ; sur mer en détruisant le gros des forces navales
espagnoles à Palerme. Les forces hollandaises sortent de la lutte à peu près
intactes. Ce sont les Espagnols, les alliés secondaires, dont les forces
militaires ont été vaincues, qui font principalement les frais de la
guerre. Mais cette paix obtenue par des moyens limités (comme dans toutes
les guerres du XVIIIe siècle d’ailleurs) ne constitue qu’une
trêve de quelques années ; dans la guerre suivante la France va
retrouver contre elle, auprès des forces d’une coalition puissante, les
forces hollandaises qui n’avaient point été vaincues.
Nous voyons une fois de
plus par cet exemple que les paix obtenues par des opérations ou des
victoires limitées qui laissent le gros des forces ennemies intact ou le
moral du peuple vaincu intact, sont en général des paix fragiles et limitées.
Souvent l’ennemi accepte la paix, sa volonté se soumet parce qu’il met
en balance les inconvénients d’ordre militaire, politique, financier...
de continuer la guerre, avec les chances qu’il a d’améliorer sa situation,
une fois la paix signée et d’engager une nouvelle guerre dans de
meilleures conditions à la première occasion favorable.
Il n’est donc pas tout
à fait exact de présenter la guerre comme une lutte entre deux volontés.
On ne saurait se contenter de soumettre la volonté de l’adversaire à la
sienne, si on lui laisse assez de forces matérielles ou morales pour
reprendre la lutte à bref délai et remettre le conflit en cause.
Dans tous les cas de
conflits où les intérêts en cause sont d’une importance vitale, la
guerre est une oeuvre de destruction qui doit viser à atteindre, à
diminuer au maximum tous les éléments de vitalité de l’adversaire,
ses forces, ses ententes, ses ressources, son moral... disons (pour faire
ressortir le plus simplement possible les deux buts que par nature peut
viser la stratégie) : les forces et les intérêts.
Notons ici une objection
sérieuse qu’on peut faire à la définition de la guerre de Clausewitz
: dans certaines guerres, non limitées dans leurs buts, on doit
rechercher au maximum la destruction des forces ennemies. La
"force" n’est plus seulement un moyen, elle devient aussi un
but.
But ou moyen ?
L’essentiel pour nous est de considérer la destruction des forces
ennemies comme la chose principale de la guerre, celle que l’on ne doit
jamais perdre de vue, qu’on doit toujours placer au premier rang de ses
préoccupations, même quand on en a d’autres. Mais ce principe essentiel
ne nous empêchera pas de comprendre aussi l’importance de nuire au
maximum aux intérêts de l’ennemi, dans la direction fixée par la
Stratégie générale ; quand les forces armées ne réussissent pas
à imposer aux forces ennemies une paix de capitulation, les pertes matérielles,
territoriales et économiques causées à l’ennemi jouent un grand rôle
dans les négociations de paix.
Quand on étudie dans
l’histoire la façon dont se sont terminées les guerres on remarque en
effet que les armistices ou les traités de paix sont rarement la conséquence
d’une seule victoire terrestre ou d’une seule victoire maritime.
Il a fallu souvent
plusieurs batailles sur terre et sur mer pour obliger un belligérant à
demander la paix ; parfois c’est une défaite grave, survenant après
d’autres insuccès, qui l’y détermine et qui aboutit à une paix de
capitulation ; parfois aussi la dernière bataille de la guerre n’est
pas une grande victoire mais un succès qui, à la suite de beaucoup
d’autres, conduit un des belligérants à renoncer à la lutte.
Ceci s’observe
particulièrement dans les guerres longues où la lassitude des hommes, les
manœuvres politiques, la situation morale, financière, économique,
conduisent les belligérants à signer une paix de compromis. (La
paix de Ryswick)
Il y a là un phénomène
qui offre quelque analogie avec ce qui se passe dans le sport de la boxe où
il y a des victoires par knock out et des victoires aux points.
A la guerre, comme dans la boxe il faut rechercher le knock out, le coup décisif,
la bataille décisive, la paix de capitulation ; mais pendant tout
le combat le combattant ne doit pas perdre de vue que tous les coups portés
comptent : soit pour fatiguer l’adversaire, le rapprocher du knock
out, soit en vue de la victoire aux points de la paix de compromis.
Je crois que cette
observation n’est pas inutile parce qu’on a trop souvent tendance à mépriser
les petits succès. Si, à la guerre, on doit surtout rechercher des succès
décisifs, il ne faut pas perdre une occasion de battre partiellement les
forces de l’ennemi ou de nuire à ses intérêts ; la somme des
petits succès peut aboutir à un grand succès ; un succès, si petit
soit-il a parfois des conséquences qu’on ne soupçonne pas sur le moment
et il peut contribuer à la victoire finale.
Ainsi, à la fin de la
guerre de la Ligue d’Augsbourg, toutes les victoires partielles ou les
succès de la Marine française ont dû entrer en ligne de compte d’une façon
impondérable mais certaine, dans les négociations des traités de
Ryswick, Bévéziers, Barfleur, Lagos, la prise de Carthagène, des Indes,
la prise de Barcelone, les succès de la Guerre de course, le retour final
des escadres françaises en Manche, constituaient autant d’éléments de
succès qui avaient contribué à accroître la lassitude des ennemis de la
France et à faciliter les négociations. On peut prétendre qu’aucun de
ces succès n’a été inutile. On peut dire que les effets de toutes les
victoires, de tous le prestige d’une marine comme celui d’une armée,
tout autant que leurs forces matérielles, contribuent à renforcer
l’action politique du temps de paix.
Dans beaucoup de guerres,
c’est l’armée de terre qui a porté le coup final en remportant la
dernière victoire qui a décidé un des belligérants à demander la
paix. Les forces de terre ont en effet ce grand avantage d’occuper le
terrain, de menacer le peuple ennemi sur son sol, dans ses intérêts les
plus vitaux.
Rarement (et seulement
dans les guerres où les belligérants n’avaient pas de frontière
continentale commune) la victoire maritime a eu les honneurs du coup décisif
(Tsu-Shima, Santiago, le Texel etc..). L’Angleterre elle-même, au cours
de son long conflit avec la France au XVIIIe siècle a dû en
grande partie ses succès sur mer aux diversions continentales qui fixaient
une part considérable des ressources, des moyens et des forces de notre
pays. Une seule fois dans ce conflit, elle a fait toute une guerre sans alliés
continentaux et cela ne lui a pas réussi. Son succès final se termine à
Waterloo, dix ans après Trafalgar, et il paraît exagéré d’attribuer,
comme on l’a fait parfois, la chute de Napoléo n à cette seule
victoire navale ; mais enfin Trafalgar, en sauvant l’Angleterre de
l’invasion, en permettant l’échec des armées impériales en Espagne
et l’envoi des troupes à Wellington à Waterloo, a bien joué dans la défaite
de Napoléon un rôle sinon décisif
du moins capital.
D’une façon générale
on peut dire que dans tous les conflits entre puissances maritimes n’ayant
pas de frontières continentales communes la victoire navale a conditionné
la victoire terrestre.
Il serait vain de
chercher à établir avec précision une hiérarchie entre les rôles
respectifs de l’Armée et de la Marine suivant les différents caractères
des conflits et les conditions géographiques, économiques et
politiques des États belligérants. Constatons seulement que pour une
grande puissance insulaire et maritime comme l’Angleterre, le rôle de
la Marine a toujours été prépondérant.
C’est par ses victoires
navales qu’elle a toujours dû songer d’abord à la défense de ses
frontières continentales si vulnérables du nord et du nord-est ;
c’est toujours sur les frontières que s’est décidé en définitive le
sort des guerres où son existence même était en jeu.
Si je crois utile de
rappeler ici une notion qui nous est très familière à tous c’est
parce que nous allons souvent chercher bien loin les causes des échecs de
notre Marine ; la cause profonde, la cause initiale est là : les
victoires navales pour l’Angleterre, ont toujours été pour ces deux pays
d’une importance vitale ; c’est de ce fait fondamental que découlent
la faiblesse des ressources consacrées trop souvent à notre Marine, la
lenteur de nos armements navals, et tout ce qui peut apparaître parfois
au cours de notre histoire comme un manque de clairvoyance politique, ou
d’énergie stratégique. Aussi ne faut-il pas trop s’étonner si, dans
la stratégie française, elle n’a été le plus souvent qu’un moyen de
sûreté, une de ces forces qui ne doivent pas s’engager à fond, qu’on
ménage plus ou moins pour contenir des forces supérieures (rôle
secondaire et toujours ingrat), afin d’assurer sur le front principal (qui
est ici le front de terre) la supériorité des forces et la victoire.
Si cette conception de
manœuvre stratégique est applicable à la politique ou à la stratégie générale
françaises de bien des guerres du passé, remarquons qu’elle ne l’est
plus intégralement si on considère dans l’avenir les éventualités
d’une guerre continentale de longue durée. Dans cette éventualité,
comme l’a montré la guerre 1914-1918, les communications maritimes de la
France avec ses colonies, avec ses alliés, et même avec les neutres prennent
une importance vitale, étant donné l’ampleur des ressources et des
moyens de toute nature que nécessite la guerre moderne.
La sécurité de ses
communications maritimes sera donc une condition essentielle et préalable
de la victoire terrestre si cette victoire ne peut être obtenue dans les
tous premiers mois de la guerre avant que les premières ressources mobilisées
sur place n’aient été épuisées.
D’ailleurs, même dans
le cas d’une guerre relativement courte, notre marine pourrait avoir à
jouer un rôle décisif : dans l’hypothèse où les fronts principaux
se stabiliseraient sur une frontière naturelle ou artificielle, la stratégie
française aurait à envisager l’extension des opérations sur les
fronts de nos alliés, soit pour aider leur défensive, soit pour prendre
l’offensive. Des opérations combinées du genre de celle de la dernière
guerre (Dardanelles, Salonique) nécessitent généralement sur un théâtre
d’opérations du type méditerranéen, l’obtention de la maîtrise de
la mer par une victoire navale ; dans les conditions d’un pareil
conflit, il faudrait rechercher cette victoire navale au plus tôt ; la
stratégie d’une telle guerre serait extrêmement différente de celle
sur laquelle nos esprits s’hypnotisent parfois.
Enfin, il est des hypothèses
de conflit, (comme les guerres qui pourraient naître du conflit du
Pacifique par exemple) où nos forces maritimes auraient surtout à
intervenir pour conserver à la France ses colonies ; l’ère des
guerres maritimes ou coloniales à buts ou à moyens limités n’est pas
forcément close... En tout état de cause la Marine française peut aussi
avoir à remplir ses fonctions de sûreté stratégique sur nos frontières
maritimes.
En définitive, tout en
reconnaissant que l’Armée française doit continuer à jouir d’un droit
de priorité dans les préoccupations françaises et les budgets français,
nous pensons que ces considérations justifient les sacrifices assez
lourds consentis par notre pays pour reconstituer ses forces maritimes
depuis 15 ans.
Peut-on établir une hiérarchie
de principes entre la puissance maritime et la puissance continentale ?
Ce sujet, de proportions grandioses, a été abordé et développé par
l’amiral Castex dans le tome
V de ses Théories stratégiques. L’auteur a fait ressortir la
continuité dans l’histoire de succès de la puissance de mer contre le perturbateur
continental. Il a appuyé sa démonstration sur quelques-unes des grandes
opérations combinées de l’histoire, en particulier sur la dernière en
date : la guerre de 1914-18, cette guerre au cours de laquelle vers le
minuscule front de France sont venus converger par les grandes routes
maritimes de tous les Océans, de toutes les mers, des millions de soldats,
des millions de tonnes de matériel venus de tous les points du monde.
Il est possible que, dans
la suite des temps, cette partie des théories stratégiques de l’amiral
Castex ait besoin d’être
mise à jour ; les vicissitudes actuelles du monde laissent entrevoir
en effet les possibilités de grands conflits dans l’avenir entre
plusieurs perturbateurs et plusieurs grandes puissances
maritimes... mais un enseignement, d’un caractère permanent et définitif,
ressort de cette théorie avec une clarté éblouissante, c’est le rôle
capital des forces maritimes dans les manœuvres de la politique mondiale
et de la stratégie générale.
Le pays qui est en
situation d’exploiter la maîtrise de la mer n’est plus livré à ses
seules forces et à ses seules ressources ; il peut, augmenter son
potentiel de guerre dans des proportions formidables, lier son action à
celle de ses alliés les plus lointains, choisir le point d’application
principal ou secondaire de ses forces terrestres. C’est bien en considérant
les grandes guerres comme de vastes opérations combinées qu’on peut le
mieux faire ressortir l’importance des forces maritimes, les succès des
Puissances maritimes.
A la fin de cette première
conférence je me résume :
Dans la complexité des
guerres de toute nature, nous avons trouvé, dans la définition même de la
guerre, deux éléments intervenant toujours dans toutes les guerres et,
nous le verrons, dans toutes les stratégies, des buts, des moyens.
De la notion de guerre
limitée par ses buts ou par ses moyens j’ai dégagé une idée
essentielle : l’adaptation des buts et des moyens. Grands buts,
grands moyens, paix durables ; buts limités, moyens limités, paix
limitées.
Dans les guerres limitées
dans leurs buts (comme la guerre russo-japonaise) la paix est limitée par
le fait que le but visé est lui-même limité.
Dans les guerres limitées
par leurs moyens (comme la guerre d’Indépendance Américaine) la paix est
limitée parce qu’on est obligé de viser des buts secondaires, des alliés
secondaires, des intérêts secondaires. Ne condamnons donc pas en
principe les buts secondaires de la stratégie générale, quand on n’a
pas les moyens de viser plus haut et de chercher à atteindre des résultats
plus grands !
Cette idée
d’adaptation des buts et des moyens peut se présenter sous une autre
forme : à la guerre il est généralement préférable, si on le
peut, de viser la tête, de viser l’ennemi principal, les forces principales...
C’est le meilleur procédé pour en finir vite et pour longtemps.
Si on n’a pas les
moyens de viser haut, on peut s’attaquer aux points faibles de l’ennemi
principal, à ses alliés, ses intérêts secondaires, à ses forces
secondaires, en prenant toute mesure défensive et de garde pour ne pas être
frappé soi même à la tête.
Les attaques secondaires
se justifient quand la stratégie ne recherche que des résultats limités
ou si elle y a recours pour faciliter et préparer l’attaque principale
et décisive.
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