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Texte des six conférences faites par

M. le contre-amiral Marquis en janvier, février et mars 1936

 

Contre-Amiral Marquis

 

Deuxième conférence

La conduite de la guerre

 

2 – Expédition des Dardanelles

Au début de 1915, après la stabilisation des fronts de terre et de mer, la guerre a pris la forme d’une guerre de siège, guerre dans laquelle les Empires centraux sont en posture d’assiégés... par terre et par mer. Tous les Alliés bâtissent alors de nouveaux plans. La Russie, renonçant à attaquer en Prusse Orientale et en Pologne les fronts allemands sur un théâtre propice aux manœu­vres défensives et aux contre-attaques de la stratégie allemande, décide de prendre l’offensive contre l’Autriche.

Le général Joffre  n’avait pas les mêmes possibilités de ma­nœuvrer en attaquant sur un point faible les frontières des Empi­res cen­traux. Au début de 1915 toutes ses forces étaient fixées sur le front franco-belge pour être en mesure de s’opposer à la nouvelle poussée allemande dont le succès aurait pu avoir des conséquences graves, étant donné la proximité des armées allemandes de Paris. Le général en chef français considérait qu’il ne pouvait détacher aucune de ses forces sur un théâtre extérieur ; sa préoccupation constante à cette époque était de constituer des réserves afin d’être en mesure de reprendre au plus tôt l’offensive sur le front français.

Dans les milieux gouvernementaux de Londres on avait eu, au contraire, très vite l’impression, après l’insuccès des premiers combats de la nouvelle guerre de tranchées, que le front français était stabilisé pour longtemps ; on n’éprouvait pas les mêmes in­quiétudes françaises pour Paris... ; on n’en avait même pas pour les côtes françaises du nord et de la Manche ; enfin on disposait en Angleterre de réserves :

-        Les réserves navales : c’est-à-dire les nombreux navire de guerre ne faisant pas partie de la Grand Fleet, disponibles immédiate­ment par suite de la supériorité des Alliés sur mer ;

-        Une division de l’armée régulière (la 29e), la seule n’ayant pas encore été expédiée en France ;

-        Les premières divisions nouvelles levées par Lord Kitchener   ; mais ces divisions ne pouvaient être instruites et disponibles avant plusieurs mois.

Après des échanges de vue personnels entre certains mem­bres du cabinet britannique, le War Council, Comité de guerre qui était resté en sommeil depuis le début des hostilités, finit par se réunir pour exa­miner sur quel théâtre d’opérations il conviendrait d’utiliser offensive­ment les réserves britanniques dans un avenir plus ou moins proche.

Sans entrer dans le détail des délibérations du War Council au cours de ses réunions où allait se décider l’expédition des Dar­danelles, j’en exposerai les caractères essentiels en rappelant d’abord la composi­tion de ce comité de guerre et les principaux projets qui lui sont sou­mis.

Sur les neuf membres du conseil, quatre ont une personna­lité très accusée et ont eu une influence sur les décisions prises : Lord Kitchener, secrétaire d’État du War Office [1], l’amiral Fisher , first Sea Lord [2], Monsieur Winston Churchill  premier lord de l’Amirauté [3] et Monsieur Lloyd George  chancelier de l’Echiquier.

La compétence militaire en matière de stratégie terrestre est re­présentée au Conseil par Lord Kitchener qui est considéré par ses col­lègues du Gouvernement comme un grand administra­teur beaucoup plus que comme un stratège ! Son idée essentielle sur les opé­rations, est de résister aux demandes du général Joffre  et du général French  d’envoyer sur le continent les nouvelles divi­sions britanniques prématurément, au plus tôt, par petits paquets, à mesure qu’elles seront prêtes. Il considère qu’on doit attendre que la nouvelle armée soit constituée, entraînée, pour porter un coup décisif. Bien qu’il n’ait pas exprimé une opinion ferme, qui eût été prématurée, sur l’utilisation future de cette armée, on a bien l’impression que Lord Kitchener était favorable à cette épo­que à une action en Orient, le chef du War Office, sous l’influence du général French , comprend bien l’importance du front occiden­tal.

L’amiral Fisher , qui est ou devrait être théoriquement le conseiller technique du comité de guerre, en matière de stratégie mari­time, a conçu plus nettement son « plan d’avenir » : il consiste à faire entrer la flotte britannique en Baltique pour débarquer une armée russe sur les côtes allemandes. Des bâtiments spéciaux de faible tonnage, des monitors, des chalands ont déjà été commandés en vue de l’exécution de cette grande opération.

Quand on pense aux immenses services qu’a rendu l’amiral Fischer à la Marine britannique, à la réunion de sa décision auda­cieuse de détacher de la Grand Fleet trois croiseurs de bataille pour en finir avec les croiseurs secondaires de l’amiral von Spree , quand on considère aussi que l’amiral Fischer a en somme vu juste dans l’affaire des Dardanelles, on éprouve certainement quelque gêne à condamner à priori sa conception d’une vaste opération combinée en Baltique. D’ailleurs Lord Fisher  n’a jamais exprimé clairement son idée de manœuvre et Monsieur Churchill  lui-même ne l’a jamais comprise. Il est permis cependant de rester sceptique sur les possibilités d’exécution politiques, militaires, maritimes de cette opération quand on sait surtout que l’amiral Fischer l’avait seul, conçue et étudiée. Pour rien au monde Lord Fisher  n’aurait pris conseil d’un général ; et comme Lord Kitche­ner, il avait le mé­pris des états-majors et en contestait l’utilité !

Au moment des réunions du War Council, l’idée essentielle du first Sea Lord est d’éviter de s’engager dans une offensive mari­time susceptible de compromettre son plan d’avenir. Et cette idée est au fond la même que celle de Lord Kitchener bien qu’orientée dans une autre direction. En elle-même, l’idée de réserver des for­ces qu’on prépare pour une opération ultérieure ne peut d’ailleurs prêter à une critique de principe.

Deux personnalités politiques, d’un tempérament extrême­ment ardent, M. L. George et M. Churchill , sont d’avis d’agir au plus tôt. M. Lloyd George  ne cache à personne qu’il souffre de voir les trou­pes anglaises engagées sur le front occidental dans des opérations qu’il qualifie de « futiles ». Les opérations de l’armée du général French  sont beaucoup trop liées, à son gré, aux opérations que dirige un général fran­çais. Le chancelier de l’Echiquier éprouve un certain mépris [4] pour les chefs militaires français et, en particulier, propose de retirer purement et simplement les troupes britanniques du front de France, d’en garder une partie en réserve en Angleterre et d’envoyer le reste à Salonique pour y constituer sur le front Serbe un front terrestre plus spécifique­ment britannique.

La victoire du Roudnik (80 000 prisonniers Autrichiens) les in­succès des petites actions offensives des alliés en Artois, en Champa­gne, à la Bassée et sur d’autres points du front occidental, les hésitations de l’Italie, de la Grèce, de la Bulgarie, de la Rou­manie à entrer dans le conflit aux cotés des alliés, sont autant d’arguments sérieux sur lesquels s’appuie la thèse de M. Llyod George. Cette thèse serait très convain­cante si elle ne reposait sur le postulat de l’inviolabilité du front fran­çais, si elle mesurait bien les conséquences d’une mise hors de cause possible des armées françaises. Sous cette réserve elle ferait honneur au sens stratégi­que de M. Lloyd George ... Malheureusement, l’homme d’état an­glais devait plus tard se montrer hostile à l’intervention mili­taire des armées anglaises dans les Balkans à partir du moment où la France s’est décidée à y faire elle-même un grand effort, était en­core plus justifié. Et alors on peut se demander si, chez M. Llyod George, le sens politique n’était pas beaucoup plus développé que le sens de la stratégie militaire.

Quant à M. Churchill , s’il a aussi un plan d’avenir, il est litté­ralement à l’affût de toutes les occasions de faire agir offensi­vement, vigoureusement et au plus tôt les forces navales britanni­ques. Son plan d’avenir est l’attaque et la prise de Borkhum.

Puisqu’il est trop risqué d’attaquer la flotte allemande dans ses bases, M. Churchill  estime que l’attaque de Borkhum, obligera cette flotte à venir défendre l’île et à accepter enfin une bataille générale. Ce n’est qu’après cette victoire navale, pense le Premier Lord, qu’on pourra songer à envoyer la Grande flotte en Baltique et ici les conceptions paraissent rejoindre à peu près celles du premier Lord naval, bien que M. Churchill lui-même, de son pro­pre aveu, ne les ait jamais très bien comprises...

Pendant que la division de l’amiral Bailey  se prépare et s’entraîne à cette opération de débarquement qui n’a reçu l’approbation d’aucun autre amiral anglais, M. Churchill  envisage de faire agir ses réserves navales pour soutenir l’opération offen­sive, à l’aile gauche des armées alliées, préconisée par le général French  pour dégager la côte belge Ostende-Zeebruge... que les sous-marins allemands utilisent comme bases.

Enfin, M. Churchill  suit attentivement les événements d’Orient. On peut dire qu’il est favorable au projet de M. Lloyd George  comme il est favorable au projet de l’amiral Fisher  ; mais doué d’un esprit vif imaginatif, audacieux, le premier Lord de l’Amirauté n’est pourtant pas de ces hommes qui se mettent volon­tiers à la remorque des idées des autres... Il ne serait pas fâché évidemment d’avoir son plan immé­diat personnel, lui appartenant en propre et susceptible de faire jouer à la marine britannique un grand rôle.

Aussi, dès qu’on reçoit à Londres du grand duc Nicolas la sug­gestion pressante d’effectuer une démonstration navale à l’entrée des Dardanelles pour soulager le front russe du Caucase, M. Churchill  saisit immédiatement cette occasion d’agir. Après une consultation télégra­phique et tendancieuse de l’amiral Car­den , commandant l’escadre des Dardanelles le premier Lord pro­pose au War Council d’utiliser les ré­serves navales pour forcer les Dardanelles et s’emparer de Constanti­nople !

Dans sa réunion du 28 janvier 1915, malgré l’opposition de l’amiral Fisher  qui estimait que le forcement des Dardanelles et la prise de Constantinople exigeaient la coopération de forces de terre importan­tes, le War Council décidait l’attaque navale des Dardanelles ! Et dans la même séance, pour donner aussi satisfac­tion à M. Lloyd George , le Conseil décidait l’envoi de la 29e divi­sion britannique en Serbie !

Quand on sait ce qui s’est passé par la suite aux Dardanel­les, quand on connaît le détail des délibérations du War Council et les confidences que nous ont faites dans leurs mémoires d’après-guerre certains membres du gouvernement britannique, il est fa­cile de recon­naître les trois principales erreurs de jugement qui expliquent la décision de faire attaquer les Dardanelles par les seules forces navales : erreur technique, erreur politique, erreur psychologique.

L’erreur technique : M. Churchill  a sures­timé l’effet des canons de gros calibre, en particulier des canons de 380 de la Queen Elisabeth. Le premier Lord avait l’impression personnelle que cet effet serait foudroyant, mais il ne semble pas qu’il ait cher­ché à corroborer cette impression par l’avis des techniciens, par les faits de l’histoire récente (Tsing Tao), ou par des expériences.

Erreur politique : M. Churchill  pensait que le succès d’un for­cement des Dardanelles entraînerait les armées grecques et bulgares à Constantinople, une révolution dans la capitale turque etc. Les évé­nements ont prouvé que cette deuxième impression n’est pas mal fon­dée. Mais dès que les armées grecques se sont mises en branle, la Russie a opposé à leur marche en avant un veto formel appuyé d’une menace de paix séparée. (Ceci n’empêche pas encore beaucoup de gens de croire que la prise des Dardanelles aurait facilité les relations des alliés occidentaux avec la Russie, évité la révolution russe, etc.). Sir Edward Grey  a avoué que, comme membre du War Council, chef du Foreign Office, il aurait dû s’opposer à l’attaque des Dardanelles dont le succès aurait pro­voqué un conflit de la Russie avec ses alliés ou en tous cas une situation grave et inextricable dans les pays balkaniques et d’Orient.

Enfin erreur psychologique : le grand argument par le­quel M. Churchill  a réussi à convaincre ses collègues du War Coun­cil, et le gouvernement français est que, si l’attaque navale échouait, il serait facile d’arrêter l’opération en prétextant qu’il s’agissait simplement d’effectuer une démonstration navale. C’était là le grand avantage de n’engager que la flotte. Puisque l’opération était très risquée (tout le monde s’en rendait compte, M. Churchill lui-même) le fait de n’engager aucune troupe à terre, même pas la 29e division, permettrait de battre en retraite fa­cile­ment. On éviterait d’être pris dans l’engrenage, d’avoir à en­voyer en Orient des centaines de milliers de soldats contre la puis­sance turque qui jusqu’alors avait fait la guerre sans passion et sans mobiliser toutes ses forces.

Or les événements ont démontré, qu’une fois les opérations na­vales enclenchées, tous les chefs ont été d’accord pour les pous­ser à fond ; on a été pris automatiquement dans l’engrenage qu’on voulait éviter ; tout recul a paru impossible parce qu’il risquait de compromet­tre gravement le prestige des Alliés.

Au début du mois de février, sur l’insistance de l’amiral Fis­he r (qui se décidait enfin à utiliser les rapports et les argu­ments précis de son état-major) M. Churchill  fit prendre au War Council la décision d’envoyer à Moudros la division anglaise et la division française desti­nées à Salonique, ainsi que quelques trou­pes affec­tées à la défense de l’Égypte ; mais ces forces ne devaient interve­nir qu’éventuellement pour exploiter le succès de l’attaque navale ; elles arrivèrent à Moudros le 18 mars, le jour même où s’effectuait la grande attaque navale des ports intérieurs des Dar­danelles... Au lendemain de l’échec de cette attaque, M. Churchill, persévé­rant, tenace, télégraphiait à l’amiral de Robeck  pour le presser de poursuivre ses opérations ; quand ce télégramme arriva à Mou­dros, l’amiral de Robeck  et le général Hamilton  s’étaient mis d’accord pour renoncer à l’attaque purement navale et pour prépa­rer une attaque combinée...

Je n’insisterai pas sur les conséquences graves des déci­sions du War Council. L’année 1915 a été pour les alliés l’année la plus mau­vaise de la guerre par suite de leur action discordante sur tous les fronts : La Russie attaque l’Autriche trop tôt, sans consulter ses alliés ; l’attaque des Dardanelles bien loin de nous assurer de nouvelles alliances dans les Balkans détermina la Bul­garie à prendre le parti des Empires centraux, la Turquie à s’engager à fond dans la guerre. Cette expédition fixait inutile­ment sur un théâtre extérieur des centaines de milliers de soldats alliés et d’énormes ressources de matériel naval et militaire.

Quand les forces franco-britanniques prirent à leur tour l’offensive en Artois et en Champagne, la puissance de cette offen­sive fut diminuée par les forces et les ressources consacrées aux Dardanelles, et cette attaque se produisit trop tard : les Allemands avaient pu inter­venir à temps sur le front oriental pour arrêter l’offensive russe ; déli­vrés de la menace russe, aidés par la diver­sion turque, ils réussirent à ar­rêter de justesse l’offensive franco-britannique sur le front occidental.

La leçon de 1915 a été comprise par les chefs militaires al­liés. A la deuxième conférence de Chantilly (8 décembre 1915), sur la proposition de général Joffre , ils se mirent d’accord sur deux points essentiels :

-        Rechercher la décision sur les théâtres princi­paux (franco-bel­ges, russe, italien) par des offensives concordantes ayant le maximum de puis­sance.

-        Consacrer aux théâtres secondai­res le minimum de forces possi­bles.

Aussi l’année 1916 a-t-elle été dans son ensemble plus favo­ra­ble aux Alliés. Si l’attaque allemande de Verdun a diminué la puissance de l’offensive franco-britannique sur la Somme... cette manière offen­sive n’en a pas moins prolongé la fixation du gros des forces allemandes sur le front occidental ; elle a permis les victoi­res, facilitées d’ailleurs par les fautes de stratégie générale com­mises à leur tour par les Empires cen­traux, le désaccord entre chef militaires (Falkenhayn  et Conrad von Hoetzendorf ), désaccord qui ne pouvait être arbitré par un organe de direction de la guerre des Empires centraux puisque cet organe n’existait pas, conduisit le haut commandement militaire Au­trichien à négliger le front Russe, à user ses forces une fois de plus inu­tiles contre les Serbes, à prendre une offensive prématurée contre l’Italie. L’Allemagne, en prenant l’offensive contre la Roumanie, malgré des succès lo­caux et apparents, diminua, par l’extension de ses fronts, ses pos­sibilités de résistance sur les théâtres principaux, de l’aveu du géné­ral Ludendorff  [5]. Et c’est parce que l’année 1916 a été si mau­vaise pour les affaires militaires de l’Allemagne qu’elle jouera la carte de la guerre sous-marine sans restriction. Dès lors, tout s’enchaîne jusqu’à la vic­toire des armées alliées !

Enseignements :

Nous avons vu dans le fonctionnement du War Council le rôle capital que peut jouer un Ministre de la Marine dans un co­mité de guerre. Ce rôle est singulièrement périlleux en cas de dé­saccord complet entre le Ministre et le conseiller technique normal du Comité de guerre.

D’après le témoignage de ceux qui l’ont connu (des amiraux anglais eux-mêmes, y compris Lord Fisher ) M. Churchill  possédait à un degré éminent certaines qualités de "chef" : il avait du grand chef idéal : l’intelligence, l’imagination, l’activité, le goût de l’autorité ; mais il lui manquait les qualités de jugement ; le juge­ment n’est pas seulement affaire d’intelligence, il est aussi affaire de connaissances. M. Churchill, malgré ses brillantes qualités d’assimilation, n’avait pas et ne pouvait pas avoir la connaissance de toutes choses politiques, stratégiques, tactiques et techniques. Or, à la guerre, toutes ces choses se tiennent et sont liées étroite­ment ; on ne peut séparer la conception de l’exécution ; la concep­tion la plus belle en apparence est fausse, mauvaise, détestable, si elle n’est pas exécutable ; si d’une façon ou d’une autre le but dé­passe les moyens et ne peut être atteint.

C’est ce qui ressort clairement de la conception et de l’exécution de l’opération des Dardanelles ; sans insister sur les détails, j’ai fait ressortir les trois erreurs principales qui ont faussé le jugement de M. Churchill  : l’erreur technique, l’erreur politique, l’erreur psychologique. M. Churchill aurait-il pu éviter ces erreurs, si au lieu de s’emballer sur son plan person­nel il l’avait étudié po­sément, avec la collaboration des chefs qualifiés de la politique extérieure et des forces maritimes britanniques ? De l’aveu de Sir Edward Grey  lui-même, le Foreign Office n’a pas prévu, n’a pas compris l’impasse politique où on s’engageait ; peut être est-ce parce que le problème général avait été mal posé et qu’il a été dis­cuté sans étude d’ensemble préalable et sérieuse au cours de séan­ces où études et discussion étaient improvisées. Quoiqu’il en soit, les avis de l’amiral Fisher , bien qu’étayés trop tard par les études militaires du bureau d’opérations de l’Amirauté étaient formels, hostiles à l’idée d’une atta­que purement navale ; il est déplorable que M. Churchill ait pu passer outre à ces avis en se prévalant des réponses télégraphiques ambiguës (tout au moins insuffisantes) de l’amiral Carden .

L’ancien premier Lord de L’Amirauté, dans son ouvrage d’après guerre The World Crisis a répondu à cette critique, qu’on lui a faite si souvent en Angleterre après l’échec des Dardanelles, en cons­tatant avec mélancolie qu’il avait lui même créé, en 1911, une École de Guerre Navale destinée à fournir des états-majors dans la Marine bri­tannique, mais qu’il fallait 15 ans pour former des états-majors. M. Churchill  a ainsi réussi à exprimer avec dis­crétion, avec tact, son man­que de confiance envers aux collabora­teurs de l’Amirauté.

C’est malheureusement trop souvent le propre des hommes doués d’une très grande intelligence de mépriser leurs collabora­teurs, de ne tenir aucun compte, de leur avis, de leurs travaux, de leur expérience.

Il est à noter qu’après l’affaire des Dardanelles, Lord Kit­chener sous la pression de ses collègues du gouvernement fut obligé de re­constituer l’état-major général du War Office, de don­ner à cet état-major un chef, le général Roberston , consulté doré­navant par le War Council pour toutes les questions militaires importantes au même titre que le premier Lord Naval. Quant à M. Churchill  et à l’amiral Fisher , ils furent remplacés par des per­sonnalités peut-être moins brillantes mais plus pondérées.

Si l’activité de M. Churchill  s’est exercée d’une façon par trop personnelle, elle n’en doit pas moins rester pour nous un exemple ex­cellent d’activité stratégique dans l’ordre intellectuel.

Le premier Lord de l’amirauté avait un plan d’avenir ; il suivait inlassablement et sur tous les théâtres l’évolution de la situation géné­rale afin d’être à même de saisir l’occasion d’utiliser qu’au mieux et au maximum les forces britanniques dans le cadre de la stratégie générale. Aux échelons les plus élevés du haut commandement c’est bien là le rôle des chefs qui doivent voir de haut, de loin, surtout dans une pé­riode de stabilisation, d’expectative, telle que celle du début de 1915.

Nous aurons l’occasion de revenir sur ce point, mais d’ores et déjà, réfléchissez Messieurs à ce que peuvent représenter dans un troisième Bureau d’un E.-M.G., en temps de guerre, les études relatives aux projets d’opérations ultérieures quand il s’agit d’opérations comme celles des Dardanelles ou de Salonique. Il faut bien se rendre compte que ces études doivent être poussées à fond dans le cadre du plan d’opérations, ceci, non point pour aliéner la liberté d’action du chef qui conduira l’opération, mais pour pouvoir lui donner tous les moyens nécessaires pour que le commande­ment stratégique puisse donner ses ordres généraux en connais­sance de cause, en sachant que les ordres qu’il donne puissent être exécutés.

Ces notions se préciseront dans vos esprits quand vous étu­die­rez les opérations combinées du point de vue tactique, du point de vue exécution ; vous pourrez vous rendre compte avec assez d’exactitude de ce que représentent à notre époque ou dans l’avenir les moyens ma­ritimes considérables qu’il faut mettre en oeuvre pour exécuter une opération combinée de l’importance des Dardanelles ou de Salonique. Vous comprendrez alors beaucoup mieux que par mes explications d’aujourd’hui, qu’on ne doit pas décider de telles opérations sans avoir fait procéder à des études préalables, conduites aussi rapidement que possible, bien entendu, mais suffisamment approfondies. Vous com­prendrez mieux aussi la nécessité d’organiser un comité de guerre de façon à éviter dans la mesure du possible des erreurs comparables à cel­les du War Council.

3. Expédition de Salonique

Je vais maintenant vous parler brièvement de l’expédition de Salonique ou plutôt de l’action des Armées d’Orient en 1917 et 1918 [6], non point que je prétende nous transformer en stratèges des armées de terre (ce qui serait une prétention ridicule), mais parce qu’il m’a paru intéressant de vous montrer les chefs militai­res de nos armées aux prises avec les difficultés de la divergence des intérêts nationaux et du fonctionnement d’un comité de guerre interallié. Si, dans les marines alliées nous n’avons pas connu d’aussi grandes difficultés, c’est par suite de la stabilisation défini­tive des fronts de mer et du blocus des forces de surface. Il est donc utile d’examiner brièvement cette expérience de l’action d’un co­mité de guerre interallié. En même temps nous consta­terons les magnifiques qualités d’initiative du maréchal Franchet d’Esperey . Ce sera pour nous un très grand, un très bel exemple de ce que peut faire un chef militaire entreprenant, discipliné, dans le cadre très général, mais plutôt restrictif, des instructions qu’il a reçues [7].

A la fin de 1916, la situation des alliés était toute différente de celle de la fin de 1915 : ils avaient l’avantage d’une supériorité d’effectifs et de ressources de toute nature qui s’était affirmée sur les champs de bataille de la Somme. Non seulement on était ras­suré au grand quar­tier général français sur la solidité du front occidental, mais on pensait que le moment était venu de prendre l’offensive, sur tous les fronts. Dès lors, dans la manœuvre géné­rale prévue pour 1917 il n’y avait plus à assigner comme en 1916 aux forces de Salonique un rôle défensif ou de diversion offensive limitée. On pouvait rechercher dans les Balkans des avantages plus importants : battre les armées bulgares par une atta­que concordante des armées russes et roumaines par le nord, des ar­mées françaises, britanniques, serbes par le sud ; entraîner la Grèce aux côtés des alliés ; libérer la Serbie ; prendre à revers les Empires cen­traux sur un front vulnérable, dépourvu d’organisa-tions défensives puissantes. Et cette fois on était assuré que l’Allemagne ne pourrait pas profiter des avantages de pouvoir manœuvrer facilement par ses lignes intérieures ; la concordance de toutes les attaques donnerait à chacune d’elles le maximum d’efficacité.

C’est dans ce sens, qu’à la conférence de Chantilly (15 et 16 novembre 1916), les généraux en chefs alliés se mirent d’accord pour entreprendre des offensives concordantes sur tous les fronts dans la première quinzaine de février 1917 et sur l’effort à faire contre la Bul­garie pour la mettre hors de cause, en décidant de porter les effectifs alliés de Salonique à 23 divisions.

Malheureusement, cette décision émanant d’un comité mi­litaire interallié et non d’un comité de guerre interallié allait se heurter aux objections du gouvernement anglais. Le général Joffre  qui jouissait d’une haute autorité personnelle auprès du général Haig  et des autres généraux anglais aurait peut-être pu convain­cre les chefs politiques britanniques de la nouvelle importance de ce théâtre, surtout s’il avait conservé les fonctions élevées qui ve­naient de lui être attribuées de commandant en chef des armées françaises et britanniques au sujet de l’emploi des forces sur les théâtres extérieurs. Non seulement le gou­vernement britannique se refusait à envoyer de nouvelles divisions à Salonique, mais il prétendait retirer les divisions qu’il avait déjà en­voyées à contre-cœur en 1916.

A son avis, il fallait défendre et garder Salonique pour em­pê­cher l’ennemi de s’emparer de ce port, de l’utiliser comme base de sous-marins [8] ; par contre, il voyait plusieurs inconvénients à l’extension d’opérations offensives sur ce théâtre ; il faisait valoir particulièrement les difficultés de ravitailler et d’entretenir une grande armée sur le front de Macédoine au moment où la guerre sous-marine se développait sans restriction et avec succès ! Et sur­tout, plusieurs théâtres d’opérations exté­rieurs préoccupaient bien davantage la stratégie britannique... c’étaient naturellement les théâtres où les intérêts britanniques particu­liers étaient en jeu.

Finalement ce ne fut qu’à l’été de 1917 que l’armée d’Orient put atteindre l’effectif de 23 divisions estimé nécessaire pour effec­tuer des opérations d’une certaine ampleur ; ces effectifs atteigni­rent même plus tard 26 divisions, 650 000 hommes, quand l’armée hellénique vint se joindre aux armées alliées après l’abdication du roi Constantin.

La défection russe allait encore retarder l’action offensive de l’armée d’Orient.

En décembre 1917, le conseil supérieur de guerre interallié, institué à la conférence de Rappallo (après Carporette) décidait que, par suite de la défection russe, la coalition consacrerait mo­mentanément tous ses efforts à sa mise en état de défense. En l’absence d’un com­mandement militaire unique ou d’un Haut Co­mité interallié c’est ce comité de guerre qui aurait dû envoyer di­rectement au C.E.C des ar­mées d’Orient l’ordre de surseoir aux opérations offensives. En fait, à cause des lenteurs des délibéra­tions de ce conseil, ce fut le gouverne­ment français qui prit l’initiative d’envoyer au général Guillaumat  des instructions conformes aux préoccupations du conseil supérieur

Dans l’hypothèse d’une offensive ennemie en Macédoine

-        Maintenir l’intégrité du front de Macédoine.

-        Maintenir en tous cas la possession de Salonique.

-        Couvrir la Grèce en liaison avec les Italiens de Valona.

-        Étudier la reprise de l’offensive éventuelle.

Ce ne fut qu’en avril 1918, sur la demande du général Foch , devenu C.E.C des armées alliées sur le front occidental, que le gouver­nement français envoya l’ordre au général Guillaumat  de fixer l’ennemi par des attaques locales et de se tenir prêt à atta­quer à la fin de juin. Le gouvernement français, à la suite des premiers succès partiels obtenus par l’Armée d’Orient, prenait encore l’initiative de prescrire au général d’Esperey  (successeur du général Guillaumat ) de « réaliser progressive­ment en été la disloca­tion du front ennemi, par une série d’opérations locales ».

Le conseil supérieur, réuni le 3 juillet, refusa de sanction­ner ces décisions. Llyod George fit une opposition passionnée aux propositions françaises, prétendant prélever un tiers des effectifs anglais de Macé­doine au profit d’autres fronts britanniques.

Finalement le conseil conclut que :

-        Les représentants militaires et diplomatiques prépareraient un rapport sur l’utilité d’une attaque dans les Balkans.

-        En attendant le dépôt de ce rapport il n’y aurait pas d’offensive générale en Macédoine.

Cette décision risquait de maintenir pour longtemps inacti­ves 26 divisions (650 000 hommes) en face d’une armée bulgare moins nombreuse et déjà démoralisée. Comme il était facile de le prévoir les représentants militaires et diplomatiques ne purent se mettre d’accord.

Fort heureusement le gouvernement français, bien conseillé (en particulier par le général Guillaumat ), comprenait qu’il fallait agir, et il y avait à Salonique un grand chef qui voulait agir. Le général d’Esperey  avait communiqué à Paris, pour approbation, un plan som­maire qui n’était que modeste prélude [9] de l’opération décisive qu’il avait conçue.

Le gouvernement français, après avoir en vain essayé d’obtenir un accord par correspondance, dépêcha le général Guil­lauma t dans les capitales alliées pour obtenir des gouvernements une approbation du plan sommaire et pouvait enfin télégraphier le 10 septembre au général d’Esperey  « vous êtes autorisé à commen­cer les opérations quand vous les jugerez convenable ».

Quatre jours après, l’armée d’Orient prenait l’offensive à la date prévue par son chef. En 15 jours, Uskub était pris, la 11e ar­mée allemande, retraite coupée, n’avait plus qu’à capituler, un butin de 600 canons, 90 000 prisonniers, la Révolution à Sofia, l’armistice impo­sée aux Bulgares. Pendant que se développaient ces opérations, on pré­parait à Paris des instructions pour faire observer au général que « les événements dépassaient la portée des directives données aux armées d’Orient ».

Le C.E.C des armées d’Orient pensait, lui, à l’exploitation mi­litaire de ses premiers succès : Il voulait porter le gros de ses forces dans la direction du Da­nube et visait résolument la décision de la guerre en Europe Centrale, par une manœuvre de vaste en­vergure dont les objectifs et la répartition de ses forces sur ces ob­jectifs étaient les suivants :

-        Objectif principal : libérer la Serbie et se porter au contact de l’Autriche Hongrie un groupe d’armées de 17 divisions.

-        Occupation des points stratégiques de Bulgarie pour tendre la main à la Roumanie et couper les communications entre les empires Centraux et la Turquie : 2 divisions.

-        Attaque brusquée sur l’isthme de Boulaïr pour ouvrir les Darda­nelles : 5 divisions.

-        Réserves stratégiques en Thrace et en Bulgarie : 5 divisions.

Ce plan, communiqué à Paris le 5 octobre, ne pouvait rece­voir l’approbation des Alliés. Chacun d’eux prétendait tirer de la victoire un bénéfice particulier.

L’Angleterre voulait incorporer la Bulgarie dans les rangs des Alliés et se réserver les questions ottomanes. L’occupation des Détroits et de Constantinople par des divisions françaises lui au­rait paru une catastrophe. Elle aurait probablement opposé à cette conquête un veto analogue à celui que la Russie avait signifié en 1915.

L’Italie s’intéressait exclusivement à la région de l’Adriatique (Albanie, Dalmatie).

La Serbie était impatiente de libérer son territoire et de ré­aliser l’union des Yougoslaves.

La Grèce ne se souciait que de la Macédoine grecque.

La France était bien préoccupée de libérer la Serbie et la Rou­manie de l’occupation austro-allemande : seule, elle pouvait juger favo­rablement la grande opération militaire conçue pour battre au plus vite les Empires centraux et libérer son propre ter­ritoire.

Le Conseil supérieur de guerre était qualifié pour aplanir ces divergences de point de vue. Il aurait dû faire confiance au général d’Esperey  en limitant au strict minimum les servitudes politiques iné­luctables... On essaya de restreindre sa liberté d’action en lui donnant pour mission « de constituer un front défen­sif de l’Albanie, au Danube et la Mer Noire », en lui prescrivant d’utiliser les unités étrangères dans leur pays d’origine, au béné­fice des intérêts nationaux conformément aux exigences politiques qu’on lui notifiait. (Instruction du 7 octobre 1918).

Le général, tout en tenant compte de ces exigences et en se conformant aux instructions reçues, a une fois de plus eu l’immense mérite de les interpréter largement en s’inspirant des circonstances de l’évolution d’une situation qu’on ne pouvait pas apprécier de Paris avec la même exactitude et la même rapidité...

Le 1er novembre, les gros de l’armée serbe et des divisions fran­çaises entraient à Belgrade et bordaient le Danube prêtes à continuer leur effort sur Vienne.

Le 3 novembre 1918 le général d’Esperey  proposait à Paris de porter son front sur la frontière sud de l’Allemagne. Le 7 no­vembre il signait une convention militaire avec la Hongrie qui li­vrait tous les moyens de transport qui lui manquaient pour pour­suivre son offensive.

Celle-ci était déjà commencée ; les avant-gardes serbes avaient franchi la Save ; l’armée Berthelot  rentrait en Roumanie le 9 novembre ; une armée française dite armée de Hongrie se consti­tuait pour franchir le Danube à l’est de Belgrade...

L’Armistice vint arrêter ces grandes opérations.

Conclusions – enseignements

Je ne veux pas discuter ici le rôle qu’a joué cette victoire sur la décision de l’Allemagne de capituler. Il y a un point sur lequel presque tout le monde est d’accord : cette offensive des Armées d’Orient a commencé trop tard ; pendant un an, plus de 500 000 hommes ont été maintenus dans une défensive plus ou moins pas­sive, et ceci, pendant au moins 6 mois, contre le gré des chefs mili­taires et du gouvernement français.

Il est remarquable que, dans les deux cas (Dardanelles et Saloni­que), les comités de guerre ont pris des décisions sans tenir compte suffisamment de l’avis des chefs militaires ; décisions trop raides, trop auda­cieuses, insuffisamment préparées dans un cas, décisions trop lentes, trop préparées, trop intéressées dans l’autre cas.

Nous voyons, par l’exemple de Salonique, que les chefs poli­ti­ques, comme du temps de Louis XVI , sont généralement portés à frei­ner l’action militaire ou à se désintéresser de l’objectif forces au bénéfice des buts et des intérêts politiques. Un chef politique a généra­lement une tendance naturelle et fort compréhensible à vouloir atten­dre, temporiser, à préférer une négociation à une ba­taille ; il ne prend pas volontiers la responsabilité de décider d’engager des opérations importantes... ; il ne prend facilement cette responsabilité que s’il est assuré que ces opérations peuvent être arrêtées sans inconvénient en cas d’insuccès initial (cas des Dardanelles), ou pour parer à un danger imminent et grave (cas de Doullens), ou bien s’il a une grande confiance dans un succès fa­cile.

Si on s’en tenait à ces exemples des Dardanelles et de Salo­ni­que, si on n’examinait les choses de plus près, on serait tenté de condamner d’une façon absolue toute espèce d’intervention du gou­vernement dans les opérations militaires...

Seulement, comme je vous l’ai déjà dit, il faut bien se gar­der de généraliser trop vite des cas particuliers... Si nous compre­nons bien les dangers d’un point de vue politique trop exclusif, il faut comprendre également les dangers plus grands encore (cer­tainement beaucoup plus grands) d’un point de vue militaire trop exclusif. Pour nous en rendre compte ce n’est heureusement pas chez nos généraux de la Grande guerre, dans leurs rapports avec le gouvernement, que nous pourrions trouver des exemples pro­bants... Il suffit de considérer l’histoire de la stratégie allemande pendant cette guerre.

Le général Ludendorff , dans ses mémoires, se plaint amè­re­ment de la faiblesse du gouvernement allemand pendant la guerre, il oppose cette faiblesse à la force active de Clemenceau. Mais, si le gouvernement civil allemand a été faible n’est-ce pas dû, en grande partie, aux fautes répétées du gouvernement mili­taire allemand ?

Nous voyons comment on conduit la guerre quand on ne s’occupe que des objectifs forces ; on viole la neutralité belge et on déclenche sûrement et vite l’entrée en guerre de l’Angleterre ; on né­glige Paris et on se fait battre sur la Marne ; on déclare la guerre sous-marine sans restriction et on conduit les États-Unis à déclarer la guerre. Pendant toute l’année 1916, la mésentente est complète entre les géné­raux von Falkenhayn  et Conrad von Hoet­zendor f, aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine militaire. Jamais une mésen­tente de ce genre n’a existé à ce point du côté des Alliés. Ceci n’est pas seulement dû à la valeur person­nelle des généraux alliés, mais aussi aux liens qui, malgré tout, malgré le particularisme des intérêts nationaux, n’ont jamais cessé d’exister entre les gouvernements alliés.

Les difficultés, les lenteurs du comité supérieur de guerre de 1918 proviennent d’ailleurs du fait que ce comité est interallié et du particularisme des stratégies nationales ; mais, sans ces dif­ficultés inte­ralliées, on a bien l’impression que l’action du haut commandement militaire français n’aurait pas été sérieusement gêné en 1918 dans l’action militaire de Salonique par l’action poli­tique du gouvernement français.

Le Particularisme des stratégies nationales

Un des caractères les plus frappants de la guerre 1914-18 a été le particularisme des stratégies nationales dans les deux coali­tions. Ce particularisme qui est de tous les temps, a des causes profondes qu’il est essentiel de bien connaître.

1e cause : sur mer sur terre ce sont les mêmes tendances à vou­loir que les forces nationales soient principalement employées, défen­sivement ou offensivement, au bénéfice des intérêts natio­naux, sur les théâtres de ces intérêts ou dans les zones de ces inté­rêts. De même que sur terre la stratégie britannique veut que ses divisions soient placées à la gauche de l’armée française avec la préoccupa­tion des côtes anglaises, d’Anvers, des côtes de Flandre, de Zee­bruge, de même la Stratégie maritime britannique choisira la Mé­diterranée pour l’action anti-sous-marine de ses escadrilles, les zones qui couvrent l’Egypte, Malte, Gibraltar et ses routes com­merciales.

Et la stratégie générale britannique n’oubliera jamais ses buts politiques, coloniaux ou nationaux, qu’il s’agisse de défense coloniale, de conquête coloniale, de viser Constantinople ou de s’emparer de ré­gions pétrolières.

2e cause : La répugnance qu’éprouve une stratégie à se su­bor­don­ner à une stratégie étrangère provient aussi d’un sentiment de défiance envers le C.E.C, toujours suspect de vouloir ménager ses pro­pres forces nationales au détriment des forces alliées. Il semble bien, par exemple, que d’Estrées  après Solebay ait reçu de Ver­sailles des conseils de prudence pour les prochaines batailles na­vales... et ceci suffirait à expliquer pourquoi au Texel, arguant de certaines grosses avaries de ses vaisseaux, il ait mal soutenu ses alliés anglais. A Béveziers, les Anglais eux-mêmes laissent porter sur leurs alliés hollandais tout le poids de l’attaque française. A Agosta, les Espagnols ne soutiennent pas non plus leurs alliés hollandais...

Sur les champs de bataille terrestres et maritimes de 1914, les alliés ont donné trop de preuves d’abnégation, d’esprit de sacri­fice, et de désintéressement au profit de la cause commune pour que je puisse, sans commettre d’injustice, trouver des faits pro­bants de même nature à l’appui de ma thèse. Mais à l’échelon de la stratégie générale, dans les conseils de chefs qui portaient les plus lourdes responsabilités, il est assez naturel qu’on ait eu parfois l’arrière-pensée que le voisin se ména­geait trop et que sa coopéra­tion pouvait être plus active et devait ac­cepter cette subordination pour contrer la stratégie maritime allemande.

3e cause : les raisons de prestige : prestige national, prestige de corps, prestige personnel. Raisons plus ou moins valables.

L’Organisation du Haut Commandement militaire

Ces trois causes du particularisme des stratégies (qu’on va plus ou moins retrouver dans toutes les guerres de coalition sur terre et sur mer) expliquent en particulier la répugnance qu’ont manifesté si long­temps les Anglais à accepter sur terre la subordi­nation de leurs chefs à un chef français.

Pour en arriver à la solution du commandement militaire uni­que des armées principales (à Doullens le 26 mai 1918) il a fallu l’immense prestige personnel qu’avait su acquérir peu à peu le maré­chal Foch , il a fallu aussi qu’une situation tragique vienne vaincre les dernières résistances des chefs anglais et de M. Cle­menceau lui-même. Dès lors, l’intervention du comité de guerre interallié sur le front des armées principales a été inutile jusqu’à la victoire finale ; mais, voyons bien que dans cette période le grand chef militaire interallié, bien loin de demander au C.E.C. anglais de grands sacrifices, a singulièrement faci­lité sa tâche ! Dans des circonstances moins heureuses ou moins favo­rables, en cas d’un désaccord entre le maréchal Foch  et le maréchal Haig , un seul arbitrage restait possible et nécessaire : celui du comité de guerre interallié.

Sur mer, les difficultés du commandement interallié n’ont ja­mais eu le même caractère de gravité, mais elles ont été de même na­ture.

La convention navale du 6 août 1914, signée à Londres, avait attribué la direction générale des opérations maritimes en Méditerranée au commandement maritime français et fixé les for­ces navales anglaises mises à la disposition (disposition relative et limitée) de l’amiral de Lapeyrère . Les principaux théâtres d’opéra-tions maritimes Mer du Nord, Méditerranée étaient nette­ment séparés ; les forces principales de surface ennemies, chacune bloquée au fond de ces théâtres respectifs n’ont pas pu manœuvrer d’un théâtre à l’autre ; la question d’un com­mandement unique pour l’ensemble des théâtres maritimes ne s’est donc pas posée au cours de cette guerre.

Mais de nouveaux objectifs secondaires qui pouvaient être pré­vus au moment où la convention de Londres a été signée al­laient re­mettre en question l’organisation du commandement ma­ritime interal­lié ; l’Amirauté britannique sous prétexte de situa­tions nouvelles al­lait enlever au C.E.C. de l’armée navale fran­çaise toute autorité effec­tive sur les forces navales britanniques en Méditerranée.

Alors que sur tous les théâtres extérieurs, en Méditerranée, les commandants des forces navales françaises étaient générale­ment placés sous les ordres de chefs britanniques (c’est ce qui s’est passé en particulier pour les opérations contre les croiseurs alle­mands opérant sur les théâ­tres océaniques), dès le 16 août, l’amiral anglais qui s’était placé sous les ordres de l’amiral de La­peyrèr e pour les premières opérations en Adria­tique recevait l’ordre direct à l’amirauté britannique de se rendre aux Dardanel­les pour bloquer le Goeben et le Breslau.

Dès lors, toutes les opérations maritimes aux Dardanelles ou en Egypte allaient se dérouler sans recours à l’intervention du C.E.C fran­çais en Méditerranée, et même, le plus souvent, sans qu’il soit prévenu de ce qui se passait.

En mai 1915, l’entrée en guerre de l’Italie et l’apparition des sous-marins allemands en Méditerranée allaient être le point de départ de nouvelles difficultés de commandement, et d’une nouvelle diminu­tion de l’autorité du C.E.C français. Pour les opé­rations maritimes comme pour les opérations terrestres, les mul­tiples difficultés que sou­lève l’indépendance des chefs alliés sur un même théâtre devront être résolues d’abord par les actions gou­vernementales, puis par des conférences des chefs maritimes alliés (Malte, Corfou) ; ces réunions qui ressem­blent singulièrement à celles de Chantilly aboutissent aussi à des résul­tats limités ou incomplets.

Finalement, en 1918, c’est un amiral anglais qui fait figure de commandant en chef de théâtre en Méditerranée et qui prési­dera à la conclusion de l’armistice turc à Constantinople.

Quand on examine aujourd’hui, avec un recul suffisant, ces événements de 1914-18, on peut se demander si la meilleure orga­nisa­tion du Haut Commandement maritime interallié dans les conditions de cette guerre n’aurait pas consisté à accepter aussi pour les opérations maritimes le principe du commandement uni­que au bénéfice des bri­tanniques, dans la personne du Premier Lord naval, considéré comme le véritable C.E.C des forces navales britanniques.

Les inconvénients de cette solution, inspirée de la solution du commandement unique du maréchal Foch , sautent aux yeux :

1.      Les responsabilités et l’autorité de Premier Lord naval (l’ami-ral Fisher  en 1914) au sein du Conseil de l’amirauté sont limitées et mal définies. En principe c’est ce conseil qui conduit les opérations mariti­mes et il est présidé par le Premier Lord civil membre du Cabinet anglais : le Premier Lord naval qui n’est pas dans son pays le C.E.C des forces mariti­mes britan­niques ne pourrait jouer le rôle de C.E.C des forces mariti­mes alliées.

Admettre la subordination des forces maritimes françaises à un conseil de direction présidé par un homme politique, c’est subordonner en partie la stratégie générale française à la stra­tégie générale britanni­que et affaiblir l’autorité du Comité de guerre interallié cependant res­ponsable de la conduite de la guerre.

2.      Conformément à ce qui a été dit plus haut, si l’Amirauté britan­nique avait assumé la charge de direction générale des opérations maritimes alliées, elle aurait pu céder à la tendance naturelle de négliger les intérêts français en dirigeant des for­ces françaises trop importantes dans la direction des intérêts britanniques sous prétexte que les princi­pales forces ennemies se trouvaient dans cette direction... Il est vrai que dans ce cas le C.E.C des forces maritimes françaises, en tant que conseiller technique du gouvernement français, pourrait intervenir pour faire appel de la décision auprès du Comité de guerre interal­lié. Mais cette procédure d’une application déjà difficile dans le cas des forces de terre, serait encore plus délicate et plus lente dans le domaine des opérations maritimes où le matériel coûte si cher, a tant d’importance et se remplace si lentement... on perdrait en grande partie le bénéfice du Commandement uni­que.

3.      Le champ des opérations maritimes pouvait s’étendre à tous les océans, les difficultés de centraliser en un seul organe, au­près d’un seul chef, tous les éléments de décision, tous les ren­seignements d’ordre politique ou maritime intéressant tous les alliés rendent cette solution impraticable... à moins que ce commandement unique, n’ayant aucune prétention a être ef­fectif, permanent, général, laisse à ses grands subor­donnés des initiatives extrêmement larges...

Les avantages : Si ce commandement unique maritime avait pu être réalisé au cours de la dernière guerre, en surmontant toutes les difficultés, on aurait pu obtenir des Anglais :

-        qu’ils acceptent plus facilement et plus tôt, le commande­ment unique des armées de terre ;

-        qu’ils laissent à un chef français le commandement effectif du théâtre méditerranéen.

Mais, dans le cas de la Marine, les inconvénients de cette solu­tion sont si grands qu’elle ne saurait être préconisée ou re­commandée pour l’avenir ; et ce qu’on a eu tant de peine à réaliser sur terre en 1918, l’unité de commandement sur le front principal des armées de terre, serait encore bien plus difficile à réaliser sur mer... à moins que des circonstances extrêmement graves ne vien­nent imposer l’application de ce principe général.




[1] Fonctions correspondant à celles d’un ministre de la guerre ; mais Lord Kitchener joue en même temps le rôle de chef d’état-major général de l’armée.

[2] Littéralement en français premier Lord de la mer, fonctions équivalen­tes à celles d’un chef d’état-major Général de la Marine, dans le sens où nous l’entendons maintenant en France.

[3] Fonctions correspondantes à celles de Ministre de la Marine. 

[4] Il ne l’a jamais caché ; c’est pourquoi je peux me permettre de l’écrire ici.

[5] Kriegserinnerungen p. 239.

[6] Les auditeurs du Centre auront l’occasion d’étudier les opéra­tions du point de vue naval et de l’organisation de la base de Salonique. C’est un tout autre sujet que je laisse de côté ici.

[7] Dans l’exposé des faits, j’ai surtout utilisé les études remarqua­bles du colonel Larcher sur cette question.

[8] Remarquer à propos de ce rôle de Salonique envisagé par la Stratégie britannique, un exemple caractéristique de coordination des stratégies terrestre et maritime.

[9] Enlèvement des positions de Dobropolié, exploitation im­médiate jusqu’à la Cerna et au Vardar. Dans la pensée du général il s’agissait d’abord de battre définitivement les armées bulgares.

 

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