Au début de 1915, après
la stabilisation des fronts de terre et de mer, la guerre a pris la forme
d’une guerre de siège, guerre dans laquelle les Empires centraux sont
en posture d’assiégés... par terre et par mer. Tous les Alliés bâtissent
alors de nouveaux plans. La Russie, renonçant à attaquer en Prusse
Orientale et en Pologne les fronts allemands sur un théâtre propice aux
manœuvres défensives et aux contre-attaques de la stratégie
allemande, décide de prendre l’offensive contre l’Autriche.
Le général Joffre n’avait
pas les mêmes possibilités de manœuvrer en attaquant sur un point
faible les frontières des Empires centraux. Au début de 1915 toutes
ses forces étaient fixées sur le front franco-belge pour être en mesure
de s’opposer à la nouvelle poussée allemande dont le succès aurait pu
avoir des conséquences graves, étant donné la proximité des armées
allemandes de Paris. Le général en chef français considérait qu’il
ne pouvait détacher aucune de ses forces sur un théâtre extérieur ;
sa préoccupation constante à cette époque était de constituer des réserves
afin d’être en mesure de reprendre au plus tôt l’offensive sur le
front français.
Dans les milieux
gouvernementaux de Londres on avait eu, au contraire, très vite
l’impression, après l’insuccès des premiers combats de la nouvelle
guerre de tranchées, que le front français était stabilisé pour
longtemps ; on n’éprouvait pas les mêmes inquiétudes françaises
pour Paris... ; on n’en avait même pas pour les côtes françaises
du nord et de la Manche ; enfin on disposait en Angleterre de réserves :
-
Les réserves navales : c’est-à-dire les nombreux
navire de guerre ne faisant pas partie de la Grand Fleet, disponibles immédiatement
par suite de la supériorité des Alliés sur mer ;
-
Une division de l’armée régulière (la 29e),
la seule n’ayant pas encore été expédiée en France ;
-
Les premières divisions nouvelles levées par Lord
Kitchener ; mais ces divisions ne pouvaient être instruites
et disponibles avant plusieurs mois.
Après des échanges de
vue personnels entre certains membres du cabinet britannique, le War
Council, Comité de guerre qui était resté en sommeil depuis le début
des hostilités, finit par se réunir pour examiner sur quel théâtre
d’opérations il conviendrait d’utiliser offensivement les réserves
britanniques dans un avenir plus ou moins proche.
Sans entrer dans le détail
des délibérations du War Council au cours de ses réunions où
allait se décider l’expédition des Dardanelles, j’en exposerai les
caractères essentiels en rappelant d’abord la composition de ce comité
de guerre et les principaux projets qui lui sont soumis.
Sur les neuf membres du
conseil, quatre ont une personnalité très accusée et ont eu une
influence sur les décisions prises : Lord Kitchener, secrétaire
d’État du War Office ,
l’amiral Fisher , first Sea Lord ,
Monsieur Winston Churchill premier
lord de l’Amirauté
et Monsieur Lloyd George chancelier
de l’Echiquier.
La compétence
militaire en matière de stratégie terrestre est représentée au
Conseil par Lord Kitchener qui est considéré par ses collègues du
Gouvernement comme un grand administrateur beaucoup plus que comme un
stratège ! Son idée essentielle sur les opérations, est de résister
aux demandes du général Joffre et
du général French d’envoyer
sur le continent les nouvelles divisions britanniques prématurément,
au plus tôt, par petits paquets, à mesure qu’elles seront prêtes. Il
considère qu’on doit attendre que la nouvelle armée soit constituée,
entraînée, pour porter un coup décisif. Bien qu’il n’ait pas exprimé
une opinion ferme, qui eût été prématurée, sur l’utilisation future
de cette armée, on a bien l’impression que Lord Kitchener était
favorable à cette époque à une action en Orient, le chef du War
Office, sous l’influence du général French , comprend bien
l’importance du front occidental.
L’amiral Fisher , qui
est ou devrait être théoriquement le conseiller technique du comité de
guerre, en matière de stratégie maritime, a conçu plus nettement son « plan
d’avenir » : il consiste à faire entrer la flotte
britannique en Baltique pour débarquer une armée russe sur les côtes
allemandes. Des bâtiments spéciaux de faible tonnage, des monitors, des
chalands ont déjà été commandés en vue de l’exécution de cette
grande opération.
Quand on pense
aux immenses services qu’a rendu l’amiral Fischer à la Marine
britannique, à la réunion de sa décision
audacieuse de détacher de la Grand Fleet trois croiseurs de
bataille pour en finir avec les croiseurs secondaires de l’amiral von
Spree , quand on considère aussi que l’amiral Fischer a en somme vu
juste dans l’affaire des Dardanelles, on éprouve certainement quelque gêne
à condamner à priori sa conception d’une vaste opération combinée en
Baltique. D’ailleurs Lord Fisher n’a
jamais exprimé clairement son idée de manœuvre et Monsieur Churchill lui-même
ne l’a jamais comprise. Il est permis cependant de rester sceptique sur
les possibilités d’exécution politiques, militaires, maritimes de
cette opération quand on sait surtout que l’amiral Fischer l’avait
seul, conçue et étudiée. Pour rien au monde Lord Fisher n’aurait
pris conseil d’un général ; et comme Lord Kitchener, il avait
le mépris des états-majors et en contestait l’utilité !
Au moment des réunions
du War Council, l’idée essentielle du first Sea Lord est
d’éviter de s’engager dans une offensive maritime susceptible de
compromettre son plan d’avenir. Et cette idée est au fond la même que
celle de Lord Kitchener bien qu’orientée dans une autre direction. En
elle-même, l’idée de réserver des forces qu’on prépare pour une
opération ultérieure ne peut d’ailleurs prêter à une critique de
principe.
Deux personnalités
politiques, d’un tempérament extrêmement ardent, M. L. George et M.
Churchill , sont d’avis d’agir au plus tôt. M. Lloyd George ne
cache à personne qu’il souffre de voir les troupes anglaises engagées
sur le front occidental dans des opérations qu’il qualifie de « futiles ».
Les opérations de l’armée du général French sont
beaucoup trop liées, à son gré, aux opérations que dirige un général
français. Le chancelier de l’Echiquier éprouve un certain mépris
pour les chefs militaires français et, en particulier, propose de retirer
purement et simplement les troupes britanniques du front de France, d’en
garder une partie en réserve en Angleterre et d’envoyer le reste à
Salonique pour y constituer sur le front Serbe un front terrestre plus spécifiquement
britannique.
La victoire du
Roudnik (80 000 prisonniers Autrichiens) les insuccès des petites
actions offensives des alliés en Artois, en Champagne, à la Bassée et
sur d’autres points du front occidental, les hésitations de l’Italie,
de la Grèce, de la Bulgarie, de la Roumanie à entrer dans le conflit
aux cotés des alliés, sont autant d’arguments sérieux sur lesquels
s’appuie la thèse de M. Llyod George. Cette thèse serait très convaincante
si elle ne reposait sur le postulat de l’inviolabilité du front français,
si elle mesurait bien les conséquences d’une mise hors de cause
possible des armées françaises. Sous cette réserve elle ferait honneur
au sens stratégique de M. Lloyd George ... Malheureusement, l’homme
d’état anglais devait plus tard se montrer hostile à
l’intervention militaire des armées anglaises dans les Balkans à
partir du moment où la France s’est décidée à y faire elle-même un
grand effort, était encore plus justifié. Et alors on peut se demander
si, chez M. Llyod George, le sens politique n’était pas beaucoup plus développé
que le sens de la stratégie militaire.
Quant à M. Churchill ,
s’il a aussi un plan d’avenir, il est littéralement à
l’affût de toutes les occasions de faire agir offensivement,
vigoureusement et au plus tôt les forces navales britanniques. Son plan
d’avenir est l’attaque et la prise de Borkhum.
Puisqu’il est trop
risqué d’attaquer la flotte allemande dans ses bases, M. Churchill estime
que l’attaque de Borkhum, obligera cette flotte à venir défendre l’île
et à accepter enfin une bataille générale. Ce n’est qu’après cette
victoire navale, pense le Premier Lord, qu’on pourra songer à envoyer
la Grande flotte en Baltique et ici les conceptions paraissent rejoindre
à peu près celles du premier Lord naval, bien que M. Churchill lui-même,
de son propre aveu, ne les ait jamais très bien comprises...
Pendant que la division
de l’amiral Bailey se prépare
et s’entraîne à cette opération de débarquement qui n’a reçu
l’approbation d’aucun autre amiral anglais, M. Churchill envisage
de faire agir ses réserves navales pour soutenir l’opération
offensive, à l’aile gauche des armées alliées, préconisée par le
général French pour dégager
la côte belge Ostende-Zeebruge... que les sous-marins allemands utilisent
comme bases.
Enfin, M. Churchill suit
attentivement les événements d’Orient. On peut dire qu’il est
favorable au projet de M. Lloyd George comme
il est favorable au projet de l’amiral Fisher ; mais doué d’un
esprit vif imaginatif, audacieux, le premier Lord de l’Amirauté n’est
pourtant pas de ces hommes qui se mettent volontiers à la remorque des
idées des autres... Il ne serait pas fâché évidemment d’avoir son
plan immédiat personnel, lui appartenant en propre et susceptible de
faire jouer à la marine britannique un grand rôle.
Aussi, dès qu’on reçoit
à Londres du grand duc Nicolas la suggestion pressante d’effectuer
une démonstration navale à l’entrée des Dardanelles pour soulager le
front russe du Caucase, M. Churchill saisit
immédiatement cette occasion d’agir. Après une consultation télégraphique
et tendancieuse de l’amiral Carden , commandant l’escadre des
Dardanelles le premier Lord propose au War Council d’utiliser
les réserves navales pour forcer les Dardanelles et s’emparer de
Constantinople !
Dans sa réunion du 28
janvier 1915, malgré l’opposition de l’amiral Fisher qui
estimait que le forcement des Dardanelles et la prise de Constantinople
exigeaient la coopération de forces de terre importantes, le War
Council décidait l’attaque navale des Dardanelles ! Et dans la
même séance, pour donner aussi satisfaction à M. Lloyd George , le
Conseil décidait l’envoi de la 29e division britannique en
Serbie !
Quand on sait ce qui
s’est passé par la suite aux Dardanelles, quand on connaît le détail
des délibérations du War Council et les confidences que nous ont
faites dans leurs mémoires d’après-guerre certains membres du
gouvernement britannique, il est facile de reconnaître les trois
principales erreurs de jugement qui expliquent la décision de faire
attaquer les Dardanelles par les seules forces navales : erreur
technique, erreur politique, erreur psychologique.
L’erreur technique :
M. Churchill a surestimé
l’effet des canons de gros calibre, en particulier des canons de 380 de
la Queen Elisabeth. Le premier Lord avait l’impression personnelle que
cet effet serait foudroyant, mais il ne semble pas qu’il ait cherché
à corroborer cette impression par l’avis des techniciens, par les faits
de l’histoire récente (Tsing Tao), ou par des expériences.
Erreur politique :
M. Churchill pensait que le
succès d’un forcement des Dardanelles entraînerait les armées
grecques et bulgares à Constantinople, une révolution dans la capitale
turque etc. Les événements ont prouvé que cette deuxième impression
n’est pas mal fondée. Mais dès que les armées grecques se sont
mises en branle, la Russie a opposé à leur marche en avant un veto
formel appuyé d’une menace de paix séparée. (Ceci n’empêche pas
encore beaucoup de gens de croire que la prise des Dardanelles aurait
facilité les relations des alliés occidentaux avec la Russie, évité la
révolution russe, etc.). Sir Edward Grey a
avoué que, comme membre du War Council, chef du Foreign Office,
il aurait dû s’opposer à l’attaque des Dardanelles dont le succès
aurait provoqué un conflit de la Russie avec ses alliés ou en tous cas
une situation grave et inextricable dans les pays balkaniques et
d’Orient.
Enfin erreur
psychologique : le grand argument par lequel M. Churchill a
réussi à convaincre ses collègues du War Council, et le
gouvernement français est que, si l’attaque navale échouait, il serait
facile d’arrêter l’opération en prétextant qu’il s’agissait
simplement d’effectuer une démonstration navale. C’était là le
grand avantage de n’engager que la flotte. Puisque l’opération était
très risquée (tout le monde s’en rendait compte, M. Churchill lui-même)
le fait de n’engager aucune troupe à terre, même pas la 29e
division, permettrait de battre en retraite facilement. On éviterait
d’être pris dans l’engrenage, d’avoir à envoyer en Orient des
centaines de milliers de soldats contre la puissance turque qui
jusqu’alors avait fait la guerre sans passion et sans mobiliser toutes
ses forces.
Or les événements ont
démontré, qu’une fois les opérations navales enclenchées, tous les
chefs ont été d’accord pour les pousser à fond ; on a été
pris automatiquement dans l’engrenage qu’on voulait éviter ;
tout recul a paru impossible parce qu’il risquait de compromettre
gravement le prestige des Alliés.
Au début du
mois de février, sur l’insistance de l’amiral Fishe r (qui se décidait
enfin à utiliser les rapports et les arguments précis de son état-major)
M. Churchill fit prendre au War
Council la décision d’envoyer à Moudros la division anglaise et la
division française destinées à Salonique, ainsi que quelques troupes
affectées à la défense de l’Égypte ; mais ces forces ne
devaient intervenir qu’éventuellement pour exploiter le succès de
l’attaque navale ; elles arrivèrent à Moudros le 18 mars, le jour
même où s’effectuait la grande attaque navale des ports intérieurs
des Dardanelles... Au lendemain de l’échec de cette attaque, M.
Churchill, persévérant, tenace, télégraphiait à l’amiral de
Robeck pour le presser de
poursuivre ses opérations ; quand ce télégramme arriva à Moudros,
l’amiral de Robeck et le général
Hamilton s’étaient mis
d’accord pour renoncer à l’attaque purement navale et pour préparer
une attaque combinée...
Je n’insisterai pas
sur les conséquences graves des décisions du War Council.
L’année 1915 a été pour les alliés l’année la plus mauvaise de
la guerre par suite de leur action discordante sur tous les fronts :
La Russie attaque l’Autriche trop tôt, sans consulter ses alliés ;
l’attaque des Dardanelles bien loin de nous assurer de nouvelles
alliances dans les Balkans détermina la Bulgarie à prendre le parti
des Empires centraux, la Turquie à s’engager à fond dans la guerre.
Cette expédition fixait inutilement sur un théâtre extérieur des
centaines de milliers de soldats alliés et d’énormes ressources de matériel
naval et militaire.
Quand les forces
franco-britanniques prirent à leur tour l’offensive en Artois et en
Champagne, la puissance de cette offensive fut diminuée par les forces
et les ressources consacrées aux Dardanelles, et cette attaque se
produisit trop tard : les Allemands avaient pu intervenir à temps
sur le front oriental pour arrêter l’offensive russe ; délivrés
de la menace russe, aidés par la diversion turque, ils réussirent à
arrêter de justesse l’offensive franco-britannique sur le front
occidental.
La leçon de 1915 a été
comprise par les chefs militaires alliés. A la deuxième conférence de
Chantilly (8 décembre 1915), sur la proposition de général Joffre , ils
se mirent d’accord sur deux points essentiels :
-
Rechercher la décision sur les théâtres principaux
(franco-belges, russe, italien) par des offensives concordantes ayant le
maximum de puissance.
-
Consacrer aux théâtres secondaires le minimum de forces
possibles.
Aussi l’année 1916
a-t-elle été dans son ensemble plus favorable aux Alliés. Si
l’attaque allemande de Verdun a diminué la puissance de l’offensive
franco-britannique sur la Somme... cette manière offensive n’en a pas
moins prolongé la fixation du gros des forces allemandes sur le front
occidental ; elle a permis les victoires, facilitées d’ailleurs
par les fautes de stratégie générale commises à leur tour par les
Empires centraux, le désaccord entre chef militaires (Falkenhayn et
Conrad von Hoetzendorf ), désaccord qui ne pouvait être arbitré par un
organe de direction de la guerre des Empires centraux puisque cet organe
n’existait pas, conduisit le haut commandement militaire Autrichien à
négliger le front Russe, à user ses forces une fois de plus inutiles
contre les Serbes, à prendre une offensive prématurée contre
l’Italie. L’Allemagne, en prenant l’offensive contre la Roumanie,
malgré des succès locaux et apparents, diminua, par l’extension de
ses fronts, ses possibilités de résistance sur les théâtres
principaux, de l’aveu du général Ludendorff .
Et c’est parce que l’année 1916 a été si mauvaise pour les
affaires militaires de l’Allemagne qu’elle jouera la carte de la
guerre sous-marine sans restriction. Dès lors, tout s’enchaîne
jusqu’à la victoire des armées alliées !
Enseignements :
Nous avons vu dans le
fonctionnement du War Council le rôle capital que peut jouer un
Ministre de la Marine dans un comité de guerre. Ce rôle est singulièrement
périlleux en cas de désaccord complet entre le Ministre et le
conseiller technique normal du Comité de guerre.
D’après le témoignage
de ceux qui l’ont connu (des amiraux anglais eux-mêmes, y compris Lord
Fisher ) M. Churchill possédait
à un degré éminent certaines qualités de "chef" : il
avait du grand chef idéal : l’intelligence, l’imagination,
l’activité, le goût de l’autorité ; mais il lui manquait les
qualités de jugement ; le jugement n’est pas seulement affaire
d’intelligence, il est aussi affaire de connaissances. M. Churchill,
malgré ses brillantes qualités d’assimilation, n’avait pas et ne
pouvait pas avoir la connaissance de toutes choses politiques, stratégiques,
tactiques et techniques. Or, à la guerre, toutes ces choses se tiennent
et sont liées étroitement ; on ne peut séparer la conception de
l’exécution ; la conception la plus belle en apparence est
fausse, mauvaise, détestable, si elle n’est pas exécutable ; si
d’une façon ou d’une autre le but dépasse les moyens et ne peut être
atteint.
C’est ce qui ressort
clairement de la conception et de l’exécution de l’opération des
Dardanelles ; sans insister sur les détails, j’ai fait ressortir
les trois erreurs principales qui ont faussé le jugement de M. Churchill
: l’erreur technique, l’erreur politique, l’erreur
psychologique. M. Churchill aurait-il pu éviter ces erreurs, si au lieu
de s’emballer sur son plan personnel il l’avait étudié posément,
avec la collaboration des chefs qualifiés de la politique extérieure et
des forces maritimes britanniques ? De l’aveu de Sir Edward Grey lui-même,
le Foreign Office n’a pas prévu, n’a pas compris l’impasse
politique où on s’engageait ; peut être est-ce parce que le problème
général avait été mal posé et qu’il a été discuté sans étude
d’ensemble préalable et sérieuse au cours de séances où études et
discussion étaient improvisées. Quoiqu’il en soit, les avis de
l’amiral Fisher , bien qu’étayés trop tard par les études
militaires du bureau d’opérations de l’Amirauté étaient formels,
hostiles à l’idée d’une attaque purement navale ; il est déplorable
que M. Churchill ait pu passer outre à ces avis en se prévalant des réponses
télégraphiques ambiguës (tout au moins insuffisantes) de l’amiral
Carden .
L’ancien premier Lord
de L’Amirauté, dans son ouvrage d’après guerre The World Crisis
a répondu à cette critique, qu’on lui a faite si souvent en Angleterre
après l’échec des Dardanelles, en constatant avec mélancolie
qu’il avait lui même créé, en 1911, une École de Guerre Navale
destinée à fournir des états-majors dans la Marine britannique, mais
qu’il fallait 15 ans pour former des états-majors. M. Churchill a
ainsi réussi à exprimer avec discrétion, avec tact, son manque de
confiance envers aux collaborateurs de l’Amirauté.
C’est malheureusement
trop souvent le propre des hommes doués d’une très grande intelligence
de mépriser leurs collaborateurs, de ne tenir aucun compte, de leur
avis, de leurs travaux, de leur expérience.
Il est à noter
qu’après l’affaire des Dardanelles, Lord Kitchener sous la pression
de ses collègues du gouvernement fut obligé de reconstituer l’état-major
général du War Office, de donner à cet état-major un chef, le
général Roberston , consulté dorénavant par le War Council
pour toutes les questions militaires importantes au même titre que le
premier Lord Naval. Quant à M. Churchill et
à l’amiral Fisher , ils furent remplacés par des personnalités
peut-être moins brillantes mais plus pondérées.
Si l’activité de M.
Churchill s’est exercée
d’une façon par trop personnelle, elle n’en doit pas moins rester
pour nous un exemple excellent d’activité stratégique dans l’ordre
intellectuel.
Le premier Lord de
l’amirauté avait un plan d’avenir ; il suivait inlassablement et
sur tous les théâtres l’évolution de la situation générale afin
d’être à même de saisir l’occasion d’utiliser qu’au mieux et au
maximum les forces britanniques dans le cadre de la stratégie générale.
Aux échelons les plus élevés du haut commandement c’est bien là le rôle
des chefs qui doivent voir de haut, de loin, surtout dans une période
de stabilisation, d’expectative, telle que celle du début de 1915.
Nous aurons
l’occasion de revenir sur ce point, mais d’ores et déjà, réfléchissez
Messieurs à ce que peuvent représenter dans un troisième Bureau d’un
E.-M.G., en temps de guerre, les études relatives aux projets d’opérations
ultérieures quand il s’agit d’opérations comme celles des
Dardanelles ou de Salonique. Il faut bien se rendre compte que ces études
doivent être poussées à fond dans le cadre du plan d’opérations,
ceci, non point pour aliéner la liberté d’action du chef qui conduira
l’opération, mais pour pouvoir lui donner tous les moyens nécessaires
pour que le commandement stratégique puisse donner ses ordres généraux
en connaissance de cause, en sachant que les ordres qu’il donne
puissent être exécutés.
Ces notions se préciseront
dans vos esprits quand vous étudierez les opérations combinées du
point de vue tactique, du point de vue exécution ; vous pourrez vous
rendre compte avec assez d’exactitude de ce que représentent à notre
époque ou dans l’avenir les moyens maritimes considérables qu’il
faut mettre en oeuvre pour exécuter une opération combinée de
l’importance des Dardanelles ou de Salonique. Vous comprendrez alors
beaucoup mieux que par mes explications d’aujourd’hui, qu’on ne doit
pas décider de telles opérations sans avoir fait procéder à des études
préalables, conduites aussi rapidement que possible, bien entendu, mais
suffisamment approfondies. Vous comprendrez mieux aussi la nécessité
d’organiser un comité de guerre de façon à éviter dans la mesure du
possible des erreurs comparables à celles du War Council.
Je vais maintenant vous
parler brièvement de l’expédition de Salonique ou plutôt de
l’action des Armées d’Orient en 1917 et 1918 ,
non point que je prétende nous transformer en stratèges des armées de
terre (ce qui serait une prétention ridicule), mais parce qu’il m’a
paru intéressant de vous montrer les chefs militaires de nos armées
aux prises avec les difficultés de la divergence des intérêts nationaux
et du fonctionnement d’un comité de guerre interallié. Si, dans les
marines alliées nous n’avons pas connu d’aussi grandes difficultés,
c’est par suite de la stabilisation définitive des fronts de mer et
du blocus des forces de surface. Il est donc utile d’examiner brièvement
cette expérience de l’action d’un comité de guerre interallié. En
même temps nous constaterons les magnifiques qualités d’initiative
du maréchal Franchet d’Esperey . Ce sera pour nous un très grand, un
très bel exemple de ce que peut faire un chef militaire entreprenant,
discipliné, dans le cadre très général, mais plutôt restrictif, des
instructions qu’il a reçues .
A la fin de 1916, la
situation des alliés était toute différente de celle de la fin de 1915 :
ils avaient l’avantage d’une supériorité d’effectifs et de
ressources de toute nature qui s’était affirmée sur les champs de
bataille de la Somme. Non seulement on était rassuré au grand quartier
général français sur la solidité du front occidental, mais on pensait
que le moment était venu de prendre l’offensive, sur tous les fronts. Dès
lors, dans la manœuvre générale prévue pour 1917 il n’y avait plus
à assigner comme en 1916 aux forces de Salonique un rôle défensif ou de
diversion offensive limitée. On pouvait rechercher dans les Balkans des
avantages plus importants : battre les armées bulgares par une attaque
concordante des armées russes et roumaines par le nord, des armées
françaises, britanniques, serbes par le sud ; entraîner la Grèce
aux côtés des alliés ; libérer la Serbie ; prendre à revers
les Empires centraux sur un front vulnérable, dépourvu
d’organisa-tions défensives puissantes. Et cette fois on était assuré
que l’Allemagne ne pourrait pas profiter des avantages de pouvoir manœuvrer
facilement par ses lignes intérieures ; la concordance de toutes les
attaques donnerait à chacune d’elles le maximum d’efficacité.
C’est dans ce sens,
qu’à la conférence de Chantilly (15 et 16 novembre 1916), les généraux
en chefs alliés se mirent d’accord pour entreprendre des offensives
concordantes sur tous les fronts dans la première quinzaine de février
1917 et sur l’effort à faire contre la Bulgarie pour la mettre hors
de cause, en décidant de porter les effectifs alliés de Salonique à 23
divisions.
Malheureusement, cette
décision émanant d’un comité militaire interallié et non d’un
comité de guerre interallié allait se heurter aux objections du
gouvernement anglais. Le général Joffre qui
jouissait d’une haute autorité personnelle auprès du général Haig et
des autres généraux anglais aurait peut-être pu convaincre les chefs
politiques britanniques de la nouvelle importance de ce théâtre, surtout
s’il avait conservé les fonctions élevées qui venaient de lui être
attribuées de commandant en chef des armées françaises et britanniques
au sujet de l’emploi des forces sur les théâtres extérieurs. Non
seulement le gouvernement britannique se refusait à envoyer de
nouvelles divisions à Salonique, mais il prétendait retirer les
divisions qu’il avait déjà envoyées à contre-cœur en 1916.
A son avis, il fallait
défendre et garder Salonique pour empêcher l’ennemi de s’emparer
de ce port, de l’utiliser comme base de sous-marins ;
par contre, il voyait plusieurs inconvénients à l’extension d’opérations
offensives sur ce théâtre ; il faisait valoir particulièrement les
difficultés de ravitailler et d’entretenir une grande armée sur le
front de Macédoine au moment où la guerre sous-marine se développait
sans restriction et avec succès ! Et surtout, plusieurs théâtres
d’opérations extérieurs préoccupaient bien davantage la stratégie
britannique... c’étaient naturellement les théâtres où les intérêts
britanniques particuliers étaient en jeu.
Finalement ce ne fut
qu’à l’été de 1917 que l’armée d’Orient put atteindre
l’effectif de 23 divisions estimé nécessaire pour effectuer des opérations
d’une certaine ampleur ; ces effectifs atteignirent même plus
tard 26 divisions, 650 000 hommes, quand l’armée hellénique vint
se joindre aux armées alliées après l’abdication du roi Constantin.
La défection russe
allait encore retarder l’action offensive de l’armée d’Orient.
En décembre 1917, le
conseil supérieur de guerre interallié, institué à la conférence de
Rappallo (après Carporette) décidait que, par suite de la défection
russe, la coalition consacrerait momentanément tous ses efforts à sa
mise en état de défense. En l’absence d’un commandement militaire
unique ou d’un Haut Comité interallié c’est ce comité de guerre
qui aurait dû envoyer directement au C.E.C des armées d’Orient
l’ordre de surseoir aux opérations offensives. En fait, à cause des
lenteurs des délibérations de ce conseil, ce fut le gouvernement
français qui prit l’initiative d’envoyer au général Guillaumat des
instructions conformes aux préoccupations du conseil supérieur
Dans l’hypothèse
d’une offensive ennemie en Macédoine
-
Maintenir l’intégrité du front de Macédoine.
-
Maintenir en tous cas la possession de Salonique.
-
Couvrir la Grèce en liaison avec les Italiens de Valona.
-
Étudier la reprise de l’offensive éventuelle.
Ce ne fut
qu’en avril 1918, sur la demande du général Foch , devenu C.E.C des
armées alliées sur le front occidental, que le gouvernement français
envoya l’ordre au général Guillaumat de
fixer l’ennemi par des attaques locales et de se tenir prêt à attaquer
à la fin de juin. Le gouvernement français, à la suite des premiers
succès partiels obtenus par l’Armée d’Orient, prenait encore
l’initiative de prescrire au général d’Esperey (successeur
du général Guillaumat ) de « réaliser progressivement en été
la dislocation du front ennemi, par une série d’opérations locales ».
Le conseil supérieur,
réuni le 3 juillet, refusa de sanctionner ces décisions. Llyod George
fit une opposition passionnée aux propositions françaises, prétendant
prélever un tiers des effectifs anglais de Macédoine au profit
d’autres fronts britanniques.
Finalement le conseil
conclut que :
-
Les représentants militaires et diplomatiques prépareraient
un rapport sur l’utilité d’une attaque dans les Balkans.
-
En attendant le dépôt de ce rapport il n’y aurait pas
d’offensive générale en Macédoine.
Cette décision
risquait de maintenir pour longtemps inactives 26 divisions (650 000
hommes) en face d’une armée bulgare moins nombreuse et déjà démoralisée.
Comme il était facile de le prévoir les représentants militaires et
diplomatiques ne purent se mettre d’accord.
Fort heureusement le
gouvernement français, bien conseillé (en particulier par le général
Guillaumat ), comprenait qu’il fallait agir, et il y avait à Salonique
un grand chef qui voulait agir. Le général d’Esperey avait
communiqué à Paris, pour approbation, un plan sommaire qui n’était
que modeste prélude
de l’opération décisive qu’il avait conçue.
Le gouvernement français,
après avoir en vain essayé d’obtenir un accord par correspondance, dépêcha
le général Guillauma t dans les capitales alliées pour obtenir des
gouvernements une approbation du plan sommaire et pouvait enfin télégraphier
le 10 septembre au général d’Esperey « vous
êtes autorisé à commencer les opérations quand vous les jugerez
convenable ».
Quatre jours après,
l’armée d’Orient prenait l’offensive à la date prévue par son
chef. En 15 jours, Uskub était pris, la 11e armée
allemande, retraite coupée, n’avait plus qu’à capituler, un butin de
600 canons, 90 000 prisonniers, la Révolution à Sofia,
l’armistice imposée aux Bulgares. Pendant que se développaient ces
opérations, on préparait à Paris des instructions pour faire observer
au général que « les événements dépassaient
la portée des directives données aux armées d’Orient ».
Le C.E.C des
armées d’Orient pensait, lui, à l’exploitation militaire de ses
premiers succès : Il voulait porter le gros de ses forces dans la
direction du Danube et visait résolument la décision de la guerre en
Europe Centrale, par une manœuvre de vaste envergure dont les objectifs
et la répartition de ses forces sur ces objectifs étaient les suivants :
-
Objectif principal : libérer la Serbie et se porter au
contact de l’Autriche Hongrie un groupe d’armées de 17 divisions.
-
Occupation des points stratégiques de Bulgarie pour tendre
la main à la Roumanie et couper les communications entre les empires
Centraux et la Turquie : 2 divisions.
-
Attaque brusquée sur l’isthme de Boulaïr pour ouvrir les
Dardanelles : 5 divisions.
-
Réserves stratégiques en Thrace et en Bulgarie : 5
divisions.
Ce plan,
communiqué à Paris le 5 octobre, ne pouvait recevoir l’approbation
des Alliés. Chacun d’eux prétendait tirer de la victoire un bénéfice
particulier.
L’Angleterre voulait
incorporer la Bulgarie dans les rangs des Alliés et se réserver les
questions ottomanes. L’occupation des Détroits et de Constantinople par
des divisions françaises lui aurait paru une catastrophe. Elle aurait
probablement opposé à cette conquête un veto analogue à celui que la
Russie avait signifié en 1915.
L’Italie s’intéressait
exclusivement à la région de l’Adriatique (Albanie, Dalmatie).
La Serbie était
impatiente de libérer son territoire et de réaliser l’union des
Yougoslaves.
La Grèce ne se
souciait que de la Macédoine grecque.
La France était bien
préoccupée de libérer la Serbie et la Roumanie de l’occupation
austro-allemande : seule, elle pouvait juger favorablement la
grande opération militaire conçue pour battre au plus vite les Empires
centraux et libérer son propre territoire.
Le Conseil supérieur
de guerre était qualifié pour aplanir ces divergences de point de vue.
Il aurait dû faire confiance au général d’Esperey en
limitant au strict minimum les servitudes politiques inéluctables... On
essaya de restreindre sa liberté d’action en lui donnant pour mission « de
constituer un front défensif de l’Albanie, au Danube et la Mer Noire »,
en lui prescrivant d’utiliser les unités étrangères dans leur pays
d’origine, au bénéfice des intérêts nationaux conformément aux
exigences politiques qu’on lui notifiait. (Instruction du 7 octobre
1918).
Le général,
tout en tenant compte de ces exigences et en se conformant aux
instructions reçues, a une fois de plus eu l’immense mérite de les
interpréter largement en s’inspirant des circonstances de l’évolution
d’une situation qu’on ne pouvait pas apprécier de Paris avec la même
exactitude et la même rapidité...
Le 1er
novembre, les gros de l’armée serbe et des divisions françaises
entraient à Belgrade et bordaient le Danube prêtes à continuer leur
effort sur Vienne.
Le 3 novembre 1918 le général
d’Esperey proposait à
Paris de porter son front sur la frontière sud de l’Allemagne. Le 7 novembre
il signait une convention militaire avec la Hongrie qui livrait tous les
moyens de transport qui lui manquaient pour poursuivre son offensive.
Celle-ci était déjà
commencée ; les avant-gardes serbes avaient franchi la Save ;
l’armée Berthelot rentrait
en Roumanie le 9 novembre ; une armée française dite armée de
Hongrie se constituait pour franchir le Danube à l’est de Belgrade...
L’Armistice vint arrêter
ces grandes opérations.
Je ne veux pas discuter
ici le rôle qu’a joué cette victoire sur la décision de l’Allemagne
de capituler. Il y a un point sur lequel presque tout le monde est
d’accord : cette offensive des Armées d’Orient a commencé trop
tard ; pendant un an, plus de 500 000 hommes ont été maintenus
dans une défensive plus ou moins passive, et ceci, pendant au moins 6
mois, contre le gré des chefs militaires et du gouvernement français.
Il est remarquable que,
dans les deux cas (Dardanelles et Salonique), les comités de guerre ont
pris des décisions sans tenir compte suffisamment de l’avis des chefs
militaires ; décisions trop raides, trop audacieuses,
insuffisamment préparées dans un cas, décisions trop lentes, trop préparées,
trop intéressées dans l’autre cas.
Nous voyons, par
l’exemple de Salonique, que les chefs politiques, comme du temps de
Louis XVI , sont généralement portés à freiner l’action militaire
ou à se désintéresser de l’objectif forces au bénéfice des
buts et des intérêts politiques. Un chef politique a généralement
une tendance naturelle et fort compréhensible à vouloir attendre,
temporiser, à préférer une négociation à une bataille ; il ne
prend pas volontiers la responsabilité de décider d’engager des opérations
importantes... ; il ne prend facilement cette responsabilité que
s’il est assuré que ces opérations peuvent être arrêtées sans
inconvénient en cas d’insuccès initial (cas des Dardanelles), ou pour
parer à un danger imminent et grave (cas de Doullens), ou bien s’il a
une grande confiance dans un succès facile.
Si on s’en
tenait à ces exemples des Dardanelles et de Salonique, si on
n’examinait les choses de plus près, on serait tenté de condamner
d’une façon absolue toute espèce d’intervention du gouvernement
dans les opérations militaires...
Seulement, comme je
vous l’ai déjà dit, il faut bien se garder de généraliser trop
vite des cas particuliers... Si nous comprenons bien les dangers d’un
point de vue politique trop exclusif, il faut comprendre également les
dangers plus grands encore (certainement beaucoup plus grands) d’un
point de vue militaire trop exclusif. Pour nous en rendre compte ce
n’est heureusement pas chez nos généraux de la Grande guerre, dans
leurs rapports avec le gouvernement, que nous pourrions trouver des
exemples probants... Il suffit de considérer l’histoire de la stratégie
allemande pendant cette guerre.
Le général Ludendorff
, dans ses mémoires, se plaint amèrement de la faiblesse du
gouvernement allemand pendant la guerre, il oppose cette faiblesse à la
force active de Clemenceau. Mais, si le gouvernement civil allemand a été
faible n’est-ce pas dû, en grande partie, aux fautes répétées du
gouvernement militaire allemand ?
Nous voyons comment on
conduit la guerre quand on ne s’occupe que des objectifs forces ;
on viole la neutralité belge et on déclenche sûrement et vite l’entrée
en guerre de l’Angleterre ; on néglige Paris et on se fait
battre sur la Marne ; on déclare la guerre sous-marine sans
restriction et on conduit les États-Unis à déclarer la guerre. Pendant
toute l’année 1916, la mésentente est complète entre les généraux
von Falkenhayn et Conrad von
Hoetzendor f, aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine
militaire. Jamais une mésentente de ce genre n’a existé à ce point
du côté des Alliés. Ceci n’est pas seulement dû à la valeur personnelle
des généraux alliés, mais aussi aux liens qui, malgré tout, malgré le
particularisme des intérêts nationaux, n’ont jamais cessé d’exister
entre les gouvernements alliés.
Les difficultés, les
lenteurs du comité supérieur de guerre de 1918 proviennent d’ailleurs
du fait que ce comité est interallié et du particularisme des stratégies
nationales ; mais, sans ces difficultés interalliées, on a bien
l’impression que l’action du haut commandement militaire français
n’aurait pas été sérieusement gêné en 1918 dans l’action
militaire de Salonique par l’action politique du gouvernement français.
Un des caractères les
plus frappants de la guerre 1914-18 a été le particularisme des stratégies
nationales dans les deux coalitions. Ce particularisme qui est de tous
les temps, a des causes profondes qu’il est essentiel de bien connaître.
1e
cause : sur mer sur terre ce sont les mêmes tendances à vouloir
que les forces nationales soient principalement employées, défensivement
ou offensivement, au bénéfice des intérêts nationaux, sur les théâtres
de ces intérêts ou dans les zones de ces intérêts. De même que sur
terre la stratégie britannique veut que ses divisions soient placées à
la gauche de l’armée française avec la préoccupation des côtes
anglaises, d’Anvers, des côtes de Flandre, de Zeebruge, de même la
Stratégie maritime britannique choisira la Méditerranée pour
l’action anti-sous-marine de ses escadrilles, les zones qui couvrent
l’Egypte, Malte, Gibraltar et ses routes commerciales.
Et la stratégie générale
britannique n’oubliera jamais ses buts politiques, coloniaux ou
nationaux, qu’il s’agisse de défense coloniale, de conquête
coloniale, de viser Constantinople ou de s’emparer de régions pétrolières.
2e
cause : La répugnance qu’éprouve une stratégie à se subordonner
à une stratégie étrangère provient aussi d’un sentiment de défiance
envers le C.E.C, toujours suspect de vouloir ménager ses propres forces
nationales au détriment des forces alliées. Il semble bien, par exemple,
que d’Estrées après
Solebay ait reçu de Versailles des conseils de prudence pour les
prochaines batailles navales... et ceci suffirait à expliquer pourquoi
au Texel, arguant de certaines grosses avaries de ses vaisseaux, il ait
mal soutenu ses alliés anglais. A Béveziers, les Anglais eux-mêmes
laissent porter sur leurs alliés hollandais tout le poids de l’attaque
française. A Agosta, les Espagnols ne soutiennent pas non plus leurs alliés
hollandais...
Sur les champs de
bataille terrestres et maritimes de 1914, les alliés ont donné trop de
preuves d’abnégation, d’esprit de sacrifice, et de désintéressement
au profit de la cause commune pour que je puisse, sans commettre
d’injustice, trouver des faits probants de même nature à l’appui
de ma thèse. Mais à l’échelon de la stratégie générale, dans les
conseils de chefs qui portaient les plus lourdes responsabilités, il est
assez naturel qu’on ait eu parfois l’arrière-pensée que le voisin se
ménageait trop et que sa coopération pouvait être plus active et
devait accepter cette subordination pour contrer la stratégie maritime
allemande.
3e
cause : les raisons de prestige : prestige national,
prestige de corps, prestige personnel. Raisons plus ou moins valables.
Ces trois causes du
particularisme des stratégies (qu’on va plus ou moins retrouver dans
toutes les guerres de coalition sur terre et sur mer) expliquent en
particulier la répugnance qu’ont manifesté si longtemps les Anglais
à accepter sur terre la subordination de leurs chefs à un chef français.
Pour en arriver à la
solution du commandement militaire unique des armées principales (à
Doullens le 26 mai 1918) il a fallu l’immense prestige personnel
qu’avait su acquérir peu à peu le maréchal Foch , il a fallu aussi
qu’une situation tragique vienne vaincre les dernières résistances des
chefs anglais et de M. Clemenceau lui-même. Dès lors, l’intervention
du comité de guerre interallié sur le front des armées principales a été
inutile jusqu’à la victoire finale ; mais, voyons bien que dans
cette période le grand chef militaire interallié, bien loin de demander
au C.E.C. anglais de grands sacrifices, a singulièrement facilité sa tâche !
Dans des circonstances moins heureuses ou moins favorables, en cas
d’un désaccord entre le maréchal Foch et
le maréchal Haig , un seul arbitrage restait possible et nécessaire :
celui du comité de guerre interallié.
Sur mer, les difficultés
du commandement interallié n’ont jamais eu le même caractère de
gravité, mais elles ont été de même nature.
La convention navale du
6 août 1914, signée à Londres, avait attribué la direction générale
des opérations maritimes en Méditerranée au commandement maritime français
et fixé les forces navales anglaises mises à la disposition
(disposition relative et limitée) de l’amiral de Lapeyrère . Les
principaux théâtres d’opéra-tions maritimes Mer du Nord, Méditerranée
étaient nettement séparés ; les forces principales de surface
ennemies, chacune bloquée au fond de ces théâtres respectifs n’ont
pas pu manœuvrer d’un théâtre à l’autre ; la question d’un
commandement unique pour l’ensemble des théâtres maritimes ne
s’est donc pas posée au cours de cette guerre.
Mais de nouveaux
objectifs secondaires qui pouvaient être prévus au moment où la
convention de Londres a été signée allaient remettre en question
l’organisation du commandement maritime interallié ;
l’Amirauté britannique sous prétexte de situations nouvelles allait
enlever au C.E.C. de l’armée navale française toute autorité effective
sur les forces navales britanniques en Méditerranée.
Alors que sur tous les
théâtres extérieurs, en Méditerranée, les commandants des forces
navales françaises étaient généralement placés sous les ordres de
chefs britanniques (c’est ce qui s’est passé en particulier pour les
opérations contre les croiseurs allemands opérant sur les théâtres
océaniques), dès le 16 août, l’amiral anglais qui s’était placé
sous les ordres de l’amiral de Lapeyrèr e pour les premières opérations
en Adriatique recevait l’ordre direct à l’amirauté britannique de
se rendre aux Dardanelles pour bloquer le Goeben et le Breslau.
Dès lors, toutes les
opérations maritimes aux Dardanelles ou en Egypte allaient se dérouler
sans recours à l’intervention du C.E.C français en Méditerranée,
et même, le plus souvent, sans qu’il soit prévenu de ce qui se
passait.
En mai 1915, l’entrée
en guerre de l’Italie et l’apparition des sous-marins allemands en Méditerranée
allaient être le point de départ de nouvelles difficultés de
commandement, et d’une nouvelle diminution de l’autorité du C.E.C
français. Pour les opérations maritimes comme pour les opérations
terrestres, les multiples difficultés que soulève l’indépendance
des chefs alliés sur un même théâtre devront être résolues d’abord
par les actions gouvernementales, puis par des conférences des chefs
maritimes alliés (Malte, Corfou) ; ces réunions qui ressemblent
singulièrement à celles de Chantilly aboutissent aussi à des résultats
limités ou incomplets.
Finalement, en 1918,
c’est un amiral anglais qui fait figure de commandant en chef de théâtre
en Méditerranée et qui présidera à la conclusion de l’armistice
turc à Constantinople.
Quand on examine
aujourd’hui, avec un recul suffisant, ces événements de 1914-18, on
peut se demander si la meilleure organisation du Haut Commandement
maritime interallié dans les conditions de cette guerre n’aurait pas
consisté à accepter aussi pour les opérations maritimes le principe du
commandement unique au bénéfice des britanniques, dans la personne
du Premier Lord naval, considéré comme le véritable C.E.C des forces
navales britanniques.
Les inconvénients de
cette solution, inspirée de la solution du commandement unique du maréchal
Foch , sautent aux yeux :
1.
Les responsabilités et l’autorité de Premier Lord naval
(l’ami-ral Fisher en 1914)
au sein du Conseil de l’amirauté sont limitées et mal définies. En
principe c’est ce conseil qui conduit les opérations maritimes et il
est présidé par le Premier Lord civil membre du Cabinet anglais :
le Premier Lord naval qui n’est pas dans son pays le C.E.C des forces
maritimes britanniques ne pourrait jouer le rôle de C.E.C des forces
maritimes alliées.
Admettre
la subordination des forces maritimes françaises à un conseil de
direction présidé par un homme politique, c’est subordonner en partie
la stratégie générale française à la stratégie générale britannique
et affaiblir l’autorité du Comité de guerre interallié cependant responsable
de la conduite de la guerre.
2.
Conformément à ce qui a été dit plus haut, si l’Amirauté
britannique avait assumé la charge de direction générale des opérations
maritimes alliées, elle aurait pu céder à la tendance naturelle de négliger
les intérêts français en dirigeant des forces françaises trop
importantes dans la direction des intérêts britanniques sous prétexte
que les principales forces ennemies se trouvaient dans cette
direction... Il est vrai que dans ce cas le C.E.C des forces maritimes
françaises, en tant que conseiller technique du gouvernement français,
pourrait intervenir pour faire appel de la décision auprès du Comité de
guerre interallié. Mais cette procédure d’une application déjà
difficile dans le cas des forces de terre, serait encore plus délicate et
plus lente dans le domaine des opérations maritimes où le matériel coûte
si cher, a tant d’importance et se remplace si lentement... on perdrait
en grande partie le bénéfice du Commandement unique.
3.
Le champ des opérations maritimes pouvait s’étendre à tous les
océans, les difficultés de centraliser en un seul organe, auprès
d’un seul chef, tous les éléments de décision, tous les renseignements
d’ordre politique ou maritime intéressant tous les alliés rendent
cette solution impraticable... à moins que ce commandement unique,
n’ayant aucune prétention a être effectif, permanent, général,
laisse à ses grands subordonnés des initiatives extrêmement larges...
Les avantages :
Si ce commandement unique maritime avait pu être réalisé au cours de la
dernière guerre, en surmontant toutes les difficultés, on aurait pu
obtenir des Anglais :
-
qu’ils acceptent plus facilement et plus tôt, le commandement
unique des armées de terre ;
-
qu’ils laissent à un chef français le commandement
effectif du théâtre méditerranéen.
Mais, dans le
cas de la Marine, les inconvénients de cette solution sont si grands
qu’elle ne saurait être préconisée ou recommandée pour l’avenir ;
et ce qu’on a eu tant de peine à réaliser sur terre en 1918, l’unité
de commandement sur le front principal des armées de terre, serait encore
bien plus difficile à réaliser sur mer... à moins que des circonstances
extrêmement graves ne viennent imposer l’application de ce principe général.