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Texte des six conférences faites par

M. le contre-amiral Marquis en janvier, février et mars 1936

 

Contre-Amiral Marquis

 

Deuxième conférence

La conduite de la guerre

 

Généralités

De tous les temps et dans tous les pays, c’est le gouverne­ment qui, d’une façon plus ou moins effective, a conduit la guerre.

Il est logique que le gouvernement qui a en temps de paix la responsabilité de la politique générale de la nation et qui doit coordon­ner toutes les formes d’activité de cette politique (politi­ques navale, militaire, extérieure, financière, etc.) conserve ses responsabilités, essentielles au moment où se déclenche la guerre qu’il a dû préparer et qu’il a déclarée.

Il n’y a pas de discontinuité dans le rôle du gouvernement en temps de paix et en temps de guerre, et c’est dans ce sens qu’il faut comprendre l’aphorisme connu de Clausewitz  : « La guerre est la continua­tion de la politique par d’autres moyens ».

Cependant, il ressort des enseignements de l’histoire que, pour être en mesure de bien conduire la guerre, tout gouverne­ment doit adapter son organisation et ses méthodes de comman­dent aux condi­tions particulières de l’état de guerre.

D’abord, la gravité et la rapidité des décisions à prendre, la né­cessité de tenir secrètes les délibérations ou de pouvoir facile­ment pas­ser outre à des objections secondaires, ne s’accommode-raient pas d’un gouvernement de guerre composé d’un trop grand nombre de person­nalités ; quand la constitution des gouverne­ments en temps de paix n’attribuait pas effective­ment les pouvoirs à une seule personnalité responsable, les gou­vernements ont tou­jours tendu à se concentrer, à limiter le nom­bre de ses membres chargés de conduire la guerre, et même, dans les circonstances graves, à réaliser l’unité de commande­ment en confiant au chef de ce gouvernement les pouvoirs de décision les plus étendus.

D’autre part, les gouvernements de guerre pour pouvoir pren­dre des décisions d’ordre politique et militaire en toute connaissance de cause ont besoin de conseillers techniques compé­tents, particulière­ment en matière militaire. Il est impossible en effet à un gouvernement de fixer les grands buts de guerre qui découlent de ses buts politiques ou qui peuvent varier au cours des hostilités s’il ne connaît pas la valeur exacte, les possibilités réel­les, des forces dont il dispose. Les personna­lités les plus qualifiées pour apprécier ces possibilités sont évidemment les chefs militai­res chargés de la conduite des opérations.

Encore faut-il que ces chefs n’aient pas la responsabilité de la conduite des opérations sur un front ou un théâtre particulier. Au dé­but de 1915, après l’échec de l’offensive allemande et la sta­bilisation générale des fronts de terre et de mer, la plupart des gouvernements des pays belligérants dans les deux coalitions, ont procédé à des consulta­tions des chefs militaires en vue des déci­sions à prendre pour la conduite de la guerre. En réponse à ces consultations, chacun de ces chefs a insisté sur l’importance stra­tégique du front dépendant de son autorité directe et a préconisé d’y prendre l’offensive principale. Il est humain qu’un chef, ayant à la fois une responsabilité particulière très nettement engagée et une responsabilité générale et assez vague de conseiller, attribue beaucoup plus d’importance aux événements qui se rapportent à sa responsabilité particulière. Et c’est là une notion qui ne doit jamais être perdue de vue dans toute organisation de haut com­mandement.

Il est à peine besoin de souligner les inconvénients beau­coup plus sérieux pour un gouvernement de consulter pour pren­dre des déci­sions militaires importantes des conseillers techniques d’un grade inférieur aux grands chefs militaires responsables de cette conduite et n’ayant aucune responsabilité dans la conduite des opérations.

Les conseillers techniques du gouvernement en matière mili­taire doivent dont être les C.E.C. des forces de terre, de mer, de l’air, eux-mêmes.

Ainsi, en France, le C.E.C. des forces maritimes françaises au­rait un double rôle : celui de conseiller technique du gouverne­ment pour la conduite de la guerre et celui de C.E.C. directeur des opérations maritimes ; c’est là une garantie de la liaison étroite qui doit exister entre l’échelon suprême de la stratégie générale et les échelons du commandement maritime tactique.

Cette organisation n’exclut pas les liaisons directes néces­saires entre les chefs militaires aux divers degrés de la hiérarchie y compris l’échelon des C.E.C. eux-mêmes. Ces liaisons sont éga­lement nécessaires dès le temps de paix, pour coordonner la pré­paration militaire des forces de terre et de mer et de l’air ; mais au-dessus de ce haut comité militaire, institué en France par le décret du 11 décembre 1934, existe et doit exister un organisme de gouvernement destiné à coordonner en temps de paix la prépara­tion politique et la préparation militaire, en temps de guerre l’action politique et l’action militaire. C’est le rôle, en France, du conseil supérieur de la Défense nationale qui deviendrait en temps de guerre le gouvernement de guerre, le comité de guerre.

Nous étudierons au centre cette organisation actuelle de plus près je n’y insiste pas ici.

Cette conception d’un gouvernement de guerre (conception qui correspond à nos institutions et à nos organisations actuelles) peut soulever une sérieuse objection : le principe de l’unité de commandement est appliqué au profit d’un chef po­litique ou d’un comité politique, alors que dans l’état de guerre l’importance des opérations politiques passe au second plan. Ne serait-il pas préfé­rable de réaliser l’unité du Commandement suprême en confiant à un seul chef militaire la direction des opérations terrestres, mari­times et aériennes ? Nous ne le pensons pas. L’exemple de Napo­léo n est là pour nous montrer les avantages et les inconvénients du système : si le chef militaire, concentrant tous les pouvoirs, jouit d’une liberté d’action totale pour la conduite des opérations militaires sur terre (ce qui est un grand avan­tage), le fait de s’hypnotiser sur les objectifs de la stratégie terrestre risque de lui faire perdre de vue les éléments politiques, les objectifs mariti­mes... dans les vastes problèmes de la stratégie générale (et c’est là un grave inconvénient).

Après bien d’autres exemples, celui de la Stratégie générale al­lemande pendant la guerre 1914-1918, qui s’est réduite à une stratégie militaire conduite trop souvent en fonction des seuls ob­jectifs terres­tres, n’est pas non plus très encourageant et nous amène à considérer que dans cette solution du chef militaire uni­que les inconvénients de principe sont plus grands que les avanta­ges de principe.

Ces considérations très générales sur l’organisation d’un gou­vernement de guerre sont cependant bien théoriques ! Il est probable que dans l’avenir on ne s’embarrassera pas de principes d’organisation si logiques soient-ils. On adaptera l’organisation aux personnalités et aux circonstances du moment. Comme tou­jours, la conduite de la guerre ne sera confiée à un seul chef qu’aux heures graves, quand les circonstances auront révélé et imposé l’homme qui mérite cette confiance générale si les circonstances sont très graves. Ce chef aura même peut-être à porter le poids de toutes les responsabilités ; en face d’un très grand danger, tout le monde acceptera plus facilement les ris­ques évidents de confier en temps de guerre les destinées du pays à l’intelligence, au juge­ment, à la volonté d’un seul chef dirigeant à la fois la guerre et les opérations. Il est cependant permis de douter qu’il puisse jamais exister un homme capable de remplir une tâche beaucoup plus lourde encore que celle que Napoléon  avait voulu assumer.

Au-dessous de l’échelon suprême ces questions de person­nes et de circonstances joueront aussi un grand rôle : par exemple, le ministre de la Marine ne devrait intervenir en principe dans la conduite des opérations qu’à titre de membre du Comité de guerre. Le ministre de la Marine pourrait jouer, dans certaines circons­tances et selon son caractère, un rôle de premier plan pour coor­donner l’action politique, militaire et plus particulièrement mari­time,. Nous verrons d’ailleurs tout à l’heure de près l’exemple d’un ministre de la Marine, Monsieur Churchill , qui a joué un tel rôle... ; malheureusement il n’était pas d’accord avec le conseiller technique naval du Comité de guerre, l’amiral Fisher ... ; ce cas est singulièrement instructif.

Pour qu’un gouvernement soit en mesure de bien conduire la guerre, il ne suffit pas qu’il s’organise pour pouvoir décider ra­pidement et qu’il fasse appel à la collaboration de conseillers tech­niques et res­ponsables ; il faut encore qu’il applique les méthodes de commande­ment qui sont les mêmes à tous les degrés de la hié­rarchie militaire.

Le rôle de tout chef militaire, dans ses fonctions essentiel­les ayant trait à la conduite des opérations, peut être explicité dans les trois idées fondamentales suivantes :

-        Fixer à ses subordonnés directs des missions ou des objec­tifs. Donner à chaque subordonné les forces ou autres moyens né­ces­saires pour remplir sa mission ou pour atteindre son objec­tif [1].

-        Définir ces objectifs et préciser certaines modalités d’exécution de façon à coordonner l’action de l’ensemble des forces d’après une idée générale de manœuvre.

-        Dans les modalités de la décision prendre les responsabili­tés qui en sauraient incomber aux subordonnés ; leur laisser les initiati­ves de conception et d’exécution que comporte la situa­tion.

On peut résumer ces trois idées en trois mots.

Ordonner – coordonner – prendre ses responsabilités

Ces trois idées sont si étroitement liées qu’on pourrait les pré­senter en une seule. Je les ai intentionnellement séparées parce que bien souvent on ne connaît que l’idée A.

Nous savons tous très bien que le rôle d’un Chef, dans la conduite des opérations consiste à donner des missions à ses subor­données directs et à répartir entre eux les forces nécessaires à l’accomplissement de leurs missions.

Nous imaginons moins facilement la conception d’ensemble, l’idée générale de manœuvre, par laquelle le chef doit faire connaî­tre à ses subordonnés comme il entend faire agir ses forces, en coordonnant leur action pour atteindre le but principal. C’est pourquoi, nos règle­ments maritimes prescrivent-ils au chef, dans tout plan ou dans tout ordre d’opérations important, d’exprimer cette « Idée générale de manœuvre », indiquant nettement à cha­que subordonné le rôle qu’il joue dans l’ensemble.

Enfin, une autre difficulté de la stratégie (celle que l’idée C fait ressortir), est de discerner la part des responsabilités qu’elle doit pren­dre à son compte et des initiatives qu’elle peut laisser aux chefs des échelons subordonnés. Cette difficulté est particulière­ment grande dans le cas de la stratégie maritime (et par voie de conséquence dans le cas de la stratégie générale) parce que le sort de la guerre peut dépendre soit d’un excès d’initiative, soit du manque d’initiative laissée à un chef d’escadre !

Examinons donc comment ces trois idées s’appliquent à l’échelon suprême de la conduite de la guerre.

A mesure qu’on s’élève dans l’échelle hiérarchique, les hori­zons des chefs reculent, s’élargissent ; les chefs doivent voir des ensembles et prévoir de plus loin ; leurs responsabilités devien­nent plus lourdes, mais les initiatives laissées aux subordonnés sont de plus en plus larges. Ces initiatives ne peuvent être limi­tées que par deux causes. La première, c’est de ne pas faire porter à des subordonnés le poids de responsabili­tés qui dépassent leurs fonc­tions ou leurs personnalités ; la deuxième qui oblige souvent le haut commandement à entrer dans certaines détails d’exécution. C’est le devoir qu’a ce haut commandement de coordonner l’action de ses grands subordonnés.

Le gouvernement, lui, a pour devoir de coordonner l’action politique et l’action militaire d’une part, l’action militaire des for­ces de terre, de mer, et de l’air d’autre part, chaque fois que cette coordination, mettant en jeu de graves responsabilités, ne peut se faire par les liaisons des échelons inférieurs. Cette dernière ré­serve a une importance capi­tale. Rien ne serait plus faux et plus dangereux en effet que de considé­rer le gouvernement comme le seul organe (l’organe indispensable) de coordination des forces de terre, de mer, de l’air. Si on adoptait ce prin­cipe, le gouvernement ne conduirait pas la guerre il conduirait les opé­rations sur terre et sur mer ; il entrerait dans des détails qui ne concer­nent réelle­ment que des échelons très inférieurs de commandement, car les opérations s’enchaînent d’échelon en échelon et les opérations ter­restres et maritimes réagissent très souvent et plus ou moins les unes sur les autres. Dans le cas des opérations combinées, en par­ticulier, il est indispensable que des liaisons directes et permanen­tes s’établissent entre plusieurs des échelons de commandement. La nécessité de ces liaisons ressort de l’histoire de toutes les opé­rations combinées du passé entre forces de terre et de mer, si nous considérons l’avenir, ces liaisons seront non moins essentielles entre les forces de mer et les force de l’air... ; dans ce cas, les déci­sions devront être prévues, mieux assurées, car on n’aura pas des semaines et des mois pour prépa­rer et lancer une opération com­binée Marine-Air ; on aura quelques jours et peut-être parfois quelques heures.

L’essentiel, pour que les principes d’unité et d’autorité du commandement soient respectés, c’est que ces liaisons, ces initia­tives, soient prévues et préparées à l’avance par les autorités su­périeures et, s’il le faut, par décision du gouvernement de guerre.

Dans la conduite des opérations militaires, l’intervention du gouvernement doit se produire rarement ; elle a été rare dans les guerres modernes bien préparées, bien conduites. Les guerres futures qui s’annoncent sous le signe des grandes vitesses, des déplacements de forces de plus en plus mobiles d’un théâtre à l’autre, des transports de forces d’un objectif sur un autre, ne s’accommoderaient pas toujours de longs conciliabules, de discus­sions prolongées, des lenteurs désespé­rantes qu’a connus si sou­vent la stratégie d’autrefois.

Par ailleurs, le gouvernement de guerre, les ministres, ont la tâ­che écrasante de subvenir en temps de guerre à tous les be­soins des armées et du pays, de porter ou de maintenir (texte manquant) des chefs politiques se porte principa­lement sur ces grandes tâches et n’en soit pas détournée du fait des confusions d’activités et de pouvoirs, ou d’une centralisation excessive des responsabilités. Les victoires, les succès militaires consti­tueront d’ailleurs le meilleur moyen de coordonner toutes ces activités et de faciliter la conduite des opérations politiques [2].

Enfin, dès le temps de paix, en dehors de ses attributions parti­culières de direction de la politique extérieure et de la politi­que inté­rieure, le gouvernement intervient dans la préparation à la guerre par des actes ou des décisions essentielles : budgets, lois, et programmes militaires, organisation générale de la nation pour le temps de guerre, préparation de la mobilisation, plans de guerre, nomination des chefs militaires etc.

 

En temps de guerre, après avoir pris ses premières grandes dé­cisions, la mobilisation et la déclaration de guerre, le gouverne­ment ne devrait pas avoir théoriquement à prendre de nouvelles décisions d’ordre militaire que si un nouveau fait politique ou mili­taire important venait bouleverser la situation et les prévisions.

Pratiquement, nous allons voir comment les choses se pas­sent en examinant quelques cas concrets de conduite de la guerre choisis dans les exemples suivants très différents et très caracté­ristiques :

-        La guerre russo-japonaise (du côté Japonais) ;

-        La guerre d’indépendance américaine (côté Français) ;

-        La guerre 1914-1918 (du côté des Alliés).

1. La guerre russo-japonaise

Nous ne sommes pas renseignés sur ce qui s’est passé dans les réunions des grands conseils militaires, réunis à Tokyo sous la prési­dence du Mikado, avant et pendant la guerre russo-japonaise, conseils où ont dû se discuter et se décider les parties essentielles des plans d’opérations.

Il n’est pas cependant pas difficile d’imaginer après coup ce qui a pu ou dû se passer au cours de celles-ci et de rétablir le ca­ractère des dis­cussions ou des décisions de ces grands conseils à la lumière des opéra­tions réelles et des faits historiques que nous connaissons.

J’admets que le gouvernement du Mikado a dû assigner d’abord comme missions au chef des armées de terre de conquérir la Mandchourie en battant les armées russes, et au chef de la flotte japo­naise d’assurer la sécurité des communications mariti­mes de l’armée nipponne en détruisant ou en bloquant les forces navales russes.

Mais quand on sait avec quel ordre méthodique, avec quelle ré­gularité se sont déroulées la plupart des opérations japonaises, quand on a bien pesé les difficultés qu’a eu à surmonter la straté­gie japonaise au cours de cette guerre, il apparaît clairement que le rôle du gouverne­ment n’a pas dû se borner à fixer ces missions générales. Je pense que dans cette guerre le gouvernement Impé­rial a eu à prendre dans l’ordre militaire trois grandes décisions précisant des objectifs importants et des modalités d’exécution pour coordonner l’action des forces de terre et de mer en prenant ses responsabilités. Il a pris peut-être d’autres décisions que je ne connais pas ; mais il a pris ou il devait prendre les décisions sui­vantes :

Première décision : décider les conditions du débarque­ment des armées japonaises. Deux solutions se présentaient : at­tendre pour opérer ce débarquement une victoire navale ou bien procéder immédiatement au transport des troupes en assurant la protection directe de ces trans­ports, sans se soucier autrement des forces navales russes. Il est facile d’imaginer qu’au premier des grands conseils de Tokyo les marins ont dû préconiser la première solution d’une victoire navale. Cette solution leur laissait en effet une complète liberté d’action pour opérer contre les forces navales russes et elle avait aussi le grand avantage d’assurer aux forces navales nippones le bénéfice de la sur­prise.

Du point de vue des marins cette solution était la plus logi­que, la plus sûre, la plus prudente. Mais le point de vue des chefs de l’armée nipponne ne pouvait être que très différent. Eux aussi avaient besoin d’agir au plus vite pour ne pas laisser à l’armée russe le temps de se renforcer, de se concentrer et d’avancer ; eux aussi voulaient bénéficier de la surprise pour ne pas avoir à opérer les premiers débarquements de vive force ; reprenant le raisonne­ment des marins pour leur propre compte ils voulaient pouvoir engager le gros de leurs forces dans les conditions les plus rapides, les plus sûres et les plus favorables.

La solution adoptée par le comité de guerre impérial n’est pas la solution logique de la marine ou la solution logique de l’armée. C’est une solution de compromis, une solution assez sou­ple, une solution logique de gouvernement ; elle doit assurer aux chefs de la marine et de l’armée un maximum de liberté d’action et permettre aux forces de terre de mer de se diriger au plus vite vers leurs objectifs particuliers : le gouvernement impose à la marine (et nous imaginons encore que c’est bien le gouvernement du Mi­kado qui prend cette responsabilité) d’assurer d’abord la protection des premiers échelons de l’armée japo­naise débarqués en Corée. C’est une courte servitude de protection directe qui n’empêchera pas l’amiral Togo  de tenter, avant même la déclaration de guerre, une attaque directe de l’escadre russe ; il saura combiner, suivant les circonstances, l’emploi des procédés de protection directe, de protection indirecte puis du blocus, serrant toujours l’ennemi de plus près pour satisfaire à la condition particulière qui lui est impo­sée et à la mission générale qu’il a reçue.

Le gouvernement impérial de guerre, s’il donne satisfaction aux chefs de l’armée en leur permettant d’opérer leurs premiers débar­quements au plus tôt, leur impose aussi certaines servitudes relatives à l’échelonnement des transports, à la date des débar­quements ultérieurs et aux choix des premiers points de débar­quements, qui seront ensuite conditionnés par l’évolution de la situation navale.

En fait, une fois les premières conditions fixées, cette situa­tion évolue d’une façon assez favorable pour rendre des décisions du gou­vernement inutiles et c’est par accord direct et facile des chefs des états-majors généraux de l’armée et de la marine, nous l’imaginons encore, qu’a pu se faire la coordination des opérations de débarquement du gros de la 1ère armée et de la 2e armée japo­naise.

Une deuxième décision, qui nous paraît être aussi d’ordre gou­vernementale, est celle qui a trait à la mission donnée à l’armée du général Nogi  de Port-Arthur au mois de juin 1904. Cette décision est motivée par l’annonce de l’envoi en Extrême-Orient d’une 2e esca­dre russe (la 2e escadre du Pacifique sous les ordres de l’amiral Rodgestvinsky ). Il faut en finir avec la 1e esca­dre russe avant l’arrivée de la 2e. Ici, l’objectif maritime prend le pas – temporairement – sur l’objectif terrestre.

Pendant sept mois, la 3e armée Japonaise s’emploie à at­tein­dre cet objectif au bénéfice de la Marine.

Il est vraisemblable qu’aucun général japonais n’aurait pris de son plein gré la responsabilité de choisir ce nouvel objectif, de ralentir les opérations sur son front terrestre particulier, d’accepter les risques de laisser les armées russes se renforcer. Une responsabilité de cette nature et de cette importance appar­tient à l’organe responsable de la conduite de la guerre.

Troisième décision

Enfin, le gouvernement japonais n’avait-il pas à prendre la res­ponsabilité d’engager, au mois de mai 1905, ses forces mariti­mes dans une bataille décisive ? Cette bataille, l’amiral Togo  s’y est longuement et bien préparé, elle peut s’engager dans d’excellentes conditions, il la désire ! Mais enfin est-ce le moyen le plus sûr et le plus économique de terminer la guerre ? La réponse ne fait aucune espèce de doute pour nous aujourd’hui (surtout pour nous marins) parce que nous savons ce qui s’est passé ; nous avons quelque peine à nous placer dans la menta­lité des chefs ja­ponais de 1905 qui n’avaient peut-être pas la certitude que la 2e escadre russe serait aussi faible, aussi lamentable que la pre­mière. Et je vois encore ici des causes de divergence d’opinion (des différences de point de vue) entre chefs maritimes et chefs militai­res. Ceux-ci, qui ne connaissaient pas exactement les chances de succès de Togo , pouvaient très bien objecter qu’à la veille de succès décisifs sur terre, il ne fallait pas compromettre ces succès par les risques d’une bataille navale engagée volontairement et prématu­rément. (C’est en somme, quoique dans une situation assez diffé­rente, le rai­sonnement que tiendra la stratégie générale alle­mande en 1914).

Au début d’une phase aussi décisive que celle où entraient les opérations au début de 1905, il pouvait donc être nécessaire de confronter une fois de plus les opinions des chefs maritimes et mi­litai­res, de peser les chances des victoires navales et des victoires terrestres, les possibilités des forces de terre et de mer pour per­mettre au comité de guerre présidé par le Mikado de prendre une décision en toute connaissance de cause.

Peut-être les choses se sont-elles passées tout différem­ment ; il est fort possible que la belle confiance de Togo  dans sa flotte ait eu une portée, un rayonnement suffisants pour convain­cre par avance et sans soulever la moindre objection le gouverne­ment et les chefs militaires de l’opportunité d’engager une bataille navale décisive. Dans ce cas, il n’y avait évidemment aucune né­cessité de discussion, aucun besoin d’arbitrage, de décision gou­vernementale, pour coordonner l’action des forces de terre et de mer. On pouvait faire l’économie d’un conseil impérial, d’une déci­sion engageant la responsabilité du Mikado.

J’ai choisi ce premier exemple de la guerre russo-japonaise pour montrer comment peut s’exercer l’action du gouvernement dans la conduite de la guerre parce qu’il est très caractéristique et très simple.

Il est caractéristique : c’est le cas de deux belligérants n’ayant pas de frontières continentales communes. La guerre nous y apparaît comme une vaste opération combinée dans laquelle les forces de terre ne peuvent rien faire sans le concours des forces maritimes qui doivent les débarquer ; les objectifs terrestres et maritimes sont plus étroitement liés que dans toute autre opéra­tion ; nous y voyons nettement l’armée intervenir pour atteindre un objectif maritime et la marine constam­ment préoccupée d’assurer la protection directe ou indirecte des convois militaires. Nous y voyons aussi comment un comité de guerre peut coordon­ner l’action des forces terrestres et maritimes : en fixant des mis­sions, en précisant des objectifs et des modalités d’exécution. D’autre part cet exemple est particulièrement simple. Les belligé­rants n’ont pas d’alliés, il n’y a pas de neutres à apaiser ou à inti­mider, donc pas de servitudes politiques à l’armée ou à la marine japonaise. Le Gouvernement japonais jouit d’une complète liberté d’action à ce point de vue. La question importante des grands théâtres secondaires ne se pose pas puisque ni les Russes ni les Japonais n’ont d’alliés, puisque les Japonais n’ont pas de colonies. Les lignes de communications japonai­ses sont assez courtes, la direction de la guerre peut être facilement centralisée, (à l’inverse de ce qui passe du côté russe ou les initiatives les plus larges de stratégie générale doivent être laissées au général Alexeief ).

Le rôle du gouvernement japonais dans la conduite de la guerre se borne en définitive à coordonner l’action militaire et l’action navale par une idée générale de manœuvre assez simple et par deux décisions d’arbitrage par lesquelles il a dû prendre ses responsabilités.

Par ailleurs, il n’a qu’à satisfaire par son action politique inté­rieure (sans difficulté sérieuse) aux besoins des armées et du pays. Stra­tégie générale d’apparence très simple... Seul le poids des responsabili­tés à prendre peut rendre les décisions difficiles... Il en est souvent ainsi dans la conduite de la guerre.

2. La guerre d’indépendance américaine

Dans la même catégorie de guerres entre belligérants n’ayant pas de frontières continentales communes, la guerre d’Indépendance américaine constitue un exemple extrêmement différent du précédent.

Cette guerre est caractérisée en effet par le nombre, la dis­per­sion, l’éloignement, la complexité des objectifs généraux mari­times et terrestres que le gouvernement français doit envisager et qu’il peut choisir. Le rôle de la Marine et de la politique dans cette guerre a été prépondérant ; celui des forces de terre françaises y a été secondaire.

Pour faire ressortir la complexité des missions et des objec­tifs généraux qui intéressent l’armée, la marine, la politique, énumérons les en commençant par les missions et les objectifs dé­fensifs :

a)       La défense des frontières continentales françaises : la Prusse et l’Autriche peuvent intervenir dans le conflit si la sécurité de ces fron­tières est insuffisamment assurée.

b)       La défense des frontières maritimes : c’est une préoccupation secondaire car, l’Angleterre n’ayant pas d’armée, les côtes françaises ont à cette époque des moyens propres et suffisants de défense.

c)        La défense de nos colonies, aux Antilles, dans l’Inde...

d)       La protection des communications maritimes françaises, com­munications qui ont une triple destination :

-        économiques (ravitaillement de la France et de ses colonies)

-        militaires (mouvements de troupes à destination des théâ­tres d’opérations d’outre-mer)

-        politiques (envoi des forces militaires dans le pays allié)

Les missions ou les objectifs à caractère offensifs ne sont pas moins nombreux

On peut :

-        Atteindre les forces et les intérêts de la Grande-Bre­tagne en visant directement l’Angleterre, en y opérant après une vic­toire navale un débarquement de forces militaires importantes.

-        Agir contre les colonies anglaises par des opérations combi­nées.

-        Agir contre les Communications anglaises.

-        Soutenir les actions offensives des Américains. Coopérer sur terre et sur mer pour les aider à atteindre leurs objectifs.

Enfin, il y a encore les objectifs espagnols après avoir dé­cidé l’Espagne à entrer dans le conflit, en commençant par la ras­surer sur le sort de ses intérêts maritimes, il faudra s’occuper de Gibraltar et de Minorque, les objectifs qui motivent en grande par­tie l’intervention de l’Espagne dans la guerre.

Par quelle idée de manœuvre pouvait-on coordonner à l’origine de cette guerre l’action des forces de terre et de mer sur tant d’objectifs ?

Dans une conférence ultérieure sur la manœuvre stratégi­que je vous exposerai dans leur ensemble toutes les solutions que ce problème comporte. Pour simplifier ici mon exposé, qui a seu­lement trait à la conduite de la guerre, j’admettrai que le gouver­nement avait seu­lement à choisir entre deux solutions, deux idées de manœuvre princi­pales :

-        Choisir d’abord parmi tous les objectifs le plus important d’entre eux ; c’était le premier objectif maritime dont tout dé­pendait ; la destruction des principales forces navales anglai­ses. Une victoire navale assurant la maîtrise de la mer permet­trait soit de débarquer une armée en Angleterre afin d’obtenir par une victoire terrestre une paix durable de capitulation, soit d’atteindre facilement tous les autres objectifs ter­restres et maritimes pour obtenir une paix limitée. Pour atteindre l’objectif principal, concentrer à Brest le gros des forces navales françai­ses et réunir à terre des effectifs suffisants pour exploi­ter la victoire navale.

-        Consacrer aux objectifs secondaires le minimum de forces sus­ceptibles de produire un effet de diversion, de façon à fixer sur les théâtres secondaires des forces anglaises supérieures et à obtenir la supériorité numérique des forces françaises sur l’objectif principal.

La deuxième idée de manœuvre, dans sa force générale, au­rait consisté au contraire à rechercher la supériorité sur certains objectifs secondaires en ne conservant en Manche que des forces volontairement inférieures à celles de l’ennemi, suffisantes cepen­dant pour le fixer sans s’engager à fond contre elles.

La première des deux idées de manœuvre correspondait aux idées suggérées par de Broglie  dans son célèbre projet d’opéra-tions.

La deuxième paraît correspondre à peu près à l’idée que la stratégie française a eue le plus souvent pendant cette guerre ; appliquée dès le début avec clairvoyance, avec fermeté et rapidité, elle au­rait permis de remporter plus facilement des succès sur les théâtres secondaires, d’aguerrir les états-majors et les équipages d’une marine renaissante et qui manquait d’entraînement et de confiance en elle-même. Après des premiers succès et des victoires partielles on aurait pu viser plus haut et revenir à la première idée de manœuvre.

Cette idée de manœuvre ne semble pas avoir été appliquée dans ces conditions et dans ces intentions. Autant que notre do­cumen­tation historique, malheureusement encore incomplète, nous permette de l’affirmer, il semble bien que cette guerre ait été conduite beaucoup plus par les événements que par les chefs et qu’aucune idée de manœuvre n’ait coordonné d’une façon nette les opéra­tions sur les divers théâtres.

Dans aucune autre guerre plus que dans celle-là, où la poli­tique extérieure et la marine ont joué le rôle principal il n’eut été nécessaire d’avoir à côté du gouvernement un chef de la marine ayant des respon­sabilités et connaissant les possibilités techni­ques et tactiques de notre marine.

On a bien l’impression que le gouvernement de Louis XVI  a souvent hésité, qu’il n’a jamais eu la volonté de prendre de fermes déci­sions d’ensemble. Contrairement à l’affirmation de Mahan  on voulait a Versailles que nos escadres se battent. On a poussé d’Orvilliers  à se battre dès le début de la guerre à Ouessant, on a désigné pour com­mander les escadres des chefs connus pour leur bravoure et leur éner­gie, Suffren , de Grasse , d’Estaing  et d’autres, à la fin de la guerre on a nommé Suffren au commandement de la flotte de Brest ; on a même réalisé parfois au cours de cette guerre des concentrations de forces importantes en Manche ! Mais on n’a jamais voulu engager une bataille décisive, en acceptant les ris­ques, en concentrant ses forces en vue de cette bataille, en mettant tout le poids de l’autorité royale et de la responsabilité royale dans la décision d’envoyer les forces se battre en s’engageant à fond. Et même, au début de la guerre, quand Louis XVI, plein d’espoir dans la marine française à peine renaissante, encourage d’Orvilliers  à agir, d’Estaing  vient d’être envoyé en Amérique sans qu’on ait com­pris les conséquences que pouvait avoir ce départ sur les opé­rations principales. Plus tard, on enverra des renforts dans l’Atlantique ouest quand on les réclamera d’Amérique, des Antil­les ; on fera revenir ces forces vers l’Espagne quand cette puis­sance insistera pour qu’on s’occupe un peu de ses objectifs, on agira aux Antilles quand la mau­vaise saison rendra difficile les opérations en Atlantique, on escortera des convois quand nos colo­nies auront besoin d’être ravitaillées.

Ce n’est pas ainsi qu’on doit conduire une guerre ; on ne doit pas la conduire seulement en fonction des intérêts à défendre, en fonc­tion de la météorologie et de la politique ; il faut la conduire aussi en fonction des forces, en fonction de l’objectif « destruction des forces ennemies », en adoptant initialement l’idée de manœu­vre n°1, l’idée de manœuvre n°2 ou une autre... l’essentiel est d’en avoir une, d’avoir un plan d’ensemble visant un but principal ou des buts secondaires adaptés aux moyens.

Dans l’hypothèse où le gouvernement français aurait été orga­nisé à Versailles suivant les principes que j’ai indiqués au début de cette conférence, il n’est pas douteux que le choix de cette idée de manœuvre, où l’action politique et l’action militaire des forces de terre avaient aussi leurs parties, était une question de gouvernement. Dans les Comités de guerre de Versailles le com­mandant en chef des forces maritimes françaises aurait cherché à faire prévaloir ses vues. Tenant compte de la situation générale, de la situation maritime, des possibilités de ses for­ces, il aurait indiqué quels étaient les objectifs qui pouvaient corres­pondre à ces possibilités, à ces moyens. Voulant engager ses forces dans des conditions favorables (et je préciserai dans ma prochaine confé­rence ce que sont ces conditions favorables) ce chef maritime au­rait suggéré ou accepté les objectifs politiques, militaires, écono­miques lui permettant d’engager ses forces dans ces conditions. Ces objectifs poli­tiques, militaires et économiques qui permettent de battre l’ennemi dans les conditions que le C.E.C. maritime dé­sire lui-même, ce ne sont pas des servitudes. Par contre, ce chef aurait été peut-être obligé d’accepter certains objectifs, certaines missions ou certaines modalités d’exécution ne lui permettant pas d’engager ses forces ou une partie de ses forces dans des conditions favorables. Dans ce cas, les conditions im­posées par des considéra­tions purement politiques, militaires, économi­ques constituent réellement les servitudes ; ces servitudes peuvent être parfois très lourdes !

Au cours des mêmes conseils, le chef aurait fait tout son possi­ble, il aurait déployé tous ses dons d’éloquence, toutes ses forces de conviction, pour qu’on lui laisse sa liberté d’action, ses facultés d’initiative. Et ceci, non point dans un vain but de pres­tige, par amour propre, avec des arrières pensées personnelles et mesquines... Mais pour lui permettre (et pour permettre par sa délégation à ses subordonnées) de saisir toutes les occasions favo­rables de battre les forces ennemies, pour lui permettre (ou per­mettre à ses subordonnés) de manœuvrer, de manœuvrer ses for­ces d’un théâtre d’opérations à un autre, d’une zone à une autre... avec l’idée dominante de battre les forces ennemies.

Sans doute, Messieurs, je ne peux prétendre par ces brèves considérations sur ce comité de guerre de Versailles à tout vous dire sur le rôle du commandement stratégique qui doit encore nous oc­cuper pendant quatre conférences. J’ai voulu simplement vous montrer quelle était la position de la stratégie maritime vis à vis de la stratégie générale. La stratégie maritime est bien une servante de la stratégie générale mais elle est une servante qui ne doit point méconnaître ses devoirs, qui doit chercher à influencer son maître pour la bonne cause et qui pour cette bonne cause (bat­tre l’ennemi, gagner la guerre) peut avoir besoin d’agir par sur­prise, d’agir vite, d’agir fort, d’agir avec une certaine indépen­dance. Il y a des cas où cette indépendance peut être grande. Il y en a d’autres malheureusement où la stratégie générale ne peut pas toujours la concéder.

Ceci, Messieurs, c’est encore de la théorie... mais nous al­lons reprendre l’étude d’autres cas concrets dans une histoire ré­cente que nous connaissons mieux.

3. La guerre 1914-1918

J’examinerai brièvement dans la conduite de cette guerre trois cas d’interventions gouvernementales très caractéristiques dans le do­maine des opérations militaires.

1.      Les mesures de coordination prises par les gouvernements al­liés avant l’ouverture des hostilités (en particulier la décision prise par le gouvernement pour le transport des troupes de l’Afrique du Nord en France).

2.      L’expédition des Dardanelles (décisions du War Council)

3.      L’expédition de Salonique (décisions du Comité de guerre inte­rallié 1917-18)

1. – Mesures prises par les Gouvernements alliés avant l’ouverture des hostilités.

Avant la guerre, la Grande-Bretagne n’avait voulu se lier avec la France par aucune alliance, par aucune convention politi­que ou mili­taire, afin de garder son entière liberté de décision en ce qui concerne sa participation éventuelle à un conflit Européen. Elle avait cependant consenti, sous cette expresse réserve, à auto­riser les états-majors géné­raux de sa Marine et de son Armée à entrer en contact avec les états-majors correspondants de la France, afin de procéder à un échange de vues sur la situation mi­litaire. Cette décision du gouvernement britan­nique avait permis à ces E.M.G de prendre contact ; les E.M.G de l’armée avaient en­visagé dans certains détails (points de débarquement, de concen­tration...) les conditions dans lesquelles quatre divisions bri­tanni­ques pourraient être envoyées sur le front français au début des hostilités.

Les E.M.G de la marine avaient aussi pu se mettre d’accord en 1913 sur un certain nombre de points importants. La flotte bri­tannique, réunie déjà en Mer du Nord prendrait pour objectif la flotte allemande, les forces navales françaises prendraient, en Mé­diterranée, comme ob­jectif principal la flotte italienne, et auraient aussi pour mission de protéger les routes commerciales du bassin occidental. Quant à l’escadre anglaise de Méditerranée, basée à Malte, elle s’occuperait de l’escadre autrichienne et de la protec­tion du trafic en Méditerranée orientale.

En cas de réunion des escadres italiennes et autrichiennes il était prévu que les escadres françaises et anglaises ne tente­raient pas de se former sur une seule ligne de bataille mais agi­raient séparément en se prêtant un mutuel appui.

Du côté russe aucun accord naval. Aux missions militaires françaises envoyées à Saint-Pétersbourg, les Russes avaient pro­mis d’agir offensivement sur le front allemand de Pologne au plus tôt sans atten­dre leur mobilisation complète afin d’aider l’offensive de l’armée française. On sait quelles ont été les consé­quences favo­rables de ce dernier accord sur la victoire de la Marne.

D’une façon très générale on peut donc dire que la seule et simple décision prise par chacun des trois gouvernements d’au-toriser leurs états-majors à prendre contact avant la guerre a eu d’assez heu­reux effets en ce sens que les Alliés ne sont pas par­tis en guerre dans l’ignorance complète de ce que feraient leurs associés éventuels.

Je rappelle ici que, d’après les projets correspondants des E.M.G. maritimes de la Triple alliance, les forces navales italien­nes, autrichiennes, allemandes de Méditerranée, devaient se concentrer à Messine au début des hostilités sous le commande­ment de l’amiral autri­chien.

Autre enseignement à retenir de cette époque : à la fin de juil­let 1914, l’amirauté britannique télégraphie à l’amiral Milne , comman­dant l’escadre anglaise de Méditerranée pour le prévenir que l’Italie, dont l’attitude était encore incertaine resterait proba­blement neutre et pour lui prescrire en conséquence de ne pas s’engager avec les forces autrichiennes mais « d’aider les français à transporter leur armée d’Afrique en la couvrant et si possible en engageant une action indivi­duelle contre les croiseurs allemands rapides ».

La netteté de la nouvelle mission donnée à l’amiral Milne  par l’amirauté, à la suite du nouvel enseignement d’ordre politique est re­marquable. C’est là, en particulier, un indice très sûr de la liaison qui devait exister à Londres à la veille des hostilités entre le Foreign Office et l’amirauté, ou entre le gouvernement anglais et l’amirauté.

Nous n’avons pas la preuve correspondante qu’à Paris cette liaison de la politique et de la Marine ait existé au même degré ! Aucun renseignement sur la neutralité probable de l’Italie n’a été envoyé au C.E.C. de notre armée navale avant le 2 août, jour où l’amiral de Lapeyrère  était informé que la marine italienne ne mobilisait pas.

Par contre, on avait pris des mesures à Paris pour coordon­ner avant la guerre l’action de l’Armée et de la Marine : un conseil supé­rieur de la Défense Nationale avait décidé, le 17 mai 1913, que le dépar­tement de la guerre se chargerait de réquisitionner les transports de troupes de l’Afrique du Nord en France et de faire passer ces transports à ses risques et périls, à date fixe suivant les prévisions du plan XVII, la marine étant déchargée de toute res­ponsabilité au sujet de ces trans­ports.

Pour faire ressortir tout ce qu’il y a de très défectueux dans la forme de cette décision il suffit de la présenter d’une façon in­verse dans le fond et sous la même forme : Les transports ne parti­rent que sur ordre de la Marine ; l’armée n’aura aucune respon­sabilité dans l’échec de ses opérations sur les fronts de terre, si l’échec provient du retard des transports ; c’est la marine qui sera responsable de l’échec des Armées françaises.

Sauf le cas, d’une opération combinée dans laquelle un chef de l’Armée ou de la Marine nommé par le Gouvernement assure la res­ponsabilité des opérations sur terre et sur mer, les chefs mari­times n’ont pas à assumer, à priori, une part de responsabilité dans les opérations terrestres, pas plus que les chefs militaires n’en sauraient assumer dans les opérations maritimes. Cette conception de commandement abouti­ssant aux pires confusions des responsabilités serait impossible ! Nous pensons aujourd’hui que le gouvernement aurait dû prendre ses res­ponsabilités en donnant l’ordre à la Marine de faire partir les transports militai­res à date fixe et d’assurer leur protection par un moyen ou par un autre (par le procédé de protection directe ou indirecte) laissé à l’initiative du commandement maritime.

La décision du C.S.D.N. du 17 mai 1913 est le seul cas de cette guerre où le gouvernement français ait eu l’occasion d’inter-venir pour coordonner l’action de l’Armée et de la Marine françaises par une déci­sion importante. Il a eu à coordonner l’action politique et l’action de l’armée (la servitude du recul des 10 kilomètres avant le début des hos­tilités, organisation de la défense de Paris, etc.) l’action politique et l’action de la marine (affaire de Grèce, création d’un sous-secrétaire d’État pour la direction de la guerre sous-marine).

L’intervention du gouvernement français dans le domaine mi­litaire a été surtout motivée par l’organisation et le fonctionne­ment du haut commandement militaire interallié tant que l’unité de comman­dement des armées sur le front occidental n’a pas été réalisée sous l’autorité du maréchal Foch . Dans les marines alliées il y a eu des diffi­cultés de même nature, mais beaucoup, étant donné la mobilisation des fronts de mer principaux.

Ce sont aussi des décisions interalliées qui ont déclenché les deux grandes opérations combinées de la guerre : Dardanelles, Salonique.


[1] Je rappelle le sens de la distinction entre mission et objec­tif :l’objectif est le « but à atteindre » fixé avec une précision telle qu’il détermine la direction d’attaque des forces dans l’offensive et la direc­tion de la contre-attaque dans la défensive.

La mission indique des buts généraux ou des résultats généraux à at­teindre, laissant aux subordonnés le choix de leurs objectifs.

Cette distinction est particulièrement importante en stratégie.

[2] Relire dans le Tome III des Théories stratégiques de l’Amiral Caxtex la 1ère partie relative à ces questions.

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