| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Stratégie
Texte
des six conférences faites par
M.
le contre-amiral Marquis
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Il y
a trois procédés de protection des intérêts visés par l’ennemi :
1.
La protection directe, qui consiste à placer ses forces en attente
tout près des intérêts à défendre : un convoi (cm),
l’entrée d’un port, un point sensible d’une côte (CT 1, CT 2,). Si
les forces restent concentrées le procédé ne permet de protéger qu’un
intérêt précis, ou un ensemble d’intérêts très voisins.
2.
La protection indirecte : les forces sont placées dans une position
d’attente (à la mer ou dans un port) entre les forces ennemies et
certains intérêts à protéger, de façon à pouvoir combattre
l’ennemi avant qu’il n’ait pu attaquer un de ces intérêts.
3.
Le blocus : les forces sont placées dans une position
d’attente telle que l’ennemi ne puisse atteindre aucun de ses objectifs,
sans engager le combat.
Il
résulte de ces définitions que, si les forces de protection sont concentrées,
la protection directe ne vise généralement qu’à assurer la protection
d’un objectif précis visé par l’ennemi (D) la protection indirecte...
plusieurs objectifs, plusieurs intérêts (I), le blocus tous les objectifs
tous les intérêts (B).
base
![]()

B
Cm 2
(B)
Une
stratégie n’a pas toujours le choix de prendre ou de ne pas prendre
l’initiative de l’attaque ; elle n’a pas toujours sa liberté
d’action offensive.
Pour
préciser ces deux notions essentielles d’« initiative »
et de « liberté d’action », pour justifier aussi la
classification précédente et vous donner une vue d’ensemble sur les
procédés de manœuvre de la stratégie (offensive, défensive,
concentration, dispersion), j’examinerai les caractères de la stratégie
britannique au cours des trois dernières périodes de son histoire :
Les guerres du XVIIIe siècle contre la France.
La
guerre au début du XIXe siècle contre l’Empire français. La
guerre au début du XXe siècle contre l’Allemagne.
Dans
ces trois conflits, la stratégie britannique a toujours été dominée par
la préoccupation d’avoir à défendre des intérêts extrêmement
importants.
Dès
le début de la guerre de la Ligue d’Ausbourg, qui commence ce long
conflit, l’Angleterre avait déjà un commerce maritime très important ;
ses forces navales devaient protéger de grands convois qui lui
apporteraient des Indes, du Levant méditerranéen, des Antilles, des Amériques,
d’immenses richesses ; ce trafic, autrefois commercial, a pris au XIXe
siècle un caractère plus industriel mais il a toujours été important
pour la vie même de l’Angleterre.
D’autre
part, les forces navales britanniques, ont toujours eu la responsabilité de
protéger l’Angleterre contre une invasion, d’assurer la défense des côtes
anglaises.
En
France, au contraire, la défense des côtes est très bien assurée à la
fin du XVIIe siècle par des ouvrages fixes, une organisation
militaire permanente, des troupes spéciales. Quant aux intérêts économiques
de notre pays ils n’ont jamais atteint sur mer l’importance des intérêts
de l’Angleterre.
Dans
les guerres du XVIIIe siècle (dans la première période qui
nous occupe) la stratégie britannique a eu relativement une faible liberté
d’action
-
d’une
part, à cause des grands intérêts qu’elle avait à défendre.
-
d’autre
part, parce que cette stratégie emploie en général des procédés de
protection directe. Elle cherche toujours et avant tout à couvrir ses intérêts,
à les protéger le plus directement possible.
Mesurons
bien les avantages que procurent (ou que pourraient procurer) à la stratégie
française, dans cette période, ses possibilités d’initiative et les
dangers auxquels est exposée la stratégie britannique du fait de son
manque de liberté d’action et des méthodes de protection directe
qu’elle emploie.
Si
les Français concentrent leurs forces navales à Brest, rassemblent des
troupes, préparent un débarquement en Angleterre, les Anglais sont obligés
de garder leurs forces navales concentrées en Manche tant que dure cette
menace. Ils couvrent la côte anglaise de la Manche par un dispositif de
protection indirecte, très serré sur la côte anglaise, de protection
presque directe, car le gros des forces navales britanniques est maintenu généralement
dans ses bases ou sur les rades de la Manche.
Si
les grands convois anglais partent d’Angleterre (ou vont y arriver) sous
la menace des forces françaises concentrées à Brest, la stratégie
anglaise les fait escorter par toute sa flotte ; mais, si la flotte
anglaise escorte le convoi au-delà de Brest, elle découvre les côtes
anglaises, la Manche, la Tamise ; les Français pourraient débarquer !
Première et grave difficulté si la stratégie française, qui a concentré
ses forces sur le théâtre des principaux intérêts de l’Angleterre,
vise à la fois les deux objectifs, côtes - convois, prête à attaquer
l’objectif qui est découvert.
Mais
il n’y a pas que le théâtre principal de la Manche : l’Angleterre
peut être attaquée par l’Irlande et par l’Écosse, par deux points
faibles où les Français ont souvent trouvé au XVIIIe siècle
des alliés. Il y a aussi les colonies anglaises à défendre !
Enfin,
tout le commerce maritime de l’Angleterre ne peut être concentré en un
unique convoi. Il faut bien que ce convoi se disloque pour que ces divers
groupes arrivent à destination ; et il y a aussi des convois vers la
Baltique, vers les ports hanséatiques de l’Allemagne, les ports des
Provinces Unies et de l’Espagne. Comment assurer la protection directe
de tout ce trafic ?
Si la
stratégie française ne dispose pas de forces suffisantes pour combattre la
flotte anglaise sur le théâtre principal des intérêts de
l’Angleterre elle prendra des objectifs sur les théâtres secondaires ;
elle visera un des tronçons du grand convoi après sa dislocation, elle
essaiera d’envoyer des renforts aux Irlandais ou aux Ecossais, de
s’emparer des colonies anglaises, ne laissant sur le théâtre principal
des opérations que des corsaires ou des escadres de corsaires, pour y
fixer le maximum de forces anglaises.
Au
lieu de concentrer ses forces sur le théâtre principal, la stratégie française,
en dispersant ses forces sur des objectifs secondaires, peut obtenir des résultats
beaucoup moins importants mais d’une réalisation beaucoup plus facile
tant que la stratégie anglaise n’a pas elle même dispersé ses forces en
répondant à la manœuvre française de dispersion, par une manœuvre
parallèle de dispersion.
Cette
manœuvre défensive de dispersion peut être dangereuse parce qu’elle découvre
les principaux intérêts de l’Angleter-re : si les Français procèdent
à une nouvelle concentration rapide de leurs forces en Manche, ils peuvent
s’y trouver en supériorité de forces ; par cette manœuvre de
concentration succédant à la manœuvre de dispersion, ils peuvent
atteindre sur le théâtre principal des objectifs importants.
En
somme, la stratégie britannique a été parfois placée (et elle aurait pu
être souvent placée) au XVIIIe siècle en face de ce dilemme
tragique ; garder ses forces concentrées sur le théâtre principal et
faire le sacrifice de ses intérêts secondaire ou disperser ses forces et
courir des risques graves sur le théâtre principal de ses intérêts. Elle
a bien essayé de contre-attaquer quand les forces françaises se
dispersaient ou quittaient le théâtre principal ; mais la partie n’était
pas égale ; les côtes françaises avaient des moyens de défense
assez solides et, si le commerce français subit de lourdes pertes, ce
n’est jamais au point d’imposer impérativement le retour de nos
forces navales sur le théâtre principal de la Manche.
Ainsi,
d’un côté une stratégie française qui, ayant peu d’intérêts à défendre,
possède de ce fait une grande liberté d’action offensive, peut prendre
l’initiative de l’attaque, peut manœuvrer ses forces en les dispersant
ou en les concentrant, de l’autre côté une stratégie anglaise qui, du
fait qu’elle a des intérêts beaucoup plus importants à défendre, du
fait qu’elle veut les défendre tous plus ou moins directement, n’a pas
de liberté d’action et peut se trouver dans une situation extrêmement
difficile.
Si la
stratégie britannique est sortie sans trop de mal de cette longue épreuve,
c’est à cause de la grande supériorité numérique ou de la supériorité
de valeur de ses forces ; c’est aussi, il faut bien le dire, parce
que la stratégie française du XVIIIe siècle n’a pas eu très
nettement le sens de la manœuvre que je viens de vous définir brièvement.
Ce
sens de la manœuvre, Napoléon l’a
eu au suprême degré en ce qui concerne la conception et il est probable
que Napoléon aurait vaincu l’Angleterre si la stratégie britannique
n’avait pas modifié au moment opportun ses méthodes de protection.
Dans
cette deuxième période du début du XIXe siècle, dans sa
guerre contre Napoléon ,
la stratégie britannique a appliqué le procédé du blocus offensif, du
blocus rapproché et permanent de Jervis. (Ce procédé avait bien été
appliqué aussi dans les guerres précédentes mais de façon très
occasionnelle et fugitive). A partir du moment où les forces anglaises
bloquent de près nos forces navales, à partir du moment où la
protection indirecte se serre contre les forces ennemies, tous les intérêts
anglais sont couverts et les forces françaises ont perdu leur liberté
d’action ! Quelle initiative leur reste-t-il ? Elles ont
l’initiative de fixer l’heure de leur appareillage pour marcher à
l’attaque des forces qui les attendent près de leurs bases. Elles n’ont
plus l’initiative du choix de l’objectif et de la direction d’attaque.
Elles ne peuvent reprendre cette initiative que si elles réussissent à
échapper à la surveillance étroite des forces de blocus qui ont
d’ailleurs mission de les poursuivre.
La
stratégie française de cette période n’a pu reprendre l’initiative de
l’attaque que partiellement et dans des conditions difficiles nous le
verrons ! Ce blocus anglais est nettement offensif !
Un siècle
plus tard, en 1914, le blocus britannique des forces allemandes en Mer du
Nord n’a plus le même caractère offensif. Il laisse à la flotte
allemande des possibilités d’attaque sur les côtes anglaises, sur les
convois de Norvège, l’initiative dans la direction et le moment de
l’attaque. Sans nul doute, la liberté d’action de la stratégie
allemande est assez restreinte par le dispositif des forces anglaises.
Mais la liberté d’action des forces anglaises elle-même est également
restreinte par ce dispositif. Nous verrons qu’il vise essentiellement à
défendre les intérêts britanniques en Mer du Nord et même tous les intérêts
britanniques ou alliés (exception faite pour la Baltique) contre les
offensives des forces de surface allemandes. Bien plus : depuis le 28
août 1914 la stratégie britannique a renoncé à attaquer ces forces près
de leurs bases.
Comme
je l’ai fait observer, ayant renoncé aussi à attaquer à Borkhum ou en
Baltique, elle n’a aucun moyen de contraindre les forces allemandes à
sortir de leurs bases pour accepter la bataille. Elle a renoncé à
prendre l’initiative de toute attaque. Elle attend l’attaque allemande.
Ce blocus éloigné de la Mer du Nord est donc bien un dispositif
essentiellement défensif.
L’histoire
de ces étapes de la stratégie britannique, ces alternatives d’épreuves
difficiles puis de succès, pourraient nous laisser sous l’impression
qu’en stratégie deux procédés ont sur tous les autres une supériorité
absolue : l’attaque des forces ou le blocus des forces. Mais si on
envisage les éventualités d’autres conflits futurs, dans le Pacifique,
dans l’Atlantique, en Méditerranée, si on étudie ces problèmes sur
une carte en mettant en action les armes modernes, on constate souvent
l’impossibilité d’appliquer dans l’avenir non seulement les procédés
des blocus rapprochés offensifs, mais même, dans bien des cas, ceux des
blocus éloignés défensifs d’une efficacité comparable à celui de la
Mer du Nord en 1914 (J’examinerai de près cette question dans ma
prochaine conférence).
Dans
l’ordre défensif, il faudra donc avoir encore recours aux procédés de
protection directe dans des conditions qui rappelleront celles des guerres
du XVIIIe siècle. Avec des bâtiments ayant un rayon d’action
très supérieur à ceux de la guerre 1914-1918, une vitesse très accrue,
avec l’aviation, la stratégie offensive aura souvent plus de liberté
d’action pour attaquer dans des directions diverses, se concentrer ou se
disperser et renouveler les manœuvres du XVIIIe siècle. Il
est donc nécessaire, en définitive, d’étudier tous ces procédés sans
en négliger a priori.
Offensive
ou défensive ? Concentration ou dispersion ? Quelles que soient
les armes, les conditions militaires, politiques et géographiques des
conflits, les chefs auront toujours à se poser comme autrefois ces deux
questions qui dominent toute la stratégie.
La
vue d’ensemble que je viens de vous donner sur la stratégie britannique
vous laisse pressentir le sens général des réponses de principe qu’on
peut faire à ces deux questions. Mais elles sont trop importantes pour que
nous puissions nous borner à cet examen superficiel. Nous allons les étudier
séparément sans perdre de vue qu’elles font parties intégrantes, généralement
inséparables, de l’idée de manœuvre du chef.
Dans
son idée de manœuvre le chef fixe les objectifs ou les missions entre ses
subordonnés ; il répartit entre eux les forces et coordonne leur
action.
J’étudierai
donc
1.
les objectifs offensifs ;
2.
les missions de protection ;
3.
les procédés et les principes de répartition et de coordination
(offensive - défensive - manœuvre) dans le cadre de l’idée de manœuvre.
Particulièrement
quand elle prend l’initiative d’une attaque, la stratégie doit
chercher à engager ses forces dans des conditions favorables ; ces
conditions peuvent être définies de la façon suivante :
1.
Être en supériorité de forces ;
2.
Attaquer dans une zone favorable ;
3.
Attaquer par surprise et à un moment favorable
Cette
condition dépend beaucoup des dispositions tactiques, car il s’agit
finalement d’être en supériorité de forces sur le champ de bataille ;
mais l’intervention du commandement stratégique pour s’assurer cette
supériorité a une très grande importance et elle porte dès le début des
hostilités sur trois points : la mobilisation, la concentration,
l’entraînement des forces.
Dire
que la mobilisation des forces doit être rapide, que la réunion des forces
dans la zone d’action doit se faire promptement et que les forces doivent
avoir un minimum d’entraînement avant d’aller au combat, c’est énoncer
des vérités qui peuvent nous paraître évidentes et qui se passent de
longues démonstrations. Et cependant, quand on étudie l’histoire de
notre marine on constate qu’à de très rares exceptions près (1914 par
exemple) ces vérités ont été souvent complètement méconnues. Pour des
raisons plus ou moins impérieuses d’économie, les flottes sont en grande
partie désarmées en temps de paix ; les mobilisations sont lentes,
laborieuses ; c’est souvent après l’ouverture des hostilités,
au moment où on élabore « les plans de campagne »,
qu’on constate l’insuffisance des approvisionnements des arsenaux, les
lacunes matérielles de l’armement des vaisseaux qui manquent de bonnes
voiles et de bons cordages, la pénurie des équipages qu’on se hâte
alors de compléter.
Les
escadres du Ponant et du Levant sont réunies souvent beaucoup trop tard en
1690, le ralliement tardif de Chateaurenault a
failli compromettre définitivement le plan de Seignelay et
peut-être ce retard a-t-il été une cause importante du fait que Béveziers
n’a pas été une victoire navale décisive...
En
1692 c’est surtout parce que cette concentration ne s’est pas faite à
temps, moins rapidement que celle des Anglais, que Tourville s’est
engagé à Barfleur contre des forces deux fois supérieures.
On
comprend très bien le peu d’enthousiasme manifesté par Chateaurenault à
se ranger au plus tôt sous les ordres de Tourville ,
ou la répugnance d’un Nelson à
rallier Keith ou
Cornwallis... Mais il est clair que ces questions d’amour-propre, de
prestige personnel des chefs ne devraient pas entrer en ligne de compte
quand il s’agit de faire la guerre et de s’engager dans une opération décisive.
Les lenteurs de la mobilisation et les retards de la concentration des
forces françaises ont eu surtout cet inconvénient très grave
d’envoyer à la bataille des vaisseaux qui manquaient d’entraînement,
des escadres qui n’étaient pas habituées à manœuvrer ensemble, une
flotte qui manquait à la fois de cohésion et de souplesse manœuvrière.
Ceci, Messieurs c’est de la tactique ! Mais il appartient à la
stratégie, il est du domaine du haut commandement, de prendre tous les
mesures possibles pour permettre aux forces maritimes de parfaire ou de
maintenir leur entraînement. Napoléon le
comprenait quant il écrivait à Ganteaume de
hâter l’armement de son escadre de Brest, d’entreprendre au plus tôt
des exercices, des branle-bas de combat, des tirs, des manœuvres de
combat simulé, quand il lui conseillait aussi d’effectuer de courtes
sorties au large de Brest pour s’engager avec les forces anglaises de la
première ligne de blocus, pour aguerrir peu à peu ses équipages comme
Latouche Tréville l’avait fait à Toulon.
Seignelay avait
dû, lui aussi, comprendre l’importance de cette préparation quand,
embarqué à bord du vaisseau amiral de Tourville en
1689, il avait pris part à cette première campagne de la guerre à la
Ligue d’Augsbourg, campagne qui de Belle-Île à Ouessant s’est trouvé
réduite à une simple sortie d’entraînement....
Malheureusement,
nos archives nous apportent surtout la preuve qu’à Versailles ou à Paris
on se préoccupait beaucoup plus des « plans de campagne »
que de l’entraînement des forces ; trop souvent la stratégie s’y
bornait à faire des opérations d’arithmétique, réduites à
l’addition du nombre des vaisseaux qui allaient s’opposer de part et
d’autre sans se soucier de leur vraie valeur offensive. Or, on peut
affirmer avec certitude qu’aucune combinaison stratégique, si géniale
soit-elle, n’a jamais donné la victoire à des forces qui manquaient
d’entraînement et de valeur offensive. La victoire dépend d’une part
de la valeur du matériel et du personnel, d’autre part de la valeur de
l’entraînement des unités.
Si la
stratégie doit chercher à s’assurer la supériorité du nombre
dans la direction décisive d’attaque ou dans le dispositif de défense
qu’elle a choisie, elle doit aussi chercher à s’assurer la supériorité
de la valeur. La supériorité de la valeur c’est surtout la tâche
stratégique du temps de paix (et comprenons bien que dans son rôle de préparation
à la guerre il faut qu’un état-major général consacre la plus grande
part de son activité à cette mise en valeur du matériel et du
personnel.). Mais la supériorité de la valeur doit, en temps de guerre
surtout, entrer dans les préoccupations et dans les calculs de la stratégie ;
pour s’assurer cette supériorité le commandant stratégique ménage
autant que possible le matériel et le personnel afin de pouvoir leur
demander, dans les périodes de crise, le rendement et l’effort maximum.
Il laisse au commandement tactique des possibilités d’entraîner ses
forces.
Dans
le choix de l’objectif, le commandement stratégique a aussi à tenir
compte du facteur nombre et c’est en particulier, comme nous allons le
voir, dans le choix de la zone d’attaque et du moment de l’attaque que
ces calculs ont une importance capitale.
On a
généralement avantage, quand on le peut, à combattre près de ses bases
et loin des bases ennemies, en choisissant en conséquence ses objectifs.
Premier
avantage :
c’est près de ses propres bases qu’on peut combattre avec le maximum de
forces, le maximum de moyens. A notre époque, on peut mettre en action dans
une zone suffisamment rapprochée des bases non seulement toutes les forces
de haute mer, mais aussi les forces de surface, sous-marines, aériennes qui
ont un faible rayon d’action, une faible endurance et qui sont affectées
plus particulièrement aux défenses côtières. Les obstructions de toute
nature (champs de mines, filets etc.) aménagées près des bases et des côtes
dans des buts défensifs peuvent être utilisées aussi pour faciliter une
attaque rapprochée. C’est le cas par exemple des obstructions de la baie
allemande qui en s’épanouissant vers le large à 100 milles des bases
allemandes rapprochait en quelque sorte la flotte de haute mer de ses objectifs :
côtes anglaises ou convois de Norvège.,
A
mesure que les forces s’éloignent de leurs bases et se rapprochent des
bases ennemies, elles se privent de plus en plus de l’appui des forces
ayant peu d’endurance ou un faible rayon d’action ; sortant d’une
zone de prépondérance, puis d’une zone neutre, elles rentrent dans la
zone de prépondérance relative ennemie, c’est-à-dire dans la zone où
l’ennemi peut généralement disposer de tous ses moyens offensifs et défensifs,
de surface, sous-marins et aériens. Du temps de la marine à voiles, après
l’époque des galères et des brûlots, les rayons d’action et les
qualités d’endurance n’intervenaient évidemment pas dans l’emploi
des vaisseaux et des frégates plus ou moins loin de leurs bases ;
seules les obstructions naturelles, les bancs de sable, les hauts fonds
pouvaient accroître les difficultés et les risques des opérations offensives
près des bases ennemies. Ainsi les bancs de Flandre et les bancs de la
Tamise ont joué au cours des guerres anglo-bataves un rôle analogue aux
obstructions de la baie allemande ; aux champs de mines mouillés au
large des côtes anglaises pendant la guerre 1914-18. L’amiral anglais
Monk lui-même,
qui plus qu’aucun autre grand chef maritime de l’Histoire a donné des
preuves d’intrépidité et d’audace, éprouvait une répugnance marquée
à combattre près des côtes hollandaises ; en 1673, il abandonnait
l’attaque de la flotte hollandaise au large de Scheveningen parce qu’il
trouvait trop "audacieux" de poursuivre l’ennemi près de
ces côtes dangereuses.
On
peut rapprocher cette décision de Monk de
celle de Jellico e
de renoncer par avance à toute poursuite de la flotte allemande au sud du
50° parallèle...
Un deuxième
avantage de combattre près de ses bases et loin des bases ennemies est,
en cas d’insuccès, de pouvoir s’assurer une ligne de retraite courte et
facile et, en cas de succès, de pouvoir l’exploiter plus longtemps en
poursuivant l’ennemi.
Il
est remarquable en effet que, dans la plupart des grandes batailles navales
du passé, ce n’est pas pendant la bataille, au moment même où les
forces s’affrontent, que les pertes matérielles définitives sont les
plus lourdes ; c’est le plus souvent dans la période de la lutte où,
le vainqueur ayant rompu la cohésion des forces et frappé le moral de
son adversaire, exploite tactiquement le premier succès décisif par la
poursuite de forces décimées ou démoralisées.
Les
batailles si meurtrières des guerres anglo-bataves qui durent deux, trois
et quatre jours, sont des batailles de quelques heures suivies d’une
retraite longue ou difficile au cours de laquelle le vaincu anglais ou
hollandais subit de lourdes pertes.
Après
Béveziers, c’est au cours de la retraite de Herbert vers la Tamise que
les Anglo-Hollandais sont obligés d’abandonner huit vaisseaux. Après
Barfleur, c’est au cours de la retraite, c’est à la Hougue que les Français
en perdent douze. Herbert aurait pu éviter ses pertes s’il avait pu
rallier l’île de Wight. Les pertes françaises auraient été évitées
et Barfleur aurait pu être considéré comme une victoire française si la
base de Cherbourg avait existé à cette époque ; mais jusqu’au XIXe
siècle notre marine n’a pas disposé en Manche, à l’est de Brest,
d’une base navale capable d’abriter une flotte, alors que l’Angleterre
a toujours eu des bases dans la région de l’île de Wight. Aussi
s’explique-t-on les objections qui ont généralement opposé les chef des
flottes françaises aux projets stratégiques élaborés à Versailles,
d’opérer une attaque partant de Brest en direction de la Manche (manque :
cf p.88) pendant la première guerre anglo-batave, repoussa le projet
de faire opérer la jonction de sa flotte avec l’escadre de Beaufort à
Brest en 1665.
A la
même époque des flottes à voiles, la stratégie anglaise a souvent renoncé
à engager offensivement ses forces dans le golfe de Gascogne, au delà de
Brest, quand il s’y trouvait d’importantes forces françaises. Elle
s’y est décidée seulement quand la supériorité certaine de ses
escadres lui enlevait la préoccupation d’avoir à leur assurer une ligne
de retraite.
De même,
Suffren a
repoussé le projet d’aller attaquer l’escadre anglaise sur les côtes
ouest de l’Inde dans la direction de Bombay. Si Hood a
refusé le combat auquel de Grasse voulait
le contraindre en attaquant La Barbade c’est parce qu’il avait
des inquiétudes pour sa ligne de retraite vers sa base.
Si
Togo choisit
la région de Tsushima comme zone d’atta-que de la 2e escadre
russe ce n’est pas seulement parce qu’il peut disposer dans cette zone,
à proximité de ses bases, de tous ses moyens, de tous ses torpilleurs. Il
aurait pu monter son attaque et jouir de ce même avantage en établissant
sa première ligne de surveillance extérieure dans la partie la plus
resserrée du détroit de Tsushima (ce qui du point de vue de la
surveillance, de la sûreté de la prise de contact offrait des avantages
évidents).
Si
Togo a
reporté son dispositif de surveillance plus au sud, c’est pour pouvoir être
renseigné plus tôt, pour pouvoir prendre le contact des forces russes
assez loin de Vladivostok. Il escompte qu’il aura trois jours pour battre
l’ennemi, le poursuivre, le harceler, exploiter sa victoire jusqu’à
l’anéantissement des forces ennemies. Et vous voyez par ce grand
exemple que cette notion capitale de zone favorable d’attaque par rapport
aux bases n’est pas seulement destinée aux chefs en infériorité de
forces, mais ne doit pas échapper non plus aux chefs qui, étant en supériorité
de forces, doivent chercher quand ils le peuvent à atteindre l’adversaire
assez loin de ses bases afin d’avoir le temps d’exploiter tactiquement
la première phase de la victoire tactique.
Après
la bataille du Jütland, l’amiral Scheer pouvait
utiliser deux lignes de retraite assez courtes ; le choix de l’une
d’elles lui a permis d’échapper à la poursuite de la Grand Fleet. La
bataille, livrée à 150 milles plus loin d’Héligoland, aurait probablement
abouti à un désastre allemand. D’autre part nous verrons tout à
l’heure que l’amiral Scheer a
toujours parfaitement compris la nécessité de se battre le plus près
possible de ses bases et assez loin de Scapa-Flow !
Dans
les guerres de l’avenir, les risques courus par une escadre opérant
loin de ses bases, près des bases ennemies, au delà des bases ennemies,
seront augmentés dans de fortes proportions du fait du développement de
l’aviation, des accroissements des vitesses, des rayons d’action
toujours limités aux grandes vitesses. Il n’y aura aucun risque à
l’aller si on opère par surprise ou si on a pris toutes dispositions pour
être bien éclairé soi-même mais il n’est pas de même sur la route du
retour.
Une
escadre, même victorieuse, obligée de revenir vers sa base à vitesse réduite,
sur une longue route de retour flanquée de bases ennemies, pourra être
l’objet d’attaques d’avions, de torpilleurs, de sous-marins. Ces
attaques seront singulièrement dangereuses si la vitesse de l’escadre
est très réduite à cause des avaries subies par certains de ces bâtiments
au cours de la bataille, si la route de retour de cette escadre est imposée
ou connue. Ces risques seront évidemment très diminués si cette escadre
a plusieurs lignes de retour ou de retraite, soit qu’elle dispose de
plusieurs bases soit que la géographie du théâtre lui permette de revenir
à sa base par plusieurs routes.
Ces
risques seront aussi d’autant plut diminués que l’esca-dre sera
relativement plus forte ; il y a même des cas où cette supériorité
des forces sera assez grande pour que toute considération de zone
favorable n’intervienne plus (ou presque plus...) dans les décisions du
chef ! On peut dans l’avenir revoir des opérations analogues à la
poursuite de Villeneuve par
Nelson , opérations
qui ont les allures d’une véritable chasse à courre et qui n’ont aucun
rapport avec la chasse à l’affût de Togo !
D’ailleurs, cette condition de zone favorable s’applique surtout aux
flottes, aux escadres, aux ensembles d’importance (du point de vue de la
ligne de retraite) qu’il sait de faibles forces détachées, de bâtiments
isolés, qui peuvent agir par surprise et dont la perte n’est pas irréparable :
distinguer par exemple entre les raids allemands dans les océans pendant
la guerre 1914-18.
Mis
à part ces exceptions on peut dire qu’à toutes les époques de
l’histoire les stratégies ont tenu grand compte de cette condition
favorable géographique dans le choix de l’objectif des forces de haute
mer.
Les
considérations précédentes expliquent le rôle considérable qu’ont
joué de tous temps les bases navales dans la stratégie. Dans
l’offensive, la base n’est pas seulement un point de ravitaillement,
de préparation aux opérations ; elle est le point de départ et le
point de retour indispensable des forces lancées à l’attaque.
Les
grandes bases navales permanentes d’un pays ont été établies généralement
en vue de la défense de ses intérêts maritimes. Aussi est-il arrivé
souvent (et il arrivera souvent) qu’un pays soit dépourvu des bases
offensives nécessaires pour pouvoir atteindre les intérêts et les
forces de l’ennemi. Bien des opérations, maritimes ou combinées, sont
inexécutables sur un certain théâtre parce qu’on y manque de bases.
S’il faut agir sur le théâtre, les opérations politiques, terrestres,
maritimes seront d’abord dirigées en vue de s’assurer la possession
d’une base...
C’est
ce que Suffren a
fait aux Indes en s’emparant de Trinquemalé. C’est la raison pour
laquelle Napoléon s’attachait,
en Méditerranée, des ports italiens qui, au moment de la Campagne d’Égypte,
permettaient de relier par une ligne de bases Toulon à Alexandrie.
Si on
considère dans l’avenir le conflit du Pacifique, il est bien
vraisemblable que les premières opérations des adversaires maritimes du
Japon consisteront à établir dans les mers de Chine une base navale
suffisamment rapprochée de la Mer Jaune et de la Mer du Japon pour pouvoir
atteindre ses lignes de communications maritimes avec l’Asie. Et, à ce
seul point de vue militaire (il y en a d’autres), on comprend les efforts
faits par le Japon pour s’emparer du Shantoung, pour progresser jusqu’à
Shanghai afin d’être en mesure de couvrir plus sûrement ses intérêts
maritimes contre des attaques venant du sud.
Si la
conquête d’une base offensive sur le théâtre principal des intérêts
de l’ennemi n’est pas possible, la stratégie devra se résoudre à
choisir ses objectifs sur des théâtres secondaires, à attaquer des intérêts
secondaires ou à chercher, comme nous verrons, dans la défensive
l’occasion favorable d’engager ses forces...
L’importance
des bases navales dans la stratégie a été mis en évidence de façon
curieuse dans l’ouvrage de l’amiral Wegener paru
après la guerre 1914-18. Selon l’auteur, la stratégie maritime allemande
a commis une grave erreur de conception en acceptant de rester dans ses
bases, au fond de la baie allemande, sous prétexte de défendre les côtes.
Elle
aurait dû faire le nécessaire pour améliorer sa situation géographique
et stratégique en prenant successivement comme objectifs la conquête de
bases navales au Danemark, en Norvège, aux Shetlands. Si les conceptions théoriques
de l’amiral Wegener avaient
été réalisables, on pourrait les considérer comme excellentes ;
malheureusement, on ne nous dit pas par quels moyens aurait pu se faire la
conquête des bases ; on ne nous démontre pas comment, une fois
arrivée dans la base des Shetland, cette flotte aurait été dans des
conditions suffisamment favorables pour attaquer les lignes de
communications anglaises. En examinant ce problème de plus près
l’amiral Wegener aurait
sans doute été conduit à constater que, pour réaliser ces conditions, il
eût fallu à la stratégie allemande encore bien d’autres bases.
Il
est permis de supposer que la flotte allemande se serait terriblement usée
dans ces conquêtes successives... avant de pouvoir enfin attaquer les
communications maritimes de l’Angleterre. Il n’y en a pas moins un fond
de vérité dans les idées théoriques de l’auteur ; il fait bien
ressortir l’importance des bases comme point de départ des attaques et la
situation géographique défavorable des Allemands en Mer du Nord [2].
Plus
que jamais, dans l’avenir, la politique navale d’un pays se caractérisera
non seulement par ses programmes navals, ses constructions neuves, ses
forces, mais aussi par ses bases navales, leur réseau, leurs moyens,
l’importance de leurs approvisionnements, tous éléments permettant
d’apprécier comment ce pays compte utiliser ses forces. J’en citerai
plusieurs exemples au cours de mes conférences sur la politique navale.
Plus
que jamais aussi on verra, en temps de guerre, s’accroître le nombre des
bases navales, non seulement destinées aux opérations de flottes ou
d’escadre ( Moudros, Salonique) mais aussi aux opérations secondaires des
patrouilleurs, des sous-marins et des avions [3] ;
et ces nouvelles bases constitueront autant de nouveaux objectifs sur
lesquels les forces auront des occasions de "s’accrocher"
La
stratégie qui peut prendre l’initiative de l’attaque bénéficie
d’un double avantage ; celui de choisir la direction et le moment
de l’attaque est particulièrement précieux : il permet d’abord de
faire participer aux opérations, à une date prévue d’avance et dans des
conditions optima de préparation, toutes les forces. Au contraire la stratégie
défensive, ayant à assurer une mission permanente de protection d’intérêts
importants, peut avoir, au moment de l’attaque, des bâtiments
indisponibles et se trouver de ce seul fait en état d’infériorité
relative.
D’autre
part, en prenant l’initiative de l’attaque, on peut généralement et
plus facilement que dans la défensive, surprendre l’ennemi. Je dis "généralement"
car, sur le théâtre de la Mer du Nord, en 1914-1918, c’est la stratégie
allemande, prenant l’initiative de l’attaque, qui a été le plus
souvent surprise, parce que par rapport à la stratégie britannique elle était
moins bien renseignée sur la position et les mouvements des forces, sur les
intentions de l’adversaire.
La
notion "surprise" est une notion assez complexe qui a
besoin d’être éclaircie.
L’effet
de surprise peut être d’ordre tactique ou stratégique. Il y a surprise
tactique quand l’effet de surprise s’applique directement aux forces
elles-mêmes attaquées soudainement avant qu’elles aient pu prendre leurs
dispositions et leurs dispositifs de combat. Il y a surprise stratégique
quand l’effet de surprise joue sur l’ensemble des dispositifs adoptés
par le commandement stratégique sur un ou plusieurs théâtres d’opérations.
Par exemple, à Béveziers, seule la surprise stratégique a joué.
Il
n’y a eu aucune surprise tactique ; en vue des forces françaises
(par suite d’un calme plat qui a duré plusieurs jours) Herbert a même
eu le temps de recevoir les ordres de Londres avant d’engager la
bataille... Il y a surprise stratégique parce que les forces françaises
concentrées surprennent une partie des forces anglaises qui sont dispersées
sur plusieurs théâtres en exécution des ordres de l’Amirauté anglaise
ignorant la concentration stratégique française.
Pour
produire tout effet de surprise, tactique ou stratégique, il s’agit
d’une part de cacher à l’ennemi son dispositif (tactique ou stratégique)
d’autre part de connaître celui de l’ennemi.
En ce
qui concerne la surprise tactique, les dispositions à prendre dans ces deux
buts sont assez limitées dans le temps et dans l’espace : elles
consistent essentiellement, au moment où s’exécute l’opération, à
faire précéder le gros des forces par des groupes d’éclairage qui ont
la double mission de cacher et de connaître [4]...
Vous
étudierez à fond, en tactique, ces dispositifs particuliers qui
constituent la sûreté du Commandement tactique et la sûreté des forces.
En ce
qui concerne la surprise stratégique, les dispositions à prendre pour "cacher"
et "connaître" sont beaucoup plus étendues dans
l’espace et dans le temps. Elles comprennent un grand nombre d’opérations
qu’on peut ranger dans les catégories suivantes :
A.
Opérations confiées aux deuxièmes bureaux du commandement stratégique
avec tous les moyens très divers dont il dispose pour être renseigné ou
empêcher l’ennemi d’être renseigné (information, décryptement
contre espionnage, secret des codes, de la correspondance, de la presse,
etc.) ;
B.
Opérations confiées aux services de transmission du commandement
stratégique (interception, radiogoniométrie, etc.).
Ces
deux moyens d’investigation dans les intentions, dans les ordres ou dans
les transmissions d’ordre, malgré leur importance considérable (vous
vous rappelez le rôle capital qu’ils ont joué du côté anglais au cours
de la dernière guerre) ne sont cependant pas suffisants pour cacher ou
pour connaître des dispositifs généreux ou des mouvements des forces
d’un théâtre à l’autre. Il faut les compléter par l’exécution
d’opérations qui sont de deux natures.
C.
Opérations destinées à renseigner le commandement stratégique
sur la position et les mouvements des forces de l’ennemi sur les différents
théâtres ou les différentes zones du théâtre, afin qu’il puisse
choisir en connaissance de cause soit la direction d’attaque soit le
dispositif de protection (reconnaissance, exploration, surveillance).
D.
Opérations destinées à empêcher l’ennemi d’être renseigné
sur la position et les mouvements de nos forces. (attaque des éléments
de surveillance, d’exploration et de reconnaissance ennemis).
La "sûreté
du Commandement stratégique" est constitué par l’ensemble de
ces opérations et non pas seulement (comme on a parfois une tendance à le
croire) par les opérations C.
Un
des grands avantages de la centralisation du commandement sur un théâtre
d’opérations est de pouvoir coordonner ces quatre genres d’opérations
non par des accords entre chefs, entre bureaux (accords permettant d’établir
péniblement et lentement un compromis) mais par les ordres fermes et
rapides d’un chef qui en fonction d’une idée de manœuvre peut orienter
immédiatement et à chaque instant l’action de ces organes ou de ces
forces de sûreté, exploiter ces renseignements prendre des décisions
d’ordre stratégique, intéressant plusieurs groupes de forces ou
plusieurs objectifs.
On
retrouve toujours, plus ou moins, ces 4 éléments de la sûreté du
commandement stratégique dans les guerres maritimes de toutes les époques.
Sous Louis XIV ,
les services de renseignement de la stratégie française ont généralement
très bien fonctionnée. La stratégie hollandaise des guerres
anglo-bataves était aussi très bien renseignée. Elle utilisait fréquemment
les missions, les opérations de reconnaissance confiées à des frégates
ou à des corvettes, parfois même ce que nous appelons des reconnaissances
offensives, des attaques rapides de forces légères, des raids, poussées
surtout dans l’intention de se renseigner et de vérifier la position des
forces ou certains détails d’un dispositif stratégique.
Dans
les guerres modernes, la surveillance des mouvements de l’ennemi près
de ses bases sera confiée à des sous-marins, à des avions ; elle
sera plus rarement confiée à des torpilleurs ou bâtiments légers surtout
utilisés dans les missions de sûreté tactique, à portée de leur
soutien, du gros des forces ; ces bâtiments de surface sont moins
utilisables ; avec un moins bon rendement, dans les missions de sûreté
du commandement stratégique, loin de leur gros et près des bases
ennemies. Dans la guerre 1914-18 les missions de reconnaissance de la force
d’Harwich rentrent
cependant dans cette dernière catégorie (opération C et D).
La
stratégie, qui a une grande liberté d’action et qui prend l’initiative
de l’attaque, a l’avantage de pouvoir intensifier l’action de ses éléments
de sûreté dans la période relativement courte précédant immédiatement
l’attaque et pendant l’attaque. Elle peut donc ménager beaucoup mieux
ses forces qu’une stratégie défensive de blocus ou de protection
indirecte obligée qui use ses forces dans des dispositifs permanents de
surveillance. Toutefois, un redoublement d’activité des forces de sûreté
à la veille d’une offensive peut donner l’éveil, alerter l’ennemi
au détriment de l’effet de surprise recherché. (Le cas s’est produit
en Mer du Nord particulièrement en 1916 dans les jours précédant
l’attaque du Jütland). Dans certains cas, une stratégie qui veut
attaquer en comptant au maximum sur l’effet de surprise stratégique et
tactique, préférera renoncer à un renforcement de la surveillance des
forces ennemies avant l’attaque et réaliser l’effet de surprise et les
conditions de sûreté en utilisant de façon optimum la faible visibilité,
la nuit, les éléments astronomiques ou météorologiques. Elle renoncera
à chercher un supplément de renseignements afin de laisser ignorer complètement
à l’ennemi le moment et la direction de l’attaque.
L’effet
de surprise stratégique peut à un autre point de vue être réalisé de
deux façons :
1.
En choisissant des objectifs d’attaque assez éloignés des bases
ennemies afin de surprendre et de n’engager qu’une faible partie des
forces ennemies si ces forces sont dispersées.
2.
En attaquant directement les forces ennemies près de leurs bases ou
dans leurs bases si on est en supériorité de forces ou, même si étant en
infériorité de forces, l’effet de surprise peut jouer au maximum.
Le
premier cas est illustré par les attaques allemandes en Mer du Nord pendant
la guerre 1914-18 et par d’autres exemples plus anciens dont je reparlerai
à la fin de cette conférence.
Le
deuxième cas peut être aussi illustré par de nombreux exemples. C’est
en effet souvent, quand les forces sont dans une rade, à un mouillage ou près
d’une base que leurs chefs prennent le moins de précautions pour leur sûreté ;
ils se persuadent facilement que l’ennemi n’osera pas venir attaquer.
A toute époque de l’histoire il y a eu des chefs assez négligents, assez
imprudents ou assez ignorants pour faire ce raisonnement simpliste. Les exemples
d’attaque au mouillage sont cependant nombreux : Guetaria, la Tamise,
Solebay, Palerme, Vigo, la Praya, Toulon, Aboukir, Copenhague, Navarin,
Cavrite, Port Arthur, l’attaque des forces légères britanniques en
baie d’Héligoland le 28 août 1914, les attaques secondaires de
Zeebrugge, d’Ostende et des Hangars de Zeppelin... La liste des
occasions manquées serait encore plus longue et elle se terminerait par
l’occasion manquée par l’amiral Von Spree d’attaquer
l’amiral Sturdee au
mouillage de Port Williams des Balkans [5].
Il
faut donc avoir bien présentes à l’esprit ces possibilités d’attaque
directe par surprise afin d’être en mesure de saisir rapidement une
occasion favorable. Sans doute, il est extrêmement délicat de préjuger si
l’effet de surprise jouera ou ne jouera pas ; il ne faut pas s’exagérer
l’importance d’un facteur incertain (le cas de Monk à
la bataille des 4 jours) ; il y a cependant des cas où un
renseignement sûr, précis, récent, peut lever toute incertitude.
Dans
l’avenir, le développement de l’aviation permet d’envisager de
nouvelles possibilités d’attaque des bases navales et des forces dans
leurs bases. Ou bien ces bases seront harcelées le plus fréquemment
possible par l’aviation maritime ou bien on lancera contre elles des
attaques aériennes de grande enverguer effectuées par des éléments
importants de l’armée de l’Air, en liaison avec des forces navales,
participant à l’attaque ou attendant au large la sortie des forces.
Le
Capitaine de Vaisseau Fioravanzo, professeur aux Écoles de guerre
italiennes, préconise le lancement de ces attaques aériennes massives
avant la déclaration de guerre ou à l’heure même de la déclaration de
guerre si la politique ne permet pas de la faire auparavant.
Il
est certain que la rapidité et la discrétion avec laquelle on pourra procéder
à des concentrations aériennes au moment de la mobilisation rendront ces
attaques dangereuses ; elles obligeront à prendre de grandes précautions
en particulier des mesures sérieuses et permanentes de protection anti-aérienne
dans les bases navales.
Il
est rare que les conditions favorables, (supériorité de forces, zone
favorable, moment favorable) soient réalisées ensemble de façon telle que
le choix de l’objectif s’impose immédiatement au chef avec évidence.
Ces conditions réagissent d’ailleurs les unes sur les autres dans des
sens souvent différents. Les conditions favorables de zone d’attaque
conduiraient par exemple, à choisir des objectifs éloignés des bases
ennemies, alors que les conditions favorables de surprise et de supériorité
de forces peuvent conduire à prendre un objectif situé dans la direction
des bases ennemies, près de ces bases. Inversement, si on dispose d’une
grande supériorité de forces, on ne pourra pas toujours choisir des
directions d’attaque voisines rapprochés de ces bases, soit parce que les
conditions favorables d’ordre géographique ne sont pas réalisées
(forces et organisation défensives locales trop puissantes, lignes de
retour ou de retraite mal assurée), soit qu’on n’ait pas la possibilité
d’attaquer par surprise ou de réaliser des dispositifs de sûreté
mettant ses propres forces à l’abri de la surprise en attaquant dans
cette direction.
Généralement,
ce n’est donc qu’après une étude assez minutieuse du problème
militaire, étude conduite suivant la méthode enseignée dans cette école
de guerre, étude tenant compte de tous les éléments de la situation
(balance et répartition des forces, géographie militaire du théâtre,
moyens de sûreté et renseignements), que le chef pourra choisir
l’objectif le mieux adapté à ses forces. La connaissance théorique des
conditions favorables, solidement étayée par des applications à un
grand nombre de cas concrets d’histoire et d’exercices, n’en sera pas
moins utile à ce chef pour faciliter la recherche de la solution, affermir
ses décisions. Parfois d’ailleurs, on n’aura pas le temps d’étudier
un plan d’opérations ; la décision du chef devra être prise très
rapidement.
Le
choix de l’objectif par la stratégie militaire maritime ne résulte pas
de la seule considération d’engager les forces dans les conditions les
plus favorables. Le commandement stratégique doit aussi satisfaire, nous
l’avons vu, aux conditions désirées ou imposées par la stratégie générale.
Il n’y a pas, à cet égard, que des servitudes défensives ; des
conditions politiques, militaires, économiques peuvent aussi déterminer
ou même imposer le choix d’un objectif offensif. Quant à la stratégie
maritime, elle n’a pas sa liberté de décision complète, ou quant une
lourde servitude ne lui est pas imposée, le choix d’un objectif offensif.
Quand la stratégie maritime n’a pas sa liberté de décision complète ou
quand une lourde servitude ne lui est pas imposée (c’est-à-dire en
dehors des deux cas extrêmes) la stratégie maritime aura souvent à
concilier ces deux points de vue de la stratégie générale et de la stratégie
maritime ; elle pourra le faire de deux façons
1.
En attaquant d’abord les forces ennemies directement ou indirectement
dans des conditions favorables, puis en exploitant la victoire ou le succès
pour satisfaire les conditions imposées par la stratégie générale.
Cette
chronologie des opérations est évidemment celle que préférera toujours
le commandement stratégique maritime, nous en avons vu des exemples.
2.
En prenant de suite l’objectif d’intérêt militaire, économique,
politique qui satisfait la stratégie générale, si cet objectif permet
d’engager la bataille dans des conditions favorables.
J’ai
déjà parlé dans les généralités sur la guerre du double caractère de
la mission offensive des forces :
-
détruire
les forces ennemies,
-
nuire aux
intérêts de l’ennemi,
On
trouve dans l’histoire de nombreux cas où le choix d’un objectif a
permis (ou pouvait permettre) de réaliser cette double mission :
l’attaque d’un intérêt, l’attaque des forces qui viennent le défendre.
Ainsi,
en attaquant la Sainte-Lucie puis la Barbade, de Grasse avait
non seulement la préoccupation d’enlever ces îles aux Anglais ;
mais surtout celle de contraindre au combat Hood ,
qui hésitait à s’engager.
Après
l’engagement que Hood avait
pu rompre facilement grâce à la supériorité de vitesse de ses vaisseaux,
tous doublés en cuivre, de Grasse fut
invité par le gouvernement de Versailles à fournir des explications sur sa
conduite : on lui demanda pourquoi il n’avait pas poursuivi Hood !
Après cela, peut-on souscrire à l’opinion de Mahan ,
qui de très bonne foi, mais manquant de sources sûres de documentation,
a condamné les « objectifs géographiques » en
insistant particulièrement sur le cas de Grasse et
de la politique française de l’époque ?
Contrairement
aux légendes de même source Louis de Pontchartrain avait eu, lui aussi,
nous le verrons, la double préoccupation d’atteindre les forces et les
intérêts en donnant l’ordre à Tourville d’attaquer
le convoi de Smyrne.
L’attaque
des intérêts de l’adversaire est à ce double point de vue parfaitement
justifié à la guerre (sous réserve de respecter les règles du droit
international bien entendu). Il y a toutefois une faute très grave à ne
pas commettre : c’est celle qui consiste, quand on vise un objectif géographique
ou commercial, à ne pas se préoccuper des forces ennemies ou à ne pas
saisir l’occasion favorable de les battre, si cette bataille ne
s’oppose à la mission fixée expressément. C’est la faute commise pas
d’Estaing à
Sainte-Lucie (faute relevée par Suffren vous
vous le rappelez), c’est la faute de la stratégie italienne et Persano à
Lissa. On a raison de vouloir s’emparer de Lissa, mais on ne doit pas se
laisser surprendre par Tegetthoff.
Quand
elle fixe un "objectif intérêt", une stratégie ne sait
pas toujours comment l’ennemi réagira, s’il aura le temps de faire
intervenir ses forces pour le défendre. L’attaque des forces dirigée sur
un convoi peut tomber sur un convoi non défendu... ou bien, au contraire,
cette attaque peut, sans atteindre le convoi, se heurter à des forces.
Enfin l’attaque peut rencontrer convois et forces ; si le commandant
stratégique ne l’a pas précisé dans ses ordres, le commandement
tactique aura dans ce cas à prendre l’initiative du choix de l’objectif
principal, c’est-à-dire de l’objectif convoi ou forces sur lequel il
va faire peser son effort principal. Tout dépend évidemment de la
situation relative, de l’importance du convoi ou des forces. C’est au
commandement stratégique qu’il appartient soit de lever cette indétermination
d’une façon précise quand de grandes responsabilités sont en jeu, soit
de laisser au commandement tactique les initiatives voulues quand la décision
dépend de circonstances locales et d’une situation qui peut être jugée
seulement sur place.
Cette
observation sur laquelle j’aurai à revenir plus tard justifie l’emploi
de l’expression "direction d’attaque". Dans bien des
cas, cette "direction" compte beaucoup plus que
l’objectif. On choisit cette direction par rapport à la direction des
bases ou des forces ennemies.
On ne
sait pas toujours quel objectif l’on trouvera au bout de cette direction
(côtes, forces ou convoi). Dans ce cas c’est (si on peut exprimer ainsi)
la direction qui est "favorable" bien plus que l’objectif
souvent imprécis. Le commandement stratégique n’en doit pas moins préciser
cet objectif autant qu’il le peut, en prévoyant les éventualités et
les modalités d’exécution qui engagent sa responsabilité.
Bien
d’autres considérations générales pourraient être présentées au
sujet du choix de l’objectif ; mais il sera plus clair et plus vivant
de les compléter en vous exposant les cas concrets les plus caractéristiques
de l’histoire.
J’examinerai
successivement les objectifs de la stratégie française dans la guerre de
la Ligue d’Augsbourg, de la stratégie hollandaise des guerres
anglo-bataves, de la stratégie allemande de la guerre 1914-18.
Sans
tenir compte de l’ordre chronologique j’ai commencé par l’exemple de
la stratégie française qui a eu une très grande liberté d’action
offensive pour finir par celui de la stratégie allemande dont la liberté
d’action était assez faible.
J’ai
choisi ces trois guerres parce que ce sont certainement celles où les
belligérants, toutes forces concentrées sur le théâtre principal, ont
attaqué avec le plus de vigueur.
J’énumère
d’abord les objectifs fixés à Tourville par
la stratégie maritime française (Seignelay 1690
puis Pontchartrain), avec l’appro-bation ou la décision de Louis XIV .
-
1690 Attaque
directe des forces principales anglo-hollandaises à Béveziers.
-
1691 Attaque
du convoi de Smyrne (à son retour en Angleterre) au large de la Manche
(Campagne du Large).
-
1692 Débarquement
d’un corps d’armée dans la région de Portland (La Hougue).
-
1693 Attaque
du convoi de Smyrne au cap Saint Vincent (Lagos) -La flotte de Tourville entre
ensuite en Méditerranée et à Toulon.
-
1694 Attaque
de Barcelone (opération en liaison avec l’armée française de
Catalogne).
-
1696 Projet
de débarquement en Angleterre ; retour de la flotte française à
Brest.
A
part l’objectif de 1692 « La Hougue » imposé à la
Marine par des considérations politiques et militaires, et dont le choix,
basé sur des renseignements faux, constitue une erreur stratégique, nous
allons voir que tous ces objectifs permettaient à la flotte française de
s’engager dans des conditions favorables contre la flotte alliée. Ils
pouvaient donc être suggérés, proposés ou acceptés par la stratégie
maritime française.
Les
forces navales françaises qui ont à cette époque de magnifiques
vaisseaux, bien commandés (nous en avons pour preuves la belle conduite des
capitaines à Stromboli, à Agosta, à Béveziers à Barfleur) sont numériquement
inférieurs aux forces navales alliées (80 vaisseaux contre 120 environ).
La
stratégie française devait donc s’efforcer de compenser cette infériorité
de ses forces en les engageant dans une zone favorable ou en leur faisant
attaquer par surprise une partie seulement des forces ennemies.
En
1690, c’est l’attaque par Tourville des
forces principales anglo-hollandaises d’Herbert à Béveziers (70
vaisseaux français contre 57 alliés). Attaque directe, par surprise, exécutée
suivant le plan et les instructions de Seignelay ,
basées sur de bons renseignements, sur la rapidité relative de la
mobilisation et de la concentration des escadres françaises. La stratégie
britannique, mal renseignée, est surprise : non seulement ses forces
n’ont pas achevé leur mobilisation, mais les forces mobilisées sont
dispersées ; Killigrew escorte avec une escadre anglaise un convoi
qui va entrer en Manche ; Shovel assure
la protection de transports militaires entre l’Angleterre et
l’Irlande. Herbert a reçu de Londres un ordre peu clair, assez mal rédigé,
qui le pousse à accepter la bataille en infériorité de forces afin
d’assurer la sécurité des convois de Killingrew. Quand on pense à la défaite
de l’armée franco-irlandaise à la Boyne, survenant au lendemain de la
victoire navale de Bévéziers, non exploitée stratégiquement, on peut
discuter la question de savoir si la stratégie française n’aurait pas été
mieux inspirée en faisant porter d’abord l’effort principal de ses
forces navales sur les transports militaires de Guillaume d’Orange .
L’attaque de ces communications maritimes entre l’Angleterre et
l’Irlande aurait probablement permis d’engager les forces françaises
dans une bataille située dans la région des Sorlingues (dans une zone
favorable), surtout si, en même temps, l’armée irlandaise avait attaqué...
Mais dans cette direction d’attaque, il est fort probable que l’effet
de surprise n’aurait pas joué ; les communications d’Irlande, très
courtes, auraient pu être facilement interrompues ; Herbert aurait
pris le temps de rallier Killigrew. J’estime donc, qu’on ne saurait
reprocher à Seignelay d’avoir cherché à saisir l’occasion
exceptionnelle de surprendre le gros des forces navales ennemies, d’avoir
ordonné cette attaque directe qui aurait pu être décisive, en raison de
son effet moral et de ses conséquences politiques et militaires
possibles.
En
1691 la stratégie française n’ayant pas trouvé de nouveau,
l’occasion favorable d’attaquer directement et par surprise la flotte
ennemie en Manche, choisit comme objectif le convoi de Smyrne rentrant en
Angleterre. On a cru longtemps que Pontchartrain, successeur de Seignelay , avait choisi cet
objectif commercial pour éviter une bataille navale et dans le seul but
d’enrichir le trésor royal, gravement éprouvé par les frais de la
guerre. Nous savons maintenant que Pontchartrain, en décidant l’attaque
du convoi de Smyrne, n’avait pas seulement de justes préoccupations
financières ; il avait aussi de justes préoccupations militaires. Il
avait en effet donné l’ordre à Tourville d’engager
la bataille avec la flotte qui voudrait défendre le convoi, s’il pouvait
engager cette bataille dans des conditions favorables, c’est-à-dire si
ses forces n’étaient pas inférieures aux forces de l’ennemi. Bien
plus, renseignant Tourville sur les mouvements de la flotte de l’amiral
Russell en
Manche, précisant que cette flotte n’était pas supérieure à la sienne,
Pontchartrain autorisait Tourville à aller attaquer cette flotte en Manche.
Malheureusement, nous le verrons, cette stratégie clairvoyante ne savait
pas donner des ordres. Ces ordres n’étaient ni assez impératifs, ni
assez convaincants. Tourville n’a pas cru aux renseignements que lui
envoyait Pontchartrain ; il avait au contraire la certitude que la
flotte de Russell était
très supérieure à la flotte française ; voulant éviter cette
flotte, Tourvill e
a manqué le convoi ; il n’a pas rempli une mission bien conçue qui
lui permettait à la fois de nuire gravement aux intérêts de l’ennemi et
de se battre en dehors de la Manche, dans des conditions favorables,
forces égales.
En
1692, – Louvois étant mort – la stratégie française dispose enfin
de troupes pour attaquer l’Angleterre. Il s’agit, par l’exécution
d’une opération combinée de vaste envergure, décisive, de rétablir la
souveraineté de Jacques II. Partant de Saint-Vaast la Hougue, l’attaque
combinée doit être dirigée vers Portland où aura lieu le débarquement
des troupes françaises. Pourquoi Portland ? Pourquoi ce premier
objectif ? L’histoire ne nous le dit pas ; mais il est facile
d’imaginer que le choix de ce point de débarquement (comme beaucoup de
choix de ce genre connus dans l’histoire) résulte d’un compromis entre
les points de vue politique, militaire, maritime.
Jacques
II aurait voulu qu’on débarque les troupes dans la région de la Tamise,
le plus près possible de Londres : viser la tête, produire un effet
moral foudroyant, provoquer une révolution dans la capitale, grouper et
soulever les partisans (ce sont des arguments de même genre que devait
employer plus tard M. Churchil l).
La stratégie maritime ne pouvait que s’opposer à cette conception en
faisant valoir les difficultés d’exécution : la proximité des
grandes bases navales anglaises et hollandaises, les conditions défavorables
dans lesquels il faudrait combattre, loin de ses bases, avec des troupes à
bord ou à proximité des transports. Pour la marine, le point de débarquement
le plus favorable était incontestablement l’Irlande ou les côtes
sud-ouest d’Angleterre, à proximité de Brest. Comme toujours, la stratégie
maritime ne pouvait qu’insister pour faire précéder toute opération de
transport et débarquement par une bataille navale lui assurant la maîtrise
de la mer. Le seul rassemblement des troupes françaises à Brest
constituait une menace suffisante pour imposer aux escadres anglaises de
se tenir dans l’ouest de la Manche où il aurait été plus facile de les
attaquer que dans le Pas de Calais. Enfin, du point de vue militaire, on ne
se souciait guère de recommencer avec les alliés irlandais, des opérations
qui avaient déjà causé beaucoup de déceptions ! Le débarquement
dans la Tamise, près de la capitale, était trop risqué : à toute époque,
les chefs militaires, dans des opérations de ce genre, ont préféré les
points de débarquement qui permettent d’organiser des têtes de pont
solides, faciles à défendre, offrant des possibilités de débouché sur
un terrain net, propice aux déploiements et à la manœuvre des troupes.
On
comprend qu’après discussion, les politiques, marins et militaires aient
pu se rallier au compromis Portland (à mi-distance entre la Tamise
et l’Irlande) : Jacques II l’ancien duc d’York, amiral de la
flotte britannique, avait dans cette région très « maritime » beaucoup
de partisans. Portland constituait pour les militaires une bonne tête
de pont, offrant des possibilités de débouché et de manœuvre. Enfin,
la stratégie maritime pouvait aussi être satisfaite malgré la proximité
du point de débarquement des bases anglaises de l’île de Wight, parce
qu’on avait décidé que les préparatifs de l’opération (la
mobilisation de la flotte en particulier) seraient menés avec une
diligence telle que le débarquement aurait lieu avant que les forces
navales alliées n’aient pu achever leur mobilisation et leur
concentration.
L’opération aurait peut-être pu réussir, (tout au moins dans sa première partie maritime) si le secret des armements navals et des préparatifs de l’opération combinée avait pu être gardé... Mais les alliés prévenus trop tôt, poussèrent avec une activité fébrile la mobilisation et la concentration de leurs forces navales. Celles ci furent prêtes juste à temps pour se porter vers Barfleur à la rencontre à Tourville . Quand on fut renseigné à Versailles sur la précipitation des armements anglais, il était trop tard. Les contre-ordres envoyés à Tourville pour atténuer la rigueur des ordres (impératifs cette fois) de combattre l’ennemi, m