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Stratégie

Texte des six conférences faites par

M. le contre-amiral Marquis en janvier, février et mars 1936

 

Contre-Amiral Marquis

 

Troisième conférence

La conduite des opérations maritimes (première partie)

 

I – L’offensive. Le choix de l’objectif

Généralités sur la stratégie maritime

Le rôle des forces maritimes dans la guerre peut être défini comme suit : créer, maintenir, exploiter, en dominant l’action an­tagoniste de l’ennemi, une situation permettant d’user de la mer pour toutes fins militaires, politiques, économiques jugées utiles au succès de la guerre et d’interdire à l’ennemi d’en user à son pro­fit.

De cette définition très générale, des divers moyens de « dominer l’action » des forces ennemies ou d’« user de la mer » ré­sultent les diverses missions qui peuvent être imparties à la flotte de combat, c’est-à-dire à l’ensemble des forces maritimes de sur­face, sous-marines, aériennes, conçues et organisées en vue du combat.

L’étude d’un cas concret relatif à la conduite de la guerre [1] m’a déjà fourni l’occasion de faire ressortir les caractères variés et complexes de ces missions et l’importance particulière d’une mis­sion qui domine en principe les autres (notre règlement la qualifie justement de mission principale) : la destruction de la flotte enne­mie. Si la destruction ou la mise hors de causes de ces forces per­met, dans tous les cas, de porter un préjudice grave aux intérêts de l’ennemi, d’« user de la mer à toutes fins utiles... », elle assure (en un mot) la « maîtrise de la mer ».

Maîtrise de la mer

L’expression « maîtrise de la mer », très ancienne, univer­sellement connue, a le mérite de faire ressortir nettement et par une vigoureuse image ce qu’on attend des forces maritimes, de leur action, de leurs victoires. Cependant elle fait partie de ces expressions trop générales, souvent incomprises qui sont la cause de malentendus : initiative des opérations, attente stratégique, liberté d’action, etc.

Il faut bien comprendre que la « maîtrise » dont il s’agit n’est jamais absolue.

D’abord, "maîtrise de la mer" ne signifie pas souveraineté. Le droit international limite les actions offensives qu’on peut exer­cer contre les États neutres. La dernière guerre, après bien d’autres exemples des guerres du passé, à montré les dangers qu’il peut y avoir sur terre comme sur mer à vouloir s’affranchir des règles du droit international (violation de la neutralité belge, guerre sous-marine sans restriction…).

La maîtrise de la mer n’est jamais générale ; elle est plus ou moins locale, c’est-à-dire limitée à certaines mers, à certains théâtres d’opérations. Ainsi la France, tant que l’Angleterre n’a pas eu de base navale en Méditerranée, a exercé la maîtrise de la mer, alors que les forces anglaises dominaient nettement les forces françaises en Manche, Mer du Nord. De même, pendant la guerre 1914-18, l’Allemagne a pu conserver la maîtrise de la Baltique, maintenant ses communications maritimes avec la Suède et la Norvège, assurant l’inviolabilité d’une partie particulière sensible de ses frontières maritimes, usant enfin de cette maîtrise pour faire coopérer ses forces maritimes et ses forces terrestres sur le front occidental.

L’impossibilité où l’on se trouve de s’assurer la maîtrise de la mer sur un théâtre résulte donc, soit d’une infériorité de forces, soit de l’absence de base, soit de ces deux causes, en même temps.

La maîtrise de la mer n’est pas toujours permanente. Elle a été souvent temporaire : dans les guerres anglo-bataves, les gran­des batailles navales ont en général assuré au vainqueur les avan­tages de la maîtrise de la mer pendant un mois, deux mois, trois mois. C’était le temps nécessaire à la Marine vaincue dans cette bataille pour réparer ses vaisseaux, procéder à de nouveaux ar­mements, reconstituer ses forces. Quand ces forces étaient recons­tituées, la maîtrise de la mer était remise en cause ; elle était dis­putée par les deux adversaires qui cherchaient de nouvelles occa­sions d’engager des batailles décisives.

La victoire de Béveziers a assuré aux Français la maîtrise de la Manche pendant un mois. Malheureusement, cette victoire tactique de Tourville  n’a pas été exploitée stratégiquement comme le voulait Seignelay . La flotte française n’a pas profité de la vic­toire pour atteindre les intérêts anglais, pour s’emparer des convois anglais ou les détruire, pour attaquer sérieusement les côtes anglaises... La situation créée par cette victoire navale, par la maîtrise temporaire de la Manche, n’a pas été exploitée. De ce point de vue, la victoire de Béveziers n’a été qu’une victoire in­complète.

Stratégie mineure - Stratégie majeure

Dans certaines guerres, l’un des belligérants n’ayant pas de forces maritimes suffisantes pour chercher à acquérir ou à dispu­ter la maîtrise de la mer, a dû borner ses ambitions à empêcher l’ennemi d’exploiter sa maîtrise, acquise d’emblée et dès l’origine du conflit par la supériorité indiscutable de ses forces. C’est par exemple le cas de la France pendant la guerre de Succession d’Autriche et la guerre de Sept ans. Dans ce cas, la mission princi­pale donnée aux forces de haute mer n’est pas l’attaque des inté­rêts maritimes de l’Angleterre, particulièrement son commerce ou ses ports de commerce, mais la défense des intérêts maritimes essentiels du pays (la protection des convois à destination de nos colonies et de la navigation côtière).

Cette stratégie, qu’on a appelé autrefois la guerre de course, par opposition avec la guerre d’escadres, ne concentre pas ses forces dans le but de chercher à livrer des batailles décisives ; elle n’attaque pas des intérêts importants dans le but de contrain­dre l’ennemi à accepter cette bataille ; dans ses procédés d’attaque, elle tend au contraire à disperser ses forces en leur donnant comme objectifs les intérêts secondaires ennemis les moins bien défendus ; elle utilise de préférence les navires les plus rapides, les plus aptes à agir en vitesse et par surprise : les vaisseaux légers, les frégates, les croiseurs, les sous-marins... Pour assurer la dé­fense de ses lignes de communication cette stratégie compte aussi beaucoup moins sur la force que sur la surprise, la vitesse, les dé­robements ; employée seule, elle n’a jamais conduit à des résultats décisifs dans les guerres entre belligérants n’ayant pas de frontiè­res continentales communes et, pour cette raison, on pourrait la qualifier de stratégie mineure ; mais à de rares exceptions près, elle a été employée dans toutes les guerres concurremment avec la stratégie majeure visant principalement, sur un théâtre d’opérations, la destruction des forces de haute mer ennemie et cherchant à acquérir sur ce théâtre la maîtrise locale ou générale de la mer.

Exemples : Guerre de Hollande ; Guerre de La Ligne d’Aug-sbourg après la Hougue, début de la guerre de Succession d’Espagne guerre de Sécession, guerre russo-japonaise, guerre de 1914-18. Cette combinaison des deux stratégies conduit générale­ment à concentrer ses forces principales sur le théâtre où il cher­che à acquérir ou à disputer la maîtrise de la mer par des combats décisifs et à ne consacrer aux autres théâtres que des forces se­condaires employées soit à la défense des intérêts soit à des atta­ques effectuées dans un but de diversion au bénéfice des opéra­tions sur le théâtre principal.

Cette distinction entre stratégie majeure et stratégie mi­neure a un caractère très scolaire ; elle est destinée à se substituer à l’ancienne distinction entre guerre d’escadre et guerre de course, celle-ci ne s’appliquant plus aux conditions du droit international dans la guerre moderne. Elle est commode dans une théorie qui vise surtout à mettre de l’ordre et de la clarté dans les idées...

Depuis la guerre 1914-18, les sous-marins constituent un nouveau moyen de pratiquer la stratégie mineure pour les puis­sances maritimes de second ordre, en conflit contre une grande puissance maritime ; mais l’emploi de cette arme contre le com­merce ennemi serait singulièrement limité par l’obligation de res­pecter les conventions internationales. Par contre, dans les opéra­tions majeures visant la destruction des forces, les sous-ma­rins et l’aviation apporteront aux forces de surface un appoint dont la guerre de 1914-1918 ne peut nous donner qu’une faible idée. La « maîtrise de la surface » restera le grand enjeu de la guerre mari­time tant que les communications maritimes se maintiendront à la surface ; mais il est à prévoir qu’une flotte ne pourra acquérir et maintenir à son profit la maîtrise de la surface que si elle dispose de moyens anti-aériens lui assurant la « maîtrise aérienne de son ciel » et de moyens de protection anti-sous-marine suffisamment développés pour lui permettre de dominer aussi l’ennemi dans cette troisième dimension...

Stratégie offensive - Stratégie défensive

Il est extrêmement rare de trouver dans le territoire mari­time le cas de deux forces navales se portant l’une au devant de l’autre dans la même intention, avec le même désir de se battre. Je n’en connais qu’un seul cas très net. Pendant la première guerre anglo-batave Trom et Monk , doués d’un esprit offensif extrême­ment ardent, commandant des flottes sensiblement de même va­leur, ayant tous deux de grands intérêts maritimes à défendre, se cherchèrent pendant un mois en Mer du Nord et finirent par se rencontrer à la bataille d’Outer Gabard.

Presque toujours, un seul des deux adversaires prend à un moment donné l’initiative de l’attaque. L’autre attend l’attaque et engage la bataille soit qu’il la désire, soit qu’il la subisse.

L’initiative de l’attaque caractérise les opérations offensi­ves, la stratégie offensive.

L’attente de l’attaque de l’adversaire caractérise les opéra­tions défensives, la stratégie défensive.

Je dis « initiative de l’attaque » et non pas « initiative des opérations » qui est un terme beaucoup trop vague et qui prête à bien des confusions d’idées. Quand Rojesventy part pour Vladivos­tok il prend l’initiative de l’opération qui consiste à se rendre à Vladivostok, mais il n’a aucunement l’intention d’attaquer, sa mis­sion n’est pas d’attaquer les forces ou les intérêts japonais. C’est Togo  qui a l’intention d’attaquer, qui prend l’initiative de l’attaque ; Togo  attend... il attend le passage de l’escadre russe ; il n’attend pas son attaque ; il suppose – avec raison – qu’elle ne cherche pas à attaquer et que son but est de se rendre à Vladivos­tok. Cette distinction a son importance car, si l’initiative de l’attaque comporte certains avantages de principe, il n’en est pas toujours de même de l’« initiative des opérations » ; tout dépend de l’opération dont il s’agit...

Quand une force navale se repose, se prépare dans une base où elle se trouve hors d’atteinte d’une attaque ennemie par suite de la position et des moyens de défense propres de la base, on ne peut pas dire non plus qu’elle attende l’attaque de l’adversaire. Elle attend d’avoir miné ses opérations de réparations, de ravi­taillement et avant de reprendre les opérations offensives ou dé­fensives, c’est-à-dire avant de prendre l’initiative de l’attaque ou d’attendre l’attaque.

A ce point de vue, il convient de faire une juste distinction entre offensive, défensive, et l’attente stratégique, pendant la­quelle aucune opération active n’est engagée, entre deux flottes qui se préparent à entreprendre des opérations de guerre. La pre­mière des flottes qui prend l’initiative de l’attaque ou des opéra­tions destinées à préparer immédiatement cette attaque (concen­tration, rapprochement des forces), ouvre une période de crise stratégique au cours de laquelle les deux belligérants adopteront une stratégie offensive ou défensive. Bien que le cas soit excep­tionnel, il ne faut pas éliminer l’hypothèse des deux stratégies prenant ensemble l’initiative de l’attaque... deux forces navales se portant l’une au devant de l’autre ou attaquant ensemble des inté­rêts ; mais généralement, à l’ouverture d’une crise stratégique, un seul des adversaires prendra l’initiative de l’attaque, l’autre at­tendra l’attaque, soit dans une base soit à la mer...

Classification des objectifs offensifs et des missions dé­fensives

Il y a trois procédés d’attaque, trois catégories d’objectifs of­fensifs

Partant de sa base B une force navale F peut attaquer di­rectement les forces ennemies ou bien elle peut chercher à engager la bataille en attaquant les intérêts maritimes de l’ennemi : ses communication, ses côtes.

 

 
      F              Forces

B                  Communications

                      Côtes

Il y a trois procédés de protection des intérêts visés par l’ennemi :

1.      La protection directe, qui consiste à placer ses forces en attente tout près des intérêts à défendre : un convoi (cm), l’entrée d’un port, un point sensible d’une côte (CT 1, CT 2,). Si les forces restent concentrées le procédé ne permet de protéger qu’un in­térêt précis, ou un ensemble d’intérêts très voisins.

2.      La protection indirecte : les forces sont placées dans une posi­tion d’attente (à la mer ou dans un port) entre les forces enne­mies et certains intérêts à protéger, de façon à pouvoir combat­tre l’ennemi avant qu’il n’ait pu attaquer un de ces intérêts.

3.      Le blocus : les forces sont placées dans une position d’attente telle que l’ennemi ne puisse atteindre aucun de ses objectifs, sans engager le combat.

Il résulte de ces définitions que, si les forces de protection sont concentrées, la protection directe ne vise généralement qu’à assurer la protection d’un objectif précis visé par l’ennemi (D) la protection indirecte... plusieurs objectifs, plusieurs intérêts (I), le blocus tous les objectifs tous les intérêts (B).

                                   base

            F                     Cm 1

B                                 Cm 2                                      (B)

                                    Ct 1                            (I)

                                    Ct 2                D        

 

  Enfin, étant dans une attitude défensive dans leurs bases ou près de leurs bases les forces peuvent subir ou accepter la ba­taille quand les forces ennemies attaquent cette base en s’approchant de cette base pour les attaquer directement.

Liberté d’action - Initiative de l’attaque

Une stratégie n’a pas toujours le choix de prendre ou de ne pas prendre l’initiative de l’attaque ; elle n’a pas toujours sa li­berté d’action offensive.

Pour préciser ces deux notions essentielles d’« initiative » et de « liberté d’action », pour justifier aussi la classification précé­dente et vous donner une vue d’ensemble sur les procédés de ma­nœuvre de la stratégie (offensive, défensive, concentration, disper­sion), j’examinerai les caractères de la stratégie britannique au cours des trois dernières périodes de son histoire : Les guerres du XVIIIe siècle contre la France.

La guerre au début du XIXe siècle contre l’Empire français. La guerre au début du XXe siècle contre l’Allemagne.

Dans ces trois conflits, la stratégie britannique a toujours été dominée par la préoccupation d’avoir à défendre des intérêts extrêmement importants.

Dès le début de la guerre de la Ligue d’Ausbourg, qui com­mence ce long conflit, l’Angleterre avait déjà un commerce mari­time très important ; ses forces navales devaient protéger de grands convois qui lui apporteraient des Indes, du Levant médi­terranéen, des Antilles, des Amériques, d’immenses richesses ; ce trafic, autrefois commercial, a pris au XIXe siècle un caractère plus industriel mais il a toujours été important pour la vie même de l’Angleterre.

D’autre part, les forces navales britanniques, ont toujours eu la responsabilité de protéger l’Angleterre contre une invasion, d’assurer la défense des côtes anglaises.

En France, au contraire, la défense des côtes est très bien assurée à la fin du XVIIe siècle par des ouvrages fixes, une organi­sation militaire permanente, des troupes spéciales. Quant aux intérêts économiques de notre pays ils n’ont jamais atteint sur mer l’importance des intérêts de l’Angleterre.

Dans les guerres du XVIIIe siècle (dans la première période qui nous occupe) la stratégie britannique a eu relativement une faible liberté d’action

-         d’une part, à cause des grands intérêts qu’elle avait à défendre.

-         d’autre part, parce que cette stratégie emploie en général des procédés de protection directe. Elle cherche toujours et avant tout à couvrir ses intérêts, à les protéger le plus directement possible.

Mesurons bien les avantages que procurent (ou que pour­raient procurer) à la stratégie française, dans cette période, ses possibilités d’initiative et les dangers auxquels est exposée la stra­tégie britannique du fait de son manque de liberté d’action et des méthodes de protection directe qu’elle emploie.

Si les Français concentrent leurs forces navales à Brest, rassemblent des troupes, préparent un débarquement en Angle­terre, les Anglais sont obligés de garder leurs forces navales concentrées en Manche tant que dure cette menace. Ils couvrent la côte anglaise de la Manche par un dispositif de protection indi­recte, très serré sur la côte anglaise, de protection presque directe, car le gros des forces navales britanniques est maintenu généra­lement dans ses bases ou sur les rades de la Manche.

Si les grands convois anglais partent d’Angleterre (ou vont y arriver) sous la menace des forces françaises concentrées à Brest, la stratégie anglaise les fait escorter par toute sa flotte ; mais, si la flotte anglaise escorte le convoi au-delà de Brest, elle découvre les côtes anglaises, la Manche, la Tamise ; les Français pourraient débarquer ! Première et grave difficulté si la stratégie française, qui a concentré ses forces sur le théâtre des principaux intérêts de l’Angleterre, vise à la fois les deux objectifs, côtes - convois, prête à attaquer l’objectif qui est découvert.

Mais il n’y a pas que le théâtre principal de la Manche : l’Angleterre peut être attaquée par l’Irlande et par l’Écosse, par deux points faibles où les Français ont souvent trouvé au XVIIIe siècle des alliés. Il y a aussi les colonies anglaises à défendre !

Enfin, tout le commerce maritime de l’Angleterre ne peut être concentré en un unique convoi. Il faut bien que ce convoi se disloque pour que ces divers groupes arrivent à destination ; et il y a aussi des convois vers la Baltique, vers les ports hanséatiques de l’Allemagne, les ports des Provinces Unies et de l’Espagne. Com­ment assurer la protection directe de tout ce trafic ?

Si la stratégie française ne dispose pas de forces suffisantes pour combattre la flotte anglaise sur le théâtre principal des inté­rêts de l’Angleterre elle prendra des objectifs sur les théâtres se­condaires ; elle visera un des tronçons du grand convoi après sa dislocation, elle essaiera d’envoyer des renforts aux Irlandais ou aux Ecossais, de s’emparer des colonies anglaises, ne laissant sur le théâtre principal des opérations que des corsaires ou des esca­dres de corsaires, pour y fixer le maximum de forces anglaises.

Au lieu de concentrer ses forces sur le théâtre principal, la stratégie française, en dispersant ses forces sur des objectifs se­condaires, peut obtenir des résultats beaucoup moins importants mais d’une réalisation beaucoup plus facile tant que la stratégie anglaise n’a pas elle même dispersé ses forces en répondant à la manœuvre française de dispersion, par une manœuvre parallèle de dispersion.

Cette manœuvre défensive de dispersion peut être dange­reuse parce qu’elle découvre les principaux intérêts de l’Angleter-re : si les Français procèdent à une nouvelle concentration rapide de leurs forces en Manche, ils peuvent s’y trouver en supériorité de forces ; par cette manœuvre de concentration succédant à la ma­nœuvre de dispersion, ils peuvent atteindre sur le théâtre princi­pal des objectifs importants.

En somme, la stratégie britannique a été parfois placée (et elle aurait pu être souvent placée) au XVIIIe siècle en face de ce dilemme tragique ; garder ses forces concentrées sur le théâtre principal et faire le sacrifice de ses intérêts secondaire ou disper­ser ses forces et courir des risques graves sur le théâtre principal de ses intérêts. Elle a bien essayé de contre-attaquer quand les forces françaises se dispersaient ou quittaient le théâtre principal ; mais la partie n’était pas égale ; les côtes françaises avaient des moyens de défense assez solides et, si le commerce français subit de lourdes pertes, ce n’est jamais au point d’imposer impérative­ment le retour de nos forces navales sur le théâtre principal de la Manche.

Ainsi, d’un côté une stratégie française qui, ayant peu d’intérêts à défendre, possède de ce fait une grande liberté d’action offensive, peut prendre l’initiative de l’attaque, peut manœuvrer ses forces en les dispersant ou en les concentrant, de l’autre côté une stratégie anglaise qui, du fait qu’elle a des intérêts beaucoup plus importants à défendre, du fait qu’elle veut les défendre tous plus ou moins directement, n’a pas de liberté d’action et peut se trouver dans une situation extrêmement difficile.

Si la stratégie britannique est sortie sans trop de mal de cette longue épreuve, c’est à cause de la grande supériorité numé­rique ou de la supériorité de valeur de ses forces ; c’est aussi, il faut bien le dire, parce que la stratégie française du XVIIIe siècle n’a pas eu très nettement le sens de la manœuvre que je viens de vous définir brièvement.

Ce sens de la manœuvre, Napoléon  l’a eu au suprême degré en ce qui concerne la conception et il est probable que Napoléon aurait vaincu l’Angleterre si la stratégie britannique n’avait pas modifié au moment opportun ses méthodes de protection.

Dans cette deuxième période du début du XIXe siècle, dans sa guerre contre Napoléon , la stratégie britannique a appliqué le procédé du blocus offensif, du blocus rapproché et permanent de Jervis. (Ce procédé avait bien été appliqué aussi dans les guerres précédentes mais de façon très occasionnelle et fugitive). A partir du moment où les forces anglaises bloquent de près nos forces na­vales, à partir du moment où la protection indirecte se serre contre les forces ennemies, tous les intérêts anglais sont couverts et les forces françaises ont perdu leur liberté d’action ! Quelle initiative leur reste-t-il ? Elles ont l’initiative de fixer l’heure de leur appa­reillage pour marcher à l’attaque des forces qui les attendent près de leurs bases. Elles n’ont plus l’initiative du choix de l’objectif et de la direction d’attaque. Elles ne peuvent reprendre cette initia­tive que si elles réussissent à échapper à la surveillance étroite des forces de blocus qui ont d’ailleurs mission de les poursuivre.

La stratégie française de cette période n’a pu reprendre l’initiative de l’attaque que partiellement et dans des conditions difficiles nous le verrons ! Ce blocus anglais est nettement offen­sif !

Un siècle plus tard, en 1914, le blocus britannique des for­ces allemandes en Mer du Nord n’a plus le même caractère offen­sif. Il laisse à la flotte allemande des possibilités d’attaque sur les côtes anglaises, sur les convois de Norvège, l’initiative dans la di­rection et le moment de l’attaque. Sans nul doute, la liberté d’action de la stratégie allemande est assez restreinte par le dispo­sitif des forces anglaises. Mais la liberté d’action des forces anglai­ses elle-même est également restreinte par ce dispositif. Nous ver­rons qu’il vise essentiellement à défendre les intérêts britanniques en Mer du Nord et même tous les intérêts britanniques ou alliés (exception faite pour la Baltique) contre les offensives des forces de surface allemandes. Bien plus : depuis le 28 août 1914 la stratégie britannique a renoncé à attaquer ces forces près de leurs bases.

Comme je l’ai fait observer, ayant renoncé aussi à attaquer à Borkhum ou en Baltique, elle n’a aucun moyen de contraindre les forces allemandes à sortir de leurs bases pour accepter la ba­taille. Elle a renoncé à prendre l’initiative de toute attaque. Elle attend l’attaque allemande. Ce blocus éloigné de la Mer du Nord est donc bien un dispositif essentiellement défensif.

Nécessité d’étudier tous les procédés stratégiques

L’histoire de ces étapes de la stratégie britannique, ces al­ternatives d’épreuves difficiles puis de succès, pourraient nous laisser sous l’impression qu’en stratégie deux procédés ont sur tous les autres une supériorité absolue : l’attaque des forces ou le blocus des forces. Mais si on envisage les éventualités d’autres conflits futurs, dans le Pacifique, dans l’Atlantique, en Méditerra­née, si on étudie ces problèmes sur une carte en mettant en action les armes modernes, on constate souvent l’impossibilité d’appliquer dans l’avenir non seulement les procédés des blocus rapprochés offensifs, mais même, dans bien des cas, ceux des blo­cus éloignés défensifs d’une efficacité comparable à celui de la Mer du Nord en 1914 (J’examinerai de près cette question dans ma prochaine conférence).

Dans l’ordre défensif, il faudra donc avoir encore recours aux procédés de protection directe dans des conditions qui rappel­leront celles des guerres du XVIIIe siècle. Avec des bâtiments ayant un rayon d’action très supérieur à ceux de la guerre 1914-1918, une vitesse très accrue, avec l’aviation, la stratégie offensive aura souvent plus de liberté d’action pour attaquer dans des direc­tions diverses, se concentrer ou se disperser et renouveler les ma­nœuvres du XVIIIe siècle. Il est donc nécessaire, en définitive, d’étudier tous ces procédés sans en négliger a priori.

Offensive ou défensive ? Concentration ou dispersion ? Quelles que soient les armes, les conditions militaires, politiques et géographiques des conflits, les chefs auront toujours à se poser comme autrefois ces deux questions qui dominent toute la straté­gie.

La vue d’ensemble que je viens de vous donner sur la stra­tégie britannique vous laisse pressentir le sens général des répon­ses de principe qu’on peut faire à ces deux questions. Mais elles sont trop importantes pour que nous puissions nous borner à cet examen superficiel. Nous allons les étudier séparément sans per­dre de vue qu’elles font parties intégrantes, généralement insépa­rables, de l’idée de manœuvre du chef.

Dans son idée de manœuvre le chef fixe les objectifs ou les missions entre ses subordonnés ; il répartit entre eux les forces et coordonne leur action.

J’étudierai donc

1.      les objectifs offensifs ;

2.      les missions de protection ;

3.      les procédés et les principes de répartition et de coordination (offensive - défensive - manœuvre) dans le cadre de l’idée de manœuvre.


L’offensive : objectifs - direction d’Attaque

Conditions favorables d’une attaque

Particulièrement quand elle prend l’initiative d’une atta­que, la stratégie doit chercher à engager ses forces dans des condi­tions favorables ; ces conditions peuvent être définies de la façon suivante :

1.      Être en supériorité de forces ;

2.      Attaquer dans une zone favorable ;

3.      Attaquer par surprise et à un moment favorable

Attaquer en supériorité de forces sur l’ennemi

Cette condition dépend beaucoup des dispositions tactiques, car il s’agit finalement d’être en supériorité de forces sur le champ de bataille ; mais l’intervention du commandement stratégique pour s’assurer cette supériorité a une très grande importance et elle porte dès le début des hostilités sur trois points : la mobilisa­tion, la concentration, l’entraînement des forces.

Dire que la mobilisation des forces doit être rapide, que la réunion des forces dans la zone d’action doit se faire promptement et que les forces doivent avoir un minimum d’entraînement avant d’aller au combat, c’est énoncer des vérités qui peuvent nous paraître évidentes et qui se passent de longues démonstrations. Et cependant, quand on étudie l’histoire de notre marine on constate qu’à de très rares exceptions près (1914 par exemple) ces vérités ont été souvent complètement méconnues. Pour des raisons plus ou moins impérieuses d’économie, les flottes sont en grande partie désarmées en temps de paix ; les mobilisations sont lentes, labo­rieuses ; c’est souvent après l’ouverture des hostilités, au moment où on élabore « les plans de campagne », qu’on constate l’insuffisance des approvisionnements des arsenaux, les lacunes matérielles de l’armement des vaisseaux qui manquent de bonnes voiles et de bons cordages, la pénurie des équipages qu’on se hâte alors de compléter.

Les escadres du Ponant et du Levant sont réunies souvent beaucoup trop tard en 1690, le ralliement tardif de Chateaure­nault  a failli compromettre définitivement le plan de Seignelay  et peut-être ce retard a-t-il été une cause importante du fait que Bé­veziers n’a pas été une victoire navale décisive...

En 1692 c’est surtout parce que cette concentration ne s’est pas faite à temps, moins rapidement que celle des Anglais, que Tourville  s’est engagé à Barfleur contre des forces deux fois supé­rieures.

On comprend très bien le peu d’enthousiasme manifesté par Chateaurenault  à se ranger au plus tôt sous les ordres de Tour­ville , ou la répugnance d’un Nelson  à rallier Keith  ou Corn­wallis... Mais il est clair que ces questions d’amour-propre, de prestige personnel des chefs ne devraient pas entrer en ligne de compte quand il s’agit de faire la guerre et de s’engager dans une opération décisive. Les lenteurs de la mobilisation et les retards de la concentration des forces françaises ont eu surtout cet inconvé­nient très grave d’envoyer à la bataille des vaisseaux qui man­quaient d’entraînement, des escadres qui n’étaient pas habituées à manœuvrer ensemble, une flotte qui manquait à la fois de cohé­sion et de souplesse manœuvrière. Ceci, Messieurs c’est de la tac­tique ! Mais il appartient à la stratégie, il est du domaine du haut commandement, de prendre tous les mesures possibles pour per­mettre aux forces maritimes de parfaire ou de maintenir leur en­traînement. Napoléon  le comprenait quant il écrivait à Ganteaume  de hâter l’armement de son escadre de Brest, d’entreprendre au plus tôt des exercices, des branle-bas de combat, des tirs, des ma­nœuvres de combat simulé, quand il lui conseillait aussi d’effectuer de courtes sorties au large de Brest pour s’engager avec les forces anglaises de la première ligne de blocus, pour aguerrir peu à peu ses équipages comme Latouche Tréville l’avait fait à Toulon.

Seignelay  avait dû, lui aussi, comprendre l’importance de cette préparation quand, embarqué à bord du vaisseau amiral de Tourville  en 1689, il avait pris part à cette première campagne de la guerre à la Ligue d’Augsbourg, campagne qui de Belle-Île à Ouessant s’est trouvé réduite à une simple sortie d’entraînement....

Malheureusement, nos archives nous apportent surtout la preuve qu’à Versailles ou à Paris on se préoccupait beaucoup plus des « plans de campagne » que de l’entraînement des forces ; trop souvent la stratégie s’y bornait à faire des opérations d’arithmétique, réduites à l’addition du nombre des vaisseaux qui allaient s’opposer de part et d’autre sans se soucier de leur vraie valeur offensive. Or, on peut affirmer avec certitude qu’aucune combinaison stratégique, si géniale soit-elle, n’a jamais donné la victoire à des forces qui manquaient d’entraînement et de valeur offensive. La victoire dépend d’une part de la valeur du matériel et du personnel, d’autre part de la valeur de l’entraînement des uni­tés.

Si la stratégie doit chercher à s’assurer la supériorité du nombre dans la direction décisive d’attaque ou dans le dispositif de défense qu’elle a choisie, elle doit aussi chercher à s’assurer la su­périorité de la valeur. La supériorité de la valeur c’est surtout la tâche stratégique du temps de paix (et comprenons bien que dans son rôle de préparation à la guerre il faut qu’un état-major général consacre la plus grande part de son activité à cette mise en valeur du matériel et du personnel.). Mais la supériorité de la valeur doit, en temps de guerre surtout, entrer dans les préoccupations et dans les calculs de la stratégie ; pour s’assurer cette supériorité le com­mandant stratégique ménage autant que possible le matériel et le personnel afin de pouvoir leur demander, dans les périodes de crise, le rendement et l’effort maximum. Il laisse au commande­ment tactique des possibilités d’entraîner ses forces.

Dans le choix de l’objectif, le commandement stratégique a aussi à tenir compte du facteur nombre et c’est en particulier, comme nous allons le voir, dans le choix de la zone d’attaque et du moment de l’attaque que ces calculs ont une importance capitale.

Attaquer dans une zone favorable.

On a généralement avantage, quand on le peut, à combat­tre près de ses bases et loin des bases ennemies, en choisissant en conséquence ses objectifs.

Premier avantage : c’est près de ses propres bases qu’on peut combattre avec le maximum de forces, le maximum de moyens. A notre époque, on peut mettre en action dans une zone suffisamment rapprochée des bases non seulement toutes les for­ces de haute mer, mais aussi les forces de surface, sous-marines, aériennes qui ont un faible rayon d’action, une faible endurance et qui sont affectées plus particulièrement aux défenses côtières. Les obstructions de toute nature (champs de mines, filets etc.) aména­gées près des bases et des côtes dans des buts défensifs peuvent être utilisées aussi pour faciliter une attaque rapprochée. C’est le cas par exemple des obstructions de la baie allemande qui en s’épanouissant vers le large à 100 milles des bases allemandes rapprochait en quelque sorte la flotte de haute mer de ses objec­tifs : côtes anglaises ou convois de Norvège.,

A mesure que les forces s’éloignent de leurs bases et se rapprochent des bases ennemies, elles se privent de plus en plus de l’appui des forces ayant peu d’endurance ou un faible rayon d’action ; sortant d’une zone de prépondérance, puis d’une zone neutre, elles rentrent dans la zone de prépondérance relative en­nemie, c’est-à-dire dans la zone où l’ennemi peut généralement disposer de tous ses moyens offensifs et défensifs, de surface, sous-marins et aériens. Du temps de la marine à voiles, après l’époque des galères et des brûlots, les rayons d’action et les qualités d’endurance n’intervenaient évidemment pas dans l’emploi des vaisseaux et des frégates plus ou moins loin de leurs bases ; seules les obstructions naturelles, les bancs de sable, les hauts fonds pouvaient accroître les difficultés et les risques des opérations of­fensives près des bases ennemies. Ainsi les bancs de Flandre et les bancs de la Tamise ont joué au cours des guerres anglo-bataves un rôle analogue aux obstructions de la baie allemande ; aux champs de mines mouillés au large des côtes anglaises pendant la guerre 1914-18. L’amiral anglais Monk  lui-même, qui plus qu’aucun au­tre grand chef maritime de l’Histoire a donné des preuves d’intrépidité et d’audace, éprouvait une répugnance marquée à combattre près des côtes hollandaises ; en 1673, il abandonnait l’attaque de la flotte hollandaise au large de Scheveningen parce qu’il trouvait trop "audacieux" de poursuivre l’ennemi près de ces côtes dangereuses.

On peut rapprocher cette décision de Monk  de celle de Jel­lico e de renoncer par avance à toute poursuite de la flotte alle­mande au sud du 50° parallèle...

Un deuxième avantage de combattre près de ses bases et loin des bases ennemies est, en cas d’insuccès, de pouvoir s’assurer une ligne de retraite courte et facile et, en cas de succès, de pou­voir l’exploiter plus longtemps en poursuivant l’ennemi.

Il est remarquable en effet que, dans la plupart des grandes batailles navales du passé, ce n’est pas pendant la bataille, au moment même où les forces s’affrontent, que les pertes matérielles définitives sont les plus lourdes ; c’est le plus souvent dans la pé­riode de la lutte où, le vainqueur ayant rompu la cohésion des for­ces et frappé le moral de son adversaire, exploite tactiquement le premier succès décisif par la poursuite de forces décimées ou dé­moralisées.

Les batailles si meurtrières des guerres anglo-bataves qui durent deux, trois et quatre jours, sont des batailles de quelques heures suivies d’une retraite longue ou difficile au cours de la­quelle le vaincu anglais ou hollandais subit de lourdes pertes.

Après Béveziers, c’est au cours de la retraite de Herbert vers la Tamise que les Anglo-Hollandais sont obligés d’abandonner huit vaisseaux. Après Barfleur, c’est au cours de la retraite, c’est à la Hougue que les Français en perdent douze. Herbert aurait pu éviter ses pertes s’il avait pu rallier l’île de Wight. Les pertes fran­çaises auraient été évitées et Barfleur aurait pu être considéré comme une victoire française si la base de Cherbourg avait existé à cette époque ; mais jusqu’au XIXe siècle notre marine n’a pas disposé en Manche, à l’est de Brest, d’une base navale capable d’abriter une flotte, alors que l’Angleterre a toujours eu des bases dans la région de l’île de Wight. Aussi s’explique-t-on les objections qui ont généralement opposé les chef des flottes françaises aux projets stratégiques élaborés à Versailles, d’opérer une attaque partant de Brest en direction de la Manche (manque : cf p.88) pendant la première guerre anglo-batave, repoussa le projet de faire opérer la jonction de sa flotte avec l’escadre de Beaufort  à Brest en 1665.

A la même époque des flottes à voiles, la stratégie anglaise a souvent renoncé à engager offensivement ses forces dans le golfe de Gascogne, au delà de Brest, quand il s’y trouvait d’importantes forces françaises. Elle s’y est décidée seulement quand la supério­rité certaine de ses escadres lui enlevait la préoccupation d’avoir à leur assurer une ligne de retraite.

De même, Suffren  a repoussé le projet d’aller attaquer l’escadre anglaise sur les côtes ouest de l’Inde dans la direction de Bombay. Si Hood  a refusé le combat auquel de Grasse  voulait le contraindre en attaquant La Barbade c’est parce qu’il avait des inquiétudes pour sa ligne de retraite vers sa base.

Si Togo  choisit la région de Tsushima comme zone d’atta-que de la 2e escadre russe ce n’est pas seulement parce qu’il peut disposer dans cette zone, à proximité de ses bases, de tous ses moyens, de tous ses torpilleurs. Il aurait pu monter son attaque et jouir de ce même avantage en établissant sa première ligne de surveillance extérieure dans la partie la plus resserrée du détroit de Tsushima (ce qui du point de vue de la surveillance, de la sû­reté de la prise de contact offrait des avantages évidents).

Si Togo  a reporté son dispositif de surveillance plus au sud, c’est pour pouvoir être renseigné plus tôt, pour pouvoir prendre le contact des forces russes assez loin de Vladivostok. Il escompte qu’il aura trois jours pour battre l’ennemi, le poursuivre, le harce­ler, exploiter sa victoire jusqu’à l’anéantissement des forces enne­mies. Et vous voyez par ce grand exemple que cette notion capitale de zone favorable d’attaque par rapport aux bases n’est pas seule­ment destinée aux chefs en infériorité de forces, mais ne doit pas échapper non plus aux chefs qui, étant en supériorité de forces, doivent chercher quand ils le peuvent à atteindre l’adversaire as­sez loin de ses bases afin d’avoir le temps d’exploiter tactiquement la première phase de la victoire tactique.

Après la bataille du Jütland, l’amiral Scheer  pouvait utili­ser deux lignes de retraite assez courtes ; le choix de l’une d’elles lui a permis d’échapper à la poursuite de la Grand Fleet. La ba­taille, livrée à 150 milles plus loin d’Héligoland, aurait probable­ment abouti à un désastre allemand. D’autre part nous verrons tout à l’heure que l’amiral Scheer  a toujours parfaitement compris la nécessité de se battre le plus près possible de ses bases et assez loin de Scapa-Flow !

Dans les guerres de l’avenir, les risques courus par une es­cadre opérant loin de ses bases, près des bases ennemies, au delà des bases ennemies, seront augmentés dans de fortes proportions du fait du développement de l’aviation, des accroissements des vitesses, des rayons d’action toujours limités aux grandes vitesses. Il n’y aura aucun risque à l’aller si on opère par surprise ou si on a pris toutes dispositions pour être bien éclairé soi-même mais il n’est pas de même sur la route du retour.

Une escadre, même victorieuse, obligée de revenir vers sa base à vitesse réduite, sur une longue route de retour flanquée de bases ennemies, pourra être l’objet d’attaques d’avions, de torpil­leurs, de sous-marins. Ces attaques seront singulièrement dange­reuses si la vitesse de l’escadre est très réduite à cause des avaries subies par certains de ces bâtiments au cours de la bataille, si la route de retour de cette escadre est imposée ou connue. Ces ris­ques seront évidemment très diminués si cette escadre a plusieurs lignes de retour ou de retraite, soit qu’elle dispose de plusieurs bases soit que la géographie du théâtre lui permette de revenir à sa base par plusieurs routes.

Ces risques seront aussi d’autant plut diminués que l’esca-dre sera relativement plus forte ; il y a même des cas où cette supériorité des forces sera assez grande pour que toute considéra­tion de zone favorable n’intervienne plus (ou presque plus...) dans les décisions du chef ! On peut dans l’avenir revoir des opérations analogues à la poursuite de Villeneuve  par Nelson , opérations qui ont les allures d’une véritable chasse à courre et qui n’ont aucun rapport avec la chasse à l’affût de Togo  ! D’ailleurs, cette condition de zone favorable s’applique surtout aux flottes, aux escadres, aux ensembles d’importance (du point de vue de la ligne de retraite) qu’il sait de faibles forces détachées, de bâtiments isolés, qui peu­vent agir par surprise et dont la perte n’est pas irréparable : dis­tinguer par exemple entre les raids allemands dans les océans pendant la guerre 1914-18.

Mis à part ces exceptions on peut dire qu’à toutes les épo­ques de l’histoire les stratégies ont tenu grand compte de cette condition favorable géographique dans le choix de l’objectif des forces de haute mer.

Les considérations précédentes expliquent le rôle considé­rable qu’ont joué de tous temps les bases navales dans la stratégie. Dans l’offensive, la base n’est pas seulement un point de ravitail­lement, de préparation aux opérations ; elle est le point de départ et le point de retour indispensable des forces lancées à l’attaque.

Les grandes bases navales permanentes d’un pays ont été établies généralement en vue de la défense de ses intérêts mariti­mes. Aussi est-il arrivé souvent (et il arrivera souvent) qu’un pays soit dépourvu des bases offensives nécessaires pour pouvoir at­teindre les intérêts et les forces de l’ennemi. Bien des opérations, maritimes ou combinées, sont inexécutables sur un certain théâtre parce qu’on y manque de bases. S’il faut agir sur le théâtre, les opérations politiques, terrestres, maritimes seront d’abord dirigées en vue de s’assurer la possession d’une base...

C’est ce que Suffren  a fait aux Indes en s’emparant de Trin­quemalé. C’est la raison pour laquelle Napoléon  s’attachait, en Méditerranée, des ports italiens qui, au moment de la Campa­gne d’Égypte, permettaient de relier par une ligne de bases Toulon à Alexandrie.

Si on considère dans l’avenir le conflit du Pacifique, il est bien vraisemblable que les premières opérations des adversaires maritimes du Japon consisteront à établir dans les mers de Chine une base navale suffisamment rapprochée de la Mer Jaune et de la Mer du Japon pour pouvoir atteindre ses lignes de communica­tions maritimes avec l’Asie. Et, à ce seul point de vue militaire (il y en a d’autres), on comprend les efforts faits par le Japon pour s’emparer du Shantoung, pour progresser jusqu’à Shanghai afin d’être en mesure de couvrir plus sûrement ses intérêts maritimes contre des attaques venant du sud.

Si la conquête d’une base offensive sur le théâtre principal des intérêts de l’ennemi n’est pas possible, la stratégie devra se résoudre à choisir ses objectifs sur des théâtres secondaires, à at­taquer des intérêts secondaires ou à chercher, comme nous ver­rons, dans la défensive l’occasion favorable d’engager ses forces...

L’importance des bases navales dans la stratégie a été mis en évidence de façon curieuse dans l’ouvrage de l’amiral Wegener  paru après la guerre 1914-18. Selon l’auteur, la stratégie maritime allemande a commis une grave erreur de conception en acceptant de rester dans ses bases, au fond de la baie allemande, sous pré­texte de défendre les côtes.

Elle aurait dû faire le nécessaire pour améliorer sa situa­tion géographique et stratégique en prenant successivement comme objectifs la conquête de bases navales au Danemark, en Norvège, aux Shetlands. Si les conceptions théoriques de l’amiral Wegener  avaient été réalisables, on pourrait les considérer comme excellentes ; malheureusement, on ne nous dit pas par quels moyens aurait pu se faire la conquête des bases ; on ne nous dé­montre pas comment, une fois arrivée dans la base des Shetland, cette flotte aurait été dans des conditions suffisamment favorables pour attaquer les lignes de communications anglaises. En exami­nant ce problème de plus près l’amiral Wegener  aurait sans doute été conduit à constater que, pour réaliser ces conditions, il eût fallu à la stratégie allemande encore bien d’autres bases.

Il est permis de supposer que la flotte allemande se serait terriblement usée dans ces conquêtes successives... avant de pou­voir enfin attaquer les communications maritimes de l’Angleterre. Il n’y en a pas moins un fond de vérité dans les idées théoriques de l’auteur ; il fait bien ressortir l’importance des bases comme point de départ des attaques et la situation géographique défavorable des Allemands en Mer du Nord [2].

Plus que jamais, dans l’avenir, la politique navale d’un pays se caractérisera non seulement par ses programmes navals, ses constructions neuves, ses forces, mais aussi par ses bases navales, leur réseau, leurs moyens, l’importance de leurs approvisionne­ments, tous éléments permettant d’apprécier comment ce pays compte utiliser ses forces. J’en citerai plusieurs exemples au cours de mes conférences sur la politique navale.

Plus que jamais aussi on verra, en temps de guerre, s’accroître le nombre des bases navales, non seulement destinées aux opérations de flottes ou d’escadre ( Moudros, Salonique) mais aussi aux opérations secondaires des patrouilleurs, des sous-ma­rins et des avions [3] ; et ces nouvelles bases constitueront autant de nouveaux objectifs sur lesquels les forces auront des occasions de "s’accrocher"

Attaquer par surprise et au moment favorable.

La stratégie qui peut prendre l’initiative de l’attaque béné­ficie d’un double avantage ; celui de choisir la direction et le mo­ment de l’attaque est particulièrement précieux : il permet d’abord de faire participer aux opérations, à une date prévue d’avance et dans des conditions optima de préparation, toutes les forces. Au contraire la stratégie défensive, ayant à assurer une mission per­manente de protection d’intérêts importants, peut avoir, au mo­ment de l’attaque, des bâtiments indisponibles et se trouver de ce seul fait en état d’infériorité relative.

D’autre part, en prenant l’initiative de l’attaque, on peut généralement et plus facilement que dans la défensive, surprendre l’ennemi. Je dis "généralement" car, sur le théâtre de la Mer du Nord, en 1914-1918, c’est la stratégie allemande, prenant l’initiative de l’attaque, qui a été le plus souvent surprise, parce que par rapport à la stratégie britannique elle était moins bien renseignée sur la position et les mouvements des forces, sur les intentions de l’adversaire.

La notion "surprise" est une notion assez complexe qui a besoin d’être éclaircie.

L’effet de surprise peut être d’ordre tactique ou stratégique. Il y a surprise tactique quand l’effet de surprise s’applique direc­tement aux forces elles-mêmes attaquées soudainement avant qu’elles aient pu prendre leurs dispositions et leurs dispositifs de combat. Il y a surprise stratégique quand l’effet de surprise joue sur l’ensemble des dispositifs adoptés par le commandement stra­tégique sur un ou plusieurs théâtres d’opérations. Par exemple, à Béveziers, seule la surprise stratégique a joué.

Il n’y a eu aucune surprise tactique ; en vue des forces fran­çaises (par suite d’un calme plat qui a duré plusieurs jours) Her­bert a même eu le temps de recevoir les ordres de Londres avant d’engager la bataille... Il y a surprise stratégique parce que les forces françaises concentrées surprennent une partie des forces anglaises qui sont dispersées sur plusieurs théâtres en exécution des ordres de l’Amirauté anglaise ignorant la concentration stra­tégique française.

Pour produire tout effet de surprise, tactique ou stratégi­que, il s’agit d’une part de cacher à l’ennemi son dispositif (tacti­que ou stratégique) d’autre part de connaître celui de l’ennemi.

En ce qui concerne la surprise tactique, les dispositions à prendre dans ces deux buts sont assez limitées dans le temps et dans l’espace : elles consistent essentiellement, au moment où s’exécute l’opération, à faire précéder le gros des forces par des groupes d’éclairage qui ont la double mission de cacher et de connaître [4]...

Vous étudierez à fond, en tactique, ces dispositifs particu­liers qui constituent la sûreté du Commandement tactique et la sûreté des forces.

En ce qui concerne la surprise stratégique, les dispositions à prendre pour "cacher" et "connaître" sont beaucoup plus éten­dues dans l’espace et dans le temps. Elles comprennent un grand nombre d’opérations qu’on peut ranger dans les catégories suivan­tes :

A.       Opérations confiées aux deuxièmes bureaux du commande­ment stratégique avec tous les moyens très divers dont il dis­pose pour être renseigné ou empêcher l’ennemi d’être rensei­gné (information, décryptement contre espionnage, secret des codes, de la correspondance, de la presse, etc.) ;

B.       Opérations confiées aux services de transmission du comman­dement stratégique (interception, radiogoniométrie, etc.).

Ces deux moyens d’investigation dans les intentions, dans les ordres ou dans les transmissions d’ordre, malgré leur impor­tance considérable (vous vous rappelez le rôle capital qu’ils ont joué du côté anglais au cours de la dernière guerre) ne sont cepen­dant pas suffisants pour cacher ou pour connaître des dispositifs généreux ou des mouvements des forces d’un théâtre à l’autre. Il faut les compléter par l’exécution d’opérations qui sont de deux natures.

C.      Opérations destinées à renseigner le commandement stratégi­que sur la position et les mouvements des forces de l’ennemi sur les différents théâtres ou les différentes zones du théâtre, afin qu’il puisse choisir en connaissance de cause soit la direc­tion d’attaque soit le dispositif de protection (reconnaissance, exploration, surveillance).

D.      Opérations destinées à empêcher l’ennemi d’être renseigné sur la position et les mouvements de nos forces. (attaque des élé­ments de surveillance, d’exploration et de reconnaissance en­nemis).

La "sûreté du Commandement stratégique" est constitué par l’ensemble de ces opérations et non pas seulement (comme on a parfois une tendance à le croire) par les opérations C.

Un des grands avantages de la centralisation du comman­dement sur un théâtre d’opérations est de pouvoir coordonner ces quatre genres d’opérations non par des accords entre chefs, entre bureaux (accords permettant d’établir péniblement et lentement un compromis) mais par les ordres fermes et rapides d’un chef qui en fonction d’une idée de manœuvre peut orienter immédiatement et à chaque instant l’action de ces organes ou de ces forces de sû­reté, exploiter ces renseignements prendre des décisions d’ordre stratégique, intéressant plusieurs groupes de forces ou plusieurs objectifs.

On retrouve toujours, plus ou moins, ces 4 éléments de la sûreté du commandement stratégique dans les guerres maritimes de toutes les époques. Sous Louis XIV , les services de renseigne­ment de la stratégie française ont généralement très bien fonc­tionnée. La stratégie hollandaise des guerres anglo-bataves était aussi très bien renseignée. Elle utilisait fréquemment les mis­sions, les opérations de reconnaissance confiées à des frégates ou à des corvettes, parfois même ce que nous appelons des reconnais­sances offensives, des attaques rapides de forces légères, des raids, poussées surtout dans l’intention de se renseigner et de vérifier la position des forces ou certains détails d’un dispositif stratégique.

Dans les guerres modernes, la surveillance des mouve­ments de l’ennemi près de ses bases sera confiée à des sous-ma­rins, à des avions ; elle sera plus rarement confiée à des torpilleurs ou bâtiments légers surtout utilisés dans les missions de sûreté tactique, à portée de leur soutien, du gros des forces ; ces bâti­ments de surface sont moins utilisables ; avec un moins bon ren­dement, dans les missions de sûreté du commandement stratégi­que, loin de leur gros et près des bases ennemies. Dans la guerre 1914-18 les missions de reconnaissance de la force d’Harwich  ren­trent cependant dans cette dernière catégorie (opération C et D).

La stratégie, qui a une grande liberté d’action et qui prend l’initiative de l’attaque, a l’avantage de pouvoir intensifier l’action de ses éléments de sûreté dans la période relativement courte pré­cédant immédiatement l’attaque et pendant l’attaque. Elle peut donc ménager beaucoup mieux ses forces qu’une stratégie défen­sive de blocus ou de protection indirecte obligée qui use ses forces dans des dispositifs permanents de surveillance. Toutefois, un re­doublement d’activité des forces de sûreté à la veille d’une offen­sive peut donner l’éveil, alerter l’ennemi au détriment de l’effet de surprise recherché. (Le cas s’est produit en Mer du Nord particu­lièrement en 1916 dans les jours précédant l’attaque du Jütland). Dans certains cas, une stratégie qui veut attaquer en comptant au maximum sur l’effet de surprise stratégique et tactique, préférera renoncer à un renforcement de la surveillance des forces ennemies avant l’attaque et réaliser l’effet de surprise et les conditions de sûreté en utilisant de façon optimum la faible visibilité, la nuit, les éléments astronomiques ou météorologiques. Elle renoncera à chercher un supplément de renseignements afin de laisser ignorer complètement à l’ennemi le moment et la direction de l’attaque.

L’effet de surprise stratégique peut à un autre point de vue être réalisé de deux façons :

1.      En choisissant des objectifs d’attaque assez éloignés des bases ennemies afin de surprendre et de n’engager qu’une faible par­tie des forces ennemies si ces forces sont dispersées.

2.      En attaquant directement les forces ennemies près de leurs bases ou dans leurs bases si on est en supériorité de forces ou, même si étant en infériorité de forces, l’effet de surprise peut jouer au maximum.

Le premier cas est illustré par les attaques allemandes en Mer du Nord pendant la guerre 1914-18 et par d’autres exemples plus anciens dont je reparlerai à la fin de cette conférence.

Le deuxième cas peut être aussi illustré par de nombreux exemples. C’est en effet souvent, quand les forces sont dans une rade, à un mouillage ou près d’une base que leurs chefs prennent le moins de précautions pour leur sûreté ; ils se persuadent faci­lement que l’ennemi n’osera pas venir attaquer. A toute époque de l’histoire il y a eu des chefs assez négligents, assez imprudents ou assez ignorants pour faire ce raisonnement simpliste. Les exem­ples d’attaque au mouillage sont cependant nombreux : Guetaria, la Tamise, Solebay, Palerme, Vigo, la Praya, Toulon, Aboukir, Co­penhague, Navarin, Cavrite, Port Arthur, l’attaque des forces lé­gères britanniques en baie d’Héligoland le 28 août 1914, les atta­ques secondaires de Zeebrugge, d’Ostende et des Hangars de Zep­pelin... La liste des occasions manquées serait encore plus longue et elle se terminerait par l’occasion manquée par l’amiral Von Spree  d’attaquer l’amiral Sturdee  au mouillage de Port Williams des Balkans [5].

Il faut donc avoir bien présentes à l’esprit ces possibilités d’attaque directe par surprise afin d’être en mesure de saisir rapi­dement une occasion favorable. Sans doute, il est extrêmement délicat de préjuger si l’effet de surprise jouera ou ne jouera pas ; il ne faut pas s’exagérer l’importance d’un facteur incertain (le cas de Monk  à la bataille des 4 jours) ; il y a cependant des cas où un renseignement sûr, précis, récent, peut lever toute incertitude.

Dans l’avenir, le développement de l’aviation permet d’envisager de nouvelles possibilités d’attaque des bases navales et des forces dans leurs bases. Ou bien ces bases seront harcelées le plus fréquemment possible par l’aviation maritime ou bien on lan­cera contre elles des attaques aériennes de grande enverguer ef­fectuées par des éléments importants de l’armée de l’Air, en liai­son avec des forces navales, participant à l’attaque ou attendant au large la sortie des forces.

Le Capitaine de Vaisseau Fioravanzo, professeur aux Éco­les de guerre italiennes, préconise le lancement de ces attaques aériennes massives avant la déclaration de guerre ou à l’heure même de la déclaration de guerre si la politique ne permet pas de la faire auparavant.

Il est certain que la rapidité et la discrétion avec laquelle on pourra procéder à des concentrations aériennes au moment de la mobilisation rendront ces attaques dangereuses ; elles oblige­ront à prendre de grandes précautions en particulier des mesures sérieuses et permanentes de protection anti-aérienne dans les ba­ses navales.

Le choix de l’objectif

Il est rare que les conditions favorables, (supériorité de for­ces, zone favorable, moment favorable) soient réalisées ensemble de façon telle que le choix de l’objectif s’impose immédiatement au chef avec évidence. Ces conditions réagissent d’ailleurs les unes sur les autres dans des sens souvent différents. Les conditions favorables de zone d’attaque conduiraient par exemple, à choisir des objectifs éloignés des bases ennemies, alors que les conditions favorables de surprise et de supériorité de forces peuvent conduire à prendre un objectif situé dans la direction des bases ennemies, près de ces bases. Inversement, si on dispose d’une grande supé­riorité de forces, on ne pourra pas toujours choisir des directions d’attaque voisines rapprochés de ces bases, soit parce que les conditions favorables d’ordre géographique ne sont pas réalisées (forces et organisation défensives locales trop puissantes, lignes de retour ou de retraite mal assurée), soit qu’on n’ait pas la possibi­lité d’attaquer par surprise ou de réaliser des dispositifs de sûreté mettant ses propres forces à l’abri de la surprise en attaquant dans cette direction.

Généralement, ce n’est donc qu’après une étude assez mi­nutieuse du problème militaire, étude conduite suivant la méthode enseignée dans cette école de guerre, étude tenant compte de tous les éléments de la situation (balance et répartition des forces, géo­graphie militaire du théâtre, moyens de sûreté et renseigne­ments), que le chef pourra choisir l’objectif le mieux adapté à ses forces. La connaissance théorique des conditions favorables, soli­dement étayée par des applications à un grand nombre de cas concrets d’histoire et d’exercices, n’en sera pas moins utile à ce chef pour faciliter la recherche de la solution, affermir ses déci­sions. Parfois d’ailleurs, on n’aura pas le temps d’étudier un plan d’opérations ; la décision du chef devra être prise très rapidement.

Le choix de l’objectif par la stratégie militaire maritime ne résulte pas de la seule considération d’engager les forces dans les conditions les plus favorables. Le commandement stratégique doit aussi satisfaire, nous l’avons vu, aux conditions désirées ou impo­sées par la stratégie générale. Il n’y a pas, à cet égard, que des servitudes défensives ; des conditions politiques, militaires, éco­nomiques peuvent aussi déterminer ou même imposer le choix d’un objectif offensif. Quant à la stratégie maritime, elle n’a pas sa liberté de décision complète, ou quant une lourde servitude ne lui est pas imposée, le choix d’un objectif offensif. Quand la stratégie maritime n’a pas sa liberté de décision complète ou quand une lourde servitude ne lui est pas imposée (c’est-à-dire en dehors des deux cas extrêmes) la stratégie maritime aura souvent à concilier ces deux points de vue de la stratégie générale et de la stratégie maritime ; elle pourra le faire de deux façons

1.      En attaquant d’abord les forces ennemies directement ou indirec­tement dans des conditions favorables, puis en exploi­tant la victoire ou le succès pour satisfaire les conditions impo­sées par la stratégie générale.

Cette chronologie des opérations est évidemment celle que pré­férera toujours le commandement stratégique maritime, nous en avons vu des exemples.

2.      En prenant de suite l’objectif d’intérêt militaire, économique, politique qui satisfait la stratégie générale, si cet objectif per­met d’engager la bataille dans des conditions favorables.

J’ai déjà parlé dans les généralités sur la guerre du double caractère de la mission offensive des forces :

-         détruire les forces ennemies,

-         nuire aux intérêts de l’ennemi,

On trouve dans l’histoire de nombreux cas où le choix d’un objectif a permis (ou pouvait permettre) de réaliser cette double mission : l’attaque d’un intérêt, l’attaque des forces qui viennent le défendre.

Ainsi, en attaquant la Sainte-Lucie puis la Barbade, de Grasse  avait non seulement la préoccupation d’enlever ces îles aux Anglais ; mais surtout celle de contraindre au combat Hood , qui hésitait à s’engager.

Après l’engagement que Hood  avait pu rompre facilement grâce à la supériorité de vitesse de ses vaisseaux, tous doublés en cuivre, de Grasse  fut invité par le gouvernement de Versailles à fournir des explications sur sa conduite : on lui demanda pourquoi il n’avait pas poursuivi Hood ! Après cela, peut-on souscrire à l’opinion de Mahan , qui de très bonne foi, mais manquant de sour­ces sûres de documentation, a condamné les « objectifs géographi­ques » en insistant particulièrement sur le cas de Grasse  et de la politique française de l’époque ?

Contrairement aux légendes de même source Louis de Pontchartrain avait eu, lui aussi, nous le verrons, la double préoc­cupation d’atteindre les forces et les intérêts en donnant l’ordre à Tourville  d’attaquer le convoi de Smyrne.

L’attaque des intérêts de l’adversaire est à ce double point de vue parfaitement justifié à la guerre (sous réserve de respecter les règles du droit international bien entendu). Il y a toutefois une faute très grave à ne pas commettre : c’est celle qui consiste, quand on vise un objectif géographique ou commercial, à ne pas se préoccuper des forces ennemies ou à ne pas saisir l’occasion favo­rable de les battre, si cette bataille ne s’oppose à la mission fixée expressément. C’est la faute commise pas d’Estaing  à Sainte-Lucie (faute relevée par Suffren  vous vous le rappelez), c’est la faute de la stratégie italienne et Persano à Lissa. On a raison de vouloir s’emparer de Lissa, mais on ne doit pas se laisser surprendre par Tegetthoff.

Quand elle fixe un "objectif intérêt", une stratégie ne sait pas toujours comment l’ennemi réagira, s’il aura le temps de faire intervenir ses forces pour le défendre. L’attaque des forces dirigée sur un convoi peut tomber sur un convoi non défendu... ou bien, au contraire, cette attaque peut, sans atteindre le convoi, se heurter à des forces. Enfin l’attaque peut rencontrer convois et forces ; si le commandant stratégique ne l’a pas précisé dans ses ordres, le commandement tactique aura dans ce cas à prendre l’initiative du choix de l’objectif principal, c’est-à-dire de l’objectif convoi ou for­ces sur lequel il va faire peser son effort principal. Tout dépend évidemment de la situation relative, de l’importance du convoi ou des forces. C’est au commandement stratégique qu’il appartient soit de lever cette indétermination d’une façon précise quand de grandes responsabilités sont en jeu, soit de laisser au commande­ment tactique les initiatives voulues quand la décision dépend de circonstances locales et d’une situation qui peut être jugée seule­ment sur place.

Cette observation sur laquelle j’aurai à revenir plus tard justifie l’emploi de l’expression "direction d’attaque". Dans bien des cas, cette "direction" compte beaucoup plus que l’objectif. On choi­sit cette direction par rapport à la direction des bases ou des forces ennemies.

On ne sait pas toujours quel objectif l’on trouvera au bout de cette direction (côtes, forces ou convoi). Dans ce cas c’est (si on peut exprimer ainsi) la direction qui est "favorable" bien plus que l’objectif souvent imprécis. Le commandement stratégique n’en doit pas moins préciser cet objectif autant qu’il le peut, en pré­voyant les éventualités et les modalités d’exécution qui engagent sa responsabilité.

Bien d’autres considérations générales pourraient être pré­sentées au sujet du choix de l’objectif ; mais il sera plus clair et plus vivant de les compléter en vous exposant les cas concrets les plus caractéristiques de l’histoire.

Cas concret

J’examinerai successivement les objectifs de la stratégie française dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg, de la stratégie hollandaise des guerres anglo-bataves, de la stratégie allemande de la guerre 1914-18.

Sans tenir compte de l’ordre chronologique j’ai commencé par l’exemple de la stratégie française qui a eu une très grande liberté d’action offensive pour finir par celui de la stratégie alle­mande dont la liberté d’action était assez faible.

J’ai choisi ces trois guerres parce que ce sont certainement celles où les belligérants, toutes forces concentrées sur le théâtre principal, ont attaqué avec le plus de vigueur.

A) Guerre de la ligue d’Augsbourg

J’énumère d’abord les objectifs fixés à Tourville  par la stra­té­gie maritime française (Seignelay  1690 puis Pontchartrain), avec l’appro-bation ou la décision de Louis XIV .

-         1690 Attaque directe des forces principales anglo-hollandaises à Béveziers.

-         1691 Attaque du convoi de Smyrne (à son retour en Angleterre) au large de la Manche (Campagne du Large).

-         1692 Débarquement d’un corps d’armée dans la région de Por­tland (La Hougue).

-         1693 Attaque du convoi de Smyrne au cap Saint Vincent (La­gos) -La flotte de Tourville  entre ensuite en Méditerranée et à Toulon.

-         1694 Attaque de Barcelone (opération en liaison avec l’armée française de Catalogne).

-         1696 Projet de débarquement en Angleterre ; retour de la flotte française à Brest.

A part l’objectif de 1692 « La Hougue » imposé à la Marine par des considérations politiques et militaires, et dont le choix, basé sur des renseignements faux, constitue une erreur stratégi­que, nous allons voir que tous ces objectifs permettaient à la flotte française de s’engager dans des conditions favorables contre la flotte alliée. Ils pouvaient donc être suggérés, proposés ou acceptés par la stratégie maritime française.

Les forces navales françaises qui ont à cette époque de ma­gnifiques vaisseaux, bien commandés (nous en avons pour preuves la belle conduite des capitaines à Stromboli, à Agosta, à Béveziers à Barfleur) sont numériquement inférieurs aux forces navales al­liées (80 vaisseaux contre 120 environ).

La stratégie française devait donc s’efforcer de compenser cette infériorité de ses forces en les engageant dans une zone favo­rable ou en leur faisant attaquer par surprise une partie seule­ment des forces ennemies.

En 1690, c’est l’attaque par Tourville  des forces principales anglo-hollandaises d’Herbert à Béveziers (70 vaisseaux français contre 57 alliés). Attaque directe, par surprise, exécutée suivant le plan et les instructions de Seignelay , basées sur de bons rensei­gnements, sur la rapidité relative de la mobilisation et de la concentration des escadres françaises. La stratégie britannique, mal renseignée, est surprise : non seulement ses forces n’ont pas achevé leur mobilisation, mais les forces mobilisées sont disper­sées ; Killigrew escorte avec une escadre anglaise un convoi qui va entrer en Manche ; Shovel  assure la protection de transports mili­taires entre l’Angleterre et l’Irlande. Herbert a reçu de Londres un ordre peu clair, assez mal rédigé, qui le pousse à accepter la ba­taille en infériorité de forces afin d’assurer la sécurité des convois de Killingrew. Quand on pense à la défaite de l’armée franco-ir­landaise à la Boyne, survenant au lendemain de la victoire navale de Bévéziers, non exploitée stratégiquement, on peut discuter la question de savoir si la stratégie française n’aurait pas été mieux inspirée en faisant porter d’abord l’effort principal de ses forces navales sur les transports militaires de Guillaume d’Orange . L’attaque de ces communications maritimes entre l’Angleterre et l’Irlande aurait probablement permis d’engager les forces françai­ses dans une bataille située dans la région des Sorlingues (dans une zone favorable), surtout si, en même temps, l’armée irlandaise avait attaqué... Mais dans cette direction d’attaque, il est fort pro­bable que l’effet de surprise n’aurait pas joué ; les communications d’Irlande, très courtes, auraient pu être facilement interrompues ; Herbert aurait pris le temps de rallier Killigrew. J’estime donc, qu’on ne saurait reprocher à Seignelay d’avoir cherché à saisir l’occasion exceptionnelle de surprendre le gros des forces navales ennemies, d’avoir ordonné cette attaque directe qui aurait pu être décisive, en raison de son effet moral et de ses conséquences poli­tiques et militaires possibles.

En 1691 la stratégie française n’ayant pas trouvé de nou­veau, l’occasion favorable d’attaquer directement et par surprise la flotte ennemie en Manche, choisit comme objectif le convoi de Smyrne rentrant en Angleterre. On a cru longtemps que Pontchar­train, successeur de Seignelay , avait choisi cet objectif commercial pour éviter une bataille navale et dans le seul but d’enrichir le trésor royal, gravement éprouvé par les frais de la guerre. Nous savons maintenant que Pontchartrain, en décidant l’attaque du convoi de Smyrne, n’avait pas seulement de justes préoccupations financières ; il avait aussi de justes préoccupations militaires. Il avait en effet donné l’ordre à Tourville  d’engager la bataille avec la flotte qui voudrait défendre le convoi, s’il pouvait engager cette bataille dans des conditions favorables, c’est-à-dire si ses forces n’étaient pas inférieures aux forces de l’ennemi. Bien plus, rensei­gnant Tourville sur les mouvements de la flotte de l’amiral Russell  en Manche, précisant que cette flotte n’était pas supérieure à la sienne, Pontchartrain autorisait Tourville à aller attaquer cette flotte en Manche. Malheureusement, nous le verrons, cette straté­gie clairvoyante ne savait pas donner des ordres. Ces ordres n’étaient ni assez impératifs, ni assez convaincants. Tourville n’a pas cru aux renseignements que lui envoyait Pontchartrain ; il avait au contraire la certitude que la flotte de Russell  était très supérieure à la flotte française ; voulant éviter cette flotte, Tour­vill e a manqué le convoi ; il n’a pas rempli une mission bien conçue qui lui permettait à la fois de nuire gravement aux intérêts de l’ennemi et de se battre en dehors de la Manche, dans des condi­tions favorables, forces égales.

En 1692, – Louvois étant mort – la stratégie française dis­pose enfin de troupes pour attaquer l’Angleterre. Il s’agit, par l’exécution d’une opération combinée de vaste envergure, décisive, de rétablir la souveraineté de Jacques II. Partant de Saint-Vaast la Hougue, l’attaque combinée doit être dirigée vers Portland où aura lieu le débarquement des troupes françaises. Pourquoi Por­tland ? Pourquoi ce premier objectif ? L’histoire ne nous le dit pas ; mais il est facile d’imaginer que le choix de ce point de débarque­ment (comme beaucoup de choix de ce genre connus dans l’histoire) résulte d’un compromis entre les points de vue politique, militaire, maritime.

Jacques II aurait voulu qu’on débarque les troupes dans la région de la Tamise, le plus près possible de Londres : viser la tête, produire un effet moral foudroyant, provoquer une révolution dans la capitale, grouper et soulever les partisans (ce sont des argu­ments de même genre que devait employer plus tard M. Chur­chil l). La stratégie maritime ne pouvait que s’opposer à cette concep­tion en faisant valoir les difficultés d’exécution : la proxi­mité des grandes bases navales anglaises et hollandaises, les conditions défavorables dans lesquels il faudrait combattre, loin de ses bases, avec des troupes à bord ou à proximité des transports. Pour la marine, le point de débarquement le plus favorable était incontestablement l’Irlande ou les côtes sud-ouest d’Angleterre, à proximité de Brest. Comme toujours, la stratégie maritime ne pouvait qu’insister pour faire précéder toute opération de trans­port et débarquement par une bataille navale lui assurant la maî­trise de la mer. Le seul rassemblement des troupes françaises à Brest constituait une menace suffisante pour imposer aux esca­dres anglaises de se tenir dans l’ouest de la Manche où il aurait été plus facile de les attaquer que dans le Pas de Calais. Enfin, du point de vue militaire, on ne se souciait guère de recommencer avec les alliés irlandais, des opérations qui avaient déjà causé beaucoup de déceptions ! Le débarquement dans la Tamise, près de la capitale, était trop risqué : à toute époque, les chefs militai­res, dans des opérations de ce genre, ont préféré les points de dé­barquement qui permettent d’organiser des têtes de pont solides, faciles à défendre, offrant des possibilités de débouché sur un ter­rain net, propice aux déploiements et à la manœuvre des troupes.

On comprend qu’après discussion, les politiques, marins et militaires aient pu se rallier au compromis Portland (à mi-dis­tance entre la Tamise et l’Irlande) : Jacques II l’ancien duc d’York, amiral de la flotte britannique, avait dans cette région très « mari­time » beaucoup de partisans. Portland constituait pour les mili­taires une bonne tête de pont, offrant des possibilités de débouché et de manœuvre. Enfin, la stratégie maritime pouvait aussi être satisfaite malgré la proximité du point de débarquement des bases anglaises de l’île de Wight, parce qu’on avait décidé que les prépa­ratifs de l’opération (la mobilisation de la flotte en particulier) se­raient menés avec une diligence telle que le débarquement aurait lieu avant que les forces navales alliées n’aient pu achever leur mobilisation et leur concentration.

L’opération aurait peut-être pu réussir, (tout au moins dans sa première partie maritime) si le secret des armements navals et des préparatifs de l’opération combinée avait pu être gardé... Mais les alliés prévenus trop tôt, poussèrent avec une activité fébrile la mobilisation et la concentration de leurs forces navales. Celles ci furent prêtes juste à temps pour se porter vers Barfleur à la ren­contre à Tourville . Quand on fut renseigné à Versailles sur la pré­cipitation des armements anglais, il était trop tard. Les contre-ordres envoyés à Tourville pour atténuer la rigueur des ordres (impératifs cette fois) de combattre l’ennemi, même en forces infé­rieures n’arrivèrent pas à temps... L’exploit de Barfleur se termine à la Hougue par la perte de douze vaisseaux.

Aussi, l’année suivante (1693), la stratégie française rendue plus prudente par ce gros échec choisit-elle un objectif beaucoup plus éloigné de la Manche, des bases et du gros des forces anglai­ses, l’attaque par surprise du convoi de Smyrne escorté par 20 vaisseaux, au Cap Saint-Vincent. L’opération est bien conduite, en secret ; avec d’excellents renseignements. Le dispositif d’attaque adopté par Tourville  est un dispositif de « chasse à l’affût » du même genre que celui réalisé plus tard par Togo . Des lignes de corvettes ou de frégates sont échelonnées en barrages de surveil­lance sur les côtes d’Espagne. Toutes les mesures sont prises par Tourville pour être bien renseigné sur l’arrivée du convoi et pour cacher à l’ennemi la présence de la flotte française à Lagos. Le convoi, attaqué au large de Lagos, éprouve de très grosses pertes, mais l’escorte anglo-hollandaise réussit à s’échapper par la faute de Gabaret .

Enfin, en 1694, les opérations offensives de la flotte fran­çaise en liaison avec l’armée de Catalogne provoque l’envoi de la flotte anglaise en Méditerranée. Cette flotte qui ne dispose que de la base de Cadix, mal approvisionnée, insuffisamment outillée, se trouve de ce fait dans un état d’infériorité marqué vis à vis de la flotte française. L’objectif, Barcelone, constitue donc encore un bon objectif. Malheureusement Tourville , démoralisé après la Hougue, ne saisit pas l’occasion favorable de battre des forces anglaises en Méditerranée.

Cette succession d’objectifs est intéressante : elle nous mon­tre d’abord comment une stratégie, qui a sa liberté d’action, peut, dans une certaine mesure, choisir ses objectifs avec plus ou moins d’audace ou de prudence pour les adapter à ses forces. Nous trou­vons encore ici une sorte de hiérarchie des objectifs

1.      L’attaque directe – le coup droit – porté sur le théâtre des princi­paux intérêts de l’ennemi dans la direction même de ses bases.

2.      Les attaques des convois, des côtes, sur le théâtre principal mais dans des directions éloignées des bases ennemies.

3.      Les mêmes attaques sur des théâtres secondaires, dans des directions de plus en plus éloignées des bases ennemies, peu­vent permettre de n’engager qu’une partie des forces ennemies dans des conditions favorables.

Étant donné cette hiérarchie d’objectifs on a généralement avantage à ne viser ni trop haut ni trop bas, à choisir un objectif bien adapté à ses forces.

L’objectif « convoi de Lagos » paraît un peu « faible » pour la magnifique flotte de Tourville . En attaquant le grand convoi au large de Brest avant sa dislocation (il comprenait 500 voiles au lieu de 100) la flotte française aurait eu une occasion favorable d’attaquer la flotte anglaise qui escortait ce convoi à égalité de forces. Le choix d’un objectif plus secondaire est justifié par le souci de prudence qui s’imposait après La Hougue. Il eut été justi­fié plus encore si Louis XIV  avait maintenu ses premières instruc­tions données à Tourville de revenir vers Brest après son attaque et d’attaquer le gros de la flotte alliée (le gros diminué de 20 vais­seaux de Shovel ). Malheureusement le roi avait cédé aux instances de Tourville et renoncé à toute attaque des grands intérêts de l’Angleterre.

L’objectif Portland paraît au contraire bien difficile à at­teindre ! Cette campagne de 1692 nous montre qu’il ne faut pas trop compter à la guerre sur les facteurs incertains : la situation morale chez l’ennemi, la vitesse stratégique de l’ennemi etc.

Un autre enseignement, d’un caractère général qui ressort de ces compagnes, est l’importance capitale du renseignement. Pour attaquer à coup sûr dans des conditions favorables, il faut être exactement renseigné sur la situation, des forces de l’adversaire (mobilisation, répartition, position et si possible inten­tions...). A la base de tout succès stratégique il y a toujours de bons renseignements (Béveziers) ; tout échec s’explique à l’origine par de mauvais renseignements (La Hougue).

Vous remarquerez enfin dans ces exemples (j’insiste encore sur ce point) la grande liberté d’action des forces françaises. En 1691, au moment de la « campagne du Large » on a eu cependant quelques inquiétudes à Versailles en apprenant que les Anglais préparaient un débarquement [6]. Cette alerte ne dure pas.. Pen­dant le « repli stratégique » (?) de Tourville  en Méditerranée, les Anglais attaquent plusieurs ports français du Nord et de la Man­che (de Brest à Dieppe) ; ces faibles attaquent ne peuvent être poussées à fond ; les moyens propres, locaux des défenses côtières, suffisent à les repousser [7].

Les Trois guerres Anglo-Bataves

Dans les guerres anglo-bataves, les deux belligérants avaient l’un et l’autre de grands intérêts maritimes à défendre et de ce fait ne pouvaient jouir d’une liberté d’action offensive compa­rable à celle de la stratégie française : la stratégie hollandaise avait surtout à assurer la protection de ses grands convois. A cette époque, le commerce maritime des provinces unies (si l’on s’en rapporte au nombre des navires marchands) était cinq fois plus important que le commerce britannique.

La liberté d’action de la stratégie maritime anglaise était surtout limitée par l’obligation d’avoir à employer des forces na­vales pour la défense des côtes, particulièrement dans la région de la Tamise. Par contre la défense de ses convois, peu nombreux, faciles à dérouter sur de nombreux ports, situés en dehors du théâtre principal, n’aliénait pas sa liberté d’action.

Au début de la première guerre, en 1652, la stratégie bri­tannique choisit des directions d’attaque éminemment favorables en prenant pour objectifs les grands convois hollandais à leur en­trée en Manche. La flotte batave est obligée d’aller chercher ces convois au large de la Manche pour en assurer la protection di­recte. Convoi et escorte, défilant devant les bases anglaises de la Manche, subissent de dures et longues attaques (bataille de Por­tland, poursuite et harcèlement d’un convoi pendant 3 jours). Ins­truite par de pénibles expériences, la stratégie hollandaise prit le parti de dérouter tous ses grands convois par l’ouest de l’Irlande, le Nord de l’Écosse, les côtes de Norvège et du Jütland et de fixer la flotte anglaise dans la région de la Tamise en attaquant cette côte quand les escadres anglaises s’en éloignaient. Les deux flottes vont donc rester à de rares exceptions près face à face dans le Sud de la Mer du Nord pour défendre leurs principaux intérêts.

Aussi la deuxième guerre anglo-batave a-t-elle un caractère différent de la première : c’est entre les deux adversaires une suc­cession d’attaques directes : trois grandes batailles navales, trois batailles acharnées, les plus meurtrières de l’histoire

-         en 1665, Lowestoft,

-         en 1666, les Quatre jours

-         Northforeland.

Dans les deux premières batailles, c’est celui des deux ad­versaires qui a pris l’initiative de l’attaque qui est battu. Il est battu parce qu’il attaque dans des conditions défavorables.

A Lowestoft les forces sont numériquement égales (100 voiles de chaque côté) ; mais les escadres hollandaises, au début de la guerre, manquent complètement d’entraînement, à tel point que leur chef, Opdam présente des objections quand le commandement stratégique hollandais – en l’espèce le grand pensionnaire de Witt  – lui donne l’ordre d’attaquer. Cet ordre d’attaque – impératif et... prématuré – s’explique par la volonté de Witt de pourvoir, par une offensive vigoureuse, à la sécurité du grand convoi des Indes at­tendu au Texel.

Cette attaque garantit bien en effet la protection du convoi, mais la flotte hollandaise perd dans cette bataille 19 vaisseaux, 7 000 hommes. A égalité numérique des forces, c’est la flotte la mieux entraînée qui a vaincu. La flotte des Provinces-Unies a at­taqué dans des conditions défavorables, de l’avis même de son chef.

Le 10 juin 1666, c’est au tour des Anglais d’attaquer dans des conditions défavorables : Monk  attaque Ruyter  avec 56 vais­seaux contre 85 ; il est battu : la flotte anglaise perd 20 vaisseaux, 5 000 tués, 2 000 prisonniers au cours d’une retraite de 4 jours. Le 4e jour, cette flotte échappe à un désastre grâce au retour opportun de l’escadre du prince Ruppert  imprudemment détachée pour se porter à la rencontre de l’escadre de Beaufort .

En réalité, l’escadre française était à Lisbonne ; c’est donc un faux renseignement qui a provoqué la division des forces an­glaises ; Monk  en prenant l’initiative d’attaquer Ruyter  malgré une infériorité numérique marquée a trop préjugé de la valeur de ses forces.

La bataille de Northforeland qui succède à la bataille des 4 jours, est engagée dans les circonstances suivantes

Après la bataille des 4 jours, de Witt  veut exploiter cette vic­toire. Il donne l’ordre à Ruyter  d’attaquer des vaisseaux anglais dans leurs bases de la Tamise ; mais à l’entrée de la Tamise, l’amiral hollandais reconnaît que cette attaque improvisée n’est pas aussi aisée qu’on se l’imagine à la Haye. Il manque de pilotes, de brûlots ; il n’a que 6 000 hommes de troupes alors que les An­glais, alertés, disposent de troupes plus nombreuses. Ruyter  re­nonce à exécuter cette opération parce que écrit-il, « ce serait témé­rité ». Il tient seulement le blocus de la Tamise.

La maîtrise de la mer, conséquence de la victoire hollan­daise, est de courte durée : le 4 août, un mois et demi après la ba­taille des 4 jours, Monk  sort de la Tamise et attaque Ruyter .

Cette fois la stratégie anglaise a décidé de hâter la sortie de la flotte et d’attaquer parce qu’à Londres on se croit menacé du débarquement d’une armée française qui se concentre à Calais. Cette armée est destinée, en réalité, à envahir les Pays Bas Espa­gnols et elle inquiète tout autant de Witt . Du moins ce deuxième faux renseignement n’a pas de conséquences fâcheuses. La flotte de Monk  (cette fois toutes forces concentrées) n’est pas numéri­quement inférieure à celle de Ruyter , et elle lui est supérieure au point de vue armement, entraînement, tactique ; elle la bat et la poursuit pendant deux jours, lui infligeant ces pertes énormes : 26 vaisseaux détruits, 14 capturés, 6 000 tués. Le reste est sauvé grâce à la proximité relative des bancs de Meuse derrière lesquels les vaisseaux hollandais se réfugient. Les Anglais ne manquent pas d’exploiter stratégiquement cette victoire en incendiant à Terschelling 150 navires de la compagnie des Indes ainsi que les riches magasins de cette compagnie.

Après Nortforeland, comme après Lowestoft, il a fallu toute l’énergie de Witt  pour réparer les grosses pertes matérielles et surtout pour relever le moral des équipages déprimés, en partie révoltés.

La défaite de Nortforeland survenant après celle de Lowes­toft enseignait définitivement à la stratégie hollandaise qu’il ne suffisait pas d’attaquer, d’être audacieux, de se battre de près pour vaincre. Désormais la stratégie hollandaise, comme la tactique hollandaise d’ailleurs allait être plus prudente.

On ne renonçait pas à attaquer ; on continuait à considérer que l’offensive constituait le meilleur moyen de défendre les inté­rêts hollandais ; mais de Witt  comme Ruyter  ont le sens de l’attaque « dans des conditions favorables ». Leur audace sera tempérée de prudence ; les attaques comme la grande attaque de la Tamise en 1667 seront minutieusement préparées ; on atta­quera quand les circonstances de position, de temps, de vent, per­mettront de surprendre tactiquement l’ennemi sur ses côtes ou bien, si l’ennemi ne peut être surpris, on cherchera à l’attirer vers les bancs de Flandre, près des bases hollandaises, à profiter des avantages du terrain et des obstructions naturelles, en tirant tout le parti possible de la supériorité de vitesse et de manœuvre des vaisseaux hollandais.

Ces idées reviennent dès lors constamment dans les mis­sions données par la stratégie hollandaise à Ruyter . Elles nous donnent la clé de toutes les manœuvres d’engagement de Ruyter  à partir de cette époque : successions d’offensives hardies poussées sur les côtes anglaises, suivies parfois de replis prudents derrière les obstructions naturelles ou de périodes d’attente dans les bancs de Flandres.

Ces qualités d’audace raisonnée et de prudence réfléchie, qu’aimait à conseiller plus tard Napoléon , caractérisent la straté­gie hollandaise de la troisième guerre anglo-bataves : les Provinces Unies continentales ont été envahies par les armées françaises. Grâce à des réseaux d’inondations défensifs, les Hollandais résis­tent dans leur réduit insulaire. Désormais le sort du pays dépend des victoires de sa flotte. En 1672, par la seule victoire de Solebay Ruyter  coupe court à toute tentative de débarquement des alliés franco-anglais sur les côtes hollandaises cette année là Ruyter  a attaqué par surprise à égalité de forces avec l’avantage du vent (afin de pouvoir continuellement faciliter sa manœuvre en retraite vers les bancs).

En 1673, la stratégie hollandaise, n’ayant pu d’abord armer qu’un petit nombre de vaisseaux, reste d’abord sur la défensive. Ruyter  est maintenu à Schooneveltdt en position d’attente afin d’être prêt à intervenir si les Alliés mettent à exécution leur projet de débarquement à Walcheren. La bataille de Schooneveltdt sauve une deuxième fois la Hollande de l’invasion par mer.

Malgré l’infériorité de leurs forces, les Hollandais ont pro­fité des avantages du terrain, des obstructions naturelles ; ils ont combattu une fois de plus dans des conditions favorables. Ils font alors un effort désespéré pour rassembler toutes leurs forces na­vales, augmenter le nombre de vaisseaux de leur flotte, desserrer le blocus économique que les Alliés cherchent alors à établir avec rigueur. Quand le grand convoi des Indes, attendu en Hollande est en danger, Ruyter  reçoit du stathouder Guillaume d’Orange  l’ordre d’attaquer la flotte alliée au large du Texel. La victoire na­vale du Texel ne sauve pas seulement ce convoi ! Elle détermine l’Angleterre à signer une paix séparée ; elle sauve définitivement la Hollande.

Il est à remarquer que, dès le début de cette campagne de 1673, la Stratégie britannique a envisagé les trois directions d’attaque : forces, côtes, communications. Les missions générales, données à sa flotte dès le début de la campagne, prévoient les trois objectifs : attaque directe de la Flotte hollandaise, attaque de Wal­cheren et des côtes dans l’estuaire de la Meuse, attaque des convois hollandais.

L’étude de ces opérations montre cependant, que la Straté­gie britannique a commis une erreur en faisant attaquer directe­ment la flotte hollandaise à Schooneveltdt. On comprend très bien qu’elle n’ait pas voulu procéder à un débarquement d’une armée anglaise à Walcheren avant d’avoir battu ce qui restait de la flotte hollandaise ; mais elle aurait engagé cette bataille dans des condi­tions plus favorables en obligeant les escadres de Ruyter  à sortir de leur position défensive, à prendre le large, par des démonstra­tions offensives sur Walcheren. Ces démonstrations auraient vrai­semblablement suffi à atteindre ce résultat, car Ruyter  avait reçu l’ordre formel de défendre l’île ; en tous cas, suivant le conseil des commentaires de Montluc « on pouvait toujours tenter »...

Le choix des objectifs dans les guerres anglo-bataves ré­sulte d’une part des « conditions imposées » par des considérations politiques, militaires, économiques. Il ne correspond pas aux réali­tés de l’histoire de concevoir la guerre navale comme une sorte de tournoi engagé entre deux flottes sans considération des intérêts en cause. Ces grandes batailles navales s’engagent généralement sous la responsabilité d’une stratégie, d’une volonté supérieure, en vue d’attaquer ou de défendre de grands intérêts. Il y a presque toujours une raison – politique, militaire ou économique – qui pousse au moins l’une des stratégies à accepter les risques d’une bataille décisive. Si les forces sont très inégales, la stratégie hol­landaise en 1673 n’accepte la bataille que lorsqu’elle y est contrainte par la nécessité impérieuse de défendre de très grands intérêts. Si les forces sont à peu près égales, la nécessité de dé­fense des intérêts intervient encore mais chacun des adversaires – anglais, hollandais – trouve plus facilement l’occasion favorable de se battre. C’est ce que les Anglais expriment très simplement par l’aphorisme qui peut se traduire : combattre quand on peut ou quand on doit (when you can, when you must).

En somme, Ruyter  a attaqué « quand il pouvait » c’est -à-dire dans des conditions favorables ou bien « quand il devait » c’est-à-dire dans des conditions imposées par la conduite générale de la guerre.

La guerre 1914-18 - Les objectifs allemands en Mer du Nord

La stratégie allemande dont les forces de haute mer étaient bloquées sur le théâtre de la Mer du Nord, dans les conditions gé­nérales que j’ai indiquées, y avait peu de liberté d’action offensive. Ses côtes étant pourvues de puissants moyens de défense, son tra­fic commercial étant réduit à celui de la Baltique, elle a eu à ce point de vue assez de liberté d’action pour pouvoir attaquer dans des conditions favorables.

Vous aurez l’occasion d’étudier en détail ces opérations, ces attaques, au cours des conférences et des séances d’application de Tactique. Je voudrais seulement faire ressortir ici les analogies et les différences entre les objectifs stratégiques et ceux des guerres précédentes afin de vous montrer ce qu’il y a de permanent dans les procédés de la stratégie.

Analogies

Les objectifs de la flotte de haute mer allemande sont des objectifs stratégiques : ces objectifs sont en effet fixés ou approu­vés par le haut commandement. L’amiral von Pohl  et l’amiral Scheer  ont eu en fait une assez grande initiative dans le choix de cet ob­jectif. Il n’y rien là de très nouveau : dans les guerres du passé des initiatives d’ordre stratégique de même nature ont été laissées à des chefs d’escadre ; mais, contrairement à ce qui s’est passé dans les grandes guerres antérieures où les forces n’étaient pas blo­quées (guerres de mouvement), la stratégie maritime alle­mande a eu très peu de servitudes politiques et militaires. C’est seulement au début de la guerre, pendant l’exécution du Plan Schlieffen, qu’une servitude extrêmement lourde lui a été impo­sée : garder toute sa flotte en baie allemande dans une attitude défensive ; j’en ai donné les raisons.

Après la stabilisation des fronts terrestres et quand il s’est confirmé que la Grand Fleet n’était pas disposée à renouveler l’attaque du 28 août 1914 sur les bases allemandes, cette servitude a été levée en partie : l’amiral von Ingenhol  a été autorisé à entre­prendre des raids de bâtiments légers (y compris les croiseurs de bataille) sur les côtes anglaises ; mais le gros de la flotte ne devait pas s’éloigner de la baie allemande de plus d’une centaine de mil­les (attaques du 3 novembre sur Yarmouth, du 16 décembre 1914 sur Scarborough et du 24 janvier 1915 sur les chalutiers du Dog­ger Bank).

Ces deux dernières opérations montrèrent au commande­ment allemand les inconvénients de procéder à des attaques avec des croiseurs de bataille et des bâtiments légers, sans un soutien assez serré d’escadres légères : le 16 décembre, le chef de la flotte allemande, arguant des ordres très nets reçus, n’a pas pris l’initiative de soutenir ses forces engagées et la flotte allemande a perdu l’occasion d’attaquer et de battre une partie seulement de la Grand Fleet.

Le 24 janvier 1915, au Dogger Bank, c’est non seulement la perte du Blücher mais les 3 autres croiseurs de l’amiral Hipper  échappent de justesse à la poursuite des croiseurs de bataille de l’amiral Beatty .

Aussi, à partir de cette date, le G.Q.G. allemand renonce-t-il à limiter aussi nettement l’initiative du commandant de la Flotte ; jusqu’au dernier mois de la guerre les chefs de la Hoch See Flotte : l’amiral von Pohl  en 1915, l’amiral Scheer  ensuite, n’ont plus été bridés par de réelles servitudes politiques ou militaires. On leur a bien conseillé la prudence, on leur a demandé de préve­nir le G.Q.G. de leurs intentions avant d’agir ; mais il ne semble pas que l’amiral Scheer  ait jamais été réellement freiné par ces conseils de prudence malgré son caractère énergique. Il a été pru­dent de lui-même. Les conditions dans lesquelles il a conduit ses attaques du 25 avril, du 30 mai, du 19 août 1916, enfin du 25 avril 1918, indiquent bien la grande initiative qui lui a été laissée.

Il faut noter cependant que les insuccès militaires alle­mands de 1916, en particulier à Verdun, n’ont pas été étrangers au regain d’activité des opérations maritimes du printemps 1916. Enfin, au dernier mois de la guerre, au moment de la débâcle mili­taire allemande, la flotte de haute mer a reçu l’ordre de sortir et d’attaquer dans la direction du Pas de Calais. Cet ordre n’a pas été exécuté ! On peut donc dire d’une façon générale qu’à part les ex­ceptions que je viens de rappeler, aucune servitude particulière n’a imposé à la stratégie maritime allemande le choix de son objectif. Cet objectif a été fixé en fonction des conditions favorables.

J’ai déjà fait remarquer que ces conditions favorables sont les mêmes que dans les guerres du passé. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte ci-contre des routes des "attaques allemandes" pour se rendre compte immédiatement de l’importance que la stra­tégie allemande attachait à la deuxième condition favorable : atta­quer dans une zone rapprochée de ses bases et éloignées des bases ennemies.

Sur les côtes anglaises, les attaques allemandes n’ont été poussées qu’entre Yarmouth et Hartlepool. L’attaque sur Sunder­land a été seulement envisagée en mai 1916 et tentée sans succès le 19 août 1916, l’amiral Scheer  y a renoncé en mai 1916 vous le savez, et a préféré la direction vers le nord de l’attaque qui l’a conduit à la bataille du Jütland, parce qu’il n’a pu au dernier mo­ment, à cause du mauvais temps disposer de la sûreté aérienne des zeppelins.

L’attaque en apparence la plus éloignée est celle du 22 avril 1918 sur les convois de Norvège ; cet objectif avait été envisagé dès le début de la guerre ; mais il était alors trop éloigné des bases allemandes. A partir de 1917 les champs de mines d’Héligoland ont avancé les bases allemandes de départ jusqu’au Horn’s Reef ; dès lors la distance de cet objectif n’était pas plus grande que la distance de l’objectif côtes ; et il offrait sur celui-ci l’avantage, dans un cas désespéré, d’une possibilité de dérobement par le Kattégat.

On remarquera qu’à part cette attaque sur le convoi de Norvège, les escadres de ligne allemandes ne se sont pas éloignées à plus de 120 milles d’Héligoland, laissant les forces légères seules pousser leurs attaques.

Après l’attaque de la flotte allemande du 25 avril 1916 sur Yarmouth, l’amiral Sheer, convaincu des inconvénients de cette manière de faire, (compromettre le sort des croiseurs de bataille ou manquer des occasions de concentrer ses forces sur une partie des force ennemies) décida de conserver ses forces groupées. Doréna­vant les croiseurs de l’amiral Hipper  ne s’éloignèrent pas à plus d’une cinquantaine de milles des cuirassés au cours de leurs atta­ques.

Comme la stratégie hollandaise de la 3e guerre anglo-ba­tave, la stratégie allemande a également eu le souci d’attaquer par surprise en gardant le secret de ses opérations, de ses appareilla­ges, de ses mouvements, en variant ses objectifs, en chassant les éléments de la surveillance anglaise (chalutiers du Dogger Bank), en cherchant aussi à se renseigner et à s’éclairer. Après coup, sa­chant ce qui s’est passé, on ne peut que constater l’échec allemand dans cet ordre d’idées ; et ceci comporte un grand nombre d’enseignements sur les moyens d’assurer le secret des opérations et de se renseigner.

Examinons maintenant les différences qui caractérisent les objectifs de la guerre moderne par rapport à ceux des guerres du passé.

D’abord l’articulation des différents groupes d’une flotte n’est pas comparable à celle d’une flotte du passé. La bataille gé­nérale peut s’engager par attaque directe des forces, non plus seulement comme autrefois quand la masse d’une flotte se portait au devant de la flotte adverse, mais par le jeu des soutiens. Qu’un accrochage entre bâtiments légers se produise quelque part, les « soutiens » accourent et s’engagent si la disproportion des forces n’est pas trop grande. A ce point de vue, les opérations allemandes ne sont pas toutes très probantes, justement à cause de la dispro­portion des forces : le soutien des escadres de ligne allemandes a souvent lâché ses forces légères au début de la guerre. L’exemple du Jütland est cependant très caractéristique : quand l’amiral Scheer , abandonnant l’objectif Sunderland, a effectué sa sortie vers le nord, qui l’a conduit à la bataille du Jütland, il comptait surprendre dans cette direction les bâtiments légers anglais (croi­seurs ou torpilleurs) signalés depuis quelques temps au sud des côtes de Norvège et dans le Skagerrak. Ces bâtiments anglais étaient d’ailleurs là dans le but d’inquiéter les Allemands, d’attirer leurs forces navales dans l’ouest de la Baltique, et faciliter les mouillages de champs de mines par les Russes en Baltique.

On peut donc dire que l’objectif allemand du 30 mai 1916, est une forme d’attaque directe sur des forces très faibles : l’amiral Scheer  pouvait espérer que le soutien de ces forces ne serait pas constitué par toute la Grand Fleet. Ces cas d’attaque directe sont évidemment très particuliers à la guerre moderne ; ils doivent re­tenir notre attention. (L’attaque des dragueurs et mouilleurs de mines allemands en novembre 1917 faillit aboutir à l’accrochage des deux flottes).

Je n’insiste pas ici sur les moyens nouveaux de la guerre moderne d’aménager à l’avance la zone d’attaque par des obstruc­tions, mines, sous-marins, etc. J’attire simplement votre attention sur ce fait que le haut commandement doit généralement se réser­ver les décisions concernant les mouillages de mines et d’obstructions diverses, étant donné la gravité des conséquences politiques que peuvent avoir certains de ces mouillages. D’autre part, c’est un moyen qu’en exercice on oublie souvent dans l’"idée de manœuvre" d’une opération offensive. Elle doit faire souvent partie de l’idée de manœuvre du commandement stratégique.

En 1914-18, on n’est plus au temps où une flotte pouvait at­tendre 40 jours à la mer le passage d’un convoi (1691). Pour atta­quer un convoi assez rapide il faut être renseigné avec une assez grande précision sur l’itinéraire de ce convoi sous peine de voir son attaque tomber dans le vide (cas de l’attaque du convoi de Nor­vège). On ne peut pas dire à l’avance que dans les guerres de l’avenir, l’attaque des convois ou des lignes de communications maritimes constituera le moyen le plus commode ou le plus usité d’engager la bataille dans des conditions favorables. Tout dépen­dra des renseignements qu’on se procurera par différents moyens sur la marche de ces convois. D’autre part, l’attaque de lignes de communications très courtes par des bâtiments de surface sera aussi plus difficile qu’autrefois étant donné les moyens actuels de transmission, d’alerte, de sûreté et la rapidité du dérobement et de l’arrêt du trafic sur des lignes courtes. C’est une des raisons pour lesquelles une attaque de la flotte allemande sur les communica­tions des alliés dans le Pas de Calais et la Manche pendant la der­nière guerre ne pouvait avoir que peu de rendement eu égard sur­tout aux dangers de s’engager dans une zone d’opérations peu fa­vorable. Encore fallait-il rendre l’accès de cette zone difficile à la flotte allemande par des obstructions, des lignes de surveillance et des moyens de réaction suffisants.

L’objectif géographique (l’objectif côte sera peut-être plus souvent visé qu’autrefois par des forces rapides opérant par sur­prise. A l’inverse des convois ou des communications maritimes, c’est un objectif qu’on peut toujours atteindre (si on ne craint pas de représailles). Dans les guerres de l’avenir, l’aviation fera proba­blement tant de ravages sur les objectifs non militaires (même si elle ne le veut pas) qu’un belligérant peu scrupuleux, sous prétexte de représailles, trouvera facilement des arguments pour bombar­der par mer des villes ouvertes, des points sensibles d’un intérêt militaire discutable. Ce belligérant peu scrupuleux aura donc par­fois en permanence et à portée un objectif particulièrement com­mode s’il est près de ses propres bases. D’ailleurs l’opinion publi­que a de nos jours, plus de prise qu’autrefois sur les gouverne­ments. Il n’est pas sûr par exemple qu’au XXe siècle en France on admette facilement ce qui s’est passé dans la 2e partie de la guerre de la Ligue d’Augsbourg : la grande flotte de Tourville  basée en Méditerranée pendant que plusieurs ports français du Nord et de la Manche étaient bombardés et incendiés par de petites escadres anglaises.

Ne nous faisons donc pas trop d’illusions sur la liberté d’action des forces de haute mer d’une stratégie maritime dont les côtes sont défendues sur certains points par des défenses fixes.

Par contre, les opérations combinées armées-marine exi­gent dans la guerre moderne de tels moyens, des communications maritimes si importantes, qu’on ne pourra vraisemblablement les entreprendre sur de petits théâtres d’opérations qu’après avoir nettement dominé les forces ennemies par bataille ou par blocus.

Les opérations combinées air-marine seront probablement plus fréquentes sur ces théâtres. Cette coopération donnera pour l’avenir de nouvelles possibilités dans les attaques directes des flottes près de leurs bases ou dans leurs bases. Dans des opéra­tions de ce genre il n’y aura plus (comme dans les opérations com­binées armées-marine) les difficultés du choix des points de dé­barquement ; on se mettra vite d’accord sur l’objectif. Les diffi­cultés d’organisation du commandement seront aussi beaucoup moins grandes parce que les objectifs aériens et les objectifs mari­times seront dans la phase d’exécution beaucoup plus indépen­dants que les objectifs terrestres et maritimes. La liaison des opé­rations sur mer et dans l’air devra bien exister, mais cette liaison (la coordination des actions des forces maritimes et aériennes) pourra être suffisamment explicitée dans l’idée de manœuvre du haut commandement. On évitera facilement les complications d’exécution particulières aux opérations combinées armées-ma­rine dans lesquelles le chef militaire ne veut pas voir s’éloigner les forces maritimes des objectifs terrestres de l’opération combinée, tandis que le chef maritime, au contraire pense surtout à ses ob­jectifs particuliers, aux forces ennemies. Parfois ce n’est que le mauvais temps (un autre ennemi...) qui l’oblige à s’éloigner des objectifs terrestres... Aucune de ces frictions, de ces différences de point de vue ne peuvent survenir dans l’exécution des opérations combinées air-marine ; les liaisons indispensables (qu’on a vues déjà d’ailleurs apparaître dans la guerre 1914-18) n’en doivent pas moins être assurées par le haut commandement ou d’après ses ordres.

Il y aurait beaucoup à dire sur une autre "nouveauté", dans la stratégie des guerres modernes : c’est l’emploi des sous-marins et de l’aviation dans les missions de sûreté du commandement stratégique. Le mécanisme de cette sûreté est d’une importance capitale. Il peut être la condition essentielle, dans l’offensive du choix de l’objectif (exemple : le changement d’objectif de mai 1916 Sunderland-Jutland). Il est plus souvent encore, nous le verrons, la condition essentielle du choix du procédé défensif. Le méca­nisme lui-même de cette sûreté vous sera exposé par vos profes­seurs de Tactique. Nous l’étudierons dans nos exercices. Je ne veux pas perdre cependant cette occasion de faire remarquer que sur ce point les enseignements de la guerre 1914-18 ne pourront rendre dans l’avenir les sous-marins et l’aviation dans les missions de sûreté au commandement stratégique, en particulier dans les opérations offensives, dans le choix de l’objectif, basé essentielle­ment sur des renseignements.

Pendant la guerre 1914-18 les sous-marins ont causé bien des déceptions dans l’exécution de ces missions ; mais il ne faut pas oublier qu’ils ont été très mal utilisés en Mer du Nord par les Allemands ; la stratégie allemande leur a demandé trop ; et si on demande à un sous-marin un travail à la fois trop difficile et trop prolongé il le fait mal ! Il faut aussi tenir compte du fait que bien des progrès matériels ont été ou seront réalisés, qui faciliteront dans l’avenir l’exécution de ces missions de sûreté par les sous-marins.

Quant au grand rôle que peut être amenée à jouer l’aviation d’exploration dans l’avenir, je ne saurais trop vous conseiller, Messieurs quand vous étudierez les batailles de 1914-18 en Mer du Nord, d’examiner de près ce qu’auraient pu faire les Allemands s’ils avaient disposé d’une aviation d’exploration leur permettant de situer les forces britanniques dans leurs bases, (po­sitions permanentes, stratégiques) ou dans leurs positions tacti­ques à la mer.

Le voile d’incertitude qui a masqué tant de choses aux chefs maritimes allemands au cours de ces opérations se serait levé bien des fois. Ils auraient pu marcher plus souvent et plus franchement vers leurs objectifs offensifs, attaquer en connaissance de cause les points faibles du dispositif défensif, profiter davantage de l’extraordinaire dispersion des forces anglaises... Il est vrai que la stratégie britannique aurait aussi été amenée à modifier profon­dément son dispositif stratégique. C’est un des points que j’examinerai dans ma prochaine conférence.

Du choix des objectifs de la stratégie allemande en Mer du Nord retenons donc pour le moment les deux points suivants :

1.      La difficulté d’attaquer dans des conditions favorables quand on ne possède pas de bons renseignements sur l’ennemi, sur son dispositif défensif, sur ces convois, ses intérêts... Cette ob­servation est valable pour toutes les guerres, mais avec l’augmentation des vitesses et de la rapidité d’exécution des at­taques, l’importance du renseignement rapide et précis sera de plus en plus grande.

Peut-être la stratégie allemande n’a-t-elle pas fait tout ce qu’elle pouvait faire pour se renseigner

J’examinerai plus tard l’emploi qu’elle a fait de ses sous-ma­rins sur d’autres théâtres et nous constaterons un manque de coordination dans les opérations des bâtiments de surface et les sous-marins allemands sur les divers théâtres. Le com­mandement suprême allemand s’en est rendu compte trop tard mais l’a reconnu en nommant en août 1918 l’amiral Scheer  chef d’état-major général avec les attributions d’un CEC chargé de la conduite des opérations maritimes.

2.      C’est justement à ce moment précis, au moment où le général Ludendorff  perdait toute confiance dans la victoire allemande [8] qu’il eut fallu rassembler toutes les forces maritimes alleman­des en Mer du Nord et donner à la flotte de haute mer alle­mande l’ordre qu’on lui a donné seulement en octobre... trop tard.

Au début de la guerre, le 16 décembre 1914, la stratégie allemande a manqué l’occasion d’une victoire ; à la fin de la guerre en août 1918, elle a manqué l’occasion de sauver l’honneur. Dans les deux cas c’est une faute stratégique...



[1] Guerre de l’Indépendance Américaine.

[2] En 1691, dans un de ses projets d’opérations, Bonere proposait de faire progresser la flotte française de Brest vers la Tamise en utilisant les ports anglais de la Manche. Idée analogue à celle de l’Amiral Wegener  et qui soulève les mêmes objections.

[3] Le nombre de ces bases auxiliaires créées pendant la guerre 1914-18 par les Alliés, particulièrement en Méditerranée a été considérable.

[4] Les services de transmissions et les deuxièmes bureaux jouent bien aussi un rôle dans cette sûreté mais il est beaucoup moins grand que dans le cas de la surprise stratégique.

[5] Cette liste serait longue mais bien délicate à établir avec discernement ! Il est très difficile en effet de juger les chefs qui ont renoncé à attaquer des forces à un mouillage pourvu de moyens de défense. Ruyter  a renoncé à plusieurs attaques (La Tamise, Harwich , Fort de France), de même de Grasse  (à Saint-Christophe) de même Tegetthoff ( à Ancône) Nelson  (à Teneriffe) pour ne parler que des chefs audacieux...

[6] Voir annexe

[7] Parmi les raisons qui ont décidé Louis XIV  à prescrire le retour du gros des forces navales françaises à Brest en 1695 on trouve cependant, dans les documents officiels de l’époque, la nécessité de mettre nos ports du nord à l’abri des insultes de l’ennemi ; mais c’est une raison secondaire.

[8] Les premiers succès des armées alliées dans leur offensive finale s’affirment à Montdidier le 10 août 1918. Le général Ludendorff  a écrit dans ses mémoires que ce jour là il avait compris l’impossibilité d’une victoire allemande.

 

 

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