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Stratégie

Texte des six conférences faites par

M. le contre-amiral Marquis en janvier, février et mars 1936

 

Contre-Amiral Marquis

 

Quatrième conférence

La conduite des opérations maritimes (deuxième partie)

 

II. – La défensive – Les missions de protection

Malgré les avantages que comporte l’initiative de l’attaque, une stratégie ne peut pas toujours prendre cette initiative : ou bien, ayant de grands intérêts à défendre, elle n’a pas la liberté d’action nécessaire pour agir offensivement ; ou bien elle ne trouve pas l’occasion d’attaquer dans des conditions favorables. Ainsi tout au moins dans une certaine période de la guerre, une stratégie est parfois obligée d’attendre l’attaque de son adversaire, d’appliquer des procédés défensifs.

De même qu’une opération offensive peut avoir un double objectif (détruire les forces, atteindre les intérêts de l’ennemi), une opération défensive est généralement conçue dans un double but :

1.      Protéger des intérêts.

2.      Détruire les forces ennemies qui viendront attaquer ces inté­rêts.

Presque toujours un de ces deux buts a plus d’importance que l’autre, une des deux missions prime l’autre ; dans les trois cas particuliers suivants une seule de ces deux missions est essen­tielle :

a)       C’est évidemment le cas d’une force navale qui attend dans sa base ou près de sa base une attaque directe de l’ennemi sans avoir la préoccupation de défendre des intérêts politiques, mi­litaires, économiques (par exemple la stratégie allemande d’août 1914 en Mer du Nord).

b)       Dans le cas d’un convoi « appât », d’un convoi d’une impor­tance minime, organisé en vue d’attirer l’ennemi et de l’attaquer dans une zone favorable, il est clair que la mission de destruction des forces adverses est seule importante. L’initiative d’une opération de ce genre comporte certains avantages inhérents à l’initiative de l’attaque ; c’est une sorte de chasse à l’affût... avec appât. Ce mode d’attaque a été ap­pliqué pendant la guerre 1914-18 pour combattre les sous-ma­rins allemands (bateaux pièges) ou par certains croiseurs al­lemands (Moevre, Seadler). Ce procédé sera vraisemblable­ment appliqué davantage dans l’avenir et à l’échelon des esca­dres, car on aura plus qu’autrefois les moyens de diffuser les fausses nouvelles, de camoufler le matériel, de mettre en scène un faux convoi de très faible importance réelle ; il sera aussi plus facile de tromper par ce stratagème les explora­teurs aériens et sous-marins que les explorateurs de surface.

c)        A l’opposé du convoi appât il y a le convoi d’une très grande importance - un grand convoi de transports de troupes par exemple. Dans ce cas la mission essentielle des forces chargées de le protéger sera d’assurer la sécurité de ce convoi ; on adop­tera une route, un itinéraire, un système de protection com­portant un minimum de risques, donnant le maximum de chances d’éviter au convoi toute attaque de l’ennemi. La deuxième mission de destruction des forces ennemies ne sera qu’éventuelle et rigoureusement soumise à la première mis­sion qui doit être assurée avant tout.

Entre ces deux cas extrêmes (b) et ( C) (le convoi militaire), entre le convoi manœuvré pour rechercher la bataille dans des conditions favorables et le convoi manœuvré pour éviter l’attaque, il y a place pour une troisième catégorie de convois : ceux dont la valeur justifie des mesures particulières de protection, valeur qui n’est cependant pas telle qu’elle prive les forces de protection de toute liberté d’action, qu’elle empêche ces forces de rechercher la bataille dans des conditions favorables au cours de leur mission de protection. Il appartient généralement au commandement straté­gique de préciser dans ses ordres dans quelle mesure la sécurité du convoi prime la recherche de la bataille, car de cette donnée essentielle découle souvent, nous allons le voir, le mode de protec­tion à adopter.

Retenons donc pour le moment cette idée :

Une stratégie qui n’a pas les moyens d’attaquer dans des conditions favorables, en prenant l’initiative de l’attaque, peut trouver dans la défensive, en attendant l’attaque de son adversaire l’occasion la plus favorable d’engager la bataille et de le battre.

N’ayons donc pas, Messieurs, pour la défensive stratégique, entendue dans le sens que j’ai définie et que je vais développer aujourd’hui, une prévention exagérée ! Sans doute, dans beaucoup de guerres maritimes, il y a eu une telle disproportion entre les forces des belligérants que le belligérant le plus fort et finalement vainqueur a presque toujours fait figure d’assaillant ; mais quand on va au fond des choses, on s’aperçoit que le vainqueur n’a pas toujours pris l’initiative stratégique de l’attaque. Et surtout si on se reporte aux guerres anglo-bataves, c’est-à-dire aux seules guer­res maritimes où les deux adversaires aient lutté à armes à peu près égales, et toujours avec une égale énergie, on constate qu’il ne suffit pas d’attaquer le premier pour vaincre : sur douze grandes batailles navales livrées au cours de ces trois guerres, sept ont été perdues par celui qui avait pris l’initiative de l’attaque. La der­nière de ces batailles est celle du Texel que la stratégie hollan­daise a été contrainte d’engager pour sauver son convoi des Indes visé par l’ennemi ; malgré cette contrainte, malgré le caractère défensif de la stratégie hollandaise dans la campagne de 1673, le Texel n’en a pas moins été une victoire hollandaise et une victoire décisive.

Caractères généraux des trois procédés de protection

Examinons les conditions générales d’utilisation des trois procédés de protection : blocus, protection indirecte, protection directe. Pour faciliter mon exposé, je raisonnerai sur un cas concret : je suppose des opérations engagées sur un théâtre imagi­naire figuré sur la carte ci-jointe. Le parti bleu et le parti rouge qui sont en guerre disposent chacun d’une flotte de combat mo­derne, composée de bâtiments de surface très rapides de sous-ma­rins et d’avions.

Le parti bleu, dont les deux grandes bases navales B, B’ sont distantes de 600 milles, a sur un théâtre d’importants inté­rêts maritimes, en particulier un trafic maritime important entre les deux parties est et ouest du pays bleu entre les grands ports de commerce P, et P’ des lignes de communication secondaires entre P et B, P’ et B’. Outre les ports de commerce PP’ il y a de nom­breux ports secondaires sur les côtes bleues particulièrement dans le voisinage de la base B. Le front des armées de terre est au début des hostilités en F.

Les intérêts maritimes du parti rouge sont sur ce théâtre beaucoup moins importants que ceux du parti bleu et ils sont diffi­ciles à atteindre par les éléments d’une flotte : les lignes de com­munications maritimes rouges se réduisent en effet, d’une part, à un trafic entre le port O’ et les ports neutres des pays pauvres verts et jaunes sur des lignes commerciales éloignées des bases BP’, d’autre part à un cabotage intense entre ORO’ qui s’effectue sous le couvert des îles II’ d’un réseau de bancs et de champs de mines très dense, très complet, qui couvre toute la côte.

Je suppose d’abord que la stratégie générale bleue ait « l’idée de manœuvre » extrêmement simple suivante

Idée de manœuvre n°1

Rechercher la décision de la guerre par une victoire des for­ces de terre sur le front F. L’armée bleue prendra l’offensive

1.      quand elle aura achevé sa concentration, reçu tous les renforts qui doivent passer par mer de P’ à P.

2.      quand la mobilisation industrielle du pays sera assez avancée pour permettre de pousser sans arrêt l’attaque sur terre jusqu’à sa conclusion décisive Les forces maritimes au cours de cette première phase et jusqu’à nouvel ordre éviteront de s’engager offensivement de leur propre initiative ; elles rece­vront la mission de protéger les lignes de communication et les côtes bleues contre toute attaque de l’ennemi par mer.

Tout en fixant cette idée de manœuvre, la stratégie géné­rale bleue envisage deux éventualités qui conduiraient à deux au­tres solutions, à deux autres idées de manœuvre très différentes

Première éventualité : (idée de manœuvre n°2) - Si la na­tion jaune qui a donc la nation bleue des intérêts communs est attaquée par les armées rouges, l’offensive terrestre sera déclen­chée dès le début des hostilités ; les forces maritimes bleues, cher­cheront au plus tôt et au besoin par des opérations offensives à acquérir la maîtrise de la mer nécessaire à l’envoi de renforts mili­taires importants en pays jaune.

Deuxième éventualité (Idée n°3) - Si la nation verte inter­vient aussi dans la guerre en s’alliant aux rouges, une armée bleue aura la mission de s’emparer au plus tôt de la base navale N pour faciliter aux forces maritimes bleues leur offensive dans le bassin oriental.

Pour le moment, ne nous occupons pas de ces deux éven­tualités ; supposons que les forces maritimes bleues aient simple­ment reçu la mission de protéger les intérêts bleus. Comment exé­cutera-t-elle cette mission défensive ? Quel procédé choisira-t-elle ? Protection directe, protection indirecte ou blocus ? Ces trois sys­tèmes de protection découlent, avec des applications différentes, de la même idée

1.      Établir un dispositif de surveillance, constituant la sûreté de commandement dont les éléments (sous-marins, avions, tor­pilleurs etc.) ont pour mission de signaler les forces ennemies, d’en garder le contact et de faire connaître leurs mouvements.

2.      Au reçu de ces renseignements qu’il attend en arrière de ce dispositif, le gros des forces bleues attaque les forces rouges avant qu’elles n’aient atteint leurs objectifs et dès que les cir­constances sont favorables.

Conformément aux définitions que j’ai déjà données, si le gros des forces bleues attend près du convoi C par exemple il as­sure la protection directe de ce convoi.

S’il attend l’attaque plus près des forces rouges dans la base B’ ou dans une position à la mer voisine de cette base, afin de couvrir les communications maritimes B’P’, les ports B’P’ et le convoi C, le gros des forces bleues assure la protection indirecte de ces intérêts.

Enfin, si le gros des forces bleues attend dans la base B ou à la mer dans une position lui permettant d’arrêter toute action offensive des forces de surface rouges les forces ou les intérêts bleus, les forces rouges sont bloquées sur ce théâtre.

Les trois modes de protection sont donc d’abord caractérisés par la position d’attente du gros des forces. Ils sont caractérisés aussi par le dispositif de surveillance adopté.

En effet, si les forces bleues sont massées près du convoi C, en protection directe avec la seule mission d’avoir à protéger ce convoi ( à l’exclusion de toute autre mission de protection d’autres intérêts), le dispositif de sûreté peut être réduit à un dispositif de sûreté peut être réduit à un dispositif de sûreté tactique placé re­lativement près du convoi [1]. Au maximum, les explorations aérien­nes seront poussées avant la nuit à 300 milles du convoi, s’il s’agit par exemple pour le C.E.C de s’assurer qu’il ne peut être attaqué pendant une nuit de dix heures par des forces rouges, marchant 30 nœuds. En tous cas, la surveillance peut être localisée autour du convoi.

Dans le cas de la protection indirecte - les forces bleues en B’ par exemple - le dispositif de sûreté établi en vue de se donner les délais nécessaires pour dérouter les convois CC’ en temps utile ou pour donner aux forces bleues le temps d’intervenir, devra être généralement poussé plus loin dans la direction des bases bleues ; il s’étendra dans le temps et dans l’espace.

Enfin dans le cas du blocus - forces bleues en B - le disposi­tif devra être poussé le plus près possible des bases rouges, de leurs débouchés vers le Nord ; il s’étendra sur tout le théâtre ; il comprendra par exemple des sous-marins barrant au large, le pas­sage entre les îles II’, des explorations aériennes du théâtre en arrière des sous-marins, des reconnaissances de forces légères agissant en liaison avec les sous-marins et les avions, prêtes à prendre et à garder le contact des forces rouges, particulièrement la nuit...

Après avoir ainsi sommairement caractérisé les trois sys­tèmes de protection, une remarque s’impose : cette classification, comme la plupart des classifications, soulève l’objection, qu’il n’y a pas de limite précise entre les classes, entre les procédés ! Si les forces bleues d’abord à proximité du convoi C s’en éloignent pour se rapprocher de la base R, en même temps que le dispositif de sûreté est poussé vers les bases rouges et s’étend sur le théâtre afin de couvrir plusieurs objectifs visés par l’ennemi, il est impos­sible de préciser à quel moment commence un procédé et finit l’autre. Cette classification n’en est pas moins utile non seulement parce qu’elle est susceptible de mettre un peu d’ordre dans nos idées ( ce qui est un point de vue plus élevé et plus pratique) il est nécessaire que le Commandement stratégique, dans ses décisions, dans ses ordres, fasse lui-même cette distinction. Il ne fera peut-être pas cette distinction sous la forme scolaire ; protection directe, protection indirecte, blocus ; mais il la fera sous bien d’autres for­mes : par exemple en précisant au commandement tactique les intérêts à protéger, la base où doivent se tenir les forces bleues, les limites d’initiative laissées au commandement bleu pour attaquer les forces rouges, pour serrer les forces bleues plus ou moins sur les intérêts bleus ou sur les forces rouges et il précisera aussi s’il prend à son compte (dans quelle mesure et suivant quelles modali­tés) le dispositif de sûreté, la partie de ce dispositif qui intéresse plusieurs objectifs ou plusieurs de ses subordonnés (commandant en chef des forces de haute mer, Préfets maritimes des bases B et B’). Des caractères particuliers de ces trois procédés résultent leurs avantages et leurs inconvénients, leurs conditions d’emploi.

Le blocus

Le blocus est certainement dans la hiérarchie des procédés défensifs la forme défensive supérieure, qu’on doit chercher d’abord à réaliser si on le peut, puisqu’il tend à protéger tous les intérêts à priver au maximum l’ennemi de sa liberté d’action, à limiter au minimum ses initiatives d’attaque.

Mais dans la guerre moderne l’établissement d’un blocus militaire, tant soit peu effectif, assez serré, (bien que conservant le caractère défensif que j’ai déjà précisé) se heurte à des difficultés d’ordre général auxquelles il est utile d’avoir réfléchi : première difficulté : l’organisation d’une surveillance permanente, sûre et efficace.

Vous constaterez au cours de vos exercices qu’il faut un nombre considérable de sous-marins pour surveiller en perma­nence les abords d’une base. Le problème est même pratiquement insoluble si les forces ennemies ont des possibilités de rocade et de larges débouchés (c’est le cas des forces rouges dans l’exemple que j’ai choisi : comme il faut doubler la surveillance des sous-marins sur l’ensemble du théâtre, il faut un très grand nom­bre d’avions.

La seule façon de pallier à ‘insuffisance de cette sûreté qui ne peut d’ailleurs fonctionner d’une façon satisfaisante que de jour, est d’être renseigné par d’autres moyens - par les moyens du deuxième bureau et du service de transmissions - sur la sortie, les mouvements et les objectifs des forces navales ennemies. Ce sont les moyens, vous le savez, qu’ont surtout utilisés les Anglais en Mer du Nord pendant la dernière guerre ; mais il est impossible d’affirmer à l’avance que dans les guerres de l’avenir, ces moyens seront toujours d’un emploi sûr, efficace et permanent. Si ces moyens ou d’autres viennent à manquer, les forces rouges de notre cas concret pourront atteindre en une nuit le point X, centre du théâtre d’opérations ! Reconnues seulement en ce point, au jour, par l’aviation bleue les forces rouges peuvent atteindre la plupart de leurs objectifs avant toute intervention des forces bleues. Cel­les-ci n’auront plus qu’une ressource : intercepter [2] les forces enne­mies au retour de leur raid. Cette interception sera d’autant plus facile que les forces ennemies n’auront qu’une ligne de retraite, une seule base R. Un succès, une victoire navale obtenus dans ces conditions suffiront sans doute dans bien des cas à consoler le parti rouge des pertes que lui aura fait subir l’attaque bleu. Mais il n’en est pas toujours ainsi et par exemple la stratégie britannique de 1914-18 a généralement visé davantage l’arrêt des forces de raids allemands que leur interception. Il y a souvent en jeu des intérêts trop importants pour qu’une stratégie puisse les sacrifier d’avance et volontairement à des possibilités aléatoires d’intercep-tion.

La base la plus avancée du côté des bases ennemies n’est donc pas toujours la meilleure position d’attente des forces pour établir un blocus des forces ennemies. Nous voyons par cet exem­ple que de cette position avancée (la base B) les forces bleues ne pourront couvrir les intérêts B’C’C qu’avec un excellent service de renseignement, un dispositif de sûreté de commandement très poussé, très étendu, très important, leur permettant d’appareiller en même temps que les forces rouges, d’être fixées sur la direction de leur attaque et de se porter rapidement, soit à la poursuite de l’ennemi, soit dans la position la plus favorable pour couvrir l’objectif des forces rouges, les arrêter et les combattre.

Dans les guerres de l’avenir, l’utilisation permanente ou trop prolongée par une flotte d’une base rapprochée des bases en­nemies peut présenter un autre inconvénient. La proximité de cette base facilitera singulièrement les attaques aériennes, les opérations de mouillage de mines, les attaques par gaz. Si les bleus n’ont pas dans ces opérations de guerre aérienne, de guerre de mines, de guerre de gaz la supériorité des moyens, la position d’attente de leurs forces principales dans la base B n’est pas une position favorable. Ces forces perdront une partie de leur liberté d’action ; elles s’useront à la longue soit par des pertes matérielles, soit par manque de repos, soit faute d’entraînement.

Protection indirecte

La position d’attente des forces bleues dans une base telle que B (du type Scapa Flow) plus en arrière, plus éloignée des ba­ses rouges, ne présentent pas ces inconvénients généraux au même degré. Les forces bleues y ont le recul nécessaire pour pou­voir couvrir les intérêts B’CC avec un dispositif de sûreté moins étendu, moins étoffé, d’une réalisation plus facile que dans le cas précédent. Dans une base plus éloignée, les forces bleues auront généralement aussi plus de liberté pour se reposer, pour se mou­voir, pour s’entraîner. Par contre, ces forces ne pourront intervenir dans la région B pour s’opposer à une attaque de la flotte rouge que si prévenues à l’avance de cette attaque (ou la prévoyant) elles se déplacent en temps utile vers le sud (et c’est ce qu’a fait souvent la Grand Fleet au cours de la guerre 1914-18). D’autre part, la flotte bleue n’a pas en B’ les facilités d’interception qu’elle pouvait trouver en B. Enfin au moment du passage d’un convoi important C entre P et P’, la position d’attente des forces bleues dans la base B’ ne saurait garantir généralement d’une façon suffisante la sé­curité de ce convoi contre une attaque de la flotte rouge. Rare­ment, le dispositif de sûreté correspondant à cette protection indi­recte sera assez serré, assez complet, assez sûr pour mettre le convoi à l’abri de toute surprise. Et dans ce cas la stratégie rouge aura recours à la protection directe, du convoi C.

Protection directe

Les avantages de la protection directe sont incontestables. Elle permet de masser près de l’intérêt à protéger le maximum de forces de façon à acquérir la supériorité des forces sur l’ennemi. Pour renforcer cette concentration, si on ne craint pas que l’ennemi ne vise un autre objectif, on peut à la rigueur supprimer temporairement la sûreté du commandement stratégique ; une sûreté tactique suffit, sûreté relativement serrée près du convoi, sûreté économique qui permet de faire participer à la bataille le maximum de forces : par exemple les sous-marins utilisés dans des missions de surveillance pourront rallier le convoi, des esca­drilles d’exploration pourront s’équiper en bombardiers.

Non seulement la sécurité du convoi est au maximum ga­rantie, mais cette mission de protection peut donner aux forces l’occasion de combattre dans des conditions favorables optima : supériorité des forces, zone favorable (l’itinéraire du convoi étant choisi en conséquence), moment favorable, si le convoi et son es­corte sont mis à l’abri de toute surprise par suite du choix de l’itinéraire et des mesures de sûreté.

La protection directe présente aussi des inconvénients

D’abord, si la position des forces près du convoi constitue en l’absence de renseignements sur les mouvements de l’ennemi la position la plus favorable « d’attente » ce n’est pas toujours la posi­tion la plus favorable pour combattre.

Laisser aux forces de raid toute liberté d’action pour s’approcher du convoi, choisir le moment et les secteurs de leur attaque, profiter des conditions favorables de visibilité ou manœu­vrer pour couper la retraite éventuelle du convoi, c’est consentir bénévolement à l’ennemi des avantages qui peuvent être très grands et qu’on ne saurait admettre en principe. Si les forces en­nemies comprennent surtout des bâtiments légers, des torpilleurs, on peut avoir grand avantage à les chasser et à les combattre avant la nuit, car l’attaque d’un convoi la nuit par des torpilleurs peut être singulièrement dangereuse.

Dans certains cas il est donc préférable, même du seul point de vue de la sécurité du convoi, de ne pas attendre indéfini­ment l’approche de l’ennemi et de marcher au devant de lui quand il est signalé et tenu au contact par les forces de sûreté.

Il faut reconnaître que la décision de s’éloigner du convoi est difficile à prendre : on risque de perdre le bénéfice d’utiliser les sous-marins et même une partie de l’aviation dans la bataille (si cette aviation vient de terre et qu’on lui ait donné un rendez-vous) ; on risque surtout de compromettre la sécurité du convoi si on ne peut le dérober aux attaques en temps utile.

En somme, la décision à prendre de maintenir les forces plus ou moins près du convoi, en protection, plus ou moins directe, dépend essentiellement de la situation, des circonstances de temps et de lieu, des renseignements, de l’importance du convoi, de la balance des forces ; aucune règle ne saurait être fixée, d’avance ; le commandement tactique sera généralement seul en mesure d’apprécier sur place cette situation, il devra donc posséder à ce sujet une assez large initiative et ne pas être bridé par une mis­sion trop stricte, de « protection directe ».

Un emploi trop systématique et trop étroit de la protection directe a un autre inconvénient

Si le parti rouge sait que le parti bleu concentre systémati­quement toutes ses forces près des grands convois C et s’il ne voit pas la possibilité de les attaquer dans des conditions favorables, il dirigera ses attaques sur des intérêts secondaires, sur les commu­nications C’C" et sur les côtes bleues.

Contre l’action indirecte d’une flotte attaquant toutes forces concentrées, la protection directe employée seule, n’est donc pas un procédé optimum recommandable toujours et par principe. Comme les deux autres, il offre des avantages et des inconvé­nients.

-         La protection indirecte qui couvre plusieurs intérêts ne donne pas toujours une garantie suffisante en ce qui concerne la sé­curité de l’intérêt principal.

-         La protection directe d’un intérêt principal, si on y consacre toutes les forces, risque de sacrifier les intérêts secondaires. Et si toutes les forces de haute mer restent systématiquement polarisées sur un intérêt, localisées dans une région, les forces ennemies attaqueront ailleurs...

Combinaison des procédés

C’est donc par des combinaisons des procédés défensifs, par l’emploi simultané ou successif de ces procédés qu’une stratégie n’ayant pas les moyens de prendre l’initiative de l’attaque peut atteindre ses buts défensifs.

Ces combinaisons - ces idées de manœuvre - sont très va­riées ; il est impossible d’en recommander une seule, en excluant les autres, ici encore, il faut "faire sur mesure" ; cependant le choix de la solution s’inspire toujours des trois idées fondamenta­les sui­vantes (ou de deux au moins d’entre elles).

A.       Assurer à la flotte de haute mer son maximum de liberté d’action défensive et offensive en affectant en permanence à la protection directe des côtes et des communications maritimes des moyens particuliers, fixes ou mobiles, de faible valeur mi­litaire, indépendants des forces constituant la flotte de com­bat.

B.       Diviser les forces de haute mer en deux ou plusieurs groupes, un groupe étant affecté au blocus ou à la protection indirecte, l’autre groupe (ou les autres groupes) à la protection directe d’un ou de plusieurs intérêts en renfort des moyens prévus pour la défense permanente des côtes et des communications.

C.      Conserver au contraire la flotte de combat toutes forces ré­unies. La faire agir suivant les circonstances et successive­ment en protection indirecte et en protection directe (en B, B’ C).

Moyens permanents de protection directe des côtes et des communications maritimes

A toutes les époques de l’histoire maritime l’idée A a tou­jours été appliquée : du temps de la marine à voiles les ports, les côtes, avaient un minimum de défenses permanentes (artillerie, fortifications, estacades, troupes, dispositifs de guet) ; et quant à la protection de la navigation commerciale, on retrouve aussi cons­tamment dans l’histoire l’emploi des mêmes moyens d’autoprotection, indépendants de la flotte : armement des navires marchands par les armateurs, par les grandes compagnies com­merciales, utilisation des corsaires, et, quand l’État intervient pour renforcer cette protection, emploi de vaisseaux de deuxième rang et de frégates qui par suite de leur ancienneté de leur ton­nage ou de leur faible valeur militaire n’ont pas leur place dans la flotte de combat.

A notre époque, les moyens de défense, côtière avec la grande portée des pièces d’artillerie, les champs de mines, les obs­tructions, les sous-marins, l’aviation ont étendu l’action défensive vers le large. Dès lors, les défenses peuvent être organisées non plus seulement pour interdire les abords immédiats d’un port, d’une rade, des plages de débarquement, des points sensibles de la côte, mais l’ensemble des intérêts dans une zone du théâtre et en particulier la navigation côtière, les voies d’accès de la navigation commerciale du large vers les routes côtières.

Ces organisations n’ont pas partout sur l’étendue du théâ­tre la même importance. Elles ne peuvent prétendre arrêter par­tout une flotte ennemie se portant à l’attaque des côtes ou des communications côtières. La répartition de ces moyens de défense est généralement conçue pour infliger à l’ennemi des pertes très supérieures aux résultats qu’il peut atteindre en attaquant les objectifs couverts : moyens très importants pour couvrir les rades occasionnelles, peu fréquentées ou les routes secondaires. Ces or­ganisations seront aussi plus étendues, plus importantes et (si on peut dire) plus permanentes dans les zones avancées qui étant plus rapprochées des forces ennemies peuvent atteindre difficile­ment. Exemple : dans notre cas concret si les forces bleues sont incapables (pour une des raisons que j’ai indiquées) de tenir le blo­cus permanent des forces rouges en adoptant une position d’attente dans la base B’ qui couvre des intérêts importants CC’, l’organisation des défenses locales de la zone B, P, devra être très poussée afin de laisser à la flotte bleue sa liberté d’action défensive en B’ Pendant le séjour de la flotte en B’ les forces mobiles de B devront être particulièrement vigilantes et actives.

Ces idées se rapportent aussi au cas concret de la stratégie britannique en Mer du Nord en 1914.

La Grand Fleet est généralement en position d’attente dans les bases du nord, Scapa Flow, Rosyth, Cromarty. En cas d’une attaque allemande effectuée par surprise sur des intérêts impor­tants (la Tamise, la rade des Dunes, les transports maritimes des alliés dans le Pas de Calais ou en Manche) il est possible que la flotte anglaise n’ait pas le temps d’intervenir pour arrêter ou même intercepter la flotte allemande. Aussi la stratégie britanni­que a-t-elle réalisé dans cette partie méridionale du théâtre, dans les Narrows, un dispositif permanent de sûreté de couverture et de protection directe de ces intérêts avec des moyens pour la plupart indépendants de la Grand Fleet : champs de mines, filets, sous-marins, forces importantes de la Dover Patrol, escadres de cuiras­sés anciens. Seule la force d’Harwich  composée de croiseurs légers et de torpilleurs très modernes a été détachée de la Grand Fleet... je reviendrai sur ce point tout à l’heure.

Pour assurer à la navigation commerciale des moyens de défense propres, complémentaires ou indépendants des forces de haute mer, la stratégie moderne peut aussi affecter à l’escorte des convois pour les protéger contre les attaques des forces de surface, sous-marines et aériennes les unités qui par suite de leur ancien­neté, de leur faible rayon d’action ou de leur valeur militaire ne peuvent pas prendre rang dans la flotte de combat.

On ne pourra pas toujours grouper tous les bâtiments de commerce en convois. Particulièrement sur le théâtre ou opèrent les forces principales de surface, il vaut mieux renoncer à la for­mation de convois quand on ne peut pas les doter d’une escorte assez forte ou d’une couverture assez efficace. On préférera alors recourir à la navigation isolée, qui est aussi une forme d’auto-pro­tection, surtout avec les possibilités modernes d’organisation et de transmissions permettant de régler les itinéraires, de dérouter les navires, de disperser, de concentrer ou d’arrêter à volonté et assez rapidement le trafic, de le diriger réellement en fonction des moyens de renseignements et de sûreté de commandement, des moyens de garage, des moyens de protection indirecte fournis par les défenses côtières ou par les forces de haute mer. Vous aurez l’occasion d’étudier ces mécanismes, particulièrement dans cer­tains exercices. Je n’y insiste pas.

Division des forces de haute mer en groupes de protec­tion indirecte et directe

La combinaison précédente qui consiste à affecter à la pro­tection directe des défenses fixes ou des bâtiments anciens, de fai­ble valeur militaire, afin de permettre à la flotte d’agir plus libre­ment contre les forces ennemies qui attaquent, a été souvent seule employée notamment au cours des guerres anglo-bataves ; mais dans bien des cas la protection directe des intérêts assurée par des éléments fixes ou de deuxième ordre n’est pas suffisante. Pour la renforcer, une stratégie qui a de grands intérêts à défendre et dont les forces sont très supérieures à celles de l’ennemi, peut être amenée à diviser ses forces en deux ou plusieurs groupes, tous affectés à la protection directe ou à une protection plus ou moins locale ou bien affectés l’un – groupe principal – à la protection in­directe, les autres à la protection directe. Cette combinaison qui consent à une certaine division des forces de haute mer est justi­fiée - et elle ne saurait être dangereuse - si chacun des groupes, avec l’appui ou non des forces locales, dispose de forces largement suffisantes pour remplir sa mission.

La division des forces peut au contraire présenter des in­convénients parfois très graves si l’un des groupes peut être sur­pris et attaqué par des forces supérieures ou si le groupe principal lui-même affaibli par des détachements n’est plus en mesure de combattre et de battre la flotte ennemie ou enfin si la concentra­tion des groupes ne peut se faire en temps utile. Cette division des forces ne peut être justifiée que par la nécessité impérieuse où se trouve placée une stratégie d’avoir à défendre de grands intérêts. C’est le cas comme nous l’avons vu de la stratégie britannique ; et j’examinerai tout à l’heure les deux exemples les plus caractéristi­ques de son histoire : ses dispositifs défensifs de 1805 et de 1914. Mais c’est d’abord par un exemple tiré de notre cas concret que je voudrais attirer votre attention sur les difficultés principales que présente cette question de la division des forces.

Je suppose qu’au début de cette guerre (dans les conditions générales déjà indiquées) la stratégie maritime bleue ait donné l’ordre à la flotte bleue de se tenir en position d’attente dans la base B’ pour couvrir les intérêts B’C’C et qu’elle ait en même temps détaché de cette flotte un groupe important de bâtiments légers (croiseurs, torpilleurs) dans la base B pour renforcer les défenses locales de cette zone (escadre d’anciens cuirassés, sous-marins, mines, aviation etc.). Connaissant ce dispositif, après examen de la situation la stratégie rouge renonce à attaquer dans la zone B : une attaque de ses forces légères de surface contre les objectifs qu’elles pourraient choisir dans cette zone (éléments avancés du dispositif local, dragueurs sous-marins ou bien com­munications ou ports avoisinant la base) se heurterait à des forces légères trop importantes et plus rapides disposant d’ailleurs du soutien éventuel de cuirassés. La stratégie rouge ne veut pas non plus risquer ses grands bâtiments dans une région très minée, pourvue de puissantes organisations défensives locales. Elle pré­fère enfin limiter son action offensive contre la base B à des atta­ques aériennes effectuées dans les périodes où les escadres bleues se trouveront dans cette base.

La stratégie rouge renonce aussi à toute attaque dans la zone B’ du théâtre : les forces de surface rouges ne sont pas infé­rieures aux forces de surface bleues, basées en B’, mais à tort ou à raison la stratégie rouge redoute que l’action de l’aviation bleue réunie en B’, ayant son plein rendement à proximité de cette base, ne mette ses forces en situation d’infériorité dans cette zone.

Finalement, la stratégie rouge décide d’attaquer les côtes et les communications bleues dans la région située à une distance entre B et P qui n’est couverte ni par des champs de mines, ni par une flotte. Cette direction d’attaque aboutit à des intérêts se­condaires (les ports secondaires situés entre B et P, les communi­cations C"). Les bleus ne réagiront peut-être pas ; cependant, s’ils réagissent, la flotte rouge peut trouver dans cette attaque l’occasion d’engager la bataille dans des conditions favorables : traversant la zone R X de nuit, attaquant par surprise le lende­main au jour, la flotte rouge se trouve en effet placée entre le groupe principal bleu partant de B’ et la groupe léger bleu partant de B. Cette position intérieure de la flotte rouge entre les deux groupes bleus est très favorable ; elle lui permettra, surtout si elle est bien éclairée par ses forces aériennes, d’attaquer le groupe principal bleu avant sa jonction avec le groupe léger, ou de pour­suivre ce groupe léger, ou bien, au pis aller de faire retour vers sa base avant la jonction des forces bleues [3].

(texte manquant)

Les forces maritimes sont bien faites il est vrai pour se bat­tre, la bataille est la grande affaire des marins ; mais la défense et l’attaque des intérêts maritimes sont les « raisons d’être » des for­ces maritimes. Dans l’hypothèse (absurde d’ailleurs) où un pays, dès le temps de paix, vendrait ses colonies, mettrait ses côtes à l’abri de toute attaque par des défenses fixes ou terrestres, et pourrait compter sur la navigation neutre en temps de guerre pour assurer ses transports maritimes, il n’aurait presque plus besoin d’une flotte de combat (je dis « presque » car l’attaque des intérêts maritimes de l’adversaire pourrait constituer encore une raison d’être suffisante de cette flotte).

Est-ce à dire que les objectifs maritimes doivent être tou­jours ainsi par principe à la remorque des objectifs terrestres, que les missions de protection doivent toujours primer la mission de destruction des forces et qu’enfin l’idée de manœuvre n°1 dont je suis parti tout à l’heure soit la seule et la meilleure que puisse adopter une nation continentale ? Je ne le pense pas.

L’idée de manœuvre n°1 est peut-être bonne si on est sûr d’obtenir une victoire décisive de l’armée bleue à brève échéance et si on a des raisons politiques de vouloir ménager la flotte bleue... en vue d’autres conflits !

Mais est-on jamais sûr d’obtenir rapidement une victoire terrestre ? Si au lieu de cette victoire rapide la guerre se stabilise sur le front F, si la stratégie rouge cherche la décision en battant les alliés des bleus il faudra bien que la stratégie maritime bleue prenne l’offensive, recherche la bataille, afin qu’après avoir acquis la maîtrise de la mer elle puisse transporter des troupes, envoyer des renforts à son allié (et ce cas correspond justement aux deux éventualités dont je parlais tout à l’heure). Si dès le début de la guerre, la stratégie bleue n’a pas saisi l’occasion favorable, de bat­tre les forces maritimes rouges, il est possible qu’elle ne retrouve plus jamais cette occasion par la suite (c’est bien là un enseigne­ment de la guerre 1914-1918 quand on pense aux occasions man­quées en 1914 par la stratégie allemande). A tous points de vue, l’idée de brider les forces maritimes bleues dans une défensive étroite, soit au bénéfice des opérations terrestres, soit pour les ménager dans un but politique peu raisonnable [4], ne doit donc ja­mais aller jusqu’à leur interdire d’engager la bataille si une occa­sion favorable se présente. Et dès le début de la guerre, si cette occasion se présente avec netteté, avec certitude, il faut la saisir car cette occasion ne se représentera peut-être jamais

Et alors, Messieurs, j’en reviens à cette contradiction, à cette difficulté qui nous a arrêté au déplacement de la flottille bleue en B, favorable à la protection des intérêts bleus, défavora­ble à l’engagement de la bataille contre les forces rouges !

Vous voyez d’abord que cette difficulté ne peut pas s’escamoter par un principe établissant comme un dogme la re­cherche de la bataille et la concentration des forces... et encore moins par un autre principe attribuant une priorité de même ca­ractère dogmatique à la défense des intérêts et à la disposition des forces.

La solution de ce petit problème est en premier lieu inti­mement lié à l’idée de manœuvre de la stratégie générale. Celle-ci peut avoir à trancher dans le vif en imposant aux forces maritimes la défensive la plus stricte ou au contraire la recherche immédiate de la bataille ; mais ce sont là des cas exceptionnels auxquels j’ai déjà fait allusion à propos de la stratégie allemande d’août 1914 et d’août 1918...

Généralement, il ressortira de l’idée de manœuvre de la stratégie générale une simple priorité des missions de défense ou d’attaque, priorité limitée dans le temps et limitée à l’exécution de certaines missions ; par exemple priorité de protection des trans­ports militaires ou priorité de protection de la zone des armées au moment des offensives...

Bien souvent la position de la flottille bleue en B ou B’ sera donc déterminée par des circonstances précises et temporaires de la situation générale. Celle-ci n’imposera pas un séjour définitif (et assez malencontreux du point de vue de la bataille) dans la base B. D’autre part, avant de diviser ses forces et de détacher un groupe léger dans la base B (même pour très peu de temps) la stratégie bleue examinera de très près avec minutie, si ce groupe est vraiment indispensable à la défense locale ou aux opérations dans cette zone, s’il ne peut être réduit, en augmentant la défense locale par d’autres moyens.

Dans les groupes de l’avenir, la dispersion des forces sous-marines et aériennes ne sera pas sans inconvénient, mais elle en aura toujours moins que la dispersion des forces de surface, ren­due si dangereuse sur un petit théâtre d’opérations (ou sur un grand théâtre près des côtes ennemies) par les possibilités de dé­couverte de l’aviation.

Enfin, si des raisons défensives sérieuses imposent à un moment donné la présence de forces importantes dans la base B il est un moyen d’éviter la dispersion des forces de surface de la flotte bleue : c’est de transporter la flotte bleue dans cette base. Et cette observation m’amène à considérer la troisième combinaison des procédés : celle qui consiste à faire agir la flotte successive­ment en protection directe et indirecte.

Action défensive d’une flotte opérant successivement en protection directe et en protection indirecte

Comme nous l’avons vu en examinant les avantages et les inconvénients des trois procédés de protection c’est surtout l’emploi systématique et prolongé d’un seul de ces procédés qui présente des inconvénients : dans le blocus et la protection indi­recte c’est une grande dépense des forces de surveillance, dans la protection directe d’un intérêt principal c’est l’insuffisance qui ne peut se prolonger sans amener des réactions faciles de l’ennemi. On conçoit donc les avantages d’un système de protection très sou­ple, utilisant au maximum le secret comme élément de sûreté des opérations, système consistant à faire prendre successivement à la flotte la position d’attente la mieux adaptée aux circonstances [5]. Une stratégie dont les côtes ont de bons moyens propres de dé­fense peut régler sa navigation commerciale et ses transports mili­taires de façon à pouvoir alterner les périodes d’escorte des convois importants et celles de protection indirecte d’intérêts relativement secondaires (ou même celles d’interception si les intérêts sont d’importance minime).

Par ailleurs, une stratégie peut parfois prévoir dans quelle direction l’ennemi compte attaquer ; ces prévisions sont basées soit sur des renseignements spéciaux, soit sur la position des forces ennemies, leurs mouvements, leur activité et surtout celles des éléments de sûreté (sous-marins, aviation).

La stratégie bleue tiendra compte de ces renseignements, de ces prévisions, elle organisera en conséquence son trafic com­mercial, le passage de ses transports, elle suivra attentivement aussi les opérations terrestres sur le front F, et c’est d’après cette situation générale qu’elle déplacera sa flotte en B, en B’ ou en C. Un dispositif souple de cette nature a de très grands avantages sur un dispositif rigide, permanent : il laisse l’ennemi dans l’incertitude sur la position des forces, il augmente les difficultés de l’attaque, il permet aux forces de la flotte bleue de rester assez concentrées ; la stratégie maritime peut ainsi réduire au minimum les détachements effectués sur cette flotte et seulement en cas de nécessité absolue : soit pour accomplir les missions de sûreté de commandement, soit pour renforcer à un moment donné et pour une période aussi courte que possible les moyens de protection d’une zone du théâtre.

Vous voyez maintenant avec plus de précision comment dans l’ordre défensif les forces maritimes peuvent « en dominant l’action antagoniste de l’ennemi créer, maintenir, exploiter une si­tuation permettant d’user de la mer pour toutes fins militaires, politiques, économiques jugées utiles au succès de la guerre... ».

J’ai indiqué par quels procédés et quelles combinaisons de procédés une stratégie pouvait, sur le théâtre de ses principaux intérêts, créer et maintenir cette situation favorable et lutter contre l’action offensive des forces ennemies. Pour illustrer ces notions générales par deux cas concrets j’examinerai maintenant les caractères principaux des dispositifs défensifs adoptés par la stratégie britannique en 1805 et en 1904.

Cas concrets : Deux dispositifs défensifs de la stratégie britannique

1. Le dispositif de 1805

Je rappelle qu’au début de 1805 la flottille de Boulogne se prépare à transporter et à débarquer en Angleterre une armée française de 130 000 hommes.

Les forces navales franco-espagnoles sont réparties dans cinq ports, Brest (escadre de Ganteaume  21 vaisseaux) Rochefort (Missiessy  5 vaisseaux) le Ferrol (Gourdon  15 vaisseaux) Cadix (Gravina  7 vaisseaux) Toulon (Villeneuve  10 vaisseaux).

La stratégie britannique peut faire trois hypothèses princi­pales sur les projets d’attaque de Napoléon  ; à chaque hypothèse correspond une solution du problème défensif.

Première hypothèse : la plus dangereuse, sinon la plus pro­bable les forces navales alliées après s’être concentrées (70 vais­seaux au maximum) entreront en Manche pour coopérer avec la flottille de Boulogne au débarquement de vive force de l’armée française en Angleterre. Dans cette hypothèse la solution la plus sûre consisterait à masser les forces navales anglaises (85 vais­seaux) dans la région de la Tamise en face de la flottille de Boulo­gne dont les 2 000 petits bâtiments sont répartis entre Etaples et Flessingue.

Deuxième hypothèse : les Français ont l’intention de débar­quer en Angleterre non seulement dans la région de la Tamise mais aussi en Irlande et en Écosse au moyen de transports par­tant de Brest ou du Texel [6]. Dans ce cas la solution qui paraît la meilleure à première vue serait de concentrer les escadres anglai­ses à l’entrée de la Manche dans un dispositif de protection indi­recte, les frégates anglaises surveillant les mouvements des esca­dres alliées dès leur sortie des ports. Ce dispositif de protection indirecte serait doublé par des mesures de protection directe : une flottille anglaise capable de s’opposer au passage de la flottille de Boulogne.

Troisième hypothèse : les préparatifs de Boulogne ne cons­tituent qu’une feinte ; l’intention véritable de Napoléon  est encore une fois d’attaquer l’Égypte, les Antilles, les colonies anglaises. Dans cette hypothèse il n’y a qu’un procédé qui permette de proté­ger tous ces intérêts secondaires c’est le blocus rapproché des 5 bases alliées. Ce blocus permettrait non seulement de défendre les colonies anglaises mais aussi les côtes d’Angleterre et le commerce britannique. Il serait cependant dangereux de se contenter de cette seule protection par blocus. Une ou plusieurs escadres alliées peuvent réussir à tromper la surveillance des forces de blocus et marcher non vers les colonies anglaises mais vers l’Angleterre. Dans cette éventualité qu’il serait trop dangereux d’écarter, le blo­cus doit donc être l’entrée de la Manche et par une force de protec­tion directe au large de la Tamise.

Finalement la solution adoptée par la stratégie britannique tient compte des trois hypothèses ; elle a recours simultanément aux trois modes de protection.

Les forces anglaises sont répartis en trois groupes dont les chefs Nelson , Cornwallis, Keith  sous les ordres directs de Lord Barham , premier Lord de l’Amirauté.

 

 

 

C.E.C Barham

 

 


Nelson                                                                          Keith

(Toulon)                                                                    (Dunes)

 

Cornwallis

 

 


  Orde              Calder             Brest               Cochrane

(Cadix)                       (Ferrol)

 

-        Nelson  en Méditerranée avec 10 vaisseaux bloque l’escadre de Villeneuve  (Toulon).

-        Cornwallis, qui commande le groupe de l’Atlantique (47 vais­seaux) doit assurer les blocus de Brest, de Rochefort, du Ferrol, de Cadix. Avec l’escadre la plus nombreuse il bloque Brest ; en cas de sortie d’une des escadres alliées, l’escadre anglaise chargée du blocus doit la poursuivre et la combattre. Si l’escadre alliée échappe à la poursuite, et en l’absence de ren­seignements sur sa destination, l’escadre anglaise doit rallier Cornwallis à l’entrée de la Manche. Cornwallis lui même, avec toutes ses forces, aura la suprême ressource de se replier sur Keith , si les escadres alliées s’étant échappées on ne peut sui­vre leurs mouvements et connaître leurs objectifs.

Enfin, le chef du 3ème groupe Keith  avec une escadre de 29 vaisseaux basée aux Dunes a pour mission de surveiller, de har­celer, d’attaquer la flottille de Boulogne (avec coopération de la flottille anglaise), de combattre aussi toute force navale ennemie entrant en Manche ou en Mer du Nord, après avoir échappé aux escadres anglaises de blocus ou au groupe de Cornwallis. Une contre flottille anglaise assure à Keith  une certaine liberté de mou­vements.

-        Ce triple rempart britannique constitué par blocus, protection indirecte (Cornwallis) et protection indirecte. Enfin les intérêts coloniaux ne sont couverts que par la ligne de blocus, mais ils ne sont pas sacrifiés... La stratégie britannique a bien pris ses dispositions pour défendre tous les intérêts anglais sans en né­gliger aucun, mais en renforçant d’une façon particulièrement serrée la protection de l’objectif principal.

L’idée de manœuvre défensive de la stratégie britannique est remarquablement adaptée à l’idée de manœuvre offensive de Napoléon , comme si les véritables intentions de l’Empereur étaient connues d’avance par l’Amirauté de Londres. On peut en effet décomposer schématiquement l’idée de manœuvre française en trois phases

1.      attaquer les intérêts secondaires de l’Angleterre (aux Antilles) pour disperser ses forces.

2.      cette dispersion obtenue, concentrer les forces françaises pour livrer bataille à l’entrée de la Manche.

3.      exploiter cette victoire navale en débarquant de vive force en Angleterre.

Ces trois phases correspondent bien aux trois modes de protection prévues dans la manœuvre anglaise.

Le dispositif de manœuvre défensive est prêt à se disperser à se dilater pour suivre le mouvement de dispersion des forces françaises puis à se contracter sur la Manche et sur la Tamise quand les forces françaises se concentreront.

Si on s’en tient aux seuls résultats de la Campagne de 1805 on peut considérer que le dispositif britannique a été efficace : Villeneuve  et Gravina  poursuivis par Nelson  n’ont pu causer aux Antilles anglaises aucun dommage sérieux [7]. Ganteaume  étant étroitement bloqué à Brest, Missiessy  étant rentré à Rochefort, la concentration générale des escadres françaises n’a pas pu se faire aux Antilles. En exécution de nouveaux ordres de l’Empereur (mais plus précipitamment qu’il n’était prévu à cause de l’arrivée de Nelson ). Villeneuve  a fait route sur le Ferrol pour se joindre aux 15 vaisseaux de Gourdon  après avoir bousculé Calder  au com­bat du cap Finistère.

Après le combat, les Anglais ayant perdu la trace de Ville­neuv e (par suite de sa relâche momentanée à Vigo) opèrent la grande concentration prévue au large de Brest : le 15 août, 40 vaisseaux anglais sont réunis au large d’Ouessant sous les ordres de Cornwallis que Stirling, Calder , Nelson  ont successivement rallié. Et c’est ce jour-même que Villeneuve  ayant appareillé du Ferrol à la tête de 29 vaisseaux prend la décision de rallier Cadix!

Mais quand on examine les détails de ces opérations on constate que la stratégie britannique en voulant défendre tous ses intérêts, en répartissant pour cela ses forces suivant un dispositif extrêmement dispersé, s’est exposé à de gros dangers.

Dès le début de la campagne la réussite de la jonction de Villeneuve  et de Gravina  (17v) à Cadix aurait pu mettre Calder  (11v) puis Cornwalllis dans une situation dangereuse. Aux Antil­les, Villeneuve  perd une deuxième occasion d’attaquer Nelson  avec 17 vaisseaux contre 10. Enfin le 15 août Cornwallis en dispersant ses forces, en envoyant Calder  devant le Ferrol, justifie la concep­tion de la manœuvre de Napoléon  ; Villeneuve , mieux renseigné, évitant Calder , pouvait attaquer Cornwallis avec 29 vaisseaux contre 17 au large de Brest... où se trouvaient encore les 21 vais­seaux de Ganteaume .

La stratégie anglaise, au cours de cette campagne, a d’ailleurs été sur le point de découvrir presque complètement la Manche par suite de faux renseignements indiquant le retour de Villeneuve  en Méditerranée ! Le renseignement rapporté de Lon­dres par le brick le Curieux, qui avait rencontré dans l’Atlantique la flotte de Villeneuve  faisant route assez Nord vers le cap Finis­tère, redressa l’erreur qui aurait pu être fatale à l’Angleterre.

En définitive, la stratégie britannique de 1805 avait adopté un dispositif défensif très dispersé, assez risqué, (malgré ses appa­rences de prudence, et de logique) car un dispositif de ce genre peut s’écrouler sur un faux renseignement.

J’ai voulu vous rappeler ce dispositif avant de vous parler de celui de 1914 à cause des réflexions instructives que peuvent suggérer ce rapprochement. Ce dispositif est moins archaïque qu’on peut le penser.

Nous allons retrouver en effet dans le dispositif de 1914 la même ampleur, une dispersion de même nature, provenant du même souci de défendre tous les intérêts britanniques ; cette tra­dition stratégique de la marine anglaise mérite d’être connue par des faits. Les conceptions de cette stratégie sont dans les deux cas basées sur l’emploi simultané des systèmes de protection directe et indirecte.

En 1914, les renseignements jouent un rôle aussi capital qu’en 1805 dans la conduite des opérations ; grâce à de bons ren­seignements on arrive à redresser ce qu’il y a de risqué et de fra­gile dans l’échafaudage défensif. La psychologie du commande­ment reste enfin immuable... mais je remettrai à plus tard les commentaires sur ce dernier point.

2.- Le dispositif de 1914-18 en Mer du Nord

Puisque vous devez étudier dans le cours de Tactique géné­rale le détail des réactions anglaises contre les attaques alleman­des en Mer du Nord, je me bornerai ici à jeter un coup d’œil d’ensemble sur le grand dispositif défensif adopté par l’Amirauté britannique pour en faire ressortir les caractères généraux.

Au début de 1914, la répartition des forces maritimes an­glaises en Mer du Nord et en Manche est la suivante

La Grand Fleet (28 cuirassés dont 20 dreadnoughts) basée sur Scapa Flow et Cromarty, a pour mission de bloquer la flotte de haute mer allemande (23 cuirassés dont 15 dreadnoughts).

La flottille d’Harwich  basée à Harwich, composée de 3 croi­seurs légers, 36 destroyers, 17 sous-marins, a pour mission princi­pale (à cette époque) de surveiller la sortie des forces allemandes, d’en prendre le contact et de conduire la Grand Fleet à l’attaque.

La Channel Fleet, composée de 15 cuirassés et de croiseurs anciens, basée sur Sheerness ou à Portland constitue le noyau principal d’un dispositif destiné à fermer le Pas de Calais et à pro­téger les intérêts anglais de la région de la Tamise et de la Man­che. Font en outre partie de ce dispositif Sud :

-        La flottille d’Harwich , déjà citée,

-        La Dover Patrol chargée plus spécialement des défenses du Pas de Calais (obstructions, mines, sous-marins, torpilleurs).

-        Trois escadres de croiseurs anciens ; la première en barrage au nord du Pas de Calais ; les deux autres (dont la 2e escadre lé­gère française) sont établies en barrage à l’entrée occidentale de la Manche, et ont pour mission de s’opposer au passage de toute force ennemie (croiseurs mouilleurs de mines etc..) et de tout bâtiment de commerce ennemi venant de l’Ouest.

Dans le nord de la Mer du Nord une escadre de 24 croiseurs anciens (la 10e), fournit les éléments d’un barrage à hauteur du Jütland, elle doit s’opposer au passage de croiseurs allemands isolés venant du nord ou du sud, signaler les forces plus importan­tes, arrêter le trafic commercial.

Enfin, des forces locales, analogues à la Dover Patrol (mais moins importantes...) assurent sur les côtes anglaises, particuliè­rement sur les côtes est et sud, la protection de la navigation cô­tière (contre les mines, les sous-marins etc.) et participent à la défense des côtes. Ces forces sont chargées en particulier de mouiller des champs de mines défensifs qui s’étendront peu à peu du sud au nord tout au long de la côte d’Angleterre. Ces champs de mines prendront d’autant plus d’importances qu’il viendra s’y ajouter les champs de mines allemandes... mais au début de la guerre c’est surtout dans le sud, pour renforcer les défenses du Pas de Calais et de la région de la Tamise que les champs de mines anglais sont mouillés. D’autres champs de mines sont mouillés aussi par les soins de la flottille d’Harwich  dans le fond de la baie allemande au large d’Héligoland.

Marquons de suite les analogies de ce dispositif avec celui de 1805

Nous trouvons encore ici les deux flottes anglaises classi­ques, celle de la Mer du Nord est celle de la Manche, la flotte de protection indirecte et la flotte de protection directe, celle de Cornwallis et celle de Keith . En 1914, c’est la flotte de protection indirecte qui est en Mer du Nord ; la flotte de protection directe en Manche.

Dans le dispositif de 1914, les forces qui correspondent aux escadres de blocus de Nelson , d’Orde , de Cochrane , de Calder  sont les escadres de croiseurs allemands, c’est la flotte française qui bloque la flotte autrichienne en Adriatique, c’est l’escadre alliée qui bloque aux Dardanelles le Goeben et le Breslau. Le dispositif a une plus grande ampleur encore que celui de 1805, il est basé sur la même idée : défendre tous les intérêts britanniques.

Il y a deux différences capitales entre les deux dispositifs

Première différence : en 1805 la force anglaise de protection indirecte (Cornwallis) est tournée vers l’ouest, face aux Océans, attendant l’attaque de forces principales ennemies dispersées, qui peuvent se concentrer vers la Manche. En 1914 la force de protec­tion indirecte fait face vers l’Est à la masse des forces principales ennemies concentrée au fond d’une baie étroite.

La deuxième différence capitale (je vous l’ai déjà indiquée) c’est l’impossibilité en 1914 de tenir un blocus rapproché du type Jervis avec des forces de surface à la mer. Le rayon d’action limité des navires à vapeur, puis les mines, ensuite les torpilleurs enfin le sous-marins et dans l’avenir l’aviation... tous les éléments sont intervenus ou interviendront les uns après les autres pour limiter les possibilités du blocus rapproché et obliger les forces de blocus à utiliser une base bien défendue. En 1914, les conditions géogra­phiques nécessaires à la tenue d’un blocus ne se rencontrent (en dehors de la Mer du Nord) qu’à Corfou et à Moudros. Ces derniers blocus n’étaient d’ailleurs pas plus « éloigné » que celui de Nelson  devant Toulon.

Je ne discuterai pas de suite le dispositif britannique tel qu’il y a été établi en 1914. En procédant immédiatement à cette discussion, il me serait en effet impossible de ne pas faire état de ce qui s’est passé au cours de la guerre. Je préfère donc vous dire d’abord quelles sont les modifications essentielles qui ont été ap­portées pendant la guerre à ce dispositif, et vous rappeler par de simples allusions les difficultés auxquelles il a donné lieu... Je n’aurai plus ensuite qu’à conclure.

Voici d’abord quelques modifications secondaires

Après le torpillage du Hawke par un sous-marin (le 15 oc­tobre 1914) le barrage de la 10e escadre de croiseurs est reporté plus au Nord entre les Shetlands et la Norvège, puis, dès 1915 sur la ligne Orcades, Feroe, Islande. Ces croiseurs sont là moins expo­sés aux attaques des sous-marins et ils sont mieux cou­verts aussi par la Grand Fleet contre les attaques de la flotte al­lemande ou d’éléments de cette flotte. Jusqu’à la fin de la guerre il n’en conti­nuent pas moins à jouer un rôle essentiel dans le blocus économi­que de l’Allemagne. C’est aussi probablement grâce à ce barrage permanent que le nombre des corsaires de surface alle­mands qui ont pu prendre le large pendant la guerre a été très faible.

Pour les mêmes raisons dès le début de la guerre, l’Amirauté britannique a été obligée de renoncer à tout barrage permanent de croiseurs dans le nord du Pas de Calais puis en Manche, après le torpillage par un sous-marin des croiseurs Hou­gne, Cressy, Aboukir. Je rappelle qu’en Méditerranée après le tor­pillage du Gambetta près du Canal d’Otrante, le Commande­ment français a aussi renoncé à l’utilisation de ces barrages fixes de croiseurs, trop exposés aux attaques des sous-marins.

Ces faits pourraient se passer de tout commentaire... Je remarque simplement (car on a parfois une tendance à oublier ces expériences de l’histoire) que le danger de faire stationner des grands bâtiments à la mer dans une zone d’un accès facile aux sous-marins ennemis sera encore plus grand dans l’avenir, quand l’aviation ennemie pourra repérer ces stationnements.

Le dispositif Sud (Manche – Pas de Calais – Tamise) est donc amputé rapidement de ses barrages de croiseurs ; mais bien d’autres modifications ont été apportées successivement à ce dis­positif

Dès le premier mois de la guerre, on a bien l’impression à l’Amirauté que la base de la Grand Fleet, à Scapa Flow, est située trop au nord. Étant donné les distances, si la flotte allemande pro­fitant de mauvaises conditions de visibilité attaque par surprise dans le Pas de Calais, elle peut faire retour à sa base sans pouvoir être interceptée par la Grand Fleet.

Cette considération justifie le déploiement de forces de pro­tection directe dont j’ai parlé. Mais il est clair qu’au début de 1914 alors que la Dover Patrol et les défenses locales sont dotées de fai­bles moyens la Channel Fleet et la flottille d’Harwich  sont insuffi­sants pour affronter la flotte allemande. Ce sentiment d’inquiétu-de est d’autant plus vif qu’au mois d’août 1914 s’effectue le passage du corps expéditionnaire anglais, troupes et matériels ; d’autre part, on n’a pas à Londres de données très précises sur la vitesse, le rayon d’action, la puissance réelle de combativité de la Hoch See Flotte.

Aussi, la Grand Fleet prend-elle la mer (9 août) pour se por­ter dans le sud, prête à intervenir, au moment du transport des troupes britanniques. Après la tentative d’attaque du Stralsund et du Strasbourg vers le Pas de Calais, le 17 août, deux croiseurs de bataille sont envoyés avec plusieurs anciens croiseurs dans la Humber pour coopérer avec la Channel Fleet et la renflouer éven­tuellement ; mais ce séjour ne dura qu’une semaine [8].

Les inquiétudes relatives aux possibilités d’une attaque de la flotte allemande dans le Pays de Calais et en Manche se dissi­pèrent assez vite. L’ennemi avait laissé passé l’occasion d’attaquer les transports du corps expéditionnaire ; il semblait peu probable qu’il risque ensuite l’envoi de ses cuirassés aussi loin pour des ob­jectifs de moindre importance. Les raids sur Yarmouth (3 novem­bre) puis sur Scarborough (16 décembre) apportaient des préci­sions sur les possibilités de l’ennemi et cette expérience soulignait l’incapacité des vieux cuirassiers de la Channel Fleet à intervenir dans une action de ce genre loin des côtes. Enfin on pensait re­trouver une meilleure utilisation de ces cuirassés dans le Nord, où l’amiral Jellicoe  réclamait des bâtiments, et aux Dardanelles, où M. Churchill  voulait employer les réserves navales. Bref, la Chan­nel Fleet fut dissoute au début de 1915.

Il restait dans le sud la flottille d’Harwich , qui conserva la même base jusqu’à la fin de la guerre, en s’accroissant d’un grand nombre d’unités à partir de 1917, et la Dover Patrol pourvue peu à peu de moyens considérables (monitors, obstructions, mines, pa­trouilleurs, sous-marins, etc.) pour opérer contre la côte des Flan­dres, les bases de sous-marins Zeebrugge Ostende, contre les sous-marins. Ces forces paraissaient suffisantes pour repousser les seules attaques probables envisagées dans le Pas de Calais et dans la Manche, celles des sous-marins et de bâtiments allemands ve­naient soutenir ces attaques ils s’exposeraient aux risques des mi­nes, des sous-marins de jour, des torpilleurs de nuit.

Quinze mois après la suppression de la Channel Fleet et à la suite du raid du 25 avril 1916 sur Lowestoft et Yarmouth, un nouveau revirement d’opinion assez naturel se reproduit à l’Amirauté : Yarmouth n’est pas loin de la Tamise et de la rade des Dunes ; on sent qu’il y a quelque chose de changé depuis que l’amiral Scheer  commande la flotte allemande. Aussi la Channel Fleet renaît-elle sans reprendre son nom : la 3e escadre de ligne et la 3e escadre de croiseurs cuirassés sont basées à Sheerness dans la Tamise. Au même moment (un mois avant la bataille du Jü­tland) le mouvement de descente vers le Sud du centre de gravité des forces principales de la Grand Fleet s’est accentué.

Ce mouvement vers le sud avait été amorcé dès le premier raid des croiseurs allemands sur Yarmouht le 3 novembre 1914 : la 3e escadre de ligne (8 cuirassés King Edward) et la 3e escadre de croiseurs (8 croiseurs cuirassés anciens) avaient été envoyés de Scapa Flow à Rosyth. Après l’attaque du 16 décembre 1914, le mouvement continue : les croiseurs de bataille de l’amiral Beatty  sont envoyé de Cromarty à Rosyth. A la fin de 1915 l’Amirauté d’accord avec l’amiral Jellicoe  décidait d’aménager la base de Ro­syth pour toute la Grand Fleet. Après l’attaque du 25 avril 1916 sur Yarmouth la 3e escadre de ligne (les 4 nouveaux cuirassés ra­pides Barham) rallient l’amiral Beatty  à Rosyth. C’est le dispositif qui était en vigueur à la veille de la bataille du Jütland. Il restera le même jusqu’en 1918 quand la Grand Fleet pourra enfin s’installer à Rosyth.

Si on considère la 3e escadre d’anciens cuirassés basée à Sheerness, comme ne faisant pas partie de la Grand Fleet ( et en fait elle n’en fait plus partie de 1916), on voit qu’en 1918 toutes les forces modernes et de grande valeur militaire constituant la Grand Fleet sont concentrées à Rosyth... à l’exception de la flottille d’Harwich  qui en reste toujours séparée.

A cette époque la supériorité de la Grand Fleet sur la flotte allemande est telle que cette division des forces de la flotte an­glaise n’a pas grande importance ; mais il n’en a pas été de même au début de la guerre jusqu’à la bataille du Jütland et il est permis de penser, après coup, que le détachement de cette grande Flottille de la Grand Fleet a présenté de graves inconvénients et de mai­gres avantages.

Les inconvénients sont évidents : cette force légère impor­tance n’a jamais pu arriver en temps utile pour prendre part aux opérations du 3 novembre 1914, du 16 décembre 1914 et du Jü­tland ; dans cette bataille les Allemands ont ainsi disposé d’un nombre supérieur de torpilleurs à celui des Anglais.

Personne ne peut mesurer avec exactitude ce qui aurait pu se produire si l’amiral Jellicoe  avait eu avec lui le jour de cette bataille un nombre de torpilleurs plus considérable ; mais il est permis de penser qu’avec l’appoint sérieux de la flottille d’Harwich  le C.E.C. anglais eut été moins préoccupé des attaques de jour des torpilleurs allemands ; grâce à cet appoint de forces supérieure­ment entraînées la flotte allemande n’aurait peut être pas non plus effectué sa retraite de nuit aussi facilement...,.

D’autre part, cette flottille n’a coopéré directement avec des éléments de la Grand Fleet qu’en deux occasions : à l’attaque du 28 août 1915 et au Dogger Bank ; dans ces deux affaires on peut me­surer les inconvénients d’exécuter une opération avec deux for­ces qui partent de bases différentes et qui n’ont pas l’habitude de ma­nœuvrer ensemble à bien des faits qui marquent les manques de liaison, l’incompréhension ou l’absence d’une idée de manœuvre tactique.

On peut constater enfin que la flottille d’Harwich  n’a ja­mais été en mesure de remplir la mission principale à laquelle on l’avait destinée initialement : blocus rapproché (comme on disait alors) prendre le contact des forces allemandes pour conduire la Grand Fleet à l’attaque.

Seuls les sous-marins d’Harwich  ont rempli cette mission de surveillance rapprochée.

Cependant, il faut bien reconnaître au maintien de forces légères importantes à Harwich  quelques avantages : ces forces ont effectué d’assez fréquentes reconnaissances offensives en baie al­lemande ; elles ont participé aux opérations offensives de mouil­lage de mines et aux attaques aériennes. La présence de ces forces à Harwich a peut-être évité des attaques de forces légères alle­mandes en direction du Pas de Calais ou de la Tamise. Mais les mêmes résultats offensifs ou défensifs auraient pu être vraisem­blablement atteints si la grande flottille anglaise n’avait pas été détachée en permanence à Harwich.

Je sais bien que l’utilisation de deux bases par une force navale importante présente des difficultés d’ordre matériel ; mais ces difficultés ne sont pas insurmontables, et cette objection ne semble pas avoir retenu l’attention des chefs anglais.

Dans son ouvrage la « Grand Fleet » l’amiral Jellicoe  avec une très grande correction s’est montré très réservé au sujet de ses rapports de service et de ses divergences d’opinion avec l’Amirau-té.

A propos de la flottille d’Harwich  l’amiral note simplement que cette flottille faisait partie intégrante de sa flotte, mais qu’elle ne devait la rallier à la mer que sur ordre de l’Amirauté et l’amiral constate avec mélancolie que « conformément à ses prévi­sions », écrit-il, cette flottille ne rallia jamais la Grand Fleet.

Il n’est pas douteux que l’amiral Jellicoe  eut souhaité avoir cette flottille près de lui à ses ordres. Cependant quand l’amiral Jellicoe  a pris ses hautes fonctions (First Sea-lord) à l’Amirauté non seulement la flottille d’Harwich  n’a pas été déplacée mais elle a été sérieusement renforcée, alors que le nouveau C.E.C de la Grand Fleet l’amiral Beatty , ne cessait de se plaindre qu’il n’avait pas assez de bâtiments. C’est que cette différence de points de vue, ne provient pas d’opinions personnelles, elle dépend des fonctions stratégiques et tactiques ; on la constate à toutes les époques de l’histoire et dans tous les pays, comme je vous le montrerai ulté­rieurement en vous parlant du rôle du commandement stratégi­que.

Par ailleurs les conditions générales que j’ai développées dans la première partie de cette conférence me permettent de ré­sumer les autres enseignements à tirer du dispositif britannique : ce dispositif la façon dont il a fonctionné, nous montrent l’impor-tance capitale du choix de l’emplacement des bases. Il a fallu trois ans pour installer la base de Rosyth afin d’y concentrer la Grand Fleet et la rapprocher d’une centaine de milles des points d’attaque de la flottille allemande.

Si la guerre avait duré plus longtemps peut-être aurait-on vu la Grand Fleet descendre encore plus au sud, dans une position plus centrale, et s’installer dans la base de la Humber à laquelle l’Amirauté a pensé en 1916... De cette base la Grand Fleet aurait pu plus facilement intervenir pour riposter aux attaques alleman­des en direction des côtes anglaises et du Pas de Calais ; par contre la Grand Fleet n’aurait pas eu dans Humber, sur un côte facile à miner dans une zone plus facile à surveiller par l’ennemi, la liberté de mouvements qu’elle avait à Scapa Flow ou même à Rosyth.

D’ailleurs il est remarquable qu’en 1918 le convoi de Nor­vège a été le seul objectif de la flotte allemande et pour arrêter cette attaque la position de Rosyth est supérieure à celle de la Humber ; théoriquement ces deux bases n’eussent été utiles à la Grand Fleet.

Et cette dernière observation me ramène finalement à la conclusion de la première partie de ma conférence. Nous consta­tons sur ce cas concret la supériorité d’un dispositif souple, pou­vant se servir de plusieurs bases, utilisant le mouvement permet­tant les parades à des attaques qui peuvent être dirigées dans plu­sieurs directions.

Les chevaliers d’autrefois quand ils portaient des armes trop lourdes, à peine maniables, combattaient mal. Si le dispositif stratégique des forces anglaises a été trop rigide, s’il a manqué de souplesse, c’est dû en partie, je crois, à la masse énorme des forces à manœuvrer, aux difficultés de les pourvoir des bases appro­priées. Dans toute forme de puissance il y a des facteurs de forces et de mouvements. En stratégie, et surtout dans la stratégie mo­derne, les mouvements stratégiques, les possibilités offensives comme les possibilités de parade défensive, dépendent des bases tout autant que des forces.



[1] L’étude de ce dispositif fait partie des études de tactique générale.

[2] Nota : le mot « interception » a pris à l’usage dans la Marine le sens d’attaque des forces ennemies sur le chemin de retour vers leurs bases. C’est dans ce sens qu’il est employé ici tandis que les officiers de l’armée de l’air l’emploient souvent pour désigner l’attaque visant à arrêter les forces ennemies avant qu’elles atteignent leur objectif.

[3] Ne faisons pas le raisonnement un peu simpliste consistant à dire que la force rouge se place ainsi dans une situation défavorable étant prise entre deux feux. Elle serait prise entre deux feux en effet si elle se trou­vait entre deux forces capables l’une et l’autre de la refouler et de la bat­tre ; mais ce n’est pas le cas si elle est supérieure à chacun des groupes bleus et si elle est assez éclairée pour pouvoir tomber sur l’un d’eux avant l’intervention de l’autre.