| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Colonel Monclar de la Légion étrangère
Catéchisme du combat
Chapitre
III
Donnez-moi
des Hommes décidés à se faire casser la gueule, et je vous ferai de la
bonne tactique. Dragomiroff Il
ne peut rien être sagement ordonné en matière de tactique, organisation,
instruction, discipline, toutes choses qui se tiennent comme doigts de
main, si l’on ne prend comme point de départ l’homme et son état moral
en cet instant définitif du combat. Ardant du Picq Définissez le moral au Combat ?Le
moral est la maîtrise des nerfs et le plus ou moins de lucidité - que laissent au combattant l’émotion et la peur produites par la vue et le tir des chars, par les explosions des bombes d’avion ou obus d’artillerie, par le tir des mitrailleuses, par l’action offensive de l’ennemi. - qui permettent à la troupe de servir convenablement ses armes, aux Chefs de prendre les dispositions acceptables. L’Homme et le Chef ont donc peur ?Oui :
l’homme
combat non pour la lutte, mais pour la victoire, il est corps et âme, chair
et os, et si forte souvent que soit l’âme, elle ne peut dompter le corps
à ce point qu’il n’y ait révolte de la chair et trouble de l’esprit
en face de la destruction. Et
sous peine de grave mécompte on doit faire entrer ce trouble, ce frémissement
de la chair, dans toutes les dispositions que l’on prend au Combat. Un
combat n’est souvent que la lutte de deux adversaires qui ont peur, où
triomphe celui qui réussit le mieux à bluffer l’autre. Quels sont les moyens de renforcer le moral ?La discipline, les traditions et l’esprit de corps, l’instruction et l’action, la confiance dans les chefs, l’esprit de sacrifice, l’esprit offensif. La discipline est l’habitude d’obéir dans tous les actes de la vie militaire. Quand on s’est efforcé d’obéir dans les petits détails même aux ordres qui peuvent paraître injustifiés, injustes, on ne songe pas à discuter l’ordre d’engager sa vie. La défaite de Juin et Juillet 1940 tient pour beaucoup à l’indiscipline de la troupe. L’esprit de Corps ; certains corps tels que la Légion, les divisions Nord-Africaines, le 152e R.I. se sont couverts de gloire en tout temps, plus spécialement dans l’autre guerre. Et encore dans la dernière débâcle ils ont sauvé au moins leur honneur. Ils le doivent à leurs traditions de bravoure de tenue, de discipline. Les morts continuent à combattre avec nous. Notre amour-propre et l’opinion publique nous contraignent à rivaliser avec eux pour maintenir intact la renommée du corps et leur héritage de gloire. L’action distrait du danger. L’instruction permet d’agir en toutes circonstances avec la certitude que les actes ne sont ni inutiles ni dangereux pour les autres et pour soi. L’instruction comprend encore un ensemble de réflexes, c’est-à-dire de bonnes habitudes acquises, qui permettent d’agir sans avoir à réfléchir, même sous le danger. La confiance dans les Chefs donne la même confiance que l’instruction dans l’utilité et le rendement des efforts exigés. Le Chef agit encore par sa présence. Les hommes disent : “il est là, il ne dit rien, donc tout va bien”. Pour cette raison, ils doivent voir et entendre le Chef de section. Le Capitaine, le Chef de Bataillon, se font voir pendant les accalmies, ou dans les moments de crise. L’Offensive, surtout doublée de surprise, a une vertu propre en elle-même. Elle déroute l’adversaire. Dans Mein Kampf , Hitler raconte qu’à sa première réunion politique il disposait d’une trentaine d’hommes, plusieurs milliers de communistes étaient venus troubler la réunion. Il a donné aux siens l’ordre de “rentrer dedans” : les hitlériens ont été couverts de blessures, ils ont eu le dessus et plus jamais les réunions hitlériennes n’ont été troublées. En
1915, à Burnhault-le-Haut (Alsace) une patrouille de 8 hommes et 1 officier
a été encerclée par une centaine d’Allemands. Le chef de patrouille a
commandé “Compagnie, à la baïonnette”. Les Allemands surpris se sont
couchés et ont laissé passer. En avril 1920, la Garnison de Babanna en Syrie était attaquée. Dix Alaouites recrutés par les Français ont fait défection et lâché une face du poste. Les Officiers les ont ramenés à leur place de combat à grands coups de grenades et devant ces gens qui fuyaient éperdus, les soldats turcs déjà debout sur les terrasses du poste ont cru à une contre-attaque et ont à leur tour…levé le camp. La ténacité, la qualité du fox-terrier qui ne lâche pas prise malgré les coups. “Le plus obstiné l’emporte”. Il y a des retours de fortune extraordinaires. Dans le poste cité plus haut, l’ennemi est parti fatigué alors que le poste ne comptait plus que le 1/3 de l’effectif, 23 grenades et 1 000 cartouches et qu’il en brûlait plusieurs milliers par jour. À Narvik, les Allemands ont reculé de 5kms. par jour devant la Légion jusqu’à 15 kms de la frontière suédoise et ont vu partir les Franco-Anglais sans qu’ils aient encore réussi à s’expliquer la raison du départ autrement que par la lassitude morale, interprétation d’ailleurs fausse. À la Brigade, un Lieutenant en 1917 a tenu seul alors que ses voisins et son Capitaine étaient enfoncés, partis, et il les “a eus” (les Allemands, non le Capitaine). L’esprit de sacrifice. Il faut avant de partir, avoir sacrifié sa vie, tout en étant décidé à la vendre le plus cher et non pour rien, une imprudence, une négligence. Donnez-moi
des gens décidés à se faire casser la gueule et je vous ferai de la bonne
tactique, disait
Dragomiroff. La
plus grande raison de la défaite de Juin 1940 c’est que certains chefs se
vantaient de faire la guerre sans pertes, c’est que personne ne voulait
plus se faire casser la gueule, et que personne n’osait y contraindre. Le sacrifice apparaît d’autant plus facile que les combattants sentent que tous ceux que leur âge et leurs aptitudes appellent au combat participent et que les “embusqués” n’existent pas. De même les chefs au combat partagent les sacrifices, dangers et fatigues de la troupe. Ils exigent seulement le confort indispensable à l’exécution de leur mission ou travail. Les bonnes nouvelles : le Chef doit les faire circuler mais être sûr de leur authenticité. Quelles circonstances dépriment le moral ?La surprise, les pertes, surtout les pertes inutiles, les cris et la vue des blessés, les mauvaises nouvelles, rumeurs, cris alarmistes, les manœuvres ennemies sur les flancs et les arrières. “Quelle chose que ce soit, ou agréable ou terrible, l’effet en est doublé par la surprise” (Xénophon). La surprise paralyse un moment l’assailli et le livre pendant ce temps à l’agresseur. Aussi pour nous renseigner, occupons-nous toujours un obstacle, un point fort avec de vues. Si ces vues manquent, des guetteurs ou des détachements quêtent ces renseignements de tous côtés. En outre, la troupe prend des intervalles pour diminuer l’efficacité du feu ennemi. Les pertes nombreuses donnent au combattant l’impression que fatalement son tour arrivera bientôt. Quelquefois il est impossible de les éviter. Trop souvent les Français et les Légionnaires provoquent les 3/4 des pertes par leur esprit de bravade, leur insouciance, leur négligence : ils se font voir, indiquent leur emplacement à l’ennemi, attirent ses coups, lui permettent d’ajuster ses attaques. La paresse de creuser les abris quintuple les pertes. Les blessés, par la vue de leurs plaies et leurs cris, dépriment leurs camarades. Dans leur intérêt, comme dans l’intérêt général, il importe de les faire évacuer. Si leur transfert s’avère impossible, il faut les mettre à l’abri, les soigner et leur prescrire de ne pas gémir. Souvent, leur état les dispose à présenter les événements sous un jour pessimiste et inexact. Les médecins non seulement ne les croient pas, mais veillent à ce que les postes de secours ne deviennent pas une officine de fausses nouvelles. D’une façon générale, les Officiers et les gradés répriment avec vigueur la diffusion des bruits alarmistes et font arrêter leurs auteurs et leurs propagateurs. Beaucoup, par vanité de paraître renseignés ou délectation morose, sadique, répandent les renseignements fâcheux. Ils facilitent la mission de la 5e colonne de Hitler qui doit les diffuser. On a pu en constater l’effet pendant la dernière compagne : une véritable psychose faisait voir les Allemands non seulement là où ils étaient, mais partout où ils n’étaient pas. Il faut également interdire les cris : “Ordre de reculer” “Nous sommes tournés”. Être tourné est la situation normale du combat. On ne peut espérer qu’une ligne tout entière tiendra. Les Allemands par le feu, la fumée, peuvent neutraliser deux éléments et déborder par l’intervalle. Néanmoins, l’action sur les flancs ou sur les arrières cause toujours une impression considérable. À Pharsale, César avait averti ses troupes que la cavalerie de Pompée les attaquerait sur les flancs. Pourtant au moment de la charge à cheval ennemie, ses rangs ont marqué du flottement. “Ce fait n’avait rien d’extraordinaire, ajoute César, c’était de jeunes Légionnaires : ils n’avaient que 9 ans de services”. Il faut donc habituer nos hommes à combattre en hérisson face à l’avant, à leurs flancs, à leurs arrières. Quel moyen employer vis-à-vis des gens à qui manque l’esprit de sacrifice ?La crainte plus forte à l’arrière qu’à l’avant. S’il est des gens assez malheureux pour ne pas tirer la leçon des événements et ne pas être prêts à payer de leur vie le rachat de l’honneur et de l’indépendance du pays ou maintenir les traditions de la Légion Étrangère, qu’ils sachent que les chefs et camarades exerceront leur obéissance, d’abord par les coups, puis par les moyens extrêmes. Pour eux, le danger sera plus grand à l’arrière qu’à l’avant. Plus que jamais le salut du peuple est la suprême loi. Y-a-t-il un moyen bien simple de forcer tout le monde à combattre ?Avoir toujours derrière les rangs, files, le gradé serre-file… et qui fait l’appel à chaque arrêt dans l’attaque, de temps à autre dans la défense. Le soldat est pétri d’amour-propre : il ne veut pas paraître plus “couillon” que son voisin. Il craint les sarcasmes de ses camarades. Est-il possible de lutter contre les chars ?Oui. Le règlement allemand du 18 Janvier 1940, qui doit s’y connaître, dit : “le Régiment d’Infanterie est capable d’une défense anti-chars efficace. Il peut faire échouer une forte attaque par chars”. Les armes anti-chars des Allemands ne valaient pas mieux que les nôtres. Hors d’Europe nous aurons probablement à redouter seulement les chars légers (sans toutefois exclure les chars lourds) : nos 25 mm les arrêtent. Les
moyens et la tactique anti-chars n’ont pas manqué, mais la volonté de
s’en servir. La lutte anti-chars est avant tout une question de maîtrise des nerfs. La soudaineté de leur apparition les rend dangereux. Les moyens de défense seront donnés plus loin. D’ores et déjà le fantassin doit considérer comme normale la lutte contre les chars adverses, s’habituer à les guetter, se familiariser plusieurs fois par semaine avec l’impression de chars qui marchent sur lui, avec les moyens de défense, notamment les mines. Avec quelles autres impressions doit se familiariser le Fantassin ?Avec :
- l’idée du danger. L’imagination crée des fantômes. Là aussi les événements ne sont jamais aussi mal que nous le redoutons, - les détonations, les explosions, - le tir de l’Artillerie et des armes automatiques par-dessus lui, - les avions volant bas, les chars fonçant sur lui. Les instructeurs lui liront des passages des auteurs de guerre. Il s’autosuggestionnera. Chaque soir avant de s’endormir, il se représentera devant des chars, des bombes et il se répétera : “Je tiendrai le coup, j’aurai le sourire”. Toutes les circonstances pour habituer le soldat aux tirs, aux chars, aux avions, doivent être utilisées. Quelle autre nécessité apparaît comme conclusion de cette étude ?La nécessité de travailler la terre, de s’enterrer. La moindre tranchée étroite et profonde est une puissante défense contre les chars, l’Artillerie, les avions, tout le “tremblement” de la guerre. Quelle récompense attend le soldat au moral solide ?La satisfaction du devoir accompli. La fierté d’être un homme : de tous les temps, le mâle a combattu pour le tribu, la femme et l’enfant. La considération des chefs, des camarades : au combat, l’homme se montre à nu. Il n’y a plus de grande gueule, de guerrier de caserne, de salon ou d’antichambre. Les décorations, l’avancement. Pour produire tout leur effet, les chefs subalternes doivent, malgré la fatigue, rédiger leurs propositions de récompense le soir du combat. Comment attribuez-vous les récompenses ?Les récompenses stimulent vivement, puissamment, le moral. On
les donnera : - pour la troupe, proportionnellement aux pertes ; - pour les chefs et la troupe, proportionnellement aux résultats acquis, c’est-à-dire au terrain gagné, aux prisonniers, canons, armes automatiques, chars, avions capturés ; inversement proportionnellement à l’appui par l’Artillerie, les chars. La justice préside-t-elle toujours aux récompenses ?L’armée comme toutes les sociétés est composée d’hommes sujets aux erreurs, préventions, omissions, négligences. Il ne faut pas trop demander aux hommes. Mais
l’aptitude crée le droit, et tôt ou tard le droit triomphe
(de Brack).
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