| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
MONTECUCCULI MÉMOIRES 1712
Chapitre Premier De la guerre
I. La Guerre est une action d’armées, qui se choquent en toutes sortes de manières, et dont la fin est la Victoire. II. La Guerre est civile, ou étrangère, offensive ou défensive, maritime ou terrestre, suivant la différence des personnes, des moyens et des lieux. III. La Victoire se gagne par le moyen des préparatifs, de la disposition et de l’action. IV. Chacun de ces trois membres a ses avantages, et ses désavantages, qui sont les qualités, naturelles ou acquises, du temps, du lieu, des armes, ou d’autres choses qui aident à vaincre l’ennemi, ou qui y font un obstacle. V. Les préparatifs se font d’hommes, d’artillerie, de munitions, de bagages, d’argent. VI. La disposition se proportionne aux forces, au pays, au dessein qu’on a d’attaquer, de défendre, ou de secourir. VII. L’action s’exécute avec résolution, avec secret, avec promptitude, en marchant, campant, combattant. VIII. Il faut faire les préparatifs de bonne heure lorsque l’État est en paix. Article Premier - Des hommesLes
hommes doivent être : Levés. Rangés. Armés. Exercés. Disciplinés.
IX. On ne doit pas enrôler des hommes de la lie du peuple, ni au hasard : mais il faut les choisir entre les meilleurs ; sains, hardis, robustes, à la fleur de leur âge, endurcis aux travaux de la campagne, ou à des arts pénibles ; qu’ils ne soient ni fainéants, ni efféminés, ni débauchés. X. Les soldats enrôlés passent en revue, et prêtent serment, par lequel ils promettent principalement fidélité, obéissance et valeur. XI. On range les hommes suivant leurs qualités et leur métier. i. L’ordre, qui est une raison de priorité et de postérité, est une disposition ou situation de chaque chose en son lieu, sa règle, et sa manière. De toutes ces choses naissent les heureux succès, et du désordre, au contraire, naissent les malheurs et la confusion. En effet, les histoires sont pleines d’exemples, où de très grandes armées sans ordre ont été entièrement ruinées par de petites en bon ordre. ii. Les hommes se divisent en : - Combattants ou soldats : - Officiers : - Supérieurs - Subalternes. - Simples soldats. - Cavalerie. - Infanterie. - Gens qui ne combattent point : - Aumôniers. - Médecins. - Apothicaires. - Chirurgiens. - Artisans. - Guides. - Espions. - Pionniers. - Garçons ou goujats. - Marchands. - Vivandiers. - Ouvriers ; comme : - Charpentiers. - Maréchaux. - Maçons. - Boulangers. - Armuriers. iii. Ils se divisent : 1. En Décuries, qui font huit ou dix hommes, plus ou moins, sous un chef appelé Décurion. 2. En Escouades, qui sont plusieurs Décuries. 3. En Compagnies, qui sont plusieurs Escouades 4. En Régiments, qui sont plusieurs Compagnies jointes en un corps. iv. Des Régiments d’Infanterie se forment des Bataillons, qui sont des Corps arrangés en plusieurs lignes de front et de hauteur. Dans la Cavalerie ces Corps s’appellent Escadrons. 1. Rang, est un nombre de soldats rangés en ligne droite à côté l’un de l’autre. 2. File est un nombre de soldats rangés en ligne droite l’un derrière l’autre. v. De plusieurs Escadrons et Bataillons, se forment les corps ou les grands membres de l’armée qu’on appelle Brigades. 1. Des Brigades, on fait : 2. L’avant-garde qui marche devant. Le corps de bataille qui marche au milieu. L’arrière-garde qui marche derrière. 3. L’aile droite qui est sur la droite. Le centre qui est au milieu. L’aile gauche qui est sur la gauche. 4. La première ligne ou le front. La 2e ligne. La 3e ligne ou corps de réserve, Ce qui fait une armée sur trois lignes. 5. Colonne est une partie d’armée qui marche en plusieurs Escadrons et Bataillons de hauteur, ou l’un derrière l’autre. vi. Les officiers supérieurs et subalternes sont : 1. Dans l’armée les Généraux. 2. Dans les Régiments l’état colonel. 3. Dans les Compagnies les premières places. vii. Quand il y a concurrence entre plusieurs officiers dont les charges sont égales, le plus ancien l’emporte, sans avoir égard à la dignité ni à aucune autre raison, d’où il naît un ordre inaltérable, qui retranche toutes les occasions et tous les prétextes de division et de dispute, et qui fait que le commandement se trouve toujours réuni dans un seul ; le grand nombre de Commandants étant aussi préjudiciable à l’État que le grand nombre de médecins l’est à un malade. 1. Cependant le seul titre d’une charge sans aucun exercice n’est compté pour rien, et on n’y a point d’égard. 2. Voici l’ordre qu’on observe, quand les troupes de l’Empereur se trouvent jointes à celles de quelques autres princes. En charge égale les officiers de l’Empereur précèdent toujours, sans avoir égard à l’ancienneté : mais en charge inégale, l’officier supérieur commande l’inférieur. Ainsi dans les batailles, et dans les sièges, l’aile droite appartient aux Impériaux ; et dans les marches ils ont l’avant-garde le premier jour de marche. XII. Les qualités requises dans les généraux, dans les uns plus, dans les autres moins suivant le degré de leurs charges, sont ou naturelles ou acquises. i. Les naturelles sont : 1. Le génie martial, le tempérament sain et robuste, la taille avantageuse, un sang rempli d’esprits, d’où naît l’intrépidité dans le péril, la bonne grâce dans les occasions où l’on doit paraître, et l’infatigabilité dans le travail. 2. Un âge raisonnable : une trop grande jeunesse manque de prudence et expérience, et la vieillesse n’a pas assez de vivacité. 3. La naissance : car plus elle est illustre, plus elle inspire du respect dans le cœur des inférieurs. II. Les qualités acquises sont : 1. La prudence, la justice, la force et la tempérance. 2. L’art militaire par théorie et par pratique, et l’art de parler et de commander. XIII. Les Grecs et les Romains nous ont laissé de beaux exemples du choix et de l’arrangement des soldats. I. Les Grecs les divisaient en Cavalerie et Infanterie : celle-ci se partageait en plusieurs décuries de seize hommes de hauteur à cause de la commodité du nombre pair propre aux différents changements des rangs, pour doubler, multiplier, resserrer et rétrécir la phalange dans sa longueur et dans sa largeur ; d’autant que 16 doublés font 32 et qu’étant divisés par la moitié ils font 8 et l’on peut toujours subdiviser ces nombres en deux parties égales jusqu’à l’unité. Deux décuries rangées à côté l’une de l’autre s’appelaient Dilochie : plusieurs Dilochies rangées à côté l’une de l’autre, formaient la phalange de 16 384 combattants, à 16 de hauteur et à mille vingt-quatre de front. La Phalange divisée par la moitié de sa largeur faisait deux parties, dont l’une s’appelait aile droite ou la tête, et l’autre aile gauche ou la queue ; et étant partagée de nouveau par la moitié de sa hauteur, elle prenait la forme de quatre carrés longs. II. Les Romains divisaient leurs troupes en Infanterie, Cavalerie et Marine. La Cavalerie se divisait en Turmes[1] ; et l’Infanterie en légions ainsi appelées parce qu’on les choisissait, legio a legendo. La légion se divisait en armes pesantes et légères, et en cohortes. La cohorte était composée de fantassins et de cavaliers, et divisée en manipules, et les manipules en centuries, et les centuries en chambrées. III. On trouve toutes ces institutions militaires dans les anciens Historiens ; elles ont été recueillies depuis ensemble par plusieurs auteurs, et tous les livres de guerre, en quelque langue que ce soit, en sont pleins : c’est pourquoi il serait inutile d’en faire ici un répétition ennuyeuse. XIV. L’Ordonnance moderne est fondée et exprimée dans les capitulations des colonels, dans les instructions des inspecteurs ou commissaires des revues, dans les articles militaires, et dans les règlements pour la cavalerie faits par Charles V et Maximilien II et ces points ont été autorisés et confirmés dans la Diète de l’Empire assemblée à Spire en 1570. On peut y ajouter, pour une connaissance plus parfaite, les lois militaires des Suédois, des Hollandais et des Brandebourgeois, toutes formées sur le pied Allemand. XV. On arme les hommes d’armes différentes, pour différents usages, et pour différentes situations : c’est pour cela qu’il y en a d’offensives et de défensives, de pesantes et de légères. i. Les anciens se servaient de massues, de javelots, de piles[2] ou gros javelots, de dards, de flèches qu’on tirait avec l’arc, de pierres qu’on jetait avec la main ou avec des frondes, d’épées, de cestes ou gantelets garnis de plomb, de sarisses ou piques macédoniennes, de boucliers, de cuirasses, de casques, de cuissards, et de jambières ou grèves. ii. Depuis l’invention de la poudre, nos armes sont devenues fort différentes de celles des anciens : mais on ne laisse pas de les imiter. iii. Les armes parmi nous sont : 1. Défensives, comme les cuirasses entières avec le devant et le derrière, l’armet, les brassards, les cuissards, les gantelets, les demi-cuirasses avec le devant et le derrière, le morion ou casque ouvert, les boucliers ou rondaches, et les targues. 2. Offensives, en premier lieu de loin, comme mousquets, carabines, mousquetons, canons, pistolets, grenades à jeter à la main ou avec la fronde ; en second lieu de près, comme lances, piques, épées et armes à longue hampe. 3. Les armes défensives doivent à la vérité couvrir le corps, mais non pas l’embarrasser ; c’est pour cela qu'on ne voit plus de Cataphractes, ou gens assumés de toutes pièces, quoique d’ailleurs cette armure soit comme un mur de fer, stable et inébranlable à toutes les secousses. 4. La fin des armes offensives est d’attaquer l’ennemi et de le battre incessamment depuis qu’on le découvre jusqu’à ce qu’on l’ait entièrement défait et forcé d’abandonner la campagne : à mesure qu’on s’en approche la tempête des coups doit redoubler, d’abord de loin avec le canon, ensuite de près avec le mousquet, et successivement avec les carabines, les pistolets, les lances, les piques, les épées, et par le choc même des troupes. iv. C’est pour cela que chez les Romains il y avait dans une même Légion des fantassins et des Cavaliers, des armes pesantes et légères ; et dans l’ancienne milice des Lacédémoniens et des Macédoniens, les machines de guerre, qui étaient l’artillerie de ce temps-là, étaient reparties entre les phalanges. Et dans les Ordonnances Militaires de l’Empereur Charles v on comptait sous une Cornette de cavalerie 60 lances armées de toutes pièces, 120 demi-cuirasses et 60 chevaux légers avec de longues arquebuses. Et sous une Enseigne de 400 fantassins il y avait 100 piques, 50 tant espadons que hallebardes, 200 arquebuses, et 50 surnuméraires pour remplir les vides. v. Ainsi il se trouvait ensemble diverses sortes d’armes, afin que l’une pût soutenir l’autre, et qu’en quelque situation qu’on se trouvât, on eût toujours des moyens pour se défendre et pour attaquer l’ennemi. vi. Les capitaines remarquèrent depuis que l’infanterie et la cavalerie ne s’accordent pas bien ensemble, ni dans les marches, parce que l’une marche lentement et l’autre vite ; ni dans les logements, parce que l’infanterie peut camper sous ses tentes dans les lieux ou il n’y a point de fourrages, et que la Cavalerie ne le peut faire sans se ruiner entièrement ; ni même dans la forme de la conduite et du commandement, qui est très différent dans ces deux corps. Ces raisons ont fait juger qu’il valait mieux distinguer tout à fait l’infanterie et la cavalerie en des corps différents, et diviser encore ces corps en différents Régiments de lanciers, de cuirassiers et d’arquebusiers, laissant ensuite à l’habileté et à la discrétion du général de les ranger de telle manière qu’ils puissent se soutenir réciproquement dans les actions. XVI. C’est pour cela qu’aujourd’hui les Régiments d’infanterie sont composés, les deux tiers de mousquetaires et un tiers de piquiers. i. On ne se sert plus d’arquebuses dans les troupes Allemandes, parce que le mousquet porte plus loin, et que l’homme qui porterait une arquebuse peut porter un mousquet. ii. Les Mousquetaires doivent porter une fourchette pour mieux ajuster leur coup, et il serait bon qu’elle eût au haut une pointe comme un épieu pour la planter au besoin contre la cavalerie. iii. Que tous les mousquets soient d’un même calibre, pour ne pas prendre le change dans les balles. iv. J’ai fait faire des mousquets renforcés dans la culasse, un peu plus pesants et plus longs que les ordinaires, pour servir dans les garnisons, et dans les endroits où les défenses sont plus longues que la portée des mousquets ordinaires ; parce que quand les flancs sont petits, et qu’ils ne peuvent contenir un grand nombre de pièces, si le mousquet ne porte d’un bout à l’autre, tout demeure sans défense. Les mousquets ordinaires sont pour les mousquetaires de l’armée, qui sont obligés quelquefois de faire deux cent lieues, et même plus dans une campagne. 1. J’en ai fait faire d’autres, de telle manière que lorsque le serpentin qui serre la mèche allumée s’abaisse sur le bassinet, dans le même instant il s’ouvre de lui-même : on gagne par ce moyen le temps qu’on met à l’ouvrir après avoir soufflé sur le charbon de la mèche : outre qu’on est assuré que le mousquet ne prendra point feu au hasard, que la pluie ne mouillera point la poudre, et que le vent ne l’emportera point. 2. J’en ai encore fait faire d’autres, qui ont en même temps le chien et le serpentin, pour se servir de l’un dans les occasions secrètes, où la mèche étant allumée se voit et se sent, ou peut être gâtée par le vent et par la pluie ; et pour se servir de l’autre quand celui-là ne convient pas. Les Turcs en ont aussi de cette sorte. v. Les piques doivent être fortes, droites et longues de quinze, seize et dix-sept pieds avec des pointes en langue de carpe. Il faut les couvrir par dessus des lames de fer. Les piquiers doivent être armés de casques et de cuirasses qui les couvrent devant et derrière. vi. On pourrait faire dans l’infanterie un rang de boucliers pour couvrir les piques : lorsqu’on en viendrait aux mains ils se jetteraient sous les ennemis avec l’épée et la rondache, et les mettraient en désordre. vii. On pourrait aussi avoir des compagnies de Grenadiers qui dans les batailles jetteraient des grenades à la main, ou avec des frondes, comme on fait dans les attaques des contrescarpes et des dehors, dans les assauts, et quand on veut se rendre maître de quelque poste que ce soit. viii. Les Dragons ne sont autre chose que de l’infanterie à cheval armée de mousquets légers, un peu plus courts que les autres, de demi-piques et d’épées, pour se saisir d’un poste en diligence, et pour prévenir l’ennemi dans un passage. On leur donne pour cela des hoyaux et des pelles. On les met à cheval au milieu, et dans le vide des Bataillons pour tirer de là par dessus les autres ; d’ailleurs ils combattent d’ordinaire à pied. XVII. Les Régiments de Cavalerie sont armés aujourd’hui de demi-cuirasses, qui ont le devant et le derrière, de bourguignotes composées de plusieurs lames de fer attachées ensemble par derrière et aux côtes pour couvrir le col et les oreilles, et de gantelets, qui couvrent la main jusqu’au coude. Les devants de cuirasse doivent être à l’épreuve du mousquet, et les autres pièces à l’épreuve du pistolet et du sabre. Leurs armes offensives sont le pistolet et une longue épée qui frappe d’estoc et de taille. Le premier rang pourrait avoir des mousquetons. I. La lance est la reine des armes pour la cavalerie, comme la pique pour l’infanterie : mais la difficulté d’en avoir, de les entretenir et de s’en servir, nous en a fait abandonner l’usage. En effet, si les chevaux ne sont pas excellents et bien dressés, ils n’y sont pas propres, et les hommes devant être armés de pied en cap, ont besoin de valets et d’autres commodités, ce qui est d’une très grande dépense ; et si le terrain n’est ferme et uni, sans broussailles et sans fossés, la carrière n’étant pas libre, la lance demeure le plus souvent inutile. II. Les Arquebusiers ou Carabiniers ne peuvent faire un corps solide, ni attendre de pied ferme le choc de l’ennemi, parce qu’ils n’ont point assez d’armes défensives : c’est pourquoi il ne serait pas à propos d’en avoir un grand nombre dans une bataille, parce qu’on ne saurait les placer qu’ils ne causent de la confusion en tournant le dos. Comme leur emploi est de tourner en caracolant, et de faire leur décharge, puis de se retirer, si l’ennemi les presse par derrière et qu’ils se retirent si vite que cela ait l’air de fuite, ils ôtent le courage aux autres, ou bien ils les heurtent, et se renversent sur eux. C’est ce qui détermina Walstein, général des troupes de l’Empereur, de les proscrire de l’armée après la funeste expérience qu’il en fit à la bataille de Lutzen l’an 1632. III. Les cuirasses entières sont admirables pour rompre et pour soutenir : mais après avoir reconnu que si ses armes ne sont à l’épreuve, elles servent de peu, et que même, le fer venant à se rompre, les morceaux rendent les blessures plus grandes ; et qu’au contraire si elles sont à l’épreuve, elles sont trop pesantes, et embarrassent tellement la personne, que le cheval étant tombé, le cavalier ne saurait s’aider ; que d’ailleurs les brassards et les cuissards rompent les selles et les harnois, blessent les chevaux sur le dos, et les fatiguent beaucoup, on a jugé à propos de s’en tenir aux demi-cuirasses. XVIII. Les hommes étant armés doivent s’exercer[3], sans quoi ce ne serait pas une armée, mais une foule de gens ramassés. I. Le soldat s’exerce seul, ou avec d’autres. II. Il s’exerce seul : 1. En s’accoutumant à la course, au saut, à la lutte, à la nage, et à la fatigue. 2. En apprenant à bien manier ses armes, à tirer juste, à endosser bien son armure ; le cavalier doit de plus savoir armer son cheval, le seller, le desseller, le brider, le faire paître, le ferrer, et le panser : il doit le dresser à nager, à obéir à la bride, et à n’être pas ombrageux. iii. Il s’exerce en compagnie, quand étant rangé avec les autres de front et de hauteur il tourne sur son centre ; ou qu’il occupe un autre terrain, soit en gardant sa même situation par rapport à ceux qui sont auprès de lui, soit en la changeant. 1. Les soldats tournent sur leur centre en se tournant à droite, à gauche, ou en arrière : cela sert toutes les fois qu’on a à marcher par les côtes ou par la queue, parce qu’il suffit de se tourner de ce côté là, et de marcher ensuite tout droit : c’est ainsi qu’on resserre ou qu’on élargit les rangs, et qu’on peut ouvrir au milieu des troupes, des chemins, des passages et des intervalles suivant qu’on le juge à propos. 2. On occupe un autre terrain avec changement de situation, quand on entrelace les files, ou les rangs les uns dans les autres ; et sans changer de situation, quand on les double ou qu’on fait une contre-marche, par le moyen de laquelle ils ont la facilité d’aller escarmoucher les uns après les autres, et de rentrer ; ou en faisant la conversion (on l’appelle caracole dans la cavalerie) ; c’est lorsque le Bataillon tourne en corps comme s’il était tout d’une pièce, ou comme fait un vaisseau dans l’eau. On peut faire un quart, deux quarts, trois quarts de conversion, ou le tour entier. 3. Voilà les principaux exercices, auxquels tous les autres se réduisent. Les modernes les ont pris des Grecs et des Romains, qui en ont écrit excellemment. 4. Il faut que les paroles de commandement soient courtes, claires, et sans ambiguïté ; et afin qu’on les entende bien, il faut commencer par faire silence. 5. Plus les mouvements et les changements sont dégagés, petits et simples, surtout celui de plier devant l’ennemi, plus ils sont estimés. 6. On baisse la pique contre la cavalerie en tenant le bout appuyé contre le pied droit, avançant beaucoup le gauche, et ayant l’épée à la main ; contre l’infanterie on s’en sert avec la main droite appuyée sur la ceinture, et l’on doit avoir le coude gauche appuyé sur la hanche, ou sur le genou gauche avancé et plié : toutes les fois qu’on a à frapper de bas en haut, la pointe doit être ajustée à la selle, où le mousquetaire doit aussi viser. On peut encore prendre l’épée de la droite et la pique de la gauche par le milieu de la hampe, en laissant traîner le bout par derrière ; ce qui est fort avantageux dans les entreprises de nuit, dans les portes, dans les chemins, et dans les lieux étroits. XIX. D’un Bataillon carré long on forme aisément toutes les autres figures, comme la tenaille, qui de l’autre sens fait le coin ; le croissant, qui pris de l’autre côté fait un convexe ; le porc-épic, ce sont plusieurs lignes, ou le Bataillon même, rangé en sorte qu’il y ait un vide dans le centre : on peut faire l’anatomie de toutes les mesures et de toutes les proportions de tous ces arrangements, dans le manège d’une seule compagnie avec analogie à un Régiment, ou même à une armée ; comme de la partie au tout, et du modèle à l’idée. En effet la compagnie peut s’appeler une petite armée, aussi bien qu’on peut appeler l’armée une grande compagnie. XX. Voici les principes qu’il faut observer pour ranger des troupes en bataille : i. Placer les armes à leur avantage, et dans les lieux où elles ne soient ni superflues ni oisives ; mais où elles puissent être employées avec utilité et sûreté. ii. Battre continuellement de loin et de près l’armée ennemie, la soutenir, et la repousser. iii. Se figurer une forme d’Ordonnance qui serve de règle à toutes les autres, comme le droit est la règle de l’oblique : parce qu’en toutes choses il y a toujours une règle suprême et principale, qui est la mesure des autres, qui sont plus ou moins parfaites à proportion qu’elles s’en approchent ou qu’elles s’en éloignent. XXI. Le grand nombre d’officiers ne cause pas moins d’avantage dans le combat, que de dépense dans l’entretien. Quand ils sont peu, ils ne sauraient au besoin pourvoir à tout, ni prendre la place de ceux qui manquent, et qui sont tués, ou blessés. Il faut garder un juste milieu, avec cette différence, qu’en temps de paix et dans ses États, il en faut diminuer le nombre, et l’augmenter en temps de guerre, et lorsqu’on est sur le pays ennemi. Si les Compagnies sont de 150 hommes, un Régiment de dix Compagnies sera de 1 500 hommes, nombre suffisant pour être conduit et gouverné par les officiers qu’on a coutume de lui donner, comme on a remontré depuis peu. i. Un gros de piques serré est impénétrable à la cavalerie, dont elles soutiennent d’elles-mêmes le choc à vingt-deux pieds de distance, et elles la poussent même par les décharges continuelles de la mousqueterie qu’elles couvrent, et par le choc des rondaches qui se fourrent dessous. ii. La mousqueterie seule, sans piquiers, ne peut pas faire un corps capable de soutenir de pied ferme l’impétuosité de la Cavalerie qui l’enveloppe, ni le choc et la rencontre des piquiers ; ainsi ils sont obligés de lâcher pied : c’est pourquoi les Grecs ne mettaient dans leurs armées que le tiers des gens armés à la légère, et les Romains que le quart, qu’ils appelaient Velites. Et ils avaient grande raison d’en user ainsi : parce que lorsque le combat se resserre, et qu’on en vient à la mêlée, les gens désarmés[4], et les gens de trait ne servent pas de grand chose. XXII. Il y a deux sortes d’intervalles ou de distances entre les soldats, les unes ouvertes, les autres serrées. i. Dans les distances ouvertes, suivant qu’on veut qu’elles le soient plus ou moins, on met quatre ou cinq pieds d’intervalle. C’est cet espace qu’on met entre un homme et un autre, entre un cheval et un autre cheval, de front ou de hauteur. Cet intervalle change suivant le dessein qu’on a ou de faire l’exercice sans qu’on s’embarrasse l’un l’autre avec ses armes ; ou de faire une contre-marche, ou d’ouvrir un passage à quelque troupe, ou à quelques pièces de canon qu’on aurait tenues quelque temps derrière comme en embuscade ; ou pour faire place, entre les rangs des piquiers, aux mousquetaires qui font leur décharge et se retirent ensuite, jusqu’à ce qu’on en vienne aux mains ; ou pour ouvrir un plus grand vide, et donner passage aux coups de canon des ennemis, auxquels on serait exposé. ii. Pour les distances serrées on compte que le fantassin occupe trois pieds de front et autant de hauteur, et le cavalier quatre de front sur huit de hauteur. iii. Dans les distances serrées, moins le soldat occupe de terrain et mieux c’est, pourvu qu’il ait la liberté des bras pour agir : il en est de même des cavaliers, pourvu qu’ils ne s’entre-embarrassent point, et qu’ils ne soient pas extraordinairement serrés, et à l’étroit. iv. On doit laisser des chemins de front et de hauteur entre l’infanterie et la cavalerie, entre les Escadrons, entre les mousquetaires et les piquiers : ces chemins doivent être plus ou moins larges suivant le besoin. v. Un pas est censé égal à deux grands pieds géométriques, et par conséquent 5 pas à 10 pieds, qui font une verge Rhinlandique[5]. Ainsi 300 pas font 60 verges, qui est la portée ordinaire du mousquet. Il faut remarquer que la verge contient proprement douze pieds ; mais pour la commodité du calcul on la divise en dix, qui sont plus grands que les autres, la verge restant toujours la même. XXIII. Que les piques soient si longues, que celles du sixième rang puissent avec leurs pointes atteindre jusqu’à celles du premier : quand un Bataillon serait composé de cent rangs de piquiers, on n’en peut employer que quatre ou cinq : parce que posons que la pique ait dix-huit pieds de long, il y en a trois pieds ou environ occupés par les mains, ainsi il ne reste à la première pique que quinze pieds de libre ; la seconde, outre ce qu’elle empoigne, consume encore trois pieds dans l’intervalle qui se trouve entre elle et celle du premier rang : ainsi il ne lui reste que douze pieds de pique qui servent ; il n’en reste que neuf à la troisième, six à la quatrième, et trois à la cinquième, et tous les autres rangs sont inutiles pour frapper, mais non pas pour soutenir, et pour remplir les places qui deviennent vides. i. C’est pourquoi les anciens faisaient leurs piques ou Sarisses plus courtes au premier rang, et celles de derrière plus longues de main en main, afin que celles du troisième et du quatrième rang étant abaissées, eussent leurs pointes égales à celles du premier et du second rang. ii. Les mousquetaires, qui sont devant les piques, se mettent dessous, un genou en terre, et font feu. iii. Dans les manches des mousquetaires, qu’on met à côté des piquiers, les rangs tirent l’un après l’autre en deux manières : car après que les premiers ont tiré, ou ils passent derrière les autres par une contre-marche, ou ils mettent un genou en terre pour recharger, et ils demeurent abaissés le nez contre terre, jusqu’à ce que ceux de derrière, qui se tiennent debout, aient tiré par dessus la tête de ceux qui sont devant. iv. La Mousqueterie s’arrange à six rangs de hauteur, parce qu’ils peuvent se régler de manière que le premier rang ait rechargé quand le dernier aura tiré, et qu’il recommence aussitôt à tirer, afin que l’ennemi ait un feu continuel à essuyer. S’il y avait moins de six rangs, le premier ne pourrait pas avoir rechargé, quand le dernier aurait tiré : ainsi le feu ne serait pas continuel ; et si au contraire il y en avait plus de six, le premier serait obligé de perdre du temps, et d’attendre que les derniers eussent tiré pour recommencer. v. La mousqueterie ne doit pas être rangée non plus sur un trop grand front, comme de 70, 80 ou 100 hommes ; parce que s’il arrivait qu’elle fût chargée par la cavalerie ennemie, ou choquée par les piquiers, et obliger de plier, elle laisserait un grand vide, par où l’ennemi pourrait entrer, et prendre en flanc les autres Corps, et les rompre. vi. Pour éviter cet inconvénient, on ne doit étendre les 500 mousquetaires des ailes sur un seul front, aussi grands qu’ils le peuvent occuper, comme de 83 hommes dans une espace de 124 pas et demi sans les intervalles. Mais après avoir formé les manches d’un nombre raisonnable, il faut distribuer les autres en différent endroits de la bataille, comme on le dira dans la suite. La Compagnie est composée de : - trois grands officiers : le capitaine, le lieutenant, l’enseigne. - deux moindres : le sergent, le caporal. Le fourrier, ou maréchal des logis est souvent empêché, et ne peut être présent. De simples soldats : Mousquetaires 88 Piquiers 48 Rondaches 8 Total 144 Les officiers 6 Toute la Compagnie : 150 Combattants ; entre lesquels on compte six Caporaux, et dix-huit Chefs de file. XXIV. Six hommes font une File, quatre Files font une Escouade, deux Escouades font une aile, trois ailes font le Bataillon, les Piquiers au milieu, les Mousquetaires aux côtes, et le son, comme Tambours, etc. entre le second et le troisième rang : mais dans une bataille il est à la droite de l’aile dans le vide. Une escouade a : 1 caporal.
3 chefs de file. 20 soldats. 24 Total Le caporal est à la tête de la première File, et les chefs de file à la tête des autres : les chemins entre chaque Escouade, sont de trois pieds, et de six entre chaque aile. ii. Dans une Escouade les piquiers sont rangés comme les autres, à six de hauteur et quatre de front : parce que si la pique avait moins de hauteur, elle serait trop faible ; et si elle en avait davantage les derniers rangs seraient inutiles, par la raison que nous en avons dite ci-dessus : outre que s’il arrivait que le Bataillon fût obligé de faire tête de deux côtés, trois rangs le feraient d’un côté et trois de l’autre, ce qui suffirait pour soutenir, pourvu que les piques fussent couvertes de deux rangs, l’un de mousquetaires, l’autre de rondaches qui se missent devant elles. iii. Dans un défilé étroit, où l’on est obligé de passer un à un, la première file de la première Escouade passe la première, puis la seconde, la troisième et la quatrième, jusqu’à ce que la première Escouade soit passée : ensuite la seconde passe de la même manière, et les autres successivement. Si l’on peut faire un front, comme de quatre hommes, de huit, ou d’un plus grand nombre à la fois, on marche par Escouade, par Aile, ou par Bataillon de front. XXV. L’ordre qu’observe une compagnie pour marcher, ou se mettre en bataille, s’observe de même par les Régiments, ou en mettant les compagnies à côté l’une de l’autre, ou en prenant à part tous les piquiers du Régiment, et ensuite tous les mousquetaires, et formant les ailes de ceux-ci, et le milieu des piquiers ; ce qui s’exécute aisément de cette manière Les cinq premières Compagnies qui doivent former aile droite, jettent sur cette aile leurs mousquetaires distingués par Escouades, puis elles mettent leurs piquiers à la gauche des mousquetaires, en laissant la distance nécessaire. Les cinq autres Compagnies joignent ensuite leurs piquiers à ceux des cinq premières, et ainsi leurs mousquetaires restent sur l’extrémité gauche. La mousqueterie peut donc s’arranger de plusieurs manières ; on peut la placer en deux ailes à côté des piquiers, ou bien on en met la moitié à la tête, ou toute à la queue derrière les piquiers qui ont un genou en terre, afin qu’elle tire par dessus eux ; ou on mêle alternativement un mousquetaire et un piquier ; ou enfin on la met derrière les intervalles des Bataillons, par où elle peut aller et venir tirant et rechargeant sans cesse. XXVI. On peut ranger un Régiment de deux manières différentes, en sorte qu’il soit tout sur un seul front, ou qu’il forme un Bataillon. Or de plusieurs Bataillons et Escadrons se forme l’ordre de bataille de l’armée entière. Par exemple, qu’on ait à ranger en bataille une armée de quarante mille combattants ; cela se fait de cette manière : i. 24 mille hommes de pied, en seize Régiments, qui font seize Bataillons. 12 mille chevaux, en seize Régiments, qui font 80 Escadrons. 2 mille dragons, en deux Régiments, qui font 4 Escadrons. 2 mille chevaux légers, en deux Régiments. Artillerie. Demi-canons.............. 4 Quarts de canons........ 6 Fauconneaux.............. 8 Mortiers..................... 2 Petites pièces............ 80 Total. .....................100 ii. Un Régiment d’Infanterie est composé de 1 500 combattants savoir, Officiers.................... 60 Piquiers................... 480 Rondaches.................80 Mousquetaires......... .880 Total..................... 1 500 III. Un Bataillon est composé de : Piquiers................... 480 Rondaches................. 80 Mousquetaires......... 720 soldats Total...... 1 280 iv. Un Régiment de Cavalerie est de 750 simples cavaliers. v. Les Escadrons sont de 150 hommes à trois de hauteur et cinquante de front : parce que s’ils étaient plus gros, ils seraient difficiles à mettre en mouvement ; et s’ils étaient moins forts, ils ne se pourraient charger que légèrement, et feraient peu de résistance : s’il était nécessaire de faire les Escadrons plus forts, on en pourrait joindre deux ensemble. vi. Les Bataillons sont composés de 480 piques à 6 de hauteur et 80 de front, au devant desquels on met une rangée de 80 mousquetaires, qui étant couverts par les piques peuvent tirer en sûreté tantôt debout, tantôt un genou en terre, sans faire aucun mouvement parce que cela pourrait apporter de la confusion. Au devant de ce rang de mousquetaires on en met un de 80 rondaches, qui couvrent tout ce qui est derrière. Les mousquetaires qui garnissent la droite et la gauche des piquiers ont dix Escouades pour chaque côté, à 40 hommes[6] par Escouade, on en met six Escouades à droite sur deux lignes, et autant à gauche (c’est ce que l’on appelle les manches). Il y en a deux autres Escouades derrière les piquiers, tant à droite qu’à gauche : on les fait monter sur des chevaux, sur des charrettes, ou sur quelque chose d’élevé, afin qu’elles puissent tirer les cavaliers ennemis par dessus le Bataillon ; ou elles servent à rafraîchir les manches fatiguées ; ou on les commande pour quelque autre besoin. Enfin les deux Escouades qui restent des dix de chaque côté, sont postées par pelotons entre la cavalerie la plus proche, d’où elles font un feu continuel, jusqu’à ce que la mêlée commence : et alors elles se retirent dans les Bataillons d’où on les a tirées. Cette disposition de la mousqueterie par peloton devant les piquiers, et derrière le Bataillon, diminue l’espace qu’elle doit occuper, et qui serait trop grand si on la rangeait toute entière sur un seul front à côté des piquiers, principalement lorsqu’on serait obligé de joindre deux Bataillons à côté l’un de l’autre ; parce que la mousqueterie étant investie, et ne pouvant tenir ferme, ouvrirait en se retirant un si grand espace, que la cavalerie ennemie pourrait y entrer en grand front, et mettre tout en désordre, comme on a dit ci devant. XXVII. La principale attention doit être d’assurer les flancs de la bataille, l’expérience nous ayant appris, que lorsque les ailes de la cavalerie ont été rompues, l’infanterie est aisément enveloppée, et n’a plus ni les moyens ni le cœur de se défendre, et ayant perdu courage, elle met bas les armes et demande quartier. Or il n’y a rien de meilleur pour assurer ses flancs, que de mettre des Bataillons à côté, qui faisant un feu continuel, incommodent l’ennemi et l’empêchent d’en approcher ; et en cas qu’il le fasse, non seulement ils le soutiennent avec les piques et les rondaches, mais même ils le repoussent ; et comme le mousquet ne porte que 300 pas ou environ, si l’on veut que tout le front de la bataille soit à couvert et défendu par le feu de la mousqueterie, il faut qu’à chaque distance de 600 pas au plus, il y ait un gros de mousquetaires soutenu de leurs piquiers. i. La situation naturelle peut à la vérité assurer les flancs : mais cette situation n’étant pas mobile, et n’étant pas possible de la traîner avec soi, elle n’est avantageuse qu’à celui qui veut attendre le choc de l’ennemi, et non à celui qui marche à sa rencontre, ou qui va le chercher dans son poste : mais les instruments de l’art sont en usage partout, et même au défaut d’autres machines, un Bataillon se peut partager en deux, lesquels étant contigus, font face de tous côtés ; auquel cas, ils donnent place à la mousqueterie des ailes, partie dans le vide de leur centre, partie sur les côtes, où l’artillerie même se met à couvert. Tout cela fait comme un bastion mobile, d’où il se fait une tempête continuelle de décharges contre ceux qui veulent l’approcher de front, en flanc, ou par derrière. II. On a coutume d’arranger la cavalerie en forme de croissant, à côté de l’infanterie : mais il en arrive un inconvénient, c’est que comme elle s’étend jusqu’à deux milles de distance, et même davantage, il est impossible que les Escadrons qui sont aux extrémités reçoivent aucun secours de l’infanterie, qui en est trop éloignée, et ces deux corps perdent ce secours réciproque qui leur est si nécessaire. En effet, quand une fois ces Escadrons sont rompus et mis en fuite, où peuvent-ils se retirer et se rallier, quand on les a séparés de l’infanterie qui en est si éloignée ? et où l’infanterie peut-elle se mettre à couvert, quand une fois la cavalerie est en déroute ? iii. La distance d’un Escadron à l’autre est de dix-huit pas. Cet espace est suffisant pour qu’un peloton de mousquetaires de huit de front et de cinq de hauteur y puisse agir, et après qu’il s’est retiré il y a assez de terrain pour que les Escadrons puissent avancer et se mouvoir sans embarras et sans confusion : mais il n’y en a pas assez pour que l’ennemi puisse s’en prévaloir, et pénétrer par là. L’espace entre les manches des mousquetaires et les piquiers, et entre ces mêmes manches, et l’Escadron qui est à côté, n’est que de six pas. iv. Les réserves, qui sont postées derrière les Bataillons, doivent être tellement assurées, que rien ne puisse se renverser sur elles, ni les mettre en désordre Les troupes qui ont été rompues peuvent se rejoindre et se rallier derrière l’infanterie la plus proche, ou derrière les Escadrons de réserve. La distance de 300 pas de hauteur entre les deux lignes, fait que les coups qui portent à la première ligne, ne sauraient arriver jusqu’à la seconde, et que l’une étant défaite, elle a assez d’espace pour se remettre et pour éviter de se heurter contre les troupes de l’autre, qui étant toutes fraîches, sont en état de rétablir la bataille ; et l’ennemi ne peut pas poursuivre bien loin la cavalerie de la première ligne, quoique rompue, parce qu’il aurait l’infanterie de cette ligne en queue et en flanc, et qu’il trouverait la tête de la seconde ligne entière, unie et toute fraîche. Si un ou deux Escadrons de la tête plient, et sont repoussés, il en peut accourir autant de la réserve pour remédier à ce désordre, et donner le temps aux battus de se rallier. Cette grande distance a encore un avantage considérable, c’est qu’elle assure les flancs et les derrières de la bataille, parce que l’ennemi ne pourrait faire un si grand circuit sans se désunir beaucoup, et par conséquent sans exposer son armée à un risque fort grand d’être battue. XXVIII. On formera donc la bataille, par exemple, de la manière que nous allons l’expliquer, en la diversifiant ensuite selon la différence des lieux et des conséquences. i. Cavalerie 1. Escadrons cuirassés à la première ligne ... 25 Aux réserves ...................................... 10 A la seconde ligne ............................... 25 Aux réserves........................................ 10 Au milieu : sur l’aile droite : .......................... 5 sur l’aile gauche :...................... 5 Total............................................................. 80 2. Escadrons légers ou de Croates, vis-à-vis du milieu de chaque front. 500 .......................................................... 500 De chaque côté........................................... 500
..........................................................
500 Total................................................ 2 000 Il faut les poster en lieu où ils ne se puissent être enveloppés par l’ennemi, ni se renverser sur les amis : qu’ils soient comme le reste, toujours prêts à sortir tout d’un coup, dès que l’occasion le demande. S’il y avait un plus grand nombre de cavalerie légère que les deux mille hommes ci-dessus, il serait difficile de la comprendre dans l’ordre de bataille. Il faut la poster en dehors, et sur les ailes de l’autre cavalerie pour s’en servir au besoin ; et supposé qu’elle vînt à être enveloppée sans pouvoir se défendre, elle pourrait se mettre à couvert derrière l’armée, ou en quelqu’autre endroit qui fût sûr. ii. Infanterie 1. Bataillons, sur la première ligne ....... 6 Derrière, pour fortifier les côtes et les angles, et former un Bataillon double 2 Sur la seconde ligne.............................. 6 Et par derrière .................................... 2 Total............................................. 16 2. Dragons, à chaque côté de la bataille au lieu d’infanterie ................................................... 800 ................................................... 800 Derrière chaque ligne........................ 200
.................................................
200 Total......................................... 2 000 3. Pelotons distribués entre les Escadrons les plus près des Bataillons dont ils sont tirés. 32 iii. L’artillerie se partage tout le long de la bataille, la grosse à côté et devant l’infanterie, où elle est bien gardée, et d’où elle peut aisément découvrir l’ennemi, et sitôt qu’elle le découvre, tirer en droite ligne et en croissant, sans empêcher le passage aux troupes. Les petites pièces d’artillerie se placent entre les Escadrons et les pelotons de mousquetaires : ainsi on ne court pas risque de la perdre toute entière, en cas d’échec, comme il arriva aux Impériaux dans les combats de Wistock et de Janckau dans les années 1636 et 1645 parce qu’elle était toute ensemble. iv.
Charrois et
bagages On fait derrière la bataille un parc des charrois et des bagages, avec des troupes pour les garder, tant contre les ennemis, que contre ses propres soldats, qui tâchent quelquefois de les piller : les derrières de la bataille en seront bien mieux gardés, et les troupes connaîtront qu’en perdant le champ de bataille, elles perdront leurs femmes, leurs enfants, et tout ce qu’elles ont de plus cher : ce qui les fera combattre avec plus d’opiniâtreté. XXIX. Cette forme de bataille a toutes ses parties très fortes par elles-mêmes, comme étant composée de toutes sortes d’armes : ainsi il sera difficile de la rompre, d’autant que le tout demeure en son entier, tant que les parties se maintiennent : elle a de plus l’avantage de pouvoir être changée avec facilité en telle autre que l’on voudra, suivant la situation des lieux, les desseins que l’on a, ou les occasions qui se présentent. i. Situation 1. S’il y a quelque bois, quelque village, ou quelque colline, à gauche ou à droite du camp, l’infanterie ou les Dragons qui sont postés sur les extrémités, s’en saisissent d’abord, et s’y logent. 2. S’il y a une rivière ou un précipice, qui assure entièrement un côté de l’armée, on met toute la cavalerie à l’autre, et réunissant ainsi toutes ses forces, et les étendant contre une seule aile de l’ennemi, il arrive qu’on est fort supérieur en nombre, et qu’on peut l’envelopper. 3. S’il y a quelque bois, ou quelque lieu couvert aux environs, sur le chemin qui vient du pays ami, on réduit les Bataillons par troupes, afin que quand les deux armées sont sur le point d’en venir aux mains, on paraisse s’avancer sur un grand front, afin d’intimider les ennemis. On pourra encore les épouvanter en faisant courir le bruit dans leur armée au plus fort du combat que leur général a été tué. 4. Si l’ennemi a en flanc ou derrière lui quelque bois ou quelque vallée, où l’on puisse arriver sans être vu, on y peut envoyer de la cavalerie légère et des Dragons pour l’attaquer en flanc ou en queue dans le fort de la bataille, ou pour donner sur le bagage et y causer de la confusion : d'autant que les gens préparés surprennent toujours ceux qui ne le sont pas. 5. Si la qualité du pays le permet, on peut s’approcher de l’ennemi secrètement, et le combattre avant qu’il se soit mis en bataille, comme on fit à Tuttling dans la Souabe contre les Français, l’an 1644. 6. Si le terrain est étroit, on se met sur trois ou quatre lignes, ou même sur davantage, s’il est nécessaire. 7. S’il y a quelque marais, ou quelque fossé, on peut poster quelques troupes devant, lesquelles à l’approche de l’ennemi se retirent par des passages faits exprès, que l’ennemi ne connaît point, et l’attirent ainsi dans le piège. ii. Desseins 1. Si l’on veut avec son aile droite battre la gauche de l’ennemi, ou le contraire, on mettra sur cette aile le plus grand nombre, et les meilleures de ses troupes, et on marchera à grands pas de ce côté-là, les troupes de la première et de la seconde ligne avançant également, au lieu que l’autre aile marchera lentement, ou ne branlera point du tout : parce que tandis que l’ennemi sera en suspens, ou avant qu’il s’aperçoive du stratagème, ou qu’il ait songé à y remédier, il verra son côté faible attaqué par le fort de l’ennemi, tandis que sa partie la plus forte demeure oisive, et est au désespoir de ne rien faire ; et s’il se rencontre de ce côté-là quelque village, on y mettra le feu, pour empêcher l’ennemi d’attaquer cette aile, et lui ôter la connaissance de ce qui se passe. 2. Si avec les deux ailes on a dessein d’envelopper l’ennemi, il est bon de se présenter en ligne droite afin de le tromper : mais il faut marcher lentement par le milieu, et plus vite par les deux bouts, faisant comme un croissant : c’est ainsi que le général Bannier enveloppa les Impériaux, vis-à-vis de Melnicx dans la Bohême, l’an 1639 ; ou bien on laisse le milieu de la bataille vide, et on partage toute l’armée en deux ailes ; ou bien on peut laisser la première ligne dans son entier, tandis que la seconde s’avance sur les ailes de la première, et augmente de moitié la longueur de la ligne. Ceci réussirait mieux dans un temps couvert de nuages, de poussière, de fumée, et toutes les fois que l’ennemi ne pourra pas s’apercevoir de vos mouvements ; et pour le mieux tromper, on peut étendre dans le milieu une file de cavalerie pour cacher le vide qu’on y laisse. 3. Pour fatiguer avec votre faible le fort de l’ennemi, et le charger ensuite fatigué, avec votre fort qui sera frais, on peut mettre à la tête de tout, la cavalerie légère avec quelques dragons de la réserve, afin qu’il décharge dessus sa furie en les chargeant les premiers, et lorsqu’il sera fatigué, vos troupes fraîches et vigoureuses le chargeront à leur tour : mais afin que votre armée ne s’effraye pas de voir les premiers rangs en déroute, il faut l’avertir du stratagème. iii. Conjoncture Si l’on aperçoit quelque signe de crainte ou de confusion parmi l’ennemi, ce qu’on connaît lorsque les rangs sont troublés, que les troupes se mêlent ensemble sans intervalles, que les drapeaux flottent, que les piques s’ébranlent toutes à la fois, et qu’on tourne le dos, il faut le poursuivre sur le champ, sans lui donner le temps de se reconnaître, faire avancer les Dragons, la cavalerie légère, quelques pelotons, et quelques troupes débandées, qui tandis que l’armée s’avance en bataille, vont devant occuper quelque poste, où il faut que l’ennemi tombe, un fossé, un fond, un bois, une levée, ou quelqu’autre avantage que ce soit, devant, à côté, ou derrière. XXX. Il n’y a rien de si nécessaire au soldat que la discipline : sans elles les troupes sont plus pernicieuses qu’utiles, plus formidables aux amis qu’aux ennemis. La discipline est expliquée fort au long dans les lois militaires, et dans les statuts de guerre, qui commandent l’obéissance à l’égard de ses Supérieurs, la bravoure contre l’ennemi, et une conduite en tout honnête et réglée, proposant pour cela des récompenses et des châtiments convenables. 1. Une excellente méthode est de n’avancer personne qu’à son rang, ou pour quelque action extraordinaire. XXXI. Les Guides dans une armée sont comme les yeux dans le corps : on doit bien les garder, et les attacher par la récompense, par l’espérance, par la crainte du châtiment : on leur fait quelquefois donner des otages pour gage de leur fidélité. 1. Il faut en avoir plusieurs, et les distribuer dans plusieurs parties de votre armée, et qu’ils les concertent entre les lieux et les chemins. XXXII. On engage et on entretient les espions à force d’argent : il faut y prendre bien garde, car souvent ils sont doubles. Il est bon de s’assurer d’eux, et d’avoir entre ses mains leurs femmes et leurs enfants. S’ils proposent quelque entreprise, il ne faut pas la faire connaître à d’autres, ni même qu’ils la connaissent entre eux. On peut employer pour espions des prisonniers, des trompettes, des transfuges, qui viennent ou qu’on envoie, des paysans, des courriers, des soldats travestis, des messages, des rendus. Quand on surprend un espion, on le pend. Article Second - De l’artillerieXXXIII. On en peut considérer la fabrique, la proportion, l’usage, les dépendances. Il faut remarquer pour la fabrique que dans les anciens arsenaux, il y a un chaos d’artillerie sans ordre, sans distinction, et sans proportion, et qu’à peine peut-on trouver assez de noms pour les distinguer, en sorte qu’il n’y a point de serpent, de bête, ou d’oiseau, dont on n’ait donné les noms à quelque pièce. Chaque Prince, chaque général, chaque fondeur a voulu inventer suivant son caprice de nouveaux calibres, et de nouvelles dimensions, sans que plusieurs d’entre eux aient pu faire des épreuves raisonnables de leur utilité et de leur effet, tant parce que cela est d’une grande dépense, que parce qu’on n’en peut guère juger que dans une guerre véritable et rigoureuse. i. On a donc été obligé pour juger de leur bonté de fondre quantité de pièces de degré en degré, depuis la plus courte jusqu’à la plus longue, depuis la plus légère jusqu’à la plus grosse, et on a ensuite tendu d’espace en espace depuis la plus petite distance jusqu’à la plus grande, un grand nombre de toiles l’une derrière l’autre, dans la ligne du coup : on a encore été obligé de tirer plusieurs coups sur une terre plus et moins épaisse, afin de juger à l’œil de la résistance, de la justesse et de la force des pièces, et de connaître de plus l’étendue, et la qualité de la ligne droite ou oblique que le boulet a tracée dans l’air. Par le moyen de ces épreuves on a trouvé la juste proportion, qui abolissant les manières anciennes établit le canon dans sa perfection, à laquelle il s’en faut tenir, sans faire d’autres divisions que celles qui sont approuvées par un usage bien établi. ii. L’artillerie trop grosse et trop pesante est une grande dépense, par la fonte du métal, par la poudre qu’elle consume, par les chevaux qui la traînent, et par les hommes, qui la servent ; d’ailleurs elle est incommode et lente à conduire, et à manier ; et lorsqu’on la tire, elle ébranle et ruine les batteries, les remparts, les affûts, les plates-formes et les embrasures. 1. L’artillerie trop légère ne peut faire grand effet, à cause du peu de poudre qu’on lui donne pour la charge, qu’elle recule trop, qu’elle s’échauffe en peu de temps, qu’elle ne porte pas toujours juste, qu’elle verse et crève même quelquefois. 2. Les pièces trop longues sont aussi fort pesantes, et le boulet perd une partie de la force avant que d’être sorti du canon. 3. Si elles sont trop courtes, le boulet sort avant que toute la poudre ait pris feu, et qu’elle lui ait donné un mouvement suffisant, outre que leur bouches ne passant pas au-delà des gabions et des chandeliers qui couvrent l’artillerie, elles les rompent, les brûlent et les ruinent. XXXIV. On mettra ici une proportion distincte aisée à retenir, et qui a une symétrie très juste des parties, tant entre elles, qu’à l’égard du tout ; c’est celle qu’on estime la meilleure, et c’est celle que j’ai suivie dans un grand nombre de pièces que j’ai fait fondre en Italie et dans les arsenaux de l’Empereur, partie pleines et partie moins fortes de métal, et toutes parfaitement bonnes. i. Quant à la matière on en fait de cuivre, de fer et de fonte, qui est un composé d’airain, d’étain et de bronze mêlés en différents alliages. ii. Quant à la forme, toute l’artillerie se réduit aujourd’hui à deux espèces. Savoir celle qui a le noyau : - Égal et cylindrique qui sont : Canons, Coulevrines. - Inégal voûté ou en cloche : Canons, Pierriers, Mortiers, Pétards, Orgues. iii. Les canons sont : tirent livres longs pèsent de balle de quintaux Entiers 48 18 72 Demi 24 20 43 Quarts 12 24 27 Demi quarts ou Fauconneaux 6 27 21 1) Les Coulevrines sont : tirent livres longs de pèsent de balle Entières 16 32 56 Demies 8 33 33 Quarts 4 35 20 Petits Fauconneaux 2 36 11 2. Les Canons légers de métal avec le noyau inégal ou en cloche sont : tirent livres longs de balle de Demi 24 12 Quart 12 14 Huitième 6 16 Seizième pour un Régiment 3 18 3. Les Pierriers ne tirent ni fer ni plomb : mais des pierres depuis douze livres jusqu’à quarante-huit, ou des cartouches, ou des ferrailles. 4. Les Orgues sont plusieurs canons ajustés ensemble sur un affût à deux roues, qui se tirent avec un seul feu, qui va en serpentant : il y en a quelques-unes qu’on appelle à boites, et on les charge par la culasse avec leurs chambres. XXXV. Ces deux sortes d’artillerie sont suffisantes pour la campagne, et pour la défense des places. i. L’artillerie renforcée de métal sert pour les batteries et contre-batteries : dans la plus grande épreuve on la charge avec un poids de poudre égal à celui du boulet : on n’en met que la moitié dans les coups ordinaires, et les deux tiers pour faire brèche. Les doubles canons peuvent servir dans les places pour ruiner les ouvrages des assiégeants, et ceux-ci s’en peuvent servir pour battre les places, pourvu qu’on les y puisse conduire par eau. Les couleuvrines servent pour tirer loin. ii. Celle qui est moins forte de métal, et qu’on appelle à cause de cela artillerie de campagne, se place au milieu de l’armée : elle est aisée à manier, et la charge de poudre qu’on lui donne pour l’ordinaire est un tiers ou la moitié du poids du boulet, et quelquefois on la charge de grosses pierres, et à cartouche. Quand on tire des grenades avec de l’artillerie, on met le tiers de la poudre ordinaire : parce que les grenades sont mises sur le même pied que les pierres, et les pierres sont comptées sur le pied du tiers du poids de fer : par exemple, la charge d’un demi-canon est de douze livres de poudre, moitié du poids de boulet ; si l’on s’en sert pour tirer des grenades, sa charge ne sera que de quatre livres de poudre. XXXVI. Les Pierriers sont bons pour tirer des grenades et des boulets, qui ayant percé le rempart crèvent dedans, et y font brèche : on les charge de quantité de sachets, de coiffes, ou de tonnelets remplis d’éclats de pierres, de petites balles, de ferrailles, ou de chaînes : mais tout cela ne doit pas excéder le poids de leur boulet. Ils servent dans les flancs des défenses à chasser l’ennemi des dehors dont il est maître, et à jeter des boulets de feu pour éclairer la campagne ; ils tirent depuis douze jusqu’à quarante-huit livres de pierres : quelques-uns ont la chambre large d’un tiers du boulet, et longue de deux tiers : d’autres l’ont de la longueur d’un boulet entier ; d’ailleurs toute leur longueur est depuis quatre jusqu’à huit boulets. XXXVII. Les grands mortiers jettent des pierres de quatre à six cents pesant. Ils servent contre les batteries, les redoutes, les magasins, les bastions, et autres ouvrages étroits de l’ennemi. Ils ruinent les galeries, les maisons, les couvertures, les affûts, et les plate-formes de l’artillerie : ils jettent une pluie et une grêle de feu qui ruine les maisons couvertes de paille ou de bois : ils jettent aussi des chausse-trappes trempées dans des matières résineuses, aisées à s’enflammer, et fondues : elles sont enfermées dans un vaisseau de bois qui crève en l’air, et alors les chausse-trappes tombant çà et là percent en fichant tout ce qu’elles rencontrent et en y mettant le feu. On fait encore des flèches préparées de même, qu’on tire avec des arbalètes, ou des arcs à la manière des Tartares, ou avec des arquebuses ordinaires. Enfin on tire des balles de feu, ou avec des mousquetons à la main, ou avec des canons ordinaires pour porter plus loin : on tire même des boulets de fer massif rougis au feu, et des grenades de même. Les petits mortiers qui jettent 100 livres de pierre avec la chambre longue, servent à tirer des grenades plus loin qu’à l’ordinaire : mais en ce cas les grenades doivent être faites de manière qu’elles puissent résister à la poudre qui les chasse. Mr Holst, colonel d’artillerie, met plusieurs petits mortiers sur une planche : lorsqu’on élève la planche ils demeurent tous ensemble pointés vers un endroit : ils sont aisés à manier, et très justes. On en fit l’épreuve le 24 mai 1669. XXXVIII. Les Pétards se font de plusieurs manières, et de formes différentes : ils servent à rompre des portes, palissades, des barricades, des grilles de fer, des ponts-levis, des herses, des chaînes, des galeries, des mines, etc. XXXIX. Il faut pour le service de l’artillerie : i. Des affûts ordinaires, et des plate-formes exactement proportionnées, aussi bien que les roues ; des affûts plus bas sur de petites roues basses, et tout d’une pièce. Pour les pierriers il faut des plates-formes, des batteries, de petites échelles, des chèvres ou boulins, des chariots, des harnais, des glissoires, le chargeoir avec sa lanterne, le fouloir, des cuillers, des affûts, des coins, des écouvillons, des lanades, des balais, des fourches, et des boutefeux. ii. Des boulets justes avec le vent nécessaire. Dans les canons de métal par chaque cent livres de balles, on met une livre de vent, et 2 livres dans ceux de fer. De la poudre qui se fait de salpêtre, de soufre et de charbon mêlés en différente quantité, et des instruments pour la faire. III. Que la pièce soit bien fondue, de bonne trempe, éprouvée, tiercée, bien proportionnée avec le compas courbe, le plomb ou l’aiguille, afin que la grosseur des deux cotés du canon étant par tout égale, (ce qui s’appelle étendre le vif à la pièce), elle règle la mesure des coups. Que la visière soit parallèle au noyau de la pièce. Qu’elle soit visitée ; qu’on examine si elle est forte de métal, si le noyau est parallèle, si la lumière, les tourillons, les dauphins sont en leurs places. Si le canon est bien droit, si le noyau de fer n’est point tortu, si on l’a percée bien droite avec le foret ou le térière ; si elle est bien polie par dedans sans porosités, sans creux, sans crevasses. Qu’on la charge, qu’on la pointe, qu’on la tire, qu’on la rafraîchisse, et qu’on la remette en état, lorsqu’elle a été longtemps chargée ou enclouée. XL. Sous l’artillerie, qui est la principale machine de l’armée, on comprend tout ce qui en dépend ; les instruments militaires, les matériaux, les ouvriers et les artisans qui y servent. i. Elle comprend les feux d’artifices, ou la pyrobolie, tant les matières dont ils se font, que les feux mêmes tous faits. On les voit décrits fort au long en plusieurs livres de toutes sortes de langues : mais comme il y a des gens assez téméraires pour oser écrire d’une matière qu’ils n’entendent point, ou pour transcrire ce que d’autres en ont écrit, il ne s’en faut rapporter qu’à l’expérience. ii. Elle comprend les officiers, et les Charges de l’artillerie. iii. Les chariots et les chevaux pour conduire tout ce qu’il faut. Un cheval peut tirer environ 500 pesant : mais pour continuer à la longue, et souvent dans des pays rudes et difficiles, on comprend trois cent pesant pour chaque cheval sans le poids du chariot. Article Troisième - Des munitions de Guerre et de boucheXLI. Par munitions de Guerre on entend principalement la poudre, les balles, les boulets et la mèche. i. On en prend plus ou moins avec soi, suivant le pays où l’on va, les desseins que l’on a, et la facilité ou la difficulté d’en tirer d’autres des lieux voisins ou éloignés. ii. On en prend ordinairement avec soi pour cent coups pour chaque canon, mortier, ou pierrier, et pour seize coups par jour pour le mousquetaire qui est en faction. Pour seize coups il faut une livre de plomb, parce qu’on compte que chaque balle pèse une once. C’est pourquoi, quand le calibre des mousquets serait tel que quatorze balles de ce calibre pèseraient une livre, on ne laisse pas d’en faire seize, parce qu’en n’en faisant que quatorze elles entreraient trop à force dans le canon, au lieu que seize entrent aisément, et ont le vent qu’il faut. Quand la poudre est bonne, il n’en faut que la moitié du poids de la balle, si elle n’est pas si bonne, il en faut les deux tiers ; ainsi à une livre de plomb, une demi-livre de bonne poudre. La balle de pistolet pèse une demi-once ; la mèche se consume continuellement, et on suppute qu’il s’en consume par heure neuf pouces ; et par conséquent une verge et demie en vingt-quatre heures ; un cent pesant de mèche fait à peu près 450 brasses. XLII. Celui qui a le secret de vivre sans manger peut aller à la guerre sans provisions. La famine est plus cruelle que le fer, et la disette ruine plus d’armées que les batailles : on peut trouver du remède pour tous les autres accidents : mais il n’y en a point pour le manque de vivres. S’ils n’ont pas été préparés de bonne heure, on est défait sans combattre. i. Les espèces de vivres absolument nécessaires sont le pain, le sel, le biscuit, le vinaigre, et quelque boisson pour les hommes : de l’orge, de l’avoine, du foin, de la paille, de l’herbe pour les chevaux : de plus, de la chair fraîche et salée, du beurre, du fromage, du lard, du poisson salé, et des légumes. ii. On compte communément pour un soldat deux livres de pain, une livre de viande, une mesure de vin ou deux de bière, une demie livre de sel par semaine ; pour un cheval six livres d’avoine, ou quatre livres d’orge ou de blé, dix livres de foin par jour, et trois fagots de paille par semaine. Dans une famille particulière on compte ordinairement quatre septiers ou sacs de blé par an pour chaque personne, et deux tonnes de bière. iii. Les magasins doivent être en plusieurs lieux qui soient forts, voisins de l’armée, et commodes pour y voiturer les provisions par eau, par charrois, par bête de somme : il serait bon que celles-ci fussent doubles, afin que les unes arrivant au camp, les autres en repartissent pour aller recharger. A l’égard des magasins qu’on bâtit, il faut les tourner aux vents les plus sains ; en général il faut les fraîchir souvent de nouvelles provisions, les pourvoir de moulins à vent, à eau, à bêtes et à bras, de fours pour cuire le pain. iv. Les principaux règlements sur le fait des vivres regardent les Boulangers, les Vivandiers, les Marchands, les viandes, et les boissons. 1. Que chaque chose soit taxée à un prix raisonnable par les Prévôts, et par les Commissaires, en comparant le prix de la vente avec celui de l’achat, avec les incommodités et les périls de la voiture. 2. Que les mesures, les poids et les denrées soient bonnes et non falsifiées. 3. Qu’on ait grand soin dans l’armée d’empêcher dans les vivres les larcins, les trahisons, la corruption, les incendies : qu’ils soient distribués avec ordre, et avec épargne, conformément aux listes authentiques des soldats effectifs, parce qu’il n’est pas temps de les ménager, quand on est à la fin. 4. On tire encore des vivres de la campagne en coupant les grains, et on en fait contribuer aux lieux voisins. On a coutume de creuser des fours sous terre, et de faire des moulins à bras des pierres des maisons qu’on abat, ou d’autres qu’on trouve par hasard. Article Quatrième - Du BagageXLIII. Il n’y a point de mot qui exprime si proprement la nature du bagage que le mot latin impedimenta, qui signifie embarras, empêchement. On pourrait aisément exécuter ce qu’on entreprend sans l’embarras du bagage : mais toutes les invectives qu’on fait contre ne servent de rien : c’est vouloir illuminer un corps sans qu’il fasse d’ombre. Comme nous sommes indispensablement obligés de boire, de manger, de nous garder des injures de l’air, et de nous reposer quelquefois, il est nécessaire de cuire, de prendre de la nourriture, de nous habiller, de dormir, d’avoir des tentes, d’aller au fourrage, de porter des meubles et des harnais, et avec tout cela ne pas négliger le service. Il faut donc qu’il y ait des gens qui se chargent de ces soins, tandis que le soldat est en faction, et ce sont les gens d’équipage. i. Dans les règlements militaires de Maximilien II, on permet un cheval pour douze cavaliers, et dans un autre règlement on passe à chaque officier une certaine quantité de bagages et de chevaux pour lui, comme on accorde encore aujourd’hui des bagages et des valets à toutes les garnisons de Hongrie. Dans l’armée de l’Empereur en campagne on passe quatre chariots, et un de Vivandier à chaque compagnie, et un bidet à chaque cavalier, outre son cheval de service, et pour les fantassins on leur passe en campagne des femmes et des bêtes de charge. Il faut compter séparément les chariots pour les vivres, pour les malades, et pour les instruments de chaque artisan. ii. On doit réduire le bagage au moindre pied qu’il est possible pour le bon ordre et pour la discipline. Il y a là dessus plusieurs articles remarquables dans les statuts militaires, et surtout dans ceux des Suédois. iii. Dans les quartiers Impériaux le service est le lit, le bois, la chandelle et le sel : dans le service d’Espagne il y a de plus les ustensiles de cuisine et le blanchissage. Article
Cinquième - De l’Argent
XLIV. L’argent est cet esprit universel qui se répandant partout, anime et remue tout : il est virtuellement toutes choses : c’est l’instrument des instruments, il sait enchanter l’esprit des plus sages et calmer la fureur des plus féroces. L’argent produisant tant d’effets merveilleux, dont les histoires sont remplies, faut-il s’étonner si un certain homme étant enquis combien de choses étaient nécessaires à la guerre, il répondit : l’argent, l’argent, l’argent. i. Mais comme il est aussi l’âme et le sang des hommes, et qu’à cause de cela on a bien de la peine à persuader aux peuples de le donner pour l’entretien des troupes, il faut leur représenter l’utilité et la nécessité indispensable de ces contributions, et leur promettre de les soulager en temps et en lieu. 1. Aucun État ne peut être en repos, ni repousser les injures, ni défendre les Lois, la Religion et la liberté sans armes. Dieu les a honorées en se donnant le nom de Dieu des armées. La majesté ne peut être respectée sans elles, ni parmi les sujets, d’où naissent les soulèvements ; ni parmi les Étrangers, ce qui est la source des guerres. Les richesses même, et les commodités ne peuvent se conserver sans les armes. Les Égyptiens divisaient tous les revenus du royaume en trois parties : la première pour les sacrificateurs et le clergé ; la seconde pour le Roi et les ministres ; et la troisième pour la milice. Qu’on regarde la perte que cause une simple course de pillards, et qu’on examine si le dommage qu’on souffre dans une heure par la destruction, les incendies et les outrages qu’ils font dans les campagnes, dans les maisons, dans les fruits, dans les meubles, dans les personnes, dans les troupeaux, elle n’est pas beaucoup plus considérable que ce qu’il aurait fallu donner pour entretenir par an un petit nombre de troupes. ii. C’est un soulagement dans les contributions, quand elles sont imposées avec justice, avec égalité, et avec une exacte proportion, et qu’elles sont levées sans insolence, sans dureté, et sans les faire tourner au profit des particuliers, ou qu’au défaut d’argent on prend d’autres denrées, comme des draps, des vivres : mais surtout lorsqu’on sort bientôt de son propre pays pour porter la guerre sur celui de l’ennemi, ou sur celui d’autrui, quel qu’il soit. On y fait autant de conquêtes qu’il est nécessaire pour entretenir l’armée toute entière, ou en partie, ou pour maintenir les garnisons des places, qui sont les boulevards des frontières, et qui procurent à l’État les moyens de respirer en repos. Chapitre
III
XLV. La disposition est le rang qu’on donne aux choses, suivant leur quantité et leur qualité. L’ordre est né avec le monde, lequel au sortir du chaos reçut la disposition que nous y voyons, et qui est proportionnée à sa fin. XLVI. On dispose avec un sage conseil la matière pour la forme, les moyens pour la fin, et les parties pour le tout. i. Le Conseil est la base des actions, voici des avis sur cela. 1. Consulter lentement, exécuter promptement. 2. Se faire une loi suprême du salut de l’armée. 3. Donner quelque chose au hasard. 4. Profiter des conjonctures. 5. Donner de la réputation à ses armes. 6. Celui qui pense à tout ne fait rien, celui qui pense à trop peu de choses est souvent trompé. Comme dans chaque sujet il se trouve beaucoup de propriétés, de qualités particulières, et de circonstances, en connaître peu, ce n’est pas les connaître suffisamment ; en connaître beaucoup, et comparer ensemble tous les différents incidents, et faire dessus ses réflexions, est un point difficile à atteindre. Dix mots combinés ensemble en autant de manières qu’ils le peuvent être par des transpositions simples, doubles et triples, monteraient à des millions de combinaisons. Or quelle sorte d’esprit et quel temps faudrait-il pour les parcourir ? Il faut tenir le milieu entre le trop et le trop peu, et choisir quelques termes essentiels les plus propres et les plus intimes à l’objet dont on délibère, en appliquant les règles de l’art aux cas particuliers, par rapport à la fin qu’on se propose, aux moyens d’y arriver, aux obstacles qu’il faut lever, et à la liaison du passé avec l’avenir par le présent. ii. La disposition est universelle ou particulière. Article Premier - De la disposition universelleXLVII. La disposition universelle regarde la guerre en gros : elle prescrit une règle générale pour la faire, et la dresse sur un plan avantageux. Entabler bien aux échêts dès les premiers mouvements qu’on donne à ses pieds, influe sur la suite une facilité de vaincre : quand vous avez mal débuté, et que vos pièces sont en désordre, il est difficulté d’y remédier dans la fuite. C’est un axiome de médecine, que le défaut de la première coction ne se corrige point dans la seconde. Ainsi les fautes que font les magistrats souverains dans les ordres qu’ils donnent, peuvent difficilement être corrigées dans l’exécution par les inférieurs, qui souvent portent la faute de ceux qui ont manqué dans le principe. Aussi David prie-t-il Dieu de le délivrer des péchés d’autrui. i. Frontin traite de la disposition universelle sous ce titre : De constituendo statu belli. Ce que nous pourrions traduire ainsi : De la manière de bien établir l’état de la guerre ; c’est-à-dire d’établir et de concerter la forme de la bien conduire et de la bien gouverner par rapport à la victoire. ii. Gustave Adolphe, roi de Suède, faisant la guerre en Pologne avec une armée composée d’une bonne infanterie, mais de peu de cavalerie, ne la risqua point dans ces vastes plaines de Pologne : mais il s’arrêta dans la Prusse, ou ayant pris plusieurs places, et s’étant fortifié, il garda à la paix ce qu’il avait conquis pendant la guerre en 1656, traversa le royaume d’un bout à l’autre à la faveur des divisions : mais les divisions étant assoupies, et son armée étant affaiblie, il reperdit tout. L’armée pesante des Suédois n’était pas propre à courir, ni l’armée légère des Polonais à combattre de pied ferme. Ces derniers donnèrent une bataille près de Varsovie, et ils furent défaits, et les premiers se ruinèrent eux-mêmes par leurs courses. iii. Le grand Vizir ayant souvent expérimenté, dans la guerre de Candie, que la flotte des Turcs était toujours battu au passage de la mer par celle des Vénitiens, changea la manière de faire passer des troupes et des provisions : il ne mit plus sa flotte en un corps : mais l’ayant partagée en plusieurs, il en faisait passer quelques parties à diverses fois, en différents temps, par différents lieux, à la dérobée, à la faveur de quelque vent favorable, et par ce moyen il y avait toujours quelques vaisseaux qui arrivaient heureusement. Article Second - De la disposition par rapport aux forcesXLVIII. Il faut mesurer ses forces, et les comparer à celles de l’ennemi, comme un juge désintéressé compare les raisons des parties dans une affaire civile. i. Si la meilleure partie de vos forces consiste en cavalerie, il faut chercher les plaines larges et découvertes ; si vous comptez plus sur votre infanterie, il faut chercher les montagnes et les lieux étroits et embarrassés. L’infanterie est bonne pour les sièges, la cavalerie pour les batailles. ii. Si votre armée est forte et aguerrie, et celle de l’ennemi faible, de nouvelles levées, sans expérience, ou amollie par l’oisiveté, il faut chercher les batailles, comme firent Alexandre et César avec leurs armées de troupes vieilles et victorieuses : si l’ennemi a l’avantage en cela, il faut les éviter, se camper avantageusement, se fortifier dans des passages, se contenter d’empêcher ses progrès, et imiter Fabius Maximus, dont les campements contre Annibal sont les plus célèbres de l’antiquité, et c’est par cette voie qu’il s’est acquis le nom de très grand parmi les capitaines : car on doit considérer cet homme dans un temps que tant de batailles perdues, tant de déroutes d’armées, et tant de disgrâces avaient jeté l’épouvante dans le cœur des soldats, et du peuple Romain. Qu’on considère, dis-je, la conduite de ce Dictateur, et on trouvera qu’il faut dans ces occasions : 1. Changer la forme de la guerre, temporiser, donner de l’intervalle après une disgrâce arrivée, ne pas risquer le salut de la république : parce que le moindre échec dans une armée faible est considérable, comme une légère attaque est plus sensible à un corps cassé et infirme, qu’une grande à un corps robuste, non par la force du mal, mais par la faiblesse du malade. 2. Ne pas éviter le combat : mais chercher à le donner à son avantage. 3. Compter plus sur le Conseil que sur le hasard. 4. Ne se pas soucier des murmures du peuple. 5. Faire des Sacrifices, des Prières, et des vœux à Dieu. 6. Se camper en face de l’ennemi, le côtoyer en marchant par des hauteurs et des lieux avantageux, se saisir des châteaux et des passages autour de son camp, et des lieux par où il doit marcher, se tenir dans ses lignes, et ne se laisser pas engager à combattre avec désavantage. C’est toujours beaucoup que de l’empêcher de rien faire, de lui faire perdre le temps, de le tromper, de rompre ses desseins, d’arrêter, ou d’en retarder les progrès et exécution. 7. Garnir les places, rompre les ponts, abandonner les lieux sans défense, en retirer les troupes, et les mettre en sûreté, ravager le pays, où l’ennemi doit passer en brûlant les maisons et gâtant les vivres. 8. Avoir derrière soi des provisions assurées, conduire l’ennemi dans des lieux où il n’en trouve point, inquiéter ses fourrageurs par des partis continuels, l’empêcher de faire des courses, observer ses marches, le côtoyer, lui dresser des embuscades. 9. En agissant de cette manière, on peut vaincre l’ennemi sans se remuer. Vous êtes dans votre pays, vous avez tous les secours nécessaires, l’armée que vous avez en tête n’a rien de tout cela, elle est en pays ennemi, éloignée du sien, sans place, sans magasins, sans lieu où elle puisse prendre pied, sans moyen de continuer la guerre : elle voit continuellement diminuer son monde, ses forces, son courage, en sorte que comme j’ai dit, on peut la ruiner sans se remuer. iii. Si l’on est fort inférieur à l’ennemi, tant pour le nombre que pour la qualité des troupes, en sorte qu’on ne puisse pas camper contre lui, il faut abandonner la campagne, et se retirer dans les places fortes, comme firent ceux de Byzance contre Philippe ; et Annibal contre Scipion, afin que l’ennemi courant la campagne soit harcelé et affaibli par les garnisons des places voisines, sans qu’il puisse rien faire de considérable ; ou qu’il s’ennuie d’assiéger, et qu’il y renonce, ou bien qu’il fasse plusieurs sièges l’un après l’autre, et qu’il y consume son temps et ses forces. Article Troisième - De la disposition par rapport au paysXLIX. Les Athéniens ne pouvant se défendre ni en rase campagne, ni dans les places, abandonnèrent la terre, et transportèrent l’état de la guerre dans une bataille navale. I. La France voyant aujourd’hui que la puissance maritime de ses voisins pourrait l’incommoder et faire diversion, elle donne tous ses soins pour armer une puissante flotte. II. Domitien ayant affaire aux Germains, qui le fatiguaient toujours par leurs forêts, où ils avaient leur retraite assurée, fit couper ces bois. Il ne changea pas l’état de la guerre : mais il la finit en subjuguant l’ennemi. III. Si le pays envahi par l’ennemi est disposé de manière qu’avec peu de troupes on puisse faire tête à un grand nombre, on peut faire diversion suivant la règle des médecins, qui ont accoutumé de détourner les humeurs des parties, où elles se jettent en trop grande abondance. C’est ainsi que la France fortifie aujourd’hui dans la dernière perfection ses places frontières des Pays-bas pour y pouvoir soutenir, quand elle le jugera à propos, une guerre défensive, et pouvoir entreprendre des conquêtes d’un autre côté. IV. Mais pour tirer de la diversion tout l’avantage possible, voici les maximes qu’il faut observer : 1. Que votre état soit plus fort que celui de l’ennemi : car il est naturel de défendre le sien avant que d’attaquer celui d’autrui. 2. Que le pays qu’on attaque par diversion soit facile à envahir, que la diversion soit vigoureuse, et qu’elle se fasse dans une partie très sensible. 3. Qu’elle soit accompagnée de bonne fortune, ce qui est une faveur du ciel. La plus célèbre diversion qu’on lise dans l’histoire est celle que Scipion fit en Afrique, tandis qu’Annibal faisait la guerre en Italie, dans laquelle on voit ces réflexions comme dans un miroir. La défense de l’Italie assurée par quelques désavantages qu’avait eus Annibal, particulièrement à Nole par Cl. Marcellus, par la peste et la famine qui le tourmentèrent, et par l’opposition de l’armée du Consul P. Licinius. 2. La grande facilité que Scipion s’assurait de trouver à faire la guerre en Afrique, la commodité de la Sicile dont les Romains étaient maîtres, pour faire passer en Afrique son armée, qui était de plus de trente-cinq mille hommes. 3. La réputation du nom Romain, de ne tenir pas seulement sur la défensive dans leur pays, mais de porter la guerre au dehors, de voir le siège de la guerre, la désolation des campagnes, les carnages, la terreur, la fuite, les incendies, les trahisons passer de leur pays dans celui des ennemis. 4. La bonne fortune, qui accompagna toujours Scipion, et sans laquelle il ne serait jamais venu à bout d’une entreprise aussi difficile qu’il se l’était imaginée facile : car Syphax, sur lequel il comptait beaucoup, lui manqua d’abord, et lui fit dire qu’il ne devait pas entrer en Afrique, et Utique qu’il avait destinée pour s’y fortifier, et pour s’en servir comme de degré pour ses autres desseins, après avoir soutenu contre lui un siège de quarante jours, fut secourue par l’armée d’Asdrubal et de Syphax, forte de quatre-vingt mille hommes de pied et de treize mille chevaux. Il fut ensuite obligé de combattre cette même armée, dont il brûla le camp, après quoi il la défit. Syphax se remit, et rétablit une nouvelle armée aussi forte que la première, avec de nouvelles levées, et il fallut encore la combattre. Enfin Annibal fut rappelé en Afrique, et son armée victorieuse et entière y donna plus à craindre aux Romains que dans l’Italie même, parce qu’il leur semblait que c’était moins le péril que le lieu qui eût changé, et Scipion fut encore obligé d’en venir avec cette armée à cette journée décisive qui termina la guerre, vingt mille des ennemis ayant été taillés en pièces, vingt-mille faits prisonniers, et le reste mis en fuite. Mais cela ne se fit pas sans beaucoup de risque, et cette victoire acquit à Scipion, avec beaucoup de gloire, le beau surnom d’Africain : ainsi il fallut pour le succès d’un si grand dessein une faveur extraordinaire du ciel, et un général dont la valeur fût au dessus du commun. LI. La diversion que l’armée de l’Empereur et celle des Alliés fit aux Suédois l’an 1659 n’est pas moins digne de remarque. Les Impériaux étaient dans le Jütland, et faisaient tous leurs efforts pour passer dans l’île de Fionie, ou de Fuhnen, pour combattre l’armée que le roi de Suède y avait sous la conduite de Charle Wrangel grand Amiral, dessein important, et d’une conséquence extrême, mais aussi difficile que magnanime. On avait à passer la mer, qui servait de fossé, et à surmonter au lieu de parapets une plage toute couverte de forts et de batteries, et défendu par un ennemi rangé en bataille : il fallait dépendre du souffle des vents, et ce qui était encore pis, se servir de vaisseaux dont les pilotes et les capitaines ne cinglaient pas à pleines voiles, c’est-à-dire ne concouraient pas de bon cœur à cette entreprise : on ne laissa pourtant pas de la tenter à diverses reprises avec beaucoup de valeur : mais nous fûmes repoussés de même, non sans rougir les flots de beaucoup de sang. Je dis alors que le moyen de s’approcher de la Fionie était de s’en éloigner, que la voie la plus courte était de faire un circuit de cinquante lieues, et que la porte pour y entrer était pas Middelfarth, mais la Poméranie. Cette pensée fut approuvée : on marcha aussitôt en Poméranie, on passa la Pêne en plusieurs endroits, on emporta d’abord les forts de Damgart, Trubsée, Loetz, Treptow, et ensuite plusieurs places fortes, et on courut le long de la mer Baltique jusque sous Stralsund, Wolgast, Anclam, etc. L’éclat de ce foudre tira tout d’un coup Wrangel de la Fionie, il vint en hâte avec quelques troupes au secours de la Poméranie : mais ses forces ainsi divisées ne suffirent ni pour défendre la Poméranie, ni pour garder la Fionie, qui se trouva tellement affaiblie par ce détachement, que les troupes des alliés restées derrière trouvèrent moyen d’y entrer, d’y défaire l’ennemi, et de l’obliger à se rendre à discrétion, et celles qui étaient entrées en Poméranie le réduisirent en tel état, que si la paix ne fût survenue, on l’aurait bientôt toute reconquise, et tout cela sur l’effet d’une diversion. LII. Ce n’est pas sans raisonnement, et sans avoir fait bien des réflexions sur la nature du pays et sur sa situation, que le Turc a tant prodigué de sang, d’or et de temps pour conquérir Candie : par cette conquête il s’est assuré l’Empire de la Grèce et de l’Asie, il a mis une pierre fondamentale à celui de la mer et des Isles, et il s’est mis pour ainsi dire à cheval sur la Sicile, chose que les Anciens maîtres de Candie ne négligèrent aucunement au rapport d’Aristote. LIII. Il y en a qui laissent prendre terre à l’ennemi, et s’avancer plusieurs jours dans le pays, afin que son armée étant affaiblie par les garnisons qu’il est obligé de mettre de côté et d’autre, ils puissent ensuite le combattre avec plus d’avantage. Ainsi, l’an 1657, les Polonais laissèrent courir tout le Royaume à Charles Gustave roi de Suède, afin qu’il ruinât (comme il fit) son armée qui était florissante. C’est pourquoi dans le calcul qu’on fit alors, par manière de discours, des forces Suédoises, qui campaient en Danemark, quelqu’un dit en raillant qu’on devait mettre en ligne de compte une armée de quarante mille Suédois qui y était restée derrière en Pologne : mais qui y était d’une manière à ne se remettre jamais sur pied, sinon au jour de la Résurrection générale. LIV. D’autres feignent de craindre pour rendre l’ennemi plus assuré et plus négligent, et en se retirant ils le conduisent vers des lieux désavantageux, et vers leurs secours qui s’avancent, puis ils tournent tête tout d’un coup, et combattent. LV. Les autres marchent continuellement pour tirer l’ennemi de ses postes, et l’assaillir, ou pour le ruiner par des marches auxquelles il n’est pas accoutumé, ou pour avoir toujours abondance de vivres. Article Quatrième - De la disposition par rapport au desseinLVI. Le but de nos desseins doit être d’attaquer l’ennemi, ou de nous défendre, ou de secourir quelqu’un. Article Cinquième - De la guerre offensiveLVII. Pour attaquer un pays par une guerre offensive, il faut observer ces maximes : i. Être plus fort que l’ennemi, et maître de la campagne, et avoir une meilleure armée. César disait que deux choses servent à conquérir, conserver et agrandir les États, les soldats et l’Argent. La France aujourd’hui achète plusieurs places, et en force d’autres par ses armes. ii. Veiller aux conjonctures : par exemple, qu’il y ait une guerre intestine ou des factions dans le pays qu’on veut attaquer, et qu’on soit appelé par l’un des partis. iii. Donner des batailles, jeter la terreur dans le pays, publier ses forces plus grandes qu’elles ne sont, partager son armée en autant de corps qu’on en peut faire sans risque, afin d’entreprendre plusieurs choses à la fois. iv. Traiter bien ceux qui se rendent, maltraiter ceux qui résistent. v. Assurer ses derrières, laisser les choses tranquilles et bien affermies dans son propre pays, et sur ses frontières. vi. S’établir et s’affermir dans quelque poste, qui soit comme un centre fixe, et capable de soutenir tous les mouvements qu’on fait ensuite : se rendre maître des grandes rivières et des passages, former bien sa ligne de communication et de correspondance. vii. Chasser l’ennemi de ses forts en les prenant, et de la campagne en le combattant. S’imaginer de faire de grandes conquêtes sans combattre, c’est un projet chimérique. viii. Lui couper les vivres, enlever ses magasins, ou par surprise, ou par force, lui faire tête de près et le resserrer, se mettre entre lui et ses places de communication, mettre garnison dans les lieux d’alentour, l’entourer avec des fortifications, le détruire peu à peu en battant ses partis, ses fourrageurs, ses convois, brûler son camp et ses munitions, et y jeter des fumées empestées, ruiner les campagnes autour des villes, abattre les moulins, corrompre les eaux, mettre parmi lui des maladies contagieuses, former des divisions entre ses gens. ix. S’emparer de l’État : 1. En y bâtissant des Forteresses et des Citadelles nouvelles, et en mettant de bonnes garnisons dans les anciennes. 2. En gagnant les cœurs des habitants. 3. En y mettant des garnisons et des Colonies. 4. En y faisant des alliances, des ligues, des factions. 5. En l’incommodant par des courses continuelles, des pillages, des menaces, des incendies, et l’obligeant par là à contribuer, à payer tribut et à se soumettre. 6. En y établissant sa demeure. 7. En protégeant les voisins faibles, et abaissant les puissants, en ne souffrant pas que étrangers puissants viennent s’y établir. 8. En emmenant avec soi les Principaux comme otages, sous prétexte de leur faire honneur. 9. En leur ôtant la volonté et le pouvoir de remuer. Article Sixième - De la guerre défensiveLVIII. Maximes à observer pour la défense. I. Avoir une ou plusieurs forteresses bien situées, pour arrêter l’agresseur jusqu’à ce qu’on ait assemblé ses forces, ou qu’on ait reçu du secours de quelque autre Puissance jalouse de celle qui attaque. II. Appuyer et encourager les places avec un camp volant, qui soit aussi de son côté appuyé et encouragé par les places. III. Pour empêcher les séditions et les divisions intestines, entretenir la guerre au dehors, où les humeurs mauvaises et inquiètes vont s’évaporer, et se résoudre. IV. Quand on est sans armée, ou qu’elle est faible, ou qu’on n’a que de la Cavalerie : 1. Sauver tout ce qu’on peut dans les places fortes, ruiner le reste, et particulièrement les lieux où l’ennemi pourrait se poster. 2. S’étendre avec des retranchements quand on s’aperçoit que l’ennemi veut vous enfermer, changer de poste, ne demeurer pas dans des lieux, où on puisse être enveloppé, sans pouvoir ni combattre ni se retirer, et pour cela avoir un pied en terre, et l’autre en mer, ou sur quelque grande rivière. 3. Empêcher les desseins de son ennemi en jetant de main en main du secours dans les places dont il s’approche, distribuant la cavalerie dans des lieux séparés pour l’incommoder sans cesse ; se saisir des passages, rompre les ponts et les moulins, faire enfler les eaux, couper les forêts et s’en faire les barricades. Article
Septième - Du secours
LIX. On secourt : i. En assemblant ses forces. ii. En faisant diversion. iii. En fournissant de l’argent, des munitions, et autres besoins militaires. iv. Il faut se souvenir de se faire mettre en main des places de sûreté pour avoir un gage de fidélité, et un passage pour se retirer. Article Huitième - De la disposition particulièreCette disposition regarde chaque membre de troupes en particulier : elle renferme trois parties principales, une revue exacte, une conduite bien ordonnée, et une exécution vigoureuse.
Article Premier - De la résolutionLXI. i. Consulter lentement, exécuter promptement et avec vigueur ; c’est l’avis des sages. ii. Après la résolution une fois prise, ne plus écouter ni doutes, ni scrupules, et supposer que tout le mal qui peut arriver n’arrive pas toujours, soit que la miséricorde Divine le détourne, ou que notre adresse l’évite, ou que l’imprudence de nos ennemis ne s’en avise pas. iii. Confier les exécutions en chef à un seul, parce que lorsque l’autorité est égale, les sentiments sont souvent différents : d’ailleurs l’entreprise étant regardée comme commune, et non comme chose qui nous est propre, nous ne la poussons pas avec tant de vigueur. iv. Après avoir employé tout son courage, suivi en tout les règles de l’art, et s’être convaincu soi-même qu’on n’a rien oublié de ce qui pouvait contribuer à l’heureux succès d’une entreprise, il en faut recommander l’issue à la Providence : car ce serait la tenter, que de s’y fier en sorte qu’on négligeât les règles de la prudence humaine, qui n’est autre qu’un rayon de cette Providence suprême, qui se communique à notre entendement. David mettait sa confiance en Dieu : mais il ne laissa pas de faire avec beaucoup de valeur, tout ce qui pouvait servir à l’affermissement de son règne. v. Il faut donc avoir l’esprit en repos sur ce qu’il plaira à Dieu d’ordonner, et quoiqu’il arrive, il faut être ferme et constant, garder toujours une grande égalité d’âme, éviter également de s’enfler dans la prospérité et de s’abattre dans l’adversité, parce que dans le monde, les bons et les mauvais succès se suivent de fort près, et font un flux et reflux continuel : c’est pourquoi l’on ne doit pas se repentir, ni s’affliger d’une entreprise qui a mal réussi, lorsqu’après avoir bien examiné et pesé toutes choses, il était vraisemblable qu’elle devoir avoir un succès heureux, quand il est vrai surtout, que si elle était encore à faire, et que toutes les circonstances se trouvassent de même, on agirait comme on a agi. Article Second - Du secretLXII. i. Délibérer avec plusieurs, résoudre avec peu, ou seul. ii. Cacher son dessein à l’ennemi ; s’il le découvre, le changer. iii. Se donner de garde des espions de l’ennemi, garder bien les prisonniers, ne souffrir ni les vagabonds ni les inconnus dans l’armée, ne se pas fier aux déserteurs, punir rigoureusement ceux qui ont des correspondances avec l’ennemi, ou qui relèvent le secret. iv. Feindre, endormir l’ennemi ; quand on a un dessein, tâcher de faire croire par des marques apparentes qu’on en a un autre ; si l’on est fort, feindre d’être faible, et au contraire ; faire mine d’attaquer un lieu, et fondre sur un autre. Article Troisième - De la vitesseLXIII. i. La vitesse est bonne pour le secret, parce qu’elle ne laisse pas le temps de divulguer les choses. ii. Courir à l’improviste sur l’ennemi qui n’est pas sur ses gardes, le surprendre, et lui faire sentir la foudre avant qu’il ait vu l’éclair. 1. L’interposition de la mer, d’un fleuve, d’une montagne, d’un passage difficile, en un mot l’éloignement sert à cela, toutes ces choses rendent l’attaqué négligent, sur la fausse confiance qu’il n’a rien à craindre. 2. Il faut laisser derrière en un lieu sûr tout ce qui peut apporter du retardement, comme les bagages, la grosse artillerie, et quelquefois même l’infanterie, ou bien on la met sur des charrettes, sur des chevaux, ou en croupe de la cavalerie. 3. Marcher en diligence la nuit, par des chemins secrets et peu battus. iii. La vitesse fut la vertu particulière d’Alexandre et de César, et dans la vérité elle produit des effets merveilleux : l’ennemi ne se croit en sûreté nulle part, et l’on saisit le moment favorable de chaque conjoncture. iv. Si le retardement vous enlève l’occasion, et que trop de diligence vous affaiblisse, il faut peser le bien et le mal de chaque côté, et opter. Article Quatrième - De la marcheLXIV. i. La fin de l’Ordonnance de la marche est de pouvoir se changer tout d’un coup, et par des mouvements simples, en un ordre de bataille. ii. L’ordre de bataille qu’on a dans l’idée, ou dessiné sur le papier, sert de règle à l’ordre de la marche : on fait du flanc de la bataille la tête de la marche : les Escadrons et les Bataillons doivent marcher l’un derrière l’autre, dans le même ordre qu’ils avaient étant à côté l’un de l’autre, et l’on en fait autant de corps et de colonnes que l’on veut. iii. Il faut considérer dans la marche, le lieu, le temps, le soupçon, le dessein. LXV. Les lieux sont serrés ou découverts, escarpés ou propres aux embuscades, unis ou pleins de montagnes, avec un ou plusieurs chemins, de terrain mol ou ferme pour l’artillerie, traversés de haies, de bois, de rivières, de marais, ou sans passages. i. La marche est bien ordonnée quand elle est réglée sur le chemin qu’on a à faire, sur le temps qu’on a pour le faire, que les troupes sont bien distinguées par Bataillons, par Escadrons, artillerie et bagage, et qu’on a exactement calculé combien d’hommes, de chevaux et de charrettes pouvaient passer de front. Un Cavalier occupe cinq pieds de front et huit de hauteur, un fantassin trois de front, et cinq de hauteur. ii. On étend le front de la marche plus ou moins, par colonnes, par brigades, par Régiments, ou par Escadrons, conformément à la longueur et à la largeur des chemins. iii. En pays serré on fait différents corps pour marcher l’un derrière l’autre, et loger séparément : ou bien on aplanit les campagnes pour la marche des troupes, tandis que l’artillerie est sur les grands chemins avec des gardes d’infanterie à côté, et de la cavalerie en dehors sur les ailes. 1. On envoie devant pour découvrir, pour se saisir des défilés, des bois, des passages, pour se planter devant un poste des ennemis, auprès duquel on doit passer, afin de le tenir comme bloqué, jusqu’à ce que toute l’armée soit passée. 2. On fait un bon front d’hommes d’élite, et on met à la tête les armes les plus fermes par elles-mêmes, et les plus difficiles à renverser. 3. On fortifie l’avant-garde et l’arrière-garde avec de l’infanterie, et des pièces de campagne, et on distribue la bataille de manière que le canon, le bagage, et la plus grande partie de la cavalerie, qui ne peut servir de rien aux extrémités, soit toute ramassée dans le milieu. iv. Quand on a une rivière à passer : 1. Planter l’artillerie au bord, vis-à-vis du poste qu’on veut prendre, ce sera un grand avantage si la rivière y fait un angle rentrant, et s’il y a un gué près de là. 2. A mesure que le pont se construit, y faire avancer la mousqueterie pour tirer au-delà de l’eau. 3. Le pont achevé, y faire passer un corps d’infanterie, de la cavalerie, quelques pièces de campagne, et des pionniers pour en fortifier la tête, et l’on fortifie même celle d’en deçà, si l’on craint pour l’arrière-garde. 4. Il faut bien prendre garde qu’on n’ait pas posté des barques armées, des feux, ou d’autres machines pour rompre le pont, quand la moitié de l’armée est passée. 5. Si l’on veut le conserver, il faut en fortifier les deux bouts, et y mettre des gardes suffisantes. v. Chaque corps qui marche séparément, comme l’avant-garde, le corps de bataille, l’arrière-garde, chaque colonne doit avoir des pelles, des hoyaux, des pionniers et des guides, pour accommoder les passages, et ne se pas égarer. vi. Il faut que tout le monde observe les règles suivantes : 1. Que personne ne sorte de ses rangs. 2. Que les Bataillons ne se mêlent point aux Troupes de cavalerie. 3. Que ces troupes laissent entre elles une distance d’environ cent pas, afin qu’elles ne soient point si éloignées qu’elles ne puissent se prêter la main, ni si près, que l’une poussée se renverse sur l’autre, et la mette en désordre. LXVI. En été il faut marcher de bonne heure, au frais et hors des grains, afin qu’on puisse aisément reconnaître les avenues, poser les gardes, envoyer des partis en campagne, dresser des baraques et des tentes, et aller au fourrage. En hiver il faut marcher à petites journées et songer à avoir du feu. i. Les coureurs et les partis s’avancent moins la nuit que le jour. 1. On laisse des soldats aux chemins qui se croisent, afin que les derniers ne s’égarent pas. 2. Les premières troupes doivent charger tête baissée tout ce qu’elles rencontrent. LXVII. Ou l’on ne craint point du tout l’ennemi, ou on le craint peu, ou on le craint beaucoup. i. Quand on ne craint rien : 1. Chaque corps marche séparément avec son bagage particulier. 2. Les convois sont commandés avec l’artillerie. 3. Les grosses pièces se menant sur des charrettes. 4. Dés le soir d’auparavant on donne à chaque corps la marche et les ordres par écrit. 5. A l’heure marquée pour la marche, les généraux de bataille, le quartier-maître, ou maréchal des logis de l’armée, et le capitaine des guides se présentent à l’avant-garde. 6. On aplanit les retranchements du camp pour marcher en grand front. 7. Les gardes du camp ne partent point, que tout ne soit en marche. 8. On envoie devant des Pionniers pour réparer les chemins ; des partis, des corps choisis, des coureurs et des vedettes pour découvrir devant, derrière et sur les ailes ; des gardes pour l’artillerie, pour le général, et pour le bagage, pour se saisir des hauteurs, découvrir les embuscades, et donner avis de ce qu’elles rencontrent. 9. On fait marcher à l’avant-garde la moitié de la cavalerie, l’infanterie au corps de bataille, les pionniers et l’artillerie légère précédée d’un certain instrument fait comme le soc d’une charrue, pour frayer et marquer le chemin que les charrois doivent tenir ; ensuite la grosse artillerie, son train, le bagage général A l’arrière-garde on met l’autre moitié de la cavalerie, et le bagage de l’armée avec un Régiment de cavalerie. 10. Si l’armée n’est pas ensemble, il faut donner par écrit le rendez-vous ou la place d’armes, dans un lieu commode sur la route qu’on doit tenir : que ce lieu soit sûr de crainte que l’ennemi ne s’en saisisse ; qu’on le tienne secret, de crainte qu’il n’en soit averti. Il faut spécifier l’heure, et les autres circonstances, avec des espions, et des partis en campagne. ii. Quand on a quelque chose à craindre, on doit redoubler ses soins à proportion que la crainte est plus ou moins grande. 1. Il faut marcher dans le même ordre qu’on doit combattre : c’est-à-dire qu’il faut ranger l’armée en bataille, le visage tourné vers l’ennemi, et la faire marcher par le flanc, comme on a dit. 2. Il faut renforcer la partie où l’on craint avec des pièces de campagne, des munitions, des hoyaux, des pelles, des bêches, de l’infanterie et de la cavalerie commandée exprès, et que le bagage soit à l’endroit le plus sûr et le plus couvert. 3. L’artillerie qui est sur les affûts étant placée à la tête, et les Escadrons postés entre les Bataillons formeront les deux premières lignes, ensuite sera le train d’artillerie en autant de files que le chemin le permettra, ensuite les chariots des vivres, les bagages, et enfin la réserve. 4. Que les troupes fassent halte au-delà des passages, jusqu’à ce que celles qui suivent aient joint, et lorsqu’on entre de là dans une plaine, il y faut mettre l’armée en bataille, et lorsqu’on trouvera des défilés, on défilera de nouveau, l’avant-garde la première, puis la bataille, et enfin la réserve. 5. Il faut couvrir un flanc de la marche de quelque rivière, de levées, de montagnes, de chariots, de chaînes, de chevaux de frise, ou de quelqu’autre avantage suivant la situation du pays, et le nombre des troupes et des rangs. LXVIII. On observe des maximes différentes suivant les différents desseins que l’on a. I. Quand on veut cacher sa marche, il faut : 1. Marcher la nuit par les bois, les vallées, les endroits couverts, et éviter les lieux habités. 2. Ne battre que la sourdine, ne faire point de feux, si ce n’est au sortir du camp, auquel cas on les laisse allumés, pour faire croire qu’on y est, cacher les mèches, ou prendre des arquebuses à rouet, ou des fusils. 3. Envoyer de la cavalerie devant pour arrêter tous ceux que l’on rencontre, ou pour gagner les passages. 4. Se mettre dans un autre chemin que celui qu’on veut tenir, si l’on peut être vu, et puis reprendre en tournant celui qu’on veut suivre, faire fermer les portes des villes ou des lieux dont on sort, et prendre garde qu’il ne sorte quelque espion en même temps que les troupes. 5. Porter avec soi des vivres pour le temps que doit durer l’expédition. ii. On n’envoie point de coureurs devant quand on va pour enlever un quartier, pour secourir une place, pour surprendre l’ennemi dans un pays couvert, dans un temps obscur, où l’on ne peut découvrir de loin, et enfin toutes les fois qu’on est déterminé de recevoir avec résolution tout ce qu’on pourra rencontrer. iii. Quand on marche pour forcer un passage gardé par l’ennemi, il faut : 1. Feindre de le vouloir forcer un endroit, et passer dans un autre : faire semblant de retourner sur ses pas, ou se jeter autre part, puis y retourner tout d’un coup avant que l’ennemi y arrive. 2. Cacher quelques troupes auprès du passage, puis marcher avec toute l’armée plus avant, et tandis que l’ennemi vous côtoie, et suit votre marche, les troupes que vous avez cachées, courent surprendre le passage et s’y postent : c’est ainsi que le lieutenant-général Galas passa la Pêne dans la Poméranie malgré l’armée des Suédois l’an 1644, ayant laissé dans une embuscade le Sergent général Breda, qui en surprit le passage. IV. Quand on veut faire diligence, il faut : 1. Laisser les bagages derrière 2. Envoyer devant la cavalerie. 3. Mettre l’infanterie à cheval, ou sur des chariots, ou en croupe. 4. Mener en main des chevaux pour en changer à la manière des Tartares. 5. Marcher à grandes traites jour et nuit. v. Quand on se retire devant son ennemi, le faire de manière que cela ne ressemble pas à une fuite. Article
Cinquième - Du campement
LXIX. On campe diversement suivant les craintes que l’on a, auxquelles on proportionne ses précautions. Quand on est en pays ami, on campe séparément en un, deux ou trois villages, ou bien tous ensemble dans un camp fermé ; si l’ennemi est en présence, on campe en bataille. i. Par rapport au temps, on campe ou pour une nuit seulement, ou pour quelques jours, ou pour hiverner. 1. On met ordinairement la place d’armes au quartier général, qui a coutume d’être au centre : c’est où se tiennent les soldats de l’ordre. 2. L’infanterie ferme les avenues avec des barricades, des chariots, des arbres, des trains, et autres choses semblables : la cavalerie en fait autant, et s’ouvre de nouveaux passages, et on lui donne par écrit les lieux où elle doit battre l’estrade, et envoyer des partis. 3. On donne l’alarme avec le canon, le feu, la fumée, ou avec le son de certains tambours, qui sont plus grands que les autres. 4. La place d’armes des quartiers particuliers doit être la nuit derrière le village, et le jour à la tête : mais si la cavalerie craint quelque surprise, elle tient les chevaux tous sellés, et se met en campagne à côté du quartier. 5. Pour les gardes du camp on pose des sentinelles, on envoie des rondes, des batteurs d’estrades, des partis, et des espions conformément aux règles de la guerre. 6. Quelquefois l’infanterie et le canon campent au quartier général, et la cavalerie dans un bois, ou dans un ou deux villages des plus près d’alentour, et on la couvre de l’infanterie à laquelle il faut moins de temps pour s’armer. 7. Si l’on craint que l’ennemi ne donne sur le quartier, il faut le prévenir, l’attaquer lui-même, lui donner alarme, ou se mettre secrètement en bataille dans quelque endroit où il soit obligé de passer, parce que tombant sans y penser dans des troupes qui l’attendent en bon ordre, il peut facilement s’étonner, se confondre, et même être mis en déroute. 8. Les troupes destinées à faire l’avant-garde le lendemain, doivent camper dans les lieux les plus avancés du camp, du côté où l’on marche. ii. Quand on campe tous ensemble et pour une nuit seulement : 1. Que la situation ait été reconnue par le Quartier-maître général, et par quelqu’autre personne des plus considérables de l’armée, qui aura marché devant avec un parti de cavalerie. (maréchal des logis de l’armée). 2. Qu’il y ait de l’eau, du bois, du fourrage, de l’ombre en été, du couvert en hiver. 3. Que le poste soit avantageux par quelque rivière, par quelque chaîne de rochers, ou par quelque autre chose que ce soit, qui puisse couvrir un côté du camp, et le mettre hors d’insulte, qu’il ne puisse être commandé du canon, qu’il ne s’y trouve point d’obstacle qui rompe la communication des différents quartiers des troupes, qui doivent toujours être à portée de s’entre-secourir. 4. Que le camp soit bien gardé, tant par les espions qu’on a en campagne, que par les gardes disposées en plusieurs corps, par les sentinelles, les rondes, les patrouilles, les coureurs et les partis. 5. Qu’il soit fortifié d’une enceinte de charrettes et de palissades qu’on mène avec soi pour cela, ou d’un petit retranchement haut de six pieds et large de trois. 6. Il faut mettre le train d’artillerie au milieu du camp, et poster quelques pièces de campagne sur les avenues, par où l’ennemi peut approcher. 7. Avant que de se loger il faut mettre l’armée en bataille, poster les gardes, et envoyer les partis dehors. 8. Il faut se loger de bonne heure pour avoir le temps de connaître les postes, de distribuer les gardes, de se retrancher, de dresser les tentes, d’aller au fourrage, et de découvrir les mouvements de l’ennemi. iii. Lorsqu’on s’arrête dans un camp, il faut avoir des provisions de guerre et de bouche, et qu’il soit aisé de les y conduire sûrement ; et pour cela il faut toujours avoir un chemin ouvert aux vivres, au secours, à la retraite : établir bien la ligne de communication, et ne pas laisser facilement derrière soi quelque grande place ennemie. 1. Que les chemins soient assurés pour les marchands et pour les vivandiers, et que les articles militaires pour leurs immunités soient bien observés : qu’on ne vende point hors du camp les bestiaux que l’on prend. 2. Que l’eau soit ou de fontaine, ou de rivière, ou de puits creusés en terre : qu’on en fasse l’essai, et qu’on prenne garde que l’ennemi ne la puisse ôter. 3. Il faut tirer le fourrage de la campagne, et des lieux circonvoisins, envoyer les fourrageurs avec escorte pour les mettre à couvert des partis ennemis, et pour empêcher les désordres et les vols : il faut les faire marcher en divers temps, et à l’improviste, afin que l’ennemi n’en soit pas averti, il faut fourrager d’abord dans les lieux les plus éloignés, et venir ensuite peu à peu aux plus proches. 4. Qu’il y ait du bois pour les baraques, et pour faire du feu aux corps de garde, et aux cuisines. 5. Que la situation soit commode, dans une plaine, ou sur une colline aisée, qu’elle ne soit ni commandée, ni sujette aux inondations, ni aux incendies, qu’elle soit en bon air ; dès qu’il commence à se corrompre, il faut décamper. 6. S’il y a un bois, le couper, l’enfermer ou le brûler, ou s’en éloigner. S’il y a quelque inondation à craindre, faire des chaussées, ou faire écouler les eaux. 7. Tenir le camp net, enterrer les immondices, prendre garde au feu. 8. Se saisir des environs et les bien garnir de troupes, et surtout les passages vers les magasins un peu éloignés. 9. Avoir s’il se peut une rivière à côté qui assure un flanc de l’armée, qui fournisse de l’eau, serve de réceptacle aux immondices, et facilite la conduite des choses nécessaires. Avoir un pont pour passer sur l’autre bord, et qu’il soit fait de manière qu’il ne puisse être, ni brûlé par l’ennemi, ni ruiné par des machines, et qu’il soit fortifié aux deux bouts. 10. La forme et la grandeur des quartiers doit être proportionnée à la situation, et à la quantité d’infanterie, de cavalerie, d’artillerie et de bagage. Si le camp est trop étroit, il est incommode pour les logements, dangereux pour le feu qui s’y met par accident, ou qu’on y jette dehors, il est méprisable à l’ennemi, parce qu’il sait juger que les forces sont petites ; s’il est trop grand, il est incommode pour les gardes, et difficile à défendre. 11. Les quartiers particuliers doivent être carrés à angles droits, mais sans trop d’exactitude. La longueur ne doit jamais changer : on donne douze ou quinze pas de front pour une compagnie de cavalerie, et huit pour une d’infanterie. 12. On retranche son camp sur un terrain plus élevé que les environs, avec des retranchements à redents, ou angles flanqués avec des redoutes, des fortins, des tenailles, des ouvrages à cornes, des ouvrages couronnés à la distance de trois ou quatre cent toises des logements, et cet espace qu’on laisse entre deux sert pour la place d’armes. Quelquefois on fait double camp pour s’étendre et pour gagner du terrain ; quelquefois dans un camp on en fait un plus étroit, pour le défendre avec peu de monde, en cas qu’une partie de l’armée dût sortir dehors. 13. Les gardes se changent à la pointe du jour, ou le soir : il faut les poster de manière qu’on ne puisse ni les surprendre, ni couper celles qui seront les plus avancées. Leur nombre doit être conforme au besoin. A l’égard du lieu, sur les avenues du camp on en met aux endroits les moins forts, dans le camp on en met à l’artillerie, aux munitions, aux drapeaux, aux vivres, aux prisonniers, aux quartiers généraux, aux places, aux marchés. L’exactitude consiste dans le mot, les rondes, les patrouilles, les coureurs, les partis, les espions. 14. Lorsqu’on campe en bataille, les Bataillons et les Escadrons demeurent comme ils doivent être, excepté qu’on double les distances à deux pas par rangs de front, et à huit pas pour la hauteur, afin qu’ils reposent plus à l’aise, et on laisse de plus une espace vide devant pour sortir dehors. iv. Dans les quartiers hiver on doit avoir soin d’assurer les troupes. 1. En fortifiant un camp, et en les y tenant assemblées auprès de quelque grande ville marchande, ou de quelque rivière pour couvrir le pays. 2. En les distribuant dans des lieux serrés et voisins par grosses garnisons, en sorte qu’elles puissent réciproquement se secourir. 3. En couvrant le voisinage des quartiers par des forts, des rivières, des montagnes, des passages où l’on met des gardes et de la cavalerie pour avertir quand l’ennemi vient, et pour l’empêcher de faire des courses avec de petits partis, ou pour lui couper les vivres derrière, et harceler son arrière-garde s’il passait en grand corps. Et pour cet effet on fera serrer les vivres des environs dans des lieux fermés. 4. En rafraîchissant le soldat des fatigues de la campagne, et prenant des quartiers de gré ou de force. Article Sixième - Du combatLXX. i. On combat autour des forteresses, ou en campagne. 1. Pour les forteresses on en considère la construction, l’attaque ou la défense. 2. En campagne il y a des chocs particuliers, ou des batailles.
LXXI. i. Les hommes s’assemblèrent au commencement dans des enceintes, pour ne pas vivre parmi les bêtes : et pour se défendre de la férocité des autres hommes, ils inventèrent l’art de fortifier, afin qu’un petit nombre pût se défendre contre un grand. ii. Les lieux sont forts, ou par la nature, ou par l’art, ou par les deux. 1. Les premiers sont ceux qui sont situés sur des montagnes, sur des précipites, dans des marais, sur la mer, sur un lac, ou sur quelque grande rivière 2. Les derniers sont ceux qui sont fortifiés de main d’homme avec des fossés et des remparts qui imitent les fleuves et les montagnes. iii. C’était autrefois un problème dans la politique, si les forteresses sont avantageuses ou non. Quelques-uns ont dit que les lieux forts portaient les Princes à la tyrannie, et les peuples à la révolte, les ennemis aux sièges, et les bourgeois à la lâcheté : mais ceux qui parlaient ainsi ne distinguaient pas l’usage légitime des choses, de l’abus qu’on en fait, et l’innocence des moyens, du crime de celui qui les emploie. Car si ce raisonnement est reçu, on peut tirer une conclusion contre toutes les autres espèces de biens, tels que sont l’éloquence, la force, la santé, les richesses, l’art de commander etc. L’usage moderne a décidé la question, et l’exemple de quelques peuples, je ne dirai pas libres (puisque les Hollandais et les Vénitiens ont des forteresses, et leur doivent l’état florissant où ils sont) mais licencieux, ne doit pas tirer à conséquence : la condamnation qu’ils en font est une preuve de leur utilité, parce qu’elle fait voir que les forteresses sont le soutien des Couronnes, le frein et le lien des peuples séditieux et conquis, le caractère de l’autorité souveraine, et des moyens efficaces pour prouver la tranquillité publique, en assurant la puissance de ceux qui gouvernent, et l’obéissance des sujets, le bon ordre au dedans, et la résistance au dehors : c’est pour cela que les Souverains en défendent la construction à leurs Vassaux, et que le Turc a garnison dans toutes les places fortes de Tartarie, afin de pouvoir déposer le Kan quand il lui plaît, comme il fit en 1668. Si les forteresses ont jamais été préjudiciables à quelque République, ce n’est pas aux forteresses qu’il s’en faut prendre, mais au gouvernement, qui ne sait pas se maintenir dans la possession des places, ni tenir les garnisons dans le devoir. Le Royaume d’Angleterre étant sans forteresses a été trois fois conquis en six mois, et Frédéric Palatin qui avait été proclamé roi de Bohême perdit tout ce royaume, par la perte de la seule bataille de Prague. Si quelque Prince barbare se fiant à ses armées nombreuses, s’imagine qu’il n’en a pas besoin, il se trompe, il faut ou qu’il ait continuellement une armée sur pied, ce qui est insupportable, ou qu’il soit exposé aux courses de ses voisins. iv. Que les forteresses soient bonnes et en petit nombre, situées sur les frontières, aux passages, aux ports de mer, et dans les lieux où le Prince réside. 1. Qu’elles soient capables de tenir une garnison assez forte pour soutenir un siège royal, afin que l’ennemi soit obligé de les respecter, quand il faudra qu’il les laisse derrière lui, pour entrer plus avant dans le pays. 2. Qu’elles soient commodes pour le commerce et pour recevoir du secours : qu’elles aient un bon air, de bonne eau, et des campagnes fertiles. 3. Qu’elles soient proportionnées à la situation, à la fin et aux forces tant des ennemis pour s’en défendre, qu’aux siennes propres pour les pouvoir garnir de monde, de munitions, et des autres choses nécessaires v. On fait des citadelles aux places conquises ou rebelles pour les tenir en bride, et mettre la garnison en sûreté ; aux places frontières, pour en redoubler la force ; aux villes trop vastes, et par conséquent difficiles être enceintes de fortifications. On les bâtit dans le terrain le plus élevé, et au-dessus de la rivière, s’il y en a, ou on les enferme avec deux bastions dans la ville, et les autres bastions dehors, afin qu’elles commandent en même temps la rivière, la campagne et la ville. Article Premier - De la constructionLXXII. i. Il est bon qu’il y ait plusieurs obstacles, qui rendent l’accès de la place difficile, que la garnison ait beaucoup de terrain pour se défendre, et qu’elle en donne peu à l’ennemi pour attaquer, en un mot que la place soit propre à gagner du temps, et à tirer un siège en longueur. ii. La construction est régulière, ou irrégulière ; la première regarde les figures dont les angles et les côtes sont égaux : elle est toujours égale à elle-même et invariable, elle est la règle de la seconde, qui tire son nom de l’irrégularité de ses figures. iii. Voici les règles du plan. 1. Qu’il n’y ait aucun point dans la forteresse, qui ne soit vu, découvert et défendu de plusieurs autres. 2. Que la ligne qui défend soit plus grande, et capable de contenir plus d’hommes que celle qui est défendue. 3. Plus la place a de bastions, plus elle est forte. 4. Elle doit commander tous les lieux d’alentour. 5. Que les ouvrages soient plus élevés à mesure qu’ils approchent du centre. 6. La ligne de défense fichante ne doit pas avoir plus de 60 verges ou 120 toises, parce qu’ou le mousquet ne porte pas plus loin, ou le coup n’a plus de force, ou l’on ne saurait tirer juste dans une si grande distance. 7. Plus les flancs, tant le droit que l’oblique, et la gorge sont grands, meilleurs ils sont. 8. Que tous les dehors soient ouverts du côté de la place. 9. Que l’angle du bastion n’ait pas moins de 60 degrés, ni plus de 90 et par conséquent que l’angle de la figure ou du polygone n’ait pas moins de 90 degrés. 10. Que l’angle que forment le flanc et la courtine soit droit. 11. Les angles de tenailles doivent être exclus de la fortification. iv. Règles pour le profil. 1. Que les remparts soient d’une épaisseur et d’une hauteur raisonnable ; quand ils sont trop hauts, ils multiplient la dépense, et couvrent l’ennemi ; quand ils sont trop bas, ils sont aisés à escalader, et commandés par les hauteurs de dehors qui découvrent le cœur des places. Quand ils sont trop épais, ils coûtent beaucoup sans nécessité ; quand ils ne le sont pas assez, ils ne résistent pas aux batteries des ennemis, et ils n’ont pas d’espace pour tenir celles de la place. 2. On doit creuser le fossé à proportion du rempart pour en tirer la terre nécessaire : qu’il soit plus creux que la hauteur d’un grand homme, et plus large que la longueur d’un grand arbre : quand il est plein d’eau il monte mieux l’endroit par où l’ennemi veut le passer ; quand il est sec, il est plus propre pour les sorties et pour les retraites de la garnison, pour les contre-mines, et pour suppléer aux défauts des dehors. La fausse braye sert uniquement pour la défense du fossé, elle n’est faite que pour cela. v. Les dehors sont des ouvrages faits au delà du fossé pour fortifier les endroits les plus faibles, pour animer les sorties, pour contre-miner, et pour tenir l’ennemi éloigné. On les divise en ravelins, demi-lunes, ouvrages à cornes, et ouvrages à couronne. vi. Enfin, l’angle du Bastion, la ligne de défense, le flanc droit et oblique, la face et la gorge doivent avoir entre eux une telle proportion, qu’on n’affaiblisse point l’un pour rendre l’autre plus avantageux. 1. Mais combien de combinaisons différentes peut-on faire des proportions réciproques de ces parties ? Combien d’auteurs en ont écrit ? Combien de différences dans leurs découvertes ? Elles sont infinies et ennuyantes par rapport aux Écrivains, qui ne font que compiler ou se copier les uns les autres, ou qui n’ont que des idées chimériques sans avoir de pratique. C’est un Protée, qui change en mille formes différentes. 2. A l’égard de la matière, les uns la veulent de pierre vive, les autres de brique cuite et non cuite, d’autres de terre, d’autres d’arbres. Gustave Adolphe roi de Suède avait projeté d’y employer des pièces de fer en forme de pierre de taille, parce qu’il y a quantité de mines de fer en Suède. 3. A l’égard de la forme, il n’y a pas moins d’opinions différentes, et l’on dispute encore si la ligne de défense doit se proportionner à la portée du canon ou à celle du mousquet. Si les bastions doivent être pleins ou vides ; aigus, obtus, ou droits ; avec des orillons et des casemates, ou sans avoir ni l’un ni l’autre. Si le fossé doit être sec ou plein d’eau ; la courtine longue ou courte, droite ou courbe, avec un angle rentrant ou saillant. Si le flanc doit être perpendiculaire à la courtine, c’est à dire à angle droit, ou à angle obtus, ou à angle aigu. Si le flanc oblique, qu’on nomme ordinairement second flanc, est utile, ou nuisible. Si la fausse braye et les dehors sont avantageux ou préjudiciables. 4. Chacune de ces opinions a pour soi des auteurs célèbres, et des raisons fortes, et celui qui est dans une place de quelque manière qu’elle soit, a sujet de prendre courage et de se réjouir, puisqu’elle ne peut manquer de manière ou d’autre d’avoir de quoi se bien défendre, pourvu qu’il sache donner à matière les formes les plus propres, et conformer son jeu au coup que les dès lui amènent. vii. En un mot, toutes les places sont bonnes, quand avec les maximes fondamentales qu’on vient de dire, elles ont assez d’étendue pour y faire combattre beaucoup de monde ensemble, pour tenir beaucoup d’artillerie, pour élever plusieurs flancs, et pour y faire plusieurs retranchements viii. Entre toutes les proportions confirmées par l’usage, sans lequel la théorie est sujette à erreur, je m’en tiens ordinairement à celle de Morpsaudsen, que j’ai vu souvent pratiquer avec applaudissement, et avec succès. La voici. 1. On fait l’angle du Bastion des deux tiers de l’angle de la circonférence jusqu’à ce qu’il arrive à 90 degrés, lesquels il ne doit jamais passer. La courtine est de 36 verges ou 72 toises. La face est de 48 toises. Le flanc dans le carré est de 16 toises, et dans les figures suivantes il croit de deux toises de figure en figure ; ainsi le pentagone est de 18 toises, l’hexagone de 20 l’eptatone de 22 et l’octogone de 24 et cela ne passe jamais de 24 toises, quelque nombre de côtés qu’ait la figure. 2. Pour faire des Bastions plats sur une ligne droite. La demi-gorge est de 32 toises. Le flanc de 28. La capitale de 62. La courtine de 72. 3. Ces choses supposées menant aisément à la connaissance des autres lignes et des autres angles par la trigonométrie, ou par l’échelle, ou en faisant des tables, qui montant de degrés en degrés depuis 90 qui est l’angle du carré jusqu’à 180 qui fait la ligne droite, servent extrêmement à fortifier les figures irrégulières. 4. Une proportion aisée et invariable pour toutes sortes de figures sans considérer les angles, c’est celle de Melder, où le polygone intérieur est toujours de 126 toises. La capitale de 46. La gorge de 24. Le flanc dans le carré de 18 et de 20 dans les autres figures. Il mesure en détail toutes les parties de sa fortification, et la comparant avec celle de Marolois, de Freytag et de Rusé, il démontre que la sienne est meilleure, parce qu’elle a la ligne de défense plus courte, et les flancs plus longs. ix. Dans ces deux manières, qui ont un grand second flanc, si outre le flanc perpendiculaire à la courtine, on en veut un perpendiculaire à la ligne de défense, pour ajouter ces flancs dans l’une ou l’autre méthode, on le peut faire sans changer leur construction, et en faisant seulement la 3e place plus haute, comme on le voit dans les lignes ponctuées A.A. Et parce que la fausse-braye, qui est la meilleure défense du fossé, est rejetée, à cause qu’elle est enfilée par l’ennemi, dès qu’il est maître de la contrescarpe, et qu’elle devient alors inutile, pour remédier à cet inconvénient, on avance alors l’angle du Bastion sur la pointe de la fausse-braye, ainsi elle se trouve couverte avec une augmentation d’espace et de flancs, comme on voit en B. 1.
L’invention nouvelle de certains ingénieurs de tirer une ligne
au travers du fossé depuis la pointe du Bastion jusqu’à celle de la
contrescarpe, comme on voit dans la figure D, paraît d’abord choquer
les règles générales, parce qu’il semble que c’est faire une
galerie à l’ennemi pour lui faciliter le passage tout le long du On peut répondre à l’objection que cette traverse se défend facilement par elle-même, tant à cause du peu de prise qu’elle donne à sa tête, que par la quantité de mines et de tirades qu’on fait au dedans, si l’on veut, à mesure qu’on recule : outre que dans cette traverse la galerie, que fait l’ennemi vis à vis d’une des faces du Bastion, ne peut jamais être vue que par un seul côté. L’expérience de quelque attaque fera recevoir ou rejeter cette proposition aussi bien que la suivante. 2. De la Fortification où l’on veut les angles des bastions aigus et la couronne rentrante selon la figure a, b, c, d, e, f. Le monde, curieux de nouveauté, fait dans les arts comme dans les habits : il se divertit des modes, et quand l’invention des nouvelles est épuisée, il reproduit les vieilles. C’est ainsi que certains Philosophes de ce temps ont fait sortir du tombeau les opinions oubliées des atomes et des mouvements de la terre ; et que quelques Ingénieurs modernes réveillent tous les jours des questions, qui ont été souvent examinées dans les Écoles de Mathématiques, et que l’expérience universelle soutenue de la raison et de l’autorité a rejetées. Galazzo Alghifi de Carpi imprima en 1570 un grand volume de Fortifications dédié à l’Empereur Maximilien II dans lequel il s’applique uniquement à établir la bonté des courtines rentrantes, et il prétend que l’angle qu’elles forment est d’autant meilleur, qu’il est plus aigu ; mais cette manière est combattue par plusieurs raisons, par beaucoup d’autorités, et par expérience. ie. Les raisons 1. Le Bastion aigu étant étroit, a très peu d’espace pour l’artillerie, pour les soldats, pour les places basses, pour les retranchements, et pour le vide du milieu qui est nécessaire, afin que l’ennemi n’y trouve pas de terrain pour se loger, ni pour le faire sauter par les mines. 2. La pointe en peut être ruinée aisément, et donner moyen à l’ennemi de s’y loger à couvert. 3. La courtine à redans ou à tenailles, ou courbée en quelqu’autre manière que ce soit, comme on voit dans la figure a, b, c,d, diminue la place, et enferme un petit espace dans une grande enceinte, au lieu que la courtine droite embrasse plus de terrain, est de moindre dépense, se fait plus vite, et se garde plus aisément.
4. Si ces angles rentrants sont obtus, les côtés ne peuvent se regarder l’un l’autre, ni se défendre commodément à cause de l’épaisseur des parapets, et dès que l’ennemi est proche de l’angle, on ne peut plus lui faire de mal. 5. Lorsque les situations ont naturellement quelque angle rentrant, on les corrige comme défectueux en tirant une ligne droite plus en dehors. Voyez la figure e, f. iie. Les autorités 1. Carlo Theti. I. I. c. 7. 2. Daniel Speckle c. XI. 3. Sardi traité 2e. fol. 47. 48. 49. 4.
De Ville I. 2. c. 7. I.
3. c. 5. iiie. L’expérience. 1. L’usage des courtines droites, et des angles de bastions de 90 degrés est le plus ordinaire, et l’on s’en sert partout où on peut l’observer sans diminuer la bonté des autres parties. Dans une chose, d’où dépend le salut des peuples, et la conservation ou la ruine des États, on ne doit rien faire qui ne soit fondé sur la plus grande probabilité, et confirmé par plusieurs expériences. 2. Enfin les flancs de mon invention élevés en forme de Cavalier et perpendiculaire à la ligne de défense, comme on a dit, ont tous les avantages des bastions aigus et des courtines rentrantes sans rien changer à la forme ordinaire. Je ne prétends pas nier pourtant que cette disposition d’angles aigus et rentrants n’ait des avantages considérables, comme l’ont remarqué Bonagiuto, Lorini, Adam Fretag, et plusieurs autres. LXXIII. Dans la fortification irrégulière il faut observer ces maximes : Plus l’irrégulière approche de la régulière, meilleure elle est. La distance des bastions ne doit pas être moindre de 120 toises, ni de plus de 160. iii. Le Polygone intérieur doit avoir au moins 72 ou 80 toises. iv. Que les angles et les lignes soient toujours d’une juste grandeur, c’est à dire que les angles de la circonférence n’aient pas moins de 90 degrés, ni les lignes moins de 72 toises. Ainsi lorsqu’elle sont de longueur inégale, on a coutume de les égaler en les tirant plus en dedans ou plus en dehors, par le moyen de quelques perpendiculaires dans le milieu qui les coupent en parties égales, et alors le bastion qui devient par là régulier et uniforme en lui-même, se proportionne à l’angle de la figure, à quoi les tables dont nous avons parlé peuvent beaucoup servir. v. Si les angles et les lignes n’ont pas une juste grandeur, il faut rajuster les uns et les autres en tirant les lignes plus en dedans, ou plus en dehors, ou si cela ne se peut, voici ce qu’on peut faire. 1. Il faut fortifier des lignes trop longues avec des bastions plats, V. G. ou des ravelins, V. H. et celles qui sont trop courtes avec des demi-bastions, en faisant servir celles-ci de courtines, et portant la gorge sur les lignes prochaines V. I. 2. Les angles trop aigus se changent en angles de bastions, ou en demi-bastions, ou en demi-lunes, ou bien on les émousse par une ligne droite ou rentrante pour en faire une tenaille, ou enfin on les fortifie avec un ouvrage à cornes, ou comme un angle équilatéral. 3. (Fig. p. 90) Les angles rentrants se coupent en tirant une ligne droite plus en dehors, ou bien on les fortifie de quelque manière que ce soit, ou avec un ravelin, ou avec un bastion suivant l’ouverture de l’angle. vi. Les places bâties à l’antique : 1. Doivent être fortifiées en dehors en laissant un espace convenable entre le vieux fossé et le nouveau rempart. 2. Avec des bastions ou des ravelins, ou quelques autres dehors. 3. Il faut que la fortification soit régulière, ou tout à fait, ou en partie, ce qui se fait aisément, en appliquant au plan de la place divers dessins faits avec une même échelle sur un papier transparent pour voir lequel y convient le mieux. 4. On fait une banquette autour de la vieille muraille avec des cages de bois par dehors qui servent de flancs. vii. A l’égard de la situation : 1. Il faut ou raser les hauteurs voisines qui commandent la place, ou les escarper à plomb, ou les enfermer, ou les fortifier avec des ouvrages particuliers, en mettant même plusieurs l’un devant l’autre, ou bâtir des bastions pleins avec des cavaliers par dessus, d’où l’on puisse battre les éminences, ou enfin faire des traverses pour se couvrir. 2. Il faut ruiner les faubourgs, s’ils ne sont pas fortifiés. 3. Escarper les rochers sur lesquels les places sont bâties, ou remplir les cavités pour avoir la liberté de voir et de tirer tout à l’entour. 4. Les lieux situés sur des rivières doivent encore avoir des fortifications sur le rivage opposé, et lorsque la rivière est trop large, il faut avancer deux demi-bastions jusque dans l’eau. 5. Si la rivière passe dans la place, il faut qu’elle entre par le milieu de la courtine, quand la courtine en devrait être plus longue qu’à l’ordinaire, pourvu qu’à l’entrée et à la sortie de l’eau il y ait des ravelins avec des flancs, ou des ouvrages à corne. LXXIV. Pour le profil : i. Il faut observer la proportion ordinaire, et y ajouter ce qui suit. ii. Les grosses murailles coûtent beaucoup, sont longues à bâtir, et incommodes pour voir l’ennemi. iii. Le meilleur rempart est celui de terre soutenu par le bas d’un mur de six pieds d’épaisseur, et de sept dans le fondement, avec des meurtrières, et un petit chemin large de six pieds pour les rondes, pour voir l’ennemi d’en bas, et nettoyer le fossé à coups de mousquet ; la hauteur de ce mur doit être égale à celle de la contrescarpe[7], et par conséquent de douze pieds. iv. Le rempart et le parapet doivent avoir beaucoup de talus, afin qu’ils se soutiennent mieux, et que le canon ait moins de prise. v. A la pointe des bastions on renforce le mur jusqu’à la longueur de 24 pieds, pour couvrir le chemin des rondes, et empêcher qu’il ne soit enfilé de la campagne : il y a un détour en dedans pour passer d’une face à l’autre, et tout le long du mur on fait des niches, ou casemates de 2 verges, ou 24 pieds par dedans avec des arcades hautes de sept, où les soldats puissent se mettre à couvert des pierres et des grenades. vi. Il y a trois sortes de défenses, la haute, la basse, et la moyenne. vii. Cette sorte de profil proposée par le colonel N. et approuvée par le conseil de guerre se pratique aujourd’hui dans la fortification de Prague. Article Second - De l’attaqueLXXV. Il y a plusieurs sortes d’attaques, l’une cachée dans laquelle on n’emploie que l’intelligence ou le stratagème, l’autre manifeste et vive, qui se fait d’emblée ou par assaut ; une troisième lente, par blocus ou par un long siège ; une quatrième enfin qui tient comme le milieu entre la lente et la vive : c’est ce qu’on appelle un siège en forme, où tout s’exécute par la force. Il n’y a point de place forte dont on ne puisse venir à bout, ou par le fer, ou par le feu, ou par la famine, ou par surprise. I. On a intelligence ou avec les habitants, ou avec les soldats : on les gagne par présents, par promesses, et par persuasion. 1. Les soldats exécutent le projet en ouvrant les portes, en corrompant leurs camarades, ou les gardes, en faisant entrer des soldats travestis, en guidant des espions, et armant les prisonniers, en gâtant les munitions, en enclouant le canon, en semant des dissensions, et des terreurs paniques, en persuadant aux assiégés de se rendre, en répondant à des signaux. 2. Il faut avoir entre ses mains des sûretés qui répondent de la fidélité de vos correspondances, pour ne pas tomber dans le piège qu’on prépare aux autres. ii. On exécute les stratagèmes avec les pétards, par l’escalade, par le défaut des murailles, par la négligence des gardes. 1. On envoie ses soldats ou par troupes, ou un à un pour se rassembler ensuite secrètement, ou bien on les mène tous ensemble.
L’ordre de exécution doit être écrit en détail : il faut choisir un temps sombre avec un grand vent, pour n’être ni vu, ni entendu. Quand les soldats sont entrés, une partie combat, l’autre soutient, et la troisième garde la campagne au dehors : on se rend maître des places, et des rues, on désarme les habitants, et on partage les maisons pour le butin. 2. Avec les pétards, et les autres instruments de moindre force, comme les haches, les scies, les marteaux sourds, les feux d’artifice etc. on rompt les grilles, les palissades, les barrières, et les murailles faibles. 3. On escalade en plusieurs endroits, en donnant en même temps de fausses alarmes. Lorsque le fossé est plein d’eau, il faut prendre le temps de la gelée, ou avoir des bateaux pour y appuyer les échelles. Elles doivent être d’une juste mesure, fortes, aisées à porter et à appliquer sans bruit, et pendant l’escalade qu’il y ait des mousquetaires commandés pour tirer continuellement aux flancs et aux défenses. 4. La muraille a des défauts, lorsqu’elle est basse, ou rompue, ou faible, ou qu’on peut passer par les embrasures des places basses, ou par les égoûts, ou par les entrées et les sorties des rivières 5. Par la négligence des gardes on embrasse une porte, on surprend le corps de garde par le moyen de soldats entrés secrètement un à un, ou cachés dans des charrettes, dans des bateaux, dans des tonneaux, ou introduits comme des transfuges, ou déguisés en paysans, en femmes, en marchands, en Prêtres, en Religieux, en malades, en soldats sortis de la garnison, ou en prisonniers relâchés ; on met le feu aux faubourgs, et tandis que ceux de la ville courent pour l’éteindre, on surprend la porte, on entre pêle-mêle avec les habitants qui étaient sortis, feignant de leur parler et d’être de leurs gens. On falsifie les écritures et les ordres pour faire sortir la garnison, on l’épouvante par une montre vraie ou fausse de trophées, d’enseignes, de prisonniers, ou par l’assurance d’une victoire : on donne alarme d’un côté, tandis qu’on fait de l’autre une véritable attaque. iii. L’attaque d’emblée se fait avec vigueur de tous les côtés, avec toutes sortes instruments, lorsqu’une garnison est affaiblie, ou qu’il y a de la division, de l’épouvante, ou quelqu’autre défaut. iv. Les villes fortes, peuplées, qui ont une grande circonférence, et par conséquent de grosses garnisons, se prennent plus aisément par un blocus, ou un long siège, que par force. 1. Le temps le plus propre pour bloquer une place, est celui où elle manque de vivres, comme il arrive d’ordinaire un peu devant la récolte, ou bien lorsqu’elle est pleine de monde par la conjoncture d’une solennité ou d’une foire. 2. Il faut fortifier les lieux par où l’on vient, pour assurer ses convois. 3. Loger les troupes dans les villages voisins, ou faire des lignes de circonvallation. 4. Ôter à la ville l’usage des portes, des ponts, des moulins, par des forts, par le feu et par des batteries. 5. S’il passe une rivière dedans, bâtir des forts des deux côtés, y faire des ponts pour la communication des quartiers, et devant ces ponts, tendre des chaînes, des palissades, des arbres flottants sur l’eau, armés de pointes de fer, et attachés ensemble avec des crampons de fer. 6. Ôter l’eau à la place, ou s’en servir pour l’inonder : mais si le blocus ne réussit pas, il faut vaincre par la force l’opiniâtreté des assiégés. LXXVI. Dans un siège réglé il faut : Se camper. Investir la place. Ouvrir la tranchée. Faire les approches. Dresser les batteries. Forcer les dehors. Ouvrir la contrescarpe. Passer le fossé avec des galeries. Attacher le mineur. Faire brèche, et donner l’assaut. i. Quand on va assiéger une place, il faut : 1. Tâcher de l’investir lorsqu’elle est dépourvue, et qu’elle ne s’y attend pas, faisant semblant d’en vouloir à une autre, autour de laquelle on envoie de la cavalerie se poster. 2. Être maître de la campagne, et beaucoup plus fort que l’ennemi, ou bien avoir deux ou trois armées, dont l’une lui fasse tête et le tienne en échec, tandis que les autres forment le siège, et assurent les derrières et les convois, ou enfin gagner assez de temps pour s’être fortifié avant l’arrivée de l’ennemi. 3. Être résolu en cas qu’il vienne, ou à l’attendre de pied ferme, ou à marcher au-devant de lui, en se postant avantageusement, ou à faire tous les deux, laissant du monde à la garde de la tranchée, et sortant avec l’armée sans pourtant s’éloigner beaucoup, de crainte qu’il n’entrât de l’autre côté quelque secours, lequel faisant avec la garnison de vigoureuses sorties, battrait ceux qui gardent la tranchée : s’il y a trop à craindre, se retirer de bonne heure. 4. Camper l’armée le plus près qu’on peut de la ville, mais hors la portée du canon, et prendre ses principaux postes dans l’endroit par où l’on juge que le secours peut venir. 5. Qu’on y puisse avoir commodément de l’eau, des grains, du fourrage, du bois, des matériaux pour les travaux, ou qu’il y en ait une si grande provision dans le camp, qu’elle suffise pour tout le temps du siège. 6. Pourvoir aux maladies qui se mettent dans l’armée, empêcher qu’elle ne se ruine par le mauvais air, par l’excès du froid et du chaud, par les mauvaises eaux, et par les inondations. 7. Assurer la ligne de communication par une rivière, ou par la mer, ou par une suite de forts peu distants l’un de l’autre. 8.
Avoir le plan de la place et des environs. 9. Que le camp ne soit ni trop serré à cause de la puanteur, des incommodités, de la contagion et du feu ; ni trop étendu à cause de la difficulté de le défendre : qu’il y ait une rivière à côté si cela se peut, et qu’on fasse autant de quartiers qu’il doit y avoir d’attaques. ii. On environne la place d’une double ligne, l’une du côté de la ville pour enfermer les assiégés, et qu’on appelle ligne de contrevallation ; l’autre vers la campagne pour s’opposer au secours, et pour la communication des quartiers, qu’on nomme ligne de circonvallation. iii. On ouvre la tranchée, et on commence les approches. 1. Hors la portée du mousquet et la nuit, si on ne peut le faire de jour : on l’ouvre en se couvrant de mantelets, ou à la faveur de quelques chemins creux, de rideaux, ou de fonds etc., ou bien on bâtit un bon fort à la queue. 2. Qu’elle ne soit point enfilée, ou qu’elle soit fort profonde, ou avec un double parapet, et blindée de fascines, de planches et autres choses semblables. 3. Qu’on la conduise par la ligne la plus courte, et s’il est nécessaire par des traverses, et qu’elles soient doubles afin qu’elles puissent s’entre-secourir. Qu’on pousse la tranchée vers les endroits les plus faibles de la place, qui sont ordinairement les faces des bastions, et quelquefois les courtines, quand elles sont trop longues, ou dans des endroits qui par la qualité du terrain et d’autres circonstances, rendent les approches plus faciles. 4. Si elle n’est pas assez profonde et assez large, et même d’autant plus profonde qu’elle est plus avancée, on peut y faire une ou deux banquettes, et y ajouter des sacs à terre, ou des corbeilles remplies de matière, qui étant frappée n’éclate point. 5. Il faut construire de distance en distance, comme de 60 ou 80 toises des redoutes et des fortins, et y placer des corps de la garde pour empêcher les sorties, pour défendre les lignes, et pour donner retraite aux travailleurs. iv. On dresse des batteries pour ruiner les défenses de l’ennemi, pour empêcher ses travaux, et pour favoriser les approches : on les avance à proportion que la tranchée avance : on les fait de différentes manières, enterrées, lorsque le terrain est bon et un peu élevé ; doubles, c’est-à-dire avec un double parapet, au niveau de la campagne, et hautes avec des parapets faits de terre, de fascines, de sacs pleins de laine ou de sable, de gabions, de saucissons[8], de coffres élevés : cela se fait quand il faut qu’elles commandent quelque endroit. 1. Le dessein des batteries est de faire brèche, quand on est assez proche : il faut creuser autour un fossé profond, ou un puits en dedans pour se garantir des contre-mines. On les dresse sur la contrescarpe opposée au flanc que l’on veut battre, et on y met plus de canon que n’en a l’ennemi. 2. On dispose les pièces en trois batteries, mais de telle sorte que celle du milieu batte en ligne droite pour ébranler la terre, et que les deux des côtés se croisent pour la faire tomber, la trouvant ébranlée. Douze pieds de bonne terre bien battue résistent à un boulet de canon, et un pied au mousquet. Le nombre des pièces nécessaires pour faire brèche se règle sur le temps, le profil de l’ouvrage, et la qualité du terrain. Il faut au moins deux lignes d’approches, trois batteries à chacune, et quatre pièces à chaque batterie, ce qui fait en tout 24 pièces. Si le canon bat le rempart trop obliquement, le boulet n’entre pas, mais il glisse, et rejaillit. 3. Il faut battre les citernes et les escaliers des tours, afin qu’elles deviennent inutiles. 4. Boucler les embrasures avec des madriers, ou quelque autre chose après avoir tiré, afin de recharger en sûreté, et de remettre la pièce en batterie. 5. La hauteur des batteries doit être proportionnée à la hauteur et à la distance du lieu que l’on veut battre, et leur longueur à la quantité des pièces que l’on a. On donne à chacune douze pieds d’espace, et six pieds de plus à celles des extrémités pour marcher à l’entour ; de sorte qu’une batterie de six pièces aura quatorze toises de longueur. Pour sa largeur elle se mesure sur la longueur de la pièce et de affûts, en y ajoutant douze pieds pour le recul, et cinq pieds pour tourner autour. La partie de derrière est plus élevée d’un pied et demi que celle de devant pour remettre plus aisément la pièce en sa place. 6. L’archiduc consuma pour un million d’or de poudre au siège d’Ostende. v. On force les dehors par les batteries, les sapes, les mines, les grenades, les feux d’artifice, les ponts volants : lorsqu’ils sont pris, on s’y loge en se couvrant et en s’y fortifiant. Quand les Espagnols secoururent Valenciennes en 1656, ils jetèrent à la main trente mille grenades. vi. On ouvre la contrescarpe avec des grenades enterrées, des pétards, et à la sape : la sape se fait sous terre au travers du chemin couvert, après avoir ruiné le flanc qui défend la contrescarpe, et elle va aboutir au fond de la contrescarpe à l’endroit du fossé, où l’on a résolu de mettre la galerie : on l’emporte quelquefois d’emblée, ou en la commandant et l’enfilant par des batteries faites exprès On peut faire double sape. 1. Il faut se précautionner contre les coups de mousquet, les feux d’artifice, les grenades, les fumées puantes, les mines, les fougades, les bascules, etc. en faisant le long de la contrescarpe des tranchées qui flanquent le dedans du fossé, et le nettoient entièrement d’ennemis. vii. A l’égard du fossé : 1. S’il est sans eau, on y fait des logements, et on s’y poste, ou bien on le comble, et on le passe avec des galeries, et des amas de fascines, des traverses faites au niveau du fossé et au dessus. 2. S’il est plein d’eau, on le comble avec des fascines, des sacs, de grands et de petits saucissons, des gabions, de la terre, etc. ou bien, on le vide : ce qui se fait en diverses manières, en le saignant par les endroits où la campagne est plus basse, en faisant dans la contrescarpe des puits plus profonds que l’eau du fossé, des canaux pour la conduire dans les puits, et des pompes ou des moulins pour l’en tirer ensuite, ou en la détournant dans un nouveau lit, et élevant ensuite des chaussées. On peut encore faire des traverses en y laissant diverses ouvertures pour laisser passer l’eau courante, et l’on jette sur ces traces des ponts volants faits de bois, de cuir, de toile, de liège, de joncs et de futailles ; ou mis sur des roues et des rouleaux. viii. On commence à faire la galerie quand le fossé est comblé, et le chemin fait, en entassant beaucoup de terre devant soi, et mettant à droite et à gauche des chandeliers garnis de madriers à l’épreuve du mousquet, et jetant même de la terre à l’épreuve du canon du côté qui est vu du Bastion opposé ; on couvre encore le dessus de la galerie de terre ou de peaux fraîches de bœuf contre le feu de l’ennemi, et on fait au côté de petits soupiraux pour avoir du jour et pour respirer. 1. Comme on fait plusieurs brèches, on fait aussi plusieurs galeries en plusieurs endroits. 2. Quelquefois on n’en fait point, et l’on se contente de jeter des ponts. 3. On convient avec les Travailleurs qui entreprennent la galerie, du temps et du prix ; on leur donne quatre ou cinq mille écus plus ou moins selon la largeur et la profondeur du fossé, et suivant le péril auquel ils sont exposés en travaillant. Le Prince d’Orange au siège de Bolduc paya une galerie trente mille florins et dans un autre siège il en paya une autre cinquante mille. ix. On commence les mines au pied du rempart dans quelque ouverture que le canon y a faite, ou à couvert sous des mantelets ou madriers un pied au dessus de la surface de l’eau, ou dans le chemin couvert en passant sous le fossé, ou en déchaussant et soutenant ensuite avec des étais. 1. Il faut travailler secrètement, afin que l’ennemi ne contre-mine point ; et lorsque le Mineur rompt la muraille et fait du bruit, tirer continuellement le canon et le mousquet pour empêcher qu’il ne soit entendu : il faut encore avoir soin que la terre qu’il tire de la mine ne soit point vue, et l’enlever en cachette. 2. On fait des mines en descendant à plomb, ou en pente, ou par degrés, ou avec des traverses et des puits : on en conduit les galeries en ligne droite et de niveau, où le terrain est uni, et en angles droits dans les détours : quand on est arrivé au lieu qu’on veut faire sauter, on fait à la tête des galeries la chambre de la mine ; cette chambre est un cube capable de tenir autant de barils de poudre qu’il en faut pour la faire sauter. La poudre se fait toujours passage par la partie la plus faible. On compte qu’un quintal de poudre peut faire sauter douze pieds cubes de terre. Lorsqu’il s’agit de faire sauter un Bastion, ou quelque ouvrage de pierre, on charge ordinairement la mine de 30 ou 40 barils de poudre ; on n’en met que sur six, huit ou dix aux petites mines, qu’on appelle fourneaux, et qui sont des ouvertures commodes pour s’y loger avec la pelle et le hoyau : et pour en refaire de nouveaux, et rompre les retirades des ennemis, on en fait quelquefois qui ont plusieurs branches, et plusieurs cubes, ou chambres. 3. Toute l’industrie consiste à bien boucher l’entrée de la chambre, et les environs, n’y laissant que l’espace nécessaire pour passer la mèche ou la saucisse, qui doit être disposée de sorte que tous les barils prennent feu également, et en même temps ; de là dépend le bon effet de la mine : car la poudre éclate toujours, et s’évapore par l’endroit le plus faible. 4. Quand on rencontre de l’eau, ou quelque source, il faut la boucher, ou la guider, ou la détourner, ou passer par dessous la veine. On arme la terre sablonneuse, et on la soutient en forme de galerie, ou bien on creuse jusqu’à ce qu’on ait trouvé le solide, on côtoie la pierre vive, et on tourne à l’entour, ce qu’on fait aussi au tour des contre-mines : on amollit les murailles avec le vinaigre et l’eau de vie : on fait marché avec les Mineurs à tant par pied, afin qu’ils travaillent avec plus d’ardeur. 5. Si on tarde à faire jouer la mine, il faut prendre garde que l’ennemi ne l’évente, ou que l’humidité ne la gâte. Tandis que l’on y met le feu, on tient à l’écart dans les tranchées les plus proches des soldats tous prêts à courir à l’assaut par la galerie. x. La brèche se fait ou avec la mine, ou avec les batteries, ou à la sape, tantôt à l’angle du bastion, pour avoir un lieu propre pour se mettre à couvert, quelquefois proche le flanc, afin de faire sauter le retranchement en cas qu’il y en ait, et souvent au milieu de sa face. 1. Il faut qu’elle soit grande, aisée à monter et dégarnie de défense dans les flancs : on la fait reconnaître par des gens armés de rondaches, et de pots à l’épreuve. 2. On convient pour y courir, d’un signal de coups de canon, ou d’autre chose. 3. On ne fait quelquefois la brèche que pour donner entrée à un ou deux hommes qui s’y cachent pour conduire la mine. xi. Dès qu’elle a joué, on donne l’assaut avec vigueur, en sorte que ceux qui y vont soient soutenus par d’autres, et rafraîchis souvent. 1. Quand on ne peut entrer dans la place, on se loge au pied de la brèche, ou au milieu, ou à la tête, on bat les retranchements à coups de canons, on pénètre plus avant par des fourneaux, et on passe quelquefois sous le fossé de la retirade ; on fait des logements en aplanissant la terre, et en mettant plusieurs rangs de gabions couverts de planches, et de terre, à la faveur desquels les mineurs poussent leur travail au milieu de quelques soldats armés, et assurés par les flancs. 2. On donne des assauts en plusieurs endroits, et les faux assauts servent pour favoriser les véritables. xii. La place étant prise, on répare les brèches, et on comble les approches. 1. On fait sortir les gens suspects, et on la fournit des choses nécessaires pour sa défense, ou bien on la démantèle. 2. L’artillerie et les munitions de guerre et de bouche appartiennent au Prince, et le butin aux soldats. Article Troisième[9] - De la défenseLXXVII. i. L’attaque enseigne la défense. 1. Il faut faire sortir de la place les gens suspects, ou de force, ou sous quelque prétexte spécieux, changer la garnison, ne point mettre en faction aux postes importants ceux dont on se défie, leur donner des espions, faire monter les gardes au fort. 2. Séparer les prisonniers, les visiter souvent, barrer les portes des prisons, y tenir des gardes, et en donner les clefs à des personnes sûres. 3. Promettre impunité et récompense à quiconque découvrira une trahison. 4. Ne point donner de gouvernements perpétuels, ni à des gens, dont la fidélité soit douteuse, ou qui soient capables d’être corrompus par ambition ou par intérêt. 5. Rendre les Commandants des citadelles indépendants du Gouverneur de la ville. LXXVIII. I. Contre les stratagèmes : 1. Les précautions générales sont de battre la campagne, et les environs de la place, de tenir des partis au dehors, d’avoir des espions et des gardes avancées dans les villages d’alentour. On découvre encore les stratagèmes en particulier par des alarmes feintes : mais c’est un moyen qu’il faut employer rarement. ii. Contre le pétard : 1. Fortifier les lieux faibles avec de la terre et des palissades. 2. Couvrir les portes de quelques dehors, les faire à plusieurs sacs en angles, y pratiquer des canonnières dedans, terrasser celles qui sont superflues, et avoir des caisses remplies de terre pour mettre derrière les autres, quand on les ferme le soir. 3. Multiplier les obstacles par des barrières, des palissades, des orgues, des chevaux de frises, des ponts-levis, des bascules, des sarazines, ou herses, et des chaînes plombées. 4. Ne pas faire les entrées en droite ligne, mettre des corps de garde dans le milieu, y pointer des pierriers chargés de ferrailles. iii. Contre l’escalade : 1. De hautes murailles avec des poutres, des pierres, et des feux préparés sur le parapet. 2. De l’eau jetée sur le talus, quand il gèle. 3. Les fausses brayes, les fossés à eau ou à cunette[10] ou quelque autre petit fossé aux endroits où on doit mettre le pied des échelles. 4. Les contrescarpes coupées à plomb, ou revêtues. 5. Les dehors bien gardés. 6. Des palissades au pied de la muraille, et au milieu du fossé. 7. De l’artillerie pointée dans les flancs chargée de chaînes ou de ferrailles. 8. En hiver, rompre la glace du fossé avec des haches, des scies, et des bateaux serrés. iv. Si le mur est faible : 1. Le réparer. 2. Éloigner les maisons des portes et du rempart. 3. Avancer des caponnières dans le fossé, et dans les lieux qui ne sont point flanqués. 4. Planter plusieurs rangs d’estacades et de palissades, à l’entrée et à la sortie des rivières. On laisse un passage au milieu pour les bateaux, et on le ferme avec des chaînes, ou des mâts de navires armés de pointes de fer. 5. Y mettre une barque en garde, si la rivière est large, ou un petit fort, si c’est un Port de mer. v. Pour les Gardes : 1. Mettre des corps de garde à chaque porte, à la place d’armes, à la maison du Gouverneur, aux entrées des rivières, aux endroits faibles, et à chaque deux bastions. 2. Assurer les corps de garde en les entourant de bonnes palissades. 3. Placer les habitants dans les lieux les moins dangereux, et les moins importants s’ils sont fidèles, et s’ils ne le sont pas les désarmer. Faire publier des défenses sous peine de la vie d’avoir commerce ou correspondance avec les ennemis, de s’assembler, d’aller en troupes, de marcher la nuit sans lumière, de loger des étrangers sans les dénoncer, de sortir de la maison en temps d’alarme, et de mettre de la lumière aux fenêtres, enfin les menacer qu’en cas de soulèvement et de tumulte, on brûlera la ville sans considération de sexe ni d’âge. 4. Loger les soldats en un ou deux quartiers près des portes, ou le long du rempart. 5. Envoyer des gardes de cavalerie hors la place en leur donnant un mot ou un signe différent de celui qu’on donne au dedans. 6. Changer les gardes, quand les portes sont fermées, afin qu’aucun ne puisse faire savoir en quel poste il est entré. 7. Les doubler en temps de soupçon, d’assemblées, de marchés, de fêtes, de vendanges, de récoltes. 8. Faire tenir les assemblées hors de la ville. vi. Les portes : 1. Les fermer quand le Soleil se couche, et les ouvrir quand il est levé, jamais la nuit, si ce n’est pour un sujet de très grande conséquence, et en ce cas il faut que le gouverneur s’y trouve en personne avec le sergent-major, que le corps de garde soit en armes, qu’on ouvre un guichet après l’autre, et qu’on ferme celui de derrière, jusqu’à ce qu’on ait envoyé des gens dehors pour reconnaître, et faire la découverte. 2. Visiter tout ce qui entre et tout ce qui sort, fouillant avec des perches, ou autrement jusqu’au fond des charrettes, et dans tous les endroits, où l’on pourrait avoir caché quelques personnes, ou des choses défendues. 3. Ne les laisser jamais embarrassées. 4. Arrêter tous ceux qui viennent. Il faut que la sentinelle avertisse par quelque signal, quand elle les découvre de loin. 5. Prendre par écrit leur nom, l’hôtellerie où ils vont loger, et les autres circonstances, et leur faire quitter leurs armes, confronter ensuite ces listes avec celles des hôtes qui portent tous les soirs au Gouverneur les noms des gens qu’ils logent. vii. Le mot : 1. Le donner les portes fermées, le changer toutes les fois qu’elles ont été ouvertes pendant la nuit, ou qu’on donne alarme, ou que quelque soldat a déserté, le donner aux gardes de dehors différent de celui de dedans. viii. Les rondes : 1. Les envoyer aux heures réglées en leur donnant le mot. 2. Leur faire faire le tour du rempart une ou plusieurs fois, avec ordre de visiter les sentinelles, de regarder, et d’écouter de temps en temps ce qui se passe au-delà de la muraille. 3. Envoyer la ronde extraordinaire qui se fait par les hauts officiers, qui doivent visiter les corps de gardes même, pour voir si une partie veille, si leurs armes sont prêtes, et en bon état, s’il y a du feu, de la lumière, ou des mèches allumées, et si le nombre des soldats et des officiers est complet. ix. Les patrouilles : 1. Les tirer des corps de garde. 2. Les faire marcher par les rues, avec ordre d’arrêter tous ceux qu’elles rencontrent, et de prendre garde que chacun aille dans le temps, dans le lieu, et de la manière qu’il doit. x. Les sentinelles : 1. Les poser armées de mousquets sur les murailles ; et de piques auprès des poudres. 2. Avoir sur les remparts des pertuisanes, des piques, et autres armes semblables toutes prêtes, afin qu’en temps de pluie, où les armes à feu demeurent souvent inutiles, on ait de quoi se défendre. xi. En temps d’alarme : 1. Si elle se donne en plein jour par quelque parti ennemi, il faut faire sortir secrètement la cavalerie, et jeter de l’infanterie dans les dehors pour la soutenir. 2. Si c’est par quelque soulèvement arrivé dans la ville, fermer les portes, et mettre en armes ceux qui n’y ont point de part. 3. Si c’est un incendie, n’y laisser accourir que ceux qui y sont envoyés, et faire prendre les armes aux autres. Y envoyer des ouvriers avec leurs outils, pour abattre les maisons voisines, y faire porter par les hommes et les femmes de l’eau, des échelles, des seringues, des crampons, renforcer les gardes, faire marcher la patrouille. 4. Si c’est à l’occasion de quelque assaut, et pendant la nuit, on envoie du renfort dans le lieu où l’assaut se donne, on jette du feu dans le fossé, et on avance des fanaux hors du rempart pour éclairer la campagne. Il faut que les soldats sortis de garde ce jour-là retournent à leur poste, que ceux qui y doivent entrer aillent à la place d’armes, et le Gouverneur au corps de garde principal, que les hôtes ne laissent point sortir les Étrangers de chez eux. LXXIX. i. Contre l’attaque de vive force : Une bonne fortification, des dehors, des palissades, des fraises, beaucoup d’obstacles, grand nombre de soldats, de munitions et instruments ii. Pour le nombre des soldats : 1. On mesure la circonférence de la ligne extérieure du rempart, et l’on compte un soldat pour chaque pas, ou 200 soldats pour chaque bastion. 2. On peut encore faire ce calcul par le moyen des corps de garde, de chacun desquels on doit tirer les sentinelles, les patrouilles, les rondes et les officiers : mais ils doivent avoir 2 jours francs de garde. iii. La munition est nécessaire pour l’artillerie et la mousqueterie : il y a outre cela les feux d’artifice, les mines, les grenades, les bombes, les mortiers qui consomment beaucoup de poudre. On fait provision de boulets suivant le nombre des coups qu’on a à tirer : il faut bien plus de balles que de boulets. La mèche brûle sans discontinuer. 1. Que les greniers soient fournis pour un an, qu’on ait soin de visiter souvent les provisions, de les rafraîchir, et de les conserver : qu’il y ait de toutes sortes de grains, des légumes, du vin, du vinaigre, de l’huile, qu’on ait des puits et des citernes, l’eau qui vient par les aqueducs pouvant être gâtée. iv. Les principaux instruments sont les canons, les armes défensives, les feux d’artifices, la poudre, les boulets, les balles, la mèche, et de quoi en faire, des matériaux de toutes sortes, des métiers avec leurs outils, du bois pour bâtir, pour cuire, pour se chauffer. 1. Il faut à chaque bastion quatre ou cinq pièces de canon de divers calibre pour divers usages, de grosses pièces pour ruiner les travaux de l’ennemi ; des coulevrines pour tirer de loin, et empêcher les travailleurs ; des pièces courtes de grand calibre pour les dehors, dont les défenses sont courtes ; des pierriers pour les brèches ; des arquebuses à rouet pour les sorties ; des arquebuses rayées, contre les armes à l’épreuve, et que ces armes soient pour la plupart sur les flancs des postes attaqués. v. Contre le feu : 1. Abattre le haut des maisons, et y mettre des poutres couvertes de sable, de fumier, et de terre. 2. Ôter le foin et la paille, ou les bien couvrir. 3. Étouffer les grenades avec des peaux de bœuf mouillées, ou en éteindre le feu dès qu’elles ont éclaté. 4. Faire des traverses et des puits afin qu’elles y tombent, ou à plomb, ou en roulant, ou en perçant, et creuser des voûtes auprès pour se mettre à couvert dessous. LXXX. Lorsqu’on craint d’être assiégé : i. Se pourvoir pour un an de vivres, de médicaments, d’armes, instruments et d’hommes pour s’en servir, en un mot, de toutes les autres choses nécessaires pour se défendre. 1. Visiter les magasins, les monastères, et les maisons particulières. 2. Chasser les bouches inutiles, et distribuer les vivres avec épargne. 3. Brûler aux environs de la ville toutes les provisions qu’on n’y peut faire entrer et qui pourraient servir à l’ennemi. LXXXI. Contre l’attaque dans les formes : i. Toutes les défenses se font ou sous terre, ou au dessus, ou au niveau. 1. On fait sous terre les fossés, les cunettes, les mines, les fourneaux, les fougades, les caponnières et semblables travaux : ils coûtent plus de peine et de temps que les autres, on ne peut pas s’en servir partout, et ils ne se rencontrent pas toujours justement sous les ouvrages de l’ennemi qu’on veut faire sauter. 2. On élève au-dessus de la terre des remparts, des plates-formes, et des cavaliers, qui servent à voir et à tirer jusque dans les travaux des ennemis ; mais seulement de haut en bas et en fichant. 3. Au niveau de la terre sont les fausses brayes, les coffres[11], les caponnières, les chemins couverts, les places basses, et les parapets enterrés : ces sortes de défenses servent à nettoyer la ligne horizontale de la campagne, et sont mieux par conséquent que les défenses hautes : mais pour peu que les travaux des ennemis s’élèvent, elles ne voient plus, ou elles sont enfilées. 4. Il faut se servir des trois défenses ensemble, afin que l’une supplée au défaut de l’autre. ii. Faire jurer et signer à tout le monde de vouloir vivre et mourir ensemble, avec peine de mort au premier qui parlera de se rendre. 1. Donner espérance de secours, en feignant d’avoir reçu des lettres ou des courriers. 2. Ouvrir les écluses, et inonder la campagne. iii. Contre les approches : 1. Les empêcher en tirant aux travailleurs, en donnant de fréquentes alarmes, en allant aux ennemis par des contre-tranchées, en faisant des sorties vigoureuses, secrètes, prudentes, pour ne pas donner dans des pièges : car dix hommes tués pour les assiégeants sont moins qu’un pour les assiégés ; les sorties se font pour ruiner les travaux, pour faire des prisonniers, pour enclouer le canon, ou en rompre les roues et les affûts, pour faire sortir, ou entrer des gens toutes les fois qu’on le peut avec avantage. 2. Que ceux qui sortent aient un signal pour se reconnaître entre eux, qu’ils portent des armes et des instruments propres pour exécution de leurs desseins, et que la cavalerie aille prendre en queue les gardes des ennemis. 3. Que les endroits de la retirade qui sont en dehors, que la contrescarpe, le fossé sec et la fausse braye soient garnis de mousqueterie et de canon pour soutenir les sorties. 4. Qu’on ne fasse point de sortie, quand la garnison est faible, ou qu’on se défie de la bourgeoisie. iv. Les batteries : 1. Y résister avec des contre-batteries en élevant des cavaliers qui leur commandent. 2. Faire des planchers et des échafauds de bois où la terre manque, s’enterrer quand l’ennemi est proche pour battre à rez-de-chaussée, mettre les pièces sur des roues basses, comme on fait dans les vaisseaux, pour empêcher qu’elles ne soient démontées ou offensées, quand il n’y a point d’embrasure. v. Les dehors : Les miner, ou y faire une fougade, quand on ne peut plus les garder, et faire une sortie, dès que la mine a joué. vi. La contrescarpe : 1. La défendre en ruinant le bord du fossé dans l’endroit où l’ennemi doit dresser sa batterie pour rompre les flancs. 2. Loger dans la fausse-braye de petites pièces vis-à-vis de l’ouverture qui se doit faire à la contrescarpe. 3. Faire des coffres où il n’y a point de fausse-braye. 4. Bâtir des éperons dans la contrescarpe, qui servent de dehors, et qui donnent retraite dans les sorties. vii. Le fossé : 1. Le défendre en ôtant ou ruinant ce que l’ennemi jette dedans. 2. Faire des traverses, des taillades, des contre-mines, et des retirades, s’il est sec. 3. Miner la contrescarpe. 4. Creuser la cunette au milieu du fossé jusqu’à l’eau, et s’assurer par là des travaux que l’ennemi fait sous terre. viii. La galerie : 1. La rompre avec le canon, le feu d’artifice, les bombes, les grenades, les pierres, les pétards, les pots à feu, et les barils foudroyants. 2. Avec des barques, où il y a de petites pièces courtes, qui la battent à revers. 3. En la battant par devant, par les flancs, et par derrière ix. Les mines : 1. Y remédier en les contre-minant par dessous, les rencontrant, les éventant, les bouchant, les pétardant, en ôtant la poudre, y conduisant de l’eau, les brûlant, ôtant les étais, tuant les mineurs, les chassant avec des grenades, des fumées puantes, des trompes, et autres instruments de cette sorte. 2. On les rencontre aisément quand les bastions sont creux, et quand ils sont pleins, on creuse un puits au milieu, d’où l’on peut aller vers les mines. 3. On les découvre en voyant de la lumière, ou entendant des bruits par des trous, qu’on fait en terre par dessus, dessous, et aux côtes avec des terrières et de longs forêts d’acier. On y passe ensuite une canne creuse : on met encore aux endroits suspects une aiguille frottée d’aimant, des tambours avec des dès dessus, ou des pois, ou de petites boules de liège enfilées dans les crins de cheval. x. La brèche : 1. La défendre sans la laisser reconnaître. 2. La réparer la nuit avec de la terre et des palissades, l’escarper, y faire quelque fougade, la contre-miner. 3. Y mettre des chausse-trapes, des chevaux de frise, des planches remplies de pointes de clous et de matière combustible, pour les allumer quand il sera temps. 4. Faire des retirades et des retranchements généraux ou particuliers. Ils doivent être assez éloignés de la mine de l’ennemi pour n’en être pas emportés, qu’ils ne soient pas si hauts qu’ils puissent être ruinés par le canon qui bat les premières défenses, ou mettre l’ennemi à couvert, quand il en est proche ; ni si bas aussi qu’ils soient commandés par la première brèche : qu’ils soient bien flanqués, et qu’ils battent le lieu qu’on abandonne. 5. En faire deux ou trois l’un derrière l’autre. xi. Les assauts : 1. Les soutenir et les repousser avec des gens qui aient des armes à l’épreuve, et qui soient couverts de rondaches et de mantelets. 2. Garnir bien les flancs, charger l’artillerie à cartouche, tirer continuellement l’un après l’autre, et non pas tous ensemble. 3. Distribuer les soldats à la place d’armes, aux lieux qui ne sont point attaqués, à la brèche, en mettre un nombre pour la défendre de front, avec d’autres derrière pour les soutenir, et les rafraîchir ; en placer d’autres pour tirer sur les flancs, afin qu’elle soit défendue de tous les côtes avec des armes, des feux, des huiles bouillantes, des pierres, du souffre, du sable brûlant, des essaims de mouches à miel. 4. Que les gens désarmés portent les munitions et les rafraîchissements ; et si le feu prend par hasard aux maisons, qu’ils l’éteignent. xii. Quand on est à l’extrémité : 1. En donner avis aux Supérieurs, avec lesquels on doit être convenu de quelque marque secrète pour reconnaître les lettres véritables d’avec les fausses. 2. Assembler le Conseil, y remontrer la nécessité et l’état de la place. 3. Dresser un mémoire des défenses qu’on a faites, des soldats morts, tués, blessés, malades, perdus, et de tout ce qui manque, et faire signer cet acte à tous les officiers, et aux principaux habitants. LXXXII. La dernière ressource des Assiégés est le secours. i. Celui qui le conduit doit se presser, afin d’arriver avant que l’ennemi se fortifie, et envoyer devant des lettres et des courriers qui annoncent qu’il marche, pour donner cœur aux Assiégés. ii. Le secours se donne : 1. En prévenant l’ennemi, et se campant à côté de la place, avant qu’il l’investisse. 2. En lui coupant les vivres. 3. En ravageant son pays. 4. En attaquant ses places. 5. On peut secourir effectivement la place de ce qui lui est nécessaire, comme de vivres, de munitions, d’hommes, etc. les introduisant ou avec peu de gens et par surprise, ou avec toutes ses forces. 6. En attaquant le camp ennemi, ou feignant d’en vouloir venir à une bataille, l’assaillir d’un côté tandis qu’on fait entrer le secours par l’autre. iii. Pour faire entrer le secours : 1. Marcher secrètement. 2. Se glisser par les endroits les moins gardés, et les moins fortifiés. 3. Si on est découvert, passer résolument au travers des ennemis pendant que les Assiégés font des sorties, au lieu, au temps, à la manière et au signal dont on est convenu, et donner en d’autres endroits de fausses alarmes. 4. Porter en croupe de la farine et de la poudre dans des sacs de cuir, pour les donner quand on est près du camp aux piquiers, qui vont les jeter dans la contrescarpe, ou dans le fossé. 5. Faire mine de vouloir combattre, pour amuser l’ennemi, et l’empêcher de diviser ses troupes, puis détacher secrètement ou pendant la nuit deux ou trois partis, qui en tournant, se jettent dans la place. iv. Pour attaquer le camp : 1. Tirer chaque nuit quelque coup de canon à mesure qu’on approche, pour faire connaître aux assiégés que le secours n’est pas loin. 2. Attaquer le Camp ou un quartier par surprise, à la faveur de la nuit ou de grand matin, en donnant des alarmes en divers lieux, et en appliquant les ponts et les machines aux lignes, ou bien, l’assaillir ouvertement et de vive force avec de l’artillerie qui le commande et qui le batte. Rompre les défenses, aller à l’assaut, feindre d’un côté, et gagner avec des ponts volants d’autres postes moins forts ou moins gardés. 3. Attaquer un Fortin avec des tranchées, des batteries, des feux ; s’il est petit et détaché du camp, se poster entre deux pour ôter la communication. 4. Assiéger les Assiégeants dans les formes. Chapitre
VI
LXXXIII. Ils sont particuliers avec une partie des forces, ou généraux avec toute l’armée. Les avantages qu’on y remporte viennent de quatre sources principales. Première
source dans l’avantage du nombre I. De ce que plusieurs combattent contre peu, à quoi se rapporte : 1. Battre un quartier, un garde, un convoi, un fourrage 2. Envelopper une embuscade qu’on a découverte. 3. Tomber avec l’armée sur un corps faible et séparé. Seconde
source dans la science du Chef II. De faire combattre des gens préparés contre des gens qui ne le sont pas, des troupes fraîches contre des fatiguées, des troupes armées contre d’autres sans armes, des gens braves contre des lâches, des gens déterminés contre d’irrésolus, sous quoi l’on comprend : 1. Les surprises, qui consistent suivant l’étymologie du mot, à prendre son ennemi au dépourvu, lorsqu’il dort, qu’il mange, qu’il célèbre quelque fête, qu’il fourrage, qu’il est près de camper, ou de décamper, qu’il n’a pas encore posé ses gardes, ou qu’il les a déjà levées, qu’il a décelé et débridé ses chevaux. 2. Les embuscades. 3. L’attaque de l’ennemi quand il n’a point de Chef, ou qu’il marche. Troisième
source, dans la manière de combattre III. De ce qu’on choque de front l’ennemi, en flanc, ou en queue, ce qui comprend : 1. Suivre la piste de l’ennemi, et le charger dans les défilés avant qu’il puisse faire volte-face, et se mettre en bataille. 2. S’ouvrir en deux, et s’aller jeter sur les flancs de l’ennemi, ou envoyer secrètement des troupes, qui l’attaquent par derrière Quatrième
source dans l’avantage du lieu iv. De ce que le poste est avantageux, et que chaque espèce d’armes est placée au lieu où elle peut faire son devoir sans qu’aucune demeure inutile, à quoi se réduit : 1. Se mettre dans un passage, où l’ennemi doit passer. 2. Gagner une hauteur ou un bois, d’où l’on voie sans être vu, et d’où le choc venant de haut en bas ait plus de force. 3. Combattre dans les plaines et dans les lieux découverts, si on est plus fort en cavalerie ; et dans les lieux couverts et difficiles, si on a plus d’infanterie que l’ennemi ; dans des lieux étroits si on a moins de troupes, et dans des endroits spacieux si l’on est supérieur en nombre. Article Premier - Des combats particuliersLXXXIV. Ils consistent en escarmouches, en surprises, à forcer ou à défendre des retranchements, des passages, des rivières, en rencontres imprévues et en retraites. La plus grande partie de toutes les maximes est que les premiers avantages, qu’on remporte d’abord, sont un présage des suivants, et que le bruit de la renommée inspire de la hardiesse au parti vainqueur, et de la terreur au vaincu. LXXXV. Les Escarmouches se font : i. Pour reconnaître un poste. ii. Pour encourager les soldats, pour les éprouver, pour leur faire voir l’ennemi. iii. Pour faire des prisonniers et prendre langue. iv. Pour gagner, ou pour garder un poste. v. Pour empêcher la marche de l’ennemi. vi. Il faut avoir le soin de ne se pas laisser attirer dans un piège, de rafraîchir souvent les combattants, et de ne jamais charger jamais plus fortement l’ennemi, que quand on se veut retirer. LXXXVI. Les surprises. i. Elles sont fondées sur le besoin indispensable de manger, de boire, de reposer, et de savoir les mouvements de son ennemi ; d’où naît la nécessité d’aller au fourrage, et au bois, de dormir, de mener du bagage, de desseller, et de débrider les chevaux, et de prendre langue, qui sont des actions sujettes aux surprises, d’où vient que : 1. On surprend par des Embuscades et par des attaques imprévues des quartiers, les fourrageurs, les coureurs, les partis, les gardes, les bagages, et l’armée même tandis qu’elle marche : mais il faut, 2. Avoir des espions dans l’armée ennemie pour observer s’il n’est point instruit du dessein qu’on a, ou s’il n’est point arrivé quelque changement dans les affaires, et concerter avec eux un lieu où déposer le secret. 3. Conduire avec soi les choses dont on a besoin pour le dessein que l’on a. 4. Dresser des embûches dans les bois, dans les jardins, dans les maisons, dans les villages, dans les buissons, dans les vallées, dans les fossés, sur les rivages, dans les chemins creux, et dans tous les endroits où il faut que l’ennemi défile et sépare ses forces, et où une partie ne peut secourir l’autre, comme il arrive aux passages, aux rivières, et aux bois. En ce cas il faut le charger en tête et en queue, et donner sur les premiers passés avant qu’ils puissent se réunir, et se mettre en ordre. ii. Dans les embuscades : 1. Reconnaître si le lieu n’a point été pris. 2. N’y pas arriver temps devant exécution, et ne s’y pas arrêter trop longtemps, de peur que l’ennemi n’en soit averti. 3. Se mettre en un endroit, d’où l’on puisse sortir par plusieurs côtés en cas que l’ennemi y vînt trop fort. 4. Changer le lieu de l’embuscade, quand on craint d’avoir été découvert. 5. Avoir des sentinelles, qui puissent voir de loin, et se tenir alertes pour n’être pas surpris. 6. Faire des embuscades doubles et triples. 7. Que ceux qui sont commandés pour attirer l’ennemi dans l’embuscade aillent par un autre chemin que ceux qui vont s’embusquer, et qu’il n’y ait que le commandant des premiers qui le sache. 8. Faire l’embuscade avec beaucoup de troupes, quand l’ennemi n’y peut venir avec des forces égales, et la faire avec peu de gens quand il peut venir avec des forces plus grandes. 9. Laisser passer bien des gens sans se découvrir, quand on attend une meilleure capture. iii. On force un quartier, une garde, un convoi : 1. Au commencement de la nuit, ou à la pointe du jour, lorsqu’on est las de veiller ; ou sur le soir quand on se loge avant que les gardes soient posées, et que tout soit en état ; ou sur le midi, quand on est au fourrage. 2. Il faut marcher secrètement, tourner aux flancs et à la queue du quartier, couper les patrouilles, les sentinelles, et les corps de garde, empêcher l’ennemi de se joindre. Faire en même temps plusieurs attaques en plusieurs endroits. 3. Se jeter brusquement dessus, y entrer pêle-mêle avec l’ennemi. Lorsqu’on se voit découvert, forcer le corps de garde, se rendre maître de la place, mettre en désordre tout ce qui se rallie, courir par les rues où l’on entend du bruit, et au logement des officiers, les faire prisonniers, mettre le feu au village : l’entourer par dehors, avoir un corps qui garde la campagne, et un autre à quelque passage pour soutenir la retraite : exécuter tout cela vivement. 4. Se retirer de bonne heure, rallier ses gens, envoyer les prisonniers devant sans armes, sans éperons, et sur des méchants chevaux. Prendre un chemin où l’on ne doive pas rencontrer l’ennemi, et en effacer la piste, laisser des gardes aux passages, les fermer avec des charrettes et des arbres, mettre trois ou quatre cavaliers des mieux montés avec un Trompette à la pointe d’un bois, d’une vallée ou d’une hauteur, afin que se montrant à propos ils arrêtent l’ennemi, et le fassent aller bride en main de peur de quelque embuscade : assigner le lieu du ralliement loin du quartier qu’on a attaqué ; marcher toujours sans s’arrêter, commander des troupes derrière pour soutenir l’ennemi, s’arrêter et se tenir caché, puis se mettre en bonne posture, et le recevoir avec résolution ; car il se peut faire qu’il sera faible, et qu’il arrivera à vous désuni, et en désordre. LXXXVII. Pour attaquer un retranchement : i. S’approcher le plus qu’on peut hors de portée, et sans être découvert. ii. Donner de fausses alarmes de plusieurs côtés à la faveur de la nuit, qui empêche de distinguer les fausses attaques des véritables, et faire des grands efforts, en un ou deux endroits seulement. iii. Ne se pas tellement diviser qu’on ne puisse s’entre-secourir, si l’ennemi sort de ses retranchements. iv. Faire l’attaque une demi-heure avant jour, lorsque les coups que l’ennemi tire sont perdus et incertains, afin que le jour augmentant peu à peu, on puisse voir l’état des choses, et se prévaloir des avantages qu’on a remportés. v. Se rendre maître de quelque redoute, ou de quelque hauteur qui commande les lignes, ou d’un chemin qui ne soit point enfilé, et qui conduise à couvert jusque sous le retranchement, l’attaquer par l’endroit le moins fort, et où ceux qui le défendent ne peuvent se mettre en bataille derrière. vi. Si c’est une ligne de circonvallation d’un siège, concerter avec ceux de la place le temps et le lieu de l’attaque, afin qu’ils fassent une sortie. vii. Disposer l’attaque en mettant à la tête des pelotons de mousquetaires suivis de deux ou trois cent hommes avec des fascines et des armes, qui ayant rempli le fossé montent sur le retranchement, et qui tirant dessus continuellement en assurent le pied, afin de donner moyen à leurs gens d’y descendre, et de s’y poster : en faire suivre d’autres avec des pelles et des hoyaux pour l’ouvrir, et pour en aplanir l’entrée à la cavalerie, avoir soin qu’ils soient soutenus d’un bon nombre de cavaliers et de fantassins, qui tirent sans cesse pendant que les autres travaillent, et qu’ils soient encore assurés par une grosse réserve. viii. Employer deux ou trois mille hommes à chaque attaque pour assaillir les uns après les autres. ix. Si par hasard l’ennemi prend l’épouvante, et abandonne quelque endroit qui n’est point attaqué, profiter de la conjoncture, en y envoyant des hommes et des instruments pour aplanir x. À un passage : 1. S’en saisir avant que l’ennemi y arrive. 2. Surprendre ceux qui le gardent, les forcer avec des pétards, des échelles, des grenades, des feux, des mines etc. les battre de quelque hauteur, les prendre par derrière, les couper en passant par un autre endroit. xi. Au passage d’une rivière : 1. La passer à gué, sur la glace, à la nage, ou dans des bateaux menant les chevaux en main, ou laisser nager les chevaux et les tenir par la queue. 2. Donner jalousie à l’ennemi en plusieurs endroits, et tandis qu’on s’amuse d’un côté, passer de l’autre. 3. Choisir quelque hauteur, ou quelque endroit élevé de la rive, ou recourbé en angle rentrant, d’où l’on puisse battre en flanc un assez grand espace de la rive opposée, s’y mettre à couvert, et passer ensuite à la faveur de la fumée, ou avec des troncs d’arbres mis en travers. 4. Faire descendre des barques dans l’eau sous le feu du canon de la mousqueterie, faire passer de l’autre côté des soldats et des pionniers pour s’y poster, et s’y fortifier avec des ravelins, et des ouvrages à corne qui se flanquent l’un l’autre, qui soient défendus de l’autre rive, et qui embrassent un terrain capable de contenir beaucoup de monde. 5. Travailler au pont sans relâche, passer dès qu’il est fait, se mettre en bataille, et gagner des postes commodes et avantageux. 6. On passe les rivières sur des ponts de diverses matières, et de construction différente, sur des digues et des levées, qui laissent des vides dans les endroits où passe le courant, avec des barques, à la nage, à gué, en détournant la rivière, en remontant à la source. 7. Quand on est fort inférieur à l’ennemi, il est bien difficile de lui empêcher le passage. Les Impériaux commandés par Galas passèrent le Rhin à Spire l’an 1636 à la vue du Duc de Weimar qui était de l’autre côté avec l’armée Suédoise. 8. Il faut connaître la nature du fleuve qu’on passe, de crainte que s’il venait à s’enfler tout d’un coup, on ne pût plus le repasser. xii. Pour défendre un retranchement : 1. Mettre les mousquetaires le long de la ligne, les piquiers par petits corps aux pointes et dans les redoutes, les pionniers sous la main, l’artillerie aux flancs, et aux endroits les plus élevés. 2. Disposer en deux fronts les Escadrons et les Bataillons entre-mêlés à une distance raisonnable du retranchement, et entre eux. Qu’ils ne soient pas tous ensemble pour n’être pas trop exposés aux coups, avoir de petites troupes détachées pour charger les premiers qui passeront ; et si ceux-ci viennent à grossir, il faut alors que les Escadrons et les Bataillons entiers les chargent, sans leur donner le temps de prendre poste, de se former, et de se fortifier. 3. Jeter de la cavalerie au-delà de la ligne, pour prendre en flanc ceux qui attaquent. 4. Réparer la ligne, si l’ennemi l’a rompue, l’ouvrir quand on veut faire une sortie, éclairer la campagne avec des feux si c’est la nuit, pour distinguer les vraies attaques des fausses. xiii. Pour défendre un passage : 1. Y être le premier, en reconnaître les avantages, y mettre des gardes, y élever des fortins, l’enfiler avec l’artillerie, charger l’ennemi quand il passe, et se mêler avec lui afin de rendre inutile le feu de l’autre rive. LXXXVIII. Dans les rencontres imprévues : Faire la guerre à l’œil, charger vivement et résolument, imposer à l’ennemi, en lui faisant paraître beaucoup de troupes si l’on en a peu, et peu si l’on en a beaucoup ; donner pour cela à son armée peu ou beaucoup de hauteur, de grands ou de petits intervalles, montrer ou cacher ses bagages, faire un grand bruit de trompettes et de timbales quand on est faible, ne point sonner quand on est fort. Article Second - Des bataillesLXXXIX. i. Les Batailles donnent et ôtent les Couronnes, décident entre les Souverains sans appel, finissent la guerre, et immortalisent le vainqueur. 1. On les cherche, ou on les fuit. Si on les donne il faut : 2. Joindre dans une si grande affaire beaucoup de prudence à beaucoup de valeur, ne pas sacrifier l’armée inconsidérément sans utilité et sans besoin, ni se précipiter mal à propos. Galas disait que c’était une forte ambition de vouloir s’acquérir, aux dépens du sang d’autrui, la réputation d’être brave. 3. Avoir des soldats frais, nourris, disciplinés, courageux. 4. Combattre à son choix, et non à la volonté d’autrui. ii. On cherche les batailles, quand on a lieu d’espérer la victoire, quand on veut secourir une place assiégée, quand on craint de voir ruiner son armée sans combattre, pour prévenir un renfort qui vient à l’ennemi, pour profiter de quelque avantage qui se présente, comme d’un passage, ou de la désunion de l’ennemi, ou de quelque faute qu’il a faite. iii. Voici les moyens d’y engager l’ennemi : 1. Lui assiéger une place d’importance. 2. Faire le dégât dans son pays. 3. Le charger à l’improviste dans un passage étroit, quand il est désuni dans sa marche, ou négligent dans ses quartiers. 4. L’enfermer entre deux armées. 5. L’attirer en feignant de se retirer, ou de marcher ailleurs, et puis par une prompte contre-marche, le charger sur le champ, et le réduire à combattre. iv. Les raisons d’éviter les batailles sont : 1. Quand il y a plus de mal à la perdre, que de profit à la gagner. 2. Quand on est inférieur à son ennemi. 3. Quand on attend des secours. 4. Quand l’ennemi est posté avantageusement. 5. Quand on voit qu’il se défait lui-même par la faute ou par la division des Chefs, ou par la désunion des ligués. XC. Dans les batailles il faut considérer, ce qui précède l’action, ce qui l’accompagne, et ce qui la suit. i. Pour ce qui précède : 1. Invoquer le Dieu des armées. 2. Réunir le plus de forces qu’on peut. 3. Examiner les avantages du terrain, du vent, du Soleil, choisir un champ de bataille proportionné au nombre et à l’état de son armée. 4. Prévenir l’ennemi. 5. Animer les soldats, auxquels le visage, les mouvements, l’habit et la parole du Chef doivent inspirer de la hardiesse, qu’il leur propose la victoire, le devoir, la nécessité, la gloire, le butin, les récompenses, et la fin des fatigues, qu’il les réveille même quelquefois en les faisant boire médiocrement, en feignant un présage heureux d’un songe, d’une révélation, ou d’autre chose semblable. 6. Distribuer les munitions, donner le mot. 7. Former la bataille en plaçant chaque arme à son avantage, et en lieu où elle ne soit pas inutile, en se mettant en état de combattre de front et en flanc ; avoir sous sa main toutes sortes d’armes, pour s’en servir au besoin sans rompre ni démembrer les Escadrons, parce que la situation change, que l’ennemi peut changer son ordonnance, et qu’il arrive des accidents imprévus : donner une marque ou une enseigne pour reconnaître le Chef, joindre ensemble, ou entremêler l’infanterie, la cavalerie et l’artillerie, afin qu’elles puissent s’entre-secourir réciproquement, et que l’ennemi ne puisse investir l’infanterie sans avoir à soutenir le choc de la cavalerie. Dans les armées anciennes chaque Régiment d’infanterie contenait une certaine quantité de cavalerie et d’artillerie : de ces cavaliers les uns avaient des cuirasses entières, les autres des demi-cuirasses ; quelques-uns étaient plus légèrement armés. Pourquoi mêler ensemble plusieurs sortes d’armes dans un même corps, sinon pour faire voir l’extrême besoin qu’elles ont l’une de l’autre, et le secours qu’elles peuvent s’entre-donner ? Dans les ordonnances modernes, où toute l’infanterie se met ordinairement au milieu de la bataille, et de la cavalerie sur les ailes qui s’étendent à plusieurs milliers de pas ; en bonne foi quel secours ces deux corps peuvent-ils recevoir l’un de l’autre ? Il est clair que les ailes étant battues l’infanterie qui demeure abandonnée et découverte par les flancs, ne peut manquer d’être défaite, si ce n’est autrement, au moins à coups de canon, comme il arriva aux Bataillons Suédois à Nordlingue l’an 1634. Les Suédois s’aperçurent de la faute quand leur cavalerie eut été chassée du champ de bataille, et pour y remédier ils mirent des pelotons de mousquetaires, et quelque petites pièces d’artillerie entre les Escadrons : mais le remède n’était pas suffisant, parce que les Escadrons étant rompus, il fallait que les pelotons fussent passés au fil de l’épée, ce qu’ils éprouvèrent encore à la bataille de l’an parce qu’ils n’avaient point auprès d’eux de corps où se retirer, ni de piques qui les soutinssent : et comment auraient-ils pu recourir à leur infanterie si éloignée d’eux ? Mais en faisant dans l’ordonnance l’union que nous venons de dire, il est évident qu’on n’en peut investir aucune partie que celui qui attaque n’ait premièrement à essuyer les salves de l’artillerie, puis celles de la mousqueterie, et ensuite celles du pistolet. Enfin il a à soutenir tout ensemble le choc de la pique et celui des chevaux. On n’a point cet avantage quand on sépare et qu’on éloigne ces sortes d’armes les unes des autres. 8. Disposer ses troupes de manière qu’elles puissent combattre plusieurs fois, car comme aux échecs celui qui a le plus de pièces à la fin gagne la partie, de même celui qui conserve jusqu’au bout le plus de troupes entières gagne la victoire. Cela étant, il faut ranger l’armée sur trois lignes, dont la première soit la plus forte, parce qu’elle a le plus grands efforts à faire et à soutenir ; la seconde un peu moins forte, et la troisième composée seulement de quelque réserve, ou bien sur deux lignes dont chacune ait sa réserve derrière elle. 9. Assurer les flancs de la bataille par la situation, par une colline, un bois, une rivière, un précipice, un village, qui flanquent et rasent le front de la bataille en guise de bastion, ou se servir de l’art pour se couvrir avec des tranchées, des chariots, des chaînes, des cordes, des palissades, des chausse-trappes, des arbres branchus, ou avec des Bataillons. 10. Avoir soin que toutes les troupes puissent s’entre-secourir sans confusion, et que celles qui sont rompues ne se renversent pas sur les autres, et pour cela mettre les réserves derrière l’infanterie dans le milieu, ou bien sur les côtés, ou derrière une colline ou un bois, ou vis-à-vis des intervalles, afin de secourir les premiers, de courir sur l’ennemi, et de rentrer pour se remettre en ordre sans heurter les autres. 11. Que la cavalerie légère soit en petit nombre, et en lieu d’où étant poussée elle ne puisse en se retirant causer de désordre ni d’épouvante. 12. Que les intervalles soient proportionnés aux Escadrons, et aux Bataillons de réserve, n’étant ni si larges, ni si fréquents, que l’ennemi y puisse venir avec un grand front, et s’y faire une ouverture, ou obliger les réserves à s’y jeter avec précipitation pour remplir les vides, parce qu’il arriverait alors que la bataille n’aurait qu’un front. 13. On compte qu’un fantassin, qui est bien serré pour combattre, occupe, tant de flanc que par derrière, un pas et demi, et qu’un cavalier en occupe deux de flanc et trois de hauteur : que la distance entre la première et la seconde ligne est de 150 à 200 pas ou environ, et celle de la seconde à la troisième ligne de 300 pas. La même distance de 300 pas doit s’observer entre la première et la seconde ligne, lorsqu’on ne range l’armée que sur deux lignes avec leurs réserves, afin d’être en état de faire face de tous les côtés opposés. 14. Étendre le front de la bataille autant qu’il faut pour n’être pas enveloppé par l’ennemi, et pour l’envelopper s’il est trop serré. Mais il ne faut pas tant diminuer sa hauteur, qu’on n’en puisse tirer les secours nécessaires, et qu’on risque le tout en un seul front au cas que les réserves ne fissent pas leur devoir. Quand une aile est suffisamment assurée par la disposition du terrain, on peut mettre toute sa cavalerie à l’autre. 15. Distribuer les officiers généraux aux ailes, au corps de bataille, au corps de réserve, à tous les fronts et à la queue de l’armée. 16. Avoir des gens commandés sur les flancs de chaque Escadron avec des pelotons de mousquetaires, mais qu’ils aient une retraite proche, ou bien que ce soit des dragons qui puissent se sauver si la cavalerie plie. 17. Aposter des gens pour tuer le général ennemi, ou qui faisant semblant de déserter attaquent les ennemis par derrière au sort de la mêlée. 18. Faire naître quelque nouveauté dans la chaleur du combat. 19. Ôter quelquefois au soldat tout espoir de retraite, et le mener où il soit réduit à vaincre ou mourir. 20. Tenir à la queue des Bataillons des Religieux, des Chirurgiens et des Écrivains, pour consoler, panser, et écrire les blessés. 21. Composer les Escadrons de 150 à 200 hommes chacun à trois de hauteur, et les Bataillons de 500, de 1 000 et de 1 500 Fantassins à 6 de hauteur chacun. 22. Mettre la grosse Artillerie parmi l’Infanterie, au milieu et aux côtes, et la petite avec la Cavalerie, presque toute à sa tête ; il faut en mettre aussi sur les hauteurs qui commandent la tête, les côtés et le derrière de la Bataille, pour tirer par dessus l’armée ; que le canon soit placé de sorte qu’il n’empêche ni la marche, ni les décharges de la mousqueterie ; et lorsque la campagne est pleine de pierres, que les coups soient plutôt courts que longs, afin que le boulet portant sur les pierres les fasse sauter contre l’ennemi. 23. Que les Escadrons réservés pour secourir et pour soutenir soient des cuirassiers et des Dragons postés avantageusement. 24. Dessiner la forme de la Bataille, et en donner à chaque officier la partie qui le regarde. 25. Que les charrettes des munitions se mettent derrière quelque hauteur, ou dans quelque autre lieu sûr et couvert ; qu’on les distribue en plusieurs endroits afin de ne pas tout perdre par un seul malheur ; qu’elles soient couvertes de peaux de bœuf, et bien gardées auprès de l’infanterie : que la munition soit sur des charrettes à deux roues, qui tournent sur leur centre ; et qu’on creuse quelquefois des fosses en terre pour les garder. 26. Renfermer le bagage dans une enceinte de chariots avec une garde à la queue de l’armée à la distance de la portée du mousquet, ou le mettre à l’écart sur quelque éminence, après avoir fait faire par des pionniers un fossé à l’entour, et y avoir posé des gardes, ou bien le laisser derrière dans les places fortes les plus proches, afin d’ôter à ses propres soldats le moyen de le piller, et de s’enfuir. ii. Dans l’action : 1. Prévenir l’ennemi, et le charger avant qu’il soit en bataille. 2. Faire d’abord des prisonniers, qu’on interroge séparément : on peut employer les menaces et les tourments même pour apprendre d’eux au vrai l’état des ennemis, et toutes les circonstances de ce qui les regarde. 3. Occuper les lieux les plus commodes, comme les hauteurs, les passages, les chaussées pour empêcher les avenues aux ennemis, et pour assurer ses flancs et ses derrières. 4. Tirer de l’artillerie, dès qu’on est à portée, pointer sur un lieu élevé des pièces en plusieurs rangs les unes derrière les autres : mais ne se pas arrêter sous celles de l’ennemi, attaquer au contraire dès qu’elles commencent à tirer. 5. Commencer la bataille par le côté où on a ses meilleures troupes, et où l’on se sent le plus fort, et amuser l’ennemi avec le plus faible, ou en n’engageant pas le combat de ce côté là sitôt que de l’autre, ou en s’aidant des avantages du terrain. 6. Combattre avec résolution, aller à l’ennemi si le terrain est égal pour donner courage aux siens : mais si l’on est bien posté, et que le canon fasse un bon effet, il faut attendre l’ennemi de pied ferme. 7. Maintenir exactement les distances ordonnées, qu’elles ne soient ni si serrées qu’elles empêchent la liberté des mouvements, ni si grandes qu’elles donnent une entrée à l’ennemi, ou qu’elles éloignent trop les secours. 8. Secourir à propos, et rafraîchir ceux qui sont las. 9. Ne point faire de caracoles, et ne point engager les réserves que dans la dernière nécessité, laissant toujours quelque appui, où les troupes rompues puissent se rallier. Ne laisser pas pourtant de mener les corps de réserve au secours des autres lorsqu’il est nécessaire. Faire des sorties imprévues pour envelopper l’ennemi, ou pour le presser, quand il branle, ou pour quelqu’autre dessein : soutenir les troupes qui plient, et les ramener à la charge, ne pas outrer néanmoins celles qui sont trop fatiguées et en désordre, mais leur donner le temps de respirer et de reprendre courage. 10. Tirer continuellement non pas tous ensemble, mais les uns après les autres selon les intervalles, afin que les premiers aient rechargé, quand les derniers ont tiré, et qu’il y ait toujours du feu en l’air. Viser particulièrement aux officiers. 11. Ne se pas trop éloigner du gros pour suivre l’ennemi, ne se pas débander, ne point s’arrêter au butin, jusqu’à ce qu’on soit absolument maître du champ de bataille. 12. Investir le flanc des Escadrons ennemis avec des gens commandés pour cela, qui entrent dans leurs intervalles : les poursuivre dès qu’ils sont rompus, ou prendre en queue ceux qu’on ne peut rompre. 13. Ne se servir jamais d’une chose pour un autre usage que celui auquel elle est destinée, cela est nécessaire pour éviter la confusion. 14. Fatiguer avec le sort de l’ennemi, pour venir avec son sort tout frais, charger celui de l’ennemi qui est fatigué. 15. Commencer le combat la nuit ou sur le soir, si l’on doit combattre avec peu contre beaucoup, ou s’il s’agit d’attaquer un camp : car la nuit donne lieu aux feintes et aux embûches : il est vrai qu’elle couvre aussi par son obscurité les belles et les lâches actions indifféremment : ainsi la valeur n’y est point excitée par le désir de la gloire, ni la lâcheté retenue par la crainte de l’infamie, ou du châtiment. 16. Faire peu de prisonniers pour ne pas s’embarrasser, mettre à l’écart ceux qu’on a faits. 17. Couvrir avec des troupes un marais, ou un fossé, et lorsque l’ennemi s’avance, feindre de se retirer par de certains passages faits exprès, et l’attirer ainsi dans le piège. Quand on prévoit que l’ennemi viendra charger avec furie en quelque endroit, lui dresser des embûches avec des chariots chargés de feu d’artifice, avec des fougades, et autres semblables stratagèmes. 18. Avertir sans cesse le général de tout ce qui se passe partout. Le général de son côté doit être en lieu d’où il puisse tout voir, pour envoyer du secours où il en faut, pour pousser son avantage dans le lieu où il en a ; pour balancer le bien et le mal, en cas qu’un côté pousse l’ennemi et que l’autre plie, et si le bien prévaut pousser sa pointe ; si c’est le mal secourir ceux qui plient. 19. Quand l’ennemi est défait, le poursuivre avec de la cavalerie légère, et des gens commandés pour lui donner la chasse sans lui donner le temps de se rallier. Quand au contraire on a perdu espérance de vaincre, il faut se retirer le mieux qu’on peut. iii. Pour ce qui suit la bataille, on la gagne, ou on la perd : 1. Dans la victoire, rendre grâces à Dieu, ensevelir les morts, publier la victoire, l’exagérer et la poursuivre, pousser vivement les restes de l’armée battue, ne lui pas donner le temps de se reconnaître, jeter la terreur dans le pays par le feu, le fer, le saccagement, employer les menaces, la force, les flatteries, soulever les peuples, gagner les alliés, corrompre les amis, attirer les esprits avides de nouveauté, tandis que le respect pour l’autorité est perdu, et que le Magistrat est méprisé. Les Carthaginois ne furent pas si tôt vaincus qu’ils furent abandonnés des Numides. Apriés roi d’Égypte, ayant été défait par les Cyréniens, fut chassé par ses propres sujets. Il faut prendre des places, s’y fortifier, s’y établir, diviser son armée pour faire en même temps plusieurs entreprises, ne ruiner point les provinces qu’on veut se conserver ou en propriété, ou pour y prendre des quartiers. 2. Dans la défaite ne point perdre courage, parce que les armes sont journalières, retirer les restes de l’armée, ramasser ce qui s’est débandé, armer les habitants du pays, faire de nouvelles levées, se jeter dans les lieux forts : pourvoir aux passages, garnir les frontières et les places, couper les forêts, rompre les ponts, inonder les campagnes, avoir recours aux forces auxiliaires, mais avoir soin que les siennes prévalent, parce que les auxiliaires ne sont guères moins incommodes que les ennemies, et qu’elles sont inconstantes et désobéissantes. 3. Pour la retraite rallier ses troupes, ou dans le champ même, ou dans le lieu le plus proche qu’on pourra, afin qu’elles puissent résister à quelque petit corps de l’ennemi qui les suivrait. Se jeter dans la place la plus considérable et la plus exposée ; emmener avec soi le meilleur des bagages, brûler le reste, envoyer devant des gens pour raccommoder et pour occuper les passages par où l’on doit marcher : dès qu’on a passé un défilé le garnir, le défendre et le retrancher, et s’il y a un bois le couper : sacrifier à l’arrière-garde une partie des troupes pour sauver l’autre, se séparer en quatre ou cinq corps qui se retirent par divers chemins : charger tête baissée les partis ennemis qui s’avancent loin de leur gros, les couper, leur dresser des embuscades, marcher vite en colonnes avec un petit corps arrière-garde pour soutenir l’ennemi, et ne point mettre ses troupes en bataille qu’on n’y soit forcé par la nécessité de combattre. [1] Turma : bande de chevaux. [2] Pilum. C’était la meilleure arme des Romains et celles de leurs Triarii, qui étaient l’élite de la Légion. [3] Exercitus ab exercendo. [4] Sans armes défensives. [5] Verge Rhinlandique, c’est à dire usitée dans les pays situés sur le Rhin. [6] Ce sont 20 Escouades à 40 hommes chacune, cela fait 800 avec les 80 qui sont devant les piquiers ce sont 880 mousquetaires, comme il a été dit. [7] Contrescarpe signifie ici le mur du fossé du côté du chemin couvert. [8]
Saucissons, sont de grosses fascines liées en 3 endroits.
Richelet, Di falicote di casse rialzare. [9] L’édition de 1712 indique, par erreur : “Article second”. [10] Cunette est un petit fossé fait dans le grand. [11] Coffre et caponière sont à peu près la même chose et se mettent au fond du fossé sec.
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