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MONTECUCCULI

 

MÉMOIRES
Ou
Principes de
l’art militaire
en général

 

1712

Livre Second


MAXIMES APPLIQUÉES
à la Guerre
qu’on peut faire contre le Turc en Hongrie


Chapitre Premier

De la guerre

 

I. Les Peuples barbares mettent leur principal avantage dans le grand nombre et dans la fureur, et les milices bien disciplinées dans la valeur, et dans le bon ordre.


Chapitre II

Des préparatifs

 

II. Le Turc, dont le gouvernement est cruel, et tout militaire, tient ses préparatifs de guerre toujours prêts, et si par hasard ils ne se trouvent pas sur les lieux où ils doivent servir, il les y fait transporter avant que son dessein éclate. Dans les années qui précédèrent l’an 1663, un nombre incroyable de vaisseaux et de barques remontèrent le Danube, tirés par des buffles, et condui­sirent en Hongrie, à Belgrade, à Esseck, et à Bude une prodigieuse quantité de vivres, de grosse artillerie, de munitions, et de choses semblables.

III. Mais comme les préparatifs ne se peuvent faire sans éclat, le Turc cherche des prétextes spécieux pour les colorer. C’est dans cette vue qu’il fit alors courir le bruit, tantôt qu’il allait en Dalmatie contre les Vénitiens, et tantôt en Transylvanie contre Ragotzi. Il en usa de même en 1644 quand pour surprendre Candie il feignit d’en vouloir à Malte.

IV. Le remède à ses feintes est de n’être pas crédule, de ne laisser jamais ses places frontières dégarnies, d’avoir outre les garnisons un camp volant, qui puisse dans le besoin camper aux environs, et les fournir abondamment, et tout cela de bonne heure, parce que

i.      Les choses nécessaires ne s’achètent, ne se conduisent, et ne se font qu’avec du temps, et il n’y a que Dieu à qui cette parole convienne : il dit, et il fut fait. Dans les troubles le temps manque, les moyens, et même l’application qui est distraite ça et là : le prix des choses augmente ; les pays où l’on passe, et qui devraient fournir des chariots, s’en acquittent mal. La confusion, l’inquiétude de sauver leurs propres effets, l’aigreur des esprits, et la crainte de s’engager dans les troubles, les rendent quelquefois plus contraires que favorables : l’ennemi même peut empêcher les passages, et conjectu­rer ce qui vous manque, et quels desseins vous avez. Lorsque Philippe de Macédoine voulut faire la guerre aux Perses, il s’y prépara deux ans auparavant, et Henri IV roi de France s’étant mis dans la tête un vaste dessein, avant que de l’exécuter il s’y disposa pendant plusieurs années. Louis XIV, aussi roi de France, ayant résolu d’entrer en Italie avec une armée l’an 1663, y envoya des Commissaires l’année précédente pour s’y pourvoir de grains, de fourrages, d’artillerie, de quartiers, pour y faire des liaisons, et autres choses semblables. Et l’an 1667 avant que de se mettre en campagne pour la con­quête du Pays-Bas, il mit ordre aux affaires de son royaume, et de ses finances, remplit ses coffres, aug­menta son armée, acheta Dunkerque des Anglais, et par ces précautions et plusieurs autres assura le succès de son entreprise.

ii. En un mot un long appareil produit une prompte victoire : c’était une maxime parmi les Romains qui est encore aujourd’hui suivie chez les Turcs, de faire de grosses et courtes guerres, et c’est un proverbe commun qu’un homme sage ne doit pas s’embarquer sans biscuit.

Article Premier - Des hommes

V. Le Turc a sur pied une milice perpétuelle, qui par des recrues continuelles demeure toujours complète : elle consiste en troupes de l’État, et en troupes auxiliaires : les troupes de l’État sont entretenues en partie de la solde qu’on leur donne, et en partie des Timares ; les auxiliaires vivent du butin qu’on fait sur l’ennemi.

i. Le Timare est un revenu assigné sur certaines terres pour la plupart conquises par les armes, et qui ont quelque rapport aux Colonies Romaines, ou aux Fiefs et Commandes. C’est pourquoi dès qu’il est mort un soldat, plusieurs personnes se présentent aussi tôt pour remplir sa place, de la même manière que l’on court parmi nous après les charges et les bénéfices vacants.

ii. Les Auxiliaires, quoi qu’on leur donne ce nom, sont pourtant de véritables sujets, comme il parut l’an 1665 et 1666 à l’égard de Georges Gifka Prince de Valaquie, et du Khan des Tartares : car ayant été accusés l’un de collusion avec les Chrétiens dans le combat de Lövenz, et l’autre de désobéissance, ils furent tous deux dépouillés, et chassés de leurs États.

vi. Les recrues qui se font pour remplir les places vacantes sont composés de soldats engagés ou volon­taires.

i. Les engagés se prennent à la Porte ou parmi les Jannissaires, ou parmi les jeunes gens élevés dans le Sérail. Ceux-ci fils de Chrétiens Européens ayant été enlevés à leurs pères depuis l’âge de huit ou dix ans jusqu’à vingt, par voie de tribut et de décime, sont conduits à Constantinople, et distribués selon leur génie et leurs talents dans les emplois de la Cour, ou des jardins, ou dans les exercices militaires.

ii. On lève les volontaires en faisant publier que la Porte s’ouvrira pour enrôler des soldats : tous y courent en foule, pour se faire écrire sur le rôle, quoiqu’on n’y reçoive que les enfants des Janissaires, les Renégats, et les Valets des officiers de guerre.

iii. Ces recrues se font à Constantinople ou dans l’armée même.

Le Grand Vizir précédent fit venir du sérail quatre mille jeunes hommes, et les enrôla parmi les Jannis­saires et les Spahis l’an 1658 après qu’il fut parti d’Andrinople pour aller en Transylvanie s’emparer de Jeno[1].

L’an 1663 aussitôt après la prise de Neuhausel le Vizir Mahomet fit ses recrues dans l’armée même, et prit pour remplacer les morts, des Valets des officiers, choisissant les plus robustes, et les plus aguerris : il fit Timari-Spahis tous ceux qui voulurent demeurer en garnison dans la place, et leur donna à chacun six âpres[2] par jour, jusqu’à ce que les villages d’alentour fussent remis, en état et qu’on en put tirer quelque chose de réglé pour la subsistance de ses troupes. Après la Bataille de St. Godart il en enrôla encore plusieurs milliers.

iv. Ces sortes de recrues sont fort bonnes, parce que le même nombre de gens vigoureux déjà disciplinés et accoutumés aux exercices, qui s’offrent pour être soldats, subsiste toujours, et qu’on peut choisir les meilleurs parmi les bons : mais la raison de ce grand concours est que le seul métier de la guerre est en estime, et qu’il n’y a point d’autre pour parvenir aux dignités, aux richesses, et aux Charges : de sorte que tous ceux qui ont du génie et de l’inclination pour les armes, ne manquent jamais d’emplois : ainsi l’éloge que Végèce donne aux Lacédémo­niens se peut aujourd’hui donner aux Turcs avec beau­coup de justice.

VII. Les armées toujours entretenues ont de grands avantages.

i. On est respecté des amis et des ennemis, et par conséquent maître de maintenir la paix, ou de faire sur le champ la guerre, soit pour prévenir l’ennemi, soit pour l’empêcher de devenir trop puissant. Ainsi les Romains secoururent les Marmetins contre les Carthaginois, et les Corinthiens reprochèrent à ceux de Sparte d’avoir trop laissé croître la puissance d’Athènes ; soit pour profiter d’une heureuse conjoncture, comme le Turc a toujours fait des divisions des Chrétiens ; soit pour être en état de donner du secours à celui qui en demandera ; soit enfin pour trouver les affaires de son ennemi en désordre.

ii. On a toujours sous sa main de vieux soldats, qui sont une armée véritable et immortelle; véritable, parce qu’ils sont aguerris; immortelle, comme les dix mille Perses, parce qu’on ne la licencie jamais, et qu’on la renouvelle sans cesse. C’est le rempart de l’État, la sûreté de la patrie, et le trésor inestimable des Princes : car lorsqu’ils attendent la nécessité pour lever des troupes, ils ne trouvent que de la canaille nouvelle, inconnue, sans expérience, sans discipline, sans ordre, et qui n’a que le nom d’armée. C’est ce qui faisait dire à l’Empereur Léon, avec beaucoup de raison, qu’il y avait deux choses nécessaires pour le soutien des États, l’agriculture, et la milice ; la première pour nourrir tout le monde, et la seconde pour défendre la première.

iii. On est en état d’exécuter les délibérations aussitôt qu’elles sont prises, et loin de laisser perdre les occasions, on peut au contraire prévenir la renommée par sa marche, et faire sentir la foudre, avant qu’on voie l’éclair. Car il est naturel et juste que le fort commande au faible, et celui qui est armé à celui qui ne l’est pas.

Il est donc aisé au Turc de faire la guerre, et plus commode même que de demeurer en paix, parce qu’aient toujours des armées sur pied il fait des conquêtes, il vit sur l’ennemi, il diminue sa dépense, et retire ses soldats de l’oisiveté sourde des séditions.

VIII. Contre ce péril, dont on est menacé à toute heure, il n’y a qu’une précaution à prendre, qui est d’avoir toujours sur pied un corps de vieux Régiments d’une longue expérience, acquise par un grand nombre d’occasions, où ils se soient signalés, parce que :

i. Le but de celui qui entreprend la guerre est de combattre l’ennemi en campagne, et de gagner une bataille : mais bien loin de la gagner, on ne peut pas même la hasarder prudemment avec de nouvelles troupes, qui ne sont ni disciplinées, ni aguerries ; et qui serait assez fou pour le faire ? Ce ne sera ni Scipion, ni Sempronius, ni Végèce. Ainsi sans vieux corps on ne peut prétendre à la fin qu’on se propose en faisant la guerre.

ii. Il faut du temps pour discipliner une armée, encore plus pour l’aguerrir, et beaucoup plus pour faire de vieilles troupes. L’art qui imite la nature n’agit point par faut, mais par degré. Le premier choix doit être bon, parce qu’on ne peut introduire une bonne forme dans une méchante matière. Les levées qu’on fait en ce temps-ci sont pitoyables, et cette première faute a des suites dans toutes les autres parties de la guerre. Il faut que le soldat ait de bons maîtres pour lui apprendre l’exercice, qu’il soit souvent en faction, et qu’il se trouve en plusieurs combats : car l’habitude ne s’acquiert que par des actes réitérés, qu’il survive enfin, et qu’il soit revenu d’un grand nombre d’occasions dangereuses, ce qui est très long, et très difficile à faire.

Les Romains même, qui étaient auparavant de si grands maîtres dans l’art militaire, et qui avaient soumis tant de peuples, ayant interrompu quelque temps l’usage des armes, ne purent faire tête à Annibal, et ce ne fut qu’après beaucoup de pertes et de malheurs qu’ils se rétablirent dans le métier de la guerre, et dans leur première fortune. Que n’eût point fait Annibal contre une nation moins brave que la Romaine ? Toutes ces choses bien considérées montrent la nécessité de cette maxime.

IX. Qu’on doit faire grand cas de troupes aguerries, qu’il faut les conserver et en avoir toujours bon nombre sur pied.

i. Quand les armes sont florissantes, les arts, le commerce, et tout l’État fleurissent sous leur ombre : mais dès qu’elles viennent à languir, il n’y a plus ni sûreté, ni force, ni gloire, ni valeur, et l’on ne peut pas se flatter qu’en demeurant dans ce repos on puisse jouir d’une vie commode et tranquille : car on ne laissera pas d’être inquiété, quoique l’on n’inquiète personne.

La République Romaine dura tant qu’elle fut en guerre avec les Carthaginois. Un grand Empire ne peut se maintenir sans armes. S’il n’attaque, il est attaqué, et s’il n’a des affaires au dehors, il en a au dedans. C’est une loi universelle qu’aucune chose sous le Soleil ne demeure au même état, il faut qu’elle monte, ou qu’elle descende ; qu’elle croisse, ou qu’elle diminue. Quoique le Soleil semble s’arrêter quand il est arrivé au solstice, il ne s’arrête pas, et l’État, qui paraît calme au dehors, ne l’est pas toujours C’est une question parmi les Philosophes si entre le mouvement direct et réflexe d’une pierre qu’on jette en l’air, et qui retombe en bas, il y a quelque intervalle de repos, ou s’il n’y en a point : mais il est hors de doute parmi les Politiques que dans le voisinage de peuples ambitieux, puissants et jaloux, et particulière­ment du Turc, dont nous parlons, on ne peut avoir de véritable paix : il faut l’accabler, ou en être accablé ; tuer, ou périr. Le lustre des armes se ternit, quand on ne songe qu’à conserver ce qu’on a sans se soucier de faire des conquêtes, la réputation se perd premièrement, et ensuite la puissance.

ii. Les premiers Monarques du monde ont autorisé par leur conduite la maxime qu’il faut toujours être armé. La Suède a dans chaque province un certain nombre de maisons et de terres destinées, comme les Timares des Turcs, à l’entretien des soldats avec un si bel ordre, qu’elle peut d’une heure à l’autre assembler des forces considérables par mer et par terre, et on y fait tant d’état de la milice, que les principales charges du royaumes ne se donnent qu’à ceux qui se sont distingués par le mérite de la guerre selon la coutume des Anciens Romains. La Hollande est aussi toujours armée : L’Angle­terre entretient sur mer une puissante flotte. La Pologne a de très bons règlements pour lever dans le besoin cent mille chevaux, et même davantage : mais la liberté licencieuse de ce royaume corrompt ces avantages, et trouble ces règlements. La France oblige non seulement les Vassaux de la couronne qui relèvent directement du Roi, mais aussi les arrière-vassaux de servir en guêtre équipés d’armes et de chevaux, et cela toutes les fois qu’ils en sont sommés en vertu de leurs fiefs : l’ordre qui s’en publie pour les premiers s’appelle Ban, et celui qui se publie pour les derniers s’appelle Arrière-ban. On y joint des Régiments toujours entretenus, qui portent le nom des Provinces de Picardie, de Normandie, de Cham­pagne, de Navarre, et de Piémont ; puis les Régiments des Gardes Françaises et Suisses, qui tous ensemble font une puissante armée, tant par le nombre, que par la valeur de la Noblesse Française portée à la guerre par sa propre inclination, et peut-être aussi de faire ou de chercher fortune : car les aînés étant seuls héritiers des biens paternels, il faut que les cadets travaillent à en avoir d’ailleurs. L’Espagne était autrefois formidable par ses armées, qui avaient beaucoup augmenté sa gran­deur : mais l’estime des armes s’étant affaiblie par la suite du temps, et les grâces établies pour récompenser le métier du soldat ayant passé à d’autres professions, on a vu tomber peu à peu la Monarchie, qui ne se rétablira jamais qu’en remettant les armes en crédit.

X. Je sais qu’il y a dans les pays héréditaires de l’Empereur beaucoup de Noblesse chargée par l’ancienne institution de la défense de la Patrie, et qu’il y a encore quelque milice des Provinces commandées par le colonel du pays : mais comme ces troupes n’ont ni le génie, ni les dispositions qu’il faut pour la guerre, et qu’elles sont sans exercice, et sans discipline, on ne peut faire sur elles que très peu ou point du tout de fond : outre qu’une infinité de fiefs, qui appartenaient autrefois à des Vassaux obligés d’aller à la guerre en personne, ont passé depuis quelques années, par vente, par legs, ou par dévolution, au pouvoir des Ecclésiastiques et du Fisc, qui au lieu de ces braves Gentilshommes, ne fournissent présentement que des Paysans. Pour ce qui regarde la noblesse, on vit l’an 1647 l’Empereur Ferdinand III marcher en personne au secours d’Egra en Bohême, suivi d’un très petit nombre de Gentilshommes. Pour la milice Provinciale, qui ne sait qu’elle se débande à la première occasion, qu’il ne faut qu’une maison brûlée par hasard à quelqu’un d’eux, ou un village pillé, pour les mettre tous en fuite, ou qu’ils s’adonnent tous au larcin, et à la licence ? Il en faut donc revenir à la milice mercenaire, peu utile, parce qu’elle est assemblée tumultuairement. On ne l’éprouva que trop dans celle qu’on leva dans les États de l’Empereur dans la dernière guerre avec tant de dépense, et si peu de fruit. Et cependant on en a continuellement besoin, parce qu’on a continuellement à craindre de la part du Turc. Que ne fait-on donc un établissement durable de troupes choisies, braves, vieilles et expérimentées ?

XI. Mais on peut opposer à l’entretien d’une armée toujours sur pied :

i. Que c’est une charge insupportable pour le pays, et pour les finances ; à quoi on répond :

1.     Que les Royaumes de la très Auguste maison d’Autriche ne cèdent ni en bonté, ni en fertilité, ni en grandeur à d’autres qui portent une pareille charge.

2.     Que c’est le nom d’armée perpétuelle qui révolte les Esprits, et non pas la chose : c’est un fantôme qui n’a de terrible que l’apparence : puisque de tout temps il y a eu de grosses armées entretenues continuel­lement, et lorsqu’on les a diminuées par la réforme ou le licenciement, on a été obligé de les remplir de temps en temps avec beaucoup plus de dépense et moins d’utilité. Quels temps ont jamais été paisibles ? On a eu le siècle passé la guerre avec le Turc jusqu’à l’an 1606 que se fit la trêve, les discordes civiles succédèrent, puis les desseins d’Henry IV, roi de France, qui devaient éclater l’an 1610. Les guerres de Bohême commencèrent en 1618 qui durèrent jusqu’à l’an 1648. Et on ne goûta les fruits de la paix qu’en 1650. Peu de temps après, c’est-à-dire l’an 1655, il fallut reprendre les armes pour l’État de Milan, ce qui fut suivi des troubles de Pologne et de Danemark depuis 1657 jusqu’en 1660, puis la guerre avec le Turc depuis 1661 jusqu’en 1664, puis l’invasion de la Flandre par les Français en 1667, enfin les révoltes de Hongrie en 1670. Combien en tout ce temps-là peut-on compter d’années de repos ? On licencia une partie de l’armée Impériale l’an 1650 et on en fit en 1655 de nouvelles levées ; on licencia en 1662, on fit des recrues en 1663 ; on licencia en 1665, on fit des levées en 1667 ; on licencia en 1668, on fit des levées en 1670. Quelle épargne y a-t-il là ? Si l’on suppute la dépense des licenciements, des nouvelles levées, des recrues, des marches, et des passages, on trouvera qu’elle surpasse de beaucoup celle de l’entretien réglé et perpétuel d’une armée toujours sur pied.

3.     L’inquiétude de se voir toujours en danger d’être surpris, et ruiné honteusement sans combattre, est un grand mal, et le repos d’esprit là dessus mérite bien d’être acheté par quelque dépense considérable. Serait-il si difficile d’établir par tous les royaumes de l’Empereur, une fois pour toujours dans chaque village une maison, un jardin ou quelques champs destinés à l’entretien d’un certain nombre de soldats, lesquels étant nourris dans l’exercice et dans la discipline composeraient une armée perpétuelle, sans qu’on fût obligé de les distribuer en quartiers toujours nouveaux ; et si à chaque dix maisons on imposait la subsistance d’un soldat, à qui elles fourni­raient le vivre et l’habit, quand il serait présent, et l’équi­valent en argent pendant son absence, le fardeau serait-il insupportable ? Auguste remontra au Sénat qu’il était nécessaire d’établir un revenu perpétuel pour la solde de la milice, et ordonna que le vingtième des successions, des héritages, et des legs fût mis dans le trésor militaire. On pourrait encore augmenter ce fonds des parties casuelles de l’État, comme sont les amendes, ou peines pécuniaires, les confiscations, les fiefs dévolus, les biens des familles éteintes, et semblables extraordinaires ; modérer les dépenses ordinaires, et préférer aux dépen­ses superflus celles de la guerre, qui sont nécessaires ; faire manier les Finances par des mains pures et innocentes ; punir de mort le crime de péculat, effrayer par la rigueur des supplices et par les confiscations ceux qui se trouvent coupables ; et ne point confondre le trésor militaire avec les autres.

4.     Le dégât et le butin que peut faire un ennemi, auquel on n’est pas en état de résister, cause un dom­mage plus grand sans comparaison que cette dépense. On gémit alors, quand on sent l’effet d’un mal qu’on pouvait prévenir, et d’un embrasement, qu’il était aisé d’éteindre dans son origine : mais les personnes sages se moquent de ces gémissements.

ii. On pourrait objecter contre une armée perpé­tuelle le préjudice qu’en recevraient la liberté et les privi­lèges des États, qui ne consentent à l’entretien des troupes que d’une année à l’autre. On répond :

1.     Que les Privilèges ne souffrent aucune attein­te, lorsque les États accordent par les mêmes suffrages en une seule fois, ce qu’ils ont coutume d’accorder en plusieurs.

2.     Les privilèges se demandent et s’accordent pour le bien, et non pas pour le mal du privilégié. Or le pouvoir de ne pas établir une armée toujours subsistante est un privilège préjudiciable au privilégié, et par conséquent il doit plutôt être aboli que désiré, de même que la loi cesse, quand la fin de la loi ne subsiste plus. Qu’on me dise de grâce s’il y a un autre moyen de maintenir l’État ; si aucun endroit de l’Europe est plus exposé à la guerre que celui-ci, et plus proche du Turc, et si de mémoire d’homme, on a jamais eu de paix qui n’ait été ou dangereuse, ou suspecte.

iii. On peut encore objecter que les séditions des soldats sont à craindre. Je réponds :

1.     Qu’il y a plusieurs remèdes à ces inconvé­nients. Les politiques en prescrivent les règles ; et les Puissances voisines, qui sont toujours armées, en donnent l’exemple.

2.     Après tout on doit de deux maux choisir le moindre, parce qu’on ne trouve rien dans ce monde, non pas même dans les éléments, qui soit pur, net, assuré : mais la prudence consiste à savoir connaître la qualité des inconvénients, et à prendre pour bon, ce qui est le moins mauvais.

XII. i. Que les recrues se fassent donc continuelle­ment, ou de valets de soldats, ou de volontaires de l’Empire et d’ailleurs, ou des prisonniers de l’ennemi, qui sont Chrétiens, comme les Albanais, les Bosniens, les Rasciens, et autres semblables, ou de gens qu’on demande aux Provinces conquises, comme fit la Suède en Danemark l’an 1658, ou que l’on en tire de quelque Académie militaire.

1.     L’armée diminue continuellement, comme la neige au Soleil. Le soldat meurt de mort naturelle ou violente, l’ennemi, les paysans, les maladies, la famine, le chaud, le froid, les fatigues le font petit. Il devient incapable de servir par l’infirmité, et par la vieillesse. On en tire des armées pour la garde des places, et des Pro­vinces conquises. Ainsi les armées quoique victorieuses ont toujours besoin de recrues, comme on sait par sa propre expérience, et par la pratique d’Alexandre, d’Annibal, et de César dans leurs armées.

2.     On devrait en chaque province établir une Académie de guerre à l’imitation des Janissaires du Sérail, où l’on instruirait aux exercices militaires les orphelins, les bâtards, les mendiants, et les pauvres, qu’on nourrit dans les hôpitaux. Et cette fondation serait peut-être d’un plus grand mérite pour les fondateurs, et d’un plus grand bien pour la Religion Chrétienne, que l’établissement de nouveaux monastères, ou de Collèges superflus.

3.     Pour maintenir les compagnies toujours com­plètes, il faut les faire passer en revue tous les deux ou trois mois, et châtier avec la dernière rigueur les capi­taines, qui par de faux rôles fraudent le trésor, et mettent le succès de la guerre en danger. Car le général comptant sur les soldats qu’il croit avoir, et qu’il n’a point, prend de fausses mesures, et se trompe dans la disposition qu’il en fait. Gustave Adolphe roi de Suède accordait ordinairement aux capitaines quelques passe-volants en cette manière : à chaque dix hommes qui passaient en revue il leur en donnait un, c’est-à-dire qu’il en payait onze avec obligation de tenir toujours à leurs propres dépens les compagnies entières, et en bon état. Dans l’armée Impériale durant la guerre, les capitaines et les colonels touchaient dans les quartiers la paie des compagnies entières, à condition de les représenter complètes au commencement de la campagne. Cela se pratique aussi en France.

ii. Pour la remonte des Cavaliers :

1.     On donne en Espagne aux Cavaliers des chevaux qu’on marque en leur coupant une oreille, et chaque cavalier pour justifier de la mort de son cheval, doit en représenter l’oreille, et la peau de la tête avec un certificat de son capitaine au bureau des Commissaires.

2.     Dans le service de l’Empereur on a distribué quelquefois des chevaux aux cavaliers pour les remonter : mais comme cela ne regarde point l’officier, il n’y prend pas garde de fort près, et c’est sur le Prince que roule cette dépense, qui devint très considérable par la fripon­nerie des cavaliers qui vendent leurs chevaux, ou qui les laissent mourir de fait exprès par le peu de soin qu’ils en ont, afin d’être à pied et de ne point servir.

3.     Cela fit juger qu’il valait mieux pour le service donner une certaine somme d’argent aux colonels, et les obliger de faire eux-mêmes les remontes, parce qu’ils peuvent trouver des chevaux à meilleur marché que les Commissaires, et qu’ils s’appliquent beaucoup plus à les conserver, que s’ils n’y avaient point d’intérêt.

XIII. Les Turcs ont pour armes défensives des cottes de mailles, des jupons piqués, des gantelets de fer, qui couvrent le bras jusqu’au coude, des pots ou petits casques, des targues ou boucliers.

Ils n’ont point de cuirasse qui les couvrent par devant ou par derrière, ni à pied, ni à cheval, de sorte que n’étant point chargés d’armes, ils sont d’une merveil­leuse agilité, tant par eux-mêmes, que par la vitesse de leurs chevaux, par la légèreté des harnais, des selles et des fers dont ils sont serrés, qui sont fort minces et fort unis : c’est ce qui les rend si prompts à courir devant et derrière, à caracoler aux flancs et à la queue, à harceler, à investir, à se retirer, et à faire tomber l’ennemi dans les embuscades : mais ils ne peuvent soutenir de pied ferme et sans s’ouvrir, le choc d’un Escadron bien proportionné, bien serré, et armé pesamment. La manière de combattre des Tartares, des Modaves et des Valaques est très bien décrite par Tite-Live dans les Numides, par César dans les soldats d’Ambiorix, et par Tacite dans ceux de Tiridate. Ils ne portent point d’armes défensives, ils ont des selles sans étriers et sans arçons, le sabre, l’arc, et quelque balle de feu au bout de la flèche : ils combattent en fuyant, ils courent toujours, et mènent deux ou trois chevaux en main pour monter sur celui qui est frais, quand le premier est las.

XIV. Pour armes offensives de près, les Turcs se servent de lances, avec de petites banderoles sous le fer ; du sabre ou cimeterre, de longues épées pointues, de massues de fer, de marteaux, de haches d’armes, qu’ils portent à la ceinture ; de loin ils se servent de flèches, de dards, d’arquebuses à rouet, de mousquets et de quelques pistolets.

1.     Mais la pique leur manque, qui est la reine des armes à pied, et sans laquelle un corps d’infanterie attaqué par un Escadron ou par un Bataillon avec des piques, ne peut demeurer entier, ni faire une longue résistance.

2.     Les mousquets des Turcs sont plus longs que les nôtres, et plus petits de calibres : les Mousquetaires n’ont point de bandoulières, ni de fourniments, et c’est pour cela qu’ils mettent plus de temps à recharger : comme la trempe de leur fer est excellente, les mousquets se chargent d’autant de poudre que pèse la balle ; ils portent plus loin, et font plus d’effet que les nôtres. Le soldat ne se sert point de fourchette, et par conséquent il tire moins juste : leur mèche est de coton retors.

XV. Au contraire les armes de notre Infanterie doivent être un tiers de piquiers armés de corselets, de pots en tête, et de demi-brassarts, deux tiers de mous­quets avec des fourchettes, et un bon nombre de boucliers pour en armer les premiers rangs des Bataillons, ou pour conduire avec l’artillerie ainsi que les autres armes défensives, pour les distribuer ensuite où il serait besoin.

XVI. Les armes de la Cavalerie.

i. Pour la défense sont les cuirasses, composées du devant et du derrière ; mais il faut qu’elles couvrent sans embarrasser, et qu’elles ne rendent pas le soldat inutile ; les casques avec des lames pendantes pour défendre le col, les oreilles et le nez, des gantelets de fer qui aillent au coude, et dont les doigts ne soient pas serrés. Ces armes sont nécessaires, parce que l’attaque unie et serrée est celle qui rompt l’ennemi ; et quand quelqu’un du premier rang vient à tomber, il fait perdre toute la force du choc, jusque-là que les chevaux qui sont derrière s’épouvantent, et que toute la troupe se déconcerte.

ii. Les armes offensives sont de longues épées avec de bonnes gardes, qui ne plient point, des pistolets, et quelques mousque­tons.

1.     Tout l’avantage consiste à former un corps solide, si ferme et si impénétrable, qu’en quelque endroit qu’il soit, ou qu’il aille, il y arrête l’ennemi comme un bastion mobile, et se défende par lui-même : mais on ne peut avoir cette fermeté sans la pique à pied, et la cuirasse à cheval.

2.     La Cavalerie légère sert à faire des courses, à escorter, à prendre langue, à ruiner le pays de l’ennemi, à harceler son armée, à la tenir toujours sous les armes, et à le charger dès qu’il plie : elle doit avoir pour armes offensives le cimeterre ou l’épée, et la carabine : mais il ne faut pas qu’elle soit en trop grand nombre, parce qu’elle a beaucoup moins d’agilité en toute manière que celle du Turc, et que ne pouvant tenir ferme quand on l’attaque vigoureusement, elle cause du désordre dans une bataille, comme on l’éprouva à celle de Lutzen ; ce qui obligea Walstein, alors général de l’Empereur, à la bannir entièrement de l’armée, et il ne se servit plus depuis d’autre Cavalerie légère, que de quelques Régi­ments de Cravates ou de Hongrois, à qui on donna le même ordre qu’aux soldats d’Ambiorix, dont nous avons parlé, c’est-à-dire, de charger l’ennemi quand il fuit, et de fuir, quand il tourne le visage.

iii. De toutes les armes dont on se sert à cheval, la lance est la meilleure, mais il faut qu’elle soit bien garnie, et que les Lanciers soient vigoureux, armés de pied en cap, qu’ils aient de bons chevaux, un terrain uni, ferme, point embarrassé : les choses étant ainsi, ils se partagent en petits Escadrons, vont à la charge au galop, et ouvrent un chemin, où les Cuirassiers, qui suivent au trot, entrant après eux, font un grand carnage.

1. Si la lance n’a pas ces qualités, ou que l’homme, le cheval, le terrain ne soient pas tels qu’il faut, et ne concourent pas à l’impétuosité de la course et du choc, ou qu’elle ne soit pas soutenue de près par les cuirassiers, elle est inutile : car l’ennemi s’ouvre lorsqu’il la voit venir, et cela cède à son ardeur, puis enveloppe les lanciers, et les taille en pièces, comme fit Charles Gustave roi de Suède dans les dernières guerres contre les Polonais. La grande dépense, et le peu d’usage de la lance, qui ne sert qu’en un jour de bataille, l’ont fait abandonner dans nos armées. Les Polonais s’en servent encore : mais ils les distribuent pour le combat en petites troupes de vingt-cinq ou 30 chevaux chacune. Qui en aurait environ mille en formerait 30 ou 40 petits Escadrons, lesquels étant menés vivement, et secondés par les Cuirassiers pourraient faire un grand effet.

XVII. L’armée du Turc est distinguée en Infanterie, et Cavalerie.

I. La Cavalerie est composée,

1.     Des Spahis, qui sont de deux sortes, savoir des Timari-Spahis, ou Timariots, qui vivent des Timates, et les Baluxi-Spahis autrement Spahoglans, sortent du Sérail, et sont payés par la Porte.

2.     Des Bechlis ou cavalerie des garnisons, comme sont les Houssards en Hongrie.

3.     Des volontaires.

4.     Des Alcangis commandés des Provinces.

5.     Des Agalars, ou gardes des Bachars.

II. L’Infanterie consiste :

1.     En Janissaires divisés en plusieurs odes ou chambrées, ou compagnies de 300, 400 ou mille hommes chacune.

2.     En Asapes, qui sont l’infanterie des garnisons, comme les Heyduques en Hongrie,

3.     En Albanais et Bosniens, qui composent ordinairement la garde des Bachas.

4.     En commandés et volontaires attirés les uns par leur propre courage, les autres par quelques privilèges qu’on leur accorde, et d’autres par l’espérance du butin.

iii. Il y en a qui combattent à pied et à cheval, comme nos Dragons, et qui servent pour l’ordinaire des Bachas.

XVIII. L’armée chrétienne est aussi divisée en infanterie et cavalerie.

1.     Il faut avoir plusieurs sortes d’hommes et d’armes pour les différents usages, et pour les divers besoins de l’armée. Il faut frapper l’ennemi de loin et de près, le soutenir, le rompre et le poursuivre, quand il est rompu. On a des lieux fortifiés à prendre, et à défendre, des rivières à passer, des forêts et des montagnes à traverser, des découvertes, des courses, et du butin à faire, et autres choses semblables.

2.     L’infanterie est comme la base et le soutien de l’armée, soit pour les batailles, soit pour les sièges, : et c’est avec elle que les Romains et les Suisses ont fait des choses si admirables. Les Dragons sont encore de l’infanterie, à qui on donne des chevaux pour aller plus vite : l’infanterie doit donc faire la principale force, et la plus grande partie de l’armée.

3.     Il faut que la cavalerie pesante fasse au moins la moitié de l’infanterie, et que la légère ne fasse au plus que le quart de la pesante, quoique la légère ait été autrefois en grande considération parmi les Sarmates et les Parthes.

4.     Avec cette proportion, la cavalerie qui doit être mêlée parmi l’infanterie n’est point trop nombreuse, et il ne faut pas en avoir par rapport à celle de l’ennemi dont le nombre est très-grand, par rapport à la Hongrie, qui en plusieurs endroits a de vastes campagnes, et enfin par rapport au service qu’on en tire, qui consiste en partis, courses, surprises, convois, à poursuivre l’ennemi, à prendre langue, à donner des avis, à défendre le pays du pillage, et à choses semblables.

5.     Les cuirassiers ne sont pas moins utiles dans un combat que l’infanterie, surtout contre la cavalerie des Turcs, qui étant légèrement armée, ne peut ébranler celle-ci toujours ferme, serrée et impénétrable comme une tour.

6.     La cavalerie légère doit être en beaucoup plus petit nombre pour ne point causer de désordre dans une occasion, et pour pouvoir sans prendre la suite se tenir à couvert derrière l’autre. Si cette proportion n’est obser­vée, ces deux sortes de cavalerie ne s’accommodent pas bien ensemble, parce que la cavalerie légère veut courir, et que la pesante exécute ses ordres au petit pas ; la première ne peut ni tenir ferme dans la bataille, ni se renfermer dans des retranchements ; et l’autre ne peut ni courir en combattant, ni camper sans retranchement. Toutes les fois que ces milices de différentes natures se sont trouvées ensemble, leur diversité, et le défaut de la proportion dont je parle, ont fait naître tant de disputes, de désordre et de dissensions entre leurs Chefs, qu’ils n’ont jamais pu être de même sentiment dans les expéditions, ni rien faire d’avantageux.

XIX. La valeur de l’armée suit le mérite du général. Le Turc a des chefs et des soldats d’expérience, de valeur, et d’exécution.

i. Leur expérience vient de ce qu’ils sont dès leur enfance nourris parmi les armes, de ce qu’ils montent aux charges par degrés, et de ce que leur empire étant très vaste, ils courent diverses provinces, et sont toujours en guerre. Il y a pourtant présentement des abus et de la corruption parmi eux : car on en voit quelques-uns élevés tout d’un coup des emplois de la Porte au commandement des armées, comme le grand Vizir d’aujourd’hui, lequel étant le fils du défunt, et ayant passé sa jeunesse dans les études pour être Moufty, a succédé à son père d’une manière qui est sans exemple. La source de cet abus est que le Sultan, plongé dans les délices, et peu soigneux de l’observation des lois Mahométaines, ne va jamais à la guerre en personne.

ii. Leur valeur naît premièrement d’une complexion robuste, point corrompue par les débauches, animée d’un sang pur et plein d’esprits, puis de la connaissance de la guerre et des exercices militaires, de la confiance qu’ins­pirent les victoires passées, des deux grands pôles du monde politique, qui sont la récompense et la punition, dont l’une est très grande, et l’autre très rigoureuse chez les Turcs, enfin de la Religion qui leur promet un bonheur éternel, s’ils meurent en combattant, et qui leur persuade que chacun porte écrit sur son front son heure fatale, et le genre de sa mort, et que c’est une chose inévitable.

iii. L’exécution vient de leur commandement, qui est absolu et point partagé.

1.     Il a droit d’être absolu, parce que chez eux le pouvoir absolu, d’où vient le délégué, étant acquis par le droit des armes, et par conséquent établi et appuyé sur les lois fondamentales de l’État, demande qu’il n’y ait qu’un seul Prince, et que tous les autres soient esclaves. Ils en sont eux-mêmes si persuadés qu’ils mettent dans l’esclavage et dans l’obéissance aveugle, la béatitude même de leurs âmes après la mort. Ainsi les commissions sont indépendantes, absolues, et avec une pleine auto­rité : on les donne au général en deux mots, qui sont d’avancer le Service du Prince, suivant l’usage de la République Romaine, laquelle dans les conjonctures extraordinaires créait un Dictateur avec un pouvoir sans borne ; mais depuis elle mit les Consuls en sa place.

2.     Le commandement n’est point partagé, et le Chef n’a ni égaux dans sa charge, ni aides, ni collègues à consulter dans ses entreprises, ni à accorder dans leurs différends. Mais l’armée, et tout le pays obéit aveuglé­ment à ses ordres : de sa main seule partent les récom­penses et les peines : on retranche par là tout d’un coup ce qui suit naturellement les délibérations, comme sont les conférences, les objections, les disputes, les dissen­sions, et les jalousies ; et pour ce qui regarde l’exécution, le secret en est beaucoup mieux gardé : on évite les irrésolutions, les contrariétés d’avis, les retardements, et les lenteurs, qui rompent souvent les plus justes mesures.

XX. Le général, qu’on oppose aux Turcs, doit avoir, comme on l’a déjà dit, toutes les qualités naturelles et acquises, que demande cette charge.

i. C’est un emploi glorieux que de commander une armée, du salut ou de la perte de laquelle dépendent les Rois, leurs royaumes, et leurs couronnes. Ainsi pour en remplir les devoirs, il faut :

1.     Une santé vigoureuse capable de soutenir toutes les fatigues de la guerre, et le mauvais air de la Hongrie, où les jours sont fort chauds, et les nuits sont fort froides : il faut s’accoutumer aux méchantes eaux ; camper sous des tentes, être dans une agitation conti­nuelle, pour pouvoir comme Corbulon animer le soldat à souffrir par son exemple. Visiter soi-même les gardes et les fortifications, reconnaître le terrain, marcher à pied, tantôt aux côtés de l’armée pour la secourir, tantôt devant pour la conduire ; avoir l’esprit vif, prompt et présent, ce qui dépend beaucoup du tempérament et des organes ; la vivacité est nécessaire, parce qu’à la guerre les heures, les moments, les instants sont précieux et irréparables.

2.     Une mine majestueuse : les Éthiopiens y avaient beaucoup d’égard dans la distribution des charges, persuadés que le caractère d’esprit est marqué sur le front.

3.     Une grande connaissance de la guerre. C’est la principale qualité d’un Chef : elle est acquise par expé­rience, et non infuse : car on ne naît pas capitaine, on le devient, non par les livres, mais en campagne ; ni dans les plaisirs d’une vie douce, mais sous les armes, et sur la neige, en soufrant le froid, et le chaud. Ce ne fut pas à l’ombre, ni dans une chambre, mais en s’exposant aux ardeurs du Soleil que Drusus apprit le métier de la guerre, qui est celui des Rois et des Grands, et qui ne s’apprend pas tout d’un coup, ni en une ou deux cam­pagnes. Car le moyen de voir en si peu de temps, ou même de se figurer cette grande variété de circonstances et d’occasions qui s’y rencontrent, et le nombre infini de choses qu’elles renferment ? Comment peut-on connaître un tout dont on ignore les parties ; juger les capacités des artisans et des officiers, et suppléer à leur défaut, quand ils sont absents, ou qu’ils ne sont pas bien ? Trajan ne se contenta pas de voir les armées en passant, il voulut être disciple avant que d’être maître, et cependant il y a des esprits assez téméraires pour se croire de grands capi­taines, dès qu’ils savent manier un cheval, et mettre une lance en arrêt dans un tournoi, ou dès qu’ils ont lu les préceptes de Végèce, ou l’histoire de Tite Live. Il est étrange que personne ne puisse être reçu maître dans les moindres métiers, à moins qu’il n’en soit jugé capable par l’examen de son ouvrage, et que dans le métier de la guerre, qui est d’une si grande importance, on reçoive souvent des officiers sans qu’on ait aucune preuve de leur capacité.

4.     La vertu morale : elle est nécessaire à tout homme, mais particulièrement au général. On la nomme encore prudence : c’est une même chose sous deux noms. Elle regarde en chaque action, et toujours pour une bonne fin, ce qui est juste, modéré, à propos. Lorsqu’elle se règle sur le passé pour se conduire à l’avenir, on l’appelle Prudence ; quand elle rend à chacun ce qui lui appartient, on l’appelle Justice ; quand elle modère les emportements de l’appétit concupiscible, elle est Tempé­rance ; et quand elle réprime ceux de l’Irascible, on la nomme Force.

5.     La Force est la vertu propre du soldat, et beaucoup plus encore du capitaine, qui doit l’enseigner par ses actions plus que par ses paroles. Comme les larmes de l’orateur font couler celles de l’auditeur, ainsi le général par son exemple fait couler pour ainsi dire sa propre hardiesse dans le cœur de ses soldats. Encourager les timides, grossir le petit nombre, ranimer le combat languissant, rallier les troupes rompues, ramener à la charge celles qui ont été repoussées, remettre la bataille, et se perdre à l’extrémité pour sauver l’État, sont des actions dignes d’un général : mais surtout ne se point troubler, avoir toujours l’esprit présent, ne rien confondre dans le commandement, observer tout, ne faire paraître aucune altération, donner ses ordres avec autant de tranquillité que s’il était en plein repos, c’est le caractère propre de la valeur. Et parce que le cœur altéré par les passions envoie au cerveau des esprits qui le troublent, et qui le confondent, il s’ensuit que la tranquillité et la netteté de l’esprit est une marque infaillible de l’intrépi­dité du cœur, dans lequel pour cette raison les anciens ont mis le siège de la sagesse.

6.     La Force du général ne doit pas paraître seulement à attaquer, mais encore à soutenir. A combien de calomnies, de censures, de jugements de gens igno­rants, de la populace, des envieux, et de ses concurrents n’est-il point exposé ? Ils changent les noms véritables des choses : ils appellent le brave téméraire ; et l’avisé irrésolu : ils accusent le prudent d’aimer à prolonger la guerre, ils traitent le vainqueur d’orgueilleux ; chacun veut faire le guerrier, et le juge, et s’imagine qu’il n’y a de bien fait que ce qui est conforme à son caprice.

Scipion dompte l’Afrique, bat quatre armées, rend le roi Antiochus tributaire de Rome, termine glorieusement la plus grande et la plus dangereuse guerre qu’eussent jamais eue les Romains ; et entre triomphant dans Rome. Que lui arrive-t-il ensuite ? Il est calomnié, appelé en jugement et persécuté jusque dans le tombeau. Un général en ces rencontres doit être comme un rocher inébranlable à la Satyre, et à la médisance ; faire le bien, et souffrir le mal qu’on dit de lui, se moquer des fous, mépriser les méchants, et se contenter de l’approbation des gens de bien et de mérite.

Fabius Maximus ne s’étonne point des discours du peuple, ni César de l’opinion de ses ennemis ; ni le grand capitaine du murmure de ses soldats, ni les Apôtres des persécutions des impies. Jupiter rit de la sottise des Poètes, qui le peignent tantôt avec des ailes et des griffes, tantôt avec des cornes ; tantôt adultère, et tantôt parricide. On sait que l’éclat d’une fortune illustre attire naturellement les murmures, qui sont comme des vapeurs, qui s’élèvent pour l’obscurcir. Le général ne doit pas s’en mettre en peine : mais c’est au Prince à le soutenir ; il est seul juge compétent de sa conduite, et il ne doit pas souffrir qu’un autre s’attribue l’autorité d’en juger. Il doit cette reconnaissance à un homme qui sacrifie pour lui ses biens et sa vie. Qu’il ne permette donc pas qu’une réputation acquise par tant de sueurs et de sang soit impunément déchirée par ses ennemis. C’est une protection qu’il ne peut refuser à ses bons services : parce qu’il est important que celui qui commande les armées ait l’esprit libre de tout autre soin : les affaires de la guerre étant d’elles-mêmes difficiles et périlleuses demandent toute son application ; de sorte que si elle vient à être troublée, et distraite par d’autres dangers, et d’autres embarras, il sera impossible qu’il s’acquitte parfaitement de son devoir. Tous les Chefs, comme disait Paul Émile, n’ont pas la grandeur d’âme, l’égalité, et l’indifférence de Fabius Maximus pour se laisser déchirer dans toutes les compagnies, et à toutes les tables, sans se précipiter à tout risquer, et à entraîner avec eux dans la ruine, comme Samson, la perte entière de la République. Je me souviens d’un général d’une nation d’ailleurs grave et circonspecte, lequel pour se disculper du mauvais succès d’une bataille publia un manifeste, où il rejetait toute la faute sur le ministère de la Cour. Un capitaine est donc réduit pour se justifier, ou pour prévenir les accusations, à publier à son de trompe les ordres qu’il a, les secrets du Conseil, les défauts de l’armée, le manquement de moyens, la faiblesse, et la négligence des ministres. Il est vrai qu’il ne le devrait pas, et qu’il ne lui convient pas d’avoir avec le ministère de ces sortes de différends, où il est fâcheux de succomber, et pis encore de vaincre ; mais tous n’ont pas le don des béatitudes de St. Mathieu, et le Prince ne doit pas permettre qu’on réduise à une pareille extrémité[3].

ii. Le capitaine qui aura toutes les qualités que nous venons de marquer ne manquera ni de bonheur, ni d’autorité.

1.     Le bonheur naît de l’union et du bon ordre : l’union et le bon ordre viennent de la science, et de la bonne disposition, lesquelles ôtent pour ainsi dire le domaine de la guerre à la fortune pour le donner à la raison.

2.     L’autorité considérée en elle-même est une opinion respectueuse de la valeur du capitaine imprimée dans l’esprit du soldat, et si on la regarde par ce qu’elle a d’extérieur, c’est la communication de la puissance suprême avec caractère de commandement : le comman­dement doit être absolu et sans partage.

Il faut plusieurs Chefs dans une armée qui a plusieurs parties, plusieurs fronts, et plusieurs fonctions, et qui doit agir en même temps en plusieurs endroits, surtout contre le Turc, qui ayant de grandes forces attaque en même temps le front, la queue, les flancs. Ainsi plus il y a de hauts officiers, plus les choses vont bien, et plus l’action est vigoureuse en chaque lieu, mais il est nécessaire que tous les Chefs soient expérimentés, unis, subordonnés, et bien disposés à l’égard du premier : parce que les résolutions et les exécutions de la guerre demandent de la diligence, et de l’exactitude : la pre­mière ne permet pas qu’on perde le temps à consulter, lorsque les actions dépendent d’un moment ; et l’autre ne veut pas qu’on dispute, mais qu’on obéisse. Partout où plusieurs Chefs s’entendent mal, et ne conspirent pas tous au même dessein, la ruine des affaires est infailli­ble ; ce que l’un fait, l’autre le défait : ils s’entr-embar­rassent, et font naître mille difficultés, et mille retarde­ments : et l’application qu’on doit toute entière au bien commun se trouve partagée par les inquiétudes, et les divisions particulières. C’est pour cela qu’Aristide ayant été élu Chef avec Miltiade pour commander alternati­vement, céda son droit à son collègue, qui remporta sur les Perses cette grande victoire de Marathon.

XXI. La milice des Turcs a soin de s’instruire au maniement des armes, aux mouvements militaires, à bien garder ses rangs, soit qu’ils soient dans le Sérail, à l’armée, ou chez leurs pères : chacun s’y applique dès ses plus tendres années, et lorsqu’ils veulent se recréer, ou donner du plaisir à une personne qu’ils honorent, tous leurs divertissements et leurs spectacles se réduisent à l’exercice des armes, pour s’y perfectionner en campagne. Leurs mouvements ne sont pourtant pas si exactement distingués que les nôtres, et l’usage des Janissaires après avoir tiré leurs mousquets, est de mettre le sabre à la main, et de courir à l’ennemi.

XXII. On a déjà dit quels devaient être nos exerci­ces, et comment il les fallait faire. Il est certain que quiconque ne sait pas se servir de ses armes, s’en trouve­ra dans l’action plus embarrassé que défendu. Un homme est inutile, et le capitaine ne peut prudemment le mener contre l’ennemi, quand il n’est pas discipliné. Combien d’officiers ont été blessés et tués par leurs propres soldats, qui ne savaient pas manier les armes à feu ?

i. Il y a dans les Régiments des maîtres d’armes appelés autrefois Tactiques par les Grecs, et aujourd’hui par les Allemands Triller, et les officiers devraient savoir montrer eux-mêmes l’exercice à leurs propres soldats, et par théorie, et par pratique.

ii. Une chose très utile serait d’établir des Écoles militaires comme j’ai remarqué ci-dessus, pour instruire les Gentilshommes, les volontaires, les pauvres, et les orphelins aux exercices de la guerre.

iii. En retranchant des exercices ce qui est superflu, on en apprend mieux le nécessaire : il n’est pas besoin qu’un soldat sache toute la pratique d’Elien, toutes les leçons, et tous les coups de maîtres d’armes, ni tous les tours de la pique et du mousquet, ni tous les manèges du cheval, ni toutes les figures de l’Ordonnance des Grecs en rhombes, en coins, et autres semblables. Il suffit de savoir celles qui sont aisées, et en usage : plus elles sont simples, et faciles à pratiquer, plus elles sont utiles.

Il faut accoutumer les Chevaux à la vue et à l’odeur des chameaux : car naturellement ils en ont peur la première fois, et le Turc en a grand nombre.

XXIII. La discipline est bonne parmi les Turcs, il sont braves, obéissants, sobres, dans l’espérance de grandes récompenses, et dans la crainte de grands châtiments.

I. Leur bravoure vient de la vigueur de l’âge, d’un corps sain et robuste, bien nourri et bien vêtu, de la science des armes, de la créance d’une fatalité inévitable, qui leur ôte même la crainte des maladies contagieuses : elle vient encore de certaines boissons mêlées d’opium, qu’ils appellent Maslach, par le moyen desquelles ils se mettent dans une espèce de fureur.

J’ai vu des Turcs défaits en campagne par des Chrétiens, ou forcés dans des palanques, se laisser tuer et brûler plutôt que de se rendre. Je les ai vus à Zrincowart prendre un poste en plein midi n’étant couverts que de leurs boucliers, sans que le carnage de ceux qui tombaient morts l’un sur l’autre par les coups que nous leur tirions, les arrêtât un moment, ou ralentît leur travail. Je les ai vu se jeter dans le Muer par deux fois le sabre entre les dents, et une fois dans le Raab pour le passer à la nage entre notre présence ; ce qui rend moins surprenante l’action de ces braves Espagnols, qui du temps de Charles V tentèrent de même de passer l’Elbe à la nage, leurs épées dans la bouche.

ii. Ils sont obéissants dans l’observation de leurs lois, dans leurs règlements d’habiter par chambrées, très exacts au silence, à la prière, au respect pour leurs officiers, et à exécution prompte de leurs ordres.

iii. Ils sont sobres dans leur vivre, se contentant de boire de l’eau et de manger du riz et du mouton une fois le jour. Ainsi ils ne se chargent point l’estomac ni par la quantité, ni par la variété des viandes. D’ailleurs ils fatiguent beaucoup, ne contractent point de mauvaises humeurs, et ne corrompent point leur complexion par des excès ; voilà ce qui les rend sains et robustes.

iv. Les récompenses sont excessives parmi eux, et les châtiments atroces ; ils sont persuadés que ces deux choses sont comme les rênes de l’État, qu’il faut de la rigueur pour faire observer des choses rudes et difficiles, et qu’il faut quelque chose de plus que des louanges pour payer des actions de valeur.

XXIV. Les vertus propres du soldat sont toutes marquées, et réglées dans les lois militaires de l’Empereur, des Suédois et des Hollandais.

I. Il faut les observer ponctuellement en ce qui regarde la piété, la valeur, l’obéissance et la tempérance : car de prétendre obtenir de bon succès, et éviter les mauvais en offensant celui qui est le dispensateur des uns et des autres, c’est avoir perdu l’esprit.

L’oisiveté est la mère du vice, et le travail nourrit la vertu : ainsi il faut être continuellement appliqué ou à nuire à son ennemi, ou à prendre ses avantages, ou à s’exercer à ses devoirs et à la fatigue.

II. Mais puisque le soldat a tant à souffrir, et qu’il est sujet à des peines si rigoureuses, il est juste qu’il ait de grandes récompenses à espérer.

Partout où l’on n’a point de considération pour le soldat, la milice tombe : elle était bien dans un autre estime, lorsque les Monarques faisaient gloire de Cheva­lerie, qu’un roi de France[4] en 1515 voulut se faire armer Chevalier à la tête de son armée ; quand les Rois ambi­tionnaient la réputation de capitaine, et que les Césars entreprenaient de faire refleurir la science militaire.

iii. La volonté déterminée du Prince, connue de ses sujets, d’honorer, et de favoriser la milice ; de ne recevoir personne aux Charges, qu’il n’ait servi dans les armées ; de ne distribuer les honneurs, les récompenses et les privilèges militaires qu’aux gens de guerre, par mérite et non par faveur, serait un moyen sûr pour rétablir la milice dans son premier lustre.

Il y a des récompenses militaires dans le service d’Espagne, des places fondées à perpétuité pour ceux qui sont réformés, des Ordres de Chevalerie, des Comman­deries, des hôpitaux, des pensions, pour les enfants des pères qui ont bien servi, des secours pour les estropiés, et pour les veuves des soldats morts, et autres personnes semblables, générosité qui devrait être imitée de tous les Souverains.

XXV. Le premier et le principal avantage du Turc est le nombre exorbitant de ses troupes : car supposé que chaque partie agisse, et ne demeure pas inutile, il ne se peut faire qu’en multipliant les agents, on ne multiplie les efforts, et par conséquent les effets.

I. Soliman entra en Hongrie l’an 1526 avec trois cent mille hommes et trois cent pièces de canon, comme on l’apprit par un Transfuge qui le savait en détail. Le même Soliman s’avança jusqu’à Vienne l’an 1529 avec cent cinquante mille combattants, et cent soixante vais­seaux sur le Danube, sans compter les petites barques. L’an 1594 Sinan Bacha avec cent vingt cinq mille combattants et quatre vingt pièces de canon mit en désordre le camp de l’archiduc Mathias, et prit Javarin : et deux ans après Mahomet III avec une armée de deux cent mille hommes attaqua Agria à la vue du camp des Chrétiens et la prit.

ii. Cette multitude est justement ce que nous appelons puissance, parce que le plus grand nombre enferme le moindre et le surpasse ; de sorte que si une épée a quelque force d’elle-même, plusieurs épées jointes ensemble en auront davantage, et de deux poids le fort emporte le faible.

Ces inondations de peuples sortis de la Scandinavie, qui était une pépinière d’hommes, et qui envahirent autrefois tant de Provinces, tiraient toute leur force de leur nombre et de leur union ; et ce n’est pas sans raison que les Princes Chrétiens ont par rapport au Turc, une maxime passée en Proverbe, de ne point réveiller le chien qui dort ; car chacun d’eux n’a pas de chaînes pour l’attacher, ni d’exorcismes pour le chasser.

La première maxime dans les délibérations de guerre, est de balancer les forces des deux partis ; et quand il y en a un fort inférieur à l’autre, comme d’un contre deux, il faut suivre le conseil de l’Évangile, et demander la Paix : mais la tyrannie du Turc est plus rude que la mort même ; il met dans les Provinces conquises des Gouverneurs qui détruisent les familles nobles, et qui transportent celles qui sont riches ; les exemples de ceux qui ont été subjugués tirent continuel­lement les larmes des yeux. Se laisser gagner par de belles promesses, et se persuader qu’on en sera quitte pour un léger tribut, c’est dormir les yeux ouverts. Il faut ici ou vaincre, ou subir le joug, il n’y a point de milieu ; et par conséquent il vaut mieux résister, que de se rendre. Or pour faire une juste résistance, et opposer au Turc des forces équivalentes, il faut se proposer une armée qui ne soit ni si grosse qu’il soit impossible de la mettre sur pied et de l’entretenir, ni si faible qu’elle ôte l’apparence raisonnable d’obtenir ce qu’on prétend, qui est la Victoire.

XXVI. Demander pour cela 200 mille hommes, ce serait vouloir l’égalité, et non la proportion, et témoigner peu de courage, d’esprit et d’habileté. En demander vingt ou vingt-cinq mille, la disproportion est trop grande ; c’est un défaut d’expérience, et un excès de témérité. Le trop grand nombre produit la confusion, et ne trouve ni à camper, ni de quoi subsister ; le trop petit nombre est incapable exécuter, méprisable à l’ennemi, et sans con­fiance en soi-même.

Ce Grand, cet intrépide, qui eut la témérité pour compagne, et la fortune pour esclave, se troubla quand il vit la multitude des ennemis opposés au petit nombre des siens[5]. C’est aussi de quoi se plaignirent dans une autre occasion les soldats de Valens.

i. Les plus grands capitaines ont toujours eu de grandes armées quand ils ont voulu faire de grandes choses, parce que les moyens doivent être proportionnés à la fin. Alexandre se mit en campagne avec 120 mille Combattants pour la guerre des Indes ; les Consuls Romains en avaient 87 mille à Cannes. Godefroi de Bouillon mena contre les Sarrazins 300 mille hommes de pied, et 100 mille chevaux. L’an 1532 l’Empereur Charles V eut une armée de 90 mille Fantassins, et de 30 mille chevaux ; et l’an 1566 l’Empereur Maximilien II se mit en campagne avec 25 mille chevaux, et 80 mille hommes de pied, et il avait outre cela un grand nombre de barques sur le Danube. Charles V assiégea Metz avec 80 mille hommes. La Noüe demande pour la guerre du Turc 4 mille chevaux, 5 mille Fantassins, et 10 mille Pion­niers, et dans un autre endroit, il veut 12 mille Combat­tants. Quelles puissantes armées nous avons vu de notre temps sous les Enseignes de l’Empereur, dans le Holstein l’an 1638 et en Bourgogne l’an 1637 et contre des ennemis bien moins puissants et moins fiers que le Turc ? Serait-il impossible de faire ce qui s’est fait autrefois ? De l’acte à la puissance, la conséquence est infaillible.

ii. Le mépris qu’on a fait du Turc, a été la principale source de nos pertes, et la témérité ou l’imprudence de combattre sans proportion, peu contre beaucoup, a mis la Victoire entre les mains des Barbares. On ne saurait assez déplorer les exemples funestes des siècles passés. L’an 1444 Vladislas roi de Hongrie attaqua avec une armée de 16 mille hommes celle d’Amurat forte de 60 mille hommes, et y périt avec toute son armée, qui fut taillée en pièces, ou sur le champ de bataille, ou dans la fuite. L’an 1448 Jean Corvin combattit avec 22 mille hommes sur la rivière de Schidnitz le même Sultan, qui en avait 80 mille, et il fut défait. Le roi Louis n’avait que 25 mille hommes à Mohatz, et il donna bataille à Solyman, qui en avait 360 mille, aussi tous ses gens furent entièrement défaits, et lui tué. Sur ces exemples Busbecq condamne de folie quiconque avec des troupes faibles et ramassées tumultuairement ose s’opposer aux puissantes forces des Turcs. Ce qui fut cause que l’an 1594 l’archiduc Matthias leva le siège de Gran, et passa de l’autre côté du Danube à l’arrivée de Sinan Bacha ; et l’an 1598 Schwarzenberg demeura retranché près de Gran ; quoi qu’Ibrahim général des Turcs posté vis à vis de lui fît des courses bien avant dans le Pays, qu’il portât le feu et la désolation par tout, qu’il emmenât jusqu’à 13 mille esclaves, et que d’ailleurs Schwarzemberg fût sans cesse pressé par nos gens d’attaquer ou quelques postes des Turcs, ou leurs partis, qui pillaient de côté et d’autre ; il demeura ferme, et ne voulut ni sortir de ses retranchements, ni risquer son armée. Et l’an 1605 George Basta, dont l’armée n’était que de 10 mille hommes, demeura tantôt campé à Presbourg, et tantôt entre Comorre et Javarin, où il s’entendit dire mille reproches, et vit prendre à ses yeux Nistrie, Tirnan, l’île de Schut, Gran, Newhausel, l’Autriche et la Stirie, sans pouvoir non seulement entreprendre rien de considérable, mais sans pouvoir même rien défendre.

XXVII. Afin donc d’agir avec vigueur et avec quelque apparence de succès, et n’être pas réduit dans la suite à cette sotte excuse, Je n’y avais pas pensé : que la principale armée qu’on oppose aux Turcs soit de 50 mille combattants, c’est-à-dire 28 mille hommes de pied, 2 mille dragons, 17 mille chevaux pesamment armes, et 3 mille chevaux légers.

i. Celle des Romains était à peu près de ce nombre, quand les deux armées Consulaires étaient jointes : cela faisait 40 mille hommes de pied, et huit mille chevaux, et avec ces forces ils ont vaincu de très puissantes nations. L’Empereur Maximilien demanda aux États de l’Empire ce même nombre de troupes pour faire la guerre au Turc, c’est-à-dire 40 mille hommes de pied et 8 mille chevaux.

II. Avec une telle armée on pourra tenir la campagne contre le Turc, et combattre dans l’occasion, ce qui doit être le but de celui qui fait la guerre, et sans ce nombre on ne peut ni demeurer en présence de l’ennemi, ni en venir à une bataille, ni former un siège, ni secourir une place, ni soutenir la réputation de ses armes : mais on est réduit à se cacher tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, à demeurer sans rien faire, et voir ses propres pertes sans y pouvoir remédier : on augmente le courage aux ennemis, on l’ôte aux siens, on met le pays au désespoir, on fait mépriser ses armes, on laisse tout ruiner, parce que le Turc ayant en tête une armée trop inégale, ou il la force dans ses logements, ou il lui brûle les fourrages aux environs, ou il lui coupe les vivres et l’affame, ou il lui empêche la retraite, ou il l’oblige à décamper pour la défaire dans la marche, ou il l’enferme, et la contraint de se rendre à discrétion et subir le joug, comme il arriva aux Transylvains en Pologne l’an 1657 au Comte de la Tour général des Suédois, en 1633, en Silésie, et autrefois à Crassus chez les Parthes. Et parce que ces forces seules ne suffiraient pas pour balancer celles des Turcs beaucoup plus nombreuses, si elles n’étaient soutenues de quelques autres avantages, il faut qu’elles soient toutes composées de troupes de l’État, et non d’auxiliaires : car 10 mille hommes de celles-là sous le commandement d’un seul Chef absolu valent mieux que 40 mille des autres commandés par différents Chefs. Comme elles sont sans discipline, sans expérience, ramassées à la hâte, elles ne peuvent rien exécuter d’utile ; les secrets se publient, les mouvements sont lents, la diligence est retardée, et la facilité d’agir est traversée, et rendue difficile par les conseils, les délibérations, et les dissensions : parce que chacun a des desseins, des opinions, des instructions, des règles et des principes différents, d’où il arrive que la discipline se relâche, que les commandements ne sont point exécutés, que l’obéissance est contestée, que les actions sont calomniées, et les ordres confondus. De sorte que si l’on prend la balance de Laurent de Médicis à mesurer la puissance des Grands, et qu’on mette d’un côté ce que les troupes auxiliaires causent d’embarras dans la guerre, de soupçons dans la politique, et de dépense dans la finances, et qu’on mette de l’autre le petit nombre de services effectifs qu’elles rendent, on peut conclure sûrement que les troupes auxiliaires, qui dépendent de plusieurs, qui viennent peu à peu, et non pas en même temps, augmentent le nombre et diminuent les forces. Et si l’on recherche avec soin pourquoi dans les années 1542, 1552, et 1556 on ne dit rien de considérable contre le Turc avec des armées de plus de cent mille hommes, on en trouvera la cause dans cette diversité de troupes mal unies. Quoiqu’on dise qu’elles vivent à leurs dépens et de leur paye, dès qu’on suppute ce qu’elles coûtent en fourrages, en ustensiles, en quartiers de rafraîchisse­ment, en passages, en vivres, en présents, en régales, en désordres, et en extorsions, on connaîtra dans le détail que si l’on eût employé ces dépenses à lever des troupes, on eût pu avec elles seules faire la guerre au Turc, réservant les assistances qui viennent d’ailleurs pour faire diversion, ou pour tirer de l’argent, des vivres, et des munitions.

XXVIII. i. Le Turc a une grande quantité d’artisans et de pionniers : il ne manque ni de guides, ni d’espions ; quelques-uns y sont attirés par l’argent qu’on leur donne libéralement, et les autres par la crainte de voir leurs maisons brûlées, ou d’être empalés. Les artisans et les ouvriers marchent avec le train d’artillerie comme parmi nous, et on les appelle tous d’un nom commun Toppi. Les Turcs en mènent beaucoup dans leur armée, et en font encore venir un grand nombre des environs : ils ont à leur service des Moscovites, des Polonais, des Français, des Italiens, des Hongrois, et de plusieurs autres nations, tous Renégats, et nous en avons vu plusieurs qui étaient ingénieurs et canonniers.

ii. Outre les pionniers, qu’ils tirent en grand nombre des villages voisins, ils font servir à cet usage les rendus, les Asapes, les Arméniens, les volontaires, et leur infanterie la moins estimée. On leur paye à tous le travail qu’ils font. Les Timari-spahis mêmes sont obligés dans les sièges de faire des fascines, de combler les fossés, de travailler aux tranchées, et à d’autres ouvrages semblables avec l’aide des valets qu’ils mènent avec eux.

iii. Pour espions et pour guides le Turc se sert des soldats des environs, dont plusieurs étant nés sur les frontières, ou y étant venus dès l’enfance, parlent Hon­grois, sont vêtus à la Hongroise, et savent les chemins. Il prend encore des Renégats du pays qui feignent de s’être sauvés des prisons, ou bien des paysans tributaires, ou des Juifs, ou des prisonniers qu’il corrompt. Il a aussi grand nombre de vivandiers et des marchands.

XXIX. Il faut entretenir continuellement dans l’armée Chrétienne toutes sortes de métiers. Pour les prisonniers il suffit de les avoir dans les temps et dans les lieux où l’on en a besoin.

i. Que les artisans et les ouvriers soient habiles, fidèles, sages. On les fait d’ordinaire marcher avec le train de l’artillerie.

II. Pour les services ordinaires des pionniers, comme de réparer les chemins, faire des fascines, et autres semblables, on se sert de l’infanterie, et des coupeurs de bois, dont il y a un certain nombre entretenu dans chaque Régiment ; on y emploie aussi les valets des soldats. Mais dans les ouvrages extraordinaires, comme de fortifier un camp, de faire des lignes de circonvallation en cas de siège, il faut contraindre les paysans des environs d’y venir, ou payer le travail des soldats.

III. Pour avoir des guides, des espions, des vivandiers et des marchands, on peut se servir de la manière des Turcs.

Article Second - De l’artillerie

XXX. Le Turc mène avec lui de l’artillerie en quantité et de grand calibre : il en a ses arsenaux pleins à Constantinople, à Pera, à Temiswar, à Esseck, à Belgrade, à Bude, à Bagnaluca, et ailleurs : il en fait fondre continuellement du cuivre qu’il tire des mines d’Asie, et il en achète des Anglais, des Hollandais, des Français et des Suédois.

I. Il en conduit de petite et de grosse, et il en a d’une grosseur démesurée de quatre-vingt, de cent, de cent vingt livres de balle, et même avantage : il la fait traîner par des buffles, quand il n’a pas la commodité de l’eau. L’an 1594 Sinan Bacha à la faveur de son artillerie passa le Danube auprès de Javarin devant l’armée de l’archiduc, et la contraignit de se retirer avec quelque désordre dans Altembourg de Hongrie. L’an 1664 le Turc fit fondre à Belgrade 12 nouveaux canons, dont il avait dessein de se servir au siège de Vienne.

II. Il est vrai que cette énorme artillerie fait un grand effet, où elle frappe : mais elle est difficile à conduire, à manier, et à rajuster : elle consomme beau­coup de munitions, elle fracasse les affûts, les roues, les plates-formes, et même les embrasures et les épaulements.

III. Quoique les Turcs n’arrivent pas à cette juste proportion, où nous avons réduit l’artillerie, ils ont pourtant là-dessus quelques bonnes observations : ils enveloppent leurs boulets de peaux de mouton, comme nous faisons les balles des arquebuses rayées, afin de rendre plus justes les coups, qui souvent ne le sont pas à cause du vent qu’on donne au boulet. Leurs canons sont aussi gros par la bouche que par la culasse ; ce qui sert à couvrir le canonnier, lorsqu’il prend la mire, et à régler sans instrument le tir horizontal.

XXXI. Il faut donner à notre artillerie la proportion moderne, tant aux canons, qu’aux coulevrines : et tant aux pièces de campagne, qu’à celles de batterie : elle en est plus aisée à manier, en qui consiste son avantage sur celle des Turcs, et elle fait même plus d’effet : d’ailleurs l’uniformité de calibre empêche les canonniers de se méprendre dans le choix des boulets, qui se trouvent ainsi toujours justes au calibre de la pièce.

i. L’artillerie ordinaire doit être de :

Cent pièces d’environ 3 livres.

Six fauconneaux de 6 livres.

Quatre demi-canons de 24 livres.

Deux mortiers de 100 livres.

Six pierriers.

Nous laisserons les canons entiers, parce que deux demis font autant d’effet qu’un entier, et embarrassent moins.

ii. Quand on veut faire un siège, on y ajoute d’extraordinaire :

Quatre quarts de canon.

Six demi-canons.

Quatre mortiers.

iii. Il faut avoir une grande artillerie et propor­tionnée à celle de l’ennemi, pour couvrir et fortifier les flancs de l’armée, quand on marche, quand on campe, quand on combat.

iv. Les Turcs et leurs chevaux craignent le feu sur toutes choses : ainsi notre avantage consiste principale­ment à en faire beaucoup.

v. Le canon sert extrêmement à la défense des lignes d’un camp fortifié ; parce que comme on n’en vient pas si vite aux mains que dans une bataille qui se donne en rase campagne, l’artillerie a le loisir de tirer souvent. On charge les pierriers de grenades, de balles de feu, de boulets rouges, de cartouches, et de ferrailles.

Article Troisième - Des munitions de guerre et de bouche

XXXII. Le Turc a en abondance tout ce qui suit l’artillerie et son train, comme munitions, feu d’artifices, bateaux et instruments.

i. Il fait continuellement travailler à la poudre dans tous les lieux de sa frontière ; il lui en vient du Caire, et d’Égypte, il en achète des Chrétiens, et il en a si abondamment, qu’il en consume plus à tirer inutilement et par fantaisie, que nous n’en employons aux usages nécessaires. Quand il est à un siège ou en campagne, on crie tous les soirs pendant la prière publique halla halla, c’est-à-dire Dieu Dieu, et après ce cri on fait une salve générale de tout ce qui se trouve de pièces dans la tranchée, dans les lignes d’approche et dans les autres parties du Camp, ce qui se pratique tous les jours. De là il est aisé de juger combien il se consume de munitions à plaisir. Au reste sa poudre est excellente, comme il paraît par le bruit, la force, et la longueur des coups.

ii. Il a aussi un nombre infini de grands bateaux sur le Danube et sur les autres grosses rivières, et beaucoup des petits, qu’on porte sur des charrettes. Il en fit préparer un grand nombre de ces derniers l’an 1663 quand il eut dessein d’attaquer Javarin. Les instruments propres à remuer la terre, comme pelles, hoyaux, bêches, et pour toutes sortes d’ouvrages se trouvent en quantité dans son armée, et outre ce qu’il emmène avec lui, il fait encore enlever de force ce qui s’en trouve dans les lieux voisins.

XXXIII. Les choses nécessaires à notre artillerie, et à ses dépendances doivent être proportionnées au nombre des pièces, et à l’usage qu’on veut en faire.

i. Il faut que la munition soit abondante dans les magasins, et qu’il y en ait avec l’armée au moins assez pour tirer cent coups de chaque pièce, et 300 de chaque mousquet. On ne peut pourtant donner là-dessus de règle certaine, parce qu’elle change selon le dessein que l’on a, la facilité ou la difficulté de la conduire, l’éloignement où le voisinage des magasins, le plus ou le moins de commodité de remplacer de proche en proche ce qui s’en dissipe tous les jours.

ii. Il s’en consume beaucoup dans les factions. Les Suédois l’an 1648 consumèrent sans fruit 4 000 quintaux de poudre au Siège de Prague. Leur roi Charles Gustave en consuma 12 000 devant Copenhague, et le Vizir 6 000 devant Newhausel l’an 1663. Souvent les entreprises manquent faute de munitions. L’an 1645, les Impériaux ayant achevé leurs mines devant Glogau en Silésie, et n’ayant point de poudre pour les charger, ils furent si longtemps à en attendre que l’armée de Suède comman­dée par Torstenson, eut le loisir de venir au secours, et de faire lever le Siège.

Il faut pourvoir tantôt une place, et tantôt l’autre, et fournir exactement celles qu’on a conquises nouvelle­ment.

iii. La mèche brûle jour et nuit.

iv. Il faut avoir une grosse quantité de grosses grenades, environ 10 000 pour jeter à la main, et d’autres qui s’ajustent au bout de la baguette, et qui se tirent avec le mousquet. C’est une invention du roi de Suède, qui s’en servit à l’assaut de Copenhague : il faut avoir des compagnies de grenadiers.

v. Qu’on ait un pont de bateaux, d’autres petits bateaux sur des chariots, des ponts de jonc qu’on puisse jeter aisément, des barques, ou des pontons plats pour les grandes rivières, des galères et des sayques pour le Danube, des affûts marins pour les demi-canons, et les quarts de canons.

vi. Qu’il y ait dans l’armée des instruments pour toutes sortes de métiers, des sacs à terre, des palissades, des échelles pour l’assaut, des chausse-trappes, des éperons à glace, des chariots pour fermer le Camp, une Compagnie de Mineurs, et quelques-unes de Pionniers, certaines petites charrettes à deux roues tirées par un cheval, lesquelles conduisant les munitions sans embar­ras au travers de la foule, et par les intervalles les plus serrés, sont fort commodes dans les combats, parce qu’étant légères et tournant sur leur centre sans faire un grand tour, elles passent partout et ne causent point de désordre.

vii. On doit observer soigneusement les parties suivantes, qui nous donnent un grand avantage sur le Turc : la fortification, dont il ignore la finesse ; le manie­ment aisé de l’artillerie qu’il manie lentement ; les feux d’artifice ; les mouvements qui sont fort distincts dans notre armée, au lieu qu’ils sont très confus dans celle du Turc.

viii. Pour ce qui regarde la conduite de l’artillerie et de son train, c’est une des plus grandes dépenses du Prince, et où il se peut faire le plus de friponneries, soit dans l’achat, la nourriture, et l’entretien des chevaux ; soit en les faisant servir à des usages particuliers, ou en donneront les fourrages, et en choses semblables. Ainsi ce serait une grande épargne pour le Prince de traiter avec les chartiers, à condition de fournir les chevaux, et de conduire les canons à leurs frais pendant toute la campagne. Par ce moyen on éviterait les tromperies, et à la fin de la campagne on ne serait pas chargé de l’entretien des chevaux. C’est ce qu’on a fait autrefois avec un profit considérable pour le trésor ; c’est ainsi qu’en usent les autres Princes.

XXXIV. Le Turc a beaucoup de vivres, de pain, de riz, de viandes.

i. Il fait ses provisions et ses magasins à loisir : il sème quelquefois des bruits différents de ses desseins pour surprendre l’ennemi, et quelquefois il publie ce qu’il veut faire, afin de tromper même par la vérité. Il mène avec lui des provisions en abondance à cause de la prodigieuse quantité de bagages qu’il a : les paysans des environs lui en apportent encore, ou par la crainte d’être châtiés et de voir brûler leurs maisons s’ils manquent d’obéir, ou par l’amour du gain : car dans le Camp tout leur est payé argent comptant. On ne donne le pain de munition qu’aux Janissaires, les autres sont obligés de l’acheter à leurs dépens : mais le Sultan est obligé de le faire voiturer à ses frais jusqu’au Camp. On le distribue en petite quantité à cause de la sobriété dans laquelle on vit. Les Janissaires ne mangent qu’une fois le jour au coucher du Soleil, et ne boivent point de vin : cette habitude est un grand bien : car leurs estomacs n’en sont point incommodés, y étant habitués.

Le Turc n’entre en campagne que quand les grains sont presque mûrs, et les herbes nourrissantes. Les Provinces de Moldavie, de Valaquie, de Transylvanie, de Macédoine, de Servie et d’égypte sont naturellement très fertiles d’orge et de froment. Il fait d’ordinaire des amas de biscuit, de farines et d’orge à Belgrade.

XXXV. Il est important sur toutes choses de se bien fournir de vivres, puisque le succès de la guerre en dépend : tant d’armées se sont ruinées, tant d’entreprises bien concertées d’ailleurs ont échoué, et on a tant souffert dans les dernières guerres par le manque de vivres, qu’il y aurait une négligence insupportable à retomber à l’avenir dans les mêmes inconvénients.

I. Une belle armée de seize mille fantassins, et de 8 000 chevaux conduite par Corvin fut malheureusement défaite sans combattre l’an 1537 par un petit nombre de Turcs faute de vivres. Par une semblable faute, l’an 1600 l’armée que le Duc de Mercœur menait au secours de Candie assiégée par les Turcs, ne peut exécuter l’entre­prise, et la place se perdit. Le soldat peut-il travailler quand il n’est pas nourri ; manier les armes, quand il ne peut se soutenir lui même ; avoir du feu et de la hardiesse, quand il n’a point de sang dans les veines ? quel moyen de souffrir les incommodités des chemins, des saisons, des veilles, des fatigues, quand on est nu et sans souliers ? les désertions, les maladies, le relâchement de la discipline, la haine et l’animosité du paysan qui défend son bien, sont des effets du manquement des vivres : on ne peut en conscience châtier le soldat, l’ardeur de combattre se ralentit ou s’éteint tout à fait, le pays est saccagé, et les enseignes abandonnées.

ii. Le remède à ce mal est de remplir de bonne heure les magasins, tant pour les garnisons ordinaires, que pour les armées : s’il n’y a pas de magasins, il en faut bâtir en des lieux propres à cela, où la communication soit sûre, et où la conduite des convois ne puisse être empêchée par ennemi ; il faut les établir dans des places commodes et fortes, où les Marchands, les Vivandiers, les Fermiers, et autres gens de cette sorte puissent aborder avec sûreté : c’est ce que fit Scipion à Carthagène, Pompée à Darazzo, Annibal à Tarente.

1.     Ces lieux pourraient être en Hongrie, Pres­bourg, Raab, Comorre, Rackelsbourg, Cassovie, Zathmar.

2.     Mais il ne faut pas aisément laisser derrière soi une place ennemie qui soit forte, surtout le long des grandes rivières, ni se mettre en campagne sans fours, et sans moulins, parce qu’il est impossible en Hongrie de défendre contre les Turcs le plat pays, et que les paysans s’enfuient eux-mêmes, abandonnèrent leurs maisons et leurs terres, font la guerre au soldat, et ne veulent rien donner.

Les Hongrois même pillent les paysans, le Turc les détruit et les brûle, tant pour jeter l’épouvante dans le pays, que parce qu’il a ses magasins bien remplis de longue main, et que par conséquent il peut subsister dans des campagnes désolées, que les autres sont contraints par la famine d’abandonner ; car on ne peut demeurer dans le désert avec une armée, sans qu’il y ait du murmure, quand même la Manne y tomberait. Or si les campagnes sont ravagées, et les paysans chassés, qui cultivera les terres pour les armées suivantes ? Les armées, les garnisons périront si leur subsistance dépend de la récolte. On n’en trouve pas davantage sur les terres du Turc, parce qu’elles sont incultes et désertes, et que tout le monde s’enfuit, et se retire aux lieux de sûreté. Quoi que l’on soit même victorieux et maître de la campagne, il faut bien du temps pour apprivoiser les paysans, et les faire revenir dans leurs maisons, pour empêcher le soldat de les inquiéter, pour bâtir sur la frontière des places qui les couvrent et qui les défendent, et pour leur fournir ce qui est nécessaire pour cultiver la terre. Ainsi on doit faire état de continuer la guerre pendant quelques années à ses dépens, et ne se pas flatter de tirer sa subsistance du Pays ennemi. On ruinerait ses troupes, et on serait obligé de dire à sa confusion : Je n’y avais pas pensé, non putaram.

Pour ce qui regarde les vivres, le mieux est d’avoir des gens qui se chargent de fournir le pain durant toute la campagne, et en fixer la quantité, la qualité, et le prix. C’est ainsi qu’en usent les Espagnols en Flandre et en Italie ; les Français et les Hollandais le font aussi, même pour l’entretien des places. Mais comme on ne peut pas toujours cuire le pain à temps, ni le distribuer quand il est cuit, ni le conserver sans qu’il se gâte, il est bon d’avoir du biscuit pour s’en servir au besoin : le riz pareillement épargne les moulins et les fours, et nourrit plus que le pain.

On a aussi quelquefois du vin et de la bière pour la santé du soldat, qui n’a pas l’estomac fait à l’eau comme le Turc, et on mène un nombre suffisant de chariots pour les vivres.

Article Quatrième - Du bagage

XXXVI. Le Turc a une prodigieuse quantité de bagage.

i.      L’armée est comme une forteresse mobile, qui doit mener avec elle tout ce qui est nécessaire pour vivre, pour combattre, et pour les autres usages. On en charge les hommes eux-mêmes, les bateaux, les charrettes, les chameaux, les chevaux, les buffles : et on comprend sous le nom de bagages tout ce qui embarrasse, parce qu’en effet on ne peut le garder sans incommodité, le conduire sans embarras, ni l’entretenir sans dépense : mais le besoin en est si grand qu’une armée qui n’en a point, ou qui l’a perdu par quelque accident, est détruite sans combattre : c’est un mal nécessaire, dont on ne peut ni se passer, ni s’accommoder.

ii. Ce qui fait que le Turc en a tant, c’est que le grand-seigneur et les grands officiers en mènent tant qu’ils veulent. On donne ordinairement aux janissaires un cheval pour dix, sur lequel ils mettent leurs manteaux, et les autres choses légères, les plus pesantes se chargent sur des charrettes, que les paysans des pays conquis leur fournissent en partie : ce qui ne coûte rien au Prince ni au soldat, et n’embarrasse point dans les quartiers d’hiver : quand le soldat les perd il ne perd rien du sien : d’ailleurs cela est très commode pour une course ou pour quelque expédition qui demande de la diligence : car alors on met l’infanterie dessus. Ils ont tous des tentes : il n’y a pas un seul homme dans l’armée du Turc qui dorme à découvert : ils ont des chevaux, des outres de cuir, des valets qui leur portent de l’eau, qui dressent leurs tentes, et leurs apprêtent à manger, de sorte qu’ils n’ont point d’autre soin que de combattre. Ils font encore venir par extraordinaire les charrettes des villageois tributaires, et en donnent une pour trois soldats.

1.     Les Spahis se mettent par chambrées de cinq ou six, et achètent un ou plusieurs chameaux ou chevaux, pour porter tout ce qui leur est nécessaire.

2.     Les Tartares mènent chacun quatre ou cinq chevaux, et quand il y en a un de las, ils se jettent sur un autre :

3.     Enfin le Turc a quantité de buffles, de chevaux, de chameaux, de pionniers, de paysans tributaires, et autres semblables.

XXXVII. On ne peut pas se passer de bagage, mais il ne faut que le nécessaire, et rien de superflu.

i. Le bagage excessif détruit le pays, les provisions et les fourrages, et consume en peu de jours ce qui devrait durer longtemps, rend l’armée immobile, ou du moins lente à exécution, cause du désordre, occupe tant de terrain qu’on a de la peine à le renfermer dans les lignes du camp, et que dans les marches, et dans les batailles, on ne peut ni le tenir dans les rangs, ni le couvrir.

ii. Avec trop peu de bagage, on ne peut suppléer aux besoins des campements, et surtout dans les guerres qui se font dans des pays déserts, ou trop serrés, où l’on a peine à trouver les choses nécessaires, et où l’on est presque par tout à découvert : de sorte que si le soldat ne porte avec lui des tentes, des ustensiles, et ses autres nécessités, les incommodités qu’il souffre lui causent des maladies et la mort, ou le font déserter ; celui qui est aujourd’hui écrit sur le rôle, en est effacé demain, et il faut deux fois plus d’argent pour en lever un nouveau que pour conserver l’ancien, outre que par ce moyen on ne peut jamais parvenir à avoir de vieilles troupes, et une milice disciplinée.

iii. Qu’on ait donc du bagage : mais qu’il soit reformé, et qu’on ne souffre point de bouches inutiles. On passe ordinairement quatre charrettes à chaque compagnie.

Article Cinquième - De l’argent

XXXVIII. Le Turc a un grand trésor.

i. Ses revenus ordinaires, le commerce de Constan­tinople et du Caire, les tributs des Chrétiens, les présents, les successions des vassaux, les confiscations, les amendes, les Douanes, les recherches, les impôts, les Tailles, les Gabelles, les Dîmes du butin, des grains, des bestiaux, les profits des Lettres Patentes qu’on expédie, les mines de Servie, de Bosnie, de Macédoine, d’Asie remplissent continuellement ses coffres. Ali Pacha qui mourut à Bude l’an 1664 laissa plus d’un million au Grand Seigneur.

ii. Quand le Sultan va à la guerre en personne, il fait conduire son trésor avec lui, et quand le Vizir commande l’armée, on lui apporte à lui les tributs des Provinces sans qu’ils passent par d’autres mains ; ainsi il peut faire une guerre vigoureuse.

iii. De là vient que le soldat est toujours payé ponctuellement de sa solde, qui va toujours en croissant par degrés, et qui devient meilleure encore à l’avènement des nouveaux Sultans, et à la première sortie qu’ils font en campagne, outre ce que leur valent les gratifications, et la longueur du service, ils ont l’habit et ce qui est plus nécessaire. Les soldats Timariots s’entretiennent de leurs revenus ; mais ils reçoivent tous des présents extraordi­naires, et au siège de Varadin Ali Bacha leur donna la valeur de plus de cinquante mille écus, et le Grand Vizir en 1663 devant Neuhausel, outre les gratifications qu’il fit, payant comptant jusqu’aux soin et à la paille que les paysans y apportèrent, ce qui mit l’abondance dans le camp, et lui attira l’affection des peuples. Quand on traite ainsi le soldat, on est en droit de le punir ; mais on ne peut châtier celui qui vole quand on ne le paye pas, et il ne peut s’empêcher de voler, quand il veut vivre.

XXXIX. Il faut établir parmi nous un trésor militaire séparé des coffres de la chambre, et assigné sur des fonds effectifs : la guerre est un animal insatiable ; elle fait les Princes grands, mais non pas riches.

i. Que le soldat soit donc payé régulièrement, sans quoi il est impossible de maintenir la discipline, et d’observer la rigueur dans les revues : d’où il arrive qu’il se trouve beaucoup de gens sur les rôles, et peu dans le service ; que les officiers prennent des soldats pour domestiques, et les exemptent des gardes ; que le pays se ruine ; que le soldat est contraint ou de piller, ou de se laisser mourir de misère, ou de déserter, ou de se mutiner. Celui qui est continuellement exposé à la mort, ou à quelque chose de pis, qui est l’esclavage, ne gagne-t-il pas bien la solde qu’on lui donne ? qu’on la lui paye donc exactement, mais non pas aux absents, ni aux mortes-payes, ni aux valets, et qu’on punisse sévèrement les friponneries.

ii. Outre ces sortes de dépenses ordinaires, il faut avoir de l’argent pour les extraordinaires, pour les espions, les courriers, les présents, les travaux des retranchements et des siéges, et choses semblables. Dans les autres pays on met à contribution les lieux d’alen­tour ; le soldat en tire quelque profit, et ce qu’on achète ne se paye que ce qu’il vaut ; mais en Hongrie il n’en est pas de même, on ne taxe point ce qui se vend dans le camp, et le prix en excède toujours la valeur.


Chapitre III

De la disposition

 

XL. Plusieurs lignes peuvent aller d’un point à un autre : mais il n’y en a qu’une qui soit la droite et la plus courte ; toutes les autres sont courbes et longues. Il y a diverses manières de faire la guerre : mais il y en a une qui est la plus sûre et la meilleure, qui mérite une grande application, et qui est comme la pierre fondamen­tale de tout l’édifice. Il ne faut pas ici compter, mais peser les opinions : parce que ce qu’il y a de meilleur est profond, et par conséquent caché aux yeux peu clairvoyants.

Outre les forces et le dessein dont on a déjà parlé, la disposition regarde encore la manière, le temps et le lieu.

Article Premier - De la disposition par rapport à la manière

XLI. Le Turc n’entreprend point deux guerres en même temps non plus que les Romains, et s’il a fait la guerre à l’Empereur avant que d’avoir fini celle qu’il avait avec les Vénitiens, c’est qu’il était résolu de se tenir contre eux sur la défensive.

XLII. Les guerres du Turc sont grosses et courtes, il cherche les batailles, et par conséquent les lieux découverts. C’est pour cela qu’il se met en campagne avec de très grosses armées, et qu’il marche à l’ennemi pour le combattre. Il donne par là de la réputation à ses armes, et de la terreur à ses ennemis : il a de cette manière une armée toujours aguerrie, et composée de vieilles troupes, au lieu que l’ennemi avec lequel il fait la paix après quelques conquêtes licencie les siennes, et demeure désarmé, et quand il veut reprendre les armes il n’a que des gens sans expérience. La loi de Lycurgue de ne jamais faire longtemps la guerre avec le même ennemi était pleine de sagesse.

i. Il ne divise jamais, ou au moins très rarement, ses forces en campagne. Les grands fleuves divisés en plusieurs bras sont guéables en plusieurs endroits, et les armées séparées en plusieurs corps s’affaiblissent, et ne peuvent rien faire de grand. Walstein observa toujours soigneusement cette maxime, excepté à Lützen, où ayant envoyé Pappenheim avec quelques Régiments vers Hall en Saxe, et Galas en Silésie, il fut surpris et attaqué par le roi de Suède, et paya la faute qu’il avait fait de n’avoir pas suivi la règle.

ii. Quand le Turc fait un siège, il envoie les Tartares, et semblable cavalerie auxiliaire faire le dégât, brûler, saccager, et jeter l’épouvante dans le pays par le carnage, les enlèvements, les incendies : mais l’armée Turque demeure toujours unie.

XLIV. Avant que d’entreprendre la guerre, il faut renouveler la paix avec ses voisins, ou bien prolonger les trêves pour un temps limité.

i. La première assistance qu’on demande aux Princes Chrétiens est de ne point nuire, et ce secours négatif, pourvu qu’il soit de bonne foi, est beaucoup plus efficace que des secours effectifs moins sincères. La seconde assistance est l’argent, les vivres, les munitions. La troisième est la diversion.

ii. L’armée que nous avons proposée ci-dessus pour faire la guerre au Turc en Hongrie est assez forte, et l’Empereur peut l’entretenir à ses frais. Ainsi ce qui viendrait d’ailleurs serait superflu : on le comprendra aisément pour peu qu’on fasse réflexion sur ce qui s’est passé dans les dernières guerres, où les troupes Impé­riales agirent seules dans les années 1661, 62 et 63 et si l’an 1664 on ne les eût point séparées, et envoyées en diverses entreprises qui les ruinèrent, et qu’elles fussent demeurées unies en un seul corps, elles eussent sans doute exécuté seules, tout ce que firent les secours, dont il n’y en eut qu’une très-petite partie qui combattit dans les occasions. Combien d’années les Vénitiens ont-ils soutenu seuls la guerre contre le Turc avec honneur ?

XLV. Qu’on jette les fondements d’une guerre longue, et qui continue pendant plusieurs années : qu’on ne fuie point les batailles, mais qu’on les donne avec avantage.

I. La guerre longue est nécessaire :

1.     Parce qu’elle est d’ordinaire directement opposée au dessein du Turc.

2.     Parce que les dépenses qu’il faut faire et les peines qu’on a d’abord à surmonter les premières difficul­tés, ne serviraient de rien si la guerre ne durait.

3.     Parce que sans cela une armée perpétuelle, dont on ne peut aucunement se passer, deviendrait à charge à l’État, au lieu de lui être utile.

II. Se persuader de faire à la guerre des progrès et des conquêtes, sans combattre en campagne, et sans en venir à une journée, si ce n’est pas une contradiction dans les termes, c’est au moins un paradoxe, dont quelqu’un s’est à bon droit moqué. Je sais que Lazare Swendi capitaine de renom était d’avis de ne point combattre, et que pour des raisons assez fortes il voulait demeurer sur la défensive, et dérober pour ainsi dire les avantages qu’il gagnait. Mais est-ce un avantage que de gagner en détail et de perdre en gros, de surprendre une bicoque, et d’abandonner les places et la campagne ? ce qui ne manque jamais d’arriver à une armée qui ne peut se présenter devant l’ennemi, et quand même on ferait par là quelque progrès, il serait toujours lent, et l’on ne verrait jamais de fin à la guerre, dont le capital se décide dans les batailles, et dans les grands sièges : tout le reste, comme les partis, les courses, les surprises, les embrasements des maisons et des granges sont des accidents qui importent peu ou point du tout au gros de l’affaire, et fonder là-dessus la conduite de la guerre, c’est laisser le corps et embrasser l’ombre : car comment peut-on se hasarder à défendre un passage, faire tête à l’ennemi, attaquer un endroit qu’il garde, si sentant sa propre faiblesse, et résolu de ne point combattre, on demeure toujours dans la crainte d’être surpris, ou de s’engager de manière qu’on ne puisse se retirer quand on le voudra ? et si vos soldats, et les ennemis s’aperçoivent de cette résolution, quelle sera la crainte des uns et la hardiesse des autres ? Il est donc absolument nécessaire d’être en état de combattre, et de tenir la campagne.

iii. Il ne faut pourtant pas en venir légèrement à une bataille avec témérité, et sans avantage, ni se laisser réduire à la nécessité de combattre malgré soi : mais attendre les conjonctures favorables. Fabius ne fuyait pas le combat : mais il voulait le donner à son avantage, et tenir pour cela toujours ses troupes si bien préparées, qu’en donnant une bataille il pût raisonnablement espérer de la gagner.

Article Second - De la disposition par rapport au temps

XLVI. Le Turc se met en campagne, et s’en retire bientôt.

I. Il ne peut sortir de bonne heure, tant à cause de la grande distance des lieux, où sa milice est répandue, que parce qu’ayant beaucoup de cavalerie et de bagage, il est obligé d’attendre qu’il y ait des herbes et des fourrages, outre qu’il ne marche qu’après avoir donné le vert à ses chevaux au moins pendant quinze jours dans le mois de Mai, et pour la même raison il se retire dès l’automne, c’est-à-dire vers la St. Martin, ce qui est chez lui une espèce de loi établie par la coutume.

Quand même il voudrait demeurer plus longtemps, il ne le pourrait pas, soit parce que quelques-unes de ses troupes ont leurs quartiers fort éloignés, soit à cause qu’étant la plupart accoutumées au climat d’Orient qui est fort chaud, comme les Arabes et plusieurs autres, et que les chevaux mêmes étant délicats, ils ne peuvent souffrir la rigueur d’un pays froid ; soit enfin, parce qu’il ruine entièrement des lieux, qu’un autre plus sage conserverait pour y passer hiver.

XLVII. L’avantage que nous avons sur le Turc est d’entrer en campagne plutôt que lui, et d’en sortir plus tard.

i. On a par là le moyen de forcer une place, de ravager le pays, ou exécuter quelque autre entreprise, avant qu’il puisse s’y opposer.

ii. Il y aurait un grand avantage à faire la guerre en hiver, parce que :

1.     Le Turc ne sait comment s’y prendre, et avant qu’il fût accoutumé il aurait fait des pertes irréparables : il ne le peut pas même, à cause qu’il est chargé de trop de gens, qui ne boivent que de l’eau sont moins capables de résister au froid, qu’il n’y a pas assez de fourrage pour tant de cavalerie, et que ses chameaux ne sont pas faits à marcher sur la glace, ni ses chevaux à être cramponnés ; et même il ne le veut pas, soit loi, soit coutume : et qu’on ne dise pas que le Turc a passé quelques hivers au siège de Candie ; car outre qu’il y avait très peu de cavalerie, les tranchées y étaient accommodées et couvertes comme des maisons, on changeait les troupes de temps en temps, et elles ne souffrirent aucune des fatigues d’une armée qui campe.

2.     Les glaces dans l’hiver facilitent beaucoup d’entreprises, donnent le moyen de passer les rivières, d’attaquer les places situées dans les marais, et on épargne le passage des troupes pour aller et venir.

iii. Mais pour faire cette guerre il faut avoir :

1.     Des gens frais, bien vêtus, bien nourris, bien payés avec des quartiers et des postes sûrs, où l’on puisse laisser le bagage quand on va à quelque expédition.

2.     Des magasins fournis par avance de farine, de biscuit, d’avoine, de bois, de moulins et de fours.

3.     Des pelles, des hoyaux, des pics, des bêches, dont le fer soit acéré et trempé.

4.     Des tentes pour les soldats, qui n’ont pas toujours la commodité de faire des baraques.

5.     Des fers cramponnés pour les chevaux.

6.     Du vin, de l’eau de vie, du vinaigre, du ris et du biscuit.

7.     Des traîneaux pour mener l’artillerie, quand il y a beaucoup de neiges.

8.     Il faut que la moitié de l’armée travaille pendant les premiers mois hiver, tandis que l’autre se repose, et que celle-ci relaye l’autre à son tour pour le reste de hiver

9.     Que les recrus aillent sans cesse comme l’eau d’une source vive pour rafraîchir les Régiments, qui diminuent beaucoup parmi de si grandes fatigues.

10.   Quand on va dans des lieux, où il n’y a ni forêt, ni village, il y faut mener du bois par les rivières, dont il ne faut pas s’éloigner. Les Vénitiens en portèrent jusque en Candie.

Article Troisième - De la disposition par rapport au lieu

XLVIII. Les conquêtes du Turc se tiennent toutes, il ne les fait point par saut, et il ne laisse jamais entre deux aucun pays, qui ne soit à lui.

i. C’est une chose très importante pour maintenir une puissance établie, laquelle, quelque grande qu’elle soit, diminue considérablement quand elle est désunie, au lieu qu’étant unie elle peut sans obstacle et en peu de temps porter toutes ses forces où le besoin l’appelle : car la ligne du centre à la circonférence est toujours courte.

ii. Il est dangereux et embarrassant d’avoir à passer par les États d’autrui, il n’est pas prudent de s’avancer bien loin, sans avoir des places pour assurer ses derrières, et la ligne de communication. Demander ces places, ou les prendre, c’est s’attirer la haine de celui à qui elles appartiennent, et se faire un ennemi de plus, caché ou déclaré.

XLIX. Le Turc n’attend point la guerre chez lui, il la porte chez les autres.

i. La continuité de ses États, et ses armées toujours sur pied lui en donnent la commodité. Othon avait résolu d’aller jusque dans la Gaule au-devant de Vitellius : mais ayant appris que Cecina avait déjà passé les Alpes, il envoya saisir et défendre les rives du Po, qui étaient l’extrémité de l’État. Suspicius Galba haranguant les Romains les exhortait à porter la guerre dans la Macédoine : les raisons en sont évidentes, parce qu’en gagnant dans son pays, on ne gagne rien ; et qu’en y perdant on perd l’État. Il paraît plus de courage à attaquer qu’à défendre, et l’on combat avec moins de vigueur chez soi, parce que l’espérance de se sauver dans les places voisines diminue l’opiniâtreté de la défense. Sur les terres d’autrui on soulève les Mécontents, et on leur fournit des secours effectifs. La source des hommes, de l’argent, et des autres choses nécessaires ne se trouble et ne se tarit que dans le pays, qui est le théâtre de la guerre.

L. Le lieu qui nous est le plus avantageux à faire la guerre, c’est le long du Danube.

i. On y fait descendre aisément par eau les machi­nes, les vivres, et les munitions. La règle générale est de se rendre maître des rivières, et surtout des grandes. On couvre par là les pays héréditaires ; on exécute les entre­prises sûrement, et avec une bonne ligne de communi­cation de proche en proche et sans sauter ; on est en état de se servir utilement des Galères et des Saïques, qui favorisent par eau les expéditions ; on peut se tenir à son choix sur l’un ou sur l’autre côté de la rivière par le moyen des ponts, des barques, des pontons, et des radeaux : cela est bon pour la sûreté de l’armée, pour avoir plus de fourrage, et pour être plus maître de choisir les entre­prises. La guerre s’y fait avec moins de dépense qu’ailleurs, et les secours de l’Empire peuvent venir en dormant jusque à l’armée.

ii. La Save et la Drave coulent aussi vers l’Orient : ainsi nous avons l’eau favorable pour la conduite des choses nécessaires, et le Turc l’a contraire.

LI. Qu’on établisse donc sur le Danube le siège de la guerre, et qu’on attaque les places de l’ennemi.

i. On y peut agir d’abord sans perdre le temps en de longues marches, on accourcit la ligne de communication avec la haute Hongrie, on délivre une grande partie de ce Royaume des contributions qu’il paie, on n’incommode point son propre pays par les passages des troupes, parce qu’on entre d’abord dans celui de l’ennemi, on se met entre lui et ses places un peu éloignées, on agit avec sûreté, et l’on est toujours maître de se présenter devant lui pour le combattre en réglant son ardeur, et prenant bien ses mesures.

ii. Quand on assiège une place, et qu’on y prend des postes, on n’a pas tant d’égard à l’endroit le plus faible qu’à la commodité de pouvoir bien étendre ses quartiers, et exécuter les desseins qu’on a formés. C’était la pratique des Romains, qui dans leurs campements choi­sissaient plutôt un lieu désavantageux, où ils pussent observer la régularité de leurs campements, qu’un autre plus avantageux, où ils fussent obligés de la rompre.

LII. Que la ligne de communication soit sûre, et bien établie.

i. Toute armée qui s’en éloigne, et qui n’a point soin de se tenir cette voie de correspondance ouverte et assurée, marche sur le bord du précipice, et cherche sa propre ruine, comme il paraît par une infinité d’exemples.

ii. Si les esprits animaux qui du cerveau se communiquent par les nerfs à tout le reste du corps viennent à être arrêtés par quelque obstruction dans une des parties, elle perd aussitôt le sentiment et le mouvement. De même si le chemin des conduites pour les vivres et les autres choses nécessaires pour la jonction des secours et des recrues, et pour la retraite en cas de besoin, n’est pas bien assuré, si les magasins, les hôpitaux, les arsenaux, les fonderies, et les lieux pour établir des marchés ne sont pas fixes et situés commodément, l’armée ne dure guère, et est exposée aux derniers malheurs.

Cette communication doit se trouver entre les différents pays, les différentes places et les différentes parties de l’armée : et si la matière n’y est auparavant bien disposée, il est impossible qu’elle reçoive une bonne forme : la nature ne fait rien passer d’un état à l’état opposé qu’avec beaucoup de temps et de peine.

iii. Pour faire heureusement la guerre en Transylvanie, il faut bien établir les choses dans la haute Hongrie, ce qui ne se peut faire que par le bon ordre qu’on met dans la basse. Les places doivent être voisines, point interrompues par celles de l’ennemi, unies les unes aux autres afin de s’entre-secourir, fournies des choses nécessaires pour la sûreté des vivres, des munitions, de l’artillerie, et des malades, et pour décharger l’armée de tout ce qui embarrasse ; capables de fortes garnisons, pour appuyer, renforcer et retirer les armées, et pour avoir des forces pour secourir, pour entreprendre, et en un mot pour profiter des occasions qui se présentent.

iv. Leopolstat[6] sur le Vaag, Rahab dans la basse Hongrie, Cassovie dans la haute, Zathmar au-delà de la Teysse, Scharwar dans le Rabau, Newfol parmi les villes des montagnes, sont comme le centre et le cœur, d’où les esprits se distribuent à toutes les autres parties des environs, parce que ce sont de grands lieux situés avan­tageusement, propres à être bien fortifiés, et à avoir des édifices publics pour les marchands, le commerce et les artisans, environnés de terroirs fertiles et abondants en pâturages, où l’on peut faire subsister un camp volant avec des moulins à eau, et d’autres commodités, et qui pourraient incommoder un ennemi, qui voudrait passer au-delà, entrer dans le pays, et les laisser derrière Ainsi il faut y faire de bonnes fortifications, des magasins, des arsenaux, des moulins à poudre, des fonderies, des hôpitaux, des apothicaireries, et tout ce qui est néces­saire. Patack, Tockzai, Eckziet, Trenschin, Filleck, et Eperies, peuvent servir de liaison aux autres places.

v. Qu’on établisse un passage au-delà de la Teysse pour les Comtés d’Hungwar, et de Zemlin plus vers les montagnes, comme du côté d’Apati, parce que la ligne serait plus courte, plus sûre, plus éloignée de Varadin, et couverte de la Crâne ; et la traite qui est trop longue de Tochai à Zatmar serait accourcie par un fort bâti à Apati[7], lieu plein de bois et de prairies au confluant de la Teysse, de la Crâne et du Samos : mais comme le terrain est bas, et par conséquent sujet aux inondations, il faudra du temps et de la dépense pour construire ce fort. Mais quand il sera une fois bâti, il sera d’autant plus assuré contre les attaques, que l’ennemi aura plus à craindre des débordements.

Article Quatrième - De la guerre offensive

LIII. Qu’on entre d’abord dans la pays ennemi, et qu’on prenne Gran et Bude.

i. Par ce moyen on ne laisse point ennemi derrière soi, on rend libre la navigation du Danube, l’armée est dans le centre de la Hongrie, et on peut en secourir également toutes les parties suivant le besoin.

ii. La prise de ces deux places ne sera pas trop difficile, parce qu’elles n’ont point de flanc royal, d’où l’on puisse tirer de fortes contrebatteries, et qu’on a la commodité de conduire par la rivière tous les matériaux nécessaires pour le travail, et surtout pour les approches et les mantelets.

iii. Dans le temps de l’attaque il faut être maître de la campagne, où en battant l’armée du Turc, ou en commençant le siège avant qu’il soit en marche, comme fit Mansfeld[8] en 1595 ou attendre qu’il soit retiré.

LIV. Tandis que la principale armée agira vers le Danube, les milices des frontières composées de gens partie à la solde de l’Empereur, partie levés par les États, doivent camper dans la Croatie, et dans la haute Hongrie, comme on fit l’an 1556 dans le temps que l’Empereur Maximilien était sur le Danube. Il y avait dans la haute Hongrie un Corps de 22 000 hommes, et un autre de 13 000 entre la Drave et le Muer. En l’an 1601 le Duc de Mercœur était avec un Corps d’armée sous Albe Royale, George Basta avec un autre en Transyl­vanie, et l’archiduc Ferdinand assiégeait Canise avec un troisième.

i. On couvre ainsi les extrémités du Royaume, les soldats y trouvent de quoi subsister, et servent là plus utilement qu’ailleurs par la connaissance qu’ils ont des lieux, de leurs situations, et de l’ennemi. Si le Turc y veut entrer, ils s’y opposent, et s’il vient du côté du Danube, comme vers l’endroit qui lui est le plus sensible, ces milices des frontières peuvent faire des courses dans son pays, ou se joindre même à notre armée en cas de nécessité.

ii. On en tire peu de service en les incorporant dans l’armée, pour les raisons que nous avons dites, parce qu’elles consument beaucoup de fourrages, qu’elles ne sont obligées de demeurer en campagne que peu de temps, après lequel elles se débandent, que leur manière pour la discipline et pour le combat est différente de la nôtre, et que des choses si opposées ne peuvent se réunir sous la même forme, comme il arrive dans les médica­ments composés de diverses drogues, où souvent l’une émousse la vertu de l’autre au lieu de l’aiguiser, et rend le remède moins efficace : chacune en particulier serait utile : mais elles se nuisent quand elles sont jointes.

LV. Les places écartées du Turc ne peuvent ni arrêter les progrès, ni empêcher la communication, comme Newhausel et d’autres semblables. Il ne faut point assiéger ces places dans les formes, mais seulement les bloquer ; en ravageant les environs au temps des récoltes, et des pâturages, en leur ôtant toute correspon­dance avec les autres, on les fera tomber d’elles mêmes.

i. Il faut s’établir partout où l’on met le pied en assurant ses derrières : se rendre maître des rivières et des passages, pousser ses garnisons vers ennemi, avan­cer peu à peu ses postes en les tenant toujours seuls et unis, et se faire de nouvelles frontières : dès qu’on a pris un lieu, le fortifier avec des bastions royaux de terre s’il est possible, mais bien battu, et revêtu de gazon. Ils en coûteront moins et seront bien plus tôt achevés que s’ils étaient de maçonnerie : y mettre une forte garnison, et lui assigner une forte quantité de terre aux environs, y envoyer des colonies, ou bien obliger les anciens habitants à payer la dîme de leurs revenus.

ii. Conduire avec l’armée quantité d’armes au-delà du besoin, pour en donner à ceux qui ne peuvent plus souffrir la tyrannie du Turc, et qui sont disposés à se révolter contre lui, comme les Bosniens, les Grecs…

iii. Après avoir passé la Save, et pris Belgrade par le haut vers Sophie, Philippopoli, Andrinople qui est le chemin ordinaire des Courriers, où par le bas vers l’Albanie et la Macédoine, ou sur la gauche du Danube par la Transylvanie et la Valachie, passer le Danube à Braillon dans la Bulgarie, en fortifier les deux bords comme firent les Romains, et s’emparer des passages et des défilés du mont Emus appelé la Chaîne du monde, ou Derbent.

iv. Et qu’on ne s’étonne pas si l’armée ne s’arrête point à prendre un grand nombre de places : car les plus proches des frontières étant prises, il ne s’en trouve plus aucune qui soit importante, comme on voit dans toute la route de Vienne à Belgrade, à Mohatz, Esseck, et Temiswar, qui sont les plus considérables. Ainsi tout consiste à gagner une bataille, et c’est à quoi il faut s’attacher uniquement, parce que l’Infanterie du Turc étant une fois ruinée, il est aisé à tout homme d’expé­rience de juger quelle peine il aura à remettre une armée sur pied, à ranimer le courage des troupes, et combien de temps il faudra pour aguerrir des gens qui n’auront jamais été en campagne, surtout quand on ne leur donnera pas le loisir de reprendre haleine, et que n’y ayant plus de places qui arrêtent, on sera continuelle­ment sur eux, sans leur donner un moment de relâche.

v. Ce qu’on vient de dire ne regarde que ce qui se peut faire du côté de la Hongrie, laquelle serait accablée d’un plus grand nombre de troupes, et entièrement ruinée par les désordres que font les Auxiliaires.

LVI. Mais pour défaire le Turc en peu de temps et à coup sûr, il faudrait que les Puissances alliées agissent par diversion, qu’elles l’attaquassent en même temps de différents côtés par terre et par mer, afin de diviser ses forces selon la pratique de Charlemagne. Ce que chacun prendrait serait à lui, on agirait plus vigoureusement, et on éviterait les disputes et les divisions, qui ne manquent jamais d’arriver partout où il y a des peuples, et des intérêts différents.

i. Le Polonais, le Moscovite, et le Persan peuvent agir efficacement : le Moldave, le Valaque et le Transyl­vain sont aisés à attirer dans notre parti. Pour les Tartares il faut ou leur opposer les Transylvains, ou les porter encore à se révolter contre le Turc.

ii. Voici le projet qui fut fait sous le Pontificat de Léon X. Plusieurs Princes Chrétiens devaient tous se rendre à Constantinople, l’Empereur par la Bosnie, la Servie, et la Thrace ; le roi de France par la Grèce après avoir passé du port de Brindes en Albanie. Le roi d’Espagne devait s’embarquer à Carthagène, passer le détroit de Gallipoli, et prendre les Dardanelles, et le Pape serait parti d’Ancône.

iii. On trouve deux autres projets dans La Noüe et Péréfixe.

iv. Les Vénitiens en firent un nouveau sur la fin de l’an 1658. Comme on sait que les combats de mer sont la partie faible du Turc, il devait y avoir dans la Méditer­ranée une flotte de vaisseaux Corsaires frettée par mois, qui seraient fournis gratuitement par les Princes, qui en ont dans leurs ports. Dès que la flotte des Turcs aurait fait voile vers Candie, celle-ci soutenue de l’armée navale des Vénitiens devait passer entre les Dardanelles, aller droit à Constantinople, fermer l’entrée du Canal, et empêcher qu’on ne portât ni secours, ni vivres à la Ville, la battre avec le canon, des bombes, et des feux d’artifices, pour brûler les maisons qui ne sont que de bois : les Cosaques étaient convenus d’en faire autant du côté de la mer Noire, et de se fortifier sur certains rochers qui ne sont pas éloignés de la Ville, et de tâcher à y exciter quelque soulèvement, par la famine, par les embrasements, et par la terreur. Dans le même temps Ragotzi avec les Transylvains, Constantin et Etienne avec les Valaques et les Moldaves devaient attaquer par terre le Turc, qui était alors en Asie fort embarrassé par la révolte d’Hassan Bacha : mais la mort de Bacha et de Ragotzi étant arrivée sur ces entrefaites, tout le projet s’en alla en fumée.

v. Comme les moyens les plus simples sont les plus aisés, les plus praticables, et les moins confus, l’Empe­reur seul aidé de la Pologne par terre, et de l’Italie par mer, est assez fort pour entreprendre une guerre offen­sive contre le Turc, sans que l’Empire fasse autre chose qu’assurer les États de l’Empereur par derrière Dans l’Italie on comprend le Pape, l’Espagne, les Vénitiens, les Génois, et Malte.

Article Cinquième - De la guerre défensive

LVII. Dans l’assurance où nous sommes que le Turc viendra à nous, et dans l’incertitude de l’endroit qu’il attaquera, supposé qu’on ne puisse avoir assez tôt une armée raisonnable, qui puisse en venir à une bataille dans une égale situation, un camp volant de Chrétiens ne saurait se mieux porter pour lui tenir tête qu’entre Altembourg de Hongrie et de Javarin avec les ponts ordinaires, pour passer à travers de l’île de Schutz, et sur chacun des bras du Danube pour en joindre les deux rives, parce que de là comme d’un centre également éloigné des extrémités on peut veiller à tout, et couvrir les Provinces.

i. Ou l’ennemi attaquera Javarin, et l’armée sera auprès pour l’encourager à se bien défendre, et pour s’y jeter en cas de besoin.

ii. Ou il cherchera à battre notre armée : mais ce sera inutilement, parce qu’elle sera campée avantageuse­ment entre le Raab, le Danube et la Rabnisch, où l’on ne saurait lui couper les munitions de guerre et de bouche. Elle n’aurait pas cet avantage dans un camp fortifié à la hâte, où l’on manque tantôt de sens, tantôt d’Infanterie, et tantôt de matériaux pour le mettre en état, outre qu’un petit fossé, et un faible rempart ne peut soutenir l’effort d’une grosse attaque, qui force les lignes, investit, assiège et affame un camp.

iii. Ou il voudra pénétrer dans le pays, mais il ne le pourra de front ; parce que le camp volant défendra le Raab, et la Rabnisch, et en sera défendu : il n’aura pas moins de peine à entrer par le flanc à cause du détour qu’il lui faudra prendre le long du Raab, et du Rabau, et que marchant par l’arc et par la circonférence il arrivera toujours tard aux lieux, où le camp volant arrivera de bonne heure, en marchant droit par la corde ou le diamètre, c’est-à-dire par le Rabau et derrière la rivière : et ainsi on sera en état de s’opposer partout à ses desseins, et l’on sera à couvert jusque dans la Stirie.

iv. Si l’ennemi passe le Danube pour attaquer quelque place sur la gauche, ou pour ravager le pays, le camp volant le préviendra en traversant l’île de Schutz par le plus court chemin, en jetant du renfort dans les lieux exposés, et en s’opposant sur le Vaag à ses desseins.

v. Au-delà du Vaag et du côté de la Transylvanie, on peut faire la guerre à la faveur des rivières de Neytra, d’Ipola, de Tarosch, de Podroch, et de la Teysse, et des places de Zathmar, d’Ecziet, de Tockai, de Cassovie, de Patach, de Filleck : du côté des montagnes à la faveur des châteaux d’Arwa, de Muran, de Löwenz, et de Nitrie.

LVIII. Le véritable dessein du Turc étant déclaré, on a le loisir de se saisir des postes avantageux, et de renforcer les défenses.

i. L’endroit qui est entre Javarin, et le lac appelé Sidlerzée est défendu par le Raab, la Rabnisch, et Altembourg, dont un côté est situé sur le Danube, et l’autre est arrosé de la Leüte, qui en fait une île, et qui coulant fort lentement forme dans la plaine un marais, lequel s’étendant jusqu’à la Rabnisch, et avec elle jusqu’au lac, ne laisse aucun passage ouvert que sous la vue et le long du Château, à la réserve d’un qui traverse les étangs, et qui n’est connu que des gens du pays, de sorte qu’en rompant le fond de ce chemin marécageux, ou en fermant l’embouchure de la Leüte à l’endroit où elle se jette dans le Danube, elle s’enflerait de telle manière qu’avec peu de gens et de petites tranchées on rendrait toute cette contrée impraticable et facile à défendre.

ii. Le Rabau est déjà fort par un grand nombre d’étangs et par les places de Capowar et de Scharwar ; le reste de la rivière de Raab jusque dans la Stirie est défendu par les châteaux de Kermend et de Saint Gotard.

iii. L’île de Schultz, qui est formée par le Danube, outre l’avantage de la situation, est encore fortifiée par Comorre.

iv. Le côté gauche du Danube est couvert par le Vaag, le long duquel sont les forts de Gutta, Scheilz, Schinta, Leopolstat, et Trenschin.


Chapitre IV

De l’action

 

Article Premier - De la résolution, du secret et de la diligence

LIX. Le commandement du Turc est accompagné de résolution, de secret, et de diligence, parce qu’il est despotique, et qu’il réside dans le chef de l’armée avec un pouvoir absolu sans bornes, et sans dépendances. Il retranche par là les consultations, les conférences, les objections, les disputes, les dissensions et les jalousies, et par conséquent la publication du secret, les irrésolutions, les oppositions des sentiments et tout ce qui retarde l’exécution des entreprises.

LX. Notre manière ne peut être ni vigoureuse, ni secrète, ni prompte, parce que :

i. Une armée composée d’Allemands, de Hongrois, de Français, d’Italiens et de Suédois, de toutes troupes et auxiliaires, dont chaque partie est encore divisée en plusieurs membres avec des privilèges, des desseins et des ordres différents ne peut se mouvoir que lentement ; soit pour les délibérations, soit pour les exécutions, parce que son mouvement dépend de l’union de plusieurs volontés, qui ne s’accordent pas toujours aisément par la contrariété de naturel, d’exercice et d’intentions, qui se trouve en tant de sortes de gens : et le secret ne peut être gardé, vu la multitude de ceux qui entrent dans le Conseil.

ii. Le remède à ce mal serait de confier à un seul l’autorité absolue et de lui donner un conseil composé de peu de personnes, mais habiles, secrètes et fidèles : c’est ainsi que les Romains dans la nécessité pressante avaient recours à l’autorité d’un Dictateur et que la République de Venise, si jalouse de sa liberté, ou réserve l’autorité à un petit nombre de citoyens qui peuvent décider seuls sur les besoins pressants, ou la donne toute entière au général.

Article Second - Des marches

LXI. Le Turc marche en plusieurs corps à sa commodité et même de nuit, lorsqu’il est loin de l’enne­mi : mais il marche uni et serré, quand il est proche ; son avant-garde est très grosse et s’il a des Tartares, il les fait encore marcher devant l’avant-garde.

I. Ainsi l’an 1661 Ali Bacha, à l’arrivée de l’armée Chrétienne, se retira depuis la Teysse jusqu’en Transyl­vanie à dix lieues au-delà de Claudiopolis, mais toujours uni et serré et sans faire jamais aucun détachement que de Tartares.

II. L’an 1663 le Grand Vizir s’étant approché de Gran envoya à l’avant-garde l’armée d’Ali Bacha pour marquer le camp et prendre des postes en marchant vers Newhausel et il laissa à l’arrière-garde les Tartares,  les Moldaves et les Valaques avec le Bacha d’Alep.

LXII. L’armée Chrétienne doit se tenir ensemble dans les marches, reconnaître les devants et les environs, couvrir les côtés de la bataille par l’avantage du lieu, ou par l’art, c’est-à-dire avec des chaînes, des chariots, des palissades et choses semblables : qu’elle marche dans le même ordre où elle a dessein de combattre : qu’elle mesure si bien son temps pour partir d’un camp et arriver à l’autre, que le Turc ne le puisse attaquer en chemin, à moins qu’on ne fût résolu de donner combat.

Article Troisième - Des logements

LXIII. Le Turc loge en campagne : mais il ne fortifie point son camp.

i. Parce qu’il ne peut enfermer tant de monde dans des lignes.

ii. Parce qu’il se fie en ses forces.

iii. Parce qu’il n’aurait pas assez d’infanterie pour garder des lignes d’une si grande étendue.

iv. Il cherche les rivières, parce qu’il lui faut beaucoup d’eau pour de si nombreuses armées, ou il envoie devant creuser des puits.

v. Il a ses corps de garde de cinq à six mille chevaux avec des patrouilles, qui font la ronde et d’autres corps toujours prêts à courir au moindre bruit et qui ne s’éloignent jamais du camp. Ainsi ils peuvent rassembler en très peu de temps quinze à dix-huit mille chevaux.

LXIV. Pour nous, nous devons dans nos logements :

i. Choisir des postes avantageux et impraticables à la cavalerie, dont le Turc a une prodigieuse quantité, nous fortifier et nous couvrir avec des charrettes, de palissades et d’autres choses semblables.

ii. Nous poster en lieux, où l’ennemi ne puisse nous envelopper, nous ôter l’eau, le pâturage, le bois, les vivres et les munitions, et par conséquent

iii. Avoir toujours un passage ouvert derrière ou à côté pour la conduite des choses nécessaires, quand même il faudrait l’assurer par une ligne de plusieurs petits forts à la portée du mousquet l’un de l’autre.

Article Quatrième - Des combats

LXV. On combat dans des lieux fortifiés, ou bien en campagne.

 

Chapitre V

Des forteresses

 

LXVI. Les places du Turc ne sont pas si bonnes que les nôtres.

i. Elles ne sont pas fortifiées à la moderne et n’ont point de flancs royaux : elles sont étroites, les faubourgs sont tout ouverts, la plupart des maisons de bois et joignent les murs de la ville, ou en sont peu éloignées.

ii. Il met toute sa confiance dans ses grosses garni­sons, composées de gens de pied et de cheval et dans la force de son armée toujours sur pied pour se rendre d’abord maître de la campagne.

LXVII. Voici la manière dont le Turc procède dans les sièges.

i. Il ne prend point de places éloignées les unes des autres : mais il attaque de proche en proche et Soliman n’attaqua Vienne l’an 1529 qu’après avoir assuré ses derrières par la prise de Javarin et d’Altembourg.

ii. Il ne s’amuse point à des entreprises de peu de conséquence.

iii. Il ne fait point de lignes de circonvallation à son camp : mais il l’assure et le couvre par le grand nombre de sa cavalerie.

iv. Il ne conduit point ses tranchées par la ligne la plus courte en les flanquant avec des redoutes de distance en distance ; mais il les fait en lignes courbes transversales, parallèles à l’endroit d’où il s’approche et les multiplie l’une derrière l’autre : ainsi elles ne peuvent être enfilées de la place, ni endommagées par le canon.

v. Elles sont plus profondes et plus larges que les nôtres et ils s’y logent commodément et sûrement, jusqu’à creuser dans le parapet des niches pour être à couvert de la pluie : la communication d’une tranchée à l’autre en est plus facile et plus assurée.

vi. Il ne change point les gardes, ni les travailleurs, quand ils sont une fois entrés dans les postes, ils y demeurent jusqu’à la fin du siège ; il sont à chaque endroit en plus grand nombre que n’est toute la garnison ennemie ensemble, également forts à la tête, à la queue et aux côtés. On leur apporte là leur nourriture, de l’eau, du bois et leurs autres nécessités.

vii. Comme il a beaucoup d’artillerie et de grand calibre, il rompt les murailles et les remparts avec des batteries, qui tirent sans relâche, il saigne les fossés, en détourne les eaux, il les remplit avec des sacs plein de sable ou de laine, avec des fascines, des saucissons et d’autres matières : il fait des galeries, pousse devant soi des montagnes de terre capables de tenir plusieurs canons et égales à la hauteur des murailles et des remparts de la place assiégée, ou même plus hautes ; il creuse des mines simples, doubles et triples l’une sur l’autre et qui sont très profondes ; il les charge de 120 de 150 barils de poudre et davantage ; ou bien il sape à la façon des Romains les murs par le fondement, les étaye avec du bois, puis y met le feu ; il fait ainsi tomber de grands pans de muraille tout d’un coup ; il fatigue les Assiégés par des assauts continuels et opiniâtres.

viii. Ces Ouvrages, qui seraient pour les autres d’un travail insupportable, sont faciles pour le Turc, à cause du nombre infini de ses Pionniers, dont une partie suit l’armée, une autre est tirée par force des pays circon­voisins et la troisième est composée des Volontaires du Camp et des Paysans qui viennent s’offrir et qui outre le présent qu’on leur fait ordinairement pour ces sortes d’ouvrages, sont encore régulièrement payés. Ali Pacha au siège du Grand Waradin donna pour les lignes d’approche et autres travaux de cette sorte plus de 30 000 écus : ainsi les ouvrages sont bientôt achevés et les Janissaires n’ont point d’autres soins que de bien combattre, excepté la première ouverture de la tranchée et la prise des postes, où ils suivent leur Aga, qui marche à leur tête enseignes déployées : le reste du travail, comme de creuser, d’élargir et de couvrir les tranchées se fait par les Pionniers.

LXVIII. Pour la défense contre les sièges du Turc.

i. Que les places soient fournies de choses néces­saires au moins pour six mois, qu’elles soient grandes et capables d’une grosse garnison, défendus par de bons dehors et par des batteries, pour tenir l’ennemi éloigné et couvrir les flanc capitaux : qu’elles aient des chemins couverts pour se retirer avec sûreté dans l’extrême besoin et qu’on les fasse sauter avec des mines quand on les abandonne ; qu’on les fortifie avec un travail continuel et sans interruption jusqu’à leur entière perfection, afin qu’on ne détruise pas demain ce qu’on a bâti aujourd’hui et que ce ne soit pas toujours à recommencer ; qu’on ne change pas selon le caprice de chaque ingénieur, ou de chaque nouveau commandant le dessein qu’on a une fois résolu de suivre : mais qu’on s’y tienne constamment pour ne point ourdir la toile de Pénélope.

ii. Que tous les travaux soient contreminés, afin que l’ennemi les respecte et ne s’approche que lentement, qu’il modère son impétuosité et qu’il consume du temps à s’avancer : que les mines aillent au-delà de la contres­carpe de côté et d’autre par la campagne, se distribuant en plusieurs branches, comme on fit à Javarin et depuis en Candie : parce que ne pouvant égaler le Turc sur terre, on l’égale dessous, où il ne peut pas mettre plus de gens que nous, outre qu’on lui fait perdre tout l’avantage de son artillerie : remarquez encore que ses approches étant transversales, doubles et triples, on ne manque guère de rencontrer les unes ou les autres avec les mines.

iii. Qu’il y ait dans la place de grands flancs, afin qu’on y puisse mettre beaucoup d’artillerie pour opposer à celle des Turcs qui est toujours très nombreuse : qu’il y ait aussi des cavaliers pour commander aux batteries fort hautes et aux montagnes de terre, qu’il a coutume d’élever et qu’on fasse des fourneaux et des flancs enterrés.

iv. Qu’on jette beaucoup de feux d’artifices dans les tranchées, parce qu’étant contigus et entrelacées l’une dans l’autre et pleines de monde, il est difficile que le feu tombe à faux. C’est ce qui se pratiqua au fort de Zin, lequel quoique très méchant ne laissa pas de tenir plus de trois semaines.

v. Qu’on lui ôte tant qu’on peut la terre et toute autre matière, puisque dans le grand nombre de pionniers qu’il a il tire avantage de tout ; qu’on aille à ses mines par dessous, qu’on les évente ; et qu’on enlève la poudre.

vi. Qu’on renforce les parapets et les remparts de trois ou quatre pieds de plus que le profil ordinaire, afin qu’ils résistent à son artillerie qui est beaucoup plus grosse et plus chargée que la nôtre.

vii. Que les sorties se fassent avec beaucoup plus de précaution, ou ne se fassent point du tout, parce que le Turc est extrêmement fort dans ses approches et qu’elles se soutiennent les unes les autres, outre que les troupes qui les gardent s’entretouchent et que quand on y est une fois entré, il n’est pas aisé d’en sortir : et si l’on veut aller au-delà des dernières lignes, on tombe dans sa cavalerie et l’on ne peut reculer : et s’il paraît au commencement abandonner la tête de la tranchée, c’est une ruse pour nous y engager tout à fait et alors il vient sur nous le sabre à la main et le canon et la mousqueterie de la place nous sont inutiles ; et comme il est fort et en grand nombre, nous sommes poussés avec une perte toujours considérable, eu égard à notre petit nombre en comparaison du sien.

viii. On ne tire pas grande utilité des retranche­ments ni des retirades qu’on fait derrière les remparts, parce qu’étant en Hongrie bâtis à l’antique et fort élevés au-dessus de l’horizon de la place, elles se trouvent toutes entières au dessous et quand on a perdu le rempart, on est commandé dans la retirade.

LXIX. Pour l’attaque des places du Turc.

i. Ne laisser jamais derrière soi aucun lieu sur des rivières navigables, afin que l’ennemi ne puisse empêcher les convois et qu’on ne soit point en danger d’être enveloppé.

ii. Avoir dans le Camp autant de munitions de guerre et de bouche qu’il en faut pour tout le temps du siège, sans être obligés d’en faire venir d’autres. C’est une bonne précaution en cas que l’ennemi nous coupât les vivres.

iii. Employer le temps, les dépenses et les fatigues à prendre des lieux qui soient utiles, de réputation, unis et soutenus les uns par rapport aux autres.

iv. Faire de grandes batteries pour ruiner les flancs, lesquels n’étant pas Royaux, peuvent être aisément renversés.

v. Se servir surtout de mines et de beaucoup de mantelets, parce que quand on vient au pied de la muraille, où il n’y a point de flancs Royaux, les défenses sont de front, de haut en bas et à coups de main.

vi. Jeter beaucoup de feux et de bombes, qui ne tombent presque jamais à faux, parce que les lieux sont étroits, les maisons de bois et la soldatesque nombreuse et entassée.

vii. Que les lignes d’approches soient doubles, bien croisées et assurées contre les grosses sorties, avec des redans et des batteries.

viii. Qu’on fasse une bonne circonvallation, parce que l’ennemi est ordinairement maître de la campagne, surtout en Cavalerie.

ix. Qu’il y ait une flotte sur le Danube pour favoriser le siège.

x. Fortifier à la moderne les places prises, en y faisant travailler promptement les habitants des environs, leur fournissant en diligence les choses néces­saires et obligeant tous les peuples d’alentour à payer la dixième partie de leur revenu pour l’entretien des garnisons.


Chapitre VI

Des combats en campagne

 

Article Premier - Des combats particuliers

LXX. Le Turc envoie peu de partis et fait peu de courses par lui-même, parce que :

i. Il ne s’éloigne jamais beaucoup du Camp.

ii. Il abandonne aux Tartares, aux Moldaves et aux Valaques cette partie de la guerre, comme il parut par les courses qu’ils firent l’an 1529 jusque dans la haute Autriche et depuis peu en l’an 1663 par celles des Tartares dans la Moravie, où les Turcs se contentèrent de les accompagner jusqu’au Waag et de les aider à forcer le passage ; puis ils restèrent là pour assurer leurs derrières et leur retraite.

iii. C’est pour cela qu’en se retirant ils font quel­quefois le dégât dans tout le pays qu’ils laissent derrière eux, pour empêcher par la famine l’ennemi d’y entrer, ou de les poursuivre, ou d’y demeurer s’il y était entré. C’était l’usage des anciens Allemands de ravager une certaine étendu de pays entre eux et l’ennemi : les Perses le font encore aujourd’hui et cela se pratique entre la Suède et la Livonie.

LXXI. Pour nous, nous ne tirons aucune utilité des courses, ni des dégâts, si ce n’est en quelques occasions particulières, parce que :

i. Tous ceux du pays étant Chrétiens, le mal qu’on y fait tourne directement au désavantage du Christianisme et ne tourne qu’indirectement à celui du Turc.

ii. Il est vrai que si on faisait le ravage au temps de la récolte, on ôterait à l’ennemi une partie de sa subsistance : mais comme on ne peut le faire alors, parce qu’il tient la campagne et qu’il l’empêche, on le fait dans hiver, quand il est entièrement inutile.

iii. Si par hasard on est obligé de piller et de courir, il faut se servir de la cavalerie légère et Hongroise, qui y est plus propre que l’Allemande armée pesamment.

iv. On ne doit pas se laisser engager dans de grosses escarmouches, le Turc y a trop d’avantage, parce que c’est sa manière propre et unique de combattre, qu’il a des chevaux plus vites, plus agiles et moins chargés de harnais, de brides, de selles et d’armures que les nôtres.

Article Second - Des batailles

LXXII. Dans les batailles le Turc :

i. Met comme nous l’infanterie au milieu et la cavalerie sur les ailes

ii. Il fait ses Bataillons et ses Escadrons fort gros, comme étaient les phalanges grecques.

iii. Il cherche les plaines pour faire agir sa nombreuse cavalerie.

iv. Il s’étend sur un grand front et en plusieurs lignes courbées vers le milieu en forme de demi-lune pour occuper beaucoup de terrain et faire combattre plus de gens à la fois, afin que pendant le combat les ailes puissent envelopper l’ennemi et l’attaquer en flanc et par derrière.

v. Il a des Corps considérables commandés pour courir aux flancs et aux derrières de l’ennemi pendant la mêlée, qui tâchent de pénétrer jusqu’aux bagages et de causer du désordre.

vi. Il vient à la charge avec des cris et des hurle­ments effroyables pour donner de la crainte à l’ennemi et de l’ardeur aux siens.

vii. Il attaque et puis se retire ou s’enfuit. Il va et vient pour exciter l’ennemi à le suivre et le conduire par-là dans des embuscades doubles et triples, où il a beaucoup de monde ; et quand il voit nos gens ouverts et débandés, il prend son temps, fait volte-face et en jetant de grands cris, il revient à la charge et les enveloppe.

viii. Il se présente avec des Escadrons de grand front ; mais lorsqu’il trouve un intervalle, il fait en un moment de son flanc un nouveau front avec une agilité qui lui est naturelle et il pénètre par là.

ix. Il tient continuellement l’ennemi en alarmes, tantôt vraies et tantôt fausses, pour ne lui point donner de relâche et pour le vaincre force de le fatiguer ; car il peut, à cause de son grand nombre, faire succéder sans cesse des gens frais à ceux qui sont las, ce qui nous est impossible.

x. S’il ne peut forcer le Camp des Chrétiens, il va se mettre entre leur armée et leurs magasins, afin de leur ôter les vivres et les fourrages et de les affamer.

LXXIII. Pour ce qui regarde les Batailles, c’est une question parmi nous s’il nous est avantageux d’en donner, ou non. Voici les raisons contre.

i. On risque de tout perdre en un moment.

ii. Une mauvaise fortune pourrait causer la révolte de toute la Hongrie et attirer dans les pays héréditaires le poids et le siège de la guerre.

iii. On sait par toutes les histoires que toutes les batailles données contre le Turc, on en a peu gagné et perdu beaucoup et l’avantage d’une victoire n’égale pas le malheur d’une défaite.

iv. Le Palatin perdit à Prague le Royaume de Bohême et ses propres États dans une seule Bataille. Le roi Louis perdit à Mohatz la couronne et la vie : les Impériaux à Leipsick tout ce qu’ils possédaient dans l’Empire ; et les Suédois à Nordlingue beaucoup de places et de provinces.

LXXIV. Voici les raisons pour donner bataille.

i. C’est un paradoxe qu’espérer vaincre sans com­battre ; le but de celui qui fait la guerre est de pouvoir combattre en campagne pour gagner une Victoire ; et quiconque n’a pas dessein d’en venir là, est éloigné de la fin naturelle de la guerre ; on a bien vu des armées faibles en défaire de fortes en campagne ; mais on n’a jamais vu une armée, qui se renferme dans un Camp fortifié pour éviter le combat, défaire celle qui l’attaque. C’est assez à l’agresseur que de plusieurs attaques une seule lui réussisse pour le rendre victorieux : mais celui qui est attaqué mettant toute sa confiance dans ses retranchements, quand il les voit forcer en un endroit, perd courage en tous les autres et abandonne le reste ; au lieu que les assaillants étant repoussés, peuvent se rallier et revenir à la charge. Enfin une armée qui combat dans ses lignes peut avoir le bonheur de n’être point battue ; mais non pas celui de battre, à moins de sortir de ses lignes pour combattre l’ennemi déjà las et affaibli par les pertes qu’il a faites.

ii. Les guerres des Romains qui étaient courtes et grosses, sont bonnes à imiter ; mais on ne le peut faire sans batailles.

iii. Le Turc ne peut se servir dans le combat de ce nombre infini de Pionniers et de gens désarmés qui suivent l’armée et qui lui sont alors inutiles et aussi embarrassants qu’ils sont commodes dans les sièges et dans d’autres expéditions militaires.

iv. Quand le Turc s’aperçoit que l’armée Chrétienne n’ose combattre, il en devient plus hardi ; il l’environne, lui coupe les vivres et la ruine sans rien faire. Ainsi elle est contrainte de se voir détruite sans espoir de vaincre ; au lieu qu’en combattant elle peut espérer la Victoire.

v. Par le gain d’une bataille on acquiert des provinces entières, comme il paraît par les exemples que nous avons rapportés : car les lieux où le Turc a des garnisons ne sont pas forts, à la réserve de Canise, Neuhausel et Siget, ils sont tous peu considérables ; depuis Bude jusqu’à Constantinople il n’y a pas une place bien fortifiée ; elles ont toutes de petits flancs qui ne tiennent que très peu d’artillerie ; ainsi on peut les ruiner aisément et se mettre à couvert dessous avec des mantelets, ou bien elles sont de bois et par conséquent incapables de résister au feu et aux bombes.

Outre cela, les Peuples qui lui obéissent impatients de sa domination, soupirent après l’occasion de se révolter et de trouver quelqu’un qui les appuie, car ils sont la plupart Chrétiens en Grèce, en Dalmatie et ailleurs ; de sorte que l’ennemi étant une fois battu et chassé de la campagne, les conquêtes quoique d’une grande étendue, seraient aisées : mais on ne peut devenir maître de la campagne sans bataille.

vi. Voici ce qu’on répond aux objections de l’opinion contraire.

1.     Il est vrai que les maux qui suivent la perte d’une bataille dont très grands : mais il faut être en état par le nombre et la disposition de ses forces de pouvoir raisonnablement espérer la victoire en combattant et on aura lieu de l’espérer, pourvu qu’on ait soin d’éviter les cinq principaux écueils qui ont fait perdre les batailles passées et qui sont :

2.     Donner le combat avec un nombre dispropor­tionné, c’est-à-dire avec peu contre beaucoup.

3.     Se laisser emporter de telle sorte à l’ardeur de combattre, qu’on le fasse sans avantage.

4.     S’arrêter au butin avant que l’ennemi soit entièrement défait. Pour l’empêcher, il y faut mettre le feu.

5.     Rompre les rangs et se débander en chargeant l’ennemi qui fuit ; on tombe par-là dans les embuscades, ou bien on ne peut le soutenir quand il tourne tête brusquement.

6.     Se laisser réduire à combattre par désespoir et non par choix.

vii. La nécessité de combattre est absolue et évidente, parce qu’il est impossible de finir la guerre autrement ; et l’on ne peut demeurer sans guerre dans l’appréhension continuelle de l’avoir, ni par conséquent sans gémir sous le poids insupportable des armes, qui ont épuisé le pays et réduit les Hongrois à la dernière misère.

LXXV. Outre les avantages que nous avons dit ci-dessus, qu’on peut prendre pour gagner une bataille, en voici encore quelques uns.

i. Éviter les fautes qu’on vient de marquer.

ii. Obliger l’ennemi à nous venir trouver dans nos postes ; ce qui ne sera pas difficile, ou par le chagrin qu’il aura de ne pouvoir plus demeurer devant nous faute de fourrages, ou par l’envie de faire lever le siège de quelque place que nous presserons, ou par la honte de se retirer sans avoir rien fait : car comme il vient déterminé à faire des progrès, ne point avancer, pour lui, c’est reculer[9] la fureur qu’il a de courir à l’ennemi le tient comme le sanglier contre l’épieu et le pousse à se jeter dessus.

iii. L’attaquer lorsqu’il est attaché à un siège, ou dans un défilé, ou dans un passage : quand il est désuni, ou campé désavantageusement, ou qu’il marche en désordre, ou enfin dans toutes les occasions favorables qui se présentent.

iv. Prendre garde de n’être pas enveloppé et pour cela assurer bien ses flancs.

v. Ne pas trop étendre sa bataille, afin qu’elle soit forte en dedans et qu’elle puisse faire tête des quatre côtés. Le général doit être au milieu pour voir ce qui se passe en tous les endroits.

vi. Attaquer avec les Cuirassiers l’Infanterie de l’ennemi, qui n’a point de piques, soutenir et repousser sa Cavalerie avec nos piques et notre mousqueterie, et battre sans relâche l’une et l’autre avec l’artillerie, et toutes sortes de bouches à feu, que les Turcs craignent sur toutes choses : parce que les Janissaires étant sans piques ne peuvent résister au choc de la Cavalerie ou de l’Infanterie avec des piques ; ni les chevaux et les éléphants au feu et à l’éclat des grenades : pour les petites pièces des Régiments en faisant la queue de leurs affûts plus élevée, on les charge et on les tire aussi vite qu’on marche.

vii. Avoir à la queue et par tout où besoin sera des troupes de Cavalerie pour courir de tous côtés, et tuer tous ceux qui fuiront, et qui abandonneront le champ de bataille, et que les soldats le sachent.

viii. Ne dégarnir jamais trop les places, parce qu’en cas de mauvaise fortune les restes de l’armée battue, qui ont coutume en d’autres lieux de s’y retirer et de ren­forcer les garnisons, ne le peuvent faire ici, leur retraite se trouvant coupée par la Cavalerie légère du Turc : il est donc dangereux d’affaiblir les places : ce sont des ancres sacrées qui sauvent les États.

ix. Mais il faut surtout établir solidement son espérance en Dieu, sans quoi elle est saine et trompeuse et y joindre des actions pleines de vigueur : autrement ce serait tenter Dieu, qui demande expressément tout l’effort de notre coopération et ce serait vouloir se sauver sans mérite. Après cela nous ne devrons plus douter de la victoire et nous l’attendrons de celui dont le bras n’est point raccourci et qui pour faire éclater son pouvoir miraculeux, se sert souvent des choses les plus faibles pour confondre et renverser les plus fortes.



[1]        Petite forteresse près de S. Job.

[2]        Monnaie Turque valant 9 deniers.

[3]        Souffrir persécution pour la justice.

[4]        François Ier par Bayard.

[5]        V.Q. Curr. I. 4 in pugna Arbellica. Alexandre à Arbèles.

[6]        Ville bâtie en 1667 par l’Empereur Leopold au-dessous de Freystat.

[7]        Lieu situé sur la Crâne, un peu au-dessus de l’endroit où elle tombe dans la Teysse.

[8]        Il assiégea Cran et mourut pendant le siège à Comorre, où il fut transporté.

[9]        Orgoglio 197.

 

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