| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
MONTECUCCULI MÉMOIRES 1712
Livre
Troisième I. (En 1657) George Ragotzi était prince de Transylvanie. Son entrée en Pologne malgré la défense de la Porte donna occasion, ou du moins servit de prétexte au Turc pour attaquer la Transylvanie. Le Grand Vizir y entra donc en 1658 avec une puissante artillerie et cent mille combattants sans compter les Tartares, les Moldaves et les Valaques et il fit déposer Ragotzi et choisir d’autres Princes, et dans l’espace de deux ans il y en eut cinq ; savoir le même George Ragotzi, François Redei, Acace Berzai, Jean Kemini et Michel Apassi. Deux furent tués en bataille, un troisième dans les fers, un autre est demeuré en prison et le cinquième est encore aujourd’hui revêtu des marques de la Principauté. II. L’an 1658 le Turc prit Jeno[1], l’année suivante il défit l’armée de Ragotzi et l’année d’après il prit Waradin : l’an 1661 il poursuivit Kemini jusqu’à la Teysse pénétrant jusque dans les dépendances du Royaume de Hongrie et mettant tout à feu et à sang. III. Pour le Turc qui est toujours armé, l’occasion n’est jamais chauve et il peut, quand bon lui semble, la saisir tout d’un coup par les cheveux : c’est être dans l’erreur que de parler avec mépris de ses forces : tant de Royaumes qu’il a conquis et que les Chrétiens n’ont pu reprendre ; tant de places fortes qu’il a prises ; tant de batailles qu’il a gagnées font assez voir la témérité et le peu de capacité de ceux qui le méprisent et qui combattant de la langue au lieu de l’épée défont aisément l’ennemi par de vains discours. Le Turc a toujours des armées sur pied : il est toujours en guerre, la forme de son Gouvernement est toute militaire, il n’y a point d’autre ordre dans l’État. Celui des laboureurs lui est entièrement subordonné et destiné à le nourrir et quelquefois même on l’oblige de suivre aussi les armées pour les convois et pour d’autres usages. Il n’y a qu’une forte Académie, qu’une étude, qu’un exercice, qu’une discipline et qu’une voie pour parvenir aux dignités, aux richesses et aux honneurs, ce sont les armes. Son Empire s’étend dans l’Asie, dans l’Afrique et dans l’Europe : la polygamie le rend fort peuplé : il n’y a point de monastères, qui enlèvent un grand nombre d’hommes aux besoins publics. Les seules provinces de Moldavie, de Valaquie et de Transylvanie avec les frontières de Hongrie, qui abondent en mines et en vivres, peuvent lui entretenir cinquante mille hommes accoutumés au climat, à la manière de vivre, à la langue et aux armes du pays, toujours prêts à se mettre en campagne sans attendre les troupes Asiatiques. Dira-t-on après cela qu’on ne doit tenir aucun compte de la puissance du Turc ? On pourra aussi se vanter et avec plus de raison, que le soldat fanfaron de Plaute, qu’on porte dans sa main des béliers, des catapultes et des balistes. IV. D’ailleurs les affaires de la Transylvanie toujours flottantes changent souvent en un clin d’œil, tant par la constitution même de cet État, qui toujours plein de desseins qui se contredisent, cherche la liberté dans la tyrannie, que par le génie de la nation fort portée aux remuements et aux nouveautés. La haine pour les Grands venus de rien, l’envie pour les égaux, les injures réciproques et la différence de Religion servent à entretenir cette humeur inquiète et sont cause, ou qu’elle est toujours accablée de maux, ou qu’elle s’ennuie d’être bien. V. C’est dans cette vue que les Transylvains envoyèrent Denis Bansi et Martin Cassoni demander à l’Empereur sa protection et du secours ; les Hongrois sollicitaient la même chose avec autant d’empressement que les Transylvains et ils alléguaient même entre autres raisons pour l’obtenir que la paix avec le Turc n’était qu’un vain nom ; que personne ne pouvait jouir de son bien en repos, qu’on le vendait souvent à ceux à qui il appartenait légitimement et qu’il ne servait de rien aux Hongrois de l’abandonner, puisqu’on les forçait de le racheter : que le Turc courait et désolait toutes les campagnes, ce qui causait une disette générale, qui obligerait bientôt les places à se rendre par famine, que ce qui restait au roi de Hongrie consistait en une langue de terre longue et étroite et par conséquent difficile à secourir à temps, qu’il était donc à propos de rompre ouvertement et de porter la guerre dans les parties les plus proches. L’Empereur s’étant rendu à ces raisons et à des prières si vives, si soumises et si universelles, leur accorda le secours qu’ils demandaient et ayant fait rassembler ses troupes des quartiers les plus éloignés de l’Autriche et de Bohême, elles entrèrent en Hongrie par différents endroits par Raditz, Gotting, Jablonka, Scalitz et Weissemberg et elles se trouvèrent au rendez-vous entre Tirnau et Sindonie et de là s’avançant dans le voisinage de Comorre[2] elles campèrent dans cette campagne. VI. Si la joie d’obtenir ce qu’on désire doit être d’autant plus grande, qu’on le reçoit plus à propos et qu’on en avait plus besoin, celle du Palatin de Hongrie dut être fort grande et il y avait lieu espérer qu’étant allé au devant de ces secours jusque sur les frontières il leur ferait le meilleur accueil qu’il pourrait et leur donnerait des marques effectives du plaisir qu’il avait de leur arrivée : mais il arriva tout le contraire, les premières salutations furent des imprécations, et la réception qu’il leur fit fut tout à fait outrageante : car il s’emporta jusqu’à leur dire tout haut qu’ils entraient en Hongrie : mais qu’il ne savait pas comment ils en sortiraient, que la guerre ne se fait pas sans argent, et que les Allemands n’en ayant point ne manqueraient pas de piller le pays, que les Hongrois irrités ne manqueraient pas aussi de se joindre aux Turcs pour leur couvrir sus, et que ce qui échapperait aux Turcs, aux maladies, aux fatigues et aux misères, tomberait entre les mains des gens du pays. Cet homme d’une esprit rude et changeant était agité de pensées toutes contraires : il souhaitait et haïssait le secours qu’on lui donnait ; le premier par nécessité, le second par son inclination. La volonté pressée par le besoin n’est pas libre, elle veut et ne veut pas, elle change à tout moment. Celui qu’on secourt craint ses ennemis, et se défie de ses amis : il s’imagine qu’il va devenir la proie des uns et des autres, des ennemis si son parti est battu, des amis s’il a l’avantage. Il n’a qu’une chose en vue : mais elle devient double dans l’exécution. Son premier dessein est de chasser l’ennemi hors de son pays par le moyen des troupes auxiliaires, et d’en chasser ensuite celle-ci de quelque manière que ce soit, bonne ou mauvaise, comme on se sert d’un clou pour chasser l’autre. C’est pourquoi l’armée qui va au secours paraît pesante à celui qui la reçoit, et lente à agir, parce qu’elle ne peut pas égaler la vitesse de son imagination qui va d’abord à la fin sans penser aux moyens. D’un autre côté celui qui donne secours, quand il voit manquer les provisions et les liaisons qu’on lui avait promises, ses soldats diminuer par les factions, les incommodités, les meurtres ; ses bienfaits payés de reproches et d’ingratitude, ne peut s’empêcher d’en avoir du ressentiment et de s’en plaindre. De là naissent les défiances, les dissensions, les querelles, et enfin les ruptures ouvertes. Et pour ne pas rapporter dans une chose odieuse des exemples modernes de secours mal donnés ou mal reçus, il n’y a qu’à se souvenir de ceux que donnèrent les anciens Gaulois à Annibal avec tant d’empressement d’abord, dans l’espérance d’aller piller Rome. Dès que le froid excessif eut empêché à ce général de passer l’Apennin, et l’eut obligé de prendre des quartiers dans la Gaule, l’affection de ces peuples changea tout d’un coup, et ils tournèrent contre lui la haine qu’ils avaient contre les Romains, jusque-là qu’il fût contraint de se déguiser pour éviter les embûches qu’ils lui avaient dressées. VII. Cet emportement insensé du Palatin fut d’autant plus déraisonnable que le soldat payé d’avance vivait alors du sien et payait argent comptant les provisions qu’on amenait de la haute Hongrie au camp par le Danube : l’armée n’était aucunement à charge aux Hongrois, hormis quelques fourrages pour la cavalerie et elle était prête d’exécuter les projets qu’on avait faits. VIII.
On avait débattu pendant plusieurs mois la matière et la manière
de cette guerre et voici les résolutions qu’on avait prises sur ce
sujet dans les mois de mai et de juin. La Porte ne voulait pas que Kemini
Janos fût Prince de Transylvanie, ni que l’Empereur se mêlât en
aucune manière des affaires de cette Principauté. L’Empereur au
contraire, sans parler de Kemini, à l’élévation duquel il ne prenait
point de part, ni de tout autre sujet, voulait que l’élection se fît
en toute liberté par les États et qu’ils fussent à cette fin
maintenus dans leurs droits. Dans cette vue les Transylvains demandaient
du secours avec empressement, offraient des places de sûreté pour des
garnisons de l’Empereur et des vivres pour l’armée qui serait en
campagne et ils promettaient un attachement et une fidélité extrême
et de ne traiter en aucune manière avec le Turc au préjudice et à
l’insu de S. M. Impériale. Et non seulement ils promettaient en leur
particulier de joindre leurs forces aux Impériaux, mais ils faisaient
encore espérer de faire entrer les Moldaves et les Valaques dans le même
parti. Les Hongrois, comme nous venons de dire, joignaient leurs prières
à celles des Transylvains et promettaient aussi quelque mille hommes par
voie de levée de milices, l’archevêque et le Palatin protestant
cependant que les paysans ne fourniraient ni vivres ni chariots, tant
parce qu’il n’y en avait pas, que parce qu’il fallait pour les y
obliger un consentement universel. Ce fut pour cela qu’on prit à la
Cour de l’Empereur les résolutions suivantes. De prendre à cœur les
affaires de Transylvanie par la voie de négociation et par celle des
armes ; de mettre garnison dans les places qu’on offrait et de les
défendre, de donner mille fantassins à Kemini, dont il pourrait disposer
en campagne, de former deux corps d’armée, savoir un camp volant et une
armée en forme ; le premier pour camper sur la Teysse à la faveur
des places pour donner retraite et assistance à Kemini et l’autre pour
agir sur le Danube par diversion et attaquer Gran et Bude, aussitôt que
le Turc attaquerait les places où l’on aurait mis garnison, ou qu’il
ferait des courses sur les États du royaume d’Hongrie. Qu’il n’y
avait aucune espérance de réussir par la voie des traités, si on ne les
appuyait par les armes : qu’on ne pouvait non plus secourir
directement la Transylvanie, parce qu’outre qu’elle serait incapable
de soutenir le faix de cette guerre, elle était trop éloignée :
d’ailleurs la saison était avancée et l’on avait fait provision ni
des choses nécessaires, ni d’un poste pour s’y affermir. Que la loi
suprême devait être la conservation de l’armée et que le plus court
chemin qu’on pût prendre pour la ruiner entièrement était de
l’envoyer si loin, outre qu’on laissait les pays héréditaires
ouverts : que cependant le Palatin et Homanaï général de la haute
Hongrie devaient disposer la ville de Cassovie à recevoir garnison, en
lui faisant voir la nécessité indispensable qu’il y avait de
l’accepter dans le péril évident, auquel elle était exposée. Les
choses étant ainsi réglées, les députés de Transylvanie furent renvoyés
avec une entière satisfaction et les ordres furent expédiés pour
assembler l’armée. On ordonna à Godefroy Heisler général de bataille
et gouverneur de Zathmar, de mettre garnison dans Zekeleid[3],
Kowar[4]
et Samosviwar[5],
places de Transylvanie et au Comte Jean Richard de Staremberg
lieutenant-maréchal de camp qui commandait les troupes qui tenaient la
campagne de ces côtés-là de se poster sur la Teysse pour donner plus de
vigueur aux entreprises et on me donna, en qualité de maréchal de camp,
la conduite générale de cette affaire et le commandement de l’armée
principale, qui, comme j’ai dit, s’était assemblée dès le mois de
juillet à Mardosch auprès de Comorre, forte de 14 à 15 000
combattants toutes troupes d’élite et encouragées par les heureuses
campagnes qu’elles avaient faites les années précédentes en Pologne,
en Danemark et en Poméranie : on appliqua tous les soins à faire de
grands préparatifs de grosse artillerie, de mortiers, de munitions, de
vivres, de feux d’artifice, de ponts, de matériaux, de toutes sortes
d’instruments à remuer la terre, de mantelets, de grenades à jeter à
la main, de mineurs et d’autres artisans et ouvriers : on disposa
en même temps les recrues de l’infanterie, et comme on les amenait par
le Danube, et qu’il n’y avait aucun moyen de s’évader, elles arrivèrent
toutes ensemble, et fort commodément pour être incorporées dans l’armée :
on avait aussi tout disposé, le camp était déjà marqué sur la rive
droite du Danube, sur laquelle sont situés Gran et Bude : on avait
reconnu, et on avait choisi fort avantageusement, entre Comorre et Dotis :
les espaces, les logements étaient marqués, le pont de barques jeté sur
le Danube et l’armée était toute prête pour passer dessus le
lendemain matin, quand on vit arriver sur le midi un courrier de la Cour
avec ordre de marcher dans la haute Hongrie, ou plus avant suivant que les
besoins de la guerre en ce pays là le demanderaient. Alors, Dieu sait si
tout le monde fut surpris d’un tel ordre ; dans le temps qu’on était
déjà, pour ainsi dire, enfoncé dans l’action, on voyait tant de
grands préparatifs devenir tout d’un coup inutiles et on perdait la
conjoncture de la faiblesse des garnisons Turques sur la frontière :
les places étant presque dégarnies de troupes, parce qu’on les en
avait tirées pour renforcer l’armée d’Ali-Bacha. D’un autre côté
on considérait dans quel abîme de misère on s’allait plonger en
marchant vers la Teysse, où l’on avait fait aucunes provisions et où
l’on n’en pouvait faire faute d’argent et de temps : car on était
au commencement d’août, et d’ailleurs il n’y avait ni grains, ni le
consentement des États de Hongrie ; le peu de troupes qui y étaient
s’y ruinaient par le manquement de toutes choses, que serait-ce donc
d’une armée plus nombreuse ? Il avait fallu travailler plusieurs
mois à Comore pour y assembler le pain nécessaire, cependant cette
ville est voisine, baignée de rivières, fournies de moulins et de
quatre-vingt fours, qu’on y avait fait exprès, que faire donc
maintenant, dans un pays où il n’y a rien de tout cela ? Durant
tout hiver passé on n’avait pu envoyer d’habits aux troupes de ces
quartiers là à cause des mauvais chemins et on les avait fait rester à
Filleck et l’on ne trouva pas même le moyen de faire tenir de
l’argent, parce qu’il ne se trouva point de banquiers qui y eussent
aucune correspondance et comment y entretenir une armée entière ?
Les paysans abandonnent leurs maisons et s’enfuient : puis ils
s’assemblent dans les bois, où ils se mettent en embuscade et tuent
sans pitié tous les soldats qui sont au fourrage, et qui passent :
cela ne suffit-il pas pour faire naître entre eux une haine irréconciliable ?
On arrivera tard, las, mal équipé parmi les pluies et les boues :
on emploiera à marcher le temps qu’on devait employer à agir, tandis
que le Turc agit effectivement, et met ses affaires en bon train. Combien
aurait-il été plus à propos de demeurer ferme dans des résolutions,
qu’on avait agitées pendant toute l’année avec beaucoup de subtilité,
et qu’on avait enfin arrêtées unanimement, après avoir mûrement
examiné toutes les raisons pour et contre ? combien aurait-il mieux
valu prendre Gran et Bude, et compenser la perte de Waradin par quelque
autre conquête, se jeter d’abord sur le pays ennemi, et y vivre, et délivrer
de contributions une grande étendu de pays ? On représenta de
nouveau toutes ces raisons fort vivement ; mais sans y avoir égard
les ordres furent réitérés de marcher : on dirait pour toute
raison qu’il fallait appliquer le remède où était le mal, comme si on
ne l’eût pas pu guérir par diversion, ou en le détournant, comme on
fait une saignée du pied pour guérir un asthme, ou un mal de côté, par
la correspondance que les parties ont entre elles et avec tout le corps :
mais ces cures ne se font que par d’excellents médecins et non par ces
médecins timides et sans expérience, qui sont plein de présomption
quand il s’agit de décider et qui tremblent quand il faut agir. IX. L’avis des personnes sages et entendues est l’unique mesure de la bonté des actions morales et ce qu’il y a de divin et d’excellent dans les conseils est fondé dans le consentement de plusieurs esprits, et lorsque les choses leur paraissent à tous sous la même forme, après qu’ils ont donné chacun en particulier tous le temps et toute l’application nécessaire pour les examiner, on ne doit pas douter, ou qu’elles ne soient absolument telles qu’elles leur paraissent, ou du moins qu’elles n’en approchent beaucoup, et l’on ne saurait changer des résolutions ainsi prises sans en prendre de moins bonnes. Mais il se trouve des ministres, qui ont plus d’autorité que expérience, (car qui peut l’avoir en tout ?) qui ne sachant pas faire les choses par eux-mêmes, ne veulent pas suivre les conseils des autres, de crainte qu’il ne parût qu’ils eussent besoin des lumières d’autrui, et qui cherchent à s’attirer de la gloire et du crédit en renversant tous les projets qu’on a faits : mais quand le succès ne répond pas à leur attente, chacun alors cherche à se disculper, comme il arriva de cette marche en Transylvanie : car ces Politiques s’étant trompés, et les choses ayant changé de face, personne ne voulut avoir été l’auteur, ni le conseiller de cette entreprise. X. La diligence avec laquelle on marcha, suppléa au peu de temps qu’on avait, et à la longueur des chemins. L’armée se trouva le troisième d’août dans les plaines de Lowenz, où ayant eu avis que Kemini se retirait et qu’Ali Bacha le suivait avec 60 mille hommes, et qu’on nous attendait avec grande impatience, nous marchâmes sans relâche, et ayant laissé notre infanterie et le gros canon derrière sous la conduite de Léopold Guillaume Prince de Bade général de l’artillerie avec ordre de suivre, je marchai en diligence avec la cavalerie, et j’arrivai le dix-huitième d’août à Ladan, sur le bord de la Teysse, une lieu au dessous de Tockai. Jamais arrivée ne fut plus à propos. Dés que l’ennemi en eut avis il commença à se retirer. Il avait déjà passé Nagibany[6], et étant entré dans les dépendances du royaume de Hongrie, il courait à bride abattu et sans aucun obstacle, brûlant et pillant tous les environs de Marmaros et de Mongatz, tandis que les Tartares avec une cruauté inouïe laissaient partout des marques funestes de leur passage, comme les traces du foudre ; les maisons et les campagnes étaient en feu, et la terre était couverte de corps privés de sépulture dans tous les lieux où ils passaient. L’ennemi attaqua en vain Mediez, et s’alla camper sous Hulst[7]. mais au premier bruit des armes Chrétiennes, auxquelles les habitants donnaient alors mille bénédictions, il décampa incontinent, et commença à retourner en arrière : cependant notre infanterie ayant joint, on ne balança point à poursuivre l’ennemi sans relâche, et on tâcha de rassembler toutes les forces pour en venir à une bataille, parce qu’il n’était pas à propos de risquer le tout sans les avoir réunies, et que d’ailleurs étant séparées on en tirait peu de service. Le Palatin avait promis 10 000 hommes qui se réduisirent à 150 chevaux que le général Homanai accorda avec assez de difficulté, et qu’il rappela aussitôt qu’ils furent arrivés sur les frontières de Transylvanie, et il fut inutile de leur dire que de cette manière ils n’auraient aucune part à la gloire, qui serait réservée toute entière aux troupes Allemandes ; il n’y eut point de raison qui pût les déterminer à former au moins en apparence un corps de troupes sur les frontières, pour donner de la réputation et de la vigueur à nos armes. Cassovie même refusa la garnison que lui offrait le Palatin, qui fut soupçonné de s’entendre avec la ville. Tous ces contretemps auraient été capables de faire échouer le dessein du monde le mieux concerté : on ne laissa pourtant pas de passer la Teysse à Tockai, et le trente d’août l’armée campa le long de la Crasne à deux lieus de Zathmar. Elle avait été jointe un peu auparavant par Kemini avec trois mille hommes, qui n’étaient pas encore bien rassurés des défaites passées : ce Prince brûlait d’envie de retourner en Transylvanie, et dans cette vue il promettait avec serment l’union des peuples de cette Province, des vivres, des fourrages en abondance, enfin des monts d’or. Mais l’armée se sentait déjà de l’incommodité des maladies, et de la disette : car quoique la campagne fût pleine de grains, dans une marche continuelle on n’avait ni le temps, ni les moulins, ni les fours pour faire le pain, et il n’y avait ni magasins, où l’on en eût de prêt, ni chariots pour le conduire, quand on en aurait cuit. La plupart de l’armée, tant les officiers que les simples soldats, étaient incommodés par la faim, la fièvre, la dysenterie causée par les mauvaises eaux, et par l’intempérie de l’air qui est dans ce pays là très chaud pendant le jour, et très froid pendant la nuit. XI. On concerta cependant avec Kemini qu’il marcherait avec ses troupes au delà de la Crasne, par Nagybanie, Kowar, et Samosviwar, et que l’armée impériale marcherait en deçà de cette rivière, et tiendrait la route de Zillak, afin que le bruit de nos armes se répandît plus loin, que les fourrages fussent plus en abondance, et qu’on pût par ces routes différentes avoir des avis plus certains des Turcs, qui se retiraient à mesure que nous avancions. On reçut dans la marche quelques insultes des paysans, qui déchargeaient leur rage sur les soldats qu’ils trouvaient. A quelque temps de là on eut avis qu’Ali Bacha avait résolu de s’arrêter à Clausembourg, ou de venir à notre rencontre. C’est pourquoi on forma l’ordre de bataille. La figure était un carré long, propre à toutes sortes de mouvements, avec les bagages au milieu. L’infanterie, la cavalerie, et l’artillerie étaient mêlées de manière qu’elles pouvaient s’entre secourir. En cet endroit Kemini me fit confidence qu’étant un Prince nouveau il ne pouvait pas tout à fait se fier à ses troupes, et qu’il souhaitait d’être compris dans notre ordonnance. On convint de l’y recevoir avec partie de ses gens, et que le reste se porterait sur les ailes pour faire tête aux Tartares et pour poursuivre l’ennemi lorsqu’on aurait rompu, ou pour l’attirer hors de son camp par une fuite simulée, et faire ensuite volte-face. On marchait et on campait dans cet ordre, l’espérance et l’ardeur d’en venir aux mains faisant oublier les maux qui cependant croissaient toujours Mais enfin le Bacha ne prit le parti de venir à nous, ni de nous attendre à Clausembourg, comme on nous avait dit, et l’on sut d’une troupe de Tartares qu’on défit, qu’il s’était retiré à Wasserheli, autrement dit Newmarck sept lieues au-delà de Clausembourg, où notre armée apprit à son arrivée la vérité de ce que ces Tartares nous avaient dit. XII. L’espérance de trouver l’abondance à Clausembourg avait amené les soldats jusque là : mais quand ils se virent trompés, ils furent fort indignés. Les vivres attendus s’en aillèrent en songe : on n’y trouva pas seulement du pain pour un jour. Toutes les intelligences, et ces forces qui se devaient joindre à nous, et ces secours de villes Saxonnes, et de la plupart des Transylvains s’en allèrent en fumée. Ils avaient proclamé Michel Apassi Saxon pour leur Prince, et ils écrivirent que leurs affaires étaient terminées comme ils le souhaitaient, qu’ils jouissaient d’un plein repos, qu’ils n’avaient pas besoin de secours, et qu’ils étaient en armes contre tous ceux qui les entreprendraient de les inquiéter. Tous les artifices dont on se servit pour intercepter ou cacher leurs lettres ne servirent de rien, et nous ne pûmes empêcher que les villes n’eussent de bons avis là-dessus. Que faire dans une si étrange métamorphose, et dans un changement de scène si fâcheux ? L’armée diminuait, les maux croissaient, les pluies, l’hiver qui était proche, les mauvais chemins, et un grand trajet dans un pays désert augmentaient encore les difficultés. La raison de guerre voulait qu’on mît Clausembourg devant soi. La ville est grande et marchande, située dans un terroir fertile : elle pouvait servir de frein au Turc, d’avant-mur à la Hongrie, de clef pour entrer en Transylvanie, de front et de ligne de communication avec nos autres places qu’elle couvrait : mais comme elle manquait elle-même de vivres, il fallait la ravitailler : mais où prendre de quoi, si ce n’est à la campagne ? et comment en tirer de la campagne, lorsque l’armée y moissonnait les grains pour son usage particulier, et consumait en un jour ce qui aurait servi en un mois à une garnison ? Il fallut donc songer à s’en éloigner. Kemini en fut fort affligé, parce que n’ayant en vue que son propre intérêt, il en faisait l’affaire capitale, et se mettant peu en peine du reste, il ne cherchait qu’à donner de l’occupation à notre armée. Mais nous savions sûrement que le Turc avait environ autant de troupes que nous, qu’il était avantageusement posté au milieu de ses places avec des magasins faits de bonne heure, et bien fournis, qu’il avait un pays abondant derrière lui, et un ruiné devant, c’est-à-dire entre son armée et la nôtre, et par dessus cela les habitants du pays pour lui. Au contraire notre armée était affaiblie, pleine de maladies, et plus semblable à un hôpital qu’à une armée, elle avait aucun poste assuré. Il fallait pour passer outre traverser des campagnes incultes depuis deux ans, et des villes brûlées, comme on en voyait un exemple funeste dans Weissembourg, et dans d’autres places, qu’on envoya reconnaître. Pourquoi donc se jeter dans un gouffre de misères, et aller chercher des précipices ? On n’avait ni pain, ni fourrages, et comment en chercher en présence d’un ennemi dont la cavalerie était si nombreuse ? quelle folie de faire des entreprises téméraires, que le succès même aurait pas justifiées ? et dans des pluies continuelles quel moyen de marcher dans des terres fortes ? En passant outre, ou on laissait une grosse garnison à Clausembourg, ou non ; si l’on faisait le premier, il ne restait plus d’infanterie en état d’agir dans votre armée ; et si vous ne le faisiez pas, qui assurait vos derrières contre les paysans révoltés, et contre les villes qui avaient fait leur paix avec l’ennemi ? On avait plusieurs fois facilité au Turc le moyen d’en venir à une bataille, on lui avait laissé le temps de se fortifier, et on lui avait autant de fois présenté le combat, qu’on avait marché de jours après lui, en faisant des marches égales aux siennes, et en s’approchant à six lieues de son camp. Pourquoi ne nous a-t-il pas attendu en des lieux où nous n’avions aucun avantage ? pourquoi ne sortait-il point de ses postes avantageux pour venir à nous ? sans doute pour nous attirer dans le piège. D’ailleurs la campagne était glorieuse pour nous : nous avions chassé l’ennemi de Hongrie, nous avions mené en Transylvanie Kemini, et le secours que nous avions promis à cette Province, si elle eût voulu recevoir l’un et l’autre ; nous nous en étions ouverts les passages, et nous en avions les clefs pour y entrer quand nous le jugerions à propos ; il était temps désormais de rafraîchir l’armée. Kemini se contenta de ces raisons, et ayant fait prêter serment de fidélité aux Bourgeois de Clausembourg, on y laissa une garnison de 1 500 Allemands, et de 600 chevaux de Kemini sous le commandement du lieutenant-colonel Tasso, à la place duquel on mit depuis le lieutenant-colonel Redani. On pourvut la place de munitions de guerre, de matériaux pour la fortifier, et de grains qu’on coupa à la campagne, et qu’on y amenait à l’envi l’un de l’autre pour un prix modique qu’on donnait à ceux qui les coupaient et qui les voituraient ; on mit aussi garnison dans Betlem[8], et dans Fogaraz[9], qui est justement la moitié du chemin de Vienne à Constantinople. Ainsi l’armée se retira le 17 de septembre à dix lieues en deçà de Clausembourg pour observer les mouvements des ennemis plus commodément, et sans ruiner les environs de cette place, et pour l’appuyer, et lui faciliter les moyens de se mettre en bon état ; et comme il pouvait arriver que le Bacha vint l’attaquer dans le temps que les chemins seraient rompus, et qu’il serait difficile à notre Infanterie de marcher avec assez de diligence pour la secourir, on tint tout prêts des chevaux de bagage pour mettre notre Infanterie dessus au premier bruit qu’elle aurait besoin d’être secouru. XIII. Cependant le Comte de Souches, général de l’artillerie, qui était aux environs de Comorre avec un camp volant d’Allemands et de Hongrois, fit une course du côté de Bude, et ruina les palanques de Wal, de Sambock, et deux autres[10] mal garnies de troupes, et éloignées de tout secours : Plusieurs des ennemis furent tués, pris, ou mis au pillage ; mais pour dire le vrai, ces sortes de choses tournent ordinairement au dommage des nôtres, parce que le Turc force les Paysans Chrétiens des lieux de son obéissance à réparer eux-mêmes et à leur frais les endroits qu’on a ruinés ; ainsi ces peuples étant dépouillés et surchargés par l’ennemi, ils ne peuvent plus rendre de services, ni payer de contributions à leurs vrais maîtres, ni à nos garnisons. Je dépêchais de même le lieutenant-colonel Schneidau avec des Dragons de la Cavalerie, des pétards, et autres instruments pour tâcher de surprendre Saint Job, avec le secours de l’infanterie de la Garnison de Zekelheid ; mais n’ayant pu se rendre maître du roc qui est fort, il se contenta de prendre et de brûler la palanque qui était devant, et qui le couvrait, et lui servait comme de dehors. XIV. Le Bacha n’ayant rien entrepris, commença à se retirer de la Transylvanie, où il laissa pourtant Ibrahim avec deux mille Turcs, et environ trois mille Valaques, et il prit ses quartiers d’hiver à Themiswar. De notre côté nous laissâmes deux mille chevaux Allemands à la disposition de Kemini sous la conduite du colonel Fabri. Clausembourg bien pourvu, et en état de défense, la ligne de communication bien assurée entre l’armée, les forteresses, et les États, et la saison des sièges étant passée, nous nous retirâmes du côté de la Teysse, après laquelle nous soupirions comme après un port où nous devions être délivrés de la contagion, de la famine, et des misères, d'autant que tout le pays depuis Waradin jusqu’à Tockai et Zathmar était tout à fait inculte, et appelé pour cela par les Habitants, Betulie l’insipide. Depuis Hulst, Zathmar, Medies, Nagybani, Bistritz, Newmarck, Kowar, et Samosviwar, tout était brûlé et détruit ; et les nôtres avaient consumé tout le pays depuis Zathmar, Cilley et Coloswar ou Clausembourg ; le reste des Sicules et des Saxons avait été ruiné partie par le Turc, partie par Kemini ; la gelée avait interrompu le cours des rivières, et ôté l’usage des moulins, les chevaux déferrés, et les hommes tout nus dans un temps fort rigoureux, et par de très mauvais chemins, faisaient compassion. Il n’y avait aucun secours à attendre de Kemini ; il avouait lui-même qu’il était un pauvre Gentilhomme, qui n’avait de Prince que le nom, et qu’il avait pas plus de 400 chevaux à lui qui fussent unis ensemble : il arrivait même souvent des querelles et des batteries pour les fourrages entre ses Cavaliers et les nôtres, et entre eux et les Paysans, qui voulaient tous vivre, et il en restait souvent plusieurs sur la place. Outre la famine nous étions attaqués de maladies contagieuses, qui enlevaient les officiers aux soldats, et les soldats aux Drapeaux ; presque tous les colonels, lieutenants-colonels, et tout l’État-Major, et quasi tous mes domestiques en étaient attaqués, et j’étais obligé de suppléer aux fonctions de tous ces gens-là. L’armée s’étant donc mise en marche vers la Teysse, comme nous avons dit, vint camper le premier novembre à Samoset, le 5 à une lieue de Tockai, et le 19 entre la Theysse et le Podrock, et le 15 décembre à deux lieues de Cassovie pour y attendre les Grands de Hongrie, qui devaient s’y assembler pour régler la répartition des quartiers. XV. Kemini était pendant ce temps-là auprès de Mediés, où il était revenu de Transylvanie, où toutes les intelligences qu’il avait n’eurent aucun effet, et surtout celle qu’il avait à Bestritz qui lui ferma les portes, et fit tirer le canon sur ses troupes. Les Turcs attaquèrent Fogaraz, et furent repoussés avec grande perte, les Allemands qui y étaient en garnison ayant fait sur eux une sortie vigoureuse, prirent huit étendards aux Valaques, et Michel Apassi envoya des universaux par toute la Province.
XVI. L’ambition d’être Prince rendait Kemini inquiet : malgré la rigueur de la saison, l’aversion des États déclarés contre lui, et les remontrances de son parti il sollicita avec beaucoup d’empressement un renfort de deux mille hommes des troupes de l’Empereur. Je ne crus pas devoir les lui refuser, et je les lui envoyai sous les ordres du colonel Jacques Gérard, vieux soldat et brave homme : le Prince se mit en marche le premier janvier, avec tant de diligence qu’il prévint et surprit les Transylvains. Tout le monde commença bientôt à abandonner Apassi, qui fut obligé de se retirer dans Serbag (Segesvvat) ville ouverte et sans défense : il demanda à entrer dans le Château : mais la bourgeoisie le lui refusa, et ses propres troupes s’enfuirent la nuit et abandonnèrent ; tant on doit peu compter sur l’affection des peuples, quand la fortune change : cette diligence avait bien réussi, si l’on eût continué de même. Il était facile à Kemini de forcer la place, et de prendre Apassi : mais il se laissa endormir aux belles promesses qu’on lui fit. Apassi lui promettait de lui céder la Principauté, et la Ville de le recevoir amiablement, sans qu’il fût obligé d’user de violence, ce qui le rendrait odieux à la Province. Tant de temps s’écoula dans ces négociations que les Turcs eurent le loisir de s’assembler, et de se jeter dans la place sous la conduite de Kucsuch-Mehemet Bacha (ou Gazul Mehmet). Kemini fut averti de bonne heure de leur approche, et on lui conseillait d’aller au-devant d’eux, et de les combattre dans un temps où ils étaient fatigués d’une marche pénible, et avant qu’ils se fussent joints à ceux de la Ville : mais leurré de ces vaines espérances il ne profita pas de cet avis, si bien que les Turcs étant entrés sans opposition dans la place, on vit changer tout d’un coup les esprits du Peuple et d’Apassi. On représenta alors à Kemini qu’il était inutile de demeurer là plus longtemps, et qu’il fallait s’en éloigner pour faire reposer sa Cavalerie, et fourrager plus commodément. On l’avertit encore que l’ennemi avait dessein de l’attaquer : mais il était si irrésolu qu’il ne savait s’il devait rester ou partir ; combattre, ou se retirer, et semblable à un oiseau englué, il semblait qu’il ne pût s’arracher de là, et il ne se souciait non plus des avis qu’on lui donnait, que s’il se fût agit d’une fête ou d’un tournoi ; il était amusé par quelques-uns de ces gens, dont on eut d’abord quelque soupçon, et qu’on reconnut ensuite manifestement pour des traîtres. Le 23 janvier comme il eut permis à des troupes d’aller au fourrage, les Turcs vinrent en plein midi attaquer avec beaucoup de fierté son armée, qui eut à peine le temps de monter à cheval, et de se mettre en bataille avec précipitation. Quelques-uns se retirèrent à la première alarme : l’aile gauche, où étaient les Allemands, rompit l’aile droite des ennemis, c’était un acheminement à la victoire, si l’autre en pliant avait donné moyen aux Turcs de les prendre en queue, et de les envelopper de manière qu’ils furent aussi obligés de prendre la fuite. Il en resta peu sur le champ de bataille : mais il y en eut beaucoup de tués dans la fuite, et les paysans en tuèrent encore un grand nombre. Kemini lui-même y resta, on ne sait pas de quelle manière ; la plus commune opinion est qu’il tomba de cheval, et qu’il fut foulé aux pieds par ses gens mêmes, ou par hasard, ou peut-être exprès. XVII. Telle fut la fin de Kemini Janos, Prince qui avait de grandes qualités, et une longue expérience dans la guerre : mais dans cette dernière expédition il fit voir peu de prudence, et agit comme un homme qui s’abandonne à sa destinée : ainsi qu’on le peut conjecturer des démarches qu’il fit, et des discours qu’il tint pendant ses derniers jours. Quoiqu’il en soit, il mourut ainsi surpris, trahi, et défait peut-être pour punition de la foi qu’il avait à la destinée, comme étant calviniste. XVIII. Les États de la haute Hongrie s’étaient assemblés à Cassovie par ordre du Souverain ; je m’y rendis le onze de janvier, et le lendemain le Comte de Rotal, le Palatin, et le Chancelier de Hongrie y vinrent comme Plénipotentiaires de l’Empereur. Les propositions se réduisaient à donner des logements aux troupes, et à mettre garnison dans Cassovie. Quatre choses rendaient ce dernier point nécessaire, 1. l’avantage qu’il avait de bien établir l’état de la guerre, 2. la nécessité publique, 3. la convention des articles de la Diète, 4. l’intelligence que plusieurs des Bourgeois avaient manifestement avec le Turc. A l’égard du premier point qui était de donner des quartiers à l’armée, voici sur quelles raisons il était fondé. Les Hongrois avaient instamment sollicité ce secours dans le temps de leur besoin ; l’armée venait de leur rendre un service considérable, en les délivrant de la tyrannie du Turc par une expédition très pénible, et très avantageuse : on entretenait 3 000 hommes hors de leur pays, c’est-à-dire en Transylvanie pour leur sûreté, et pour leur servir de grande avancée sans être à leur charge. Ils avaient eu le temps de faire leur récolte, leurs vendanges, et leurs semences sans être inquiétés de personne ; il était donc juste de rafraîchir l’armée, outre qu’on ne pouvait même l’éloigner sans exposer le pays à l’invasion du Turc. Mais malgré ces raisons les États alléguaient leurs privilèges, et l’inutilité du consentement de quelques particuliers, s’il n’était universellement approuvé en pleine Diète, à quoi ils ajoutaient l’impossibilité des moyens. A l’égard de Cassovie on disait qu’elle ne pouvait recevoir garnison, parce qu’elle voulait se réserver des logements vides pour les Nobles de la Province, en cas qu’ils fussent obligés de s’y retirer. Cette matière fut agitée en plusieurs séances : il y eut plusieurs projets faits et rompus, puis refaits et rompus de nouveau. Enfin l’on reconnut que c’était perdre le temps, que toutes les contradictions étaient inspirées et fomentées de plus haut, et que l’argent avait corrompu le cœur et la langue de quelques-uns, qui faisaient des propositions moins pour les faire suivre, que pour donner matière aux contradictions. En effet quoiqu’ils parussent fort opposés, et fort irrités les uns contre les autres, et qu’ils semblassent se regarder de travers, ils s’en divertissaient en secret, et abusant de la bonté de l’Empereur ils tendaient tous au même but. Les esprits des mal-intentionnés s’aigrirent à tel point, (soit zèle indiscret pour la liberté passée en licence effrénée, soit dissension née de l’hérésie, dont le propre est d’inspirer un esprit de vertige et de défiance) et cela alla si loin que non seulement ils refusèrent des quartiers à l’armée, mais qu’ils ordonnèrent aux paysans de laisser leurs maisons abandonnées, de ne point vendre les grains qu’ils avaient de trop, d’aller à la chasse des soldats malades, écartés, ou demeurés derrière, comme on chasse les bêtes, et de les tuer sans pitié. Pauvres troupes, qu’on reçoit à bras ouverts dans le péril, et qu’on tâche d’exterminer quand il est passé ! et comme si c’eût été peu de tout cela, ils sollicitèrent les Transylvains qui trafiquaient à Cassovie de s’unir à eux pour chasser et tailler en pièces les Allemands. Ils proposèrent de prendre des Russes à leur solde pour se soulever, ils tentèrent de forcer le quartier général qui était à Hettars, mais ils s’en trouvèrent mal. Ils firent venir des frontières de Pologne des bandes de voleurs pour nous incommoder : ils se déguisèrent en Turcs, et attaquèrent le Régiment du colonel Knügge dans sa marche, mais ils furent reçus en Turcs. Enfin poussés par leur haine, ou par leurs soupçons, ils n’eurent point d’autre vue, de l’aveu même du Vicomte de Cassovie, que de s’exempter de recevoir garnison, de faire périr notre armée, et d’avoir un Prince en Transylvanie qui fût le protecteur de leur caprices, et qui fût indépendant de l’Empereur. Ils méritaient avec justice les châtiments les plus cruels, pour étouffer le serpent dans sa naissance, discerner les bons des méchants, et empêcher que l’impunité ne fût une occasion de nouveaux attentats. L’Assemblée s’étant séparée le 21 janvier sans rien faire, les États députèrent à l’Empereur pour s’exécuter, et le prier de faire retirer son armée de ces Comtés, ce que l’Empereur leur accorda par une bonté sans égale, et par une habitude de faire du bien, qui s’est comme changée en nature dans la personne de S. M. I. XIX. L’armée ayant donc été rappelée, on laissa quelques troupes dans les postes où l’on avait garnison, et l’on se mit en marche au mois de mars. Les troupes passèrent de la haute Hongrie dans la basse, où elles prirent des quartiers, on mit un gros de Cavalerie et de Dragons à Rimasambock, lieu propre pour la communication de la ligne, et pour secourir le côté des montagnes, comme on en eut occasion dans la suite : car le Turc était si serré dans la Transylvanie par nos garnisons, que ne pouvant incommoder la Hongrie, il résolut de les attaquer de vive force : Apassi, Kuesuch-Mehemet Bacha, et les Valaques s’étant joints à ce dessein dès le printemps avec de l’artillerie, et les autres préparatifs nécessaires, ils mirent le siège devant Clausembourg, et le pressèrent fort par des approches et des batteries. Mais David Redani qui commandait dans la place se défendit courageusement, et leur tua beaucoup de monde tant par des sorties qu’autrement. Il fit des retranchements en dedans de la ville, qui y était très-propre par sa grandeur, et se fortifiant du côté où les murs étaient battus, il se moquait de leurs brèches. Pendant ce temps là le colonel Schneidaw reçut ordre de secourir la place, et étant parti en diligence de Rimasambock il joignit et rompit les gardes des ennemis, et son avant-garde sous la conduite du colonel Post tailla en pièces un corps avancé de paysans, qui s’étaient fortifiés dans les bois sur la route pour en disputer le passage : mais nos troupes se l’ouvrirent l’épée à la main, et vinrent en triomphe à Clausembourg : Apassi, informé de leur marche, avait levé le siège depuis deux jours, laissant beaucoup de vivres et de matériaux dans son camp. C’est ainsi que triompha Clausembourg, qui est une digue fort avantageuse pour arrêter les débordements impétueux du Turc, qui ayant fait tout l’été beaucoup de vains efforts, se brisa enfin contre cet écueil. XX. Mais pour établir plus solidement les affaires de la guerre, et de la paix, l’Empereur convoqua la Diète à Presbourg pour le premier de Mai, et elle finit au neuvième septembre, où finirent aussi les négociations de paix avec les Turcs, et l’espérance qu’on en avait eue pendant un assez long temps s’évanouit entièrement Ces négociations s’étaient faites à Temiswar avec Ali Bacha, à qui la Porte avait donné plein pouvoir de la conclure ; on les y renoua même pour nous endormir. Le Turc dévore dans son cœur la Monarchie du monde, et il n’est pas disposé à se donner de repos, ni à en laisser prendre aux autres, qu’il n’ait éprouvé ses forces contre eux. Que faire donc ? Je crois qu’il faut préférer une bonne guerre à une mauvaise paix, et si la dernière nous échappe, nous attacher entièrement à l’autre.
XXI. Il y a des esprits spéculatifs qui se forment de si belles idées, et qui les composent et les accommodent si bien qu’en devenant ensuite amoureux, comme Prométhée de ses statuts, il les épousent pour toujours. L’imagination de la paix s’était tellement imprimée dans la tête d’un Ministre, qu’il n’y eut aucune raison capable de l’en tirer. Les Turcs avaient soin de l’entretenir dans cette espérance par leurs artifices, et ils faisaient toujours paraître que le traité était sur le point d’être conclu : mais ils avaient soin d’y mêler toujours quelques semences de débats, et quand l’un finissait, il en naissait un autre, si bien que le temps s’écoulant dans ces fausses lueurs de paix, il semblait à tout moment que le traité allait conclure, mais cela arrivait point, à peu près comme deux lignes pourraient s’approcher de plus en plus l’une de l’autre sans jamais se rencontrer, hormis dans un certain point. Cette prévention fit deux mauvais effets. 1. On ne fit pas les préparatifs de guerre avec toute l’ardeur nécessaire 2. On divisa les troupes qui étaient sur pied, et à portée de s’assembler, et on les envoya en différents côtés pour satisfaire l’ambition de quelques particuliers, qui voulaient avoir des commandements séparés. Bien plus on fit passer en Italie plus de 4 000 hommes de vieilles troupes aguerries, ce qui fit fort murmurer les peuples qui leur avaient donné des quartiers en temps de paix, et qui se voyaient privés de leur secours au besoin : et quoiqu’il se fût écoulé bien du temps et des années même, depuis qu’on jugea avec beaucoup de vraisemblance qu’on en viendrait à une rupture, on peut assurer avec vérité, bien que cela paraisse un paradoxe, que nous fûmes surpris, et que nous nous trouvâmes engagés sans y penser dans une très grande guerre ; celles qui avaient précédé, et qui avaient été fort longues avaient par leurs dépenses excessives tellement épuisé les Finances, et laissé de si grands défauts dans nos frontières, qu’on ne pouvait y remédier que successivement, et qu’il fallait beaucoup d’années et d’argent pour le faire. XXII. Les choses étaient en cet état, quand on eut avis sur la fin d’avril que les Turcs se mettaient en campagne avec 100 000 hommes commandés par le Grand Vizir. Tout le monde était d’accord sur ce nombre, Monsieur Reiniger Résident de l’Empereur à la Porte, les prisonniers, les espions, les correspondances, les transfuges, tous disaient la même chose : l’armée de l’Empereur au contraire était toute dispersée, il y en avait quelques Régiments en Transylvanie, d’autres en la haute Hongrie, quelques uns en garnison dans la basse, et d’autre Stirie. Ainsi le Corps qui devait se mettre en campagne pour s’opposer au Turc, n’était pas de 6 000 hommes, Infanterie et Cavalerie, et ce nombre demeura à peu près dans ces termes pendant toute la campagne, parce que s’il venait des recrues, ou des secours de l’Empire, à peine suffisaient-ils pour remplacer les morts et les malades, ou pour renforcer les places les plus exposées. Si l’on compare cette armée à celle du Turc, on peut dire qu’il y avait de la témérité, et de l’extravagance même à la lui opposer, et ils pouvaient bien dire de nous et avec plus de raison que Tigrane ne le disait de l’armée de Lucullus, que si nous venions en ambassade nous étions beaucoup ; mais que si c’était pour combattre, nous étions bien peu : chose digne de compassion que le salut de tant de peuples dépendît de la vaillance d’un si petit nombre de gens ! et que pouvais-je faire, moi, qui les commandais ? me réduire à faire le Croate avec un Corps de 4 000 chevaux ? cela ne convenait ni à ma charge de maréchal de camp, ni à mes longs services. Porter mes plaintes à l’Empereur ? il était malade de la petite vérole. Abandonner le service ? mon attachement et ma fidélité ne me le permettaient pas. Je protestai, j’obéis, je me sacrifiai. Il fallut ici faire de nécessité vertu, et tâcher de cacher à l’ennemi sa faiblesse, se montrer à lui comme on pourrait, tant pour empêcher que sa hardiesse n’augmentât, s’il ne voyait paraître personne, que pour encourager les Hongrois à leur propre défense, et pour appuyer les trois places, qui sont directement à la pointe, et les premières que le Turc trouverait en chemin, savoir Javarin, Comorre, et Newhausel. Pour cet effet on jugea qu’il n’y avait point de poste plus avantageux que celui d’Altembourg de Hongrie, où tous ces avantages se trouvaient réunis. L’ennemi ne pouvait ni le reconnaître, ni l’entourer ; on occupait les deux bords du Danube par des ponts et de grandes barques, il était aisé d’y conduire des vivres, et les autres choses nécessaires. On était auprès de nos forteresses, et à portée de les secourir. Le chemin était ouvert au recrus, aux remontes, et aux secours étrangers. On couvrait l’Autriche, on pouvait veiller sur les mouvements de l’ennemi pour le prévenir en quelque endroit qu’il allât, n’ayant qu’à marcher par le diamètre, pendant qu’il avait à marcher par la circonférence XXIII. Ce fut donc-là que fut marqué le rendez-vous général au 15 de juin, et qui fut ensuite remis au 15 juillet à la prière de l’Archevêque de Gran, qui protesta qu’il ne pouvait lever les milices des Hongrois avant le 9 de juillet, et par conséquent qu’on ne pouvait faire entrer les troupes Allemandes dans le Pays avant le quinze, à moins de mettre tout en désordre et en confusion ; et l’on fut bien-heureux que les pluies continuelles et les débordements des rivières arrêtassent quelque temps les desseins du Vizir, dont les remises et les irrésolutions servirent à couvrir les fautes que notre lenteur nous fit faire. XXIV. Il se tint le 14 une Assemblée à Comorre pour lever les milices de Hongrie, et il y fut résolu que les Troupes des Comtés de la rive gauche du Danube s’assembleraient partie aux environs de Newhausel entre le Waag et la Neitra, autour de Weiskirchen[11], sous les ordres du Comte Adam Forgatz, gouverneur de Newhausel, et général des places de Montagnes, et partie à Lewenz[12] et à Carpona ; que celles des Comtés de la rive droite s’assembleraient entre Javarin et Pappa[13] sous les ordres de l’Évêque de Javarin, et que celles des Comtés de Presbourg et de Comorre s’assembleraient dans l’île de Schutz ; et qu’afin que la ligne de communication fût plus courte et plus sure, on la formerait au travers de cette île avec des ponts de bateaux sur le Danube, et sur les bras qui passent au travers de l’île : mais parce que ces levées de Hongrois étaient mal équipées, qu’elles n’étaient obligées de rester en campagne que fort peu de temps, que la plupart étaient des paysans sans expérience, qu’on retenait par force, et qui ne manqueraient pas de se dérober et de s’enfuir du camp, ou même d’abandonner leurs postes à la vue des ennemis, à laquelle ils n’étaient point accoutumés, d'autant que de mémoire d’homme on n’avait point eu de guerre en forme contre le Turc : toutes ces raisons firent résoudre qu’on choisirait les plus propres, qu’ils resteraient toujours en campagne, et qu’ils seraient entretenus aux dépens de ceux à qui on donnerait la liberté de retourner chez eux. On parla aussi de faire quelques nouvelles levées de Hongrois : mais l’Archevêque dit qu’il fallait auparavant songer à payer les soldats des frontières de leur solde, autrement qu’ils ne manqueraient pas d’abandonner les postes qu’ils gardaient pour venir s’enrôler, afin d’avoir une paie réglée. XXV. Voilà l’état où étaient les choses, quand l’armée Ottomane arriva à Gran au commencement du mois d’août. Elle fit passer d’abord quelques troupes au-delà du Danube. Le Comte de Forgatz en eut bientôt avis, et sur ce qu’on lui dit qu’elles étaient en petit nombre et peu aguerries, et que le pont pour passer l’armée, ne pouvait être achevé de quelques jours, il jugea que l’occasion était favorable pour les attaquer : il prit donc avec lui les milices de Hongrie qui étaient sous ses ordres, avec la cavalerie, et partie de l’infanterie de la garnison de Neuhausel avec quelques pièces d’artillerie, et quelques mortiers, et marchant toute la nuit il attaqua l’ennemi le septième d’août avec beaucoup de résolution : mais les ayant trouvés plus forts et en meilleure posture que ses espions ne le lui avaient rapporté, il vit lorsque le jour parut que le commandant de l’avant-garde qui était allé jusqu’à Parkam[14] sans rien trouver s’en revenait vers lui en fuyant, et poursuivi par l’ennemi. D’ailleurs sa cavalerie était loin de son artillerie, parce que la première avait marché avec tant d’ardeur et de diligence que celle-ci avait pu suivre. C’est pourquoi loin de défaire les ennemis comme il s’y était attendu, il fut lui même défait, et ses gens furent pris, tués ou dispersés ; tant il est difficile de surprendre de la cavalerie légère, qui ne se disperse plus comme autrefois dans les villages ; mais qui campe auprès du gros de l’armée, d’où elle peut à tout moment recevoir du renfort. Cet accident déconcerta toutes nos mesures. La garnison de Newhausel était affaiblie, ce qui y restait était découragé, et en désordre : les milices étaient dissipées, en sorte que toute l’année il n’en parut pas un homme, et si le Vizir eût suivi sa pointe, et envoyé 5 ou 6 mille chevaux à la piste, qui eussent investi la place, il était à craindre que dans l’épouvante où elle était, elle ne se fût rendue sans résistance. Mais cet heureux succès lui étant arrivé contre son attente ne servit qu’à le rendre plus irrésolu ; il ne savait s’il devait attaquer Javarin ou l’armée ; ainsi il perdit l’occasion, et me donna le temps de jeter dans Newhausel un renfort d’infanterie, de cavalerie et de Dragons qui étaient des troupes fraîches. Le Vizir avait fait mettre des bateaux sur des chariots, et avait préparé des sacs à terre, des ballots de laine, des gabions, et autres instruments semblables pour assiéger Javarin : mais le voisinage d’une armée, dont il ne connaissait point les forces, lui donnait quelque inquiétude, et le grand nombre d’ouvrages et de fossés que les pluies avaient remplis plus qu’à l’ordinaire, et qui ne faisaient plus qu’une surface d’eau, lui parut quelque chose d’horrible, quoiqu’en effet ils fussent plus profonds par le peu de temps qu’on avait eu pour y travailler. Il ne jugea pas à propos non plus d’attacher notre camp qui était couvert par nos places, et par des rivières, de sorte qu’il se détermina enfin à assiéger Newhausel, et il parut le quinzième devant la place, et le dix-huitième il l’attaqua dans les formes. XXVI. Les Régiments de Sporck, de Haistau, et de Schneidau, qu’on avait rappelés de la haute Hongrie arrivèrent en ce temps à l’armée et y furent incorporés. Le quatorzième on tint une assemblée à Presbourg pour la levée des milices, suivant le succès de laquelle on devait régler les opérations de la campagne : mais on reconnut visiblement que l’échec qui était arrivé avait si fort intimidé les esprits, qu’il y avait peu d’espérance d’en tirer aucun fruit : cependant comme c’était sur elle qu’on devait en partie fonder la défense, on résolut qu’on la convoquerait à Warbourg (près de Presbourg au nord) pour le vingt-quatrième août, et que pour l’encourager, et l’assurer contre les partis ennemis, qui pourraient passer le Vaag, et inquiéter, et mettre le pays en désordre, on ferait passer le Danube à l’armée allemande, l’armée Turque l’ayant déjà passé, et qu’on se posterait à Lanitz[15] ou Lansitz pour garder le Waag en attendant que les milices arrivassent. Cette résolution prise, l’armée décampa d’Altembourg de Hongrie, et arriva le vingt et unième à Lanitz, poste qui avait derrière lui un bras mort du Danube avec plusieurs gués, et devant lui des bois, et des avenues où on éleva de petits forts. On envoya des gardes de cavaliers et de Dragons au Vaag, et on fit rompre les passages qui étaient sur cette rivière. Le Vaag s’étend depuis Trenschin jusqu’à Gutta où il tombe dans le Danube, son cours est d’environ quinze lieues[16]. L’eau était alors si basse, qu’elle était quasi guéable partout. L’ennemi avait presque toute sa cavalerie sur le bord, particulièrement les Tartares, les Valaques, les Moldaves, qui occupaient tout le pays depuis Gutta jusqu’au-delà de Freystat : le pis était qu’il n’y avait point de garnison dans Presbourg, qui avait toujours refusé opiniâtrement, ainsi l’ennemi pouvant s’avancer librement le long de la ville, et sans en être aperçu, ni vu même du château, il était clair que la sûreté de l’armée, de la place et des ponts était exposée à la disposition d’autrui. XXVII. Le vingt-quatrième d’août, jour marqué pour l’assemblée des milices, étant arrivé, le Palatin vint au rendez-vous à Warbourg, à demi-lieue du camp Allemand : mais il n’y eut personne qui s’y rendit : les Comtés de Neytra, de Novigrad, et de Hond s’en excusèrent sur ce qu’ils étaient accablés par les Turcs : ceux d’Arwa, de Turotz et de Trenschin dirent qu’ils avaient à garder leur pays dans les montagnes ; celui de Presbourg, qu’il était épuisé par la perte qu’il venait de faire à Parkam. Ainsi s’évanouit l’espérance de ces milices, unique motif cependant de la marche que nous avions faite à Lanitz, d’où nous fîmes pourtant entrer par deux fois dans Newhausel quelques Heyduques de Javarin et de Comorre, qui passèrent à la nage la Neytra dans les endroits les moins gardés. On envoyaient sans cesse des partis pour observer l’ennemi, et pour avoir des avis sûrs du siège, du camp, et de leur manière de fourrager, ce que nous sûmes exactement par les prisonniers, par les espions, et par les déserteurs. Un jour entre autres j’envoyai le lieutenant-maréchal Sporck, bon partisan, avec deux mille chevaux choisis pour tenter la fortune : mais comme le Turc a coutume de mettre des gardes, et d’envoyer de très grosses patrouilles, comme de 5 à 6 mille chevaux, et qu’avec cela ils ne s’éloignent jamais guère de leur camp, et qu’ils ont entre eux des signes concertés pour se joindre au besoin. Sporck n’eut pas sitôt passé le Vaag qu’il tomba dans un de ces gros corps, qui s’étant aperçu de sa marche fut encore augmenté dans un instant. Ainsi loin que notre partisan pût rien faire, il ne fut pas malheureux d’avoir pu regagner le camp sans rien perdre. XXVIII. Le Vizir ayant pris ses postes pour le siège n’avait plus besoin de ses Dragons, ni de toute sa cavalerie auprès de lui. Après avoir tenté bien quinze jours durant de passer le Vaag, et avoir toujours été repoussé, il résolut enfin de le passer de force, et d’attaquer le camp de Lanitz. Il voulut charger de cette exécution le général des Tartares, et lui fit pour cela de grandes promesses : mais celui-ci s’en étant excusé sur ce que ce n’était pas le fait des Tartares d’attaquer des retranchements, le Vizir renforça ce corps d’armée jusqu’à 25 mille hommes ou environ avec du canon et de l’infanterie, et y mit des Commandants à proportion. Enfin le troisième septembre toutes ces troupes vinrent en foule de tous côtés pour passer la rivière, les uns aux gués, les autres à la nage, partie au dessous de Freystat, et ils le firent avec tant de furie qu’ils en chassèrent nos troupes, et les poursuivirent deux lieues durant ; ce passage forcé, les Turcs, les Valaques, l’infanterie et l’artillerie demeurèrent auprès de Freystat pour battre la place, et favoriser la retraite des Tartares, qui au nombre de quinze mille tournèrent les uns vers Presbourg et le long des montagnes, brûlant et saccageant tout, et les autres aillèrent jusqu’à Weissemberg dans la Moravie. A cette alarme qui nous fut donnée un peu après midi, l’armée fut aussitôt en bataille pour se mettre en état de recevoir les ennemis, et pour rassembler les fourrageurs, les sauvegardes, les troupes qui avaient été forcées au Waag, et les soldats qui étaient hors du camp aux moulins : mais la plupart se retirèrent par un autre côté vers Presbourg voyant les flammes et les incendies derrière eux et à côté s’avancer de lieu en lieu et s’étendre jusque vers Bibersbourg, Besing, et S. George. Il n’y avait pas au camp plus de 2 mille chevaux et environ autant d’infanterie, qui pouvaient être coupés par derrière, et perdre la communication avec Presbourg, ou engagés en face de l’ennemi, sans pouvoir ni fourrager, ni détacher aucun parti pour empêcher les courses ; ou amusés par les Turcs jusqu’à ce qu’étant renforcés par des détachements nouveaux de la grande armée ils pussent nous forcer sans rien risquer. Là dessus on résolut de décamper : nous l’exécutâmes sur le soir, et nous arrivâmes le lendemain à Presbourg deux heures avant le jour. On y proposa de se camper devant les faubourgs, et de tirer une ligne depuis le bas des montagnes jusqu’au Danube, et de la fortifier. Mais où prendre des gens pour la défendre, puisque toute notre infanterie allait pas à 2 mille hommes ? Comment assurer ces hauteurs étendues, qui regardaient et couvraient le camp par derrière, et qui enfilaient nos lignes, ou qui faisaient d’elles-mêmes comme un chemin couvert, qui conduisait jusqu’aux dernières vallées, d’où l’on pouvait ensuite venir sans être vu jusqu’aux faubourgs, jusqu’à la ville qui était sans garnison, et jusqu’à nos ponts ? A l’égard de la garnison, il est vrai que la ville n’en avait pas besoin tandis que l’armée était campée devant. Le long des collines ce n’était que des vignes, le long du Danube il n’y avait que des bois et des marais, et du côté du Waag tout était brûlé, ruiné, et en face de l’ennemi. Où donc prendre des fourrages ? On aurait peut-être pu de l’autre côté du Danube : mais comment défiler par des faubourgs sur deux ponts à une distance de 3 ou 4 lieues sans chevaux de bagage ? Les enseignes seraient restées sans personne, et le camp exposé aux insultes de l’ennemi ; et nos troupes y auraient été si occupées, qu’il aurait été impossible d’en faire aucun détachement, et si pendant ce temps il avait pris envie au Turc d’attaquer l’île de Schultz, qui touchait à son camp, qui nous était d’une si grande importance, et dans laquelle il n’y avait point de troupes, comment aurait-on pu la secourir dans la situation où était notre armée ? Pour toutes ces raisons et pour se mettre en état de veiller aux conjonctures qui se présenteraient, on repassa sur la rive droite du Danube, de là on jeta tout aussi tôt des troupes dans l’île de Schutz, et l’on mit garnison dans Tirnau et dans Modern que les habitants avaient abandonnées, et qui étaient remplies de vivres. On détacha Sporck avec 2 mille chevaux pour suivre les Tartares, on augmenta la garnison du château de Presbourg, on mit des troupes dans les faubourgs, et on offrit une garnison à la ville qui la refusa encore, mais qui ne tarda guère à l’accepter. XXIX. Sporck ne put joindre les Tartares qui s’élançant comme un éclair d’un cheval las sur un frais qu’ils mènent en main, et évitant avec soin les moindres rencontres pillèrent, brûlèrent, et détruisirent tout, et retournèrent à Freystat, où les Turcs étaient demeurés pour assurer leur retraite. XXX. En attendant le secours de l’Empire, et l’assemblée des milices, qui se devait faire à Varbourg, on résolut enfin le treizième de septembre d’entrer dans l’île de Schutz, où par le moyen d’un des ponts on pourrait faire tête, et arrêter l’ennemi avec l’armée Allemande, et par l’autre pont de Comorre on pourrait l’incommoder par derrière, ce que le Comte Nicolas de Serin Ban de Croatie devait exécuter aussitôt que les milices de Hongrie, et les troupes qu’on attendait de Stirie seraient arrivées. XXXI. Pendant que les choses étaient en cet état plusieurs de nos partis eurent quelques avantages sur les ennemis. Le lieutenant-colonel Noning s’étant embusqué vit marcher devant lui 12 000 tant Turcs que Tartares ; dès qu’ils furent passés il attaqua l’arrière-garde, et en tua ou prit environ 300. Le capitaine Aurosch en battit 70, le capitaine Henri environ 200 et les partis de Comorre qui s’allaient embusquer au-delà du Danube, ne revenaient point sans amener du butin et des prisonniers, des chameaux, des chevaux, des buffles etc. XXXII. L’ennemi de son côté faisait de grands efforts par plusieurs endroits pour entrer dans l’île, ce qui obligea d’y faire entrer de nouvelles troupes de cavalerie et d’infanterie pour la défendre. Il vint une fois entre autres avec de grandes forces jusqu’à la garde de cavalerie qui était devant les faubourgs de Presbourg, soutenu par de l’infanterie, et à la faveur d’une escarmouche très vigoureuse, et du sommet des montagnes il reconnut le poste où nous étions, le pont et l’armée campée vis-à-vis de Presbourg. Et nous avons su depuis par des prisonniers, et plus particulièrement par la correspondance du Prince Jean George Gifka, que le dessein du Turc avait été d’attaquer d’abord le camp de Lansitz, et ensuite Presbourg, et qu’ayant manqué le premier, il voulait exécuter l’autre : mais que la vue de notre camp lui fit encore abandonner ce second dessein. XXXIII. Gifka ne combattit jamais de bon cœur pour les Turcs, il favorisa le courrier Holtzal, et lui donna le moyen de se sauver de leurs mains. Outre cela il nous a offert par plusieurs messages de rendre quelque bon service aux armes Chrétiennes, il m’a fait ces offres, il les a faites au baron de Heisler, et au Comte de Bouchain gouverneur de Comorre : mais comme ce Prince était incorporé dans le gros de l’armée Turque, on crut qu’il était impossible qu’il pût rien faire en notre faveur. Cependant on reçut parfaitement bien ces offres, et on l’en remercia : mais on remit l’affaire à une conjoncture plus favorable, sans pourtant rompre l’intelligence qu’on avait avec lui. XXXIV. Cette nouvelle tentative des Turcs sur les faubourgs de Presbourg donna occasion de représenter à la ville le péril où elle était ; et enfin elle consentit à recevoir quelque garnison : mais comme l’infanterie de l’Empereur ne pouvait suffire à tout, on demanda 150 hommes des troupes auxiliaires pour renforcer la garnison du château : mais les chefs s’en excusèrent, disant qu’ils avaient ordre de ne point séparer leurs troupes, à moins que ce ne fût pour en mettre dans Vienne, dans Javarin, et dans Comorre. XXXV. Enfin le vingt-deuxième septembre, Newhausel se rendit par composition ; la garnison qui en sortit fut escortée avec toute la bonne foi possible jusqu’à Comorre sans qu’on insultât, ni leurs personnes, ni leurs bagages. Les Tartares voulaient la piller : mais les Turcs l’empêchèrent. Newhausel avait six bastions, dont il y en avait trois d’achevés et trois d’imparfaits avec peu ou point de fossé ; grande négligence de celui qui eut la commission de la fortifier, et qui fut payé pour cela, mais qui, s’étant contenté de toucher l’argent, ne se mit guère en peine de l’ouvrage. Le Turc connut son avantage, il investit la place, la somma de se rendre, et dressa ses attaques du côté des trois bastions imparfaits : il prit ses postes avec son infanterie unie et contiguë, et assurée par sa cavalerie qui était auprès : il dressa six grandes batteries, dont il fit un feu continuel, et tira plus de dix-huit mille boulets de 48, de 60 et de 80 livres de balle ; les tranchées étaient très profondes, en lignes courbes transversales tirées l’une derrière l’autre par un grand nombre de pionniers, il saigna le fossé, fit écouler l’eau, ruina les maisons, battit les bastions dans les angles, et dans les flancs, démonta le canon des assiégés, et tua les canonniers : comme le polygone extérieur était extrêmement long, il passait la portée du mousquet, ainsi la place demeura sans défense, et la brèche était si grande qu’on y pouvait monter à cheval : il se logea au pied de la muraille, mina en plusieurs endroits, éleva des montagnes de terre et des cavaliers qui étaient supérieurs aux bastions de la place, lesquels ayant d’ailleurs comblé de leurs ruines le fossé, lui facilitèrent l’assaut. Il fit des galeries, donna plusieurs assauts, et lorsque son infanterie ne suffisait pas, il y faisait aller les Spahis, auxquels il augmenta la solde pour récompense. Enfin les assiégés manquant de gens, de défenses, et de munitions, où le feu prit même par hasard par la faute d’un mousquetaire avec perte de deux lieutenants-colonels, et de beaucoup d’autres gens, et étant touchés par les cris lamentables du peuple, des femmes, et d’autres gens de peu de cœur, ils capitulèrent. XXVI. La prise de Newhausel mit le Turc au large : mais elle produisit deux effets bien différents. Quelques Hongrois en furent si épouvantés qu’ils songeaient déjà à se faire tributaires du Turc, et il y eut entre eux et lui quelque négociation sur ce sujet. Aveuglement digne de compassion, si la malice n’y avait point de part ! Quelle folie de coucher la lumière parmi les ténèbres, la liberté dans la tyrannie, et le bonheur au bord d’un précipice qui menace le corps et âme ? Tout au contraire la perte de cette place réveilla tellement la diligence des chefs de l’armée, qu’ils redoublèrent leurs soins pour fortifier les passages et les places. On augmenta les garnisons de Presbourg, de Schinta, et de l’île de Schutz, qui étaient les principales choses auxquelles l’armée Allemande devait songer. XXXVII. Cependant le Comte Nicolas de Serin arriva avec les Croates, et les Hongrois des frontières, et entra dans l’île le quinzième d’octobre, et se campa près de Comorre, où ayant fait un pont il envoya des partis de l’autre côté du Danube, mais sans grand effet. XXXVIII. Peu de temps après le Vizir ayant réparé les brèches de Newhausel et ayant mis les choses en bon état, commença à faire prendre aux Tartares la route de Gran, et il les suivit avec le reste de l’armée, qu’il mit en quartier d’hiver sans rien entreprendre davantage. L’armée Allemande en fit autant vers le mois de novembre, en louant le Dieu des armées, qui lui avait inspiré tant de courage et de prudence, et qui avait ôté l’un et l’autre au Vizir, qui ne sut pas se servir de ses avantages, et qui borna ses conquêtes à la prise d’une assez mauvaise place. XXXIX. Les actions défensives n’ont sans doute pas tant d’éclat que les conquêtes : mais elles demandent plus de fatigues, plus d’adresse, plus de fermeté et plus d’intrépidité. Dans la guerre offensive on ne compte pour rien ce qu’on manque de faire, parce que les yeux attentifs à ce qui se fait, et remplis d’une action éclatante ne se tournent point ailleurs, et n’envisagent point ce qu’on pouvait faire, et la renommée semblable aux poètes invente et exagère beaucoup, et ayant à décrire un seul point de vérité, soit de bien, soit de mal, l’accompagne et l’embellit d’un grand nombre d’événements fabuleux. Mais dans la guerre défensive la moindre faute est mortelle, et les disgrâces sont encore exagérées par la crainte, qui est le vrai microcosme des maux, et on les attribue toutes à un seul homme. On ne regarde que le mal qui arrive, et non ce qui pourrait arriver de pis, si on ne l’avait empêché, ce qui en bonne justice devrait être compté pour un bien, puisque c’est une démonstration dans la statique que la moindre puissance, quelque effort qu’elle fasse, est enfin obligée de céder à une puissance majeure qui l’entraîne par force avec elle.
XL. Les malheurs de la campagne précédente ne nous rendirent pas plus sages celle-ci, on rejeta toutes les règles et tous les conseils de l’art, et l’on ne fit que des desseins chimériques, et sans apparence du succès. Il était venu de l’Empire un Corps assez considérable de troupes auxiliaires sous la conduite du Comte de Hohenlöe : la raison de la guerre voulait qu’on les logeât près du Danube, pour être à portée de se mettre en campagne avec ces troupes, dès que la saison le permettrait, pour faire quelque entreprise solide et avantageuse : mais on proposa au lieu de cela de faire une course pendant l’hiver, tandis que les troupes Ottomanes étaient retirées, et séparées, pour ruiner, disait-on, le pays, et les empêcher de se remettre en campagne au printemps. Cette proposition ayant été mise en délibération, plus on l’examina, plus on la trouva insoutenable, d'autant que les paysans, comme on l’a déjà dit, sont Chrétiens, et que le ravage qu’on fait de la campagne leur est plus préjudiciable qu’au Turc. D’ailleurs si cela se faisait dans le temps de la récolte, cela pourrait détruire partie des vivres : mais en hiver à quoi bon ? les grains sont semés : on ne peut pas empêcher l’herbe de croître en son temps. Pour les maisons que l’on brûle, le Turc qui campe toujours sous des tentes ne s’en soucie point. Les incendies des palanques, des ponts, et autres semblables ne tournent qu’à l’oppression des pauvres paysans, qu’on oblige à les réparer. A l’égard d’emmener les paysans et les bestiaux, cela cause à la vérité quelque incommodité à l’ennemi ; mais cela n’est pas assez considérable pour retarder ni pour rompre le corps de ses entreprises. Il mène avec lui ses provisions qu’il tire ailleurs, et qu’il envoie d’avance de lieux plus éloignés pour remplir ses magasins de bonne heure. Le butin tourne bien à l’avantage de quelques particuliers : mais le public n’en tire aucune utilité. Bien au contraire, supposé que de notre côté on eût le dessein et la force d’entrer dans le pays ennemi pour y agir, et pour y subsister, tant s’en faut que ces dégâts nous soient avantageux, qu’ils nous sont au contraire très préjudiciables, et nous faisons justement ce que l’ennemi devrait faire, s’il n’était pas en état de tenir la campagne ; outre que les Turcs et les Tartares s’en vengent avec usure par l’incendie de nos pays. Pourquoi donc fatiguer les troupes pour rien ? La guerre, comme dit fort bien quelqu’un dans l’assemblée, ne consiste pas à dérober quatre chameaux, ou à brûler une paillasse. On renverse l’ordre des choses, quand de l’accessoire on fait le principal, et il est à remarquer que le Grand Vizir eut précisément le même dessein l’an 1663, et qu’il avait donné ordre à trois Bachas de brûler les deux côtés de la Drave jusqu’à Bude, et de tuer ou de mener en esclavage tous ces sujets Chrétiens qui paient contribution aux Hongrois : mais ces ordres furent révoqués à la prière des soldats Turcs des frontières, qui représentent que si on emmenait les habitants de ces Villages, il leur serait impossible de subsister. XLI. Quoique cette proposition fût généralement désapprouvée, il ne fut pas possible de l’ôter de la tête de quelqu’un, qui s’était figuré sans doute qu’elle lui avait été inspirée par l’Ange tutélaire de ces provinces, comme un moyen infaillible pour les tirer des périls, dont elles étaient menacées, se promettant sans doute les prouesses du capitaine Penula qui demanda cinq mille hommes au Sénat, avec lesquels il voulait du premier coup ruiner Annibal. Le Semât se laissa éblouir d’une proposition si agréable : et au lieu de cinq mille il lui en donna huit, auxquels il se joignit un grand nombre de volontaires : mais qu’arriva-t-il ? (V. Liv). il alla, ne vit point, et fut d’abord entièrement défait ; tel fut le fruit de la crédulité du Sénat, qui laissa le corps pour s’attacher à l’ombre. Malgré toutes les raisons qu’on apporta le projet ne fut pas changé, mais seulement le lieu. Les troupes de l’Empire dont nous avons parlé furent éloignées du Danube, et mises en quartier dans la Stirie. Peu de temps après elles se préparèrent à l’entreprise qu’on avait résolu, et ayant passé le Muer le 20 janvier avec quelques Régiments de l’Empereur et les Croates du Comte de Serin. elles arrivèrent le 21 à Bresnitz[17], où ayant été jointes par les milices des frontières du Comte Budiani, on forma une armée de 8 000 ou 9 000 Allemands, et de 15 000 ou de 16 000 tant Hongrois que Croates avec douze pièces de campagne, et un mortier. Le soir du 22 ils passèrent le fossé à la faveur de la glace, et dans les endroits, où elle était rompu ils le passèrent sur des planches. Le 23 le place se rendit, et le 24 on y mit garnison. On continua la marche le 25 et le 27 on passa à la portée du canon de Sigeth, et on arriva le 28 à Cinq-Eglises : la nuit même on prit les postes, et la matinée suivante on donna l’assaut à la place par quelques ouvertures qui se trouvèrent par hasard à ses murs vieux, demi-ruinés, et mal défendus par l’ennemi, qui se retira d’abord dans le Château. Le Comte de Hohenlöe demeura avec l’Infanterie pour l’attaquer, et le Comte de Serin marcha avec la Cavalerie au pont d’Esseck, et l’ayant brûlé et ruiné en partie, il fut au bout de huit jours de retour à Cinq-Eglises. On disait alors que ce pont avait 8 000 pas de long et 75 pieds de large, d’une architecture admirable, et que jamais on ne pourrait le rétablir : mais c’était des hyperboles de gens oisifs, et sans expérience Ce pont n’était pas autre chose en effet qu’un lit de poutres et de fascines qui sert de pavé dans un assez long espace d’un chemin humide et marécageux ; ce chemin est sec et ferme durant les chaleurs de l’été, et pendant les glaces : mais dans les temps de pluie, comme le terrain est mou et traversé d’espace en espace de fossés profonds, il avait fallu faire ces petits ponts pour joindre les deux bords de chaque fossé. On en voit de semblables en plusieurs endroits de la Marche, en Poméranie, et ailleurs. XLII. Le Château tenait toujours, et les assiégés se moquaient des vains efforts des assiégeants ; entre le 9 de février les Comtes de Serin et de Hohenlôe après plusieurs débats entre eux levèrent le siège, et retournèrent en arrière ; ils passèrent à Segest[18]. qui se rendit avant qu’on l’investît, et le quinzième ils se trouvèrent de nouveau sur le Muer, et près du fort de Serin, où la division augmentant toujours entre les Chefs les armées se séparèrent, et l’on ne tarda guère à les rassembler de nouveau sur une supposition ridicule qu’il serait aisé d’emporter Canise d’emblée, parce que la place manquait de vivres, et qu’elle ne pouvait être secourue à cause de l’éloignement du Vizir, qui avait fort éloigné ses troupes les unes des autres, outre qu’il lui était impossible de passer, depuis qu’on avait ruiné le pont d’Esseck. Un ingénieur imprudent et sans expérience imprima si bien cette opinion dans l’esprit du Comte de Serin, qu’il travailla de tout son pouvoir à le persuader aux Conseillers d’État. Ceux-ci entraînés par le zèle du bien public, et par espérance de se délivrer d’une garnison ennemie, qui était comme à cheval sur le cou de cette Province, proposèrent cette entreprise à l’Empereur, qui était alors à Rastibonne ; ils le firent avec tant de chaleur, et rendirent la chose si plausible que tout l’Empire y applaudit, et en sollicita l’exécution avec beaucoup d’empressement, ayant fixé le huitième de mars pour l’attaquer, et le temps qui restait jusque là pour en faire les préparatifs. Il se trouva assez de gens habiles et bien instruits de tout qui s’efforcèrent de dissuader cette entreprise par des raisons très solides, remontrant qu’il fallait attirer la guerre sur le Danube, où il était aisé de rassembler toutes ses forces, et que la prise de Gran serait un coup de partie : mais on demeura ferme dans la première résolution XLIII. Les troupes s’assemblèrent donc auprès de Canise, celles de l’Empereur commandées par le Comte Strozzi, lieutenant-maréchal de camp, les Hongrois et les Croates par Serin, et les troupes de l’Empire par Hohenlôe. Ces généraux devaient donner alternativement le mot du guet ; ils ne s’accordèrent pas sur la distribution des postes et des attaques. Ils trouvèrent la place en garde contre les surprises : elle est située dans des marais qui en rendent l’approche très difficile : car si la matière dont on fait les approches est solide et pesante, elle enfonce ; et si elle est légère, elle ne peut supporter ni le canon, ni les arquebuses, ni même le mousquet : et les fascines qui devaient être en grand nombre étaient en petite quantité : ainsi au lieu de véritables lignes d’approches, on ne fit que des rideaux et des chandeliers qui empêchaient à la vérité les ennemis de nous voir, mais qui ne nous mettaient pas à couvert de leur feu : on y était exposé jusque dans la tranchée, où plusieurs officiers furent tués, d’autres blessés l’un au pied, l’autre à la jambe, et beaucoup plus encore dans le haut du corps. De sorte qu’ayant reconnu par expérience qu’il était impossible de venir à bout de ce dessein à moins que d’attaquer la place dans les formes, les généraux qui y commandaient demandèrent un renfort de toutes choses pour n’être pas obligés d’abandonner l’entreprise. On leur accorda ce qu’ils demandaient, et on leur fournit le plus qu’on pût de troupes, de vivres, de munitions, et d’instruments militaires, et malgré tout cela la seconde tentative ne réussit pas mieux que la première, parce qu’après beaucoup de peines inutiles on eut avis tout d’un coup le vingt-deuxième mai que le Vizir avait passé Esleck, et qu’il marchait vers Cinq-Eglises pour secourir Canise, et le trentième on apprit qu’il était arrivé à Sigeth. Cette nouvelle imprévue embarrassa fort les généraux, et cet embarras était encore augmenté par les sorties vigoureuses que faisait la garnison, qui mettait le feu aux tranchées, et les brûlait d’un bout à l’autre. Les assiégeants mirent en délibération si l’on devait tenir ferme dans les lignes de circonvallations, qu’ils avaient faites : mais ils remarquèrent qu’elles étaient commandées en quelques endroits, et qu’en d’autres elles ne communiquaient point à cause des marais qui se trouvaient entre deux, qu’ailleurs elles étaient trop étendues, et qu’on avait pas assez de monde pour les garnir, les troupes étant peu nombreuses, fort diminuées, fatiguées, sans courage, et sans forces : que les approches étaient ou ruinées, ou imparfaites, et que la plupart des canons s’étant élargis à force de tirer ne pouvaient plus servir ; joignez à cela la disette de pain, le manque de fourrages, la diversité des nations, source de lenteur, l’ennemi fort de 40 000 hommes avec cent pièces de canon, la division des Commandants, qui rejetaient la faute sur l’autre, comme il arrive dans les mauvais succès. Tout cela leur fit prendre la résolution de retirer à la hâte les garnisons de Bresnitz et de Rabotzka[19]. et le premier juin à l’entrée de la nuit ils décampèrent de devant Canise, où ils laissèrent beaucoup de munitions, de grenades et d’instruments, et levèrent en diligence ce siège qui avait coûté plus d’un million d’or. XLIV. L’ennemi poursuivit notre armée qui s’étant retirée au fort de Serin, et ayant été obligée de passer du côté droit du Müer, laissa au Turc l’avantage d’un bois pour se couvrir, et d’une colline qui commandait l’autre côté de la rivière, et d’un chemin bien uni et ouvert pour attaquer le fort, au lieu que celui du secours était fermé. XLV. Ces nouvelles volèrent à la Cour, qui en attendait de bien différentes : le mal était grand : mais on craignait encore pis. C’est pourquoi on crut qu’il fallait changer de manière. Un Courrier exprès m’apporta le quatrième juin un ordre écrit de la propre main de l’Empereur. Je serais bien empêché de dire ce qui me toucha le plus dans cette occasion, ou la force, ou la douceur du commandement : il contenait qu’il était justement arrivé ce que je n’avais que trop bien prévu, que S. M. m’ordonnait de me rendre incessamment sur les lieux pour prendre la conduite de l’armée en chef, puisque le caractère de ma charge ôtait toute l’égalité avec les autres Commandants. Les ordres furent expédiés pour cela, et on envoya aussi ordre au peu de troupes qui étaient restées sur le Danube d’aller en diligence joindre celles là pour remédier aux désordres, mettre les choses dans le meilleur état qu’on pourrait, faire la guerre à l’œil, et pourvoir à la sûreté publique. La faiblesse des forces ne permettait pas exécuter tout cela aussi vite qu’on le souhaitait, la plupart et l’élite des vieilles troupes était périe par une longue suite de souffrances, de maladies, de mauvais succès : elles étaient nues, découragées, réduites à un très petit nombre. Les nouvelles levées, gens grossiers et connaissant à peine leurs drapeaux, ne promettaient pas grande chose. Le Turc au contraire était puissamment armé, frais, et fier du secours de Canise : tous les projets de la campagne étaient déconcertés, parce qu’une bonne partie de la saison était passée, et qu’on avait transporté le siège de la guerre dans des lieux difficiles et désavantageux, où il n’y avait point de magasins (on les avait faits sur le Danube) et où il était impossible d’en faire par la difficulté et la longueur des chemins, et par le peu de temps qu’on avait. D’ailleurs la jonction des troupes de France et de l’Empire ne pouvait s’y faire que bien tard, et avec de grandes incommodités. Outre qu’il ne paraissait pas juste que j’achevasse à mes dépens l’ouvrage commencé par les autres, ni que je bâtisse sur le fondement d’autrui : car si les choses réussissaient, quel droit aurais-je eu de m’en attribuer l’honneur ? et si elles allaient mal, pourquoi me charger de la honte ? Cependant une obéissance aveugle l’emporta sur toutes les autres considérations, et si je n’avais pas en le faisant la gloire des bons succès, avais au moins celle d’une prompte obéissance. Je partis donc de Vienne le huitième juin, je conférai à Gratz avec les Ministres, et j’arrivai au camp le quinzième. XLVI. Je trouvai le fort de Serin attaqué et battu, Strozzi tué dans une escarmouche, où il avait repoussé avec beaucoup de valeur les Turcs, qui voulaient escalader la muraille, l’armée dans un état pitoyable, faible, et presque sans officiers, qui étaient la plupart blessés, ou malades. Il fallait défendre le fort, et le passage de la rivière dans une ét | ||||||||||||||||||