| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||
|
LA
SNECMA
DE
1970
A
NOS
JOURS Yves
Bonnet Vice-président
de Snecma
La Snecma de 1970 est à la croisée des chemins. Ses programmes
marquent une réussite technique, ses coopérations semblent bien établies
mais plusieurs points d’interrogation subsistent. Pourtant, en vingt-cinq
années elle va se hisser au premier plan des motoristes mondiaux.
Le tableau de la société en 1970 est marqué d’une certaine
complexité. Tout d’abord, les axes de coopérations de Snecma sont en
train d’évoluer : la grande alliance avec Pratt & Whitney n’aboutit
pas. Les rapports avec Bristol Siddeley changent de nature dès que Rolls
Royce reprend cette société. La coopération avec General Electric semble
prometteuse sur le programme CF6 mais se limite à la coproduction.
De
plus, sur le plan commercial, Snecma est fragile : elle possède plusieurs
clients, mais n’a toujours qu’un produit : l’ATAR.
Pourtant,
une réelle dynamique voit le jour dès le début des années 70.
J’ai orienté mon propos autour de trois thèmes :
-
La construction du domaine civil et le programme CFM56 ;
-
Les nouveaux moteurs militaires et la constitution d’un groupe industriel
;
-
et enfin, la proche histoire de Snecma. *
*
Depuis plusieurs années Snecma cherche à s’implanter dans le
domaine civil. Un avant projet de turbofan, dénommé M56 est établi en
1968. C’est un moteur civil de 10 tonnes de poussée destiné à équiper
un bimoteur européen. Comme toutes les grandes idées ne naissent jamais
dans la tête d’un seul homme, force est de constater qu’ici plus que
jamais, la paternité du programme moteur de « 10 tonnes » est
multiple, trois Présidents se succèdent de 1968 à 1971 : Jean Blancard,
Jacques-Edouard Lamy, puis René Ravaud. Ce dernier restera associé à la réussite
de ce programme grâce une volonté acharnée qui le conduit à soutenir ce
programme. Ce projet est d’ailleurs exposé au salon du Bourget de Juin
1971.
Les
études de Snecma montrent vite qu’il est impossible de lancer ce moteur
avec un corps H.P. ATAR et qu’il faut un coopérant. Snecma se tourne vers
ses partenaires traditionnels Pratt & Whitney et Rolls Royce et trouve
peu d’écho : Pratt est convaincu que le M56 empiète sur le marché du
JT8 et Rolls Royce éprouve des difficultés liées à sa faillite de 1971.
C’est General Electric, partenaire du moteur CF6 50 qui a lancé
l’Airbus A300, qui emporte la décision. GE possède le core engine
Les équipes se mettent très vite au travail et nous ne pouvons que
féliciter l’ardeur des nombreuses personnalités qui ont marqué ce
programme. Certains sont présents parmi nous, d’autres sont retenus par
leurs occupations personnelles et, hélas, d’autres sont maintenant
disparus.
Tout
avait pourtant bien mal commencé et le blocage atteint son paroxysme
lorsque l’administration américaine bloque la livraison du core engine.
L’affaire est inscrite au sommet Pompidou / Nixon de 1973 et finalement se
débloque: une société commune CFM International, est crée en septembre
1974 : elle va acheter à Snecma et GE et vend aux clients.
Sur le plan technique il n’y a pas de véritable problème et la
certification est acquise en 1979. Le véritable problème, c’est la
commercialisation. Il n’y a ni avion, ni commande. Les équipes sont
tendues et la commercialisation du CFM56 devient un sujet difficile. Les
programmes se suivent mais n’aboutissent pas.
C’est
la remotorisation de Douglas DC 8 Série 70 et de Boeing KC-135 qui lance le
programme. Le véritable départ de l’activité civile chez Snecma est
pourtant liée à la décision de remotoriser un programme sans avenir sur
les chaînes de Boeing, un petit bimoteur dénommé Boeing 737.
Actuellement, je vous rappelle que cet appareil constitue un des plus grands
succès de l’aéronautique mondiale. Dès lors, le CFM56 est lié à tous
les récents succès de l’aéronautique : 1981, Airbus Industrie annonce
le lancement du bimoteur européen tant attendu l’A320, le moteur de
lancement est le CFM56-5A. Cette famille va se développer avec les -5A, -5B
puis -5C qui va lancer l’A340 en avril 1987.
Les
mois se succèdent et les ventes records sont annoncées les unes après les
autres. La production suit et en 1989, Snecma produira 880 CFM56.
La réussite du CFM56 a transformé Snecma en lui apportant une
nouvelle culture.
C’est
une véritable culture « civile » qui se met en place chez
Snecma. Une révolution industrielle tout d’abord. La réorganisation des
Établissements conduit à établir un outil performant et moderne. Les
machines à commandes numériques entrent chez Snecma dès le début des années
1970 et les ateliers se modifient. Progressivement, les centres de Snecma se
spécialisent dans les fonctions qu’ils possèdent actuellement :
Gennevilliers est rénové et voit sa vocation de forge et fonderie confirmée,
Corbeil devient l’usine de production et d’assemblage et Villaroche -
bastion de la Direction technique - assure montage final et essais. En 1977,
la Direction Générale quitte le boulevard Haussmann pour s’installer
dans l’immeuble du boulevard Victor que nous occupons actuellement.
Le
CFM56 a aussi entraîné une révolution commerciale chez Snecma. Snecma a développé
sa part - 50% dans les accords CFMI je vous rappelle - dans la constitution
d’un ensemble commercial gigantesque qui commence à l’équipe de vente
et finit au support de la compagnie aérienne cliente. En moins de 25 années
Snecma a construit toute cette chaîne commerciale qui fait la réputation
d’un motoriste : prospection, support technique, financement des ventes,
compensations, après-vente.... La création du centre de Melun-Montereau,
en 1990, marque l’aboutissement de cette ouverture vers le civil.
La
période 1970-1995 est aussi marquée par l’apparition de nouveaux moteurs
militaires et la constitution d’un groupe industriel.
L’Etat
français décide d’abandonner à la fin des années soixante les projets
Mirage G et définit la fiche programme d’un nouvel appareil, l’ACX.
Snecma fournit un nouveau moteur militaire qui succède à la famille ATAR :
le M53 qui fait sa première rotation au banc d’essai le 26 février 1970.
Ce
moteur est nouveau, je laisse le soin à Alain Habrard d’en expliquer les
spécifications à travers sa dernière version -P2 qui a vu le jour en
1984. Ce moteur au départ prévu pour l’ACX motorise aussi le Mirage F1
qui échoue dans la compétition européenne dite « Marché du siècle »
en 1975 face au General Dynamics F16. Dassault répond à cette menace avec
un appareil delta à commandes de vol électriques : le Mirage 2000. Motorisé
par le M53, il vole le 10 mars 1978. Il constitue le fer de lance de l’Armée
de l’Air et de plusieurs Forces Aériennes clientes. Plusieurs versions se
succèdent, avec plusieurs moteurs. Je ne citerai que les versions M53-5 et
M53-P2 qui sont en service actuellement.
L’avion
d’entraînement Alpha Jet est officiellement lancé en juillet 1970 par la
France et la RFA. Le programme Larzac se développe avec Turboméca dans des
conditions satisfaisantes et sa poussée est augmentée jusqu’à 1350 daN.
Je vous rappelle que le contrat initial prévoyait un moteur de 1000daN !
La naissance d’un groupe industriel dirigé par Snecma trouve son
origine en 1969 avec la création d’une société de propulsion spatiale.
-
L’État Français créé en juin 1969 la Société Européenne de
Propulsion avec les activités de la SEPR, de la Division Engins Espace de
Snecma et de Nord Aviation. Au-delà de la motorisation des missiles de la
force stratégique, c’est la réussite de la propulsion du nouveau lanceur
européen Ariane qui lui est confiée. Elle offre un beau cadeau de Noël
1979 avec le 24 décembre le lancement de la première fusée d’essai.
Snecma devient majoritaire dans le capital de SEP, le 19 juin 1984.
-
L’absorption d’Hispano-Suiza en 1968 a déclenché une vaste réorganisation
des activités industrielles aéronautiques qui ne sera vraiment terminée
que 10 ans plus tard. Snecma prend la majorité de Messier Hispano en 1973,
puis regroupe les atterrisseurs dans une société Messier Hispano Bugatti
en 1977 et Hispano-Suiza (transmissions de puissance et inverseurs de poussée)
est « recrée » avec les établissements de Bois Colombes et du
Havre (ex CNMP Berthiez).
D’autres
sociétés renforcent l’activité moteurs d’avions :
-
En 1975 - il y a 25 ans cette année - Snecma réunit son usine de réparation
de Boulogne-Billancourt et ses moyens de Villaroche à sa filiale Sochata de
Chatellerault, créant ainsi une société de réparation civile et
militaire Sochata-Snecma.
-
En 1977, Snecma et General Electric établissent à Saint-Nazaire une société
commune 50/50 de production liée au CFM56 la FAMAT.
-
En 1989, Snecma acquiert la majorité des parts de la division FN Moteurs
située à Milmort en Belgique qui se nomme maintenant Techspace Aéro. *
*
Ce groupe industriel nous conduit à évoquer la proche histoire de
Snecma.
Snecma dès les années 1975 décide en liaison avec les services
officiels de lancer un nouveau programme moteur destiné à un nouvel avion
de combat Dassault encore au stade de programme classifié. Un programme de
démonstration est lancé dès les années 1980 sous la dénomination : M88.
Il s’agit d’un double corps double flux à faible taux de dilution, entrée
d’air à géométrie variable réchauffe et tuyère
convergente-divergente. Un prototype fait sa rotation au banc le 6 janvier
1984.
Le
compte rendu qu’on peut lire dans la presse est sommaire, mais caractérise
les données de ce moteur : « les résultats sont conformes aux
objectifs fixés tant au plan des performances qu’à celui du comportement
mécanique et l’objectif des 1673K de température d’entrée turbine a
été largement dépassé ».
En
mars 1987, l’équipe du M88 porte cette température à 1850 Kelvin (soit
1577 degrés celsius).
Alain
Habrard vous présentera ce programme dans les détails. Nous pouvons
constater, avec satisfaction que l’histoire du M88 se caractérise par le
triple respect des objectifs, des coûts et des délais.
Au milieu des années 1980, Snecma coopère avec General Electric à
de nouveaux programmes.
-
En 1989, Snecma participe à hauteur de 25% au nouveau très gros moteur de
GE90. Un investissement industriel conséquent sera réalisé avec la
construction d’un banc d’essai spécifique à Villaroche.
-
En 1985, elle croit au GE36/UDF moteur propfan révolutionnaire en matière
de consommation mais qui n’intéresse pas les compagnies aériennes. GE et
Snecma marquent cependant avec ce programme la volonté de ne pas
s’endormir sur les lauriers du CFM56. L’aboutissement de cette réflexion
conduit à notre histoire immédiate.
-
En mai 1995, le gouvernement accorde sa confiance à Snecma pour lancer le
programme CFMXX avec General Electric. Ce moteur est destiné à renouveler
vers le haut la gamme du CFM56.
On ne peut évoquer cette période et tous les avant-projets qui ont
été inventés sans aborder la révolution invisible qui en a permis le développement
: la révolution du calcul. Je ne vais pas développer ce point qui vous
sera présenté demain dans l’intervention de Monsieur Kuentzmann,
Directeur Scientifique de l’ONERA. Grâce aux nouveaux codes de calcul,
Snecma est à même de réaliser, par exemple, des profils d’aubes complètement
adaptés aux phénomènes aérodynamiques qui réduisent encore plus la
consommation et le bruit. *
*
Cet exemple est significatif : notre industrie vit maintenant dans
une recherche de performances absolues. Gagner quelques points de
consommation ou de fiabilité implique une organisation et des moyens considérables
qui ne sont maîtrisés que par un petit nombre d’acteurs.
Snecma
est l’un de ceux-ci. Elle s’est hissée au premier plan des motoristes
mondiaux grâce à des programmes réussis appuyés par une organisation
industrielle solide.
Nous
sommes bien loin en 1995 de la société des années 1950, qui n’avait
qu’un produit (l’ATAR) et qu’un client (l’État Français).
Je vous remercie de votre attention.
|
||||||||||||||||||
|
|
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin |
||||||||||||||||||