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Collection publiée par l'Institut de Stratégie Comparée
sous les auspices de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Section des sciences historiques et philologiques

 

Une éducation géostratégique

La pensée navale française de la Jeune Ecole à 1914

Martin Motte

 

Préface

 

Le livre de Martin Motte représente une double percée, historique et méthodologique. Percée historique, parce que l’histoire de la pensée navale française à une époque cruciale, partant de la Jeune École et aboutissant à l’adaptation des concepts de Mahan, tout en annonçant la synthèse castexienne d’après la Première Guerre mondiale, n’avait jamais été faite. Percée méthodologique, parce que pour la première fois on se trouve devant une histoire navale totale, reliant l’histoire de la pensée navale à l’évolution de la Marine française dans tous ses aspects, mettant ainsi en valeur la dialectique de l’action et de la réflexion. Et d’autre part reliant les débats de stratégie maritime à l’évolution de la politique intérieure et aussi aux grandes discussions concernant la politique extérieure et ses options. L’auteur est servi par une grande culture historique, mais aussi philosophique, qui lui permet de dominer majestueusement un univers intellectuel complexe.

D’autre part il nous fait retrouver la très riche littérature de stratégie maritime de l’époque, ce qui n’est pas l’un des moindres intérêts du livre. On est frappé en effet par la liberté intellectuelle des contemporains, y compris des marins, et la richesse d’une pensée navale moins connue jusqu’ici que les réflexions des terriens. On est frappé également par la vigueur dans les discussions publiques, dans la Presse et au Parlement, qui tranche avec le conformisme auquel nous a habitués la Ve République. Et on découvre tous les écrits contempo­rains, une masse bien oubliée mais révélatrice d’ouvrages et de pamphlets de toute nature, combien éclairants, plus même, pour cette période, que les archives des hautes instances de la marine, souvent décevantes.

L’auteur rappelle d’abord la tradition navale française : elle est vivante jusqu’au Second Empire et encore au début de la IIIe République (le personnel militaire et diplomatique est encore largement le même), mais ensuite on connaît une rupture, et cette tradition, qui unit étroite­ment les quatre éléments fondamentaux que sont la guerre d’escadres, la course, l’action vers la terre à partir du milieu marin et la défense du littoral, ne renaîtra qu’après 1914. La campagne de l’amiral Courbet en Chine en 1884-1885 montre bien la continuité avec le programme géostratégique du Second Empire. Cependant les éléments de rupture maritime après 1870 dominent : moindre constance dans les visées géostratégiques, moindre priorité budgétaire, retard technique sur l’étranger (sauf exceptions ponctuelles et momentanées comme les sous-marins), inefficacité permanente des arsenaux, refus de faire appel aux arsenaux privés. La Marine du Second Empire avait été le domaine de l’innovation technologique prometteuse, ensuite ce n’est plus vrai. L’un des apports majeurs du livre est de montrer qu’il ne s’agit pas seulement de la priorité retrouvée du front terrestre après Sedan, mais d’une rupture de fond, d’une ligne de clivage en 1870, résultant d’évolutions structurelles profondes, qui sont sans doute une illustration du “Mal français”.

Martin Motte renouvelle notre approche de la géostratégie, définie clairement comme “coordination de plusieurs théâtres d’opéra­tions”. En particulier parce qu’il unit étroitement l’évolution de la réflexion théorique, celle de l’appareil militaire naval et le contexte de politique intérieure et aussi internationale. Et aussi parce qu’il poursuit constamment la comparaison avec les marines étrangères, ce qui donne à ce livre un grand dynamisme comparatif. Y compris la marine italienne, dont l’importance pour la stratégie navale française a été trop souvent sous-évaluée. À partir de là on est au cœur de l’ouvrage, qui suit avec bonheur une dialectique politico-navale constante : selon les périodes, on a affaire à un adversaire germano-italien prioritaire et donc l’accent est mis sur la guerre d’escadres, ou alors c’est l’adversaire britannique qui est privilégié, ce qui correspond à la guerre de course et à la défense du littoral. L’interaction entre cette dialectique et les quatre modes possibles de l’action navale (escadres, course, débarquement, défense du littoral) permet d’unir admirablement pensée navale géostra­tégique, politique navale et politique extérieure.

L’ouvrage est construit sur une opposition ou plutôt une dialec­tique entre la Jeune École et la réaction mahanienne avant 1914, qui annonce une synthèse ultérieure. En particulier la Jeune École et son héritage, ainsi que les courants qui lui étaient opposés et la réalité de compromis fréquents dans la pratique entre l’“École matérielle” et l’“École historique”, tout cela n’avait pas été étudié aussi scientifique­ment et complètement jusqu’ici. On comprend la portée des débats qui opposaient les tenants de la supériorité du facteur matériel et des évolutions technologiques (torpilles, torpilleurs, sous-marins) et ceux qui croyaient à la permanence des facteurs stratégiques essentiels tirés de l’expérience historique. On lira une très belle description de la pensée et de l’action de l’amiral Aube, de ses rapports avec certains essayistes ainsi qu’avec le personnel politique, de l’évolution de sa doctrine en fonction des expériences pratiques. On constate que la Jeune École ne se comprend que replongée dans le grand aggiornamento de la France après le désastre de Sedan, et également en lien étroit avec les discussions de politique étrangère et coloniale de l’époque. D’autre part on sera très frappé par le fait qu’il ne s’agit pas seulement de controverses de tactique navale : le torpilleur et la guerre de course annoncent la lutte sans merci contre le commerce et donc le support de la vie de l’ennemi à l’ère industrielle. Cela préfigure la montée aux extrêmes de 14-18 et la guerre totale. Avec d’étonnants arrière-plans philosophiques et moraux : des justifications pseudo-progressistes font de cette escalade le passage obligé vers l’abolition de la guerre. Cela rejoint toutes les réflexions actuelles sur le social-darwinisme, le scientisme et leurs rapports avec les causes et l’évolution de la Première Guerre mondiale. En effet la montée intellectuelle, politique et morale du thème de la guerre totale, comportant la destruction de l’adversaire, remet complètement en cause toute la réflexion du xixe siècle sur un Concert européen chargé justement de limiter les conflits au nom d’une communauté de civilisation et de valeurs entre peuples européens. La Jeune École, comme d’ailleurs le mahanisme, en sont des illustrations. Sans compter les enjeux politiques et sociaux “républicains” poursuivis par l’amiral Aube et ses partisans, qui donnent toute leur aigreur aux débats : le torpilleur est supposé démocratique, le cuirassé aristocratique et obscurantiste ! La Jeune École paraît résoudre plusieurs problèmes d’un coup et semble en phase avec l’évolution de l’époque, ce qui explique son succès : elle permet une politique navale active compatible avec l’expansion coloniale, mais au moindre coût pour ne pas entraver l’armement terrestre prioritaire ; elle s’appuie sur la démocratisation de la Presse et le scientisme ambiant ; elle rejoint les pulsions d’une République non plus modérée, mais de plus en plus jacobine, qui s’écarte de plus en plus des schémas de politique extérieure prudente qui avaient guidé la France de 1815 à 1848 : pulsions qui annoncent la guerre “démocratique” et idéologique de 1914-1918, au nom d’une condamnation de l’“hégémonie du militarisme prussien”.

On sera particulièrement fasciné par les rapports entre les contro­verses doctrinales et la politique extérieure et d’expansion coloniale suivie par la France. On est dans ce domaine amené à reposer la question de la politique navale et coloniale de Jules Ferry : fut-elle désordonnée, ou au contraire stratégiquement cohérente autour d’un axe Bizerte/Obock/Diégo-Suarez/Saïgon ? On remarque qu’en 1886-1887, avec Aube à la Marine et le général Boulanger à la Guerre, Paris trouve le moyen d’inquiéter à la fois l’Allemagne, l’Italie et la Grande-Bretagne, provoquant ainsi les accords méditerranéens de 1887 et le sommet du système bismarckien d’isolement de la France. Sans aucune logique politique : Jules Ferry, au moins, s’était entendu tacitement avec Bismarck avant de se lancer dans une rivalité coloniale avec la Grande-Bretagne.

L’éclairage naval est également essentiel pour revisiter la période qui va de 1889 à Fachoda, où l’on voit s’entrecroiser les événements extérieurs (la rivalité coloniale avec la Grande-Bretagne poussée au paroxysme) et les discussions doctrinales en France, où l’on essaie de résoudre le problème du faible au fort à la lumière des théories opposées de la Jeune École et de Mahan. En même temps, malgré l’affrontement avec Londres, on considère toujours la Triplice comme un adversaire potentiel, ce qui conduit à une véritable cacophonie stratégico-maritime - l’alliance franco-russe n’arrangeant rien dans ce domaine, car pour les uns elle est tournée contre Londres, pour les autres contre Berlin. Les problèmes de stratégie navale contribuent à éclairer les débats de fond entre les dirigeants sur l’orientation de la politique extérieure française, entre partisans d’une opposition prioritaire à la Grande-Bretagne ou au contraire d’une opposition prioritaire à la Triplice, ou encore un troi­sième courant, méconnu mais toujours vivace, celui des partisans d’un concert européen excluant l’idée d’un adversaire privilégié.

Un des grands apports de ce livre est une remise en perspective de l’action de Delcassé. Celui-ci rétablit une certaine cohérence dans la politique extérieure française, en limitant ses ambitions et en la recentrant sur l’Afrique - et même la partie Nord de l’Afrique. D’où les accords avec l’Italie et l’Entente cordiale. Le grand mérite de Martin Motte est d’avoir rétabli l’unité oubliée de l’œuvre de Delcassé, minis­tre des Affaires étrangères mais aussi par la suite ministre de la Marine, qui réinstaure une cohérence entre la politique extérieure et une politi­que navale néo-classique reposant sur une synthèse équilibrée entre les différentes Écoles. La description de la façon dont Delcassé veut pou­voir arbitrer la rivalité anglo-allemande aussi bien sur le plan politique que sur le plan naval me paraît être la meilleure description de sa politique dans sa première manière, avant sa chute en 1905.

Puis, lorsqu’il devient ministre de la Marine en 1911, il va réorienter l’Entente cordiale vers une alliance de fait, en regroupant la Flotte en Méditerranée et en concluant en 1912 des accords de partage des responsabilités navales avec les Britanniques. Là aussi il y a une bonne adéquation avec l’évolution des doctrines et des moyens de la Marine, et un retour au cuirassé (série des Lorraine) et à la guerre d’escadres. C’est un durcissement face à l’Allemagne, à la suite des deux crises marocaines. On peut néanmoins se demander dans quelle mesure ce durcissement, accompagné d’un renforcement de l’Alliance franco-russe, n’a pas contribué à la marche vers la Première Guerre mondiale ? Cette interrogation n’est pas le moindre apport que permet, grâce à ses percées méthodologiques, cette histoire navale totale. Mais on soulignera pour finir qu’à partir de sa réflexion en profondeur sur tous les aspects de la Jeune École, infiniment plus complexe qu’on ne le pensait, l’auteur nous conduit à une réflexion très actuelle sur stratégie et modernité, où le paradoxe de la dissuasion nucléaire (la paix par la menace absolue) apparaît déjà annoncé par les partisans de l’amiral Aube. D’autre part on comprend mieux, à partir de cette histoire intellectuelle, pourquoi la France a adopté dans les années 60 un concept de dissuasion beaucoup plus rigoureux et abstrait que celui des Américains : on se rend compte que la limitation des moyens straté­giques français n’était pas seule en cause, mais qu’est intervenue également une tradition stratégico-politique nationale privilégiant le tout ou rien de la Nation en armes luttant pour sa survie aux stratégies plus complexes des empires marchands.

Georges-Henri Soutou


 

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