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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Correspondance militaire
de Napoléon I
er

Extraite de la correspondance générale Et publiée

Par ordre du ministère de la guerre

Tome premier  

Paris - 1876

 

36.
Bataille de Lodi.
Projet d’attaquer Mantoue
et de marcher sur l’Allemagne
Au citoyen Carnot

Quartier général, Lodi, 22 floréal an IV (11 mai 1796)

La bataille de Lodi, mon cher Directeur, donne à la République toute la Lombardie. Les ennemis ont laissé 2 000 hommes dans le château de Milan, que je vais nécessairement investir. Vous pouvez compter dans vos calculs comme si j’étais à Milan. Je n’y vais pas demain, parce que je veux poursuivre Beaulieu et chercher à profiter de son délire pour le battre encore une fois.

Bientôt il est possible que j’attaque Mantoue. Si j’enlève cette place, rien ne m’arrête plus pour pénétrer dans la Bavière ; dans deux décades je puis être dans le cœur de l’Allemagne. Ne pourriez-vous pas combiner mes mouvements avec l’opération de ces deux armées ? Je m’imagine qu’à l’heure qu’il est on se bat sur le Rhin[1] ; si l’armistice continuait, l’armée d’Italie serait écrasée. Si les deux armées du Rhin entrent en campagne, je vous prie de me faire part de leur position et de ce que vous espérez qu’elles peuvent faire, afin que cela puisse me servir de règle dans le Tyrol ou me borner à l’Adige.

Il serait digne de la République d’aller signer le traité de paix, les trois armées réunies, dans le cœur de la Bavière ou de l’Autriche étonnée. Quant à moi, s’il entre dans vos projets que les deux armées du Rhin fassent des mouvements en avant, je franchirai le Tyrol avant que l’Empereur ne s’en soit sérieu­sement douté.

S’il était possible d’avoir un bon commissaire ordonnateur, celui qui est ici serait bon en second ; mais il n’a pas assez de feu et de tête pour être en chef.

Bonaparte
Collection Napoléon

 

37.
Organisation du service de la place de Lodi
Au chef de brigade Lorcet

Quartier général, Lodi, 22 floréal an IV (11 mai 1796)

Le chef de brigade Lorcet est nommé commandant tempo­raire de la place de Lodi. Il est prévenu que la 51e demi-brigade est destinée à former la garnison de la place ; en conséquence, il commandera le nombre d’hommes de service qu’il jugera néces­saires, suivant les dispositions ci-après :

Cinquante et un grenadiers et huit ordonnances seront placés chez le général en chef.

Cent hommes seront sur la place ; il y aura huit hommes et un caporal à chaque poste de la ville ; ces cent hommes fourniront la garde du château. Le commandant donnera pour consigne qu’aucun soldat on cavalier ne peut entrer dans la ville, qu’ils devront la tourner pour gagner le pont. Il fera faire des patrouilles continuelles dans la place pour y maintenir le bon ordre, et en faire sortir tout soldat ou cavalier qui n’est pas de la garnison. Il y aura vingt-cinq hommes de cavalerie de piquet qui fourniront deux postes continuels de cinq hommes chacun.

Les postes auront la consigne que tous les prisonniers ou déserteurs doivent être conduits, pour ce soir, au fort, et, à commencer dès demain, à l’état-major général de l’armée.

Il placera des sentinelles aux magasins et à l’ambulance. Il ordonnera telles dispositions qu’il jugera convenable pour le maintien de l’ordre et le respect des personnes et des propriétés.

Par ordre du général en chef
Dépôt de la guerre

 

38.
Prescriptions concernant les chevaux,
les voitures et les femmes
Ordre du jour

Quartier général, Lodi, 22 floréal (11 mai 1796)

L’ennemi a été poursuivi au-delà de Crema ; on lui a fait 300 prisonniers et enlevé beaucoup de bagages.

Le général en chef, instruit que des soldats et autres employés de l’armée se permettent d’enlever des chevaux dans les maisons et dans les fermes pour les vendre comme chevaux de prise, ordonne expressément aux officiers et aux sous-officiers d’empêcher ce vol, seuls les chevaux de troupes ennemies devant être considérés comme de bonne prise. Il est défendu de prendre, vendre ou acheter ces chevaux, sous peine d’être traduit à un conseil militaire. Le général en chef ordonne qu’ils soient saisis partout où ils seront reconnus, qu’on les rende aux propriétaires, que le possesseur perde le prix de l’achat et soit traduit au conseil de guerre, s’il est prouvé qu’il ait eu connaissance que ce cheval avait été volé.

Il est expressément défendu à tout officier, de quelque grade qu’il soit, d’avoir des femmes avec lui : en conséquence, le général en chef ordonne, à ceux qui en ont, de les renvoyer sous vingt-quatre heures au-delà du Pô.

On renouvelle l’ordre déjà donné de ne plus souffrir aucune voiture à la suite des colonnes ; les généraux et officiers supérieurs feront arrêter tout officier on employé qui dérogerait à cet ordre.

Le général en chef fait également la défense expresse aux cavaliers d’avoir plus de chevaux que la loi ne leur en accorde.

Le général en chef ordonne aux généraux de division et de brigade de veiller à ce que tous les officiers auxquels la loi n’accorde point de chevaux n’en puissent avoir.

Par ordre du général en chef
Dépôt de la guerre

 

39.
Observations contre la division du commandement entre  deux généraux en chef,
à l’armée d’Italie
Au directoire exécutif

Quartier général, Lodi, 25 floréal an IV (14 mai 1796)

Je reçois à l’instant le courrier parti, le 18, de Paris. Vos espérances sont réalisées, puisqu’à l’heure qu’il est, toute la Lombardie est à la République. Hier, j’ai fait partir une division pour cerner le château de Milan. Beaulieu est à Mantoue avec son armée ; il a inondé tout le pays environnant ; il y trouvera la mort, car c’est le pays le plus malsain de l’Italie.

Beaulieu a encore une armée nombreuse ; il commencé la campagne avec des forces très supérieures. L’Empereur lui envoie 10 000 hommes de renfort qui sont en marche.

Je crois très impolitique de diviser en deux l’armée d’Italie ; Il est également contraire au intérêts de la République d’y mettre deux généraux différents.

L’expédition sur Livourne, Rome et Naples est très peu de chose ; elle doit être faite par des divisions en échelons, de sorte que l’on puisse, par une marche rétrograde, se trouver en force contre les Autrichiens, et menacer de les envelopper au moindre mouvement qu’ils feraient.

Il faut pour cela non seulement un seul général, mais encore que rien ne le gêne dans sa marche et dans ses opérations. J’ai fait la campagne sans consulter personne ; je n’eusse rien fait de bon s’il eût fallu me concilier avec la manière de voir d’un autre. J’ai remporté quelques avantages sur des forces très supérieures, et dans un dénuement absolu de tout, parce que, persuadé que votre confiance se reposait sur moi, ma marche a été aussi prompte que ma pensée.

Si vous m’imposez des entraves de toutes espèces ; s’il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires du gouver­nement, s’ils ont droit de changer mes mouvements, de m’ôter ou de m’envoyer des troupes, n’attendez plus rien de bon. Si vous affaiblissez vos moyens en partageant vos forces, si vous rompez en Italie l’unité de la pensée militaire, je vous le dis avec douleur, vous aurez perdu la plus belle occasion d’imposer des lois à l’Italie.

Dans la position des affaires de la République en Italie, il est indispensable que vous ayez un général qui ait entièrement votre confiance. Si ce n’était pas moi, je ne m’en plaindrais pas ; mais je m’emploierais à redoubler de zèle pour mériter votre estime dans le poste que vous me confieriez. Chacun a sa manière de faire la guerre. Le général Kellermann a plus d’expérience et la fera mieux que moi ; mais tous les deux ensemble nous la ferons fort mal.

Je ne puis rendre à la patrie des services essentiels qu’in­vesti entièrement et absolument de votre confiance. Je sens qu’il faut beaucoup de courage pour vous écrire cette lettre ; il serait si facile de m’accuser d’ambition et d’orgueil ! mais je vous dois l’expression de tous mes sentiments, à vous qui m’avez donné dans tous les temps des témoignages d’estime que je ne dois pas oublier.

Les différentes divisions d’Italie prennent possession de la Lombardie. Lorsque vous recevrez cette lettre, nous serons déjà en route, et votre réponse nous trouvera probablement près de Livourne. Le parti que vous prendrez dans cette circonstance est plus décisif, pour les opérations de la campagne, que 15 000 hommes de renfort que l’Empereur enverrait à Beaulieu.

Bonaparte
Collection Napoléon

 

40.
Même objet au citoyen Carnot

Quartier général, Lodi, 25 floréal an IV (14 mai 1796)

À la réception de la lettre du Directoire, du 18, vos inten­tions étaient remplies, et le Milanais est à nous. Je marcherai bientôt, pour exécuter vos vues, sur Livourne et sur Rome. Tout cela se fera dans peu de temps.

J’écris au Directoire relativement à l’idée de diviser l’armée. Je vous jure que je n’ai vu en cela que la patrie. Au reste, vous me trouverez toujours dans la ligne droite. Je dois à la République le sacrifice de toutes mes idées. Si l’on cherche à me mettre mal dans votre esprit, ma réponse est dans mon cœur et dans ma conscience.

Comme il serait possible que cette lettre au Directoire ne fût pas bien interprétée, et que vous m’avez témoigné de l’amitié, je prends le parti de vous l’adresser, en vous priant d’en faire l’usage que vous suggéreront votre prudence et votre attache­ment pour moi.

Kellermann commandera l’armée aussi bien que moi, car personne n’est plus convaincu que je ne le suis que les victoires sont dues au courage et à l’audace de l’armée ; mais je crois que réunir Kellermann et moi en Italie, c’est vouloir tout perdre. Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l’Europe ; et d’ailleurs je crois qu’il faudrait plutôt un mauvais général que deux bons. La guerre est comme le gouvernement, c’est une affaire de tact.

Je ne puis vous être utile qu’investi de la même estime que vous me témoigniez à Paris. Que je fasse la guerre ici ou ailleurs, cela m’est indifférent : servir la patrie, mériter de la postérité une feuille de notre histoire, donner au Gouvernement des preu­ves de mon attachement et de mon dévouement, voilà toute mon ambition. Mais j’ai fort à cœur de ne pas perdre, dans huit jours, deux mois de fatigues, de peines et de dangers, et de ne pas me trouver entravé. J’ai commencé avec quelque gloire, et je désire continuer d’être digne de vous. Croyez, du reste, que rien n’alté­rera l’estime que vous inspirez à ceux qui vous connaissent.

Bonaparte
Collection Napoléon



[1]Le général d’Italie imaginait mal : on était en cantonnement sur le Rhin, et les armées françaises n’entrèrent en Allemagne qu’au mois de juillet, et en Bavière qu’en août. (Note de l’Empereur à Saint-Hélène.)

 

 

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