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Correspondance
militaire
de Napoléon Ier
Extraite
de la correspondance générale
et publiée
par
ordre du ministère de la guerre
Tome
troisième
Paris
- 1876
680.
Au prince Murat
Linz,
15 brumaire au XIV (6 novembre 1805)
Vous
m’avez laissé toute la journée d’hier sans nouvelles, et je
n’apprends qu’à huit heures du matin l’engagement que vous avez eu
hier. Il faut m’écrire deux et trois fois par jour. Si j’avais su que
l’ennemi était là, j’aurais fait mes dispositions sur-le-champ. Serrez
la division Suchet aux grenadiers, et faites que ces divisions se touchent
et marchent toujours ensemble. Il n’y a point de chemin. Le maréchal
Soult est obligé de venir sur la grande chaussée. Il faut donc se serrer,
afin que la queue puisse venir au secours de la tête. L’officier que vous
m’avez envoyé est si bête qu’il n’a pu rien ni expliquer, et votre
lettre ne donne non plus aucun renseignement, de sorte qu’on ne sait pas
si l’ennemi a battu en retraite, s’il a pris position, le nombre de pièces
d’artillerie, et la partie de la division Oudinot qui a donné.
Il paraît
que les chevaux de poste sont harassés. Il faut, à chaque trois lieues,
laisser un piquet de cavalerie légère de six hommes, lequel portera vos
lettres, ce qui fera que votre correspondance passera très-rapidement.
NAPOLÉON
Archives
de l’Empire
681.
19e Bulletin de la Grande Armée
Linz,
15 brumaire an XIV (6 novembre 1805)
Le combat
de Lofer a été très-brillant pour les Bavarois. Les Autrichiens
occupaient au-delà de Lofer un défilé presque inaccessible, flanqué à
droite et à gauche par des montagnes à pic. Le couronnement était rempli
par ces chasseurs tyroliens qui en connaissent tous les sentiers. Trois
forts en maçonnerie, fermant les montagnes, en rendent l’accès presque
impossible. Après une vive résistance, les Bavarois culbutèrent tout,
firent 600 prisonniers, prirent deux pièces de canon et s’emparèrent de
tous les forts. Mais à l’attaque du dernier, le lieutenant général
Deroy, commandant en chef l’armée bavaroise, fut blessé d’un coup de
pistolet. Les Bavarois ont eu 12 officiers tués ou blessés, 50 soldats tués
et 250 blessés. La conduite du lieutenant général Deroy mérite les plus
grands éloges ; c’est un vieil officier plein d’honneur, extrêmement
attaché à l’Électeur, dont il est l’ami.
Tous les
moments ont été tellement occupés que l’Empereur n’a pu encore passer
en revue l’armée bavaroise ni connaître les braves qui la composent.
Le prince
Murat, après la prise d’Enns, poursuivit de nouveau l’ennemi. L’armée
russe avait pris position sur les hauteurs d’Amstetten. Le prince Murat
l’a attaquée avec les grenadiers du général Oudinot. Le combat a été
assez opiniâtre. Les Russes ont été dépostés de toutes leurs positions,
ont laissé 400 morts sur le champ de bataille et 1 500 prisonniers. Le
prince Murat se loue particulièrement du général Oudinot ; son aide
de camp Lagrange a été blessé.
Le maréchal
Davout, au passage de l’Enns à Steyer, se loue spécialement de la
conduite du général Heudelet, qui commande son avant-garde. il a continué
sa marche et s’est porté à Waidhofen.
Toutes
les lettres interceptées portent que les meubles de la Cour sont déjà
embarqués sur le Danube et qu’on s’attend à Vienne à la prochaine
arrivée des Français.
Moniteur
du 24
brumaire an XIV
(En
minute au Dépôt de la guerre)
682.
Au prince Murat
Linz,
16 brumaire an XIV (7 novembre 1805)
11 heures du soir
Je ne
sais où vous avez été chercher que j’ai été mécontent du combat
d’Amstetten ; je l’ai été de ce que vous ne m’aviez pas écrit.
Il faut prendre des mesures, car dans une affaire pressée vous perdriez
bien du temps. Je peux être parti, mais j’attends cette nuit l’électeur
de Bavière.
Recommandez
aux maréchaux Lannes et Davout de ramasser le plus de bateaux possible. Les
ordres que j’ai donnés ce matin sont-ils exécutés ?
Le maréchal
Mortier, qui est sur la rive gauche du Danube, va s’élever à votre
hauteur avec les divisions Klein et Gazan, et sera joint demain par la
division Dupont et la division batave ; il a emmené 14 bateaux avec
lui ; mais il m’en faut 3 ou 400 pour qu’il n’y ait point de
Danube et que je puisse le passer promptement. Les Russes, qui ne
s’attendent pas à cette manœuvre, pourront en être les victimes,
puisqu’ils croiront n’avoir affaire qu’au maréchal Mortier, et que je
pourrai leur en mettre un plus considérable sur le corps.
Je désire
beaucoup que votre manœuvre pour enlever l’artillerie et les bagages réussisse.
Je vous
rejoindrai aussitôt que possible. Le maréchal Davout a décidément pris
la route de Lilienfeld, d’où il aura une grande chaussée qui le mènera
droit à Vienne ; mais je compte qu’il n’arrivera à Lilienfeld que
demain soir. L’ennemi se trouvera alors débordé et tourné par sa
gauche.
J’espère
que le général Klein parviendra à prendre un ramassis de 2 000
recrues sur la rive gauche, qui m’ont surpris 20 dragons il y a huit jours ;
2 ou 300 dragons qui arriveront dessus leur feront poser les armes ; ce
sont des recrues qui ont trois semaines et qui ne sont pas même habillées.
J’ai reçu
une lettre de la princesse Caroline, qui jouit de tous les honneurs du
gouverneur de Paris et qui m’en paraît très-satisfaite.
NAPOLÉON
Archives
de l’Empire
683.
Au maréchal Soult
Linz,
16 brumaire an XIV (7 novembre 1805)
11 heures du soir
Mon
Cousin, je vous ai écrit de tâcher de vous aider pour vous nourrir par la
rive gauche. Mais je vous expédie 20 000 rations de pain qui
m’arrivent de Passau par le Danube, sur quatorze barques, et qui
probablement demain seront à votre hauteur. Je vous ai fait dire que le maréchal
Mortier opérait sur la rive gauche. Serrez-vous le plus que vous pourrez au
maréchal Lannes, puisque la fatalité du pays veut que nous ne fassions
qu’une seule colonne ; au moins serrez-vous le plus possible, afin
que, de la tête à la queue, vous puissiez vous secourir.
NAPOLÉON
Dépôt
de la guerre
(En
minute aux Arch. de l’Emp.)
684.
20e Bulletin de la Grande Armée
Linz,
16 brumaire an XIV (7 novembre 1805)
Le combat
d’Amstetten a fait beaucoup d’honneur à la cavalerie, et particulièrement
aux 9e et 10e régiments de hussards et aux grenadiers
de la division du général Oudinot.
Les
Russes ont depuis accéléré leur retraite ; ils ont en vain coupé,
les ponts sur l’Ips, qui ont été promptement rétablis, et le prince
Murat est arrivé jusqu’auprès de l’abbaye de Mœlk.
Une
reconnaissance s’est portée sur la Bohême. Nous avons pris des magasins
très-considérables, soit à Freystadt, soit à Mauthausen. Le maréchal
Mortier, avec un corps d’armée, manœuvre sur la rive gauche du Danube.
Une députation
du Sénat vient d’arriver à Linz ; l’électeur de Bavière y est
attendu dans deux heures.
Linz,
17 brumaire an XIV (8 novembre 1805)
L’électeur
de Bavière et le prince électoral sont arrivés hier soir à Linz. Le
lieutenant général comte Gyulai, envoyé par l’empereur d’Autriche, y
est arrivé dans la nuit. Il a eu une très-longue conférence avec
l’Empereur. On ignore l’objet de sa mission.
On a fait
au combat d’Amstetten 1,800 prisonniers, dont 700 Russes.
Le prince
Murat a établi son quartier général à l’abbaye de Mœlk. Ses
avant-postes sont sur Saint-Pœlten (Saint-Hippolyte).
Dans la
journée du 17, le général Marmont s’est dirigé sur Leoben. Arrivé à
Weyer, il a rencontré le régiment de Gyulai, l’a chargé et lui a fait
400 prisonniers, dont un colonel et plusieurs officiers ; il a
poursuivi sa route. Toutes les colonnes de l’armée sont en grande manœuvre.
Moniteur
du 26 brumaire an XIV
(En
minute au Dépôt de la guerre)
685.
Au prince Murat
Linz,
17 brumaire an XIV (8 novembre 1805)
8 heures du soir
M. le général
Gyulai retourne à Vienne ; il doit revenir. Je désire que vous
favorisiez son passage autant qu’il vous sera possible. Je serai demain
dans la journée à Mœlk ; faites-y préparer mon quartier général.
Faites-y mettre mes chevaux et mes 400 hommes de Garde, qui doivent vous
avoir joint. Poussez vos postes jusqu’au bas de la forêt de Vienne, en
supposant que l’ennemi ne vous oppose pas une trop forte résistance.
Tenez-vous en mesure et en masse. Serrez Soult contre vous. Bernadotte sera
demain à Amstetten. Envoyez-moi de vos nouvelles. L’électeur de Bavière
est ici, ce qui m’a donné beaucoup d’occupation. Il est probable que si
les Russes ont repassé le Danube, c’est qu’ils ont appris le passage du
maréchal Mortier, ce qui les porte à couvrir Vienne sur la rive gauche. Tâchez
de ramasser le plus de Russes que vous pourrez. Je les vois arriver avec
grand plaisir ; il y en a déjà 5 à 600. Il en est cependant arrivé
fort peu jusqu’ici.
Le maréchal
Davout arrive demain à Lilienfeld. Il poussera des reconnaissances sur
Saint-Pœlten. Envoyez à sa rencontre des reconnaissances. Instruisez-le de
ce que fait l’ennemi.
NAPOLÉON
Archives
de l’Empire
686.
Décret
Linz,
17 brumaire an XIV (8 novembre 1805)
ARTICLE
PREMIER. Il sera formé une armée du Nord, composée de six divisions :
deux divisions réuniront à Anvers ; deux autres divisions seront
composées des troupes de l’avant-garde du corps de réserve de Mayence et
de l’avant-garde de réserve de Strasbourg. La division de Mayence se réunira
à Juliers, et celle de Strasbourg dans cette ville.
Les deux
autres divisions seront formées de toutes les troupes françaises et
bataves qui se trouvent en Batavie et se réuniront à………….
ART.
2. Le
connétable de l’Empire aura le commandement de cette armée.
ART.
3.
Les deux division, qui se réunissent à Anvers seront composées
ainsi qu’il suit, savoir :
La 1re
division, du 21e régiment d’infanterie légère, du 65e régiment
de ligne, du 72e de ligne, d’un des deux régiments de la garde
municipale de Paris ;
La 2e
division, d’un bataillon formé de six compagnies complétées
chacune à 100 hommes, du 2e régiment d’infanterie légère ;
du corps des grenadiers de la réserve de la réserve de Rennes (les
grenadiers de la réserve de Rennes se rendront d’abord à Évreux, où
ils séjourneront ; le connétable les passera en revue, et ils n’en
partiront que dans le cas où leur présence serait jugée nécessaire à
Anvers) ; du 22e régiment de ligne ; d’un des régiments
de ligne italiens, qui sont à Boulogne.
La
division dite de l’avant-garde de la réserve de Mayence, réunie à
Juliers, sera composée au moins de neuf bataillons ; chaque bataillon
composé de deux demi-bataillons, et chaque demi-bataillon formé de trois
compagnies complétées chacune à 100 hommes, savoir : de la compagnie
de grenadiers et de deux autres compagnies de fusiliers de chacun des 3e,
bataillons qui forment la réserve de Mayence.
Les
nouveaux bataillons composant la division dite l’avant-garde de la réserve
de Mayence continueront, quant à l’administration, à faire partie de
leurs 3e bataillons, leur réunion n’étant considérée que
comme détachement de guerre.
M. le maréchal
Lefebvre choisira neuf chefs de bataillon et neuf adjudants-majors, ayant
soin de ne pas prendre les chefs de bataillon et les adjudants-majors dans
le même bataillon. Cependant tous les 3e bataillons qui
pourraient fournir quatre compagnies de 100 hommes chacune, y compris la
compagnie de grenadiers, formeraient un seul bataillon de quatre compagnies
de 400 hommes.
ART.
4.
La division dite avant-garde de la réserve de Strasbourg sera formée
dans cette ville et de la même manière que celle de la réserve de
Mayence, ainsi qu’il est dit dans l’article ci-dessus.
ART.
5.
Le 20e régiment de chasseurs se rendra à Juliers pour y
faire partie de la division dite avant-garde de la réserve de Mayence.
ART.
6.
Le général de division Michaud, commandant en Batavie, formera deux
divisions de toutes les troupes françaises et bataves qui se trouvent en
Batavie.
ART.
7.
Il y aura à chaque division huit pièces d’artillerie attelées et
avec double approvisionnement ; il y aura une réserve de six pièces
d’artillerie par deux divisions. Douai et Boulogne fourniront le matériel
et le personnel pour les deux divisions d’Anvers ; et les directions
de Strasbourg et de Mayence fourniront le matériel et le personnel pour les
deux divisions dites d’avant-garde des réserves.
ART.
8.
Indépendamment de l’artillerie fournie par la France, la Batavie
fournira l’artillerie des deux divisions de Batavie, ainsi que toutes les
munitions des parcs de réserve des six divisions.
ART.
9.
Tous les corps qui doivent former les deux divisions d’Anvers
partiront douze heures après la réception de l’ordre qui leur sera
adressé, et ces ordres seront expédiés et partiront immédiatement, après
la réception du présent décret.
Les
divisions dites d’avant-garde des réserves seront réunies et prêtes à
partir, savoir : celle de Strasbourg, le 22 brumaire, et celle de
Mayence, réunie et prête à partir de Juliers, le 25.
ART.
10.
Le général Collot commandera les deux divisions d’Angers ;
le général Lagrange commandera, sous ses ordres, la première division ;
et le général Clauzel, la seconde.
Les
deux généraux de brigade de chaque division seront désignés par le connétable,
sur la proposition du général Collot.
Les
deux généraux de division et les quatre généraux de brigade qui devront
être employés aux deux divisions dites avant-gardes des réserves de
Mayence et de Strasbourg seront nommés par le connétable, sur la
proposition des maréchaux Kellermann et Lefebvre.
ART.
11.
Le général Dedon commandera l’artillerie de l’armée du Nord.
Le
colonel....... commandera le génie.
Le
commissaire ordonnateur Dubreton est nommé ordonnateur en chef de l’armée
du Nord ; il présentera l’organisation des administrations de
l’armée du Nord.
ART.
12.
Le connétable désignera le chef d’état-major de l’armée du
Nord, qui lui proposera l’organisation des états-majors des différentes
divisions, lesquelles auront pour chefs d’état-major des
adjudants-commandants.
ART.
13.
Le 28e régiment d’infanterie légère, le 31e régiment
d’infanterie légère se rendront à Boulogne pour y remplacer les troupes
qui vont à Anvers.
La
garde nationale du Havre et celle de Dieppe seront mises en activité pour
faire le service sur la côte.
ART.
14.
Le ministre de la guerre, le ministre directeur de l’administration
de la guerre, et le ministre du trésor public, sont chargés chacun en ce
qui le concerne, de l’exécution du présent décret.
NAPOLÉON
Dépôt
de la guerre
687.
21e Bulletin de la Grande Armée
Mœlk,
19 brumaire an XIV (10 novembre 1805)
Le 16
brumaire, le corps d’armée du maréchal Davout se dirigea de Steyer sur
Waidhofen, Mariazell et Lilienfeld. Par ce mouvement, il débordait entièrement
la gauche de l’armée ennemie, que l’on supposait devoir tenir sur les
hauteurs de Saint-Pœlten et de Lilienfeld ; il se dirigeait sur Vienne
par un grand chemin de roulage qui y conduit directement.
Le 17,
l’avant-garde de ce maréchal, étant encore à plusieurs lieues de
Mariazell, rencontra le corps du général Merveldt qui marchait pour se
porter sur Neustadt et couvrir Vienne de ce côté. Le général de brigade
Heudelet, commandant l’avant-garde du maréchal Davout, attaqua l’ennemi
avec la plus grande vigueur le mit en déroute et le poursuivit l’espace
de cinq lieues. Le résultat de ce combat de Mariazell a été la prise de
trois drapeaux, de seize pièces de canon et de 4 000 prisonniers,
parmi lesquels se trouvent les colonels des régiments Joseph-Colloredo et
Deutschmeister, et cinq majors.
Le 13e
régiment d’infanterie légère et le 108e régiment de
ligne se sont parfaitement comportés.
Le 18 au
matin le prince Murat est arrivé à Saint-Pœlten. Il a dirigé le général
de brigade de dragons Sebastiani sur Vienne. Toute la cour et les grands
sont partis de cette capitale. On avait déjà annoncé, aux avant-postes,
que l’empereur se préparait à quitter Vienne.
L’armée
russe a effectué sa retraite à Krems en repassant le Danube, craignant
sans doute de voir ses communications avec la Moravie coupées par le
mouvement qu’a fait le maréchal Mortier sur la rive gauche du Danube.
Le
général Marmont doit avoir dépassé Leoben.
L’abbaye
de Mœlk, où est logé l’Empereur, est une des plus belles de l’Europe.
Il n’y a en France, ni en Italie, aucun couvent, ni abbaye que l’on
puisse lui comparer. Elle est dans une position forte et domine le Danube.
C’était un des principaux postes des Romains, qui s’appelait la
Maison de fer,
bâtie par l’empereur Commode. Les caves et les celliers de l’abbaye se
sont trouvés remplis de très-bons vins de Hongrie, ce qui a été d’un
trèsgrand secours à l’armée, qui depuis longtemps en manquait. Mais
nous voilà dans le pays du vin ; il y en a beaucoup dans les environs
de Vienne.
L’Empereur
a ordonné qu’on mît une sauvegarde particulière au château de
Lustschloss, petite maison de campagne de l’empereur d’Autriche, qui se
trouve sur la rive gauche du Danube.
Les
avenues de Vienne, de ce côté, ne ressemblent pas aux avenues des grandes
capitales. De Linz à Vienne il n’y a qu’une seule chaussée. Un grand
nombre de rivières, telles que l’Ips, l’Erlaf, la Mœlk, la Trasen,
etc., n’ont que de mauvais ponts en bois. Le pays est couvert de forêts
de sapins. À chaque pas, des positions inexpugnables, où l’ennemi a en
vain essayé de tenir. Il a toujours eu à craindre de se voir débordé et
tourné par les colonnes qui manœuvraient au-delà de ses flancs.
Depuis
l’Inn jusqu’ici le Danube est superbe ; ses points de vue sont
pittoresques ; sa navigation, en descendant, rapide et facile.
Toutes
les lettres interceptées ne parlent que de l’effroyable chaos dont Vienne
offre le spectacle. La guerre a été entreprise par le cabinet autrichien
contre l’avis de tous les princes de la famille impériale. Mais
Colloredo, mené par sa femme qui, Française, porte à sa patrie la haine
la plus envenimée, Cobenzl, accoutumé à trembler au seul nom d’un
Russe, dans la persuasion où il est que tout doit fléchir devant eux, et
chez qui d’ailleurs il est possible que les agents de l’Angleterre aient
trouvé moyen de s’introduire, et enfin ce misérable Mack, qui avait déjà
joué un si grand rôle pour le renouvellement de la seconde coalition, voilà
les influences qui ont été plus fortes que celles de tous les hommes sages
et de tous les membres de la famille impériale. Il n’est pas jusqu’au
dernier bourgeois, au dernier officier subalterne, qui ne sente que cette
guerre n’est avantageuse que pour les Anglais, que l’on ne s’est battu
que pour eux, qu’ils sont les artisans des malheurs de l’Europe, comme,
par leur monopole, ils sont les auteurs de la cherté excessive des denrées.
Moniteur
du 28 brumaire au XIV
(En
minute au Dépôt de la guerre)
688.
Au prince Murat
Mœlk,
20 brumaire an XIV (11 novembre 1805)
3 heures et demie
Mon
Cousin, je ne puis pas approuver votre manière de marcher ; vous allez
comme un étourdi et vous ne pesez point les ordres que je vous fais donner.
Les Russes, au lieu de couvrir Vienne, ont repassé le Danube à Krems.
Cette circonstance extraordinaire aurait dû vous faire comprendre que vous
ne pouviez agir sans de nouvelles instructions ; cela en valait sans
doute bien la peine. Sans savoir quels projets peut avoir l’ennemi, ni
connaître quelles étaient mes volontés dans ce nouvel ordre de choses,
vous allez enfourner mon armée sur Vienne. Vous avez cependant reçu
l’ordre, que vous a transmis le maréchal Berthier, de suivre les Russes
l’épée dans les reins. C’est une singulière manière de les
poursuivre que de s’en éloigner à marches forcées. Ces ordres vous
avaient même été donnés depuis que vous m’aviez rendu compte qu’ils
se dirigeaient sur Krems. Je cherche en vain des raisons pour expliquer
votre conduite. Je viens de faire connaître au maréchal Soult qu’il ne
devait point exécuter le mouvement que vous avez ordonné. Il sera obligé
de faire une contre-marche pour se diriger sur Mautern. Envoyez des
reconnaissances ; occupez Stadt-Tulln et d’autres points sur le
Danube. Le maréchal Davout se porte sur Vienne par Lilienfeld ;
il sera ce soir à Mœdling. Restez à Burkersdorf et le maréchal
Davout à Mœdling jusqu’à nouveaux ordres. Il est probable que
l’intention de l’ennemi est de couper les ponts du Danube à Vienne.
Ainsi les Russes pourront faire ce qu’ils voudront du corps du maréchal
Mortier : je crains qu’il ne soit fort exposé, ce qui ne serait pas
arrivé si vous aviez exécuté mes ordres. Avec la mesure que j’avais
prise, d’avoir une grande quantité de bateaux, non-seulement j’étais
à l’abri d’un pareil événement, mais j’avais l’espérance bien
fondée d’enlever une partie du corps russe. Mais vous m’avez fait
perdre deux jours et n’avez consulté que la gloriole d’entrer à
Vienne. Il n’y a de gloire que là où il y a du danger ; il n’y en
a pas à entrer dans une capitale sans défense, surtout après la victoire
du maréchal Davout, qui a battu et pris le reste du corps du général
Kienmayer, que commandait le général Merveldt. Voyez, dans les pourparlers
avec les magistrats de Vienne, si on pourrait convenir qu’on laissât
subsister les ponts du Danube, et cela pour éloigner de la capitale les
malheurs de la guerre.
NAPOLÉON
Archives
de l’Empire
689.
Au maréchal Mortier
Saint-Pœlten,
21 brumaire an XIV (12 novembre 1805)
Votre
aide de camp, Monsieur le Maréchal, n’a pu arriver ici qu’à trois
heures après midi, et l’Empereur attendait avec bien de l’impatience le
rapport de votre engagement.
Si les
Russes restent dans la position où ils sont, ou s’ils marchent sur
l’Inn, c’est une armée perdue.
Le prince
Murat, qui est aujourd’hui à Vienne, à l’ordre d’y passer le Danube
pour se porter sur les derrières de l’armée russe.
Quant à
vous, Monsieur le Maréchal, vous formez le corps d’observation de la rive
gauche.
Vous
pouvez faire passer vos blessés et tout ce qui peut vous embarrasser, sur
la rive droite.
Avec le
reste de votre corps, bien réuni, vous devez toujours vous retirer devant
l’ennemi supérieur, jusqu’au pont de Linz. Vous préviendrez le général
Reille, qui commande à Linz, de tous vos mouvements. Lorsque vous serez
dans le cas de vous apercevoir que l’ennemi est attaqué par le prince
Murat, alors vous marcherez sur lui de votre côté.
Vous ne
devez faire votre mouvement de retraite que devant des forces réelles, afin
que l’ennemi ne vous mette pas à trois ou quatre marches de lui par un
corps d’observation peu nombreux.
L’Empereur
est extrêmement satisfait de la brève conduite des troupes, ainsi que de
la bonne contenance que vous avez faite, Monsieur le Maréchal.
Prévenez
fréquemment, par la rive droite, de tous vos mouvements et de tout ce qui
se passera dans la journée de demain. J’ai établi une chaîne de postes
de l’abbaye de Mœlk à Vienne, avec ordre de porter vos dépêches.
Mettez-vous
aussi en communication avec les postes qui sont sur la rive droite, afin
d’avoir des nouvelles si l’ennemi évacuait cette nuit ; dans ce
cas, vous vous mettriez à sa poursuite ; mais vous ne le feriez
qu’avec toute la prudence nécessaire.
Vous ne
devez pas perdre de vue que vous n’êtes que corps d’observation.
Il est
arrivé sur un bateau à Mœlk 8 000 rations de pain, qui sont à votre
disposition.
Le maréchal
Berthier, par ordre de l’Empereur
Dépôt
de la guerre
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