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Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Correspondance militaire
de Napoléon I
er

Extraite de la correspondance générale et publiée

par ordre du ministère de la guerre

Tome troisième

Paris - 1876

 

 

680.
Au prince Murat

Linz, 15 brumaire au XIV (6 novembre 1805)

Vous m’avez laissé toute la journée d’hier sans nouvelles, et je n’apprends qu’à huit heures du matin l’engagement que vous avez eu hier. Il faut m’écrire deux et trois fois par jour. Si j’avais su que l’ennemi était là, j’aurais fait mes dispositions sur-le-champ. Serrez la division Suchet aux grenadiers, et faites que ces divisions se touchent et marchent toujours ensemble. Il n’y a point de chemin. Le maréchal Soult est obligé de venir sur la grande chaussée. Il faut donc se serrer, afin que la queue puisse venir au secours de la tête. L’officier que vous m’avez envoyé est si bête qu’il n’a pu rien ni expliquer, et votre lettre ne donne non plus aucun renseignement, de sorte qu’on ne sait pas si l’ennemi a battu en retraite, s’il a pris position, le nombre de pièces d’artillerie, et la partie de la division Oudinot qui a donné.

Il paraît que les chevaux de poste sont harassés. Il faut, à chaque trois lieues, laisser un piquet de cavalerie légère de six hommes, lequel portera vos lettres, ce qui fera que votre correspondance passera très-rapidement.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

681.
19e Bulletin de la Grande Armée

Linz, 15 brumaire an XIV (6 novembre 1805)

Le combat de Lofer a été très-brillant pour les Bavarois. Les Autrichiens occupaient au-delà de Lofer un défilé presque inaccessible, flanqué à droite et à gauche par des montagnes à pic. Le couronnement était rempli par ces chasseurs tyroliens qui en connaissent tous les sentiers. Trois forts en maçonnerie, fermant les montagnes, en rendent l’accès presque impossible. Après une vive résistance, les Bavarois culbutèrent tout, firent 600 prisonniers, prirent deux pièces de canon et s’emparèrent de tous les forts. Mais à l’attaque du dernier, le lieutenant général Deroy, commandant en chef l’armée bavaroise, fut blessé d’un coup de pistolet. Les Bavarois ont eu 12 officiers tués ou blessés, 50 soldats tués et 250 blessés. La conduite du lieutenant général Deroy mérite les plus grands éloges ; c’est un vieil officier plein d’honneur, extrêmement attaché à l’Électeur, dont il est l’ami.

Tous les moments ont été tellement occupés que l’Empereur n’a pu encore passer en revue l’armée bavaroise ni connaître les braves qui la composent.

Le prince Murat, après la prise d’Enns, poursuivit de nouveau l’ennemi. L’armée russe avait pris position sur les hauteurs d’Amstetten. Le prince Murat l’a attaquée avec les grenadiers du général Oudinot. Le combat a été assez opiniâtre. Les Russes ont été dépostés de toutes leurs positions, ont laissé 400 morts sur le champ de bataille et 1 500 prisonniers. Le prince Murat se loue particulièrement du général Oudinot ; son aide de camp Lagrange a été blessé.

Le maréchal Davout, au passage de l’Enns à Steyer, se loue spécialement de la conduite du général Heudelet, qui commande son avant-garde. il a continué sa marche et s’est porté à Waidhofen.

Toutes les lettres interceptées portent que les meubles de la Cour sont déjà embarqués sur le Danube et qu’on s’attend à Vienne à la prochaine arrivée des Français.

 Moniteur du 24 brumaire an XIV

(En minute au Dépôt de la guerre)

 

682.
Au prince Murat

Linz, 16 brumaire an XIV (7 novembre 1805)
11 heures du soir

Je ne sais où vous avez été chercher que j’ai été mécontent du combat d’Amstetten ; je l’ai été de ce que vous ne m’aviez pas écrit. Il faut prendre des mesures, car dans une affaire pressée vous perdriez bien du temps. Je peux être parti, mais j’attends cette nuit l’électeur de Bavière.

Recommandez aux maréchaux Lannes et Davout de ramasser le plus de bateaux possible. Les ordres que j’ai donnés ce matin sont-ils exécutés ?

Le maréchal Mortier, qui est sur la rive gauche du Danube, va s’élever à votre hauteur avec les divisions Klein et Gazan, et sera joint demain par la division Dupont et la division batave ; il a emmené 14 bateaux avec lui ; mais il m’en faut 3 ou 400 pour qu’il n’y ait point de Danube et que je puisse le passer promptement. Les Russes, qui ne s’attendent pas à cette manœuvre, pourront en être les victimes, puisqu’ils croiront n’avoir affaire qu’au maréchal Mortier, et que je pourrai leur en mettre un plus considérable sur le corps.

Je désire beaucoup que votre manœuvre pour enlever l’artillerie et les bagages réussisse.

Je vous rejoindrai aussitôt que possible. Le maréchal Davout a décidément pris la route de Lilienfeld, d’où il aura une grande chaussée qui le mènera droit à Vienne ; mais je compte qu’il n’arrivera à Lilienfeld que demain soir. L’ennemi se trouvera alors débordé et tourné par sa gauche.

J’espère que le général Klein parviendra à prendre un ramassis de 2 000 recrues sur la rive gauche, qui m’ont surpris 20 dragons il y a huit jours ; 2 ou 300 dragons qui arriveront dessus leur feront poser les armes ; ce sont des recrues qui ont trois semaines et qui ne sont pas même habillées.

J’ai reçu une lettre de la princesse Caroline, qui jouit de tous les honneurs du gouverneur de Paris et qui m’en paraît très-satisfaite.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

683.
Au maréchal Soult

Linz, 16 brumaire an XIV (7 novembre 1805)
11 heures du soir

Mon Cousin, je vous ai écrit de tâcher de vous aider pour vous nourrir par la rive gauche. Mais je vous expédie 20 000 rations de pain qui m’arrivent de Passau par le Danube, sur quatorze barques, et qui probablement demain seront à votre hauteur. Je vous ai fait dire que le maréchal Mortier opérait sur la rive gauche. Serrez-vous le plus que vous pourrez au maréchal Lannes, puisque la fatalité du pays veut que nous ne fassions qu’une seule colonne ; au moins serrez-vous le plus possible, afin que, de la tête à la queue, vous puissiez vous secourir.

NAPOLÉON

Dépôt de la guerre

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

684.
20e Bulletin de la Grande Armée

Linz, 16 brumaire an XIV (7 novembre 1805)

Le combat d’Amstetten a fait beaucoup d’honneur à la cavalerie, et particulièrement aux 9e et 10e régiments de hussards et aux grenadiers de la division du général Oudinot.

Les Russes ont depuis accéléré leur retraite ; ils ont en vain coupé, les ponts sur l’Ips, qui ont été promptement rétablis, et le prince Murat est arrivé jusqu’auprès de l’abbaye de Mœlk.

Une reconnaissance s’est portée sur la Bohême. Nous avons pris des magasins très-considérables, soit à Freystadt, soit à Mauthausen. Le maréchal Mortier, avec un corps d’armée, manœuvre sur la rive gauche du Danube.

Une députation du Sénat vient d’arriver à Linz ; l’électeur de Bavière y est attendu dans deux heures.

Linz, 17 brumaire an XIV (8 novembre 1805)

L’électeur de Bavière et le prince électoral sont arrivés hier soir à Linz. Le lieutenant général comte Gyulai, envoyé par l’empereur d’Autriche, y est arrivé dans la nuit. Il a eu une très-longue conférence avec l’Empereur. On ignore l’objet de sa mission.

On a fait au combat d’Amstetten 1,800 prisonniers, dont 700 Russes.

Le prince Murat a établi son quartier général à l’abbaye de Mœlk. Ses avant-postes sont sur Saint-Pœlten (Saint-Hippolyte).

Dans la journée du 17, le général Marmont s’est dirigé sur Leoben. Arrivé à Weyer, il a rencontré le régiment de Gyulai, l’a chargé et lui a fait 400 prisonniers, dont un colonel et plusieurs officiers ; il a poursuivi sa route. Toutes les colonnes de l’armée sont en grande manœuvre.

Moniteur du 26 brumaire an XIV

(En minute au Dépôt de la guerre)

 

685.
Au prince Murat

Linz, 17 brumaire an XIV (8 novembre 1805)
8 heures du soir

M. le général Gyulai retourne à Vienne ; il doit revenir. Je désire que vous favorisiez son passage autant qu’il vous sera possible. Je serai demain dans la journée à Mœlk ; faites-y préparer mon quartier général. Faites-y mettre mes chevaux et mes 400 hommes de Garde, qui doivent vous avoir joint. Poussez vos postes jusqu’au bas de la forêt de Vienne, en supposant que l’ennemi ne vous oppose pas une trop forte résistance. Tenez-vous en mesure et en masse. Serrez Soult contre vous. Bernadotte sera demain à Amstetten. Envoyez-moi de vos nouvelles. L’électeur de Bavière est ici, ce qui m’a donné beaucoup d’occupation. Il est probable que si les Russes ont repassé le Danube, c’est qu’ils ont appris le passage du maréchal Mortier, ce qui les porte à couvrir Vienne sur la rive gauche. Tâchez de ramasser le plus de Russes que vous pourrez. Je les vois arriver avec grand plaisir ; il y en a déjà 5 à 600. Il en est cependant arrivé fort peu jusqu’ici.

Le maréchal Davout arrive demain à Lilienfeld. Il poussera des reconnaissances sur Saint-Pœlten. Envoyez à sa rencontre des reconnaissances. Instruisez-le de ce que fait l’ennemi.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

686.
Décret

Linz, 17 brumaire an XIV (8 novembre 1805)

ARTICLE PREMIER. Il sera formé une armée du Nord, composée de six divisions : deux divisions réuniront à Anvers ; deux autres divisions seront composées des troupes de l’avant-garde du corps de réserve de Mayence et de l’avant-garde de réserve de Strasbourg. La division de Mayence se réunira à Juliers, et celle de Strasbourg dans cette ville.

Les deux autres divisions seront formées de toutes les troupes françaises et bataves qui se trouvent en Batavie et se réuniront à………….

ART. 2.        Le connétable de l’Empire aura le commandement de cette armée.

ART. 3.                Les deux division, qui se réunissent à Anvers seront composées ainsi qu’il suit, savoir :

La 1re division, du 21e régiment d’infanterie légère, du 65e régiment de ligne, du 72e de ligne, d’un des deux régiments de la garde municipale de Paris ;

La 2e division, d’un bataillon formé de six compagnies complétées chacune à 100 hommes, du 2e régiment d’infanterie légère ; du corps des grenadiers de la réserve de la réserve de Rennes (les grenadiers de la réserve de Rennes se rendront d’abord à Évreux, où ils séjourneront ; le connétable les passera en revue, et ils n’en partiront que dans le cas où leur présence serait jugée nécessaire à Anvers) ; du 22e régiment de ligne ; d’un des régiments de ligne italiens, qui sont à Boulogne.

La division dite de l’avant-garde de la réserve de Mayence, réunie à Juliers, sera composée au moins de neuf bataillons ; chaque bataillon composé de deux demi-bataillons, et chaque demi-bataillon formé de trois compagnies complétées chacune à 100 hommes, savoir : de la compagnie de grenadiers et de deux autres compagnies de fusiliers de chacun des 3e, bataillons qui forment la réserve de Mayence.

Les nouveaux bataillons composant la division dite l’avant-garde de la réserve de Mayence continueront, quant à l’administration, à faire partie de leurs 3e bataillons, leur réunion n’étant considérée que comme détachement de guerre.

M. le maréchal Lefebvre choisira neuf chefs de bataillon et neuf adjudants-majors, ayant soin de ne pas prendre les chefs de bataillon et les adjudants-majors dans le même bataillon. Cependant tous les 3e bataillons qui pourraient fournir quatre compagnies de 100 hommes chacune, y compris la compagnie de grenadiers, formeraient un seul bataillon de quatre compagnies de 400 hommes.

ART. 4.                La division dite avant-garde de la réserve de Strasbourg sera formée dans cette ville et de la même manière que celle de la réserve de Mayence, ainsi qu’il est dit dans l’article ci-dessus.

ART. 5.                Le 20e régiment de chasseurs se rendra à Juliers pour y faire partie de la division dite avant-garde de la réserve de Mayence.

ART. 6.                Le général de division Michaud, commandant en Batavie, formera deux divisions de toutes les troupes françaises et bataves qui se trouvent en Batavie.

ART. 7.                Il y aura à chaque division huit pièces d’artillerie attelées et avec double approvisionnement ; il y aura une réserve de six pièces d’artillerie par deux divisions. Douai et Boulogne fourniront le matériel et le personnel pour les deux divisions d’Anvers ; et les directions de Strasbourg et de Mayence fourniront le matériel et le personnel pour les deux divisions dites d’avant-garde des réserves.

ART. 8.                Indépendamment de l’artillerie fournie par la France, la Batavie fournira l’artillerie des deux divisions de Batavie, ainsi que toutes les munitions des parcs de réserve des six divisions.

ART. 9.                Tous les corps qui doivent former les deux divisions d’Anvers partiront douze heures après la réception de l’ordre qui leur sera adressé, et ces ordres seront expédiés et partiront immédiatement, après la réception du présent décret.

Les divisions dites d’avant-garde des réserves seront réunies et prêtes à partir, savoir : celle de Strasbourg, le 22 brumaire, et celle de Mayence, réunie et prête à partir de Juliers, le 25.

ART. 10.                Le général Collot commandera les deux divisions d’Angers ; le général Lagrange commandera, sous ses ordres, la première division ; et le général Clauzel, la seconde.

Les deux généraux de brigade de chaque division seront désignés par le connétable, sur la proposition du général Collot.

Les deux généraux de division et les quatre généraux de brigade qui devront être employés aux deux divisions dites avant-gardes des réserves de Mayence et de Strasbourg seront nommés par le connétable, sur la proposition des maréchaux Kellermann et Lefebvre.

ART. 11.                Le général Dedon commandera l’artillerie de l’armée du Nord.

Le colonel....... commandera le génie.

Le commissaire ordonnateur Dubreton est nommé ordonnateur en chef de l’armée du Nord ; il présentera l’organisation des administrations de l’armée du Nord.

ART. 12.                Le connétable désignera le chef d’état-major de l’armée du Nord, qui lui proposera l’organisation des états-majors des différentes divisions, lesquelles auront pour chefs d’état-major des adjudants-commandants.

ART. 13.                 Le 28e régiment d’infanterie légère, le 31e régiment d’infanterie légère se rendront à Boulogne pour y remplacer les troupes qui vont à Anvers.

La garde nationale du Havre et celle de Dieppe seront mises en activité pour faire le service sur la côte.

ART. 14.                Le ministre de la guerre, le ministre directeur de l’administration de la guerre, et le ministre du trésor public, sont chargés chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret.

NAPOLÉON

Dépôt de la guerre

 

687.
21e Bulletin de la Grande Armée

Mœlk, 19 brumaire an XIV (10 novembre 1805)

Le 16 brumaire, le corps d’armée du maréchal Davout se dirigea de Steyer sur Waidhofen, Mariazell et Lilienfeld. Par ce mouvement, il débordait entièrement la gauche de l’armée ennemie, que l’on supposait devoir tenir sur les hauteurs de Saint-Pœlten et de Lilienfeld ; il se dirigeait sur Vienne par un grand chemin de roulage qui y conduit directement.

Le 17, l’avant-garde de ce maréchal, étant encore à plusieurs lieues de Mariazell, rencontra le corps du général Merveldt qui marchait pour se porter sur Neustadt et couvrir Vienne de ce côté. Le général de brigade Heudelet, commandant l’avant-garde du maréchal Davout, attaqua l’ennemi avec la plus grande vigueur le mit en déroute et le poursuivit l’espace de cinq lieues. Le résultat de ce combat de Mariazell a été la prise de trois drapeaux, de seize pièces de canon et de 4 000 prisonniers, parmi lesquels se trouvent les colonels des régiments Joseph-Colloredo et Deutschmeister, et cinq majors.

Le 13e régiment d’infanterie légère et le 108e régiment de ligne se sont parfaitement comportés.

Le 18 au matin le prince Murat est arrivé à Saint-Pœlten. Il a dirigé le général de brigade de dragons Sebastiani sur Vienne. Toute la cour et les grands sont partis de cette capitale. On avait déjà annoncé, aux avant-postes, que l’empereur se préparait à quitter Vienne.

L’armée russe a effectué sa retraite à Krems en repassant le Danube, craignant sans doute de voir ses communications avec la Moravie coupées par le mouvement qu’a fait le maréchal Mortier sur la rive gauche du Danube.

Le général Marmont doit avoir dépassé Leoben.

L’abbaye de Mœlk, où est logé l’Empereur, est une des plus belles de l’Europe. Il n’y a en France, ni en Italie, aucun couvent, ni abbaye que l’on puisse lui comparer. Elle est dans une position forte et domine le Danube. C’était un des principaux postes des Romains, qui s’appelait la Maison de fer, bâtie par l’empereur Commode. Les caves et les celliers de l’abbaye se sont trouvés remplis de très-bons vins de Hongrie, ce qui a été d’un trèsgrand secours à l’armée, qui depuis longtemps en manquait. Mais nous voilà dans le pays du vin ; il y en a beaucoup dans les environs de Vienne.

L’Empereur a ordonné qu’on mît une sauvegarde particulière au château de Lustschloss, petite maison de campagne de l’empereur d’Autriche, qui se trouve sur la rive gauche du Danube.

Les avenues de Vienne, de ce côté, ne ressemblent pas aux avenues des grandes capitales. De Linz à Vienne il n’y a qu’une seule chaussée. Un grand nombre de rivières, telles que l’Ips, l’Erlaf, la Mœlk, la Trasen, etc., n’ont que de mauvais ponts en bois. Le pays est couvert de forêts de sapins. À chaque pas, des positions inexpugnables, où l’ennemi a en vain essayé de tenir. Il a toujours eu à craindre de se voir débordé et tourné par les colonnes qui manœuvraient au-delà de ses flancs.

Depuis l’Inn jusqu’ici le Danube est superbe ; ses points de vue sont pittoresques ; sa navigation, en descendant, rapide et facile.

Toutes les lettres interceptées ne parlent que de l’effroyable chaos dont Vienne offre le spectacle. La guerre a été entreprise par le cabinet autrichien contre l’avis de tous les princes de la famille impériale. Mais Colloredo, mené par sa femme qui, Française, porte à sa patrie la haine la plus envenimée, Cobenzl, accoutumé à trembler au seul nom d’un Russe, dans la persuasion où il est que tout doit fléchir devant eux, et chez qui d’ailleurs il est possible que les agents de l’Angleterre aient trouvé moyen de s’introduire, et enfin ce misérable Mack, qui avait déjà joué un si grand rôle pour le renouvellement de la seconde coalition, voilà les influences qui ont été plus fortes que celles de tous les hommes sages et de tous les membres de la famille impériale. Il n’est pas jusqu’au dernier bourgeois, au dernier officier subalterne, qui ne sente que cette guerre n’est avantageuse que pour les Anglais, que l’on ne s’est battu que pour eux, qu’ils sont les artisans des malheurs de l’Europe, comme, par leur monopole, ils sont les auteurs de la cherté excessive des denrées.

Moniteur du 28 brumaire au XIV

(En minute au Dépôt de la guerre)

 

688.
Au prince Murat

Mœlk, 20 brumaire an XIV (11 novembre 1805)
3 heures et demie

Mon Cousin, je ne puis pas approuver votre manière de marcher ; vous allez comme un étourdi et vous ne pesez point les ordres que je vous fais donner. Les Russes, au lieu de couvrir Vienne, ont repassé le Danube à Krems. Cette circonstance extraordinaire aurait dû vous faire comprendre que vous ne pouviez agir sans de nouvelles instructions ; cela en valait sans doute bien la peine. Sans savoir quels projets peut avoir l’ennemi, ni connaître quelles étaient mes volontés dans ce nouvel ordre de choses, vous allez enfourner mon armée sur Vienne. Vous avez cependant reçu l’ordre, que vous a transmis le maréchal Berthier, de suivre les Russes l’épée dans les reins. C’est une singulière manière de les poursuivre que de s’en éloigner à marches forcées. Ces ordres vous avaient même été donnés depuis que vous m’aviez rendu compte qu’ils se dirigeaient sur Krems. Je cherche en vain des raisons pour expliquer votre conduite. Je viens de faire connaître au maréchal Soult qu’il ne devait point exécuter le mouvement que vous avez ordonné. Il sera obligé de faire une contre-marche pour se diriger sur Mautern. Envoyez des reconnaissances ; occupez Stadt-Tulln et d’autres points sur le Danube. Le maréchal Davout se porte sur Vienne par Lilienfeld ;          il sera ce soir à Mœdling. Restez à Burkersdorf et le maréchal Davout à Mœdling jusqu’à nouveaux ordres. Il est probable que l’intention de l’ennemi est de couper les ponts du Danube à Vienne. Ainsi les Russes pourront faire ce qu’ils voudront du corps du maréchal Mortier : je crains qu’il ne soit fort exposé, ce qui ne serait pas arrivé si vous aviez exécuté mes ordres. Avec la mesure que j’avais prise, d’avoir une grande quantité de bateaux, non-seulement j’étais à l’abri d’un pareil événement, mais j’avais l’espérance bien fondée d’enlever une partie du corps russe. Mais vous m’avez fait perdre deux jours et n’avez consulté que la gloriole d’entrer à Vienne. Il n’y a de gloire que là où il y a du danger ; il n’y en a pas à entrer dans une capitale sans défense, surtout après la victoire du maréchal Davout, qui a battu et pris le reste du corps du général Kienmayer, que commandait le général Merveldt. Voyez, dans les pourparlers avec les magistrats de Vienne, si on pourrait convenir qu’on laissât subsister les ponts du Danube, et cela pour éloigner de la capitale les malheurs de la guerre.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

689.
Au maréchal Mortier

Saint-Pœlten, 21 brumaire an XIV (12 novembre 1805)

Votre aide de camp, Monsieur le Maréchal, n’a pu arriver ici qu’à trois heures après midi, et l’Empereur attendait avec bien de l’impatience le rapport de votre engagement.

Si les Russes restent dans la position où ils sont, ou s’ils marchent sur l’Inn, c’est une armée perdue.

Le prince Murat, qui est aujourd’hui à Vienne, à l’ordre d’y passer le Danube pour se porter sur les derrières de l’armée russe.

Quant à vous, Monsieur le Maréchal, vous formez le corps d’observation de la rive gauche.

Vous pouvez faire passer vos blessés et tout ce qui peut vous embarrasser, sur la rive droite.

Avec le reste de votre corps, bien réuni, vous devez toujours vous retirer devant l’ennemi supérieur, jusqu’au pont de Linz. Vous préviendrez le général Reille, qui commande à Linz, de tous vos mouvements. Lorsque vous serez dans le cas de vous apercevoir que l’ennemi est attaqué par le prince Murat, alors vous marcherez sur lui de votre côté.

Vous ne devez faire votre mouvement de retraite que devant des forces réelles, afin que l’ennemi ne vous mette pas à trois ou quatre marches de lui par un corps d’observation peu nombreux.

L’Empereur est extrêmement satisfait de la brève conduite des troupes, ainsi que de la bonne contenance que vous avez faite, Monsieur le Maréchal.

Prévenez fréquemment, par la rive droite, de tous vos mouvements et de tout ce qui se passera dans la journée de demain. J’ai établi une chaîne de postes de l’abbaye de Mœlk à Vienne, avec ordre de porter vos dépêches.

Mettez-vous aussi en communication avec les postes qui sont sur la rive droite, afin d’avoir des nouvelles si l’ennemi évacuait cette nuit ; dans ce cas, vous vous mettriez à sa poursuite ; mais vous ne le feriez qu’avec toute la prudence nécessaire.

Vous ne devez pas perdre de vue que vous n’êtes que corps d’observation.

Il est arrivé sur un bateau à Mœlk 8 000 rations de pain, qui sont à votre disposition.

Le maréchal Berthier, par ordre de l’Empereur

Dépôt de la guerre

 

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