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Correspondance
militaire
de Napoléon Ier
Extraite
de la correspondance générale
et publiée
par
ordre du ministère de la guerre
Tome
troisième
Paris
- 1876
720.
Au maréchal Soult
Brünn,
5 frimaire au XIV (26 novembre 1805)
L’Empereur
me charge de vous communiquer, Monsieur le Maréchal, ses idées sur
l’ordre de bataille qu’il faut prendre vis-à-vis des Russes ; cet
ordre de bataille devra, autant que faire se pourra, être pris de la manière
suivante :
Chaque
brigade, son premier régiment en bataille ;
Le deuxième
régiment en colonne serrée, par division ;
Le 1er
bataillon, à la droite et en arrière du 1er bataillon du
premier régiment ;
Le 2e
bataillon, à gauche et en arrière du 2e bataillon ;
L’artillerie,
dans l’intervalle des deux bataillons qui sont en bataille, et quelques pièces
à droite et à gauche.
Si la
division a un cinquième régiment, il devra être en réserve, cent pas en
arrière ; un escadron, ou au moins une division de cavalerie derrière
chaque brigade, pour pouvoir passer par les intervalles, poursuivre
l’ennemi s’il était rompu, et faire face aux Cosaques.
Dans cet
ordre de bataille, vous vous trouverez dans le cas d’opposer à l’ennemi
le feu de la ligne, et des colonnes serrées toutes formées pour opposer
aux siennes.
Le maréchal
Berthier, par ordre de l’Empereur
Dépôt
de la guerre
721.
Au maréchal Davout
Brünn,
5 frimaire an XIV (26 novembre 1805)
9 heures du soir
L’Empereur,
Monsieur le Maréchal, ordonne que vous vous empariez du pont que l’ennemi
a sur la March à Neudorf.
Si la
division du général Gudin est partie pour se rendre à Presbourg, vous
devez vous y rendre vous-même pour y arranger vos postes.
S’il y
a un bois à proximité de cette place, Sa Majesté veut qu’on en profite
pour y baraquer la division Gudin comme les troupes ont baraqué à
Boulogne, avec la seule différence que le camp formerait un carré occupant
le moins d’espace possible. Ce camp devrait être placé de manière à être
dans une position qui rende maître du Danube et de la March.
À 100
toises, aux extrémités du carré, on construirait quatre redoutes.
La
cavalerie serait aussi cantonnée et aurait ses avant-postes au-delà de
Presbourg.
Quoique
le général Gudin fût maître de la ville, il y laisserait faire la police
comme à l’ordinaire, mais l’Empereur défend que personne ne loge la
nuit à la ville ; tout le monde devra être au camp.
Le maréchal
Berthier, par ordre de l’Empereur
Dépôt
de la guerre
722.
Au général Caffarelli
Brünn,
7 frimaire an XIV (28 novembre 1805)
7 heures du soir
Il est
ordonné au général Caffarelli de mettre à l’ordre de sa division que
l’on prépare les armes, que l’on se munisse de cartouches ;
qu’il y aura une grande bataille. Il parlera à ses généraux de brigade
et à ses colonels, et il se mettra en marche, avec sa division, à une
heure du matin. Il marchera en guerre, sans traînards, et avec son
artillerie, et sans aucune espèce de bagage ; il sera rendu, demain 8,
avec sa division, à six heures du matin, à Brünn, et il continuera
sur-le-champ sa route sur celle d’Olmütz. Il enverra près de moi un aide
de camp, pour lui faire connaître la position à occuper.
Il est
probable qu’à huit heures du matin l’action sera vigoureusement engagée.
Le maréchal
Berthier, par ordre de l’Empereur
Dépôt
de la guerre
723.
Au maréchal Bernadotte
Brünn,
7 frimaire an XIV (28 novembre 1805)
8 heures du soir
Il est
ordonné à M. le maréchal Bernadotte de faire diriger le plus promptement
possible son avant-garde sur Brünn ; il lui est ordonné de se mettre
lui-même en marche avec ses troupes, sans perdre un moment, pour arriver le
plus tôt possible à Brünn.
Il
enverra près de moi, et à l’avance, un de ses aides de camp, pour me
faire connaître l’arrivée successive de ses troupes, et connaître la
position qu’il devra occuper au-delà de Brünn.
Il préviendra
les Bavarois de tous ses mouvements, afin qu’ils se serrent à lui et
qu’ils puissent manœuvrer suivant les circonstances.
Le maréchal
Bernadotte préviendra son armée qu’il y aura bataille au-delà de Brünn,
demain ou après ; il fera mettre les fusils en état, aura des
cartouches ; son artillerie marchera en guerre, et il prendra du pain
ce qu’il pourra[1].
Le maréchal
Berthier, par ordre de l’Empereur
Dépôt
de la guerre
724.
À l’armée
Au
bivouac, 10 frimaire an XIV (1er décembre 1805)
Soldats,
l’armée russe se présente devant vous pour venger l’armée
autrichienne d’Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à
Hollabrunn, et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu’ici.
Les
positions que nous occupons sont formidables ; et, pendant qu’ils
marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc.
Soldats,
je dirigerai moi-même tous vos bataillons ; je me tiendrai loin du
feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la
confusion dans les rangs ennemis ; mais, si la victoire était un
moment incertaine, vous verriez votre Empereur s’exposer aux premiers
coups, car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout où
il y va de l’honneur de l’infanterie française, qui importe tant à
l’honneur de toute la nation.
Que, sous
prétexte d’emmener les blessés, on ne dégarnisse pas les rangs, et que
chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu’il faut vaincre ces
stipendiés de l’Angleterre qui sont animés d’une si grande haine
contre notre nation.
Cette
victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers
d’hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment
en France ; et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de
vous et de moi.
NAPOLÉON
Moniteur
du 25 frimaire an XIV
(En
minute au Dépôt de la guerre)
725.
Ordres
Au
bivouac en avant de Brünn, 10 frimaire an XIV
(1er décembre 1805)
Ordre au
maréchal Davout de réunir ses troupes à l’abbaye de Raigern.
Ordre au
maréchal Bernadotte de prendre la position du bivouac du général
Caffarelli.
Ordre au
général Caffarelli de prendre le bivouac de la division de grenadiers.
Ordre aux grenadiers de se porter en avant de la butte, sur la droite de la
route.
Ordre à
la division Suchet et à la division Caffarelli de se placer en avant à
droite de la route, à la hauteur du Santon.
Ordre au
17e régiment d’infanterie légère de prendre position au
Santon.
Ordre au
quartier général de se transporter à la butte.
Le maréchal
Berthier, par ordre de l’Empereur
Dépôt
de la guerre
726.
Dispositions générales pour la journée du 11
Au
bivouac en avant de Brünn, 10 frimaire an XIV
(1er décembre 1805), 8 heures et demie du soir
M. le maréchal
Soult donnera les ordres pour que ses trois divisions soient placées au-delà
du ravin, à sept heures du matin, de manière à être prêtes à commencer
la manœuvre de la journée, qui doit être une marche en avant par échelons,
l’aile droite en avant. M. le maréchal Soult sera de sa personne, à sept
heures et demie du matin, près de l’Empereur, à son bivouac.
S. A. le
prince Murat donnera des ordres à la cavalerie du général Kellermann, à
celle des généraux Walther, Beaumont, Nansouty et d’Hautpoul, pour que
les divisions soient placées, à sept heures du matin, entre la gauche du
maréchal Soult et la droite du maréchal Lannes, de manière à occuper le
moins d’espace possible, et pour qu’au moment où le maréchal Soult se
mettra en marche, toute cette cavalerie, aux ordres du prince Murat, passe
le ruisseau et se trouve placée au centre de l’armée.
Il est
ordonné au général Caffarelli de se porter à sept heures du matin, avec
sa division, pour se placer à la droite de la division Suchet, après avoir
passé le ruisseau. Comme la division Suchet se placera sur deux lignes, la
division Caffarelli se placera aussi sur deux lignes, chaque brigade formant
une ligne, et dès lors l’emplacement qu’occupe en ce moment la division
Suchet sera suffisant pour ces deux divisions.
Le maréchal
Lannes observera que les divisions Suchet et Caffarelli doivent toujours être
derrière le coteau, de manière à n’être pas aperçues de l’ennemi.
M. le maréchal
Bernadotte, avec ses deux divisions d’infanterie, se portera, à sept
heures du matin, sur la même position qu’occupe, aujourd’hui 10, la
division du général Caffarelli, hormis que sa gauche sera à hauteur derrière
le Santon, et y restera en colonne par régiment.
M. le maréchal
Lannes ordonnera à la division de grenadiers de se placer en bataille en
avant de sa position actuelle, la gauche derrière la droite du général
Caffarelli. Le général Oudinot fera reconnaître le débouché où il
devra passer le ruisseau, lequel débouché sera le même par ou aura passé
le maréchal Soult.
M. le maréchal
Davout, avec la division Friant et la division de dragons du général
Bourcier, partira, à cinq heures du matin, de l’abbaye de Raigern, pour
gagner la droite du maréchal Soult. Le maréchal Soult disposera de la
division Gudin lorsqu’elle arrivera.
À sept
heures et demie MM. les maréchaux se trouveront près de l’Empereur, à
son bivouac, pour selon les mouvements qu’aura faits l’ennemi pendant la
nuit, donner de nouveaux ordres.
La
cavalerie de M. le maréchal Bernadotte, en conséquence des dispositions
ci-dessus, est mise aux ordres du maréchal Murat, qui lui fera indiquer
l’heure où elle devra partir pour être en position à sept heures.
M. le
prince Murat disposera également de la cavalerie légère de M. le maréchal
Lannes.
Toutes
les troupes resteront dans les dispositions indiquées ci-dessus, jusqu’à
nouvel ordre.
Comme la
cavalerie de M. le prince Murat doit, dans sa première position, occuper le
moins d’espace possible, il la mettra en colonne.
Le maréchal
Davout trouvera à l’abbaye un escadron et demi du 21e régiment
de dragons, qu’il enverra au bivouac.
Chacun de
MM. les maréchaux donnera les ordres qui le concernent en conséquence des
présentes dispositions.
Le maréchal
Berthier, par ordre de l’Empereur.
Dépôt
de la guerre
727.
Au prince Murat
Pozoritzer-Post,
12 frimaire an XIV (3 décembre 1805)
8 heures du matin
Ordre au
prince Murat de poursuivre l’ennemi.
Ordre à
la division de grenadiers de prendre position à Rausnitz.
Ordre au
maréchal Lannes de suivre le mouvement de la cavalerie avec le reste de son
corps.
Ordre au
maréchal Bernadotte de poursuivre l’ennemi sur la route d’Austerlitz à
Gœding.
Ordre au
maréchal Soult et au maréchal Davout de poursuivre l’ennemi.
Même
ordre aux généraux Klein et Bourcier.
Le maréchal
Berthier, par ordre de l’Empereur
Dépôt
de la guerre
728.
À l’armée
Austerlitz,
12 frimaire an XIV (3 décembre 1805)
Soldats,
je suis content de vous. Vous avez, à la journée d’Austerlitz, justifié
tout ce que j’attendais de votre intrépidité ; vous avez décoré
vos aigles d’une immortelle gloire. Une armée de 100 000 hommes,
commandée par les empereurs de Russie et d’Autriche, a été, en moins de
quatre heures, ou coupée ou dispersée. Ce qui a échappé à votre fer
s’est noyé dans les lacs. Quarante drapeaux, les étendards de la garde
impériale de Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de
30 000 prisonniers, sont le résultat de cette journée à jamais célèbre.
Cette infanterie tant vantée, et en nombre supérieur, n’a pu résister
à votre choc, et désormais vous n’avez plus de rivaux à redouter.
Ainsi, en deux mois, cette troisième coalition a été vaincue et dissoute.
La paix ne peut plus être éloignée ; mais, comme je l’ai promis à
mon peuple avant de passer le Rhin, je ne ferai qu’une paix qui nous donne
des garanties et assure des récompenses à nos alliés.
Soldats,
lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je
me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire
qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux.
Mais dans
le même moment nos ennemis pensaient à la détruire et à l’avilir !
Et cette couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, ils
voulaient m’obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis !
Projets téméraires et insensés que, le jour même de l’anniversaire du
couronnement de votre Empereur, vous avez anéantis et confondus ! Vous
leur avez appris qu’il est plus facile de nous braver et de nous menacer
que de nous vaincre.
Soldats,
lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité
de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France ; là vous
serez l’objet de mes plus tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra
avec joie, et il vous suffira de dire : J’étais à la
bataille d’Austerlitz, pour que l’on réponde : Voilà un
brave.
NAPOLÉON
Moniteur
du 25 frimaire an XIV
(En
minute au Dépôt de la guerre)
729.
30e Bulletin de la Grande Armée
Austerlitz,
12 frimaire an XIV (3 décembre 1805)
Le 6
frimaire, l’Empereur, en recevant la communication des pleins pouvoirs de
MM. de Stadion et Gyulai, offrit préalablement un armistice, afin d’épargner
le sang, si l’on avait effectivement envie de s’arranger et d’en
venir à un accommodement définitif. Mais il fut facile à l’Empereur de
s’apercevoir qu’on avait d’autres projets ; et, comme l’espoir
du succès ne pouvait venir à l’ennemi que du côté de l’armée russe,
il conjectura aisément que les deuxième et troisième armées étaient
arrivées ou sur le point d’arriver à Olmütz, et que les négociations
n’étaient plus qu’une ruse de guerre pour endormir sa vigilance.
Le 7, à
neuf heures du matin, une nuée de Cosaques soutenue par la cavalerie russe
fit plier les avant-postes du prince Murat, cerna Wischau et y prit 50
hommes à pied du 6e régiment de dragons. Dans la journée,
l’empereur de Russie se rendit à Wischau, et toute l’armée russe prit
position derrière cette ville.
L’Empereur
avait envoyé son aide de camp le général Savary pour complimenter
l’empereur de Russie, dès qu’il avait su ce prince arrivé à l’armée.
Le général Savary revint au moment où l’Empereur faisait la
reconnaissance des feux des bivouacs ennemis placés à Wischau. Il se loua
beaucoup du bon accueil, des grâces et des bons sentiments personnels de
l’empereur de Russie, et même du grand duc Constantin, qui eut pour lui
toute espèce de soins et d’attentions ; mais il lui fut facile de
comprendre, par la suite des conversations qu’il eut pendant trois jours,
avec une trentaine de freluquets qui, sous différents titres, environnent
l’empereur de Russie, que la présomption, l’imprudence et l’inconsidération
régneraient dans les décisions du cabinet militaire comme elles avaient régné
dans celles du cabinet politique.
Une armée
ainsi conduite ne pouvait tarder à faire des fautes. Le plan de
l’Empereur fut, dès ce moment, de les attendre et d’épier l’instant
d’en profiter. Il donna sur-le-champ ordre de retraite à son armée, se
retira de nuit comme s’il eût essuyé une défaite, prit une bonne
position, à trois lieues en arrière, et fit travailler avec beaucoup
d’ostentation à la fortifier et à y établir des batteries.
Il fit
proposer une entrevue à l’empereur de Russie, qui lui envoya son aide de
camp le prince Dolgorouki. Cet aide de camp put remarquer que tout
respirait, dans la contenance de l’armée française, la réserve et la
timidité, Le placement des grand’gardes, les fortifications que l’on
faisait en toute hâte, tout laissait voir à l’officier russe une armée
à demi battue.
Contre
l’usage de l’Empereur, qui ne reçoit jamais avec tant de circonspection
les parlementaires à son quartier général, il se rendit lui-même à ses
avant-postes. Après les premiers compliments, l’officier russe voulut
entamer des questions politiques. Il tranchait sur tout avec une
impertinence difficile à imaginer. Il était dans l’ignorance la plus
absolue des intérêts de l’Europe et de la situation du continent. C’était,
en un mot, un jeune trompette de l’Angleterre. Il parlait à l’Empereur
comme il parle aux officiers russes, que depuis longtemps il indigne par sa
hauteur et ses mauvais procédés. L’Empereur contint toute son
indignation, et ce jeune homme, qui a pris une véritable influence sur
l’empereur Alexandre, retourna plein de l’idée que l’armée française
était à la veille de sa perte. On se convaincra de tout ce qu’a dû
souffrir l’Empereur, quand on saura que, sur la fin de la conversation, il
lui proposa de céder la Belgique et de mettre la couronne de fer sur la tête
des plus implacables ennemis de la France.
Toutes
ces différentes démarches remplirent leur effet. Les jeunes têtes qui
dirigent les affaires russes se livrèrent sans mesure à leur présomption
naturelle. Il n’était plus question de battre l’armée française, mais
de la tourner et de la prendre : elle n’avait tant fait que par la lâcheté
des Autrichiens. On assure que plusieurs vieux généraux autrichiens, qui
avaient fait des campagnes contre l’Empereur, prévinrent le conseil que
ce n’était pas avec cette confiance qu’il fallait marcher contre une
armée qui comptait tant de vieux soldats et à officiers du premier mérite.
Ils disaient qu’ils avaient vu l’Ernpereur, réduit à une poignée de
monde, dans les circonstances les plus difficiles, ressaisir la victoire,
par des opérations rapides et imprévues, et détruire les armées les plus
nombreuses ; que cependant, ici, on n’avait obtenu aucun avantage ;
qu’au contraire, toutes les affaires d’arrière-garde de la première
armée russe avaient été en faveur de l’armée française. Mais à cela
cette jeunesse présomptueuse opposait la bravoure de 80 000 Russes,
l’enthousiasme que leur inspirait la présence de leur empereur, le
corps d’élite de la garde impériale de Russie, et, ce qu’ils
n’osaient probablement pas dire, leur talent, dont ils étaient étonnés
que les Autrichiens voulussent méconnaître la puissance.
Le 10,
l’Empereur, du haut de son bivouac, aperçut, avec une indicible joie,
l’armée russe commençant, à deux portées de canon de ses avant-postes,
un mouvement de flanc pour tourner sa droite. Il vit alors jusqu’à quel
point la présomption et l’ignorance de l’art de la guerre avaient égaré
les conseils de cette brave armée ; il dit plusieurs fois : “Avant
demain au soir, cette armée est à moi”. Cependant le sentiment de
l’ennemi était bien différent. Il se présentait devant nos
grand’gardes à portée de pistolet. Il défilait par une marche de flanc,
sur une ligne de quatre lieues, en prolongeant l’armée française, qui
paraissait ne pas oser sortir de sa position. Il n’avait qu’une crainte,
c’était que l’armée française ne lui échappât. On fit tout pour
confirmer l’ennemi dans cette idée. Le prince Murat fit avancer un petit
corps de cavalerie dans la plaine ; mais tout d’un coup il parut étonné
des forces immenses de l’ennemi, et rentra à la hâte. Ainsi tout tendait
à confirmer le général russe dans l’opération mal calculée qu’il
avait arrêtée.
L’Empereur
fit mettre à l’ordre la proclamation ci-jointe[2].
Le soir,
il voulut visiter à pied et incognito tous les bivouacs ; mais à
peine eut-il fait quelques pas qu’il fut reconnu. Il serait impossible de
peindre l’enthousiasme des soldats en le voyant. Des fanaux de paille
furent mis en un instant au haut de milliers de perches, et 80 000
hommes se présentèrent au-devant de l’Empereur en le saluant par des
acclamations ; les uns pour fêter l’anniversaire de son
couronnement, les autres disant que l’armée donnerait le lendemain son
bouquet à l’Empereur. Un des plus vieux grenadiers s’approcha de lui,
et lui dit : “Sire, tu n’auras pas besoin de t’exposer. Je te
promets, au nom des grenadiers de l’armée, que tu n’auras à combattre
que des yeux, et que nous t’amènerons demain les drapeaux et
l’artillerie de l’armée russe, pour célébrer l’anniversaire de ton
couronnement”. L’Empereur dit, en entrant dans son bivouac, qui
consistait en une mauvaise cabane de paille sans toit que lui avaient faite
les grenadiers : “Voilà la plus belle soirée de ma vie, mais je
regrette de penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au
mal que cela me fait, qu’ils sont véritablement mes enfants ; et, en
vérité, je me reproche quelquefois ce sentiment, car je crains qu’il ne
finisse par me rendre inhabile à faire la guerre”.
Si
l’ennemi eût pu voir ce spectacle, il eût été épouvanté ; mais
l’insensé continuait toujours son mouvement et courait à grands pas à
sa perte.
L’Empereur
fit sur-le-champ toutes ses dispositions de bataille. Il fit partir le maréchal
Davout en toute hâte, pour se rendre au couvent de Raigern. Il devait, avec
une de ses divisions et une division de dragons, y contenir l’aile gauche
de l’ennemi, afin qu’au moment donné elle se trouvât toute enveloppée.
Il donna le commandement de la gauche au maréchal Lannes, de la droite au
maréchal Soult, du centre au maréchal Bernadotte, et de toute la
cavalerie, qu’il réunit sur un seul point, au prince Murat. La gauche du
maréchal Lannes était appuyée au Santon, position superbe que
l’Empereur avait fait fortifier, et où il avait fait placer dix-huit pièces
de canon. Dès la veille, il avait confié la garde de cette belle position
au 17e régiment d’infanterie légère ; et certes elle ne
pouvait être gardée par de meilleures troupes. La division du général
Suchet formait la gauche du maréchal Lannes ; celle du général
Caffarelli formait sa droite, qui était appuyée à la cavalerie du prince
Murat ; celle-ci avait devant elle les hussards et chasseurs, sous les
ordres du général Kellermann, et les divisions de dragons Walther et
Beaumont, et, en réserve, les divisions de cuirassiers des généraux
Nansouty et d’Hautpoul, avec vingt-quatre pièces d’artillerie légère.
Le maréchal
Bernadotte, c’est-à-dire le centre, avait à sa gauche la division du général
Rivaud, appuyée à la droite du prince Murat, et à sa droite la division
du général Drouet.
Le maréchal
Soult, qui commandait la droite de l’armée, avait à sa gauche la
division du général Vandamme, au centre la division du général
Saint-Hilaire, à sa droite la division du général Legrand.
Le maréchal
Davout était détaché, et sur la droite du général Legrand, qui gardait
les débouchés des étangs des villages de Sokolnitz et de Telnitz. Il
avait avec lui la division Friant et les dragons de la division du général
Bourcier. La division du général Gudin devait se mettre, de grand matin,
en marche de Nikolsburg pour contenir le corps ennemi qui aurait pu déborder
la droite.
L’Empereur,
avec son fidèle compagnon de guerre le maréchal Berthier, son premier aide
de camp le colonel général Junot, et tout son état-major, se trouvait en
réserve avec les dix bataillons de sa Garde et les dix bataillons de
grenadiers du général Oudinot, dont le général Duroc commandait une
partie.
Cette réserve
était rangée sur deux lignes, en colonnes par bataillon, à distance de déploiement,
ayant dans les intervalles quarante pièces de canon servies par les
canonniers de la Garde. C’est avec cette réserve que l’Empereur avait
le projet de se précipiter partout où il eût été nécessaire. On peut
dire que cette réserve seule valait une armée.
À une
heure du matin, l’Empereur monta à cheval pour parcourir ses postes,
reconnaître les feux des bivouacs de l’ennemi, et se faire rendre compte
par les grand’gardes de ce qu’elles avaient pu entendre des mouvements
des Russes. Il apprit qu’ils avaient passé la nuit dans l’ivresse et
des cris tumultueux, et qu’un corps d’infanterie russe s’était présenté
au village de Sokolnitz, occupé par un régiment de la division du général
Legrand, qui reçut ordre de le renforcer.
Le 11
frimaire, le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux, et cet
anniversaire du couronnement de l’Empereur, où allait se passer un des
plus beaux faits d’armes du siècle, fut une des plus belles journées de
l’automne.
Cette
bataille, que les soldats s’obstinent à appeler la
journée des trois empereurs, que d’autres appellent la
journée de l’anniversaire et que l’Empereur a nommée la
bataille d’Austerlitz, sera à jamais mémorable dans les fastes de la
grande nation.
L’Empereur,
entouré de tous les maréchaux, attendait pour donner ses derniers ordres
que l’horizon fût bien éclairci. Aux premiers rayons du soleil les
ordres furent donnés, et chaque maréchal rejoignit son corps au grand
galop. L’Empereur dit en passant sur le front de bandière de plusieurs régiments :
“Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui
confonde l’orgueil de nos ennemis” ; et aussitôt les chapeaux
au bout des baïonnettes et des cris de Vive
l’Empereur ! furent le véritable signal du combat. Un
instant après, la canonnade se fit entendre à l’extrémité de la
droite, que l’avant-garde ennemie avait déjà débordée. Mais la
rencontre imprévue du maréchal Davout arrêta l’ennemi tout court, et le
combat s’engagea.
Le maréchal
Soult s’ébranle au même instant, se dirige sur les hauteurs du village
de Pratzen avec les divisions des généraux Vandamme et Saint-Hilaire, et
coupe entièrement la droite de l’ennemi, dont tous les mouvements
devinrent incertains. Surprise par une marche de flanc pendant qu’elle
fuyait, se croyant attaquante et se voyant attaquée, elle se regarde comme
à demi battue.
Le prince
Murat s’ébranle avec sa cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal
Lannes, marche en échelons par régiment, comme à l’exercice. Une
canonnade épouvantable s’engage sur toute la ligne. Deux cents pièces de
canon et près de 200 000 hommes faisaient un bruit affreux. C’était
un véritable combat de géants. Il n’y avait pas une heure que l’on se
battait, et toute la gauche de l’ennemi était coupée. Sa droite se
trouvait déjà arrivée à Austerlitz, quartier général des deux
empereurs, qui durent faire marcher sur-le-champ la garde de l’empereur de
Russie pour tâcher de rétablir la communication du centre avec la gauche.
Un bataillon du 4e de ligne fut chargé par la garde impériale
russe à cheval, et culbuté ; mais l’Empereur n’était pas loin ;
il s’aperçut de ce mouvement, il ordonna au maréchal Bessières de se
porter au secours de sa droite avec ses invincibles, et bientôt les deux
gardes furent aux mains. Le succès ne pouvait être douteux : dans un
moment la garde russe fut en déroute ; colonel, artillerie, étendards,
tout fut enlevé. Le régiment du grand-duc Constantin fut écrasé ;
lui-même ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval.
Des
hauteurs d’Austerlitz, les deux empereurs virent la défaite de toute la
garde russe. Au même moment, le centre de l’armée, commandé par le maréchal
Bernadotte, s’avança. Trois de ses régiments soutinrent une très-belle
charge de cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal Lannes, donna
plusieurs fois ; toutes les charges furent victorieuses. La division du
général Caffarelli s’est distinguée. Les divisions de cuirassiers se
sont emparées des batteries de l’ennemi.
À une
heure après midi la victoire était décidée. Elle n’avait pas été un
moment douteuse. Pas un homme de la réserve n’avait été nécessaire et
n’avait donné nulle part.
La
canonnade ne se soutenait plus qu’à notre droite. Le corps ennemi qui
avait été cerné et chassé de toutes ses hauteurs se trouvait dans un
bas-fond et acculé à un lac. L’Empereur s’y porta avec vingt pièces
de canon. Ce corps fut chassé de position en position, et l’on vit un
spectacle horrible, tel qu’on l’avait vu à Aboukir : 20 000
hommes se jetant dans l’eau et se noyant dans les lacs !
Deux
colonnes, chacune de 4 000 Russes, mettent bas les armes et se rendent
prisonnières. Tout le parc ennemi est pris. Les résultats de cette journée
sont quarante drapeaux russes, parmi lesquels sont les étendards de la
garde impériale, un nombre considérable de prisonniers (l’état-major ne
les connaît pas encore tous ; on avait déjà la note de 20 000) ;
12 ou 15 généraux, au moins 15 000 Russes tués, restés sur le champ
de bataille. Quoiqu’on n’ait pas encore les rapports, on peut, au
premier coup d’œil, évaluer notre perte à 800 hommes tués et à 15 ou
1,600 blessés. Cela n’étonnera pas les militaires, qui savent que ce
n’est que dans la déroute qu’on perd des hommes, et nul autre corps que
le bataillon du 4e n’a été rompu. Parmi les blessés sont le
général Saint-Hilaire, qui, blessé au commencement de l’action, est
resté toute la journée sur le champ de bataille ; il s’est couvert
de gloire ; les généraux de division Kellermann et Walther, les généraux
de brigade Valhubert, Thiebault, Sebastiani, Compans et Rapp, aide de camp
de l’Empereur. C’est ce dernier qui, en chargeant à la tête des
grenadiers de la Garde, a pris le prince Repnine, commandant les chevaliers
de la garde impériale de Russie.
Quant aux
hommes qui se sont distingués, c’est toute l’armée qui s’est
couverte de gloire. Elle a constamment chargé aux cris de Vive
l’Empereur ! et l’idée de célébrer si glorieusement
l’anniversaire du couronnement animait encore le soldat.
L’armée
française, quoique nombreuse et belle, était moins nombreuse que l’armée
ennemie, qui était forte de 105 000 hommes, dont 80 000 Russes et
25 000 Autrichiens. La moitié de cette armée est détruite ; le
reste a été mis en déroute complète, et la plus grande partie a jeté
ses armes.
Cette
journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg. Puisse-t-elle y
faire rejeter avec indignation l’or de l’Angleterre, et puisse ce jeune
prince, que tant de vertus appelaient à être le père de ses sujets,
s’arracher à l’influence de ces trente freluquets que l’Angleterre
solde avec art, et dont les impertinences obscurcissent ses intentions, lui
font perdre l’amour de ses soldats, et le jettent dans les opérations les
plus erronées ! La nature, en le douant de si grandes qualités,
l’avait appelé à être le consolateur de l’Europe. Des conseils
perfides, en le rendant l’auxiliaire de l’Angleterre, le placeront dans
l’histoire au rang des hommes qui, en perpétuant la guerre sur le
continent, auront consolidé la tyrannie britannique sur les mers et fait le
malheur de notre génération. Si la France ne peut arriver à la paix
qu’aux conditions que l’aide de camp Dolgorouki a proposées à
l’Empereur, et que M. de Novosiltzof avait été chargé de porter, la
Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur les
hauteurs de Montmartre.
Dans une
relation plus détaillée de cette bataille, l’état-major fera connaître
ce que chaque corps, chaque officier, chaque général, ont fait pour
illustrer le nom français et donner un témoignage de leur amour à leur
Empereur.
Le 12, à
la pointe du jour, le prince Jean de Liechtenstein, commandant l’armée
autrichienne, est venu trouver l’Empereur à son quartier général, établi
dans une grange ; il en a eu une longue audience.
Cependant
nous poursuivons nos succès. L’ennemi s’est retiré sur le chemin
d’Austerlitz à Gœding. Dans cette retraite, il prête le flanc. L’armée
française est déjà sur ses derrières et le suit l’épée dans les
reins.
Jamais
champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses, on
entend encore les cris de milliers d’hommes qu’on ne peut secourir. Il
faudra trois jours pour que tous les blessés ennemis soient évacués sur
Brünn ; le cœur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent tant de
malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause !
Puissent les lâches oligarques de Londres porter la peine de tant de maux !
Moniteur
du 25 frimaire an XIV
(En
minute au Dépôt de la guerre)
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