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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Correspondance militaire
de Napoléon I
er

Extraite de la correspondance générale et publiée

par ordre du ministère de la guerre

Tome troisième

Paris - 1876

 

527.
Ordres à donner pour un rassemblement de troupes dans les plaines de Marengo et de Lonato
Au maréchal Berthier

Saint-Cloud, 6 prairial au XIII (27 mars 1805)

Mon Cousin, vous ferez réunir, du 1er au 10 floréal, dans la plaine de Marengo, les corps dont l’état est ci-joint :

Les quatre bataillons du 23e de ligne, les quatre du 56e, les quatre du 60e ; trois bataillons du 14e léger, quatre du 5e de ligne, trois du 102e.

Ils seront partagés en deux divisions ; une tiendra garnison à Alexandrie, l’autre à Tortone et environs.

Vous réunirez sur le même champ de bataille les quatre régiment de chasseurs ou de dragons qui se trouvent dans la 27e division militaire[1], le régiment d’artillerie légère avec le bataillon du train et vingt-quatre pièces de canon de campagne bien attelées.

Le maréchal Lannes se rendra à Alexandrie, où il sera rendu le 25 germinal pour y exercer les troupes avant mon arrivée.

Mon intention n’est point que ces troupes soient campées ; elles seront baraquées dans les villages.

Comme les troupes du Piémont ont un traitement particulier, vous me ferez un rapport sur les gratifications qu’il faudra leur donner également.

Je passerai en revue dans les dix premiers jours de prairial, dans la plaine de Lonata les 22e et 23e légers, les 11e, 10e, 106e, 52e, 62e, 101, 53 de ligne, et les trois régiments italiens. Le général Jourdan formera quatre divisions, chacune de trois régiments ; on les cantonnera sur la Chiese et le Mincio. Je passerai en revue le 3e, 14e, 15e chasseurs, 24e et 29e régiments de dragons ; ce qui formera une 5e division.

Les régiments de cuirassiers formeront une 6e division.

Vous me ferez connaître également ce qu’il sera nécessaire de donner aux troupes pendant le temps qu’elles seront cantonnées.

 Les trois régiments de cavalerie italiens formeront une division.

Chacune aura six pièces de canon attelées, et sera commandée par un général de division et un ou deux généraux de brigade.

On aura cependant soin de laisser à Porto-Legnago le bataillon nécessaire pour sa garnison. On laissera aussi ce qui sera strictement nécessaire à la garde de Mantoue.

Vous recommanderez bien au maréchal Jourdan que ces mouvements n’aient point l’air de mouvements de guerre. Il ne dégarnira Vérone, Peschiera et Mantoue qu’au moment de la revue. Il donnera seulement l’ordre de se mettre en marche au 62e qui est à Livourne, au 53e qui est à Rimini, au 22e qui est à Novare, au 23e qui est à Parme, et aux autres corps qui ont besoin de se rapprocher.

Le bataillon du 20e de ligne tiendra garnison à Livourne.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

528.
Ordre de rappeler le prince Joseph à la stricte observation de ses devoirs de colonel
Au maréchal Berthier

Milan, 30 floréal an XIII (20 mai 1805)

Faites connaître à Soult mon mécontentement de ce que, dans les différentes revues à son camp, le prince Joseph a paru autrement que comme colonel ; que rien dans une armée ne peut éclipser le commandant en chef ; que le prince pouvait passer la revue de son régiment comme il le voulait ; mais le jour d’une revue, s’il y avait un déjeuner à donner, c’était au général et non au prince ; cela tient de trop près au service. Le principe général est qu’un prince colonel n’est à la revue que colonel. Le prince ne peut quitter Boulogne sans l’ordre du général. Vous écrirez à Joseph qu’instruit que, rendu au camp, il l’a quitté sans consen­tement, je ne puis que lui en témoigner mon mécontentement ; que la discipline militaire ne souffre point de modifications, et qu’une armée est une et entière ; celui qui la commande est tout ; que mon intention est qu’il se rende à son régiment et y remplisse, dans toute la force du terme, son devoir de colonel. Faites-lui sentir qu’il se tromperait étrangement s’il croyait avoir encore les qualités nécessaires pour mener son régiment.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

529.
Instructions secrètes pour la composition d’une armée italienne
Au général Lacuée

Milan, 13 prairial an XIII (2 juin 1805)

Il est ridicule de former une garde dans le royaume d’Italie à l’instar de celle impériale de France. Une vieille armée peut recruter une garde comme la garde impériale, et rend naturel le beau sort fait à de vieux soldats : c’est une récompense. D’ici à vingt ans le royaume d’Italie n’aura pas de vieille armée. La manière dont cette garde devrait être organisée paraît devoir être la suivante :

Quatre colonels généraux faisant le service près du roi comme capitaines, ayant 24 000 francs, et commandant chacun quatre compagnies.

Elles seraient composées :

D’un capitaine ayant le rang de colonel, de 2 lieutenants ayant le rang de chef d’escadron, de 4 sergents ayant rang de capitaine, de 8 brigadiers ayant rang de lieutenant et de 60 gardes du roi à cheval ;

D’un capitaine ayant le rang de colonel, 2 lieutenants ayant rang de chef de bataillon, 2 sergents ayant rang de capitaine, 4 caporaux ayant le rang de lieutenant, et de 70 gardes à pied.

La compagnie de chaque colonel serait de 80 hommes.

Il faudrait fixer le payement de cette garde de manière qu’elle ne coûtât pas plus de 2 à 300 000 fr. au trésor royal, casernement tout compris.

Ce moyen serait facile à résoudre, s’il y avait moyen de prendre des gens très-riches.

On suppose qu’on peut donner aux colonels 3 000 francs ; aux lieutenants, 2 000 ; aux sergents, 1 000 francs, et aux caporaux 500 francs, et s’arranger de manière que chaque garde ne coûte pas plus qu’un soldat ordinaire.

À cet effet, on fixerait les conditions.

On pourrait les traiter comme la Garde actuelle, et fixer ce que les parents devraient verser an trésor.

Les vélites à pied en France payent 200 francs ; ils ne remboursent point le trésor, et coûtent plus qu’une troupe ordinaire à cheval. Il faudrait qu’ils payassent davantage.

Dans un pays comme celui-ci, il ne serait pas difficile de trouver 240 hommes à 2 ou 300 francs et 320 à plus de 4 ou 500 francs. Je prie le conseiller Lacuée de tenir ces bases secrètes.

Ainsi, pour le reste de l’armée, voici à peu près comme je la voudrais former : 2 régiments de chasseurs, 2 de dragons, mais dont le 4e ne se formerait que dans trois ou quatre ans ; 2 d’infanterie légère à 3 bataillons, qu’il faudrait tenir à peu près sur le complet de guerre, c’est-à-dire 6 000 hommes, vu que le principal ici est de former des soldats (le goût des armes ne peut revenir qu’en caserne) ; il faut appeler beaucoup, prendre en petit nombre ; 4 régiments de ligne, 12 000 hommes ; 1 régiment d’artillerie de 2 bataillons, chaque bataillon de 5 compagnies, 1 000 hommes ; 1 compagnie de pontonniers, 100 hommes ; 1 de sapeurs, 100 ; 1 bataillon de pionniers, dont 1 compagnie de mineurs, 500 hommes ; 1 bataillon du train de 6 compagnies, 600 hommes ; 1 bataillon de garde-côtes, matelots, 4 compagnies formant 500 hommes. Il ne faudrait pas plus de 40 officiers d’artillerie, indépendamment de ceux de l’armée, et autant pour le génie et l’état-major général ; ce qui, avec une Garde composée comme dessus, mettrait à même d’avoir en campagne 3 divisions, 12 régiments de cavalerie, 1 régiment d’artillerie, 1 bataillon de sapeurs, 12 bataillons d’infanterie et une 4e division de troupes étrangères, soit pour garder l’intérieur on comme corps d’observation.

Une armée ainsi composée, et un peu bien organisée, serait dans le cas de garder Porto-Legnago, Anfo, Peschiera, Mantoue, et donner le temps à une armée amie d’aller à son secours.

On désirerait que cette troupe ne monte pas à 30 000 hommes ; il semblerait qu’elle ne devrait pas coûter au-delà de 25 millions de francs.

Il ne paraît pas que d’ici à six ans le royaume dût avoir une grande force militaire. Ce n’est que progressivement qu’on peut former une grosse armée, et, une fois bien constituée et organisée, il deviendrait facile de la doubler et d’avoir 8 régiments de cavalerie, 4 d’infanterie légère et 8 de ligne.

Telle qu’on la propose, elle serait la plus forte d’Italie, plus forte que le Pape, Naples, l’Étrurie réunis ; dès ce moment, le pays pourrait parfaitement jouer son rôle.

Il paraîtrait que,

3 généraux de division, 9 de brigade, 9 adjudants commandants, 21 officiers,

1 général de brigade d’artillerie, 2 colonels, indépendamment de ceux de l’armée, 4 chefs de bataillon idem et une douzaine d’officiers,

1 chef de brigade du génie, 2 chefs de bataillon, 4 capitaines, 8 lieutenants, 12 sous-lieutenants,

Seraient suffisants.

1 commissaire ordonnateur, 6 commissaires des guerres et 4 adjoints.

Resterait à organiser les bureaux au même instar.

Je prie M. Lacuée de ne communiquer à personne ce projet, et de m’en remettre un projet particulier.

Il serait possible qu’il fût convenable d’établir à 4 bataillons, et dès lors d’avoir 8 bataillons d’infanterie légère et 20 de ligne.

Mais je pense que la préférence doit être donnée 3 bataillons tant pour rester dans votre organisation que pour former ensuite un plus grand nombre de corps et les porter à 4. En former de nouveaux, grand inconvénient.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

530.
Instructions secrètes traçant au prince Eugène, vice-roi d’Italie, la conduite à tenir

Milan, 7 juin 1805[2]

Mon Cousin, en vous confiant le gouvernement de notre royaume d’Italie, nous vous avons donné une preuve de l’estime que votre conduite nous a inspirée pour vous. Mais, encore dans un âge où l’on ne connaît pas la perversité du cœur humain, nous ne saurions vous recommander trop de circonspection et de prudence. Nos sujets d’Italie sont naturellement plus dissimulés que ne le sont les citoyens de la France. Vous n’avez qu’un moyen de conserver leur estime est d’être utile à leur bonheur, c’est de n’accorder votre confiance entière à personne, de ne dire à personne ce que vous pensez des ministres et des grands officiers qui vous environnent,

La dissimulation, naturelle à un certain âge, n’est pour vous qu’une affaire de principe et de commandement. Quand vous aurez parlé d’après votre cœur et sans nécessité, dites-vous en vous-même que vous avez commis une faute, pour n’y plus retomber. Montrez pour la nation que vous gouvernez une estime, qu’il convient de manifester d’autant plus que vous découvrirez des motifs de l’estimer moins. Il viendra un temps où vous reconnaîtrez qu’il y a bien peu de différence entre un peuple et un autre. Votre administration ayant pour but le bonheur de mes peuples d’Italie, le sacrifice des choses de leurs coutumes contre lesquelles vous êtes passionné, est le premier que vous leur devez. Dans toute autre position que celle de vice-roi d’Italie, faites-vous gloire d’être Français ; mais vous devez ici le faire oublier, et vous n’aurez réussi qu’en persuadant que vous aimez les Italiens. Ils savent qu’on n’aime que ce qu’on estime. Cultivez leur langue ; qu’ils fassent votre principale société ; distinguez-les dans les fêtes d’une manière particulière ; approuvez ce qu’ils approuvent et aimez ce qu’ils aiment.

Parlez le moins possible : vous n’êtes pas assez instruit, et votre éducation n’a pas été assez soignée pour que vous puissiez vous livrer à des discussions d’abandon. Sachez écouter, et soyez sûr que le silence produit souvent le même effet que la science. Ne rougissez pas d’interroger. Quoique vice-roi, vous n’avez que vingt-trois ans, et quelque chose que dise la flatterie, tout le monde connaît secrètement ce que vous savez, et vous accorde plus d’estime par l’espérance de ce que vous serez que par l’opinion de ce que vous êtes.

N’imitez pas en tout ma conduite ; vous avez besoin de plus de retenue.

Présidez peu le Conseil d’État ; vous n’avez pas assez de connaissance pour le présider avec succès. Je ne verrai pas d’inconvénient à ce que vous y assistiez sous la présidence d’un consulteur, qui présiderait de sa place. La connaissance qui vous manque de la langue italienne, et même de la législation, est un très-bon prétexte pour vous abstenir. Ne prenez jamais la parole au Conseil : on vous écouterait sans vous répondre, mais on verrait aussitôt que vous n’êtes pas en force pour discuter une matière. On ne mesure pas la force d’un prince qui se tait ; quand il parle, il faut qu’il ait la conscience d’une grande supériorité.

N’ajoutez aucune foi aux espions. Il y a plus d’inconvénient que d’avantage à en avoir. Il n’y a jamais d’inquiétude à concevoir à Milan, et peut-être même dans aucun pays. Votre police militaire, qui vous assure de vos troupes, est tout ce qu’il vous faut.

L’armée est le grand objet dont vous pouvez vous occuper directement et par vos propres connaissances.

Travaillez deux fois par semaine avec vos ministres : une fois seul avec chacun d’eux ; une autre fois en conseil. Une partie du bien que vous pouvez faire sera fait lorsque vos ministres et vos conseillers seront persuadés que vous discutez pour ne vous rendre qu’à la raison et sans vous laisser prévenir.

Dans les cérémonies publiques et dans les fêtes, quand vous aurez des étrangers et des Français, sachez bien la place qu’ils doivent occuper et ce que vous devez faire. Il convient que vous ne fassiez jamais une école dans cette partie, et il faut éviter avec le plus grand soin de vous exposer à des affronts. Si cela arrivait, ne le souffrez pas. Princes, ambassadeurs, ministres, généraux, faites arrêter dans votre palais quiconque vous aurait offensé, fût-ce un ambassadeur d’Autriche ou de Russie. Mais, encore une fois, ces événements sont toujours fâcheux. Ce qui est indifférent pour moi est pour vous une affaire épineuse et de conséquence.

Votre grand intérêt est de bien traiter les nationaux, de les connaître tous, de savoir quel est leur nom, quelle est leur famille. Ne montrez pas trop d’empressement aux étrangers ; il n’y a jamais rien a gagner avec eux. Un ambassadeur ne dira pas du bien de vous, parce que son métier est de dire du mal. Les ministres étrangers sont, dans la force du terme, des espions titrés. Il ne peut y avoir d’inconvénient à les éloigner de vous ; ils sont toujours plus disposés à estimer ce qu’ils voient peu que ce qui leur témoigne amitié et bienveillance.

Il n’y a ici qu’un homme essentiel, le ministre des finances ; c’est un travailleur qui connaît bien sa partie.

Quoiqu’on sache que je suis derrière vous, je ne doute pas que l’on ne cherche à étudier votre caractère. Faites exécuter vos ordres, surtout de la part des militaires ; ne souffrez jamais qu’ils y manquent.

Le décret public que j’ai signé désigne la portion d’autorité que je vous confie ; je m’en réserve une plus grande, c’est de vous diriger dans vos opérations. Écrivez-moi chaque jour ce qui vous sera arrivé. Ce n’est que successivement que vous apprendrez comment j’envisage chaque question et chaque objet.

Ne montrez mes lettres à qui que ce soit, et sous quelque prétexte que ce puisse être. On ne doit savoir ni que je vous écris, ni ce que je vous écris. Ayez une chambre où personne n’entre, pas même votre secrétaire intime et votre secrétaire des commandements.

M. Méjan vous sera utile, s’il ne cherche pas à gagner de l’argent ; et il ne cherchera pas à gagner de l’argent, s’il sait que vous regardez ses actions et qu’une seule faute de ce genre le perdrait dans mon esprit comme dans le vôtre. Il doit être bien payé et avoir l’espoir de toute espèce d’avancement ; mais il faut pour cela qu’il soit sur pied nuit et jour ; s’il prend l’habitude de ne travailler qu’à des heures fixes et de s’amuser le reste du jour, il ne vous servira de rien. Vous aurez à réprimer en lui, comme dans les autres Français, la disposition qui les porte à mépriser le pays, d’autant plus que la mélancolie s’y joindra ; car le Français n’est bien nulle part qu’en France.

Tenez en règle ma Maison, mes écuries, et, au moins tous les huit jours, arrêtez tous mes comptes. Cela est d’autant plus nécessaire qu’ici l’on ne sait pas administrer.

Ayez à Milan une parade tous les mois.

Environnez-vous, de préférence, de jeunes gens du pays ; les vieux ne sont bons à rien.

Je distribuerai, tous les deux mois, les fonds pour le crédit des ministres. En conséquence vous m’enverrez l’état des demandes de chaque ministre, et, avec cet état, ceux de situation du trésor public et des ordonnances délivrées pour les deux mois précédents. Vous m’adresserez la feuille de travail des ministres, le procès-verbal du Conseil d’État, l’état de situation des troupes et les rapports de police.

Vos fonctions sont importantes et votre besogne très-considérable. Étudiez-vous à connaître l’histoire de chacune des villes qui composent mon royaume d’Italie ; visitez les places fortes et toutes les positions célèbres par des combats. Il est probable qu’avant que vous ayez trente ans vous ferez la guerre, et c’est un grand acquis que la connaissance du territoire.

Enfin soyez inflexible pour les fripons. C’est une victoire gagnée pour l’administration que la découverte d’un comptable infidèle. Ne souffrez pas que l’armée française fasse la contrebande.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

531.
Approbation de la conduite du maréchal Soult
à l’égard du prince Joseph

Milan, 19 prairial an XIII (8 juin 1805)

Je vois avec plaisir par votre lettre que votre conduite avec le prince Joseph a été telle qu’elle devait être, car mon sentiment est qu’il n’y a point de princes à l’armée. Il y a des soldats, des officiers, des colonels, des généraux, et le général en chef, qui doit couvrir tout et être au-dessus de tous. Je n’avais point eu les mêmes détails ; et, pour la discipline militaire, j’attachais beaucoup d’importance surtout à ce que ce fût vous qui eussiez donné à déjeuner aux officiers réunis après les manœuvres. Les princes aussi ne doivent jamais donner de l’argent aux troupes, sous aucun prétexte, si ce n’est aux corps qu’ils commanderaient directement.

J’ai fait aussi connaître au prince mon mécontentement, et qu’une fois rentré dans la ligne de l’armée il ne pouvait s’en aller sans votre ordre ou sans votre permission expresse. Tout cela, qui a peu d’inconvénients pour le prince Joseph, qui est d’un caractère fait, et âgé, en aurait beaucoup pour des jeunes princes qui voudraient couvrir leur goût de dissipation et d’ignorance par......[3]

J’ai donc vu que les journaux avaient donné une fausse direction à l’opinion ; mais c’est l’ouvrage de sots amis, qui ne sentent pas qu’il n’y a de beau que ce qui est juste et utile ; et il n’est ni juste ni utile qu’un colonel, quel que soit son rang, passe des revues et fasse ce que ferait un général en chef.

Si l’on avait mis le général en chef commandant la flottille et le prince Joseph, comme colonel se trouvant avec lui, on aurait senti la nuance, et cela n’eût pas été propre à égarer la discipline militaire.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

532.
Ordres pour la composition des régiments de dragons des divisions d’Amiens et de Compiègne
Au maréchal Berthier

Milan, 20 prairial an XIII (9 juin 1805)

Mon Cousin, je désire que vous donniez des ordres pour que chaque régiment de dragons des divisions de Compiègne et d’Amiens soit formé de la manière suivante :

Chaque régiment formera deux escadrons à cheval et deux compagnies à pied. Ces deux compagnies à pied seront composées ainsi qu’il suit : 2 capitaines, 2 lieutenants, 2 sous-lieutenants, 2 maréchaux des logis chefs, 8 maréchaux des logis, 16 brigadiers, 4 tambours ou trompettes et 260 dragons. Les neuf régiments de la division d’Amiens, qui forment dix-huit compagnies à pied, formeront quatre bataillons, chacun composé des quatre compagnies à pied de deux régiments, ou de 600 hommes. La compagnie dans les manœuvres forme une division. Chacun des bataillons sera commandé par un chef d’escadron d’un des deux régiments qui fournissent des hommes à pied, qui sera nommé par le général de la division. Deux bataillons formeront un régiment : chaque régiment sera donc composé de 1 200 hommes, commandés par un colonel et un adjudant-major. Les choses seront arrangées de manière que le régiment qui fournit le chef d’escadron ne fournisse pas le colonel ou l’adjudant-major. Celui des deux régiments le plus faible sera augmenté des hommes à pied du 9e régiment de la division. Le général Klein nommera un général de brigade pour commander cette brigade à pied ; il enverra dans le plus court délai son embrigadement.

La même opération sera faite à la division de Compiègne. On formera trois régiments au lieu de deux. Ces trois régiments seront formés de la manière suivante : deux seront composés chacun des huit compagnies à pied de quatre régiments de dragons, et le troisième sera composé seulement des six compagnies à pied de trois régiments ; ce qui fera 3,300 hommes. Le général Baraguey d’Hilliers nommera les colonels, les chefs d’escadron et le général de brigade qui devront commander ces hommes à pied. Les états de revues vous en seront envoyés.

Ces deux brigades seront exercées aux manœuvres à pied. Vous préviendrez les deux généraux qui commandent les divisions de dragons que ces deux brigades, qui ne doivent former qu’une division, se tiennent prêtes à partir au 15 messidor, munies de tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre. Veillez à ce que les colonels, chefs d’escadron, adjudants-majors, capitaines et autres officiers soient des hommes de choix, entendant parfaitement les manœuvres.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

533.
Ordres au sujet de l’armée d’Italie

Bologne, 21 juin 1805

Mon Cousin, je reçois votre lettre du 20 juin. Je ne vous ai point parlé des sapeurs, parce que j’ai pensé que ces troupes étaient à la disposition du génie pour les travaux. Dirigez les uns sans délai sur Mantoue, et faites écrire par le ministre de la guerre au général Chasseloup d’envoyer à Legnago, à Peschiera et à la Rocca d’Anfo la partie qui est nécessaire.

En mettant à Milan deux régiments d’infanterie et trois de cavalerie, j’ai eu pour but que vous puissiez veiller directement à leur instruction. C’est ce dont vous devez vous occuper sérieu­sement, parce que cela vous conciliera l’attachement de la jeunesse italienne ; et, lorsque vous aurez quatre ou cinq régiments bien instruits, vous aurez un bon fond d’armée. Je pense que vous pourriez très-bien aller à la parade tous les jours, et le matin, à une heure fixe, aller voir exercer les recrues. L’armée russe n’a été organisée par l’empereur Paul, et les troupes prussiennes par le grand électeur, que parce qu’ils s’occupaient ainsi eux-mêmes des détails. Cela est moins nécessaire en France, où, depuis un temps immémorial, il y a un fond d’armée considérable, Vous, et vous seul, pouvez former les troupes : je ne crois pas qu’il y ait de général italien qui le sache. Quand ils verront que vous vous en occupez, ils s’y mettront aussi, par crainte de disgrâce ; et, en effet, il faudra mettre de côté ceux qui n’y entendent rien.

Envoyez toute l’artillerie à Pavie, afin que dans cette place soit concentrée toute l’artillerie italienne. Mon intention est de réduire les pontonniers à une seule compagnie, et, dès ce moment, vous pourriez ordonner au ministre de la guerre de procéder à cette réforme.

Je ne vois pas d’inconvénient à ne donner aucun supplément de solde à Milan. Cela ne se fait à Paris que depuis peu de temps, et, si je ne l’ai point réformé, c’est que le service du soldat est tel qu’il n’a que trois nuits de libres. Je vous ai écrit pour les conscrits ; il faut une loi sur cet objet. Je vous ai envoyé un décret pour ma Garde ; il est rédigé d’une manière toute différente. Vous verrez facilement que mon but est d’attirer dans l’état militaire toute la jeunesse.

NAPOLÉON

Comm. par S. A. I. Mme la duchesse de Leuchtenherg

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

534.
Instructions pour l’approvisionnement
et l’armement des places d’Italie,
ainsi que pour les états de situation à fournir
Au prince Eugène

Fontainebleau, 14 juillet 1805

Mon Cousin, j’ai donné des ordres pour faire confectionner une certaine quantité de biscuit pour l’approvisionnement des places de Legnago, Vérone, Peschiera, Mantoue, la Rocca d’Anfo. Remettez-moi sous les yeux ce que j’ai demandé. J’avais ordonné que ces biscuits se fabriquassent insensiblement ; mais je pense, dans les moments actuels, devoir en accélérer la confection, sans cependant y mettre trop de précipitation, ni rien faire paraître d’hostile.

J’ai ordonné l’armement du château de Vérone et de la Rocca d’Anfo. Prenez des mesures telles qu’avant le 1er août les pièces soient rendues sur ces deux points. Faites écrire à l’officier qui commande l’artillerie de la Rocca d’Anfo que j’ai ordonné l’armement de ce point ; qu’il tire le meilleur parti des pièces qui lui seront envoyées, et qu’il les place en batterie ; qu’il ne préjuge point de là qu’il y ait aucune crainte de la guerre, mais que je désire être en règle sur toutes les frontières. Accélérez la confection des poudres. Veillez à ce qu’on fournisse, exactement l’argent aux poudrières de Mantoue et de Pavie. Ce qui manque à Legnago, ce sont des affûts. Faites faire l’état de ce qui manque à l’armement des places d’Italie tel que je l’ai arrêté, et de ce qu’on pourra se procurer d’ici à la fin de septembre. Il faut désormais que l’armement des places d’Italie soit fait par l’armement de mon royaume d’Italie, sans quoi il en résulte un double service où il est impossible de rien comprendre.

À mesure que les conscrits arriveront, vous en enverrez 500 pour compléter les régiments qui se trouvent dans l’État de Naples ; vous en enverrez 200 à chacun des corps qui sont à Calais, pour les compléter ; et vous porterez au grand complet les trois corps qui restent en Italie. Faites-vous remettre, tous les samedis, par le ministre de la guerre, des états de situation en livrets, comme le ministre de la guerre m’en remet ici, de la force de chaque corps, présents et malades, du nombre des officiers, des lieux où les corps se trouvent, de la situation de la conscription ; et faites-vous remettre, tous les mois, un état de l’armement et de l’approvisionnement de toutes les places, ainsi que des dépôts de cartouches d’infanterie et des lieux où ils se trouvent.

NAPOLÉON

Comm. par S. A. I. Mme la duchesse de Leuchtenberg

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

535.
Demande d’un livret donnant tous les six mois la situation des places fortes
Au maréchal Berthier

Fontainebleau, 28 messidor an XIII (17 juillet 1805)

Je vous envoie les états qui m’ont été remis en Italie sur le matériel ; cela complète vos renseignements sur l’artillerie. Je désire que vous fassiez dresser une espèce de livret que vous me remettrez tous les six mois, savoir, le 1er vendémiaire et le 1er germinal, dans lequel l’armement de toutes les places de France de première ligne et de celles d’Italie serait désigné selon ce qu’il doit être, et comme il est, ainsi que le nombre de pièces nécessaire pour compléter l’armement de celles qui existent.

NAPOLÉON

Archives de l’Empire

 

536.
Bases d’une nouvelle organisation pour le prytanée militaire de Saint-Cyr
À M. Champagny

Saint-Cloud, 12 thermidor an XIII (31 juillet 1805)

Monsieur Champagny, je suis allé hier voir le Prytanée de Saint-Cyr ; je n’en ai été que médiocrement satisfait. Je ne sais pas pourquoi on ne suit pas dans cette école le plan d’études que j’ai établi pour les lycées. Il en résulte qu’on n’enseigne pas d’histoire, fort peu de géographie, et qu’on ne commence à montrer les mathématiques que quand la rhétorique est finie. Il y a des jeunes gens de seize ans qui ne savent pas faire une addition. On montre dans une seule année l’arithmétique, la géométrie et l’algèbre ; on montre dans une seconde année la trigonométrie, l’application de l’algèbre à la géométrie et un peu de statique : cette distribution est vicieuse. Comment le directeur a-t-il pu se croire autorisé à ne pas suivre le plan d’études des lycées, dans lequel on commence à la quatrième les mathématiques, auxquelles on associe la géographie ? J’ai trouvé les élèves mal tenus, et les professeurs et les maîtres d’études avec un extérieur très-négligé. Cependant on a donné aux professeurs un costume pour qu’ils s’en servissent dans leurs fonctions. S’ils paraissent dans la société avec un mauvais frac, je ne m’en plaindrai pas ; c’est dans leur classe, au milieu de leurs élèves, que je veux qu’ils se montrent avec des dehors qui imposent. Les croisées des premières cours étaient remplies de femmes, soit du directeur, soit des professeurs. L’hôpital, qui devait être fait depuis trois ans, ne l’est pas encore ; la pharmacie n’est point établie ; les sœurs ne sont point logées. Il n’y a qu’un petit nombre d’élèves qui ait appris le maniement des armes ; encore l’exécutent-ils fort mal et avec des fusils dégoûtants de rouille. J’ai vu des habillements en lambeaux, point d’uniformité dans les vêtements, des élèves mal chaussés, d’autres en bas de soie ; tout cela annonce du désordre dans l’administration. Il ne doit y avoir aucune différence entre les élèves ; l’égalité doit être le premier élément de l’éducation. Le directeur m’a dit qu’il avait 500 élèves, pour lesquels il reçoit 800 francs par élève du Gouvernement, et 900 francs par élève pensionnaire. J’ai donc été fort étonné d’apprendre qu’il trouvait que cela était insuffisant pour un collège où il n’y a que 10 professeurs, et dans lequel, sur 500 élèves, plus de 300 n’ont pas douze ans. La situation de cette école contraste de tous points avec celle de Fontainebleau.

Je désire que vous me présentiez un projet de décret qui contiendrait les dispositions suivantes :

1)  Le plan d’études des lycées sera suivi à Saint-Cyr.

2)  Le collège s’appellera désormais Prytanée militaire français ; il n’y pourra entrer que des fils de militaires, destinés à l’état militaire.

3)  Il sera disposé pour contenir 600 élèves, dont 200 au-dessous de douze ans, et ayant nécessairement plus de sept ans ; 200 au-dessous de quinze ans, et 200 au-dessous de dix-huit ans. Les premiers, pour être admis, doivent savoir lire, écrire et avoir une notion des déclinaisons, des conjugaisons et des quatre règles ; les seconds doivent avoir une instruction plus étendue ; les troisièmes doivent avoir fait leurs classes jusqu’aux humanités et à la géométrie.

4)           Les élèves qui sont actuellement au Prytanée, quoiqu’ils ne soient pas fils de militaires, y resteront.

5)           Aucun pensionnaire ne pourra y être admis sans l’approbation de l’Empereur, et s’il n’est âgé d’au moins douze ans.

6)           Tant les élèves pensionnaires que les élèves du Gouvernement ne seront reçus au Prytanée que dans le mois qui terminera l’année scolaire, afin qu’ils ne viennent pas au milieu des cours et qu’ils puissent les commencer avec l’année ; ils sortiront également dans le mois qui précédera la clôture de l’année scolaire, et c’est pendant ce mois que l’on fera les examens pour l’admission à Fontainebleau, où l’on n’enverra que des jeunes gens de taille, ayant l’instruction et les dispositions convenables. Les élèves qui n’iront pas à Fontainebleau seront placés dans les corps en qualité de caporaux-fourriers.

7)           Les élèves âgés de plus de seize ans et sachant l’école de bataillon, compteront, à dater de cette époque, comme soldats. Ils feront l’exercice avec des fusils de dragons. Ceux qui auraient plus de douze ans et moins de seize feront l’exercice du bataillon avec des mousquetons.

8)            Les élèves qui auront plus de seize ans, et dont le temps à l’école comptera comme soldats, fourniront une garde à la porte du Prytanée ; ils y feront le service comme l’infanterie. En conséquence, il n’y aura plus d’invalides ou de garde extérieure quelconque à Saint-Cyr.

9)            Les élèves seront chargés de l’entretien de leurs fusils, qu’ils tiendront propres et brillants. En conséquence, il y aura à l’école un armurier, qui leur apprendra à tenir leurs fusils en bon état. On leur apprendre aussi à faire des cartouches. Le ministre de la guerre fournira les 200 fusils de dragons et les 200 mousquetons nécessaires.

10)            Les élèves formeront trois bataillons de quatre compagnies chacun, chaque compagnie composée de 50 hommes. Le 1er bataillon sera composé de 200 élèves ayant plus de seize ans, le 2e de 200 élèves ayant plus de douze ans ; le 3e de 200 élèves au-dessous de cet âge. Ils sauront marcher au pas, rompre par pelotons et marcher par les flancs. Les 1er et 2e bataillons doivent exécuter parfaitement le maniement des armes et l’école du bataillon. Le 1er bataillon saura de plus faire l’exercice à feu, démonter ses fusils et manœuvrer le canon de campagne ; il y aura, à cet effet, au Prytanée deux pièces de canon de 4.

11)            Les élèves qui, dans les mathématiques, auront vu la trigonométrie, seront menés sur le terrain par le professeur de fortification, qui leur apprendra à lever la carte et à faire les opérations trigonométriques.

12)            Indépendamment d’un chef de bataillon, il y aura à Saint-Cyr deux capitaines d’infanterie, un tambour maître, six tambours et un sergent d’artillerie.

13)            L’école aura un commandant militaire ayant au moins le grade de colonel, lequel sera sous la haute surveillance du connétable et sous les ordres du commandant de l’école de Fontainebleau : il fera, au moins tous les mois, la revue, et aura pour but de son inspection d’établir l’ordre et la discipline comme à Fontainebleau.

14)            L’appel et les inspections se feront comme dans les régiments.

15)            Tous les élèves mangeront à la gamelle, comme cela se pratique à Fontainebleau.

16)            Les masses seront établies et distribuées comme à Fontainebleau, sans que, dans aucun cas le conseil d’administration puisse dépenser plus de 800 francs par élève, y compris l’entretien de la maison et les meubles.

17)            Enfin ceux des élèves qui seront en état de soutenir les examens pour l’artillerie et le génie seront aptes à se présenter à l’école de Metz, sans avoir besoin de passer par l’examen de l’École polytechnique.

Au moyen de ces institutions, le Prytanée militaire français sera distinct des lycées et sera le premier échelon pour arriver à l’école de Fontainebleau. Ce collège restera néanmoins dans les attributions de votre ministère. Faites-moi connaître à combien montent le capital et les revenus de ce prytanée, afin que je voie l’affectation spéciale à en faire.

NAPOLÉON

Comm. par MM. de Champagny

(En minute aux Arch. de l’Emp.)



[1]      Turin.

[2]      Date présumée.

[3]      Lacune dans la minute.

 

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