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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Correspondance militaire
de Napoléon Ier

Extraite de la correspondance générale et publiée

Par ordre du ministère de la guerre

Tome quatrième  

Paris - 1876

 

747. ‑ MÉCONTENTEMENT AU SUJET DE MÉMOIRES SUR LA DALMATIE FOURNIS PAR LE GÉNÉRAL POITEVIN.

 

AU GÉNÉRAL DEJEAN.

 

Paris, 7 avril 1806.

 

Monsieur Dejean, le général du génie Poitevin, qui est en Dalmatie depuis deux mois, au lieu de faire une description topographique et militaire du pays qui me fasse connaître la nature des chemins, les côtes, les ports, les montagnes, les villes, la population, etc., fait des rêves de première ligne de défense, de seconde ligne de défense, de plans d’offensive, de défensive ; ce qui est un véritable galimatias. Témoignez‑lui mon mécontentement, et dites‑lui bien qu’il m'envoie un mémoire sur toute la topographie du pays, sur les montagnes, routes, canaux , etc., sans y joindre des projets d’attaque, de défense, ni rien de ce qui n’est pas précis et qui ne tend pas à faire connaître la nature du pays.

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

748. - OBSERVATIONS SUR LA QUANTITÉ DU MATÉRIEL D’ARTILLERIE NÉCESSAIRE EN CAMPAGNE ET DANS LES PLACES.

 

AU GÉNÉRAL DEJEAN.

 

La Malmaison, 10 avril 1806.

 

Monsieur Dejean, on me remet des états des armes portatives qui ne sont point exacts. Je n’y vois point l’état des fusils que j’ai à Fenestrelle, dans la citadelle de Turin, au fort Barraux, à Mantoue ; faites faire ces états avec plus d’exac­titude.

 

Quant au budget, les observations que vous me remettez tombent sur deux objets : la première, sur l’insuffisance du fonds pour les armes portatives ; mon intention est que l’on fabrique le plus d’armes possible. Si le fonds qui est destiné à cet objet est suffisant, j’accorderai un supplément sur le fonds de réserve. La seconde observation est relative au fond mis pour les salles d’armes ; nous en avons suffi­samment. Tous les nouveaux établissements qu’on fait absorbent beaucoup d’argent sans raison. Cela peut être fait avec le temps et dans des années où il y aura moins de dépenses.

 

Quant aux constructions, je ne puis comprendre que nous ayons un déficit aussi considérable qu’on l’avance. On dit qu’il manque tant d’affûts de siège, tant d’affûts de place : sans doute, si l’on suppose que toutes nos places seraient assiégées à la fois. Mais, si l’on avait l(argent nécessaire, serait‑il con­venable d’avoir à la fois une si grande quantité d’af­fûts, dont les cinq sixièmes pourriraient dans les arsenaux sans avoir jamais servi ? Nous en avons le nombre nécessaire. Dans la situation actuelle de l’Empire, l’art consiste à avoir les approvisionne­ments dans plusieurs points centraux d’où l’on puisse les diriger, selon les circonstances militaires, sur telle ou telle place.

 

Il en est de même pour les équipages de cam­pagne. C’est une erreur de penser qu’il faut, pour le service de l’Empire, des attirails et des caissons pour trois ou quatre mille pièces de campagne. Mille pièces de campagne sont plus que suffisantes, et avec ce nombre on est sûr de n’avoir jamais besoin d’aucun transport. Avec les attirails d’un équipage de trois cents bouches à feu pour la Hol­lande, la côte de Flandre et le Nord ; d’un équipage de trois cents bouches à feu pour Metz, Strasbourg et le Rhin ; de deux cents pour l’Italie, et de deux cents pour les Pyrénées, la Bretagne et la Méditer­ranée, on a plus que le nécessaire. J’aurais de la peine à comprendre que je n’eusse pas ce qui est nécessaire pour former ces quatre équipages. Faites‑moi un rapport qui me fasse connaître en détail la situation de l’artillerie. On peut avoir autant de pièces de canon que l’on veut, elles ne dépérissent point ; autant de fer coulé que l’on veut, cela ne dépérit point ; mais il ne faut avoir que l’attirail nécessaire, parce que cela périt.

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

749. ‑ EXPRESSION D’UN VIF MÉCONTENTEIIIENT AU SUJET DU VOYAGE A PARIS DU FRÈRE DU MARÉCHAL BERTHIER.

 

AU MARÉCHAL BERTHIER.

 

La Malmaison, 10 avril 1806.

 

Je suis fâché que vous ayez envoyé votre frère à Paris. Je n’ai point voulu le voir et je ne le recevrai point. Écrivez‑lui de repartir sur‑le‑champ. Votre frère a gagné deux millions en Hanovre, et il ne faut pas qu’il fasse l’important. Si, aujourd’hui qu’il est riche, il veut s’affranchir de ses devoirs, il s’en trouverait mal. Je tiens à déshonneur qu’un général quitte ses troupes. Quant à des couches de femme, je n’entre pas dans ces détails‑là ; ma femme aurait pu mourir à Munich ou à Strasbourg, cela n’aurait pas dérangé d’un quart d’heure l’exécution de mes projets ou de mes vues. Croyez‑vous que tous les militaires qui sont en Allemagne, et vous tout le premier, n’aient point envie de revenir, et même qu’indépendamment des raisons de service je n’en ai point d’autres de vous désirer à Paris ? Mais le militaire tombe en quenouille, et je veux être inflexible. Si le général Berthier était venu sans votre ordre, il aurait été sur‑le‑champ ar­rêté.

 

NAPOLÉON.

 

Archives de l’Empire.

 

 

750. ‑ VUES GÉNÉRALES SUR L’ARTILLERIE ET SES APPROVISIONNEMENTS DE TOUTE NATURE. –

NÉCES­SITÉ D’ACTIVER LA FABRICATION DES FUSILS.

 

Au GÉNÉRAL DEJEAN.

 

Saint‑Cloud, 14 avril 1806.

 

Monsieur Dejean, je viens de relire avec atten­tion le rapport que vous m’avez fait sur l’artillerie, en date du 26 février. J’approuve la proposition de réduire le nombre des régiments d’artillerie à cheval à quatre régiments, en portant chaque régi­ment à huit compagnies. Je serais assez porté à recréer les ouvriers d’état ainsi que les canonniers d’état, et à astreindre les entrepreneurs de manu­factures d’armes à faire des retraites aux ouvriers.

 

Je n’approuve point l’augmentation des régiments d’artillerie de ligne ; huit régiments me paraissent suffisants. Quant au matériel, je vois que nous sommes dans un grand chaos, et qu’il est très-­urgent d’en sortir. Mon intention n’est pas cepen­dant de faire aucun changement avant que le premier inspecteur soit arrivé ; mais ce qui me paraît extrêmement urgent, c’est de régler la quantité d’affûts, de pièces et d’approvisionnements qu’on doit tenir dans chaque place et le nombre de pièces de canon de campagne que chaque place doit égale­ment renfermer pour sa défense.

 

Il y a un grand nombre de places dont on con­serve les fortifications sans les détruire, mais où l’on ne devrait plus tenir d’artillerie, sauf à les réarmer par les dépôts, si les circonstances le rendaient nécessaire. Le placement de ces dépôts, où je voudrais avoir une grande quantité de pièces, d’affûts et d’objets d’artillerie de toute espèce, me paraît une chose extrêmement importante. Ai‑je besoin de 9,300 bouches à feu pour l’armement des places fortes ? Je ne le crois pas. Ai‑je besoin de 9,000 affûts ? Je ne le crois pas. Bien loin de penser qu’il faille un tiers d’affûts de plus que de canons, je crois qu’il faut, au contraire, plus de canons que d’affûts, par le principe qu’il n’y a aucun inconvénients à avoir des canons qui se conservent, et qu’il y en a beaucoup à avoir des affûts qui dépérissent.

 

Pour les équipages, il faut, comme je le dis dans ma lettre du 10, fixer le nombre qui est nécessaire et les lieux où l’on doit les réunir. Je pense que les équipages de mille pièces suffiraient, quoique je porterais volontiers le nombre de pièces à mille deux cents et même à mille huit cents, avec la quantité de boulets en proportion, par le principe que les pièces et boulets ne périssent pas. Je ne crois pas non plus qu’il faille cinquante mille livres de poudre pour notre approvisionnement. Nous en avons aujourd’hui seize millions, et je trouve que nous en avons beaucoup plus qu’il ne nous en faut ; mais cela tient toujours au même calcul qu’on forme la colonne du nécessaire pour les places en les supposant toutes assiégées de la même manière. Chargez le conseiller d’État Gassendi de me faire un travail là-dessus.

 

Il est des places, telles que Mayence, Landau, Strasbourg, Neuf-Brisach, Alexandrie, etc., qui doivent toujours avoir leur approvisionnement, les pièces et la poudre nécessaires, et le tiers de plus qu’il ne faut d’affûts en pièces de rechange. Il est un ordre de places où il faut tenir autant de pièces qu’il en faut, mais avec un affût seulement pour deux pièces. Il est un troisième ordre de places où l’on ne tiendrait que la moitié de l’artillerie nécessaire à la vraie défense de la place. Enfin il est un quatrième ordre de place où l’on ne fait plus aucune réparation, où l’on ne tiendrait point d’artillerie ; mais on aurait sur chaque frontière une grosse place de dépôt, telle que Lille ou Douai pour le nord, Metz pour le Rhin, Grenoble pour l’Italie, et où l’on tiendrait une grande quantité d’affûts, de pièces de rechange, de poudre, pour pouvoir, selon les circonstances, les porter sur les points où cela est nécessaire.

 

Il serait aussi nécessaire d’avoir un point central, le plus près de Paris possible et du côté de la Loire. En établissant les calculs de cette manière, il serait facile véritablement de connaître la quantité d’affûts dont nous avons besoin et de donner une bonne direction à nos constructions. Je suis loin de penser qu’il nous faille 800 affûts de siège et de place, 1,100 affûts de côtes, 700 affûts de mortiers, 200 d’obusiers, 1,750 de bataille et 1,700 caissons.

 

A ce sujet, il faut remarquer que les pièces de campagnes employées pour la défense des places n’ont besoin que d’un caisson par pièce.

 

Ce qui, je crois, nous manque davantage, ce sont les fusils. Il paraît que nous n’aurions aujourd’hui que 300,000 fusils ; c’est le tiers de ce qu’il nous faut. C’est donc à la fabrication des fusils qu’il faut employer la plus grande partie des fonds de l’artillerie.

 

         Si nos manufactures d’armes peuvent fabriquer 200,000 bons fusils par an, il nous faudra au moins    six ans pour avoir le million de fusils qu’il nous faut, en déduisant la consommation de chaque année. Mais il faut bien faire attention qu’on se plaint amèrement des platines, et qu’il est nécessaire de veiller à ce qu’on ne reçoive que de bonnes armes ; on en reçoit malheureusement beaucoup trop de mauvaises.

 

Quant aux emplacements, je me suis décidé à prendre en Italie la place de Vérone pour emplace­ment de l’artillerie française. Je n’entends point qu’il y ait aucun arsenal ni aucun atelier quelconque ; l’arsenal de Mantoue sera suffisant. D’ailleurs toutes les constructions italiennes se feront à Pavie, et les constructions françaises à Alexandrie ou à Turin.

 

On établira un polygone à Vérone ; peut‑être est-il possible de se servir comme polygone du fort de Vérone en mettant la butte au delà de l’Adige.

 

J’approuve que le dépôt du 4è de ligne se rende à Alexandrie ou à Turin, si les établissements ne sont pas encore prêts à Alexandrie.

 

Il paraît que, dans le projet qu’on m’a remis, on voudrait supprimer l’école de Toulouse, celle d’Auxonne et celle de Valence. Celle de Toulouse n’est‑elle pas nécessaire pour les frontières des Pyrénées et de l’Espagne ? Peut‑être serait‑il conve­nable de n’en supprimer aucune, ce qui serait facile en ne mettant jamais dans les mêmes écoles un régiment à cheval et un régiment à pied. On aurait, douze régiments, dont deux pour l’Italie, qui ne comptent pas pour les écoles, et un pour Turin ou Alexandrie,       ce qui ferait trois ; il en resterait neuf pour les écoles de France.

 

Quant aux arsenaux pour la frontière d’Italie, Turin et, quand il sera temps, Alexandrie, Gênes et Grenoble, sont suffisants. Il me paraîtrait donc né­cessaire que M. Gassendi préparât un rapport détaillé sur tout ceci ; et dans le courant de l’été, lorsque les généraux d’artillerie seront de retour de la Grande Armée, on tiendra quelques conseils pour terminer et fixer tout. En attendant, la pre­mière dépense est celle des fusils ; il faut ne rien épargner, de même que pour les constructions à Turin et à Gênes, car c’est en Italie surtout qu’il faut se trouver bien approvisionné de tout.

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

751. ‑ NOTE CONTRE LES CONSTRUCTIONS LUXUEUSES

POUR SALLES D’ARMES.

 

Saint‑Cloud, 22 avril 1806.

 

Si l’on construit des bâtiments pour faire des salles d’armes, on a tort. Avec deux ou trois cham­bres de caserne, on construit une superbe salle d’armes, capable de contenir 20,000 fusils. C’est dans tout que l’on porte cet esprit de luxe ruineux et qui empêche de faire le nécessaire. Dans l’état actuel de notre artillerie, et dans les circonstances de la guerre où nous sommes engagés, il est ridi­cule de faire des salles d’armes ; partout où il y a des casernes on a des salles d’armes.

 

NAPOLÉON.

 

Archives de l’Empire.

 

 

752. ‑ OBSERVATIONS AU SUJET DU SOUTIEN QUE SE DOIVENT LES GÉNÉRAUX. ‑ COMMENT LA GUERRE DOIT ÊTRE CONDUITE DANS LE ROYAUME DE NAPLES

 

AU ROI DE NAPLES.

 

Saint‑Cloud, 21 avril 1806.

 

Mon Frère, je reçois votre lettre du 12, de Co­senza. Les Polonais sont peu propres à la guerre de montagne ; la conduite du colonel polonais ne m’étonne pas. Je regrette que vous n’ayez pas dans la Calabre deux régiments italiens ; la facilité de parler la langue est un grand objet. Les Corses sont également très‑propres à ce service. Je n’ai lu qu’avec indignation le refus qu’a fait le général Duhesme d’envoyer un bataillon au secours de Cosenza ; témoignez‑lui‑en mon extrême mécon­tentement ; ce n’était pas un, mais trois bataillons qu’il devait envoyer, avec un général de brigade. Cette division de corps d’armée a été funeste aux armées du Rhin ; je ne l’ai jamais soufferte où j’ai été. Sur le seul avis qu’il y avait une insurrection sur les derrières du général Reynier, il devait faire toutes ses dispositions et marcher. Le général Saint­-Cyr est susceptible, plus qu’aucun autre, de ce genre d’amour‑propre ; c’est ce qu’il y a de plus funeste à la guerre.

 

Réunissez tout le corps du général Reynier, qui est de 8 à 9,000 hommes, pour pouvoir passer en Sicile et garnir la mer. Mettez à Cosenza des troupes corses et italiennes, ou des propres Napolitains, si vous en avez d’assez sûrs ; ménagez les troupes fran­çaises en ne les faisant pas ainsi battre isolément contre des paysans ; proscrivez surtout les petites garnisons, sans quoi vous ferez beaucoup de pertes. Le vrai système est celui des camps volants ; 1,800 hommes sous les ordres d’un général de division, placés autour de Cosenza, et fournissant perpétuellement des colonnes, 5 à 600 hommes parcourant le pays, sont les meilleurs moyens.

 

Tous les points de la côte où il y a des        citadelles et où un petit nombre d’hommes peuvent être à l’abri des insurrections d’une ville et des paysans peuvent être occupés avantageusement pour garantir les côtes ; mais que nulle part il n’y ait moins de 400 hommes. Ne mettez de petits détachements que dans les forteresses et dans les postes bien for­tifiés.

 

Faites faire des souliers et des habits à Naples ; l’habillement qu’on vous ferait en France ne vous arriverait jamais. Soldez exactement votre armée.

 

Si vous avez trop de troupes, renvoyez en Italie la portion de cavalerie qui vous est inutile ; et même, comme je vous l’ai déjà mandé, renvoyez quatre régiments français à Ancône. Il faut prendre la légion corse à votre service, ce qui vous donnera la faculté d’y employer des Calabrais et des Napo­litains. Vous pouvez envoyer en Corse pour la recruter. Vous savez que le roi de Naples y recrutait autrefois. Envoyez‑y donc des recruteurs ; mais n’employez pas Ferrendi, qui est un mauvais gueux, et qui d’ailleurs est lâche et ne vous servirait de rien.

 

Renvoyez vos dragons aux dépôts en Italie ; ils ont beaucoup d’hommes aux dépôts ; ils ne sont pas exercés comme les autres régiments de la Grande Armée, et je veux les préparer à faire la guerre comme je l’ai fait faire aux autres corps en Alle­magne.

 

Toutes les fois que vous me parlez d’une ville, mettez en note sa population, car on ne trouve ici aucun renseignement là‑dessus. Si le colonel Laffon avait attaqué avec audace les insurgés, avec 400 hommes il devait les mettre à la raison. Toute troupe qui n’est pas organisée est détruite lorsqu’on marche à elle. C’est ce qu’a fait le colonel Dufour. Faites‑lui connaître que je lui accorde de l’avancement dans la Légion d’honneur pour sa bonne conduite. Faites connaître également que j’accorde aux 1er et 23è légers et aux 6è et 49è de ligne huit aigles de la Légion d’honneur. Vous me ferez passer la note de ceux qui se sont distingués.

 

NAPOLÉON.

 

Archives de l’Empire.

 

 

753. ‑ OBSERVATIONS DÉTAILLÉES SUR LE COMPTE RENDU DES DÉPENSES DE L’ADMINISTRATION DE LA GUERRE.

 

AU GÉNÉRAL DEJEAN.

 

Saint‑Cloud, 28 avril 1806.

 

Monsieur Dejean, voici des observations que m’a fait faire le simple aperçu du compte rendu des différents services de votre ministère depuis le 1er vendémiaire an XIV jusqu’au 17 avril 1806.

 

Fourrages. ‑ La dépense présumée pour les fourrages est portée, pour six mois, à 6,259,000 fr. ; on évalue la ration à 1 franc 60 centimes, évaluation plutôt forte que faible. On suppose une con­sommation de 3,900,000 rations ; ce qui, divisé par jours, donne 20,500 chevaux. Il est vrai qu’on réduit ces 20,500 chevaux à 17,186 ; mais cette réduction est faite par des motifs qui ne sont pas bons. D’abord, dit‑on, il faut ôter la consommation de vendémiaire, qu’on évalue à 928,000 rations, pour le mouvement de la Grande Armée : mais ce mouvement était fini avant vendémiaire ; et, le 8 ou le 10 vendémiaire, il n’y avait pas un homme de cavalerie sur la rive gauche. Deuxièmement, on ôte 118,000 rations au corps d’armée du général Saint‑Cyr, qu’on calcule à 3,900 chevaux : il ne les avait pas, et les trois quarts étaient italiens et, dès lors, nourris par le royaume d’Italie. Ainsi cette réduction à 17,186 che­vaux ne peut être admise. Pour dire que 6,259,000 fr. ont nécessaires, il faut que l’on ait consommé 3,900,000 rations ; il faudrait donc qu’il y eût eu 20,000 chevaux par jour : mais si l’on regarde les états remis par les inspecteurs aux revues, on y voit portés :

 

Pour vendémiaire, 16,000 chevaux ; mais, sur ces 16,000 chevaux, il faut ôter 2,300 chevaux qui étaient à l’armée de Naples et nourris par le roi de Naples en vendémiaire, et les 7,600 chevaux de l’armée d’Italie, qui ont tous été nourris par réqui­sition.

 

En brumaire, on trouve 15,000 chevaux, sur les­quels il y en a 9,000 de l’armée d’Italie, qui ont été nourris par les pays vénitiens ou par réquisition, ceux de Batavie, nourris par le gouvernement batave.

 

En frimaire, on porte 22,000 chevaux : mais les 12,900 chevaux de l’armée d’Italie étaient nourris par le pays vénitien et par la Styrie et la Carinthie ; plus de 300 chevaux, qui étaient en Hollande, étaient nourris par la Hollande ; 1,000 chevaux étaient dans le royaume d’Étrurie, quoique j'aie peine à conce­voir qu’il y ait eu 1,000 chevaux en Étrurie, mais encore ils auraient été nourris par la reine d’Étrurie.

 

En janvier, on trouve 21,000 chevaux ; mais il y en a 8,800 de l’armée d’Italie et 1,800 de l’armée du Nord qui étaient en Hollande. D’ailleurs le ser­vice de l’armée d’Italie, en janvier, était fait par le royaume d’Italie.

 

En février, on trouve 20,000 chevaux ; mais il y a toujours les 8,900 du royaume d’Italie, 400 du maréchal Lefebvre en Allemagne, 680 du général Coland en Hollande, 270 du général Michaud en Hollande. On ne parle pas de l’exagération des autres articles.

 

En mars, on porte 11,000 chevaux.

 

De sorte qu’en prenant pour comptant les calculs de l’inspecteur aux revues, et je crois qu’il y aurait beaucoup à redire, on n’arrive jamais qu’à 192,000 rations pour vendémiaire, 144,000 pour brumaire, 206,000 pour frimaire, 270,000 pour janvier, 297,000 pour février, 342,000 pour mars ; ce qui, à 1 franc 60 centimes, ferait 2,328,000 fr. de dépenses. Il a été payé 4,852,000 francs. Cela forme une différence de 2,500,000 francs qui ont été donnés de plus aux fournisseurs.

 

Je ne puis me dissimuler que le chef de bureau Laumoy, qui a signé ces états, est d'une grande malhabileté, s’il pense justifier des avances si consi­dérables sur des calculs aussi évidemment irré­fléchis.

 

Quant à l’indemnité des fourrages, elle est éva­luée à 830,000 francs, lorsque, dans l’an XIII, où toute l’armée était à Boulogne, cette indemnité à coûté 1,200,000 francs. Par analogie, j’arrive à prouver que l’indemnité de fourrages ne peut être, pour ces six mois, de 300,000 francs ; cependant 830,000 francs sont sortis du trésor.

 

Chauffage. En l’an XIII le chauffage a coûté six millions ; ce qui fait pour six mois trois mil­lions. J’ai donc gagné, à ce que mon armée était dehors, une augmentation de dépense ! Certes, le chauffage ne peut coûter un million.

 

Étapes, convois et transports militaires. Les étapes, convois et transports militaires ont coûté en l’an XIII 7,400,000 francs, ce qui fait pour six mois 3,700,000. On demande onze millions. Je sais bien qu’il a  été fait, cette année, plus de mouvements que l’année ­passée, non de conscrits, car les mouvements de conscrits n’ont pas été plus considérables cette année, mais de troupes ; mais cela peut-il faire l’effroyable différence de quadrupler la dépense     ?

 

Invalides. Comment demande‑t‑on deux millions pour les Invalides ? Cette dépense sera donc plus forte que l’année passée, et par quelle raison ? Cela est d’autant moins convenable que, dans le mémoire qui appuie l’état, cette dépense n’est portée, par évaluation, qu’à 1,500,000 francs.

 

Lits militaires. Les lits militaires n’ont coûté en l’an XIII que 2,200,000 francs, et l’on demande, pour six mois, 2,300,000 francs !

 

Logements. L’indemnité de logement n’a coûté, l’an passé, que 3,500,000 francs, et cette année vous demandez un million pour six mois ; et il n’y a pas sans doute la même quantité de troupes dans l’intérieur.

 

Hôpitaux. On porte 5,100,000 rations pour six mois ; ce qui fait 24,000 malades par jour. L’état que je fais faire prouvera qu’il n’y a pas en constamment 12,000 malades par jour, l’un portant l’autre. L’état que vous présentez porte 18,000 ma­lades, et sans doute on ne veut pas me faire payer les malades de Hollande, de Hanovre, d’Italie et de Naples, qui sont cependant portés dans les états.

 

Mobilier. Les 1,500,000 francs donnés pour achat et entretien de mobilier sont une dépense inu­tile qu’on a faite. On aurait pu tout aussi bien dé­penser quinze millions.

 

Officiers de santé. Il me semble que tous les officiers de santé de la Grande Armée ne sont pas payés ; cependant on a dépensé 500,000 francs pour extraordinaire des officiers de santé.

 

Viande. Il faut observer que l’armée d’Italie a vécu de réquisitions, et que les 2,200,000 rations de viande n’ont pas été fournies par M. Delannoy ; que, dans les corps de réserve, il y a une exagé­ration d’au moins un quart.

 

Habillement. La première et la seconde portion de la masse d’habillement se monteraient à neuf millions pour sept mois ; l’année passée, elles se sont montées à treize millions pour toute l’année, tant pour les fournitures ordinaires que pour les fournitures extraordinaires. Il faut commencer par faire connaître la retenue à faire pour ce que doit chaque corps pour fournitures, soit de souliers, soit de tricots, qui ont été payés par le ministre et fournis en nature aux corps. Il faut avoir l’état des souliers qui existent aujourd’hui et de ceux dis­tribués aux corps, parce qu’il faudra la leur retenir.

 

Boulangerie. L’armée d’Italie a vécu de réquisitions ; au mois de brumaire, elle était dans le pays vénitien. Par vos états, il paraît que, pour sept mois, vous avez payé 40,030,000 rations, ce qui fait 182,000 hommes par jour. Il faut en ôter d’abord tout ce qui est relatif à l’armée d’Italie, ensuite tout ce qui est relatif aux compagnies de réserve et à la gendarmerie, qu’on paraît avoir comprises dans les états. Rien n’est aussi inexact que les états remis par les inspecteurs aux revues : ce corps s’est bien relâché depuis un an et ne rem­plit point son but. Je fais dresser des états des troupes qui sont en France depuis six mois, sur les livrets qui me sont remis chaque mois, et d’après la connaissance que j’ai de l’emplacement des troupes. Vous y verrez une immense différence avec les vôtres.

 

Je ne puis me dissimuler que les états qui me sont remis sont faits par des hommes qui ne suivent pas l’administration, et qu’il y a bien du relâche­ment dans cette partie du service.

 

Dans le mois de janvier, il n’y avait dans l’intérieur que 60,000 individus prenant ration, en y compre­nant les 27è et 28è divisions militaires : vous en portez 85,600, ce qui fait un quart de plus qu’il ne faut.

 

RÉSUMÉ. Les dépenses de la boulangerie ne peuvent dépasser 7,300,000 francs pour sept mois, desquels il faut ôter, pour les réquisitions en France, 572,000 francs. Je ne conçois pas pourquoi vous ajoutez au service présumé fait les 720,000 francs de réquisitions que vous avez payés. C’est par ce faux calcul que vous portez que le munitionnaire doit 2,124,000 francs, tandis qu’il doit 2,700,000 francs ; et, en y joignant 1,300,000 francs qu’on lui a mal à propos payés pour le royaume d’Italie, et 1,400,000 francs pour ce que les consommations de l’intérieur ont été portées trop haut, cela fera monter son débet à cinq millions.

 

Pour les fourrages, les fournisseurs ont reçu de trop 2,500,000 francs : pour indemnités de fourrages, il y a 500,000 francs de trop payé.

 

Pour chauffage, 1,600,000 francs de trop payé.

 

Pour étapes et convois militaires, un million.

 

Pour lits militaires, indemnités de logement et geôlage, au moins 380,000 francs.

 

Pour les hôpitaux, au moins trois millions. Pour la viande, au moins 3,500,000 francs.

 

Pour l’habillement, il faut faire connaître ce qui a été payé, ce qui n’a pas été fourni, et les à‑compte donnés à chaque corps, qui n’ont pas été retenus. Faute de faire ces retenues, on fait payer double aux corps, et l’on introduit des abus et du désordre dans leur administration. Ceci est encore un objet de plusieurs millions. Tout cela réuni composerait un trop payé de quinze à vingt millions, sans comp­ter qu’au lieu de payer les trois quarts du service on aurait tout soldé.

 

NAPOLÉON.

 

Comm. par M. Perrotin.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

754. - NOTE SUR LA DÉFENSE DE L’ISONZO.

 

Saint‑Cloud, 28 avril 1806.

 

On a lu le mémoire du général Marmont, en date du 15 avril. Il renferme de bonnes idées ; mais voici les observations qu’il fait naître.

 

Si l’on ferme la vallée de l’Isonzo par une place, l’ennemi, une fois maître de cette place, la trouve­rait tout à son avantage ; ou bien il faudrait la con­struire tellement forte qu’elle pût raisonnablement être à l’abri d’être prise ; ce qui exigerait d’abord un grand emploi d’hommes, de grands travaux, et des frais pour l’artillerie et pour les vivres beau­coup trop considérables. Il ne faut donc placer aucun obstacle dans la vallée de l’Isonzo, parce que cet obstacle serait trop avantageux pour l’ennemi s’il s’en emparait dès le commencement d’une campagne. Si l’on est sur la défensive et maître de la rive droite de l’Isonzo, il sera facile de trouver une position qui intercepte la vallée ; et quand l’en­nemi voudra combiner l’opération de ses divisions partant de Tarvis avec ses divisions partant de Lay­bach, l’armée française, qui sera entre ces divisions aura toujours le moyen de tomber sur l’une ou l’autre isolément et de les accabler séparément quelle que soit, d’ailleurs, la justesse de l’opération en question, et elle n’aura pas besoin d’avoir un fort pour cet objet. Dans une manœuvre de cette espèce, Palmanova serait très‑utile ; elle contien­drait l’ennemi, devant lequel on se serait dérobé sur un point, et mettrait en sûreté les magasins, pendant deux ou trois jours qu’on se serait dégarni devant lui.

 

La seconde observation est que nous ne sommes pas maîtres de l’Isonzo, que nous devons tenir à le garder, mais qu’en réalité il ne nous appartient pas par le traité de Presbourg.

 

Un fort qui fermerait la vallée de Natisone n’aurait cependant pas les inconvénients relatés ci‑dessus. En supposant même que l’ennemi s’en emparât, il ne gênerait en rien les opérations de Goritz à Tarvis, ni celles d’Osoppo à Tarvis. Il faudra le bloquer seulement pendant les huit ou dix jours que l’artillerie de Palmanova mettrait à le reprendre.

 

Où doit être ce fort ? A Robig. Mais n’est‑ce pas sur le territoire autrichien ? Ne doit‑on pas le placer plutôt à Stupizza, où l’ennemi prit position en l’an VI, et reçut le combat de la division du général Guieu ?

 

Il faut pour cela une position qu’on puisse dé­fendre par un seul ouvrage ; un petit mamelon qui ne soit pas dominé et que couronnerait une redouté maçonnée, avec contrescarpe ; ou, si l’on veut, une casemate à feux de revers, qui coûterait tout au plus 3 à 400,000 francs, qui présenterait un logement pour 2 ou 300 hommes, et serait suffisamment garnie avec douze à quinze pièces d’artillerie ; enfin, des chemins couverts et autres ouvrages en terre au bas du mamelon, et qu’on établirait en quinze jours de temps et suivant les circonstances. On veut qu’une division de 4 à 5,000 hommes puisse se trouver protégée par cette redoute contre des forces supérieures, et qu’on puisse appuyer, par son moyen, le point qu’on choisirait pour intercepter la vallée de l’Isonzo ; que, devant ployer toute la gauche sur la droite, afin de marcher, soit sur Monfalcone, soit sur Goritz, pour attaquer l’ennemi avec toutes les forces de l’armée française réunies, et en gagnant sur lui une ou deux marches, cette redoute l’arrêtât, et pût aussi renfermer les petits magasins et un petit dépôt de munitions de guerre, et aidât à prolonger l’erreur des ennemis et mît obstacle à sa marche sur Cividale : car on suppose que quelques hussards, quelque artillerie légère et quelques compagnies d’éclaireurs se replieraient devant l’ennemi et tiendraient toujours ses éclai­reurs en respect. L’ennemi qui, après avoir cerné et sommé la redoute, voudrait continuer sa marche, ne pourrait aller jusqu’à Udine sans artillerie. Il faudrait donc, s’il était possible, que l’emplacement du fort fût tellement choisi que l’ennemi ne pût transporter son artillerie sans éprouver un retard de plusieurs jours, qu’il devrait employer et perdre en construction de chemins.

 

Ainsi donc il ne peut être question d’établir une place si à proximité de l’extrême frontière. Il vaut mieux diriger tous ses efforts pour avoir une bonne place de dépôt dans Palmanova, et se con­tenter d’établir dans l’endroit désigné un très‑petit fort, que l’ennemi ne pourrait cependant prendre avec de l’artillerie de campagne, qui soutiendrait quelques jours de tranchée ouverte ; et ce but serait rempli moyennant une dépense de 3 à 400,000 francs, sauf, par la suite, à y continuer des ouvrages de défense si cela était nécessaire. Si l’armée était battue ou qu’elle dût se replier der­rière le Tagliamento sans espérance de revenir sur ses pas avant quelques semaines, alors le fort pourrait être abandonné et son artillerie serait transpor­tée à Palmanova.

 

Quoique ce fort doive être une fortification per­manente, on ne peut cependant le considérer que sous le point de vue de fortification de campagne. Il pourra, dans la main d’un général, contribuer au succès d’une opération, et dès lors rendre un immense service ; et dans la défensive il en rendrait encore, en ôtant toute inquiétude et en donnant plusieurs jours à l’armée qui serait réunie du côté de Palmanova, et qui ne se trouverait pas obligée de se diviser, puisque ce petit fort protégerait assez une très‑petite division pour que la grande com­munication d’Udine se trouvât suffisamment surveil­lée. Malgré tous les avantages qu’on vient d’exami­ner, la considération de la dépense serait de nature à y faire renoncer. Il faut connaître plus exacte­ment les localités et tout ce qui intéresse Caporetto, Cividale, Udine et les principaux endroits des envi­rons.

 

Le général Marmont parle d’une route de Canale à Cormons, praticable pour les voitures. Il importe d’être parfaitement sûr s’il n’en existe pas d’autre de cette espèce. Il faudrait pour cela faire lever un croquis du pays et donner des détails exacts sur les torrents de Natisone et de Judrio, etc., afin qu’on pût apprécier d’une manière vraie si la dépense du fort dont on a parlé serait compensée par les avan­tages qu’on en retirerait.

 

Indépendamment des opérations que l’ennemi peut faire par les routes de Tarvis à Caporetto, et de Goritz à Laybach, il peut en faire, et c’est assez dans le génie autrichien, en combinant les divisions qui déboucheraient par Caporetto et Cividale avec celles qui passeraient par Pontebba, la Chiusa vénitienne et Gemona, et c’est pour cela qu’on s’est établi et fixé à Osoppo, où le terrain épargnait des frais con­sidérables en offrant des fortifications naturelles auxquelles l’art n’avait pas beaucoup à ajouter. Il serait bon d’avoir des descriptions exactes de la communication d’Osoppo à la Chiusa vénitienne et Pontebba.

 

Il faut donc faire faire des croquis et des recon­naissances plus détaillées de toute cette partie ; mais c’est à Palmanova surtout qu’il faut travailler avec la plus grande activité. Il faut avoir fini cette année les casernes, les citernes, les magasins, et que les neuf flèches qui ont été ordonnées et qui augmentent si considérablement la défense de Pal­manova soient aussi cette année dans tout leur jeu. On n’a pas encore reçu les plans d’Osoppo ; on les attend pour les examiner. Cette place a un double avantage : celui de servir de dépôt pour la ligne du Tagliamento et d’observation pour le débouché de Pontebba.

 

Archives de l’Empire.

 

 

755. ‑ IMPORTANCE DE WESEL. –

UTILITÉ D’EN AUGMENTER LES DÉFENSES.

 

AU GÉNÉRAL DEJEAN.

 

Saint‑Cloud, 7 mai 1806.

 

Monsieur Dejean, je vous envoie le plan de Wesel avec le mémoire des officiers du génie. Mon intention est qu’on lève de suite, sur une grande échelle, le terrain à 1,200 toises de la place sur les deux rives, et qu’on fasse de nouvelles observations sur la possibilité de remplir d’eau les fossés. Puisque l’Issel a de l’eau, pour peu qu’il y en ait, il doit y en avoir assez pour que, dans l’été le plus sec, on puisse maintenir sept ou huit pieds d’eau dans les fossés pendant plusieurs mois. Cette eau n’aurait pas besoin d’être renouvelée, et, dès lors, il serait indifférent que le cours de l’Issel fût intercepté. Dans le mémoire, on propose de relever les escarpes, mais il ne paraît pas qu’il y ait impossi­bilité de se procurer de l’eau avec un peu de pré­voyance.

 

La citadelle paraît le point principal de la dé­fense ; c’est donc là qu’il faut construire des casernes et magasins. Si l’ennemi attaque la cita­delle, on ne manquera pas d’églises dans la ville pour placer les hôpitaux et la partie de la garnison qu’on voudra reposer. Au lieu que, si l’ennemi prenait la ville, on n’aurait plus les moyens de ren­fermer les munitions et les dépôts de l’armée. Tant que la citadelle n’est pas prise, l’ennemi n’a réel­lement rien ; c’est donc là qu'il faut renfermer les magasins à l’abri, les casernes, les souterrains.

 

Mon intention est qu’on répare sur‑le‑champ les deux casernes qui sont dans la ville, mais pour le simple usage, et qu’on me présente les projets pour établir dans la citadelle les magasins, la manu­tention, les établissements de l’artillerie, à l’épreuve de la bombe. C’est aussi dans la citadelle que devra être l’arsenal. Sept cents milliers de poudre sont beaucoup trop. On pourrait destiner un ou deux des magasins à poudre pour y établir les salles d’artifice et autres manutentions d’artillerie. Ce sont des  ouvrages de détail, qui ne peuvent être conçus que lorsque le plan aura été visité par les chefs du génie.

 

J’avais toujours ouï dire que Wesel avait une inondation. Il paraît, par le mémoire des officiers du génie, que cette notion est fausse ; mais il fau­drait en être certain. Il est dit positivement dans le mémoire que l’inondation est impossible pendant l’été ; mais il n’est pas dit qu’elle ne puisse avoir lieu dans les autres saisons de l’année. On sait que les sièges se font souvent dans le printemps ou l’au­tomne, qui sont très‑rudes dans ces climats.

 

Wesel est la position juste que je pourrais désirer pour flanquer la Belgique et soutenir le nord de nos frontières. Elle est, pour l’offensive, la véritable position pour appuyer l’armée qui ferait la guerre à la Prusse. Mais si une fois l’armée française avait repassé le Rhin, la place se trouverait trop isolée, trop hermétiquement bloquée. L’occupation de l’île Büderich et la construction d’une forteresse sur la rive gauche peuvent seules donner à Wesel l’im­portance nécessaire pour que cette place soit une barrière pour la France, comme sont Strasbourg et Mayence. Il faudrait que cette citadelle et l’ouvrage qu’on ferait pour occuper l’île eussent une commu­nication directe avec la citadelle, de manière que, la ville prise, l’ennemi ne pût empêcher la commu­nication, sinon de jour, au moins de nuit, sinon sur un pont de radeaux, du moins sur des bateaux isolés. Je désirerais qu’on me présentât un projet d’un pont de radeaux qui irait de la rive gauche à l’île de Büderich et de l’île à la citadelle ; les voya­geurs payeraient un droit de passe et couvriraient la dépense.

 

Il faudrait que les ouvrages de Büderich fussent faits de manière qu’ils pussent se rattacher aux ouvrages qu’on construirait sur la rive gauche, ou bien à la citadelle, si les nouveaux ouvrages étaient pris. La nature de ces ouvrages, leur position, la manière de conduire progressivement les ouvrages, année par année, de manière que chaque 500,000 fr. qu’on dépensera fassent faire un pas vers le but pro­posé, doivent être l’objet des méditations du corps du génie. Strasbourg, Mayence et Wesel, voilà les brides du Rhin. Ce n’est pas un système de fron­tières comme en Flandre, système que plusieurs siècles de rivalité entre deux puissances ont pu seuls établir, mais c’est un système de trois grandes places de dépôt, pouvant gagner une campagne et donner à l’Empire une année de répit. Il ne faut pas cependant que les ouvrages qu’on propose passent trois à quatre millions. Je ne comprends dans cette dépense aucune espèce de caserne, si ce n’est les souterrains, qui entreraient dans la construction même de la place. Ainsi je désire que le premier inspecteur du génie réponde sur ces trois questions après avoir vu la place : Wesel peut‑il avoir la même force que Mayence et que Strasbourg ? Peut‑il jouer le même rôle ? Quels sont les ouvrages nouveaux à établir pour lier la place avec la rive gauche ? La première réflexion qui se présente, c’est que les petits forts qu’on établit à Büderich et sur la rive gauche, il aurait fallu les établir à Wesel, quand même nous n’aurions pas eu Wesel. Cette place prise, ils présenteront encore une résis­tance considérable. On aura soin de projeter les choses de manière que, par la suite, on puisse con­stamment les améliorer et donner à ces ouvrages un nouveau degré de force et de résistance qui ait été calculé et prévu au moment où on posera la pre­mière pierre. C’est avec les siècles que les millions ne sont rien. Luxembourg aura coûté plus de soixante millions ; mais la France et l’Autriche ont été eux cents ans à y dépenser beaucoup d’argent, chacun à son tour.

 

Il est aussi une question qui doit être le résultat du calcul : c’est de savoir où on doit faire la dé­pense des établissements militaires. Pas de doute que ce ne soit dans la citadelle plutôt que dans la ville ; mais faut‑il les faire dans la citadelle actuelle ou dans les nouveaux ouvrages ? C’est une question qui peut se résoudre. Je désirerais aussi connaître combien il faudrait d’argent pour construire sur la rive gauche une citadelle aussi forte que celle de Wesel. Une citadelle qui me paraîtrait imprenable serait celle qu’on pourrait faire dans l’île de Bü­derich. Il y a cent vingt toises de l’extrémité de l’île à la rive gauche, et à peu près autant à la rive droite. Cette idée mérite d’être méditée. La nature du terrain de l’île, la possibilité d’y fonder, et beaucoup d’autres considérations doivent décider l’ingénieur. Il semble qu’en occupant en force la rive de l’île Büderich qui regarde la rive gauche du Rhin, l’ouvrage qu’on ferait sur la rive gauche serait soutenu à cent vingt toises par des batteries disposées dans l’île sur une longueur de trois à quatre cents toises.

 

NAPOLÉON.

 

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

756. ‑ INSTRUCTIONS POUR LE SIÈGE DE GAETE.

 

AU ROI DE NAPLES.

 

Saint‑Cloud, 19 mai 1806.

 

Mon Frère, je reçois votre lettre du 8 mai. Je vois avec plaisir que vous êtes assez content de l’es­prit des Napolitains. Ne faites pas commencer le feu du siège de Gaëte que vous n’ayez beaucoup de pièces en batterie et que vous n’ayez réuni au parc un grand nombre de munitions. Quoi qu’on puisse vous dire, ne croyez pas que l’on se batte à coups de canon comme à coups de poing. Une fois le feu commencé, le moindre manquement de munitions pendant l’ac­tion rend inutile ce qu’on avait fait d’abord. Vous n’aurez Gaëte qu’avec un siège en règle. Deux affûts par pièce ne sont pas de trop. Il vous faut une grande quantité de sacs à terre, de fascines, de sau­cissons préparés d’avance. Au moment où le feu commencera, qu’il y ait 9 à 10,000 hommes d’infan­terie devant la place, pour pouvoir suffire aux tranchées et aux assauts. Établissez des batteries de mortiers et de boulets rouges pour éloigner les vaisseaux. Rien de tout cela ne doit commencer à tirer qu’au dernier moment. Il faut que, pendant douze jours que doit durer le siège de Gaëte, le feu aille toujours croissant. En attendant, il faut y avoir un bon commandant et au moins 5 ou 6,000 hom­mes, partie Français, partie Italiens. Il faut élever les batteries, construire des places d’armes, pour être à l’abri des redoutes, pour s’opposer aux sorties ; enfin réunir tous les moyens. Désormais rien ne vous presse pour prendre Gaëte ; l’Europe est et sera tranquille. Il y a peu de Russes à Corfou ; la moitié même est déjà arrivée en Crimée. Les 2 ou 3,000 hommes que les Anglais pourront envoyer à Gaëte ne seront pas en Sicile.

 

Dans la situation actuelle de l’Europe, où la guerre n’est pas à craindre, la Sicile est tout, et Gaëte n’est rien ; quand j’entends rien, pour ces deux mois : il faut l’avoir avant le mois de septembre ; jusque‑là rien n'est à craindre ; et, si d’ici là vous pouvez entrer en Sicile, les vaisseaux de guerre et bâtiments de toute espèce qu’on aura devant Gaëte, on ne les aura pas en Sicile, et c’est là le grand point. Ce qui est aussi très‑important pour vos opérations, c’est d’être maître de Cività‑Vecchia et de toute la côte jusqu’à Piombino. Je vous ai écrit d’y envoyer un régiment d’infanterie, un de cavalerie, et un général. Il paraît que vous aimez à garder toutes vos troupes. Vous avez certainement trop de cavalerie. Dans le doute de ce que vous ferez, j’ai ordonné qu’on envoyât à Cività‑Vecchia un bataillon suisse qui est à Ancône. Un bataillon du régiment de la Tour d’Auvergne doit être à Ancône. Le général Lemarois doit y      être arrivé ; il a besoin d’un régiment de cavalerie ; j’imagine que vous le lui avez envoyé. Il faut boucher hermétiquement toute la côte d’Italie aux An­glais et toute communication avec Corfou. Ordonnez   au général qui commande devant Gaëte de n’avoir aucun parlementaire avec Sidney Smith ; c’est un bavard et un intrigant qui ne cherche qu’à tromper.

 

Si vous ne chargez pas Masséna de l’expédition de Sicile, envoyez‑le à Gaëte, et qu’il y demeure de sa personne. Jourdan a l’activité et la prudence néces­saires pour garder Naples et les côtes environnantes. Reynier est tout aussi capable que tout autre de prendre la Sicile. Je ne saurais trop vous recom­mander d’avoir beaucoup d’officiers d’artillerie et du génie. Ne faites pas commencer le siège de Gaëte que vous n’ayez des pièces, des affûts, des munitions, des gabions, des outils, des sacs à terre, etc., et 10,000 hommes d’infanterie ; sans cela on aura l’opinion d’un échec, on retardera la prise de la place, et on consommera des munitions pré­cieuses. Quand vous en serez là, on pourra tirer du château Saint‑Ange, d'Ancône, etc., de la poudre et tout ce qui est nécessaire pour augmenter vos moyens. Quant à moi, je pense qu’il eût été pos­sible de prendre Gaëte il y a deux mois. Dans la situation des choses, peut‑être vaut‑il mieux qu’elle ne soit pas prise, si vous entrevoyez le moment de bientôt entrer en Sicile. Que Gaëte ne diminue en rien vos ressources et n’affaiblisse point vos moyens pour l’expédition de Sicile. Gaëte ne résistera pas à une attaque suivie, si vous ne manquez pas d’artil­lerie ni de munitions. Sans aucune espèce de doute, vous pouvez l’enlever en douze jours ; mais, pour cela, il faut bien des milliers de poudre, bien des affûts, des gabions, des fascines, des outils et un bon nombre d’officiers du génie. il faut, au siège de Gaëte, au moins vingt officiers du génie et beaucoup d’officiers d’artillerie. Je désire bien avoir votre situation au 15 mai, votre répartition, et que vous me fassiez connaître comment vous organisez votre expédition de Sicile. Par les états de situation que j’ai, je vois qu’il n’y a que les 10è et 60è, formant moins de 3,000 hommes, devant Gaëte. Je ne vois pas qu’en général il y ait là tous les moyens nécessaires pour faire les travaux préparatoires du siège. Je ne vois pas assez de compagnies d’artillerie, pas assez d’infanterie. Il faut aussi quelque cavalerie pour surveiller les côtes. Vous pouvez mieux placer votre armée, qui ne laisse pas que d’être considérable. La cavalerie pourra vous servir sur plusieurs points de la côte. J’ai toujours eu l’habitude, à Boulogne et sur toutes les côtes de la Bretagne, de la Normandie, etc., de faire exercer les chasseurs et les hussards, aux manœuvres du canon, de manière qu’ils accouraient partout où il était nécessaire pour aider au service des batteries.

 

Il faut mettre devant Gaëte un de vos principaux généraux. Je n’y vois que le général de brigade Lacour ; c’est bien peu de chose. Girardon vaudrait mieux que Lacour. Il faut mettre quatre ou cinq généraux de brigade pour commander à la tranchée et faire vraiment le service. La plus grande partie de vos officiers de génie doit être au siège de Gaëte.

 

Malgré tout le bon esprit qui règne dans votre royaume, ne vous y fiez pas trop ; n’armez pas trop de monde, cela vous est inutile et ne peut être que dangereux. Au moindre mouvement qu’il y aurait sur le continent, cela tournerait contre vous, au lieu qu’avec une armée de 40,000 hommes, que vous avez en infanterie, cavalerie, artillerie, Fran­çais, Italiens et Polonais, vous pouvez disposer de ­15,000 hommes p