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Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Correspondance militaire
de Napoléon Ier

Extraite de la correspondance générale et publiée

Par ordre du ministère de la guerre

Tome quatrième  

Paris - 1876

 

767. -    INSTRUCTIONS POUR LE GÉNÉRAL MARMONT COMMANDANT EN DALMATIE.

 

AU PRINCE EUGÈNE.

 

Saint‑Cloud, 28 juillet 1806.

 

Mon Fils, j’ai reçu votre dépêche de Venise, en date du 21. Le commandant de la marine a montré en général peu d’activité. Il n’avait pas besoin de grand ordre pour expédier à Raguse quelques cha­loupes avec des munitions, du moment qu’on a su que cette place était bloquée. Je vous ai écrit, par ma dernière lettre, que mon intention n’était pas qu’on évacuât Raguse. Écrivez au général Marmont qu’il en fasse fortifier les hauteurs. Qu’il organise son gouvernement et laisse son commerce libre ; c’est dans ce sens que j’entends reconnaître son indépendance. Qu’il fasse arborer à Stagno mes dra­peaux italiens ; c’est un point qui dépend aujourd’hui de la Dalmatie. Donnez‑lui ordre de faire construire sur les tours de Raguse les batteries nécessaires, et de faire construire au fort de Santa‑Croce une redoute fermée en maçonnerie. Il faut également construire dans l’île de Lacroma un fort ou redoute ; les Anglais peuvent s’y présenter, il faut être dans Ie cas de les y recevoir.

 

Le général Marmont fera les dispositions qu’il jugera nécessaires ; mais recommandez‑lui bien de laisser les 3es et 4es bataillons des 5è et 23è à Raguse, car il est inutile de traîner loin de la France des corps sans soldats. Aussitôt qu’il le pourra, il ren­verra en Italie les cadres des 3es et 4es bataillons. Si cela pouvait se faire avant l’arrivée des Anglais, ce serait un grand bien. Écrivez au général Marmont qu’il doit faire occuper les bouches de Cattaro par le général Lauriston, le général Delzons et deux autres généraux de brigade, par les troupes ita­liennes que j’ai envoyées et par les troupes fran­çaises, de manière qu’il y ait aux bouches de Cattaro 6 ou 7,000 hommes sous les armes. Ne réunissez à Cattaro que le moins possible des 5è et 23è ; mais placez‑y les 8è et 18è d’infanterie légère et le 11è de ligne, ce qui formera six bataillons qui doivent faire 5,000 hommes ; et, pour compléter 6,000 hommes, ajoutez‑y le 60è.

 

Laissez les bataillons des 5è et 23è à Stagno et à Raguse, d’où ils pourront se porter sur Cattaro au premier événement.

 

Après que les grandes chaleurs seront passées et que le général Marmont aura rassemblé tous ses moyens et organisé ses forces, avec 12,000 hommes il tombera sur les Monténégrins pour leur rendre les barbaries qu’ils ont faites ; il tâchera de prendre l’évêque, et, en attendant, il dissimulera autant qu’il pourra. Tant que ces brigands n’auront pas reçu une bonne leçon, ils seront toujours prêts à se déclarer contre nous. Le général Marmont peut employer le général Molitor, le général Guillet et les autres généraux à ces opérations. Il peut laisser pour la garde de la Dalmatie le 81è.

 

Ainsi le général Marmont a sous ses ordres, en troupes italiennes, un bataillon de la Garde, un bataillon brescian et un autre bataillon ; ce qui, avec les canonniers italiens, ne fait pas loin de 2,400 hommes. Il a, en troupes françaises, les 5è, 23è et 79è, qui sont à Raguse et qui forment, à ce qu’il paraît, 4,500 hommes, le 81è, et les hôpitaux et détachements de ces régiments, qui doivent former un bon nombre de troupes. Il a enfin les 8è et 18è d’infanterie légère et les 11è et 60è de ligne.

 

Je pense que le général Marmont, après avoir bien vu Zara, doit établir son quartier général à Spalatro, faire occuper la presqu’île de Sabioncello, et se mettre en possession de tous les forts des bouches de Cattaro. Il doit dissimuler avec l’évêque de Monténégro, et, vers le 15 ou le 20 septembre, lorsque la saison aura fraîchi, qu’il aura bien pris ses précautions et endormi ses ennemis, il réunira 12 ou 15,000 hommes propres à la guerre des montagnes, avec quelques pièces sur affûts de traîneaux, et écrasera les Monténégrins. L’article du traité relatif à Raguse dit que j’en reconnais l’indépendance, mais non que je dois l’évacuer.

 

Des quatre généraux de division qu’a le général Marmont, il placera Lauriston à Cattaro et Molitor à Raguse, et leur formera à chacun une belle division. Il tiendra une réserve à Stagno, fera travailler aux retranchements de la presqu’île et au fort qui doit défendre Santa‑Croce, ainsi qu’à la fortification du vieux Raguse et aux redoutes sur les hauteurs de Raguse. Il est fâcheux que le général Molitor ait emmené des troupes ; il aurait mieux fait de laisser tous ses renforts à Lauriston.

 

Faites‑moi connaître où se trouvent les 3es batail­lons du 11è et du 60è, les 3es bataillons des 8è et 18è légers, et si les ordres que j’ai donnés pour la formation des réserves en Dalmatie sont déjà exé­cutés.

 

Vous ne m’avez pas envoyé l’état de situation depuis le 1er juillet. Demandez au général Lauriston des plans des ports et du pays de Raguse. J’ai ac­cordé 400,000 francs pour l’approvisionnement de cette place. Faites‑y passer tout cela en munitions de bouche.

 

Écrivez au sénat de Raguse qu’il fasse faire l’éva­luation des pertes de la ville, mon intention étant de lui accorder un secours.

 

NAPOLÉON.

 

Comm. par S.A. I. Mme la duchesse de Leuchtenberg.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

768. ‑ CONSEILS POUR RÉPARER LES FAUTES MILITAIRES QUI ONT ÉTÉ FAITES. ‑ CARACTÈRE D’UNE BONNE DÉFENSIVE.

 

AU ROI DE NAPLES.

 

Saint‑Cloud, 28 juillet 1806.

 

Je suis dans la confiance que vous ne tarderez pas à avoir Gaëte. Cette place vous devient importante.

 

Le général Reynier a dû s’attendre qu’on irait à son secours. Il peut avoir manœuvré en conséquence et se trouver très‑exposé. Il est important que, le plus tôt possible, une force imposante de 10,000 hom­mes. infanterie, cavalerie, artillerie, se rende à Cassano pour dégager ce général et se réunir à lui, car ils sont incalculables les événements qui peuvent lui être arrivés. La première cause de tout ceci, c’est d’avoir tenu des troupes à Naples. Je vous en avais prévenu. Des commandants dans les forts, des vivres, des munitions, des dépôts, voilà tout ce qu’il faut à Naples, avec un ou deux régiments de cavalerie et un d’infanterie. On s’est trop établi comme en pleine paix. Vous avez trop ajouté confiance aux Napo­litains. C’est une première faute qui a eu des suites. Il faut s’en corriger, entrer en Calabre, désarmer les rebelles et faire des exemples qui restent. L’an­cienne reine, en faisant ce qu’elle fait, fait son métier de reine. C’est par de la vigueur et de l’éner­gie qu’on sauve ses troupes, qu’on acquiert leur estime et qu’on en impose aux méchants. Une fois le général Reynier dégagé et réuni à vos renforts, il faut tenir vos troupes en échelons, par brigades, à une journée de distance entre elles de Naples à Cassano, de manière qu’en trois jours quatre bri­gades formant 10 ou 12,000 hommes puissent se réunir. Vous avez trois régiments français qui ont donné avec Reynier. Il vous en reste onze qui n’ont rien fait ; en y réunissant deux régiments d’infanterie et un de cavalerie, les Italiens, les Corses et vos Napo­litains, cela peut très‑bien vous faire huit brigades de plus de 3,000 hommes chacune, sous les ordres de deux lieutenants généraux et de quatre généraux de division, qui peuvent se correspondre, et se réunir en peu de temps. C’est par ce placement en échelons qu’on est sur la défensive, à l’abri de tous les événements ; en ce que, lorsqu’on veut ensuite prendre l’offensive pour un but déterminé, l’ennemi ne peut le savoir, parce qu’il vous a vu sur une défensive redoutable, et qu’avant les changements qui se sont passés sur la défensive, les dix ou douze jours d’opérations seront terminés. Je ne sais si l’on comprendra quelque chose à ce que je dis là. On a fait de grandes fautes dans la défensive ; on n’en fait jamais impunément ; l’homme exercé s’en aperçoit du premier coup d’œil ; mais les effets s’en font sentir deux mois après. Puisque les deux points im­portants étaient Gaëte, et Reggio, et que vous avez 38,000 hommes, il fallait avoir en échelons des brigades formant cinq divisions qui, placées à une journée ou deux s’il le fallait, pouvaient se corres­pondre. L’ennemi vous eût trouvé dans une position telle qu’il n’eût pas osé bouger, car dans un moment vous eussiez pu réunir vos troupes à Gaëte, à Reggio, à Sainte‑Euphémie, et sans qu’il y eût un jour de perdu. Voilà les dispositions qu’il faut prendre pour l’expédition de Sicile. Vous devez partir d’un ordre défensif tellement redoutable que l’ennemi n’ose vous attaquer, et abandonner toute    position derrière vous, hormis les dispositions défen­sives de votre capitale, et être tout offensif contre l’ennemi, qui, la descente faite, ne pourrait rien      tenter. C'est là l’art de la guerre. Vous verrez beau­coup de gens qui se battent bien et aucun qui sache l’application de ce principe. S’il y avait eu à Cassano une brigade de 3 ou 4,000 hommes, rien de ce qui est arrivé n’aurait en lieu. Elle aurait été à Sainte­-Euphémie en même temps que le général Reynier, et les Anglais auraient été culbutés, ou plutôt ils n’auraient pas débarqué. C’est la fausse position de votre défensive qui les a enhardis.

 

Quand je vous enverrais des recrues mal orga­nisées, qui dans cette saison tomberont malades, cela achèverait de perdre votre armée. J’ai organisé en réserve vos dépôts ; j’en forme deux corps, qui se réuniront avec de l’artillerie à Ancône, pour se joindre aux troupes du général Lemarois et être à même de se porter à votre secours partout où il sera nécessaire.

 

Enfin je ne ferai jamais la paix sans avoir la Si­cile. S’il est nécessaire, je me rendrai à Naples au moment où il sera convenable de le faire ; mais je­ ne suis pas sans espérance qu’avant dix ou douze jours la paix sera signée avec cette cession.

 

Je dois vous dire que le général Mathieu Dumas emploie dans les administrations des jeunes gens d’un mauvais esprit, dans le genre réacteur, entre autres les enfants de Lafont‑Ladebat ; tout cela a un esprit détestable.

 

Les fausses dispositions de la Calabre me coûte­ront plus de monde que ne m’en a coûté la Grande Armée. Tout l’art de la guerre consiste dans une défensive bien raisonnée, extrêmement circonspecte, et dans une offensive audacieuse et rapide.

 

Aussitôt que vous aurez Gaëte, retirez vos troupes de Naples, garnissez vos châteaux, approvisionnez‑les pour un mois ; laissez‑y un régiment de cavalerie, 1,500 hommes d’infanterie pour faire la police. Laissez votre première brigade à deux journées de Naples et en échelons comme je vous l’ai dit, en consultant un peu les localités.

 

NAPOLÉON.

 

Archives de l’Empire.

 

 

769. ‑ OBSERVATIONS SUR LES DIFFÉRENCES EXISTANT ENTRE LE LIVRET FOURNI PAR LE GÉNÉRAL ET LES ÉTATS DE SITUATION.

 

AU GÉNÉRAL RAPP, COMMANDANT LA 5è DIVISION MILITAIRE, A STRASBOURG.

 

Saint‑Cloud, 1er août 1806.

 

J’ai reçu votre lettre avec le livret, qui y était joint, des trois colonnes que vous avez fait partir pour la Grande Armée, se montant à 4,200 hommes d’infanterie et 2,000 chevaux. Je désire que vous me fassiez connaître, par un livret pareil, ce qui reste aux dépôts en officiers, sous‑officiers et soldats, et en chevaux, et ce qui leur manque pour qu’ils fournis­sent un plus grand nombre de troupes et de chevaux.

 

J’ai confronté votre livret avec mes états de situation ; j’y vois :

 

Que le 3è de ligne devait avoir 800 hommes à son dépôt : vous en avez fait partir 400, il doit en rester 400 ;

Que le 4è de ligne devait avoir 500 hommes : il n’en est rien parti ;

Que le 18è de ligne parti avait 600 hommes : il en est parti 300, il en doit rester 300 ;

Que le 24è de ligne avait 470 hommes : il n’en est parti que 140, je suis étonné que vous n’ayez pas fourni les 200 hommes demandés ;

Que le 34è avait 650 hommes : il n’en est parti que 270 ; pourquoi n’a‑t‑il pas fourni les 300 demandés ? est‑ce défaut d’habillement ou d’équipe­ment ? que le 40è avait 800 hommes : il n’en a fourni que 400, est‑ce par la même raison ?

Que les 57è, 88è et 96è n’ont rien fourni ;

Que vous n’avez fait partir que 300 hommes du 24è d’infanterie légère, qui est porté à 900 hommes ;

Que le 26è n’a fourni que 400 hommes : il doit avoir beaucoup de monde disponible, il a 850 hommes ;

Que le 17è de dragons, qui est porté sur mes états comme ayant 143 chevaux, n’en a fait partir que 63 : pourquoi cette différence ? que le 18è, qui avait 108 chevaux, n’en a fourni que 41 ; que le 19è, qui avait 200 chevaux, n’en a fourni que 124 ; que le 27è, qui avait 137 chevaux, n’en a fourni que 89 ;

Que le 10è de cuirassiers, qui avait 217 chevaux, n’en a fait partir que 129 ; que le 11è de cuirassiers, qui avait 157 chevaux, n’en a fourni que 123 ;

Que le 8è de dragons, qui avait 160 chevaux, n’en a fourni que 100 ; que le 12è de dragons, qui en avait 139, n’en a fourni que 93 ; que le 16è de dra­gons, qui en avait 188, n’en a fourni que 149 ; que le 21è, qui avait 135 chevaux, n’en a fourni que 120 ;

Que le 11è de chasseurs, qui avait 137 chevaux, n’en a fourni que 87 ; que le 16è, qui en avait 157, n’en a fourni que 109 ; que le 13è, qui en avait 207, n’en a fourni que 62 : celui‑là me parait le plus extraordinaire ; on en avait demandé 180 ; le régiment paraît en état de les fournir ; que le 21è de chasseurs avait 240 chevaux : il n’en a fourni que 187 ;

 

Que le 8è de hussards, qui en avait 93, n’en a fourni que 52 ; que le 10è, qui en avait 149, n’en a fourni que 109 ; enfin que le 8è, qui en avait 138, n’en a fourni que 98.

 

Faite‑moi connaître les raisons de ces différences.

 

NAPOLÉON.

 

Archive de l’Empire.

 

 

770. ‑ REPROCHES AU SUJET D’UN CONTRE-ORDRE DONNÉ A UN RÉGIMENT.

 

AU PRINCE EUGÈNE.

 

Saint‑Cloud, 5 août 1806.

 

Mon Fils, je suis fâché que vous ayez fait rétro­grader le 11è régiment de ligne. Dans la saison où nous sommes, rien ne dégoûte plus le soldat que ces marches et contre‑marches. Le général Marmont ayant donné ordre aux deux bataillons du 11è de retourner dans le Frioul, il eût mieux valu les laisser revenir. Il faut éviter les contre‑ordres ; à moins que le soldat n’y voie une grande raison d’uti­lité, il prend du découragement et perd la confiance.

 

Ce régiment aura donc fait six contre‑marches dan un pays ingrat et dans cette horrible chaleur ; cela est bien léger.

 

NAPOLÉON.

 

Comm. par S.A.I. la duchesse de Leuchtenberg.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

771. ‑ PROJET D’EMPLACEMENT DES TROUPES DANS LE ROYAUME DE NAPLES.

 

Avant‑garde de l’armée de Sicile. – 1re division. - Reynier, général de division. Les 14è et 23è légers, 29è et 52è de ligne, 6è de chasseurs.

 

2è division. ‑ Verdier, général de division. La légion corse, le 22è léger, les 10è et 20è de ligne, le 4è de chasseurs.

 

3e division. ‑ Réserve. ‑ Gardanne, général de division. 1er léger napolitain, les 101è et 102è, le 14è de chasseurs.

 

Ces trois divisions seraient sous les ordres d’un maréchal.

 

La 1re serait placée à Reggio et depuis Sainte-­Euphémie jusqu’à Marina di Catanzaro.

 

La 2è, depuis Cotrone, ayant son quartier général à Cosenza.

 

La 3è, à Cassano jusqu’aux confins de la Calabre.

 

Réserve de dragons. ‑ Mermet, général de divi­sion, commandant.

 

Les 7è, 23è, 24è, 28è, 29è et 30è régiments de dragons formeraient trois brigades, chacune com­mandée par un général de division, qui seraient placées selon le détail des localités, depuis Auletta jusqu’aux confins de la Calabre. Chacune de ces brigades aurait deux pièces de canon et un détache­ment d’infanterie légère ; et, à cet effet, le bataillon du 32è d’infanterie légère serait mis à la disposition du général commandant la réserve de dragons.

 

Tous les dragons à pied, qui sont à Naples ou ailleurs, rejoindraient là. On aurait soin qu’ils fus­sent tous armés, que les maréchaux des logis eussent leurs armes et cinquante cartouches. On les ferait manœuvrer plusieurs fois par semaine à pied.

 

Par ce moyen, la tête de ces 2 ou 3,000 dragons pourrait être, en un jour et demi de marche forcée, sur Cassano, et les brigades en échelons arriveraient en huit heures d’intervalle, et, en mouvement inverse, marcheraient sur Salerne et Naples, ou se porteraient par un à‑droite sur la côte, et de là seraient opposées contre tout débarquement ; enfin, par une marche de gauche, elles pourraient se porter sur Matera et la Pouille, si les circonstances le voulaient.

 

A Salerne serait placée une division sous les ordres du général Girardon, qui serait composée de la Garde royale à cheval et à pied, du 6è et 62è de ligne et du 2è régiment d’infanterie italienne. Ce corps serait cantonné de manière à pouvoir se réunir et manœuvrer.

 

Une autre division, commandée par le général Espagne, et composée du 1er de ligne, du 42è et du 1er d’infanterie légère, serait placée dans une bonne position, à deux heures de distance de Naples. S’il y a des bois et une localité favorable, on la ferait camper.

 

Dans Naples on placerait les Polonais, un régi­ment napolitain, le bataillon suisse qui est en Calabre, celui qui arrive d’Ancône, celui qui va arriver de Corse afin de reformer tout ce régiment, et les 9è et 25è de chasseurs.

 

A Gaëte, on placerait les pionniers noirs, le régi­ment de la Tour d’Auvergne, et dans les environs les uhlans polonais.

 

A Pescara et dans les Abruzzes, le 3è italien de ligne et les chasseurs royaux italiens.

 

Dans la Pouille, le 5è de ligne italien, les dragons Napoléon et le 1er de chasseurs napolitains.

 

Il y aurait une correspondance établie entre Ta­rente et Cassano, de manière que de Cassano on puisse se porter à Tarente, et, vice versa, de Tarente à Cassano.

 

A Capoue, dépôt général de l’armée. A cet effet, chaque régiment d’infanterie enverra un capitaine, deux lieutenants et trois sergents.

 

Tous les hommes malades sortant des hôpitaux y réuniront. Il sera désigné quatorze locaux pour les quatorze régiments. On réarmera là les hommes des hôpitaux, après les avoir laissés reposer une quinzaine de jours. Ils ne rejoindront que quand il y aura 100 hommes en état de partir, de manière qu’aucun homme isolé n’errera sur les routes, et qu’aux extrémités de la Calabre il n’en arrivera pas sans armes, mal habillés ni à demi malades. Chaque détachement de 100 hommes marchera sous la conduite d’un officier, sur une route qui sera tracée par l’état‑major général. On leur donnera du pain blanc, du vin, et on imitera ce que j’ai fait sur l’Adda dans mes campagnes d’Italie. Par là il n’y aura pas d’hommes assassinés ni compromis. La correspon­dance des corps avec les dépôts qui sont en Italie se fera par Capoue, de manière qu’il n'arrivera rien à Capoue que par l’ordre de l’état‑major général, qui saisira des circonstances opportunes et des événe­ments favorables.

 

NAPOLÉON.

 

Archive de l’Empire.

 

 

772. ‑ ANNEXE A LA PIÈCE PRÉCÉDENTE.

 

Par le placement qu’on vient de faire de l’armée de Naples, on peut voir que l’on a le tiers de troupes de trop, plutôt que pas assez. L’ennemi, débarquât-­il avec 30,000 hommes, ne débarquera nulle part impunément.

 

Le roi ne doit jamais coucher dans Naples jusqu’à la paix. Sa vraie position paraît être Salerne ; enfin, demeurât‑il à Caserta ou à Portici, la ville serait tenue dans le devoir, parce que, avec deux pièces de canon et un régiment de cavalerie, on pourrait rétablir partout la tranquillité. Il faut que le général qui commande la division de Labour ait des piquets de correspondance avec le général Duhesme, afin que ce général puisse se porter à son secours si cela était nécessaire ; le général qui commandera dans les Abruzzes et à Pescara doit en avoir avec Ancône pour le même objet.

 

Une escadre anglaise se présentât‑elle devant Naples pour tenter un bombardement, voulût‑elle insurger la populace : les forts, les Suisses, les Na­politains sont sur‑le‑champ soutenus par la division campée à deux heures de Naples ; vingt‑quatre heures après, tout le camp de Salerne peut y être rendu, et la réserve des dragons y arrive dans la nuit. Au même moment, toute la cavalerie de Gaëte se met en marche et y arrive aussi, ainsi que tout ce qui est disponible dans Capoue. On se trouve donc sur‑le‑champ avoir 3,000 hommes de cava­lerie, les 4,000 hommes de diverses troupes qui sont dans la ville, et les six régiments français de bonne infanterie, c’est‑à‑dire plus de 15,000 hommes de toutes armes. Enfin, si le mouvement de l’ennemi était caractérisé, la réserve elle-même de l’armée de Sicile se met en mouvement de Cassano, et, en six ou sept jours de bonne marche, renforce l’armée de Naples. Mais cette hypothèse paraît folle : comment l’ennemi serait‑il assez insensé pour faire un débarquement dans la capitale, n’ayant pas les forts, ou entre Salerne et Gaëte, n’ayant pas Capoue ? Ira‑t‑il à Tarente ? la division de Cassano y est sur‑le‑champ portée ; et, sur toutes les côtes de Naples, il y a de petites places où 200 hommes peu­vent se maintenir, témoin Scilla et Reggio, où il paraît qu’un petit nombre d’hommes se sont main­tenus plus d’un mois.

 

Quant à Gaëte, il faut prendre un parti. Cette place a l’inconvénient, une fois prise par l’ennemi, d’empêcher les communications avec Rome. Si le port de Gaëte ne contient pas de vaisseaux de guerre, il faut en démolir les fortifications, en transporter l’artillerie à Capoue. Mais il faut laisser la citadelle, de manière que 4 ou 500 hommes l’occupant ôtent l’envie à l’ennemi de venir s’emparer de cet isthme.

 

Moyennant les 5,000 hommes qui, à l’heure de cette lettre, arriveront à Pescara, chaque bataillon de guerre qui est à Naples doit avoir un effectif de plus de 1,000 hommes.

 

Les dépôts de dragons qui sont en Italie sont très­-forts, les 24è et 22è ont 400 hommes chacun. Le roi de Naples pourrait garder ces deux régiments, et dans l’hiver, il serait convenable de renvoyer les deux escadrons de guerre, pour les remplacer par les deux escadrons du dépôt et qui seront forts de 800 hommes. Mais, dans la position actuelle des choses, ce n’est pas le plus pressant. On regarde ces dispositions comme avantageuses pour le pays et pour l’armée. Leur seule connaissance les rendra redoutables à l’ennemi, qui concevra qu’on pense sérieusement à la Sicile, et produira de l’ardeur et de la joie parmi les troupes, parce qu’elles se sentiront en force et réunies.

 

Quant aux petites insurrections partielles, il faut employer les Napolitains, les Corses, les Italiens, etc. On perd, dans ces escarmouches, beaucoup de braves qu’il faut garder pour des affaires plus im­portantes. Faites rétablir les batteries de Reggio et de Scilla et fortifiez ces deux points, afin que, dans le cas où l’armée fût obligée de se replier sur Naples, ils puissent défendre longtemps les batteries qu’on y aurait construites.

 

NAPOLÉON.

 

Archives de l’Empire.

 

 

773. - CONDITIONS QUE DOIT REMPLIR LA GRANDE PLACE FORTE A CRÉER DANS LE ROYAUME DE NAPLES.

 

AU ROI DE NAPLES.

 

Saint‑Cloud, 2 septembre 1806.

 

Je reçois votre lettre du 22 août. Le général Campredon est entré à votre service et va se rendre près de vous. J’ai vu que vos deux officiers du gé­nie penchaient pour Capoue. Je ne me refuse pas à cette idée, mais je trouve qu’ils décident cette ques­tion un peu légèrement. Je ne regarde pas le voisinage de Naples comme un inconvénient. Je n’admets point l’idée d’être bloqué par cette immense capitale ; j’aurais, au contraire, l’avantage de la contenir et d’enfermer son port dans ma défense.

 

Voici les trois principaux objets que doit avoir la grande place que je veux établir, pour être la meil­leure possible : 1° contenir la capitale de manière qu’on ne puisse s’en dire possesseur tranquille tant qu’on n’aura pas pris la place ; 2° renfermer les arsenaux et les magasins de l’armée de terre ; 3° réunir tout l’arsenal et les vaisseaux de la marine napolitaine. La place de Capoue n’a qu’une de ces propriétés ; elle n’influe pas sur Naples, étant hors de la portée de la bombe ; n’étant point port, elle ne peut contenir les arsenaux de mer ; elle ne peut donc contenir que les arsenaux de terre. Une place située à la portée de la bombe du centre de Naples, et qui en même temps enceindrait le port, aurait seule les trois propriétés. Une place située à Castellamare n’aurait pas l’avantage de con­tenir Naples, mais aurait les deux autres propriétés, c’est‑à‑dire qu’elle pourrait contenir l’arsenal de terre et celui de mer. Située à Gaëte, elle aurait aussi le même avantage, si des vaisseaux de guerre peuvent entrer dans le port. Je désire que la place soit située sur la mer, parce qu’il n’est point prouvé que je serai toujours inférieur dans la Méditerranée ; parce que, même inférieur, il est impossible d’em­pêcher une place maritime d’être ravitaillée en hiver. J’ai ravitaillé Malte, et si, au lien du ridicule gouvernement de l’an VII et des temps malheureux de l’an VIII, elle eût été assiégée en l’an XII, elle ne se serait jamais rendue faute de subsistances ; à plus forte raison une place située auprès de la Corse, de Toulon, telles que le seraient Gaëte, Naples et Castellamare. Il est ridicule qu’un officier du génie dise que Gaëte est difficile à approvision­ner. Je ne sache pas qu’il existe au monde une plus grande rivière et plus praticable que la mer. Mais, si même des frégates ne peuvent pas entrer à Gaëte, alors ce point n’offre plus d’avantage, et il faut chercher sur la côte un point où l’on puisse construire facilement un port, s’il n’y en a point, et où il y ait assez d’eau pour contenir six ou sept vaisseaux de ligne. Quant à la dépense, le royaume de Naples est assez riche pour permettre d’y employer pendant dix ans six millions par an, et l’on aura une place comme Strasbourg, Alexandrie, etc., capable d’une longue résistance et obligeant l’ennemi de l’assiéger avec armée considérable et des approvisionnements immenses. Les officiers du génie que vous avez consultés n’ont pas des idées assez grandes. Faites‑leur tracer sur une carte le terrain autour du fort Saint‑Elme et entre le Vésuve et Naples. Faites‑leur tracer sur ces deux points un cercle de 1,600 toises de diamètre qui, par l’une de ses extrémités, ait un point de contact avec la mer, et par l’autre avec la ville, de manière que les ouvrages avancés se trouvent à 400 toises des maisons ; et qu’on me fasse connaître, non par des raisonnements ni par de hautes combinaisons, mais par les calculs qui appartiennent à l’art de l’ingé­nieur, les inconvénients de l’un et l’autre tracé. Chargez un autre officier du génie de faire la re­connaissance de Castellamare et de toute la pres­qu’île dont l’isthme est de Castellamare à Amalfi. En construisant une place de 4 à 500 toises de développement autour de Castellamare, vous serez maître constamment du port ; votre armée de terre et de mer sera à l’abri de tous événements. Quelques forts que l’on établirait à Castellamare et à Amalfi rendraient maître de la presqu’île. On éta­blirait un bon fort sur l’île de Capri, et, avec 16 ou 20,000 hommes, on aurait plusieurs avantages. On se défendrait longtemps dans ce camp retranché, qui, selon ma carte, aurait quatre lieues de profondeur sur trois lieues de largeur, sans y compter l’île de Capri. Si l’armée ennemie avait une grande supériorité, il faudrait qu’elle s’emparât de l’île de Capri et des forts qui défendent l’isthme, non sans grande quantité de munitions et sans grande perte de temps. Quand elle en serait maîtresse, il faudrait qu’elle s’emparât du corps de la place. Et qui ne voit pas que des années s’écou­leraient dans ce siège, et que l’ennemi y sacrifierait une grande quantité de moyens qui ne seraient pas employés ailleurs ? J’ajoute à ces considérations que la position de Castellamare me rend un peu les avantages d’une place près de Naples : située à quatre lieues de Naples par mer, le commerce de cette dernière ville ne serait jamais en sûreté ; tant qu’on serait maître de la presqu’île et de Capri, la navigation du golfe serait difficile, et il ne doit pas être possible, dans un certain temps, de louvoyer dans un golfe si étroit ; on serait à la vue de Naples, et l’on pèserait sur cette capitale beaucoup plus que de Capoue. Ainsi, abstraction faite du local, que je ne connais pas, mais seulement par la position géographique et la position maritime qui permettraient de faire ce port à quatre lieues de Naples, Castellamare serait mon lieu de choix.

 

A défaut de Castellamare viendrait Gaëte. J’estime le voisinage de la mer utile, puisque, par ce moyen, près la moitié de l’enceinte se trouve hors d’at­taque. Si l’on prenait Gaëte, on considérerait les fortifications actuelles comme la citadelle, et la place serait établie dans l’isthme à un ou deux milliers de toises en avant, en l’entourant soit par de bons forts, soit par des enceintes contiguës, de ma­nière qu’avant de réduire la garnison il faudrait faire trois ou quatre sièges qui, exigeant chacun trente on quarante jours de tranchée ouverte, feraient qu’un roi déterminé se défendrait là avec l’élite de ses sujets pendant huit ou neuf mois de tranchée ouverte. Quant aux insultes du côté de       la mer, cela ne peut compter pour rien ; tant que l’ennemi brûle ainsi sa poudre, il n’y a rien à craindre. Vingt mortiers à grande portée, quelques batteries de pièces de 36, et quelques forts qu’on trouvera toujours moyen de faire à 30 on 40 toises, dégoûteront bientôt l’ennemi de ce jeu.

 

Faites aussi voir ce que c’est que Pouzzoles. Il y a là une anse ; faites‑vous‑en faire un rapport. Ce point n’est qu’à deux lieues de Naples. On pour­rait s’emparer de cette presqu’île et des îles d’Ischia et de Procida, ce qui ferait un autre système, mais combiné de manière que, ces îles prises, la place serait encore dans toute sa force. Une place de dépôt n’est pas comme un système de places pour défendre une frontière. Qu’elle soit située du côté de Rome, de la Sicile ou de Tarente, cela m’est indifférent ; cependant je voudrais qu’elle fût le plus près possible de Naples. Quel est le but que l’on a en organisant cette place ? C’est de rendre Naples indépendante des événements de la haute Italie. Je suppose les Autrichiens se relevant de leur abattement actuel et reconquérant l’Adige et le Piémont : je ne veux point que cela produise un sentiment d’alarme dans Naples. Si, envahissant ses frontières et se combinant avec les troupes de débarquement, une armée beaucoup plus forte que­ celle du roi de Naples l’oblige à abandonner la campagne, que ce prince ait son plan de campagne simple et ses mouvements naturels : qu’il se retire dans sa place forte avec ses richesses, ses archives, quelques sujets dévoués et des otages pris dans le parti contraire. En calculant seulement la quantité effroyable de moyens que l’ennemi sera obligé de réunir, on voit combien 60,000 hommes auront de difficultés à s’emparer de Naples, lors même qu’il n’y aurait plus de Français en Italie. Quand les rois de Naples, militaires comme c’est le premier métier des rois, auront une place centrale dans laquelle ils sauront qu’ils doivent s’enfermer et qu’ils sont chargés de défendre, ils en augmenteront considérable­ment les fortifications.

 

Dans cette situation des choses, lorsqu’on verra ce système établi et un roi s’enfermer dans cette place, on le respectera ; on fera sa paix et on ne s’engagera pas dans une lutte qui affaiblirait trop les moyens des alliés, qui auront déjà la France en tête. Une place construite dans ce but mérite seule l’emploi de sommes considérables. Cinq millions par an employés à construire, non ce que le bara­gouinage des ingénieurs appelle des établissements, mais à construire des demi‑lunes, rendraient cette place redoutable dans cinq ans.

 

Ces quatre ou cinq premières années employées, on aura alors le temps de bâtir des casernes, de beaux magasins, qui coûteront n’importe quoi, parce que tout est facile avec le secours des années et des siècles.

 

Il est une autre place qu’il est nécessaire de faire en Sicile, à Messine ou au Phare. Mais je crois utile qu’on travaille dès aujourd’hui aux fortifications de Scilla. Les 300 hommes que vous y avez laissés s’y sont défendus quinze jours. Si l’on avait eu la pré­caution d’y travailler quatre ou cinq mois, ils s’y seraient défendus trois mois. Scilla est le point qui rend maître du détroit. Il ne s’agit pas de dissémi­ner ses moyens de défense sur Reggio et Scilla. Si le général Reynier avait eu 800 hommes à Scilla avec son artillerie et ses magasins, au lieu d’éparpiller ses forces, il ne les aurait point perdus. Toutes les autres fortifications n’ont plus de but ; non que je croie que les petits forts qui existent, défendant soit un détroit, soit un mouillage, soient inutiles, mais ils ne sont que secondaires. Tant que l’ennemi ne débarquera pas des forces supérieures à celles qu’on a dans le royaume, quelques forts peuvent être utiles ; mais l’ennemi ne tente pas de faire un siège lorsque tous les jours il peut être jeté dans la mer. A mon sens, ce qu’il y a d’important, c’est une place de dépôt à tracer dès le mois pro­chain, en supposant que le plan et l’ordre des tra­vaux soient arrêtés avant ce temps. L’ordre des travaux est de la plus grande importance. Il faut tracer un plan et en régler l’exécution, sans quoi les ingénieurs vous feront une place qui, après dix ans de travaux, ne se défendra pas contre un esca­dron, parce qu’elle ne sera pas achevée ; au lieu que je veux qu’en 1808 elle soit susceptible d’un premier degré de résistance.

 

En dernière analyse, je désire que vous fassiez travailler à Scilla de manière que 7 à 800 hommes que vous laisserez là, avec toutes les batteries qui protégent le détroit, ne puissent être enlevés par un coup de main et tiennent quinze ou vingt jours de tranchée ouverte ; que vous m’envoyiez des mémoires sur Gaëte et le terrain environnant, sur pays entre le Vésuve, Naples et Portici, sur Castella­mare et toute cette presqu’île. Pour tous ces travaux, je vous l’ai déjà dit, vous avez quatre ou cinq ans­. Après cela, il faut que votre système soit combiné de manière que, quelque tempête qu’il arrive, vous ne soyez pas pris au dépourvu et que vous soyez en règle.

 

NAPOLÉON.

 

Archives de l’Empire.

 

 

774. - CONSIDÉRATIONS SUR L’UTILITÉ DES PLACES FORTES. ‑ CROIX DE ZARA COMME GRANDE PLACE EN DALMATIE.

 

AU GÉNÉRAL DEJEAN.

 

Saint‑Cloud, 3 septembre 1806.

 

Monsieur Dejean, vous trouverez ci‑joint le rap­port du directeur du génie en Dalmatie. Je lui ai fait demander comment l’Autriche pourrait attaquer la Dalmatie : il n’a point compris cette question. J’entends que, pour y répondre, il me fasse lever la frontière de la Dalmatie et de l’Autriche ; qu’il indique les points où l’armée autrichienne pourrait réunir ses magasins en Croatie, la direction qu’elle donnerait à ses colonnes pour pénétrer en Dalmatie, enfin les positions défensives de la Dalmatie, du côté de l’Autriche.

 

Je lui avais fait connaître que mon intention était que Zara fût considérée comme le centre de la dé­fensive de toute la Dalmatie : il n’a pas compris davantage ce que j’entendais par cette expression. Il a cru que je voulais que toutes les troupes fussent réunies à Zara, et que je pensais que le point de dé­fense devait partir de cette place, soit que la Dalma­tie fût attaquée par l’Autriche, soit qu’elle le fût par la frontière de Turquie, ou par un débarquement.

 

Le directeur du génie, au lieu de tâcher de répondre aux questions qu’on lui faisait, s’est jeté dans des plans de campagne évidemment ridicules, puisqu’ils dépendent de la force et de la constitution de l’armée ennemie, et de la force et de la constitution de l’armée française.

 

On a demandé dans le siècle dernier si les forti­fications étaient de quelque utilité. Il est des souve­rains qui les ont jugées inutiles et qui en consé­quence ont démantelé leurs places. Quant à moi, je renverserais la question et je demanderais s’il est possible de combiner la guerre sans des places fortes, et je déclare que non. Sans des places de dépôt on ne peut pas établir de bons plans de campagne, et sans des places que j’appelle de campagne, c’est‑à­-dire à l’abri des hussards et des partis, on ne peut pas faire la guerre offensive. Aussi plusieurs géné­raux qui, dans leur sagesse, ne voulaient pas de places fortes, finissaient‑ils par conclure qu’on ne peut pas faire de guerre d’invasion. Mais combien faut‑il de places fortes ? C’est ici qu’on se convaincra qu’il en est des places fortes comme du placement des troupes.

 

Prétendez‑vous défendre toute une frontière par un cordon ? Vous êtes faible partout, car enfin tout ce qui est humain est limité : artillerie, argent, bons officiers, bons généraux, tout cela n’est pas infini, et, si vous êtes obligé de vous disséminer partout, vous n’êtes fort nulle part. Mais renfermons-­nous dans la question.

 

La Dalmatie peut être attaquée par mer, et ses ports et havres ont besoin de batteries qui les dé­fendent. Il est plusieurs îles qui sont importantes. Il existe plusieurs forts auprès des grandes villes et des principaux ports qui peuvent aussi avoir de l’im­portance ; mais cette importance est secondaire.

 

La Dalmatie, du côté de terre, a une frontière étendue avec l’Autriche et la Turquie. Il existe plu­sieurs forts qui défendent les défilés ou passages des montagnes. Ces forts peuvent être utiles ; mais leur utilité est secondaire.

 

Les uns et les autres sont des forts de campagne, quoique de fortification permanente, et je les appelle ainsi, parce qu’ils peuvent servir pour mettre à l’abri un détachement, un bataillon, soit contre un débarquement, soit contre une invasion, pendant que l’armée française serait supérieure en Dalmatie, quoique cependant elle se trouvât momentanément inférieure au point du débarquement ou de l’invasion. Avant que la grande supériorité de l’ennemi soit bien constatée, ces forts, soit du côté de mer, soit du côté de terre, si l’on attaque la Dalmatie par mer ou par terre, ces forts, dis‑je, peuvent servir et aider aux mouvements et aux manœuvres défen­sives de l’armée française ; mais ils tombent du mo­ment que la supériorité de l’ennemi sur l’armée française est bien constatée.

 

Il n’est aucun moyen d’empêcher une armée double ou triple en forces de l’armée que j’aurais en Dalmatie d’opérer son débarquement sur un point quelconque de quatre‑vingts lieues de côtes, et d’ob­tenir bientôt un avantage décidé sur mon armée, si sa constitution est proportionnée à son nombre.

 

Il m’est également impossible d’empêcher une armée plus forte, qui déboucherait par la frontière d’Autriche ou de Turquie, d’obtenir des avantages sur mon armée de Dalmatie.

 

Mais faut‑il que 6, 8 ou 12,000 hommes, que les événements de la politique générale peuvent me porter à tenir en Dalmatie, soient détruits et sans ressources après quelques combats ? Faut‑il que mes munitions, mes hôpitaux et mes magasins, dis­séminés à l’aventure, tombent et deviennent la proie de l’ennemi, du moment qu’il aurait acquis la supé­riorité en campagne sur mon armée de Dalmatie ? Non ; c’est ce qu’il m’importe de prévoir et d’éviter. Je ne puis le faire que par l’établissement d’une grande place, d’une place de dépôt qui soit comme le réduit de toute la défense de Dalmatie, qui con­tienne tous mes hôpitaux, mes magasins, mes établissements, où toutes mes troupes de Dalmatie viennent se reformer, se rallier, soit pour s’y ren­fermer, soit pour reprendre la campagne, si telles sont la nature des événements et la force de l’armée ennemie. Cette place, je l’appelle place centrale. Tant qu’elle existe, mes troupes peuvent avoir perdu des combats, mais n’ont essuyé que les pertes ordinaires de la guerre ; tant qu’elle existe, elles peuvent elles‑mêmes, après avoir pris haleine et du repos, ressaisir la victoire, ou du moins m’of­frir ces deux avantages, d’occuper un nombre triple d’elles au siège de cette place, et de me donner trois ou quatre mois de temps pour arriver à leur se­cours ; car, tant que la place n’est pas prise, le sort de la province n’est pas décidé, et l’immense maté­riel attaché à la défense d’une aussi grande province n’est pas perdu.

 

Ainsi, tous les forts situés aux débouchés des montagnes ou destinés à la protection des différentes îles et ports ne sont que d’une utilité secondaire. Mon intention est qu’on ne travaille, pour améliorer ou augmenter leurs fortifications, que lorsque je connaîtrai les détails de chacun d’eux, et que lors­que les travaux de la place principale seront arrivés, à un degré suffisant de force, et que mes munitions de guerre, mes hôpitaux, mes magasins d’habille­ment et de bouche seront centralisés dans ma place de dépôt, qui doit fournir ce qui est nécessaire à la défense des localités, mais de manière qu’en peu de temps tout puisse se reployer sur cette place, afin d’éprouver, en cas d’invasion de la part de l’en­nemi, la moindre perte possible.

 

Une place centrale une fois existante, tous les plans de campagne de mes généraux doivent y être relatifs. Une armée supérieure a‑t‑elle débarqué dans un point quelconque, le soin des généraux doit être de diriger toutes les opérations de manière que leur retraite sur la place centrale soit toujours assurée.

 

Une armée attaque‑t‑elle la frontière turque ou autrichienne, le même soin doit diriger toutes les opérations des généraux français. Ne pouvant défendre la province tout entière, ils doivent voir la province dans la place centrale.

 

Tous les magasins de l’armée y seront concen­trés, tous les moyens de défense s’y trouveront pro­digués, et un but constant se trouvera donné aux opérations des généraux. Tout devient simple, facile, déterminé, rien n’est vague quand on établit de longue main et par autorité supérieure le point central d’un pays. On sent combien de sécurité et de simplicité donne l’existence de ce point central et combien de contentement elle met dans l’esprit des individus qui composent l’armée. L’intérêt de sa conservation agit assez sur chacun pour que l’on sente que l’on est là en l’air : d’un côté, la mer couverte de vaisseaux ennemis ; de l’autre, les montagnes de la Bosnie peuplées de barbares ; d’un troisième côté, les montagnes âpres de la Croatie, presque impraticables dans une retraite, lorsque surtout il faut considérer ce pays comme pays ennemi. Trop d’inquiétude anime l’armée si, dans cette position, elle n’a pas pour tous les événements un plan simple et tracé ; ce plan simple et tracé, ce sont les remparts de Zara. Quand, après plusieurs mois de campagne, on a toujours pour pis aller de s’enfermer dans une ville forte et abondamment approvisionnée, on a plus que la sûreté de la vie, la sûreté de l’honneur.

 

Il est facile, pour peu que l’on médite sur ce qui vient d’être dit et que l’on jette un coup d’œil sur la Dalmatie, de voir que Zara doit être la place centrale ou de dépôt. Elle doit l’être, car, lorsque mes ennemis m’attaqueront en Dalmatie, je serai ami ou ennemi de l’Autriche. Si je suis ami de l’Autriche, la supériorité des ennemis ne sera que de bien courte durée ; j’ai trop de moyens d’y faire passer des secours. Cette hypothèse est trop favo­rable, et, dans ce cas, il convient que la place de dépôt soit le plus près possible de l’Isonzo, par où je puis faire passer mes secours : or la place de la Dalmatie la plus près de l’Isonzo est Zara.

 

Si, au contraire, je suis en guerre avec l’Autriche, ce qui est l’hypothèse la plus probable, la place de Zara m’offre beaucoup d’avantages. Les 10 ou 12,000 hommes que j’ai en Dalmatie se réunissent à Zara et peuvent se combiner avec mon armée de l’Isonzo, et par là entrent dans le système de la guerre ; les Autrichiens ne peuvent pas les négliger ; ils seront donc obligés de placer un même nombre d’hommes pour les tenir en échec, et par ce moyen la Dalmatie ne m’affaiblit pas. En occu­pant par mes armées beaucoup de terrain, je ne dois point perdre de vue de les faire concourir toutes à un plan de campagne général, de n’éprouver aucun affaiblissement, ou que le moindre possible, de cette grande extension que les intérêts du com­merce et de la politique générale exigent sous d’autres points de vue.

 

Si les Autrichiens croient utile d’attaquer la Dalmatie, et l’attaquent en effet avec des forces très‑supérieures, mon armée assiégée dans Zara est plus près d’être secourue par mon armée d’Italie.

 

Enfin Zara doit être la place de dépôt, parce qu’elle l’est ; que c’est le seul point de la Dalmatie qui soit régulièrement et fortement fortifié, ou du moins telle est l’idée que j’en ai prise d’après les renseignements et les plans que m’a envoyés le génie ; que je ne ferais point en six ans, et avec bien des millions, ce qui déjà existe à Zara ; que la pro­vince est accoutumée à y voir sa capitale, et qu’il me faudrait de véritables raisons pour y forcer les habi­tudes.

 

Mais s’ensuit‑il donc que toutes mes troupes doivent être réunies autour de Zara ? Certainement non. Mes troupes doivent occuper les positions que mes généraux jugeront les plus convenables pour un camp destiné à se porter sur tous les points de la frontière. Mais l’emplacement que doivent occuper ces troupes dépend de leur nombre, des circon­stances, qui changent tous les mois. On ne peut attacher aucune importance à prévoir ce qu’il convient de faire là‑dessus.

 

Conclusion. ‑ Le quartier général permanent sera à Zara. Tous les magasins d’artillerie, du génie, de l’habillement, des vivres, des hôpitaux, seront à Zara ; on garnira tous les autres points autant qu’il le faudra pour la défense journalière, mais Zara sera le centre de la défense de la Dalmatie. C’est donc actuellement au génie à me présenter des projets pour rendre Zara digne du rôle qu’elle est appelée à jouer un jour.

 

On m’a envoyé des plans, mais aucune descrip­tion du local environnant, et tant que le génie ne donnera pas la description exacte à 1,200 toises autour de la place, je ne comprendrai rien et ne pourrai pas avoir d’idées nettes.

 

Zara, étant destinée à réunir tout le matériel et le personnel de la division française en Dalmatie, n’aura jamais moins de 3,000 hommes et peut‑être jusqu’à 8,000 hommes de garnison.

 

On peut prendre beaucoup de maisons nationales puisqu’il y a beaucoup de couvents ; et d’ailleurs, quand la garnison est plus forte qu’elle ne devrait être, des baraques et des blindages logent les troupes.

 

Il parait que Zara a 600 toises depuis l’ouvrage à corne jusqu’à la mer, et seulement 200 toises de largeur. Une garnison ainsi renfermée ferait une triste défense ; elle n’aurait point de sortie, et, après que l’ennemi aurait construit quelques redoutes, elle se trouverait bloquée par des forces très‑infé­rieures. Ce n’est point s’étendre trop que de donner 5 à 600 toises de largeur à la place de Zara ; l’en­nemi se trouverait alors éloigné de la ville et du port, serait obligé de donner à sa ligne de circon­vallation près de 3,000 toises, et serait, sur chacun de ces points, attaquable par la garnison tout entière.

 

La fortification actuelle de Zara doit être consi­dérée comme la forteresse ; 1,500 hommes seraient aujourd’hui plus que suffisants pour la défendre pendant bien du temps. Il faut établir des fortifications pour une garnison de 4, 5, 6 et 8,000 hommes, qui puisse avoir tous les avantages, harceler l’ennemi et l’obliger à venir l’assiéger avec des forces doubles.

 

La manière d’exécuter les nouveaux ouvrages est d’une importance majeure ; les sommes qu’on peut avoir à y dépenser sont limitées, ainsi que le temps nécessaire pour les achever. Ces ouvrages doivent être conduits de manière qu’à la fin de chaque année ils obtiennent tous un nouveau degré de force. La Dalmatie n’est, après tout, qu’un avant‑poste. Quelque importance qu’elle ait, de sa conservation ne dépend point là sûreté de l’Empire. On ne peut donc y dépenser que des sommes très‑bornées, lorsque l’on voit surtout que sur nos côtes nos éta­blissements maritimes ne sont pas suffisamment garantis, et que sur une partie de nos frontières notre système de fortification est à créer ; 3 ou 400,000 francs paraissent donc être le maximum de ce que l’on peut, chaque année, dépenser à Zara. Il faut donc que tous les ouvrages qu’on établira rem­plissent deux conditions :

 

1re condition. ‑ Éloigner l’ennemi du corps de place et lui donner des sorties de tous côtés, de manière que l’ennemi ne puisse pas bloquer aisément la place ;

 

condition. ‑ Que l’ennemi soit obligé de prendre les nouveaux ouvrages avant d’entrer dans la place : or il ne peut y entrer que par l’ouvrage à corne ; donc il faut que ces ouvrages contribuent à la défense de l’ouvrage à corne.

 

C’est donc de ce côté qu’il faut porter tous les ouvrages d’une fortification permanente qui ajoute­ront à la défense réelle. Des camps retranchés, des ouvrages de campagne qu’on peut tracer et prépa­rer, étendront la défense de Zara bien au delà du port, toutes les fois que la garnison sera nombreuse et composée de la réunion de toute l’armée. Mais, comme l’argent et tous les moyens destinés à la for­tification de Zara sont bornés, il est convenable que tous les ouvrages de fortification permanente soient employés à augmenter la résistance du seul côté par lequel on peut entrer dans la place. Alors de nouveaux ouvrages d’une bonne fortification, placés de manière à flanquer et protéger le côté de l’ouvrage à corne, exigeront autant de sièges différents. L’en­nemi sera obligé de les prendre les uns après les autres. Ainsi se succéderont les mois qui donneront aux secours le temps d’arriver.

 

Je n’approuve donc point le projet de fortification qu’a tracé le directeur du génie, en qui je reconnais d’ailleurs de l’habileté et la connaissance de son métier. Je n’adopte point les projets proposés, par la seule raison que l’ennemi peut les négliger et s’emparer de la place sans les attaquer. Dès lors ils ne contribuent pas à la défense directe ; ils peuvent exiger une armée assiégeante plus forte et rendre la défense plus meurtrière et plus brillante, mais ils retardent pas réellement la reddition de la place.

 

L’ouvrage qu’on propose de construire au lazaret à l’avantage de défendre l’ouvrage à corne. Mais ce fort est bien faible ; situé à 400 toises de la place, il n’en reçoit aucun secours ; il n’est pas d’un bon sys­tème de mettre ainsi un ouvrage en l’air, à une aussi grande distance des points de protection ; il est donc évident qu’il faut le soutenir avec un autre ouvrage placé à la tête de la vallée Vicinoni.

 

L’ouvrage à corne du projet est l’ouvrage le plus considérable que le directeur propose ; il donne des sorties, mais ne contribue en rien à la défense de l’ouvrage à corne de la place. Ne serait‑il pas préférable de placer ce nouvel ouvrage à corne de manière qu’il eût des flancs sur celui de la place, et que l’ennemi fût obligé de s’emparer du nouvel ouvrage avant de cheminer sur la place ?

 

S’il n’y avait point de raison de porter sa défense jusqu’au lazaret, le nouvel ouvrage qu’on aurait construit à la tête de Valle Vicinoni pourrait remplir tous les buts et ne faire cependant qu’un seul fort. On appuierait sa droite par un ouvrage à 200 toises de la place, afin que cet ouvrage tirât des feux plus immédiats du fort à la tête des valli et de l’enceinte de la place.

 

Il aurait encore l’avantage d’appuyer la droite d’un camp retranché qui aurait sa gauche à Valle di Conte. Si la garnison était de plus de 3 ou          4,000 hommes, on pourrait en peu de jours faire des lignes qui deviendraient bientôt assez respectables pour que l’ennemi ne s’amusât point à les attaquer, et fît un meilleur emploi de ses munitions en marchant droit sur la porte qui doit le faire entrer dans la place. Tout ce qu’on pourrait désirer, c’est que ce camp retranché eût un réduit en forti­fication permanente, tant pour ne pas risquer de        perdre son monde si jamais le camp était forcé, que pour avoir des sorties directement sur la rive droite du port. Ces réduits sont très‑faciles à faire, puisque la rive droite n’est qu’à 100 toises de l’enceinte. Mais l’intérêt de ces ouvrages est secondaire. Ils ne peuvent être faits que lorsque les autres ouvrages qui remplissent la seconde condition, d’obliger l’ennemi à les attaquer avant de prendre la place, auront déjà un degré de force convenable ; or on sait qu’avec 300,000 francs par an on ne pourra atteindre ce but qu’après quelques années.

 

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