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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Correspondance militaire
de Napoléon Ier

Extraite de la correspondance générale et publiée

Par ordre du ministère de la guerre

Tome quatrième  

Paris - 1876

 

777. ‑ BLAME A INFLIGER A UN CHEF D’ÉTAT‑MAJOR POUR AVOIR CORRESPONDU AVEC L’ENNEMI.

 

AU ROI DE NAPLES.

 

Saint‑Cloud, 8 septembre 1806.

 

Je vois avec une extrême surprise que le chef d’état‑major, ou tout autre officier dans l’armée, ose correspondre avec l’ennemi sans votre autorisa­tion. C’est une chose étrange. Le général César Berthier ignore donc le premier devoir de son mé­tier ? La réponse de Sidney Smith est impertinente, comme tout ce qui vient de cet officier. Vous auriez dû mettre huit jours aux arrêts le général Berthier, et, à la première récidive, le destituer. J’écris à son frère pour lui témoigner combien je suis mécontent de sa conduite.

 

Défendez de parlementer ; ce sont des moyens dont nos ennemis se sont toujours servis contre nous.

 

NAPOLÉON.

 

Archives de l’Empire.

 

 

778. ‑ INSTRUCTIONS ET AVIS EN VUE DES MOUVEMENTS DE CONCENTRATION OPÉRÉS PAR LA PRUSSE.

 

AU MARÉCHAL BERTHIER.

 

Saint‑Cloud, 10 septembre 1806.

 

         Mon Cousin, les mouvements de la Prusse continuent à être fort extraordinaires. Ils veulent rece­voir une leçon. Je fais partir demain mes chevaux,   et dans peu de jours ma Garde. Ils partent sous le prétexte de la diète de Francfort. Toutefois il faut        bien du temps pour que tout cela arrive. Tâchez donc de vous procurer quelques chevaux pour moi ; vous ne m’avez pas répondu sur ce que le roi de Bavière pouvait me prêter, si j’en avais besoin. Si les nouvelles continuent à faire croire que la Prusse a perdu la tête, je me rendrai droit à Würzburg ou à Bamberg. J’imagine que, dans quatre ou cinq jours, le quartier général, vos chevaux et vos ba­gages seraient rendus à Bamberg. Faites‑moi con­     naître si je me trompe dans ce calcul. En causant   avec le roi de Bavière, dites‑lui très‑secrètement que, si je me brouillais avec la Prusse, ce que je ne crois pas, mais que, si jamais elle en fait la folie, il y gagnera Baireuth. J’imagine que Braunau est toujours approvisionné et en état de défense. Peut‑être serait‑il convenable que la Bavière fit approvisionner le château de Passau, quoique l’Autriche dise, proteste qu’elle veut rester tranquille. M. de Knobelsdorf me fait toutes protestations ; mais je n’en vois pas moins continuer les armements de la Prusse, et, en vérité, je ne sais ce qu’ils veulent.

 

J’ai ordonné au 28è régiment d’infanterie légère, qui est à Boulogne, et au bataillon d’élite qui est à Neufchâtel, de se rendre à Mayence. Il n’y aura donc plus rien à Neufchâtel. J’ai ordonné au roi de Hollande de former un camp de 25,000 hommes à Utrecht. Si les nouvelles que je reçois continuent à être les mêmes, je compte faire partir vendredi une avant‑garde d’un millier de chevaux de ma Garde, et, huit jours après, le reste. Ainsi, j’aurai 3,000 chevaux, 6,000 hommes d’infanterie d’élite et trente‑six pièces de canon.

 

Je vous ai écrit pour avoir l’œil sur la citadelle de Würzburg et toutes les petites citadelles envi­ronnantes.

 

Combien faudrait‑il de jours pour que le pare d’artillerie qui est à Augsbourg pût se rendre à Würzburg ? Combien de temps faudrait‑il pour envoyer à Strasbourg la plus grande partie des objets d’artillerie qui sont à Augsbourg ?

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

779. - ORDRES RELATIF S AUX ÉQUIPAGES DE LA COMPAGNIE BREIDT.

 

AU MARÉCHAL BERTHIER.

 

Saint‑Cloud, 10 septembre 1806.

 

Mon Cousin, vous trouverez ci‑joint un rapport qui m’est remis sur la compagnie Breidt. Je désire connaître en détail tout ce qui se trouve d’équipages de cette compagnie aux différents corps, et à quel service ils sont affectés ; quels sont les corps qui ont les caissons et autres objets qu’ils doivent avoir, conformément à mes décrets. Il est très‑im­portant que je connaisse en détail la situation de cette partie du service, si les ambulances sont orga­nisées, et la répartition de toutes les brigades de la compagnie Breidt. Je vois sur les états que le sous‑inspecteur aux revues Barbier a deux chevaux appartenant à cette compagnie ; que le maréchal Davout en a huit ; qu’il y en a une grande quantité à Augsbourg. Vous savez que mon intention est qu’aucun général ni officier n’ait de chevaux ni caissons appartenant à cette compagnie. J’ai donné un ordre à ce sujet à Vienne ; faites‑le exécuter, et que chacun rende ce qu’il a pris. Ces caissons sont destinés au transport du pain. Ce n’est pas trop que cinq cents caissons pour une armée si considérable. Je désire qu’il y en ait à peu près deux attachés à chaque bataillon, c’est‑à‑dire pour porter deux mille rations ou deux jours de rations complètes, ou même quatre jours de demi‑rations dans des moments pressés. J’ai cent vingt bataillons ; cela me ferait donc 240 caissons. Un régiment de cavalerie doit être considéré comme un bataillon, puisque les régiments de cavalerie ont tous moins de 500 hommes. J’ai à l’armée moins de cinquante régiments de cavalerie ; cela me ferait donc une centaine de caissons pour la cavalerie. Pour l’artillerie, elle a ses moyens et n’a pas besoin de ­ceux‑là. Il me restera encore environ 200 caissons dont je pourrai disposer pour l’approvisionnement des magasins centraux. Répondez‑moi là‑dessus. Faites‑moi connaître comment se fait le service des ambulances ; il me semble que les chariots de la compagnie Breidt ne sont pas propres à ce service. Chaque régiment doit avoir son ambulance. Si on laissait faire la cavalerie, elle n’en aurait jamais assez ; mais la cavalerie n’a pas besoin de ces                                                         moyens‑là. Dans la saison où nous sommes, nous trouverons partout des fourrages.

 

Je vous rends responsable si, vingt-quatre heures après la réception de cet ordre, il y a des chevaux ou des caissons attachés à des services particuliers. Beaucoup de régiments peuvent avoir de mauvais chevaux ; autorisez-les à acheter en Allemagne les chevaux qu’ils pourront trouver. Chaque régiment, par exemple, pourrait acheter une vingtaine de chevaux. Vous leur ferez donner 10,000 francs à chacun pour cet objet ; cela, indépendamment de ce que je fais acheter en France par les dépôts ; mais la France est épuisée de chevaux. J’imagine que chaque régiment de toute arme a au moins 20 hom­mes à pied, tant pour servir aux remontes que pour les circonstances qui nécessiteraient des achats de chevaux. J’imagine que l’artillerie a des forges de campagne, est munie de fer, de manière à avoir non‑seulement ce qui lui est nécessaire pour entrer en campagne, mais aussi à avoir un approvisionnement.

 

Vous m’avez assuré que mon armée est bien approvisionnée en souliers. Il faut désormais que Mayence soit considérée comme le grand dépôt de l’armée ; cependant il ne faut pas annoncer ce change­ment. Causez‑en avec l’intendant général de l’armée, pour que beaucoup de choses soient plutôt dirigées sur cette ville que sur Augsbourg.

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

780. ‑ ORDRE DE FAIRE PARTIR LES CHEVAUX, FOURGONS ET BAGAGES SERVANT A L’EMPEREUR EN CAMPAGNE.

 

AU GÉNÉRAL CAULAINCOURT, GRAND ÉCUYER.

 

Saint‑Cloud, 10 septembre 1806.

 

Monsieur Caulaincourt, faites arranger toutes mes lunettes. Faites partir demain soixante che­vaux de mes écuries, parmi lesquels il y en aura huit de ceux que je monte. Vous me remettrez l’état de ceux de mes chevaux que vous voulez faire partir. Je désire que cela se fasse avec tout le mystère possible. Tâchez qu’on croie que c’est pour la chasse de Compiègne. Ce sera toujours, jusqu’à leur passage à Compiègne, deux jours de gagnés. Faites partir aussi mes mulets, et mes can­tines munies de tout ce qui est nécessaire, ainsi que mes petits porte manteaux, dont je me suis servi avec tant d’avantage dans ma dernière campagne. Dans la journée de demain, préparez mes fourgons. Je désire qu’il y en ait un qui porte une tente avec un lit de fer. Si vous n’en avez pas, demandez‑les à la princesse Caroline, et vous les ferez remplacer sur‑le‑champ. Je désire que la tente soit solide et que ce ne soit pas une tente d’opéra. Vous ferez joindre quelques forts tapis. Vous ferez partir demain, avec mes chevaux, mon petit cabriolet de guerre. Mes fourgons avec le reste de mes chevaux, et mes bagages de guerre, habillement, armes, etc., ainsi que toute la partie de ma maison que le grand maréchal aura préparée, seront prêts à partir di­manche. Mais il faut que l’avant‑garde gagne quatre jours. Elle se rendra d’abord à Mayence, et de là à Francfort, où je dois me rendre pour la diète. Le maréchal Bessières, le grand maréchal du palais, vous, le général Lemarois, un aide de camp, le prince Borghèse, l’adjoint du palais Ségur, feront également partir leurs chevaux. En en parlant à ces différents officiers, vous leur direz qu’ils sont destinés à m’accompagner à la diète de Francfort.

 

NAPOLÉON.

 

En vous indiquant le jour de dimanche pour le départ de ma maison, mon intention est que vous teniez tout préparé, et que vous preniez mes ordres samedi au lever.

 

Comm. par M. Lefebvre, libraire.

 

 

781. ‑ DÉCISION AU SUJET DE L’EFFECTIF DES CHE­VAUX DES RÉGIMENTS DE CARABINIERS ET DE CUIRASSIERS.

 

Saint‑Cloud, 15 septembre 1806.

 

Le ministre de l’administra­tion de la guerre présente un rapport concernant le nombre de chevaux à affecter aux régi­ments de carabiniers et de cui­rassiers, et demande si l’on doit procéder à la formation du 5è escadron.

 

Je pense que le décret est bon, mais qu’il serait difficile de leur accorder cette année 780 chevaux, parce que l’on n’aurait pas assez d’hommes habiles pour les monter, ni assez de harnachement. Un fonds pour 700 che­vaux sera donc suffisant ; sauf à faire, en janvier ou en février, les fonds pour les 80 autres. Je fais la même observation pour les dépôts. Les régiments étant près d’avoir 7 à 800 chevaux, les dépôts deviennent moins néces­saires. Cependant je crois    que le ministre doit organiser l’escadron du dépôt pour le 1er octobre, et, si la guerre avait lieu, en porter le nombre à 780 chevaux pour la grosse cavalerie. On sait très­ bien que cela ne fournira pas plus de 700 chevaux devant l’ennemi ; car, quoi qu’on fasse, il y a       toujours bien 60 à 80 chevaux de la dernière re­monte qui n’ont pas quatre ans. L’on ne saurait trop recommander de prendre des chevaux de cinq ans. Je ne vois point de difficultés d’expédier l’organisation, qui est bonne.

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

 

 

782. ‑ ORDRES RELATIFS AUX AMBULANCES ET AUX OUTILS DES PIONNIERS.

 

AU MARÉCHAL BERTHIER.

 

Saint‑Cloud, 16 septembre 1806.

 

Mon Cousin, je viens de voir le maréchal Davout, qui m’a fait connaître le bon état dans lequel se trouve son corps d’armée. Je vous ai, je crois, déjà demandé des renseignements pour connaître si tous les corps avaient leurs ambulances. Je désire avoir un prompt rapport sur cet objet. Chaque régi­ment doit avoir son ambulance, chaque division doit avoir la sienne, et chaque corps d’armée doit en avoir une. Chaque division de corps d’armée doit avoir 4 ou 500 outils de pionniers, outre 1,500 pour chaque corps d’armée. Ne perdez pas un mo­ment pour organiser cette partie si importante. Sans outils, il est impossible de se retrancher ni de faire aucun ouvrage, ce qui peut avoir des consé­quences bien funestes et bien terribles. J’imagine que vous avez un officier général commandant le génie ; ne fût‑ce qu’un colonel, il est indispensable qu’il y ait un officier qui commande et qui corres­ponde avec les autres officiers du génie. Un troi­sième objet qui mérite votre attention, ce sont les bidons et les marmites ; ordonnez aux corps d’a­cheter le nombre qui leur est nécessaire.

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

783 ‑ ORDRES POUR L’APPROVISIONNEMENT DES PLACES DE WESEL, JULIERS, MAESTRICHT ET VENLOO.

 

AU GÉNÉRAL DEJEAN.

 

Saint‑Cloud, 17 septembre 1806.

 

Monsieur Dejean, 3,600 quintaux métriques de blé ne sont pas suffisants pour Wesel ; faites‑en réu­nir le double, c’est‑à‑dire 7,200. Par ce moyen, la moitié de cet approvisionnement restera toujours en cas de siège, et l’autre moitié pourra servir pour le passage et pour tout ce qui précéderait un siège. Le munitionnaire doit fournir à cet approvisionnement de manière à ce qu’il n’en coûte rien, car il y aura toujours beaucoup de troupes à Wesel et aux environs. Veillez à ce qu’il y ait à Maëstricht, Juliers et Venloo, une quantité d’approvisionnements capable de faire un fonds suffi­sant pour en nourrir la garnison pendant quelque temps. Ordonnez au munitionnaire d’envoyer à Wesel du riz, des légumes en quantité correspon­dante aux autres approvisionnements, ainsi que de l’eau‑de‑vie.

 

Faites filer sur Wesel les 102,000 rations de bis­cuit qui sont à Wissembourg et Haguenau, pour y servir également de fonds d’approvisionnement.

 

Assurez‑vous s’il y a à Wesel des moulins, et si l’on ne peut pas les empêcher de moudre ; et, dans le cas où les moulins ne seraient pas indépendants de l’ennemi, ordonnez qu’on ait toujours une grande quantité de farine en magasin.

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

784. ‑ ORDRES AUX GÉNÉRAUX DE COMPLÉTER LE NOMBRE DES AIDES DE CAMP QU’ILS DOIVENT AVOIR.

 

AU MARÉCHAL BERTHIER.

 

Saint‑Cloud, 17 septembre 1806.

 

Mon Cousin, je remarque, sur l’état de situation général de la Grande Armée, que vous n’avez que cinq aides de camp ; je crois qu’il serait nécessaire que vous y joignissiez trois lieutenants, jeunes gens actifs et qu’on pourrait faire courir pour porter des ordres. Je remarque que vous n’avez que cinq capitaines adjoints à l’état‑major : il vous en faudrait le triple. Je remarque aussi que le général Andréossy n’a qu’un seul aide de camp : il faut qu’il en ait deux autres. Il me semble qu’il y a peu d’officiers du génie à l’état‑major : il en faudrait le double de ce que j’y vois, surtout beaucoup de lieutenants et de sous‑lieutenants. Je vois que le corps du prince de Ponte‑Corvo n’a point d’adjudants généraux ; que le chef d’état‑major n’a qu’un seul aide de camp : il faut qu’il prenne les trois qu’il doit avoir. Le gé­néral de division Rivaud n’a qu’un aide de camp ; le général Maison, un ; le général Werle, un ; le général Van‑Marisy, un ; le général Nansouty, un ; les généraux Lahoussaye et Saint‑Germain, un ; le général Sahuc, un : cela n’est pas suffisant. Au corps du maréchal Davout, le général Daultanne n’a qu’un aide de camp ; le général de division Morand n’en a que deux : il lui en manque un ; le gé­néral Brouard n’en a qu’un ; le général Kister n’en a point; le général de brigade Dufour n’en a qu’un ; le général Merle, un ; le général Saint‑Hilaire, deux ; les généraux Ferey et Raimond‑Viviès, cha­cun un; les généraux Ledru et Dufour n’ont pas le nombre suffisant ; le général Milhaud n’en a qu’un ; le général Latour‑Maubourg, un ; le général de division Beaumont, un ; le général Lasalle, un ; le général de division Dupont, un ; le général Conroux, un ; le général de division Beker n’a que deux aides de camp ; le général Maillard n’en a pas. Je remarque que la division Gazan n’a qu’un ad­joint : il lui en faut deux. Donnez ordre à tous ces généraux de compléter le nombre d’aides de camp qu’ils doivent avoir selon l’ordonnance, et de ne prendre aucun officier faisant partie de la Grande Armée, mais de le prendre parmi les adjoints des divisions de l’intérieur ou parmi les officiers de cavalerie et d’infanterie des dépôts qui sont en France.

 

Le général de brigade Legendre pourrait être envoyé à la division Dupont ; vous lui donnerez l’ordre d’attendre, pour rejoindre cette division, le premier moment où les deux divisions seront à proximité.

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

785. ‑ RUPTURE PROCHAINE AVEC LA PRUSSE. ‑ INSTRUCTIONS DANS LE CAS ÉVENTUEL D’UNE GUERRE AVEC L’AUTRICHE.

 

AU PRINCE EUGÈNE.

 

Saint‑Cloud, 18 septembre 1806.

 

Mon Fils, la Prusse continue toujours ses armements, et il ne serait pas impossible qu’il y eût dans le courant d’octobre, une rupture entre les deux puissances. Jusqu’ici il n’y a rien de décidé. Toutefois les préparatifs se font de part et d’autre avec assez d’activité. L’Autriche proteste de sa neutralité, et il est à croire, vu la situation actuelle de ses affaires intérieures, qu’elle attendra, si elle se décide, l’issue des événements. Quoiqu’il sera temps alors de vous donner des instructions, j’ai    cru que je devais d’avance vous instruire du rôle          que vous auriez à jouer, afin que vous vous y pré­pariez.

 

Vous commanderez en chef mon armée d’Italie, qui ne sera qu’une armée d’observation, vu que je suis bien avec l’Autriche ; mais il n’en faudra pas moins exercer une grande surveillance et user d’une grande prudence. Vous aurez sous vos ordres le corps du Frioul composé de 16,000 hommes d’infanterie ayant trente pièces de canon attelées. A cet effet, le général Seras, avec le 13è régiment de ligne, se portera dans le Frioul, quand il en sera temps, de manière qu’il ne reste en Istrie aucune de mes troupes, si ce n’est un gouverneur pour commander le bataillon d’Istrie et une compa­gnie d’artillerie italienne. Pour faire ce mouvement insensiblement, mon intention est que vous donniez d’abord au général Seras l’ordre de se rendre à sa division dans le Frioul, en laissant un général de brigade pour commander à sa place et emmenant avec lui un bataillon du 13è.

 

Les hôpitaux d’Istrie seront tout doucement et sans secousse évacués sur l’Italie. On laissera deux pièces de campagne de 4 avec le bataillon du 13è qui restera en Istrie, et le reste de l’artillerie de campagne rentrera à la division Seras. Les fusils, les magasins, tout doit être évacué insensiblement sur Palmanova ; vous ne devez laisser en Istrie que l’artillerie des côtes, trois compagnies d’artillerie pour défendre les côtes et servir les batteries, mais aucun magasin de fusils. Huit jours après que le premier bataillon du 13è et le général Seras seront arrivés dans le Frioul, vous y ferez venir le reste du 13è, et vous ne laisserez en Istrie qu’une compa­gnie de ce régiment. Ainsi l’on s’accoutumera in­sensiblement à ne rien voir dans l’Istrie. Mais, si le départ des troupes fait trop d’effet, vous pourrez y envoyer un autre bataillon et le retirer ensuite. Cela aura l’avantage de jeter de l’incertitude sur mes projets, et mes peuples d’Istrie ne se croiront point abandonnés. Toute l’artillerie inutile à la dé­fense de Palmanova et d’Osoppo doit être évacuée sur Venise, et il ne doit rien y avoir entre l’Izonzo et l’Adige, qui puisse gêner les mouvements de l’armée et tomber au pouvoir de l’ennemi, si jamais, dans quelques mois, l’ennemi pénétrait dans ce pays. Tous les magasins nécessaires à la défense de Palmanova doivent être renfermés dans cette place.

 

J’ai appris avec surprise que le million de rations de biscuit que j’y avais fait envoyer a été placé dans les villages voisins. Cela n’a pas de sens. Il y a des églises, des maisons nationales ; il faut en loger les habitants ailleurs, et disposer ces maisons pour y      placer les magasins. Tout doit être organisé insensiblement et sans éclat pour la défense de cette place. Les officiers d’artillerie et du génie, le com­mandant de la place, les adjudants de place, un colonel commandant en second, doivent être à leur poste. La garnison serait composée de 500 canon­niers, moitié Français, moitié Italiens, et de 1,500 hommes des 3es bataillons du corps du Frioul, que vous organiseriez lorsqu’il en serait temps. Les huit dépôts de l’armée de Dalmatie, ceux de l’armée du Frioul, ceux de l’armée de Naples, ce qui fait vingt‑huit dépôts, auront avant la fin d’octobre plus de 16,000 hommes présents sous les armes, puisque près de 20,000 hommes vont s’y rendre. Le cas arrivant, après avoir renforcé les bataillons de guerre à leur complet, le fonds de ces dépôts formerait les garnisons de Palmanova, de Venise, d’Osoppo, de Mantoue, de Peschiera,       Legnago. Mais ces dispositions sont des dispositions de guerre, à faire au moment d’une déclaration de guerre, et lorsque vous arriveriez à être vraiment menacé d’une invasion. Ainsi vous sentez l’importance de porter une surveillance scrupuleuse à l’organisation des dépôts, au remplacement des officiers réformés ou en retraite, à la nomination des sergents et caporaux, à l’habillement et à l’armement des conscrits, et au renvoi de tous les hommes éclopés et hors d’état de servir.

 

La défense de Venise pourrait être confiée au général Miollis, qui, s’y enfermant avec tous les moyens de la marine, et avec 6 ou 7,000 hommes des différents dépôts, pourrait faire une longue et brillante défense, jusqu’à ce que la suite des opéra­tions générales parvînt à le dégager.

 

La place de Mantoue, dans laquelle vous mettriez également 6 ou 7,000 hommes des dépôts, serait promptement approvisionnée. Tout votre corps du Frioul deviendrait ainsi disponible. Le 106è, le 3è d’infanterie légère et sept régiments que j’ai en Piémont, vous formeraient trois nouvelles divisions qui porteraient votre corps d’armée à 36,000 hommes d’infanterie ; ce qui, avec la cava­lerie légère, les cuirassiers et les dépôts de cavale­rie de l’armée de Naples, vous formerait une armée de près de 40,000 hommes, force imposante qui, vu les opérations ultérieures de l’Allemagne, con­tiendrait l’ennemi. En tout cas, vous pourriez ma­nœuvrer entre Venise, Palmanova, Osoppo, Mantoue, Legnago, Peschiera, sans être obligé de vous affai­blir pour munir ces places, les ayant armées et approvisionnées d’avance. Si les événements poli­tiques devenaient très‑sérieux, il est probable que vous vous trouveriez rallié par l’armée de Naples, ce qui vous ferait un renfort de 40,000 hommes. Dans la saison où nous entrons, tous les malades vont guérir.

 

Il est convenable que vous me fassiez connaître l’opinion du général Miollis sur la possibilité de défense Venise ; celle du général Chasseloup, ainsi que celle de votre aide de camp Sorbier, pour, avec le moins de travaux possible, mettre cette place en état de défense ; car mon intention n’est pas que vous travailliez sérieusement à ces fortifications avant que la tournure que vont prendre les affaires soit plus prononcée. Si l’opinion de ces différents officiers est que 6 ou 7,000 hommes peuvent se défendre longtemps à Venise, vous y ferez passer sans éclat les approvisionnements de bouche conve­nables et les vivres, surtout en blé et en farine. Je n’ai point donné l’ordre qu’on désarmât aucune de mes places ; ainsi je les suppose toutes armées, même Venise. Il est essentiel cependant que vous vous concertiez avec le général Sorbier pour que toute l’artillerie qui est inutile à leur défense se rende à Pavie et repasse l’Adda. Il ne faut rien laisser, même à Vérone, qu’un parc de campagne qui servirait pour toute votre armée. Ainsi vous ne laisseriez rien à l’ennemi, si les circonstances vous obligeaient à vous retirer en decà du Mincio ou de l’Adda.

 

Quant à la Dalmatie, dans une pareille occur­rence, le général Marmont devrait laisser une garnison suffisante à Raguse, car je ne suppose point qu’il ait pu s’emparer de Cattaro. Il concentrerait tout son monde du côté de Zara pour pouvoir inquiéter les frontières de la Croatie, les attaquer même, pousser des partis, et obliger l’ennemi à se tenir en force vis‑à‑vis de lui. Les approvisionne­ments qu’il aurait soin de réunir en grande quantité à Zara, les munitions de toute espèce qu’il y con­centrerait et les forces qu’il aurait, pourraient le mettre dans le cas de prendre l’offensive on d'aider à votre défensive sur l’Isonzo, et obliger l’ennemi à avoir là un corps d’observation. Au pis aller, Zara le mettrait à même de s’y défendre des mois entiers, et d’attendre la solution générale des affaires.

 

J’aurai le soin et le temps de vous écrire, s’il y avait quelque chose de décidé. Toutefois, j’ai voulu vous donner cette instruction générale, qui vous servira de règle. Dès aujourd’hui vous pouvez, sans scandale et sans bruit, vous occuper de l’approvi­sionnement de vos places, de leur armement et de l’ensemble de la défense du pays au delà de l’Adda. Il faut prendre sur les finances du royaume d’Italie tout ce qui ne pourra pas être pris sur le fonds men­suel, et, sous différents prétextes, vous assurer du fonds des approvisionnements ; l’accessoire sera bientôt complété.

 

Indépendamment du livret que vous me remettez de l’état de situation de l’armée, je désire que vous m’en remettiez un autre qui me fasse connaître le nombre de pièces des places, les principaux objets d’approvisionnement de bouche qui se trouvent dans chacune d’elles, ainsi que les noms des généraux commandants de place, des adjudants de place, des officiers du génie et d’artillerie préposés à la défense desdites places. Comme celle que je connais le moins, c’est Venise, je désire avoir un plan général à l’appui de ce livret, qui me fasse connaître les différents ouvrages et leur si­tuation.

 

         Il ne faut point, dans ce moment, changer de dispositions avec l’Autriche, la provoquer d’aucune manière ni lui donner aucune alarme. Cette instruction est tout hypothétique et fondée sur des suppo­sitions d’événements qui n’auront peut‑être pas lieu. Il faut donc laisser ignorer à tout le monde que vous l’ayez reçue, même aux agents que vous ferez con­courir à vos dispositions, mais prendre vos mesures insensiblement et peu à peu, de manière que Pal­manova et Osoppo soient en état de défense, approvisionnés et prêts à soutenir un siège à la fin d’oc­tobre, et les autres places un mois plus tard. Que votre ordonnateur corresponde continuellement avec les chefs des différents services, et que vos aides de camp travaillent sans relâche à leurs inspections, mais sans que vous fassiez connaître le but où vous voulez arriver : car les opérations une fois commencées, si cela devait être, il faut que rien ne s’évacue, que rien ne donne l’alarme, et que chaque chose se trouve dans l’état où elle devra être.

 

Quant au général Marmont, il faut lui écrire sim­plement que, vu la guerre avec la Russie, s’il n’a pas pu s’emparer de Cattaro, il ne sera plus temps de le faire, puisque l’ennemi s’y sera renforcé et approvisionné ; que des armements considérables se font en Prusse, et qu’il ne serait pas impossible que la guerre avec cette puissance vînt à éclater ; que l’Autriche proteste de sa neutralité et de sa ferme résolution de n’être pour rien dans ces armements ; que cependant, vu son éloignement, il doit se comporter selon les circonstances ; que son point d’appui doit être Zara, et qu’il doit agir pour sa défensive d’une manière isolée, et, réunis­sant toutes ses troupes sur la frontière d’Autriche, la menacer constamment et l’obliger à tenir un corps d’armée devant lui ; qu’en cas qu’il fût attaqué par des forces supérieures, Zara doit être son réduit ; que ses moyens militaires de guerre et de bouche doivent être concentrés dans cette place ; qu’il doit y faire un camp retranché de ses troupes, de manière à attendre dans cette position le résultat des opérations générales ; et, s’il arrivait que l’Au­triche ne divisât point ses forces, il doit la menacer du côté de la Croatie, de manière à opérer une puissante diversion. Il est nécessaire que vous lui envoyiez un chiffre très‑difficile à trouver, qui lui servirait à correspondre avec Lauriston, qui commanderait à Raguse avec une garnison suffisante. Au moyen de ce chiffre, vous communiqueriez avec Lauriston par mer et par terre. Vous sentez toute l’importance d’avoir un bon chiffre que vous pourrez confier à Méjan ; il faut même essayer de vous en servir pendant la paix pour voir si vous vous entendez bien. Si la guerre venait à avoir lieu, il sera convenable que le général Marmont organise des postes de correspondance, qui viendraient à Venise, de là à Rimini et dans la Romagne, porter des nouvelles et en recevoir, surtout si Ancône était bloquée. Le général Vignolle pourrait envoyer en temps de guerre des états de situation en chiffres, ce qui n’aurait aucun inconvénient et me ferait bien connaître la situation des affaires. Ecrivez au général Marmont que tout ceci est une instruction générale pour lui seul, dont il ne se servirait que dans le cas bien éventuel d’une guerre avec l’Au­triche. Les affaires se méditent de longue main, et, pour arriver à des succès, il faut penser plusieurs mois à ce qui peut arriver.

 

Lisez tous les jours cette instruction, et rendez-­vous compte le soir de ce que vous aurez fait pour l’exécuter, mais sans bruit, sans effervescence de tête, et sans porter l’alarme nulle part.

 

NAPOLÉON.

 

Comm. par S. A. I. Mme la duchesse de Leuchtenberg.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

786 ‑ ORDRES POUR LE TRANSPORT DE L’INFANTERIE DE LA GARDE A WORMS ET A BINGEN.

 

AU GÉNÉRAL DEJEAN.

 

Saint‑Cloud, 18 septembre 1806, 11 heures du soir.

 

Monsieur Dejean, le 1er régiment des grenadiers de ma Garde, composé de deux bataillons formant un total de 1,000 hommes, partira demain, à dix heures du matin, et ira coucher à Claye. Il en partira le 20, à la pointe du jour, pour se rendre à Meaux.

 

Le 2è régiment de grenadiers partira de Paris le 20, à six heures du matin, et ira coucher à Meaux.

 

Les chasseurs de ma Garde, composés de quatre bataillons formant 2,000 hommes, partiront le 20 et iront coucher à Dammartin.

 

A Dammartin et à Meaux, il y aura 100 char­rettes attelées chacune de quatre colliers, capables de porter 10 hommes, qui seront prêtes sur la place de Meaux, le 20 à dix heures du matin, pour porter le même jour à la Ferté les 1,000 hommes du 1er régiment des grenadiers de ma Garde.

 

Le même jour il y aura à Dammartin 100 voi­tures organisées de la même manière, qui seront prêtes à huit heures du matin, pour transporter le 1er régiment des chasseurs de ma Garde à Villers-­Cotterets. Il y aura deux routes, celle des grenadiers par Metz, et celle des chasseurs par Luxembourg. Sur la première, il y aura quatorze relais de Meaux à Worms, et sur la seconde, treize de Dammartin à Bingen.

 

Les tableaux ci‑joints vous feront connaître l’or­ganisation des relais et leur emplacement.

 

A défaut d’une voiture à quatre colliers, il y aura deux voitures à deux colliers.

 

Vous ferez partir, avant deux heures du matin, deux commissaires des guerres pour s’entendre avec le sous‑préfet de Meaux, pour que les relais de Dammartin et de Meaux soient prêts le 20, et que celui de la Ferté‑sous‑Jouarre soit prêt pour le lendemain 21, à six heures du matin.

 

Du moment que le sous‑préfet aura fait toutes ces dispositions, l’un des commissaires des guerres se rendra auprès du sous‑préfet de Soissons pour faire organiser les relais de Villers‑Cotterets et de Soissons.

 

L’autre se rendra auprès du sous‑préfet d’Épernay pour faire organiser les relais de Paroy, d’Épernay, de Châlons et de Sainte‑Menehould.

 

Le premier se rendra ensuite auprès du préfet de l’Aisne pour faire former les relais de Laon, Neuf­châtel et Rethel. De là, il se rendra à la sous‑pré­fecture de Rethel pour faire préparer ceux de Rethel et de Vouziers, et ainsi de suite.

 

Comme le temps est très‑court pour les premiers relais, j’ai donné l’ordre au maréchal Bessières d’écrire au sous‑préfet de Meaux par un officier d’état‑major, qui arrivera avant quatre heures du matin, de manière que, lorsque les commissaires des guerres arriveront, le sous‑préfet aura déjà pris ses dispositions.

 

Chaque cheval sera payé à raison de 5 francs par jour. Les propriétaires des chevaux pourvoiront eux-­mêmes aux fourrages.

 

Vous préviendrez chaque sous‑préfet que les voi­tures doivent être payées par le major commandant chaque régiment, au moment de l’arrivée des voi­tures et sur la quittance du préposé que le sous­-préfet aura commis pour commander le relais ; de sorte que chaque sous‑préfet vous enverra inconti­nent le reçu du payement.

 

Mon intention est qu’on réunisse à Worms assez de bâtiments pour transporter les grenadiers à Mayence, par eau, au moment de leur arrivée.

 

Vous autoriserez les commissaires des guerres à prendre les mêmes mesures pour Bingen, suivant les renseignements qu’ils recueilleront sur les lieux.

 

Ces mouvements doivent être combinés de ma­nière que tous les régiments de grenadiers et de chasseurs à pied de ma Garde soient arrivés à Mayence le 28 au plus tard.

 

NAPOLÉON.

 

Dépôt de la guerre.

(En minute aux Arch. de l’Emp.)

 

 

 

 

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