| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Correspondance
militaire Extraite
de la correspondance générale Par
ordre du ministère de la guerre Tome
quatrième
Paris
- 1876 797.
‑ COMPOSITION DU PARC D’ARTILLERIE. AU
MARÉCHAL BERTHIER. Mayence,
30 septembre 1806, 3 heures et demie du matin. Mon
Cousin, je n’ai reçu qu’aujourd’hui à minuit votre lettre du 25. Le
général Songis a tort de s’excuser ; un parc d’artillerie sans ponts
est une chose trop absurde. Si ceux de Vienne ne valaient rien, il fallait
en avoir de plus légers, ce que j’approuve fort. J’ai ordonné au général
Rapp de diriger les vingt‑cinq pontons de Strasbourg sur Bamberg ;
ils y seront rendus le 5 octobre, je l’espère. J’ai donné des ordres
pour les bataillons du train qui sont en France et en Italie ; je vous en
envoie copie. J’ai donné de l’argent pour les remonter ; je vous en
envoie la note. L’idée du général Songis d’acheter 1,000 chevaux
n’en est pas moins excellente. Donnez ordre, par un courrier
extraordinaire, au directeur du parc, d’en acheter 2,000, s’il en trouve
de bons. On ne saurait avoir trop de chevaux d’artillerie, et
certainement j’ai aujourd’hui des charretiers à la Grande Armée pour
servir 20,000 chevaux. Mais il est temps enfin de prendre un parti réel sur
le parc. Je ne veux point non plus avoir 11 ou 1200 voitures à ma suite.
Dites à Songis
que c’est autant de pris par l’ennemi. Je ne veux pas plus de 400
voitures. Mais je n’entends pas que la moitié soit des caissons
d’outils ou des effets d'artillerie des compagnies, etc. J’entends
que ce soient des cartouches d’infanterie, des cartouches de canon,
pour réparer des pertes, et avoir vingt ou trente pièces de canon de plus
en batterie le jour d’une bataille. Sur ces 400 voitures, je n’en veux
pas plus de 30 qui contiennent des objets de rechange du parc ; le reste
doit être cartouches
et munitions. Telle, est ma volonté. Alors ce parc me sera de
quelque utilité, ne me gênera jamais,
et, s’il retarde un peu mes opérations, ce sera un
retard raisonnable et selon la nature des choses. Écrivez donc au général
Songis que, si j’avais 30,000 chevaux, je ne voudrais pas dans
l’organisation de mon armée plus de 400 voitures à mon parc. Ainsi
donc, que le général Songis fasse l’état des voitures et les dirige sur
Bamberg, si elles sont encore à Augsbourg, ou à Würzburg si elles sont
sur la route ; qu’il y ait au parc des munitions, des canons, des
canonniers et une compagnie ou deux d’ouvriers, le conducteur général du
parc et tout le personnel de l’artillerie qui n’est attaché à aucun
corps d’armée. Ce parc me sera d’une immense utilité. Un atelier de
réparation sera établi dans la citadelle de Würzburg, et un dans la
citadelle de Forchheim. Un magasin de cartouches à canon et de cartouches
d’infanterie sera formé à Würzburg, et un autre à Forchheim. Les
moyens du pays seront suffisants pour approvisionner rapidement ces deux dépôts.
On peut même laisser à Augsbourg des munitions et des approvisionnements.
A mesure que j’irai en avant, je choisirai un point central fortifié, et
j’ordonnerai qu’on y fasse, avec les moyens du pays, des magasins ;
mais cela n’a rien de commun avec le parc mobile. Ainsi
donc mon parc doit être partagé en quatre : 400 voitures suivront
l’armée avec une compagnie d’ouvriers, tous mes pontonniers et tout le
personnel de l’artillerie ; un gros atelier de réparation sera formé
dans la citadelle de Würzburg et à Forchheim ; des ouvriers, des forges y
seront envoyés ; des magasins de cartouches, de rechanges et d’effets
de toute espèce y seront réunis ; mais de manière cependant qu’il reste
à Augsbourg au moins le tiers de ce que j’y ai, de sorte que, soit que je
me reploie sur Augsbourg, soit que je me reploie sur Forchheim, soit que je
manœuvre sur Würzburg, je trouve dans ces places de quoi réapprovisionner
mes caissons et réparer mon artillerie. Le parc réduit ainsi au simple nécessaire
suivra l’armée. Le
général Songis me rendra compte tous les jours de ce qui s’y trouve, de
ce qu’il fait, et je donnerai des ordres pour son réapprovisionnement et
pour la formation de nouveaux dépôts. C’est ainsi qu’il est possible
de faire la guerre ; tout autre moyen est absurde. Résumé.
Indépendamment des ordres que vous transmettrez sur‑le‑champ au
général Songis, transmettez‑lui l’ordre d’acheter 2,000
chevaux. J’ai des charretiers à l’armée pour servir plus que ce nombre
; mais ils ne doivent pas être employés comme domestiques, ils ne doivent
pas être attachés aux caissons des officiers, des généraux. Je serai
inexorable là‑dessus, et je ne souffrirai pas que personne se serve
des chevaux ni des caissons d’artillerie.
NAPOLÉON. Dépôt
de la guerre. (En
minute aux Arch. de l’Emp.) 798.
‑ EXPOSÉ DU PLAN D’OPÉRATIONS QUE COMPTE SUIVRE L’EMPEREUR.
‑ INSTRUCTIONS. AU
ROI DE HOLLANDE. Mayence,
30 septembre 1806. Je
vous expédie M. de Turenne, qui est officier d’ordonnance près de ma
personne ; il vous remettra en main propre la présente, qui a pour objet de
vous faire connaître le plan d’opérations que je me propose de suivre.
Il est probable que les hostilités commenceront le 6 du mois d’octobre. PREMIÈRE
NOTE. Mon
intention est de concentrer toutes mes forces sur l’extrémité de ma
droite, en laissant tout l’espace entre le Rhin et Bamberg entièrement dégarni,
de manière à avoir près de 200,000 hommes réunis sur un même champ de
bataille. Si l’ennemi pousse des partis entre Mayence et Bamberg, je
m’en inquiéterai peu, parce que ma ligne de communication sera établie
sur Forchheim, qui est une petite place forte, et de là sur Würzburg. Il
deviendra donc nécessaire que vous fassiez passer les courriers les plus
importants que vous aurez à m’expédier par Manheim, et de là ils
prendront langue à Forchheim, et m’arriveront de la manière la plus sûre.
La nature des événements qui peuvent avoir lieu est incalculable, parce
que l’ennemi, qui me suppose la gauche au Rhin et la droite en Bohême,
et qui croit ma ligne d’opération parallèle à mon front de bataille,
petit avoir un grand intérêt à déborder ma gauche, et qu’en ce cas je
puis le jeter sur le Rhin. Occupez‑vous de mettre Wesel dans le meilleur
état possible, afin que vous puissiez, si les circonstances le demandent,
faire repasser toute votre armée sur le pont de Wesel et longer le Rhin,
afin de contenir les partis, et qu’ils ne puissent aller au-delà de
cette barrière. Le 10 ou le 12 octobre il y aura à Mayence le 8è corps de
la Grande Armée, fort de 18 à 20,000 hommes. Son instruction sera de ne
pas se laisser couper du Rhin, de faire des incursions jusqu’à la hauteur
de Francfort ; mais, en cas de nécessité, de se retirer derrière le
Rhin et d’appuyer sa gauche à vos troupes. DEUXIÈME NOTE. Les
observations de ma première note, qui est ci‑dessus, sont toutes de
prévoyance. Mes premières marches menacent le cœur de la monarchie prussienne,
et le déploiement de mes forces sera si imposant et si rapide, qu’il
probable que toute l’armée prussienne de Westphalie se ploiera sur
Magdeburg, et que tout se mettra en marche à grandes journées pour défendre
la capitale. C’est alors, mais alors seulement, qu’il faudra lancer une
avant‑garde pour prendre possession du comté de la Marck, de Münster,
d’Osnabrück et d’Ost‑Frise, au moyen de colonnes mobiles qui se
ploieraient au besoin sur un point central. Il en résulterait que l’ennemi
ne tirerait ni recrues ni ressources du pays, et que vous pourriez en tirer,
au contraire, quelques avantages. Vous devez sentir que la masse de vos
forces ne doit point s’éloigner de Wesel, afin que de là vous puissiez défendre
votre royaume et les côtes de Boulogne, si les circonstances
l’exigeaient. Pour la première époque de la guerre, vous n’êtes
qu’un corps d’observation, c’est‑à‑dire que, tant que
l’ennemi n’a pas été jeté au delà de l’Elbe, je ne compte sur
votre corps que comme sur un moyen de diversion et pour amuser l’ennemi
jusqu’au 12 octobre, qui est l’époque où mes opérations seront démasquées
; et aussi pour qu’un corps ennemi, qui se trouverait coupé et qui ne
verrait d’autre ressource que de se jeter en Hollande ou en France, n’y
pût pénétrer ; ou enfin pour qu’en cas d’un événement majeur et
funeste, tel que pourrait l’être une grande bataille perdue, vous
puissiez, pendant que j’opérerais ma retraite sur le Danube, défendre
Wesel et Mayence avec votre armée et le 8è corps de la Grande Armée, qui
ne s’éloignera jamais de Mayence, et empêcher en même temps l’ennemi
de passer le Rhin et de piller mes États. TROISIÈME NOTE. Il
est nécessaire que vous correspondiez fréquemment avec le maréchal
Brune ainsi qu’avec le Texel, pour pouvoir être sur les côtes, si les
Anglais y débarquent, ce que je ne crois guère probable. Il est plus
vraisemblable qu’ils tenteront de débarquer en Hanovre, et qu’en se réunissant
aux Suédois ils y auraient bientôt 25,000 hommes. N’ayant plus de
craintes alors pour la Bretagne, pour Cherbourg ni pour Boulogne,
j’ordonnerais au corps de 8,000 hommes que j’ai à Paris de venir en
poste vous renforcer, ce qui serait une affaire de dix jours. Débarrassé
vous‑même de toute appréhension, vous pourriez vous faire renforcer
par les troupes du camp de Zeist, et, en cas de nécessité absolue, la
totalité ou partie du 8è corps d'armée quitterait Mayence pour se rendre,
à marches forcées, par la route du Rhin, auprès de vous. Ces moyens réunis
vous donneraient une quarantaine de mille hommes, qui occuperaient assez les
Suédois et les Anglais pour que mon armée n’en fût point attaquée. En
tout ceci, je vais, aussi loin que la prévoyance humaine le puisse
permettre. D’ailleurs, malgré l’éloignement où nous pourrions nous
trouver l’un de l’autre, assuré comme je le suis du midi de l’Allemagne,
je pourrai toujours vous envoyer, en peu de jours, des instructions
analogues aux circonstances. QUATRIÈME NOTE. Une
fois le premier acte de la guerre fini, il sera possible que je vous charge
de conquérir Cassel, d’en chasser l’Électeur et de désarmer ses
troupes. Le 8è corps de la Grande Armée, une portion de la vôtre, et
peut‑être même un détachement de mon armée, auquel je donnerais
cette destination, vous mettraient à même d’effectuer cette opération.
L’Électeur veut être neutre ; mais cette neutralité ne me trompe pas,
quoiqu’elle me convienne. Vous devez l’entretenir dans les sentiments
qu’il manifeste à ce sujet, sans compromettre cependant votre caractère.
Des paroles d’estime pour sa personne dites à propos, la manifestation fréquente
de l’intention où vous êtes de vous conformer aux ordres que vous avez
de bien vivre avec lui, de bons procédés de tout genre, le maintiendront
encore quelque temps dans cette neutralité à laquelle il a recours. Quant
à moi, j’aime fort à voir à mon ennemi 10 à 12,000 hommes de moins sur
un champ de bataille où ils pourraient être. Mais, je le répète, le premier
résultat d’une grande victoire doit être de balayer de mes derrières
cet ennemi secret et dangereux. Je ne vous dis ceci qu’afin que vous étudiiez
le pays, et vous voyez le cas que je fais de vous par la confiance que je
vous montre. A
tout événement la garnison de Wesel doit être composée du 22è de ligne
que j’y ai laissé, des quatre compagnies d’artillerie qui y sont, du
bataillon du grand‑duc de Berg, et, s’il est nécessaire, d’un
millier d’hommes à retirer des dépôts de la 26è division militaire, en
organisant 150 hommes par dépôt et en ayant bien soin de ne placer avec ce
nombre d’hommes que deux officiers, deux sergents et quatre caporaux par dépôt
; afin que, si la place devait être prise, je n’eusse pas à regretter
grand nombre d’officiers et surtout le déficit que cela produirait dans
mes corps à cause de la non formation des conscrits. Je laisse le général
Marescot, premier inspecteur de
l’arme du génie en deçà du Rhin, avec l’ordre d’être soit à
Mayence, soit à Wesel, à Venloo, à Anvers, à Juliers et à Maëstricht,
pour fortifier ces différents points, et prendre les mesures provisoires
que les circonstances commanderont. Vous le verrez sous peu à Wesel. Il
me serait impossible de vous donner des instructions plus détaillées. Ayez
de vos officiers d’état‑major au quartier général du maréchal
Brune à Boulogne, et qu’il s’en trouve au vôtre de l’état‑major
du maréchal Brune. Tenez‑vous au courant de toutes les nouvelles que
le maréchal Kellermann pourra rassembler à Mayence. Écrivez fréquemment
à M. l’archichancelier Cambacérès et au ministre Dejean, afin d’en
recevoir des nouvelles. Écrivez même quelquefois pour le même objet au général
Junot, qui commande mes troupes à Paris. N’exposez jamais votre corps
d’armée et ne hasardez point votre personne, puisque vous n’avez
qu’un corps d’observation. Le moindre échec que vous éprouveriez me
donnerait de l’inquiétude ; mes mesures en pourraient être déconcertées,
et cet événement mettrait sans direction tout le nord de mon empire. Quels
que soient, au contraire, les événements qui m’arriveront, si je vous
sais derrière le Rhin, j’agirai plus librement ; et même, s’il
m’arrivait quelque grand malheur, je battrais mes ennemis, quand il ne me
resterait que 50,000 hommes, parce que, libre de manœuvrer, indépendant
de toute ligne d’opération et tranquille sur les points les plus
importants de mes États, j’aurais toujours des ressources et des moyens. Il
est possible que les événements actuels ne soient que le commencement
d’une grande coalition contre nous et dont les circonstances feront éclore
tout l’ensemble ; c’est pourquoi il est bon que vous songiez à
augmenter votre artillerie. Les troupes ne manqueront pas ; elles vous
viendront de tous côtés ; mais elles n’amèneront pas avec elles les
attelages qu’elles auront besoin d’avoir. Vous avez aujourd’hui trente
pièces d’artillerie attelées : c’est plus qu’il ne vous en faut à
la rigueur, mais ce n’est pas assez en cas d’événements.
Attachez‑vous à vous procurer insensiblement des attelages en bon
ordre, de telle sorte que vous puissiez en réunir soixante vers le mois de
novembre. Comme il nous faut un chiffre, je charge le général Clarke,
secrétaire de mon cabinet, de vous en envoyer un. Mais ne chiffrez que ce
qui est important. Archives
de l’Empire. NAPOLÉON. 799.
‑ APPROBATION D’UN PROJET D’ATTACHER DES CAISSONS
AUX BATAILLONS DE SAPEURS. AU GÉNÉRAL MARESCOT. Mayence,
30 septembre 1806. Monsieur
le Général Marescot, j’approuve beaucoup votre projet relatif aux
caissons. Présentez-moi, ce soir même, un projet de décret au moyen
duquel les caissons que vous proposez seront attachés aux bataillons de
sapeurs, et qui réglera le mode de leur achat, de leur entretien, etc. Il
est temps de prendre un parti relativement à ces caissons, dont le
service est indispensable. Il faut que le génie ait avec lui tout ce dont
il a besoin. Il sera bon de mettre dans les caissons ce qui convient relativement
aux outils de mineurs. On me dit qu’il est parti de Strasbourg pour Würzburg
beaucoup d’outils. Si cela est
vrai, il suffira peut‑être d’envoyer à Würzburg environ 15,000
outils qu’on pourra charger sur douze à quinze prolonges d’artillerie
qu’on attellera avec des chevaux de réquisition, et ces prolonges seront
alors attachées, pendant cette campagne, au service du corps du génie.
Ainsi les déplacements et les versements d’outils d’une place sur
l’autre ne deviendront plus funestes au service. On saura où chaque chose
aura été placée ; et, sans un ordre bien établi pour tous ces objets de
délai, tout se perdrait, les dépenses pour l’État seraient énormes,
et je finirais cependant par ne rien avoir. NAPOLÉON. Archives
de l’Empire. 800. ‑ INSTRUCTIONS POUR DÉBOUCHER EN SAXE ; MOUVEMENT DES AUTRES CORPS. AU
MARÉCHAL SOULT. Würzburg,
5 octobre 1806, 11 heures du matin. Mon
Cousin, le major général rédige dans ce moment vos ordres, que vous
recevrez dans la journée. Mon intention est que vous soyez le 8 à
Baireuth. Vous me renverrez l’officier d’ordonnance que je vous expédie,
de Baireuth, du moment que vous y serez arrivé, avec tous les
renseignements sur cette place que vous aurez recueillis. Cet officier me
trouvera probablement à Bamberg ou à Lichtenfels. Le
pays de Baireuth à Hof est un pays peu propre à la cavalerie. Je
crois convenable que vous connaissiez mes projets, afin que cette
connaissance puisse vous guider dans les circonstances importantes. J’ai
fait occuper, armer et approvisionner les citadelles de Würzburg, de
Forchheim et de Kronach, et je débouche avec toute mon armée sur la Saxe
par trois débouchés. Vous êtes à la tête de ma droite, ayant à une
demi‑journée derrière vous le corps du maréchal Ney, et à une
journée derrière 10,000 Bavarois ; ce qui fait au‑delà de 50,000
hommes. Le maréchal Bernadotte est à la tête de mon centre. Il a derrière
lui le corps du maréchal Davout, la plus grande partie de la réserve de
la cavalerie et ma Garde ; ce qui forme plus de 70,000. Il débouche par
Kronach, Lobenstein et Schleiz. Le 5è corps est à la tête de ma gauche.
Il a derrière lui le corps du maréchal Augereau. Il débouche par Cobourg,
Grafenthal et Saalfeld. Cela forme plus de 40,000 hommes. Le même jour que
vous arriverez à Hof, tout cela sera arrivé dans des positions à la même
hauteur. Je
me tiendrai le plus constamment à la hauteur du centre. Avec
cette immense supériorité de forces réunies sur un espace si étroit,
vous sentez que je suis dans la volonté de ne rien hasarder et d’attaquer
l’ennemi, partout où il voudra tenir, avec des forces doubles. Il
paraît que ce qu’il y a le plus à redouter chez les Prussiens, c’est
leur cavalerie ; mais, avec l’infanterie que vous avez, et en vous tenant
toujours en position de vous placer en carrés, vous avez peu à redouter.
Cependant aucun moyen de guerre ne doit être négligé. Ayez soin que 3 ou
5,000 outils de pionniers marchent toujours à la hauteur de vos divisions,
afin de faire dans la circonstance une redoute ou même un simple fossé. Si
l’ennemi se présentait contre vous avec des forces moindres cependant de
30,000 hommes, vous pouvez, en vous concertant avec le maréchal Ney, réunir
vos troupes et l’attaquer ; mais, s’il est dans une position qu’il
occupe depuis longtemps, il aura eu soin de la reconnaître et de la
retrancher ; dans ce cas, conduisez‑vous avec prudence. Arrivé
à Hof, votre premier soin doit être de lier des communications entre
Lobenstein, Ebersdorf et Schleiz. Je serai ce jour‑là à Ebersdorf.
Les nouvelles que vous aurez de l’ennemi, à votre débouché de Hof, vous
porteront à vous appuyer un peu plus sur mon centre ou à prendre une
position en avant, pour pouvoir marcher sur Plauen. Selon
tous les renseignements que j’ai aujourd’hui, il paraît que, si
l’ennemi fait des mouvements, c’est sur ma gauche, puisque le gros de
ses forces paraît être à Erfurt. Je
ne saurais trop vous recommander de correspondre très‑fréquemment
avec moi et de m’instruire de tout ce que vous apprendrez sur la chaussée
de Dresde. Vous
pensez bien que ce serait une belle affaire que de se porter autour de cette
place en un bataillon carré de 200,000 hommes. Cependant tout cela demande
un peu d’art et quelques événements. Lorsque
vous m’écrirez, ayez soin de me bien décrire les localités par où vous
serez passé et celles qu’occuperait ou pourrait occuper l’ennemi.
Faites‑en faire un journal tenu exactement par un officier du génie.
Ces renseignements sont très-importants. NAPOLÉON. Dépôt
de la guerre. (En
minute aux Arch. de l’Emp.) 801.
‑ COMBAT DE SCHLEIZ. ‑ PROJETS DE L’EMPEREUR EN ATTENDANT LA RÉUNION
DE TOUTES SES TROUPES. AU MARÉCHAL SOULT. Ebersdorf,
10 octobre 1806, 8 heures du matin. Mon
Cousin, nous avons culbuté hier les 8,000 hommes qui, de Hof, s’étaient
retirés à Schleiz, où ils attendaient des renforts dans la nuit. Leur
cavalerie a été écharpée ; un colonel a été pris ; plus de 2,000
fusils et casquettes ont été trouvés sur le champ de bataille.
L’infanterie prussienne n’a pas tenu. On n’a ramassé que 2 ou 300
prisonniers, parce que c’était la nuit et qu’ils se sont éparpillés
dans les bois ; je compte sur un bon nombre ce matin. Voici
ce qui me paraît le plus clair : il paraît que les Prussiens avaient le
projet d’attaquer ; que leur gauche devait déboucher par Iéna, Saalfeld
et Cobourg ; que le prince de Hohenlohe avait son quartier général à
Iéna et le prince Louis à Saalfeld ; l’autre colonne a débouché par
Meiningen sur Fulde ; de sorte que je suis porté à penser que vous
n’avez personne devant vous, peut‑être pas 10,000 hommes jusqu’à
Dresde. Si vous pouvez leur écraser un corps, faites‑le. Voici du
reste mes projets pour aujourd’hui : je ne puis marcher, j’ai
trop de choses en arrière ; je pousserai mon avant-
garde à Auma ; j’ai reconnu un bon champ de bataille en avant de
Schleiz pour 80 ou 100,000 hommes. Je fais marcher le maréchal Ney à
Tanna ; il se
trouvera à deux lieues de Schleiz ; vous‑même, de Plauen, n’êtes
pas assez loin pour ne pas pouvoir dans vingt‑quatre heures y venir.
Le
5, l’armée prussienne a encore fait un mouvement sur la Thuringe, de
sorte que je la crois arriérée d’un grand nombre de jours. Ma jonction
avec ma gauche n’est pas encore faite, ou du moins par des postes de
cavalerie qui ne signifient rien. Le
maréchal Lannes n’arrivera qu’aujourd’hui à Saalfeld, à moins que
l’ennemi n’y soit en force considérable. Ainsi les journées du 10 et
du 11 seront
perdues. Si ma jonction est faite, je pousserai en avant jusqu’à Neustadt
et Triptis ; après
cela, quelque chose que fasse l’ennemi, s’il m’attaque, je
serai enchanté ; s’il se laisse attaquer, je ne le manquerai pas ; s’il
file par Magdebourg, vous serez avant lui à Dresde. Je désire beaucoup
une bataille. S’il a voulu m’attaquer, c’est qu’il a une
grande confiance dans ses forces ; il n’y a
point d’impossibilité alors qu’il ne m’attaque ; c’est ce
qu’il peut me faire de plus agréable. Après cette bataille, je serai à
Dresde ou à Berlin avant lui. J’attends
avec impatience ma Garde à cheval ; elle est aujourd’hui à Bamberg ;
quarante pièces d’artillerie et 3,000 hommes de cavalerie comme
ceux‑là ne sont pas à dédaigner. Vous voyez actuellement mes
projets pour aujourd’hui et demain ;
vous êtes maître de vous conduire comme vous l’entendrez ; mais
procurez‑vous du pain, afin que, si vous venez me joindre, vous en
ayez pour quelques jours. Si
vous trouvez à faire quelque chose contre l’ennemi, à une marche de
vous, vous pouvez le faire hardiment. Établissez de petits postes de cavalerie
pour correspondre rapidement de Schleiz à Plauen. Jusqu’à
cette heure, il me semble que la campagne commence sous les plus heureux
auspices. J’imagine
que vous êtes à Plauen ; il est très-convenable que vous vous en
empariez. Faites-moi donc connaître ce que vous avez devant vous. Rien de
ce qui était à Hof ne s’est retiré sur Dresde. NAPOLÉON. Je
reçois à l’instant votre dépêche du 9, à six heures du soir ;
j’approuve les dispositions que vous avez faites. Les renseignements que
vous me donnez, que 1,000 hommes de Plauen se sont retirés sur Gera, ne me
laissent plus aucun doute que Gera ne soit le point de réunion de l’armée
ennemie. Je doute qu’elle puisse s’y réunir avant que j’y sois. Au
reste, dans la journée, je recevrai des renseignements et j’aurai des idées
plus précises ; vous‑même à Plauen vous en aurez beaucoup. Les
lettres interceptées à la poste vous en donneront. Dans cette incertitude
ne fatiguez pas vos troupes. Dépôt
de la guerre. (En
minute aux Arch. de l’Emp.) 802.
‑ SITUATION DE L’ARMÉE PRUSSIENNE COUPÉE DE DRESDE ET DE BERLIN. AU MARÉCHAL LANNES. Quartier
impérial, Auma, 12 octobre 1806, 4 heures du matin. Mon
Cousin, j’ai reçu avec grand plaisir la nouvelle de votre affaire du 10
du courant. J’avais entendu la canonnade et j’avais envoyé une division
pour vous soutenir. La mort du prince Louis de Prusse semble être une
punition du ciel, car c’est le véritable auteur de la guerre. Réitérez
les ordres que vous avez déjà donnés pour que les canons pris sur les
ennemis soient évacués sur Kronach et ne soient pas volés par les
paysans, comme il arrive souvent. J’étais hier au soir à Gera. Nous
avons mis en déroute l’escorte des bagages de l’ennemi et pris cinq
cents voitures ; la cavalerie est chargée d’or. Vous recevrez l’ordre
du mouvement de la part du major général. Toutes les lettres interceptées
font voir que l’ennemi a perdu la tête. Ils tiennent conseil jour et
nuit, et ne savent quel parti prendre. Vous verrez que mon armée est réunie,
que je leur barre le chemin de Dresde et de Berlin. L’art est
aujourd’hui d’attaquer tout ce qu’on rencontre, afin de battre
l’ennemi en détail et pendant qu’il se réunit. Quand je dis qu’il
faut attaquer tout ce qu’on rencontre, je veux dire qu’il faut attaquer
tout ce qui est en marche et non dans une position qui le rend trop supérieur.
Les Prussiens avaient déjà lancé une colonne sur Francfort, qu’ils ont
bientôt repliée. Jusqu’à cette heure, ils montrent bien leur ignorance
de l’art de la guerre. Ne manquez pas d’envoyer beaucoup de coureurs
devant vous pour intercepter les malles, les voyageurs, et recueillir le
plus de renseignements possible. Si l’ennemi fait un mouvement d’Erfurt
sur Saalfeld, ce qui serait absurde, mais dans sa position il faut s’attendre
à toute sorte d’événements, vous vous réunirez au maréchal Augereau
et vous tomberez sur le flanc des Prussiens. NAPOLÉON. Comm.
par M. le duc de Montebello. (En
minute aux Arch. de l’Emp.) 803.
‑ DISPOSITIONS ARRÊTÉES POUR LA BATAILLE D’IÉNA. ORDRE
DU JOUR. Au
bivouac d’Iéna, 14 octobre 1806. M.
le maréchal Augereau commandera la gauche ; il placera sa première
division en colonne sur la route de Weimar, jusqu’à une hauteur où le général
Gazan a fait monter son artillerie sur le plateau ; il tiendra des forces nécessaires
sur le plateau de gauche, à la hauteur de la tête de sa colonne. Il aura
des tirailleurs sur toute la ligne ennemie, aux différents débouchés
des montagnes. Quand le général Gazan aura marché en avant, il débouchera
sur le plateau avec tout son corps d’armée, et marchera ensuite, suivant
les circonstances, pour prendre la gauche de l’armée. M.
le maréchal Lannes aura, à la pointe du jour, toute son artillerie dans
ses intervalles et dans l’ordre de bataille où il a passé la nuit. L’artillerie
de la Garde impériale sera placée sur la hauteur, et la Garde sera derrière
le plateau, rangée sur cinq lignes, la première ligne, composée des
chasseurs, couronnant le plateau. Le
village qui est sur notre droite sera canonné avec toute l’artillerie du
général Suchet, et immédiatement attaqué et enlevé. L’Empereur
donnera le signal ; on doit se tenir prêt à la pointe du jour. M.
le maréchal Ney sera placé, à la pointe du jour, à l’extrémité du
plateau, pour pouvoir monter et se porter sur la droite du maréchal Lannes,
du moment que le village sera enlevé et que, par là, on aura la place de déploiement. M.
le maréchal Soult débouchera par le chemin qui a été reconnu sur la
droite, et se tiendra toujours lié pour tenir la droite de l’armée. L’ordre
de bataille en général sera, pour MM. les maréchaux, de se former sur
deux lignes, sans compter celle d’infanterie légère ; la distance des
deux lignes sera au plus de 100 toises. La
cavalerie légère de chaque corps d’armée sera placée pour être à la
disposition de chaque général, pour s’en servir suivant les
circonstances. La
grosse cavalerie, aussitôt qu’elle arrivera, sera placée sur le plateau
et sera en réserve derrière la Garde, pour se porter où les circonstances
l’exigeraient. Ce
qui est important aujourd’hui, c’est de se déployer en plaine ; on
fera ensuite les dispositions, les manœuvres et les forces que montrera
l’ennemi indiqueront, afin de le chasser des positions qu’il occupe et
qui sont nécessaires pour le déploiement. Le
maréchal Berthier, par ordre de l’Empereur. Dépôt
de la guerre. 804.
– 5è BULLETEN DE LA GRANDE ARMÉE. VICTOIRE
D’IÉNA. Iéna,
15 octobre 1806. La bataille d’Iéna a lavé l’affront de Rosbach, et décidé, en sept jours, une campagne qui a entièrement calmé cette frénésie guerrière qui s’était emparée des têtes prussiennes. Voici
la position de l’armée au 13 : Le
grand‑duc de Berg et le maréchal Davout avec leurs corps d’armée
étaient à Naumburg, ayant des partis sur Leipzig et Halle. Le
corps du maréchal prince de Ponte‑Corvo était en marche pour se
rendre à Dornburg. Le
corps du maréchal Lannes arrivait à Iéna. Le
corps du maréchal Augereau était en position à Kahla. Le
corps du maréchal Ney était à Roda. Le
quartier général à Gera. L’Empereur
en marche pour se rendre à Iéna. Le
corps du maréchal Soult, de Gera, était en marche pour prendre une
position plus rapprochée à l’embranchement des routes de Naumburg et
d’Iéna. Voici
la position de l’ennemi : Le
roi de Prusse voulant commencer les hostilités au 9 octobre, en débouchant
sur Francfort par sa droite, sur Würzburg par son centre et sur Bamberg
par sa gauche, toutes les divisions de son armée étaient disposées pour
exécuter ce plan ; mais l’armée française, s’étant avancée sur
l’extrémité de sa gauche, se trouva, en peu de jours, à Saalburg, à
Lobenstein, à Schleiz, à Gera, à Naumburg. L’armée prussienne, tournée,
employa les journées des 9, 10, 11 et 12 à rappeler tous ses détachements
; et, le 13, elle se présenta en bataille entre Kapellendorf et Auerstædt,
forte de près de 150,000 hommes. Le
13, à deux heures après midi, l’Empereur arriva à Iéna, et, sur un
petit plateau qu’occupait notre avant‑garde, il aperçut les
dispositions de l’ennemi, qui paraissait manœuvrer pour attaquer le
lendemain, et forcer les divers débouchés de la Saale. L’ennemi défendait
en force et par une position inexpugnable la chaussée d’Iéna à Weimar,
et paraissait penser que les Français ne pourraient déboucher dans la
plaine sans avoir forcé ce passage. Il ne paraissait pas possible, en
effet, de faire monter de l’artillerie sur le plateau qui, d’ailleurs,
était si petit que quatre bataillons pouvaient à peine s’y déployer. On
fit travailler toute la nuit à un chemin dans le roc, et on parvint à
conduire l’artillerie sur la hauteur. Le
maréchal Davout reçut l’ordre de déboucher par Naumburg, pour défendre
les défilés de Kœsen, si l’ennemi voulait marcher sur Naumburg, ou pour
se rendre à Apolda pour le prendre à dos, s’il restait dans la position
où il était. Le
corps du maréchal prince de Ponte‑Corvo fut destiné à déboucher de
Dornburg pour tomber sur les derrières de l’ennemi, soit qu’il se portât
en force sur Naumburg, soit qu’il se portât sur Iéna. La
grosse cavalerie, qui n’avait pas encore rejoint l’armée, ne pouvait la
rejoindre qu’à midi ; la cavalerie de la Garde impériale était à
trente‑six heures de distance, quelques fortes marches qu’elle eût
faites depuis son départ de Paris. Mais il est des moments, à la guerre ,
où aucune considération ne doit balancer l’avantage de prévenir
l’ennemi et de l’attaquer le premier. L’Empereur fit ranger, sur le
plateau qu’occupait l’avant‑garde, que l’ennemi paraissait avoir
négligé et vis‑à‑vis duquel il était en position, tout le
corps du maréchal Lannes. Ce corps d’armée fut rangé par les soins du général
Victor ; chaque division formant une aile. Le maréchal Lefebvre fit ranger,
au sommet, la Garde impériale en bataillons carrés. L’Empereur bivouaqua
au milieu de ces braves. La nuit offrait un spectacle digne d’observation
: celui de deux armées dont l’une déployait son front sur six lieues
d’étendue et embrasait de ses feux l’atmosphère, l’autre dont les
feux apparents étaient concentrés sur un petit point ; et dans l’une et
l’autre armée de l’activité et du mouvement. Les feux des deux armées
étaient à une demi‑portée de canon ; les sentinelles se touchaient
presque, et il ne se faisait pas un mouvement qui ne fût entendu. Les
corps des maréchaux Ney et Soult passèrent la nuit en marche. A la pointe
du jour, toute l’armée prit les armes. La division Gazan était rangée
sur trois lignes, sur la gauche du plateau ; la division Suchet formait la
droite ; la Garde impériale occupait le sommet du monticule, chacun de
ces corps ayant ses canons dans les intervalles De la ville et des vallées
voisines, on avait pratiqué des débouchés qui permettaient le déploiement
le plus facile aux troupes qui n’avaient pu être placées sur le plateau,
car c’était peut‑être la première fois qu’une armée devait
passer par un si petit débouché. Un
brouillard épais obscurcissait le jour. L’Empereur passa devant
plusieurs lignes ; il recommanda aux soldats de se tenir en garde contre
cette cavalerie prussienne qu’on peignait comme si redoutable. Il les
fit souvenir qu’il y avait un an, à la même époque, ils avaient pris
Ulm ; que l’armée prussienne, comme l’armée autrichienne, était
aujourd’hui cernée, ayant perdu sa ligne d’opération, ses magasins ;
qu’elle ne se battait plus dans ce moment pour la gloire, mais pour sa
retraite ; que, cherchant à faire une trouée sur différents points, les
corps d’armée qui la laisseraient passer seraient perdus d’honneur et
de réputation. A ce discours animé, le soldat répondit par des cris de : Marchons!
Les tirailleurs engagèrent l’action ; la fusillade devint vive. Quelque
bonne que fût la position que l’ennemi occupait, il en fut débusqué, et
l’armée française, débouchant dans la plaine, commença à prendre son
ordre de bataille. De son côté, le gros de l’armée ennemie, qui n’avait eu le projet d’attaquer que lorsque le brouillard serait dissipé, prit les armes. Un corps de 50,000 hommes de la gauche se porta pour couvrir les défilés de Naumburg et s’emparer des débouchés de Kœsen ; mais il avait déjà été prévenu par le maréchal Davout. Les deux autres corps, formant une force de 80,000 hommes, se portèrent en avant de l’armée française, qui débouchait du plateau d’Iéna. Le brouillard couvrit les deux armées pendant deux heures ; mais enfin il fut dissipé par un beau soleil d’automne. Les deux armées s’aperçurent à une petite portée de canon. La gauche de l’armée française, appuyée sur un village et des bois, était commandée par le maréchal Augereau. La Garde impériale la séparait du centre, qu’occupait le corps du maréchal Lannes. La droite était formée par le corps du maréchal Soult. Le maréchal Ney n’avait qu’un simple corps de 3,000 hommes, seules troupes qui fussent arrivées de son corps d’armée. L’armée
ennemie était nombreuse et montrait une belle cavalerie ; ses manœuvres étaient
exécutées avec précision et rapidité. L’Empereur eût désiré de
retarder de deux heures d’en venir aux mains, afin d’attendre, dans la
position qu’il venait de prendre, après l’attaque du matin, les troupes
qui devaient le joindre et surtout sa cavalerie ; mais l’ardeur française
l’emporta. Plusieurs bataillons étant engagés au village d’Hohlstædt,
il vit l’ennemi s’ébranler pour les en déposter ; le maréchal
Lannes reçut ordre sur‑le‑champ de marcher en échelons pour
soutenir ce village. Le maréchal Soult attaqua un bois sur la droite.
L’ennemi ayant fait un mouvement de sa droite sur notre gauche, le maréchal
Augereau fut chargé de le repousser. En moins d’une heure, l’action
devint générale : 250 ou 300,000 hommes, avec 7 ou 800 pièces de canon,
semaient partout la mort et offraient un de ces spectacles rares dans
l’histoire. De part et d’autre on manœuvra constamment comme à une
parade ; parmi nos troupes, il n’y eut jamais le moindre désordre, la
victoire ne fut pas un moment incertaine. L’Empereur eut toujours auprès
de lui, indépendamment de la Garde impériale, un bon nombre de troupes de
réserve pour pouvoir parer à tout accident imprévu. Le
maréchal Soult, ayant enlevé le bois qu’il attaquait depuis deux heures,
fit un mouvement en avant : dans cet instant on prévint l’Empereur que
les divisions de cavalerie française de réserve commençaient à se
placer, et que deux nouvelles divisions du corps du maréchal Ney se plaçaient
en arrière, sur le champ de bataille. On fit alors avancer toutes les
troupes qui étaient en réserve, sur la première ligne, qui, se trouvant
ainsi appuyée, culbuta l’ennemi en un clin d’œil et le mit en pleine
retraite. Il la fit en ordre pendant la première heure ; mais elle devint
un affreux désordre, du moment que nos divisions de dragons et nos
cuirassiers, ayant le grand‑duc de Berg à leur tête, purent prendre
part à l’affaire. Ces braves cavaliers, frémissant de voir la victoire
se décider sans eux, se précipitèrent partout où ils rencontrèrent
des ennemis. La cavalerie, l’infanterie prussienne ne purent soutenir leur
choc ; en vain l’infanterie ennemie se forma en bataillons carrés ;
cinq de ces bataillons furent enfoncés : artillerie, cavalerie ,
infanterie, tout fut culbuté et pris. Les Français arrivèrent à Weimar
en même temps que l’ennemi, qui fut ainsi poursuivi pendant l’espace de
six lieues. A
notre droite, le corps du maréchal Davout faisait des prodiges ;
non-seulement il contint, mais mena battant, pendant plus de trois lieues,
le gros de troupes ennemies qui devait déboucher du côté de Kœsen. Ce
maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère,
première qualité d’un homme de guerre. Il a été secondé par les généraux
Gudin, Friant, Morand, Daultanne, chef de l’état‑major, et par la
rare intrépidité de son brave corps d’armée. Les
résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers, il en arrive à
chaque moment ; 25 à 30 drapeaux, 300 pièces de canon, des magasins
immenses de subsistances. Parmi les prisonniers se trouvent plus de vingt généraux,
dont plusieurs lieutenants généraux, entre autres le lieutenant général
Schmettau. Le nombre des morts est immense dans l’armée prussienne ; on
compte qu’il y a plus de 20,000 tués ou blessés. Le feld‑maréchal
Mœllendorf a été blessé ; le duc de Brunswick a été tué ; le général
Rüchel a été tué ; le prince Henri de Prusse, grièvement blessé. Au
dire des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et
la consternation sont extrêmes dans les débris de l’armée ennemie. De
notre côté, nous n’avons à regretter, parmi les généraux, que la
perte du général de brigade Debilly, excellent soldat. Parmi les blessés,
le général de brigade Conroux ; parmi les colonels morts, les
colonels Vergez, du 12è régiment d’infanterie de ligne ; Lamotte, du 36è
; Barbanègre, du 9è de hussards ; Marigny, du 20è de chasseurs ; Harispe,
du 16è d’infanterie légère ; Doullembourg, du 1er de dragons
; Nicolas, du 61è de ligne ; Viala, du 85è ; Higonet, du 108è. Les
hussards et les chasseurs ont montré, dans cette journée, une audace digne
des plus grands éloges. La cavalerie prussienne n’a jamais tenu devant
eux, et toutes les charges qu’ils ont faites devant l’infanterie ont été
heureuses. Nous
ne parlons pas de l’infanterie française ; il est reconnu depuis
longtemps que c’est la meilleure infanterie du monde. L’Empereur a déclaré
que la cavalerie française, après l’expérience des deux campagnes et de
cette dernière bataille, n’avait pas d’égale. L’armée
prussienne a, dans cette bataille, perdu toute retraite et toute sa ligne
d’opération. Sa gauche, poursuivie par le maréchal Davout, opéra sa
retraite sur Weimar, dans le temps que sa droite et son centre se retiraient
de Weimar sur Naumburg. La confusion fut donc extrême. Le Roi a dû se
retirer à travers champs, à la tête de son régiment de cavalerie. Notre
perte est évaluée à 1,000 ou 1, 100 tués et 3,000 blessés. Le
grand‑duc de Berg investit en ce moment la place d’Erfurt, où se
trouve un corps d’ennemis que commandent le maréchal Mœllendorf et le
prince d’Orange. L’état‑major
s’occupe d’une relation officielle qui fera connaître dans tous ses détails
cette bataille, et les services rendus par les différents corps d’armée
et régiments. Si cela peut ajouter quelque chose aux titres qu’a l’armée
à l’estime et à la considération de la nation, rien ne pourra ajouter
au sentiment d’attendrissement qu’ont éprouvé ceux qui ont été témoins
de l’enthousiasme et de l’amour qu’elle témoignait à l’Empereur,
au plus fort du combat. S’il y avait un moment d’hésitation, le seul
cri de Vive l’Empereur !
ranimait les courages et retrempait toutes les âmes. Au fort de la mêlée,
l’Empereur, voyant ses ailes menacées par la cavalerie, se portait au
galop pour ordonner des manœuvres et des changements de front en carrés.
Il était interrompu à chaque instant par des cris de Vive
l’Empereur ! La
Garde impériale à pied voyait, avec un dépit qu’elle ne pouvait
dissimuler, tout le monde aux mains et elle dans l’inaction. Plusieurs
voix firent entendre les mots En
avant! « Qu’est‑ce
? dit l’Empereur. Ce ne peut être qu’un jeune homme qui n’a pas de
barbe qui peut vouloir préjuger ce que je dois faire ; qu’il attende
qu’il ait commandé dans trente batailles rangées, avant de prétendre me
donner des avis. » C’étaient effectivement des vélites dont le jeune
courage était impatient de se signaler. Dans une mêlée aussi chaude, pendant que l’ennemi perdait presque tous ses généraux, on doit remercier cette Providence qui gardait notre armée. Aucun homme de marque n’a été tué ni blessé. Le maréchal Lannes a eu un biscaïen qui lui a rasé la poitrine sans le blesser. Le maréchal Davout a eu son chapeau emporté, et un grand nombre de balles dans ses habits. L’Empereur a toujours été, entouré, partout où il a paru, du prince de Neuchâtel, du maréchal Bessières, du grand maréchal du palais Duroc, du grand écuyer Caulaincourt, et de ses aides de camp et écuyers de service. Une partie de l’armée n’a pas donné, ou est encore sans avoir tiré un coup de fusil. Moniteur
du 26 octobre 1806. (En
minute au Dépôt de la guerre.) 805.
‑ ORDRES CONCERNANT ERFURT CHOISIE COMME GRANDE
PLACE DE DÉPOT. AU
MARÉCHAL BERTHIER. Weimar,
16 octobre 1806. Mon
Cousin, donnez l’ordre au général Songis de réunir toute l’artillerie
prise à l’ennemi dans la place d’Erfurt ; donnez l’ordre à
l’intendant général de rassembler tous les magasins des vivres à
Erfurt, qui désormais sera le pivot des opérations de l’armée. Le
général Songis enverra à Erfurt la compagnie d’artillerie qui est à Würzburg
; il rappellera à l’armée la demi‑compagnie qui est à Kronach, et
celle qui est à Forchheim. Vous
donnerez ordre au maréchal Mortier de venir, avec la première division de
son corps d’armée, placer son quartier général à Fulde, et d’occuper
toute la principauté de Fulde le plus tôt possible. Chargez
un commissaire des guerres d’organiser la route de l’armée sur
Francfort et Erfurt. Le général qui commande à Würzburg se rendra à
Erfurt pour commander la citadelle, la ville et la province. Le général
qui est à Kronach se rapprochera également de la Saxe. Toute
la ligne d’étape par Bamberg sera reployée et établie sur la ligne
d’Erfurt, Fulde et Mayence. Présentez‑moi
un rapport sur tous les pays qui ne sont pas de la Confédération du Rhin
et qui se trouvent compris entre l’Elbe et le Rhin, et propopez‑moi
une organisation sur les mêmes bases que celle qui a été établie l’année
dernière dans les provinces de Souabe, tant pour le militaire que pour
l’administration. Donnez l’ordre que tous les prisonniers qui seront
faits désormais soient dirigés sur Erfurt. Il est convenable d’avoir là
un bureau d’état‑major général pour correspondre. Faites établir
à Erfurt un grand hôpital militaire. NAPOLÉON. Dépôt
de la guerre. (En
minute aux Arch. de l’Emp.) 806.
‑ INSTRUCTIONS POUR ENTRER A BERLIN ET FAIRE
CAMPER LES TROUPES HORS DE LA VILLE. AU
MARÉCHAL DAVOUT. Wittenberg,
23 octobre 1806. Si
les partis de troupes légères, Monsieur le maréchal, que vous n’aurez
pas manqué d’envoyer sur la route de Dresde et sur la Sprée, vous
assurent que vous n’avez pas d’ennemis sur vos flancs, vous dirigerez
votre marche de manière à pouvoir faire votre entrée à Berlin le 25 de
ce mois à midi. Vous
ferez reconnaître le général de brigade Hallin pour commandant de la
place de Berlin. Vous laisserez dans la ville un régiment à votre choix
pour faire le service. Vous enverrez des partis de cavalerie légère sur la
route de Küstrin, de Landsberg et de Francfort‑sur‑l’Oder. Vous
placerez votre corps d’armée à une lieue, une lieue et demie de Berlin,
la droite appuyée à la Sprée, et la gauche à la route de Landsberg. Vous
choisirez un quartier général dans une maison de campagne sur la route de
Küstrin, en arrière de votre armée.
Comme l’intention de l’Empereur est de laisser ses troupes quelques
jours en repos, vous ferez faire des baraques avec de la paille et du bois.
Généraux, officiers d’état‑major, colonels et autres logeront en
arrière de leurs divisions dans les villages ; personne à Berlin.
L’artillerie sera placée dans des positions qui protègent le camp ; les
chevaux d’artillerie aux piquets, et tout dans l’ordre le plus
militaire. Vous
ferez couper, c’est‑à‑dire intercepter, le plus tôt qu’il
vous sera possible, la navigation de la Sprée par un fort parti, afin
d’arrêter tous les bateaux qui, de Berlin, évacueraient sur l’Oder. Le
quartier général
sera demain à
Potsdam ; envoyez un de vos aides de camp qui me fasse connaître où
vous serez dans la nuit du 23 au 24 et dans celle du 24 au 25. Si
le prince Ferdinand se trouve à Berlin, faites-le complimenter et
accordez‑lui une garde avec une entière exemption de logement. Faites
publier sur‑le‑champ l’ordre de désarmement, laissant
seulement 600 hommes de milice pour la police de la ville. On fera
transporter les armes des bourgeois dans un lieu désigné, pour être à la
disposition de l’armée. Faites
connaître à votre corps d’armée que l’Empereur, en le faisant entrer
le premier à Berlin, lui donne une preuve de sa satisfaction pour la belle
conduite qu’il a tenue à la bataille d’Iéna. Ayez
soin que tous les bagages, et surtout cette queue si vilaine à voir à la
suite des divisions, s’arrêtent à deux lieues de Berlin et rejoignent
le camp sans traverser la capitale, mais en s’y rendant par un autre
chemin sur la droite. Enfin, Monsieur le Maréchal, faites votre entrée
dans le plus grand ordre et par divisions, chaque division ayant son
artillerie et marchant à une heure de distance l’une de l’autre. Les soldats ayant une fois formé leur camp, ayez soin qu’ils n’aillent en ville que par tiers, de manière qu’il y ait toujours deux tiers présents au camp. Comme Sa Majesté compte faire son entrée à Berlin, vous pouvez provisoirement recevoir les clefs, en faisant connaître aux magistr | ||||||||||||||||||