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Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Correspondance militaire
de Napoléon Ier

Extraite de la correspondance générale et publiée

Par ordre du ministère de la guerre

Tome cinquième

Paris - 1876

  

1060. ‑ ORDRES RELATIFS AUX COMPAGNIES DE SAPEURS ET DE MINEURS A ENVOYER EN ESPAGNE.

 

AU GÉNÉRAL CLARKE, MINISTRE DE LA GUERRE, A PARIS.

 

Saint‑Cloud, 27 août 1808.

 

Monsieur le Général Clarke, donnez ordre que la 9è compagnie de mineurs qui est à Wesel, la 7è et la 8è qui sont à Hameln, en partent sur‑le‑champ pour se rendre à Bayonne. Qu’il y ait avec ces com­pagnies un officier supérieur des mines qui entende bien cette partie et qui soit abondamment pourvu de tout. La guerre d’Espagne est comme celle de Syrie ; on fera autant par les mines que par le canon. Donnez ordre que la 5è compagnie de mineurs, qui est à Küstrin, soit dirigée sur Mayence, ainsi que la compagnie qui est à Glogau. Ainsi j’au­rai 1 compagnie de mineurs à Palmanova, 3 qui resteront à la Grande Armée ; des 5 autres, 3 seront à Bayonne et 2 à Mayence et Wesel, en réserve, pour se rendre à Bayonne, si je le juge nécessaire.

 

Quant aux sapeurs, faites marcher la 6è et la 7è compagnie du 1er  bataillon, les 1er, 3è et 4è du 2è ba­taillon, les 4è et 6è du 5è bataillon ; ces sept com­pagnies sont à Fulde ; donnez‑leur l’ordre de se mettre en marche sur‑le‑champ. Faites également marcher la 2è compagnie du 5è bataillon, qui est à Hameln, la 3è et la 5è du 4è bataillon, qui sont à Spandau, et la 9è du 4è bataillon, qui est à Mayence ; ce qui fait 11 compagnies qui se réuniront à Bayonne. Ayez soin qu’il s’y trouve des outils de toute espèce en abondance.

 

Dirigez sur Bayonne des détachements de tous les dépôts de ces bataillons pour compléter onze compagnies, de manière qu’elles soient chacune à 140 hommes, s’il est possible.

 

NAPOLÉON.

D’après la copie. Dépôt de la guerre.

 

 

1061. ‑ OBSERVATIONS SUR LES AFFAIRES D’ESPAGNE[1] ET SUR LES MESURES QU’IL CONVIENT DE PRENDRE.

 

Saint‑Cloud, 27 août 1808.

 

1re Observation. ‑ Tudela est important sous plusieurs points de vue. Il a un pont sur l’Èbre, et protège parfaitement la Navarre. C’est le point d’in­tersection du canal qui va à Saragosse.

 

Les convois d’artillerie et de vivres mettent, pour se rendre de Pampelune à Tudela, trois jours ; de Tudela à Saragosse, trois jours ; mais, en se servant du canal, on va de Tudela à Saragosse en quatorze heures. Lors donc que les vivres, les hôpitaux sont à Tudela, c’est comme s’ils étaient à Sara­gosse.

 

La première opération que doit faire l’armée lorsqu’elle reprendra son système d’offensive et qu’elle sera forte de tous ses moyens, ce doit être d’investir et de prendre Saragosse, et, si cette ville résiste, comme elle l’a fait la première fois, en donner un exemple qui retentisse dans toute l’Es­pagne. Une vingtaine de pièces de 12 de campagne, une vingtaine d’obusiers de 6 pouces, de campagne, une douzaine de mortiers et une douzaine de pièces de 16 et de 24, parfaitement approvisionnés, seront nécessaires ainsi que des mineurs pour remplir ce but. Il n’est aucune de ces bouches à feu qui ne doive consommer son approvisionnement de campagne. Un approvisionnement extraordinaire de 80,000 coups de canon, bombes ou obus, paraît nécessaire pour prendre cette ville.

 

Il faudrait donc, pour ne pas retarder la marche de la Grande Armée, quinze jours avant qu’elle puisse arriver, commencer les transports de Pampelune à Tudela, et que, dans les quarante‑huit heures après l’investissement de Saragosse, l’artil­lerie y arrivât sur des bateaux, de manière que, quatre jours après, on pût commencer trois attaques à la fois et avoir cette ville en peu de jours, ce qui serait une partie du succès, en y employant 25 à 30,000 hommes ou plus, s’il est nécessaire.

 

On suppose que, si l’ennemi a pris position entre Madrid et Burgos, il sera battu.

 

Il faut donc occuper Tudela. Ce point est telle­ment important que je désire qu’on puisse employer un mois à le fortifier et à s’y retrancher, de manière qu’un millier d’hommes, avec huit à dix pièces de canon, s’y trouvent à l’abri de toutes les insurrec­tions possibles. Il ne faut pas surtout souffrir que les révoltés s’y retranchent ; ce serait deux sièges au lieu d’un, et il serait impossible de prendre Saragosse avant d’avoir Tudela, à cause du canal. On trouvera ci‑joint des observations du colonel Lacoste sur Tudela. Puisque la localité empêche de penser à le fortifier, il eût été utile de l’occuper au lieu de Milagro, qui n’aboutit à rien.

 

Observation. ‑ Soria n’est, je crois, qu’à deux petites marches des positions actuelles de l’armée. Cette ville s’est constamment mal comportée. Une expédition qui se porterait sur Soria, la désarmerait, serait d’un bon effet.

 

Observation. ‑ Une troisième opération qui serait utile serait l’occupation de Santander ; il serait avantageux qu’elle pût se faire par la route directe de Bilbao à Santander.

 

Observation. ‑ Il faut s’occuper de désarmer la Biscaye et la Navarre ; c’est un point important.

 

Il faut veiller sur les fabriques d’armes de Pa­lencia et ne point laisser travailler les ouvriers pour les rebelles.

 

Le fort de Pancorbo doit être armé et fortifié avec la plus grande activité. Il doit y avoir dans ce fort des fours, des magasins de bouche de guerre, situés presque à mi‑chemin de Bayonne à Madrid ; c’est un poste intermédiaire pour l’armée et un point d’appui pour les opérations de la Galice.

 

Observation. ‑ On n’a point de renseigne­ments sur ce que fait l’ennemi. On dit toujours qu’on ne peut pas avoir des nouvelles, comme si cette position était extraordinaire dans une armée, comme si on trouvait ordinairement des espions. Il faut en Espagne, comme partout ailleurs, envoyer des partis qui enlèvent tantôt le curé ou l’alcade, tantôt un chef de couvent ou le maître de poste, et surtout toutes les lettres, quelquefois le maître de poste aux chevaux, ou celui qui en fait les fonctions. On les met aux arrêts jusqu’à ce qu’ils parlent, en les faisant interroger deux fois par jour ; on les garde en otage et on les charge d’envoyer des pié­tons et de donner des nouvelles. Quand on saura prendre des mesures de force et de rigueur, on aura des nouvelles. Il faut intercepter toutes les postes, toutes les lettres.

 

Le seul motif d’avoir des nouvelles peut déter­miner à faire un gros détachement de 4 à 5,000 hom­mes qui, se portant dans une grande ville, prennent les lettres à la poste, se saisissent des citoyens les plus aisés, de leurs lettres, papiers, gazettes, etc.

 

Il est hors de doute que, même dans la ligne des Français, les habitants sont tous informés de ce qui se passe ; à plus forte raison hors de la ligne. Qui empêche donc qu’on prenne les hommes marquants, qu’on les amène et qu’on les renvoie ensuite sans les maltraiter ? Il est donc de fait, lorsqu’on n’est point dans un désert et qu’on est dans un pays peuplé, que, si le général n’est pas instruit, c’est qu’il n’a pas sa prendre les mesures convenables pour l’être. Les services que les habitants rendent à un général ennemi ne le sont jamais par affection, ni même pour avoir de l’argent ; les plus réels qu’on obtient, c’est pour avoir des sauvegardes et des protections, c’est pour conserver ses biens, ses jours, sa ville, son monastère.

 

Observation. ‑ Il y a dans l’armée plus de généraux qu’il ne faut. Deux seraient nécessaires au corps qui était sous Saragosse. Les généraux de division Lagrange, Belliard et Grandjean sont sans emploi ; ce sont trois bons généraux. Il faut ren­voyer, le plus promptement possible, le régiment et le général portugais pour joindre leur corps à Grenoble, où il doit se former.

 

Observation. ‑ On ne discutera pas ici si la ligne de l’Èbre est bonne et a la configuration requise pour être défendue avec avantage. On dis­cutera encore moins si on eût pu ne pas évacuer Madrid, conserver la ligne du Duero, ou prendre une position qui eût couvert le siège de Saragosse et eût permis d’attendre que cette ville fût prise. Toutes ces questions sont oiseuses. Nous nous con­tenterons de dire, puisqu’on a pris la ligne de l’Èbre, que les troupes s’y refont et s’y reposent, qu’elle a au moins l’avantage que le pays est plus sain, étant plus élevé, et qu’on peut y attendre que les chaleurs soient passées. Il faut surtout ne point quitter cette ligne, sans avoir un projet déterminé, qui ne laisse aucune incertitude dans les opérations à suivre. Ce serait un grand malheur de quitter cette ligne pour être ensuite obligé de la reprendre.

 

A la guerre, les trois quarts sont des affaires morales ; la balance des forces réelles n’est que pour un autre quart.

 

Observation. ‑ En gardant la ligne de l’Èbre, il faut que le général ait bien prévu tout ce que l’ennemi peut faire dans toutes les hypothèses.

 

L’ennemi peut se présenter devant Burgos, partir de Soria et se présenter devant Logrono, ou, en partant de Saragosse, se porter sur Estella et menacer ainsi Tolosa. Il faut, dans toutes ces hypo­thèses, qu’il n’y ait point un long temps perdu en délibérations, qu’on puisse se ployer de la droite à la gauche ou de la gauche à la droite, sans faire aucun sacrifice, car, dans des manœuvres combi­nées, les tâtonnements, l’irrésolution, qui naissent des nouvelles contradictoires, qui se succèdent rapi­dement, conduisent à des malheurs. Cette diversion de Saragosse sur Tolosa est une des raisons qui a longtemps fait penser que la position de Tudela, soit sur la rive droite, soit avec la faculté de repasser sur la rive gauche, devait être gardée. Elle est offensive sur Saragosse ; elle prévient à temps de tous les mouvements qui pourraient se faire de ce côté.

 

 Observation. ‑ Une observation qu’il n’est pas hors de propos de faire ici, c’est que l’ennemi, qui a intérêt à masquer ses forces en cachant le véri­table point de son attaque, opère de manière que le coup qu’il veut porter n’est jamais indiqué d’une manière positive, et le général ne peut deviner que par la connaissance bien approfondie de la position et par la manière dont il fait entrer son système offensif pour protéger et garantir son système dé­fensif.

 

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

 

1062. NOTES SUR LA SITUATION MILITAIRE EN ESPAGNE

 

Saint‑Cloud, 30 août 1808.

 

1re Observation. ‑ Dans la position de l’armée d’Espagne, on a à craindre d’être attaqué sur la droite par l’armée de Galice, sur le centre par l’armée venant de Madrid, sur la gauche par l’armée venant de Saragosse et Valence ; ce serait une grande faute que de laisser l’armée de Saragosse et de Valence prendre position à Tudela.

 

Tudela doit être occupé, parce que c’est une position honorable, et Milagro une position obscure. Tudela est sur les communications de Pampelune, a un beau pont en pierre, est l’aboutissant d’un canal sur Saragosse. C’est une position offensive sur Saragosse telle, que l’ennemi ne peut pas la négliger. Cette position seule couvre la Navarre. En gardant Tudela, on garde une grande quantité de bateaux, qui nous seront bientôt nécessaires pour le siège de Saragosse. Si l’ennemi était maître de Tudela, toute la Navarre s’insurgerait. L’ennemi pourrait arriver à Estella en négligeant la position de Alilagro et en coupant la communication avec Pampelune. D’Es­tella, il serait sur Tolosa ; il y serait sans donner le temps de faire les dispositions convenables. Il n’est pas à craindre, au contraire, que l’ennemi fasse aucune opération sur Pampelune tant que nous aurons Tudela ; il serait lui‑même coupé sur Saragosse. Le général qui commande à Tudela peut couvrir les hauteurs de redoutes ; si c’est une armée d'insurgés, s’en approcher et la battre ; la tenir constamment sur la défensive par ses reconnais­sances et ses mouvements sur Saragosse. Et si, au milieu de cela, une partie de l’armée de ligne espa­gnole marchait sur Tudela, le général français repassera l’Èbre s’il y est forcé, disputera le terrain sur Pampelune et donnera le temps au général en chef de l’armée française de prendre ses mesures. Ce corps d’observation remplira alors son but, et aucune opération prompte sur Tudela et Estella n’est à craindre. Au lieu qu’en occupant la position de Milagro, l’ennemi sera à Estella le même jour qu’on l’apprendra au quartier général. Si on occupe Tudela, il faut s’aider de redoutes et s’y établir, n’y conserver aucune espèce d’embarras et les tenir tous dans Pampelune ; si l’ennemi l’occupe, il faut l’en chasser et s’y établir ; car, dans l’ordre défensif, ce serait une grande faute qui entraînerait à de fâcheuses conséquences.

 

Observation. ‑ La position de Burgos était également importante à tenir comme ville de haute réputation, comme centre de communications et de rapports. De là des partis, non‑seulement de cava­lerie, mais encore de 2 ou 3,000 hommes d’infan­terie, et même de 4 ou 5,000 hommes, en échelons, peuvent porter les premières patrouilles de hussards dans toutes les directions jusqu’à deux marches, être parfaitement informés de tout ce qui se fait, en instruire le quartier général de manière que, si l’ennemi se présente en force sur Burgos, les diffé­rentes divisions puissent à temps s’y porter pour le soutenir et livrer la bataille ; ou, si cela n’est pas jugé convenable, éclairer les mouvements de l’en­nemi, lui laisser croire qu’on vent se porter sur Burgos, et pouvoir ensuite faire sa retraite pour se porter ailleurs.

 

Un corps de 12 à 15,000 hommes ne prend‑il pas vingt positions dans une journée au seul commandement d’un adjudant‑major, et nos troupes seraient­-elles devenues des levées en masse qu’il faudrait placer quinze jours d’avance dans les positions où on voudrait qu’elles se battent ? Si cela eût été jugé ainsi, le corps du maréchal Bessières eût pris la position de Miranda ou de Briviesca. Mais lorsque l’ennemi est encore à Madrid, lorsqu’on ignore où est l’armée de Galice et qu’on a le soupçon que les rebelles pourront employer une partie de leurs efforts contre le Portugal, prendre, au lieu d’une position menaçante, offensive, honorable comme Burgos, une position honteuse, borgne comme Trevino, c’est dire à l’ennemi : Vous n’avez rien à craindre, portez‑vous ailleurs, nous avons fait nos dispositions pour aller plus loin, où nous avons choisi un champ de bataille pour nous battre ; vous, ici, ne craignez point d’être inquiétés.

 

Mais que fera le général français si l’on marche de­main sur Burgos ? Laissera‑t‑il prendre par 6,000 in­surgés la citadelle de cette ville, ou, si les Français ont laissé garnison dans le château (car on ignore la position et la situation de l’armée), comment une garnison de 4, 6 ou 800 hommes se retirerait­-elle dans une si vaste plaine ? Et, dès lors, c’est comme s’il n’y avait rien. L’ennemi maître de la citadelle, on ne la reprendra plus.

 

Si, au contraire, on veut garder la citadelle, on veut donc livrer bataille à l’ennemi, car cette citadelle ne peut pas tenir plus de trois jours ? Et, si on veut livrer bataille à l’ennemi, pourquoi le ma­réchal Bessières abandonne‑t‑il le terrain où on veut livrer bataille ? Ces dispositions paraissent mal raisonnées, et, quand l’ennemi marchera, on fera essuyer à l’armée un affront qui démoralisera les troupes, n’y eût‑il que des corps légers ou des in­surgés qui marchassent.

 

En résumé, la position de Burgos devait être gardée. Tous les jours on devait, à trois heures du matin, être sous les armes ; à une heure du matin, il devait partir des reconnaissances dans toutes les directions ; on devait donner des nouvelles de huit à dix lieues, dans toutes les directions, pour qu’on pût prendre ensuite le parti que les circonstances indiqueraient.

         

C’est la première fois qu’il arrive à une armée de quitter toutes ses positions offensives pour se mettre dans de mauvaises positions défensives ; d’avoir l’air de choisir des champs de bataille, lorsque l’éloi­gnement de l’ennemi, les mille et une combinaisons différentes qui peuvent avoir lieu ne laissent point la probabilité de prévoir si la bataille aura lien à Tudela, entre Tudela et Pampelune, entre Soria et l’Èbre ou entre Burgos et Miranda.

 

La position de Burgos, tenue en force et d’une manière offensive, menace Palencia, Valladolid, Aranda, Madrid même. Il faut avoir longtemps fait la guerre pour la concevoir ; il faut avoir entrepris un grand nombre d’opé­rations offensives pour savoir comme le moindre évé­nement ou indice encourage ou décourage, décide une opération ou une autre.

 

En deux mots, si 15,000 insurgés entrent dans Burgos, se retranchent dans la ville et occupent le château, il faut calculer une marche de plusieurs jours pour pouvoir s’y porter et reprendre la ville ; ce qui ne sera pas sans quelque inconvénient. Si, pendant ce temps‑là, la véritable attaque est sur Logrono ou Pampelune, on aura fait des contre­marches inutiles qui auront fatigué l’armée ; et enfin, si l’ennemi occupe Tudela et Burgos, l’armée française serait dans une triste et mauvaise position.

 

Quand on tient à Burgos de la cavalerie sans infanterie, n’est‑ce pas dire à l’ennemi qu’on ne veut pas y tenir ? n’est‑ce pas l’engager à y venir ?

 

Burgos a une grande influence, dans le monde par son nom, dans la Castille parce que c’en est la capitale, dans les opérations parce qu’elle donne une communication directe avec Santander.

 

Il n’est pas permis, à 300 lieues, et n’ayant pas même un état de situation de l’armée, de prescrire ce qu’on doit faire ; mais on doit dire que, si aucune force majeure ne l’empêche, il faut occuper Burgos et Tudela.

 

Le corps détaché de Tudela a son mouvement assuré sur Pampelune, a le rôle de garder la Na­varre, a ses ennemis à tenir en échec, Saragosse et tous les insurgés. Il est plus que suffisant pour sur­veiller Tudela, l’Èbre et Pampelune, pour dissiper les rassemblements, s’il n’y avait que des insurgés, contenir l’ennemi, donner des renseignements, re­tarder la marche sur Pampelune, si, au lieu des insurgés, c’est l’armée ennemie qui marche de ce côté, donner le temps à l’armée de Burgos, à celle de Miranda, de marcher réunies avec 36,000 hom­mes, soit pour prendre l’offensive, soit pour prendre en flanc l’ennemi qui marche sur Pampelune, soit pour se replier et rentrer dans la Navarre si toute l’armée ennemie avait pris cette direction.

 

Si ces observations paraissent bonnes et qu’on les adopte, que l’ennemi n’ait encore montré aucun plan, il faut que le général qui commande le corps de Saragosse fasse construire quelques redoutes autour de Tudela pour favoriser son champ de ba­taille, réunisse des vivres de tous les côtés, et soit là dans une position offensive sur Saragosse, en maintenant sa communication avec Logrono par sa droite, mais au moins par la rive gauche de l’Èbre. Il faut que le maréchal Bessières, avec tout son corps, renforcé de la cavalerie légère, soit campé dans le bois près Burgos, la citadelle bien occupée ; que tous les hôpitaux, les dépôts et les embarras soient au delà de l’Èbre ; qu’il soit là en position de manœuvre, tous les jours, à trois heures du matin, sous les armes jusqu’au retour de toutes les recon­naissances, et éclaire le pays dans la plus grande étendue ; que le corps du maréchal Moncey soit à Miranda et à Briviesca, tous les hôpitaux et em­barras derrière Vitoria, toujours en bataille avant le jour et envoyant des reconnaissances sur Soria et les autres directions de l’ennemi.

 

Il ne faut pas perdre de vue que les corps des maréchaux Bessières et Moncey doivent être réunis. Il faut se lier le mieux possible avec Logrono, et cependant considérer le corps du maréchal Le­febvre comme un corps détaché qui a une ligne par­ticulière d’opérations sur Pampelune et un rôle séparé. Vouloir conserver Tudela comme une partie contiguë de la ligne, c’est se disséminer beaucoup.

 

Enfin il faut faire la guerre, c’est‑à‑dire avoir des nouvelles par les curés, les alcades, les chefs de couvents, les principaux propriétaires, les postes ; on sera alors parfaitement informé.

 

Les reconnaissances qui, tous les jours, se dirige­ront du côté de Soria, de Burgos sur Palencia et du côté d’Aranda, peuvent fournir tous les jours trois postes interceptés, trois rapports d’hommes arrêtés, qu’on traitera bien et qu’on relâchera quand ils auront donné les renseignements qu’on désire. On verra alors venir l’ennemi ; on pourra réunir toutes ses forces, lui dérober des marches et tomber sur ses flancs au moment où il méditera un projet offensif.

 

Observation. – L’armée espagnole d’Anda­lousie était peu nombreuse ; toutes les gazettes anglaises et les rapports de l’officier anglais qui était au camp nous le prouvent. L’inconcevable ineptie du général Dupont, sa profonde ignorance des cal­culs d’un général en chef, son tâtonnement, l’ont perdu. 18,000 hommes ont posé les armes ; 6,000 seulement se sont battus, et encore ces 6,000 hom­mes, que le général Dupont a fait battre à la pointe du jour après les avoir fait marcher toute la nuit, étaient un contre trois. Malgré tout cela, l’ennemi s’est si mal battu qu’il n’a pas fait un prisonnier, pris une pièce de canon, gagné un pouce de terrain ; et l’armée de Dupont est restée intacte dans sa posi­tion, ce qui sans doute a été un malheur, car il eût mieux valu que cette division eût été mise en dé­route, éparpillée et détruite, puisque les divisions Vedel et Dufour, au lieu de se rendre par la capi­tulation, auraient fait leur retraite. Comment ces deux divisions ont‑elles été comprises dans la ca­pitulation ? c’est par la lâcheté monstrueuse et l’im­bécillité des hommes qui ont négocié, et qui por­teront sur l’échafaud la peine de ce grand crime national.

 

Ce qu’on vient de dire prouve que les Espagnols ne sont pas à craindre. Toutes les forces espagnoles ne sont pas capables de culbuter 25,000 Français dans une position raisonnable.

 

Depuis le 12, jusqu’au 17, le général Dupont n’a fait que des bêtises, et, malgré tout cela, s’il n’avait pas fait la faute de se séparer de Vedel et qu’il eût marché avec lui, les Espagnols auraient été battus et culbutés.

 

A la guerre, les hommes ne sont rien, c’est un homme qui est tout. Jusqu’à cette heure nous n’a­vions trouvé ces exemples que dans l’histoire de nos ennemis ; aujourd’hui il est fâcheux que nous puis­sions les trouver dans la nôtre.

 

Une rivière, fût‑elle aussi large que la Vistule, aussi rapide que le Danube à son embouchure, n’est rien si on a des débouchés sur l’autre rive et une tête prompte à reprendre l’offensive. Quant à l’Èbre, c’est moins que rien, on ne le regarde que comme un tracé.

 

Dans toutes ces observations, on a parlé dans la position où se trouvait l’armée du 20 au 21, lors­qu’elle n’avait nulle nouvelle de l’ennemi.

 

Si on continue à ne prendre aucune mesure pour avoir des nouvelles, on n’apprendra que l’armée de ligne espagnole est arrivée sur Tudela, Pampelune, qu’elle est sur les communications, sur Tolosa, que lorsqu’elle y sera déjà rendue. On a fait connaître, dans la note précédente, comment on faisait à la guerre pour avoir des nouvelles. Si la position de Tudela est occupée par l’ennemi, on ne voit pas que l’Èbre soit tenable. Comment a‑t‑on évacué Tudela, lorsqu’on avait mandé, dans des notes précédentes, qu’il fallait garder ce point, et que l’opinion même des généraux qui venaient de Saragosse était d’oc­cuper cette importante position ?

 

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

 

1063 ‑ ORDRES POUR LA RÉCEPTION DES TROUPES VENANT D’ALLEMAGNE.

 

A M. CRETET, MINISTRE DE L’INTÉRIEUR, A PARIS.

 

Saint‑Cloud, 3 septembre 1808.

 

Monsieur Cretet, donnez des ordres pour que la ville de Metz fête les troupes à leur passage. Comme la ville ne serait pas assez riche, je lui donnerai 3 francs par homme, mais il faut que tout se fasse an nom de la ville. Le corps municipal les haran­guera, les traitera, donnera à dîner aux officiers, fera élever des arcs de triomphe aux portes où elles passeront, et y mettra des inscriptions. Donnez le même ordre pour la ville de Nancy, qui est le lieu de passage de la colonne du centre. Pour la colonne de droite, elle sera fêtée à Reims. Je désire que vous engagiez les préfets des départements qui sont sur la route à avoir des soins particuliers pour les troupes, et à entretenir par tous les moyens le bon esprit qui les anime et leur amour de la gloire. Des harangues, des couplets, des spectacles gratis, des dîners, voilà ce que j’attends des citoyens pour les soldats qui rentrent vainqueurs.

 

NAPOLÉON.

 

D’après la copie. Archives de l’agriculture, du commerce et des travaux publics.

 

 

1064. ‑ DÉCRET PORTANT CONSTITUTION DE L’ARMÉE D’ESPAGNE.

 

Saint‑Cloud, 7 septembre 1808.

 

L’armée d’Espagne sera composée de six corps d’armée.

 

ARTICLE PREMIER. - Le 1er corps sera commandé par le maréchal Victor et composé des trois di­visions d’infanterie qui forment aujourd’hui le 1er corps de la Grande Armée, qui prendra le nom de 1er corps de l’armée d’Espagne, et de la division de cavalerie légère attachée au même corps, com­posée de quatre régiments et commandée par le général de brigade Beaumont.

 

ART. 2. ‑ Le 2è corps de l’armée d’Espagne sera commandé par le maréchal Bessières et com­posé de la manière suivante :

 

      1re division, que commandera le général de divi­sion Mouton, comprenant le 4è régiment d’infan­terie légère, les 15è, 26è et 55è régiments d’infan­terie de ligne et le bataillon de Paris ;

 

2è division, que commande le général de division Merle, et comprenant le 47è régiment de ligne (on y réunira le bataillon qui est au corps de Saragosse), le 86è régiment de ligne, le 70è régiment de ligne (on y réunira le bataillon qui est au corps de Sara­gosse), deux bataillons suisses, les 1er et 2è ré­giments supplémentaires ; ces régiments seront composés, savoir : le 1er régiment, des 4è et 5è ba­taillons de la 4è légion et du 4è bataillon de la 5è légion, formant un effectif de 2,500 hommes ; le 2è régiment, du 4è bataillon de la 1re légion, des 3è et 4è bataillons de la 3è légion, formant un effectif de 2,000 hommes ;

 

3è division, que commande le général de division Bonet, et comprenant les anciens 13è et 14è régi­ments provisoires d’infanterie (entiers, en y réunis­sant ce qui est au corps de Saragosse), les 17è et 18è régiments provisoires ;

 

Ce qui portera ce corps d’armée, en y réunissant tous les détachements, à 24,000 hommes d’infan­terie.

 

Division de cavalerie, que commande le général Lasalle, comprenant les 10è, 22è et 26è chasseurs et le 9è dragons ; force, 2,000 hommes.

 

ART. 3. - Le 3è corps sera commandé par le général Moncey, et sera composé de la manière sui­vante :

 

1re division, que commande le général de divi­sion Musnier, comprenant les 114è et 115è régiments d’infanterie de ligne et le 1er bataillon de Westphalie ;

 

2è division, que commande le général de division Morlot, comprenant les 116è et 117è régiments d’infanterie de ligne, un bataillon irlandais et un ba­taillon de Prusse ;

 

3è division, que commande le général de division Frère, comprenant la 2è légion de réserve, com­posée des 1re, 2è, 3è, 4è et 5è bataillons de cette légion ; le 5è d’infanterie légère, les 1er régiments provisoires de hussards, le 1er régiment provisoire de grosse cavalerie, dragons ; total, 2,000 hommes de cavalerie ;

 

Ce qui portera ces trois divisions à 18,000 hommes d’infanterie. Ce corps gardera les régiments de cavalerie légère qu’il a ; ce qui portera sa force à 21,000 hommes.

 

ART. 4. ‑ Le 4è corps sera commandé par le duc de Danzig et composé de la manière suivante :

 

1re division, que commande le général Sébastiani, comprenant les 32è, 75è, 28è, et 58è régiments d’in­fanterie de ligne ;

 

2è division, que commande le général Leval, comprenant un corps de Nassau, un corps de Bade, un corps de Hesse‑Darmstadt et un bataillon du prince Primat ;

 

3è division, que commande le général Valence, sénateur, comprenant les trois nouveaux régiments, qui se réunissent à Sedan ;

 

4è division, comprenant la brigade hollandaise qui se réunit à Gand et qui arrive à Paris, et la bri­gade westphalienne qui arrive sur le Rhin.

 

Chacune de ces divisions étant de 6,000 hommes, ce corps d’armée sera de 24,000 hommes d’infan­terie et de quarante‑huit pièces de canon. La cava­lerie se composera du 5è régiment de dragons, 500 hommes ; des hussards hollandais, 500 hom­mes ; des chevau‑légers westphaliens, 500 hommes ; total, 1,500 hommes.

 

ART. 5. ‑ Le 5è corps sera commandé par le général de division Saint‑Cyr, et composé de la manière suivante : 1re division, que commande le général de division Chabran ; 2è division, que com­mande le général Souham ; 3è division, que com­mande le général Lechi ; 4è division, que commande le général Pino ; 5è division, que commande le gé­néral Chabot ;

 

Le général Reille rentrera à mon état‑major ;

Cavalerie, celle de la division Pino et du corps du général Duhesme.

 

ART. 6. ‑ Le 6è corps sera commandé par le maréchal Ney et composé de la manière suivante : 1re division, que commande le général de division Marchand ; 2è division, que commande le généra1 de division Bisson ; 3è division, que commande le général de division Mermet, comprenant le 31è ré­giment d’infanterie légère, les 14è et 44è régiments de ligne ; 4è division, comprenant les trois régi­ments de la Vistule et 1,000 sapeurs ou mineurs ; cavalerie, composée du régiment de lanciers polo­nais, des deux régiments de cavalerie légère du 6è corps ; total, 2,200 hommes ;

 

Ce qui portera ce corps d’armée à 27,000 hom­mes d’infanterie, à 3,000 hommes d’artillerie, sa­peurs et mineurs, et à 2,200 chevaux. Ce corps aura cinquante‑cinq à soixante pièces de canon.

 

ART. 7. ‑ La réserve sera composée de la ma­nière suivante : une division de réserve composée des 2e, 12e d’infanterie légère, 43è, 51è de ligne, for­mant 6,000 hommes ; six bataillons de fusiliers de la Garde impériale, six bataillons de grenadiers et chasseurs à pied de la Garde, formant 6,000 hom­mes ; la garde du roi d’Espagne, de 1,500 hommes ; ce qui portera l’infanterie de ce corps à 14,000 hom­mes ; les grenadiers et chasseurs à cheval de la Garde impériale et les dragons et chevau‑légers polonais, la garde à cheval du roi d’Espagne, formant en tout 4,000 hommes ; quatre divisions de dragons formant seize régiments et près de 14,000 hommes ; ce qui portera la cavalerie de réserve à 18,000 chevaux ; l’artillerie de la Garde impériale de soixante pièces de canon attelées ; le total de la réserve à 34,000 hommes.

 

ART. 8. ‑ Notre ministre de la guerre est chargé de l’exécution du présent décret.

 

NAPOLÉON.

 

D’après la copie. Dépôt de la guerre.

 

 

1065. ‑ ORDRE CONCERNANT UN SOLDAT QUI A TUÉ UN PAYSAN SAXON.

 

AU GÉNÉRAL CLARKE, MINISTRE DE LA GUERRE, A PARIS.

 

Saint‑Cloud, 15 septembre 1808.

 

Un soldat du 76è a tué un paysan saxon. Donnez ordre au colonel de ce corps de le faire juger partout où il sera, et que la sentence soit affichée et imprimée dans le royaume de Saxe.

 

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

 

1066. ‑ NOTES SUR LES AFFAIRES D’ESPAGNE.

 

A JOSEPH NAPOLÉON, ROI D’ESPAGNE.[2]

 

Saint‑Cloud, 15 septembre 1808.

 

PREMIÈRE PARTIE.

 

1re Observation. ‑ La position offensive[3] de l’armée d’Espagne est essentiellement mauvaise. La position de l’Èbre et surtout le débouché si im­portant de Burgos ne sont tenables qu’autant qu’on occupe Tudela. Si Tudela n’a pas été occupé, l’en­nemi, qui aura senti cette faute, doit l’avoir fait. S’il est en force et . . . . . . . Estella à. . . ….. trouvera à huit marches derrière[4]. . . . . . dans un pays de défilés et de montagnes. Il faut donc occuper Tudela. L’ennemi, qui n’a point de plan ni de forte armée, n’aura pas probablement essayé d’y revenir ; mais il faut occuper Tudela d’une manière offensive et avec 15 ou 16,000 hommes, dont les trois quarts placés sur la rive droite, et l’autre quart sur la rive gauche.

 

L’armée campée et baraquée là, 60,000 Espa­gnols, même de troupes réglées, ne sont pas dans le cas de forcer cette position ; et enfin, si le général qui occupe Tudela ne juge pas à propos de livrer bataille, il pourra en deux heures de temps re­passer la rivière, et successivement, de position en position, arriver au camp retranché de Pampelune.

 

Au lieu de s’en tenir à ce système, l’on a exigé que tout le corps de 16 à 18,000 hommes qui de­vait être à Tudela eût la droite à Logrono ; système fautif, bon pour des douaniers et nullement pour une opération militaire.

 

Observation. ‑ Le corps de gauche, tout concentré à Tudela, ne doit avoir rien de commun avec le reste. Son rôle est tout à fait séparé. Son principal but doit être de maintenir la Navarre. C’est ce qui avait été déjà exprimé dans les notes précédentes. Ce corps aurait une ligne particulière d’opération dirigée sur Pampelune, où il aurait ses gros bagages, ses transports et tout ce qui pourrait l’embarrasser.

 

Observation. ‑ Le camp de Tudela, porté de 16 à 18,000 hommes, ayant toujours pour un mois de vivres, ne doit pas rester oisif.[5] Il doit envoyer des partis qui se dirigeront à un ou deux jours de marche, tant sur la droite que sur la gauche, et par là, couvrir la position de Logrono.

 

Dans cet état de choses, que fera l’armée d'A­ragon ? Quittera‑t‑elle Saragosse pour se porter sur Logrono ? Alors le camp de Tudela la prendra en queue. Se dirigera‑t‑elle par Arcos sur Pampelune ? Mais alors deux choses pourront arriver : ou le corps de Tudela se portera sur Saragosse, prendra la ville, ou enverra sur Arcos même un détache­ment par la rive gauche.

 

      Observation. ‑ Si, au contraire, l’on n’occupe pas Tudela, voici ce que fera l’ennemi : il y viendra, s’il est en force, et alors tout l’Aragon s’insurge,[6] et l’armée française, si elle est menacée par sa droite, perdra en manœuvres un temps précieux, qui la mettra dans le cas d’être battue par un nom­bre inférieur. En effet, 20,000 hommes insurgés qui se porteraient à Tudela, semant des faux bruits, mettront l’armée française dans le cas de faire un­ détachement de 15 à 16,000 hommes pour renforcer sa gauche. Cinq à six jours sont nécessaires pour ce mouvement ; et, si alors l’ennemi se pré­sentait sur Burgos avec toutes ses forces de ligne, on n’aurait plus le temps de faire revenir le corps détaché à la gauche, et l’on pourrait être obligé à repasser les monts sans que seulement le tiers de l’armée se soit battu.

 

Observation. ‑ Si l’on est placé avec 15 à 18,000 hommes à Tudela, on ne peut rien redou­ter. Quelque formidable que soit l’armée ennemie qui se porte sur Burgos, fùt‑elle de 40,000 hommes de troupes de ligne, on a le temps de la voir, de la compter. L’on peut repasser la rivière, prendre des positions sur la gauche de l’Èbre et donner le temps au reste de l’armée de faire un mouvement sur Tu­dela, parce qu’il serait alors prouvé que la force est là.

 

La preuve de ce que nous avançons est que le moindre bruit inquiète le quartier général, parce qu’on n’est pas dans une bonne position. A la guerre, les espions, les renseignements ne comptent pour rien ; ce serait aventurer la vie des hommes à de bien faibles calculs que de s’y fier.

 

Ainsi l’ennemi aura beau dire que toute l’armée de ligne marche de Saragosse sur Tudela, on n’a­bandonnera Tudela que lorsqu’on aura vu l’ennemi et fait 30 ou 40 prisonniers qui donneront des dé­tails précis, et alors on saura à quoi s’en tenir.

 

Si l’on ne veut pas admettre de la part de l’en­nemi des plans combinés, voici ce qu’il peut faire et a peut‑être fait : rassuré sur la position de Saragosse par l’évacuation de Tudela, il se portera sur Sos, inquiétera les communications de Pampelune à la France et de Pampelune à l’armée. On écrirait aussitôt au quartier général qu’il faut se retirer au camp de Pampelune, et alors l’ennemi sera le maître de ses opérations, et, si cet ennemi n’est qu’un ra­massis de misérables, qu’un homme de résolution à la tête de 3,000 braves mettrait facilement en dé­route, il faut déplorer le sort des soldats français qui se trouvent si mal dirigés. Par cette retraite de la gauche sur Pampelune, le centre se trouvera tourné, obligé de se retirer, et il ne serait pas impossible qu’une armée de 60,000 braves fût con­trainte à des manœuvres ridicules, qui porteraient le découragement et le désordre dans l’armée.

 

Observation. ‑ Nous avons déjà fait connaître que le système des cordons est des plus nuisibles, et qu’une ligne, comme le Rhin et la Vistule même, ne peut se soutenir qu’en occupant des ponts qui permettent de reprendre l’offensive. Quoique en plaine, il faut comparer la position de Tudela à une côte qui domine, parce que, occupant Tudela, on occupe une position offensive : l’ennemi a tout à craindre et doit se garder partout.

 

L’on doit conclure de ces six observations qu’il faut centraliser toute la gauche à Tudela, qu’il faut que les 16,000 hommes ainsi réunis se forment, s’excitent, s’électrisent et menacent sans cesse. Il faut ne laisser à Pampelune que 2,000 hommes au lieu de 5,000 hommes, avoir une offensive telle qu’il convient à une armée française, et non une défensive molle, telle que celle que l’on a établie.

 

Nous venons de faire connaître de quelle ma­nière devait être établie la gauche de l’armée ; mais la droite n’est pas mieux assise. Pourquoi occuper Burgos seulement avec de la cavalerie, pourquoi pas avec tout le corps du maréchal Bessières, fort de 16 à 18,000 hommes ? En envoyant des recon­naissances à 15 et 16 lieues, on organiserait une défensive honorable et on éclairerait tous les mouvements de l’ennemi. Toutes les troupes espagnoles seraient alors insuffisantes. Quand ils auraient 40,000 hommes de troupes réglées, cette avant‑garde les verrait venir, se replierait sur les divers corps ; on ferait tout de suite une manœuvre d’ensemble. Mais que dire ici que nous n’ayons déjà dit dans les notes antérieures ?

 

Le corps du centre du maréchal Ney, ainsi que le corps autour du Roi, de 24,000 hommes, peuvent être en deuxième ligne entre Logrono et Burgos. La colonne de gauche se trouverait éloignée de trois marches forcées de Tudela, et la colonne de droite d’une marche de Burgos.

 

On conçoit la position de l’armée, offensive par sa droite et offensive par sa gauche. Alors on est certain de ne point s’inquiéter des faux bruits répandus par l’armée ennemie.

 

Il faut que les ordres que l’on donne soient posi­tifs. Depuis quand 20,000 hommes ont‑ils été étonnés de se voir approcher par plus du double ? On n’a pas d’ennemis en face et on se trouve décontenancé ! Il n’est pas un sous‑lieutenant qui ne voie que l’ar­mée est dans une mauvaise position. C’est, au reste, ce qu’on a toujours vu dans une défensive mal rai­sonnée et mal entendue. L’on verra les changements qui auront lieu dans l’esprit des habitants et dans celui de l’armée, lorsqu’on exécutera ce qui a été prescrit dans les trois notes précédentes et dans celle‑ci.

 

DEUXIÈME PARTIE[7]

 

L’armée composée et organisée comme elle est, que faut‑il faire ? On pense qu’après que l’on sera bien placé, l’on peut faire des détachements sur Soria, s’emparer de la ville, brûler quelques mai­sons, enlever des otages, désarmer cette ville et lui faire fournir des vivres, brûler les biens des nobles émigrés.

 

Cette opération est d’autant plus importante qu’en l’exécutant on couvre le centre de l’armée. Que peut‑on faire encore ? Réponse : diriger deux co­lonnes, l’une de Bilbao et l’autre de Reinosa, sur Santander, s’emparer de cette ville, brûler le dra­peau qui a servi à la proclamation de Ferdinand, chasser l’évêque, prendre des otages, désarmer les habitants ; voilà pour le centre et la droite. Quant à la gauche, il faut envoyer des partis jusqu’à Tara­zona et prendre des otages. Toutes ces petites opé­rations prépareront celles qui auront lieu à l’arrivée des secours, et donneront à une armée de 60,000 hommes la sphère de confiance et d’activité qu’elle doit avoir. En même temps elles donneront le moyen de recevoir des nouvelles et empêcheront celles que l’on répand dans les camps et qui tendent à décou­rager le soldat et à donner de l’insolence aux habi­tants. Également dans la Biscaye et la Navarre, il faut faire arrêter les gens suspects. Pourquoi, à Burgos, la maison de Valdès n’est‑elle pas saisie ? Les insurgés agissent avec vigueur, et l’armée fran­çaise est indulgente jusqu’à la faiblesse.

 

D’après l’expédition originale comm. par les héritiers du roi Joseph.

 

 

1067. - OBSERVATIONS SUR UN PLAN D’OPÉRATION PROPOSÉ PAR LE ROI D’ESPAGNE.[8]

 

Châlons-sur-Marne, 22 septembre 1808.

 

1re Observation. – On propose de marcher avec 50,000 hommes sur Madrid en se trouvant réunis et abandonnant les communications avec la France.

 

L’art militaire est un art qui a des principes qu’il n’est jamais permis de violer. Changer sa ligne d’opération est une opération de génie ; la perdre est une opération tellement grave, qu’elle rend cri­minel le général qui s’en rend coupable. Ainsi, garder sa ligne d’opération est nécessaire pour arri­ver à un point de dépôt où l’on puisse évacuer les prisonniers que l’on fait, les blessés et les malades que l’on a, trouver des vivres et s’y rallier.

 

Si, étant à Madrid, on eût réuni ses forces sur la ville, qu’on eût considéré le Retiro comme un point de réunion des hôpitaux, des prisonniers, et comme moyen de contenir une grande ville et de se conserver les ressources qu’elle offre, cela eût été perdre ses communications avec la France, mais as­surer sa ligne d’opération, si, surtout, on profitait du temps pour réunir une grande quantité de vivres et de munitions, et qu’on eût organisé à une ou deux marches sur les principaux débouchés, comme la ci­tadelle de Ségovie, etc., des points faits pour servir de points d’appui et de vedettes aux divisions. Mais aujourd’hui, qu’on s’enferme dans l’intérieur de l’Espagne sans avoir aucun centre organisé, aucun magasin de formé, étant dans le cas d’avoir des ar­mées ennemies sur les flancs et les derrières, ce serait une folie si grande, qu’elle serait sans exemple dans l’histoire du monde.

 

Si, avant de prendre Madrid, d’y organiser l’ar­mée, des magasins de huit à dix jours, d’avoir des munitions en suffisance, on venait à être battu, que deviendrait cette armée ? Où se rallierait‑elle ? Où évacuerait‑elle ses blessés ? D’où tirerait‑elle bien ses munitions de guerre, puisqu’on n’a qu’un simple approvisionnement ? Nous n’en dirons pas davantage. Ceux qui osent conseiller une telle mesure seraient les premiers à perdre la tête aussitôt que l’événe­ment aurait mis au clair la folie de leur opération.

 

Quand on est dans une place assiégée, on a perdu sa ligne de communication, mais non sa ligne d’opération, parce que la ligne d’opération est du glacis au centre de la place où sont les hôpitaux, les magasins et les moyens de subsistance. Est‑on battu au dehors ? On se rallie sur les glacis, et on a trois on quatre jours pour réparer les troupes et réorganiser leur moral.

 

Avec une armée composée toute d’hommes comme ceux de la Garde, et commandée par le général le plus habile, Alexandre ou César, s’ils pouvaient faire de telles sottises, on ne pourrait répondre de rien, à plus forte raison dans les circonstances où est l’ar­mée d’Espagne.

 

Il faut renoncer à ce parti que réprouvent les lois de la guerre. Le général qui entreprendrait une telle opération militaire serait criminel.

 

Observation. ‑ Que faut‑il donc faire ? On ne peut que répéter ce qu’on a dit : avoir sa gauche concentrée à Tudela, sans cordon, à cheval sur l’Èbre, et prête à repasser l’Èbre si cela est nécessaire, et conservant sa communication sur Pampelune ; la droite sur Burgos, interceptant la route de Madrid à Reinosa ; la réserve en seconde ligne et prête à se porter sur l’un ou l’autre point.

 

Dans cette situation des choses, on peut réunir la réserve, le corps du maréchal Ney, celui du maré­chal Bessières, et tomber sur l’ennemi qui s’appro­cherait par la route de Madrid et celle de Palencia. On peut très‑bien, avec ces 36 ou 40,000 hommes, faire trois ou quatre marches dans une direction on dans une autre.

 

Il serait possible sans doute que l’ennemi, voyant de telles forces s’approcher, ne tînt pas, et, pendant qu’il s’éloignerait de cinq ou six marches, on en profiterait pour enlever Reinosa et Santander, opé­ration très‑importante à faire. Ce qui encourage l’en­nemi à tenir à Reinosa, c’est qu’on n’occupe Burgos que par de la cavalerie, et qu’on manifeste l’intention de se retirer. Tout est opinion à la guerre, opi­nion sur l’ennemi, opinion sur ses propres soldats. Après une bataille perdue, la différence du vaincu au vainqueur est peu de chose, c’est[9]……. puisque deux ou trois esca­drons suffisent alors pour produire un grand effet. On n’a rien fait pour donner de la confiance aux Français ; il n’y a pas de soldat qui ne voie que tout respire la timidité, et il se forme en conséquence l’opinion de l’ennemi. Il n’a pas d’autre élément, pour savoir ce qui lui est opposé, que ce qu’on lui dit et la contenance qu’on lui fait prendre.

 

Observation. ‑ Il n’y a pas de doute qu’avec le nombre de troupes qui sont à l’armée d’Espagne l’on peut et l’on devrait aller à Madrid, mais après avoir détruit tous les corps de l’ennemi par des mouvements combinés sur Palencia et Saragosse, si l’en­nemi fait la faute de s’approcher et de se mettre en ligne. Mais, pour cela, il faut prendre un parti sur le moment, avoir son armée à la main et la connais­sance de son art.

 

On ne peut donc que répéter ce qu’on a dit et redit : attaquer l’ennemi s’il approche de deux marches. Si l’on obtient une victoire décisive contre toutes ses forces réunies ou plusieurs victoires contre ses corps isolés, ces victoires doivent conseiller le parti qu'il faut prendre. Mais tous ces combats doivent être livrés suivant les règles de la guerre, c’est‑à‑dire ayant sa ligne de communication assurée.

 

D’après l’expédition originale comm. par les héritiers du roi Joseph.

 

 

1068. ‑ NOUVELLES OBSERVATIONS SUR LE PLAN D’OPÉRATION PROPOSÉ PAR LE ROI D’ESPAGNE. ‑ NÉCESSITÉ DE MAINTENIR A TOUT PRIX LA LIGNE DE COMMUNICATION.

 

JOSEPH NAPOLÉON, ROI D’ESPAGNE.

 

Kaiserslautern, 24 septembre 1808.

 

Mon Frère, vous aurez reçu des notes sur le mémoire joint à votre lettre du 16, A la guerre, il faut des idées sa