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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

Correspondance militaire
de Napoléon Ier

Extraite de la correspondance générale et publiée

Par ordre du ministère de la guerre

Tome sixième

Paris - 1876

 

 

1125.‑ ORDRE DE SE PRÉPARER A QUITTER AUGSBOURG POUR SE RENDRE A PFAFFENHOFEN.

AU MARÉCHAL MASSÉNA, DUC DE RIVOLI, COMMANDANT LE 4è CORPS DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A AUGSBOURG.

Dowmwœrth, 17 avril 1809, une heure après midi.

Vous recevrez dans la nuit l’ordre de partir demain, à deux heures du matin, avec votre corps d’armée et celui du général Oudinot. Le major général rédige dans ce moment vos instructions, mais vous devrez, au reçu de cette lettre, faire vos dispo­sitions. Préparez‑vous quatre jours de biscuit, quatre jours de pain, et organisez Augsbourg comme si cette place devait être assiégée. Laissez‑y un gé­néral commandant, les dépôts français des deux corps, les malades, un régiment badois et un hes­sois, quelques adjoints français, quatre officiers du génie, un officier d’artillerie et deux commissaires des guerres. Deux compagnies d’artillerie qui sont ici vont se rendre à Augsbourg. Ces troupes occupe­ront la tête de pont et la ville. Faites fermer toutes les portes d’Augsbourg ; que personne n'y entre ni en sorte, afin que l’on ignore votre mouvement. Que les corps de cavalerie que vous avez empêchent d’aller sur la route de Munich.

Le général Moulin, que j’ai destiné au comman­dement d’Augsbourg, va s’y rendre. Instruisez‑le de ce qu’il a à faire. Cerné par toute l’armée enne­mie, il faut qu’il s’y défende et s’y maintienne jusqu’à ce que les pièces de siège soient arrivées et la brèche faite. Donnez les derniers ordres pour que les fossés soient remplis. Tout ce qui arrivera de Français isolés, de compagnies, bataillons et esca­drons de marche, accroîtra la garnison. Il ne devra sortir d’Augsbourg que des convois de pain, par suite des ordres que vous donnerez, et sous escorte ; que les bagages, embarras, femmes, etc., restent à Augsbourg. Le général qui commandera à Augs­bourg, indépendamment que sa communication sera libre par la rive droite du Lech, communiquera librement avec Ingolstadt par la rive gauche.

Votre marche a pour but de se combiner avec celle de l’armée, pour prendre l’ennemi en flagrant délit et détruire ses colonnes. Il faut donc que vous soyez léger, que vous n’ayez point de queue, que le parc d’artillerie soit avec le corps d’armée, que, deux heures après qu’il aura débouché, il n’y ait plus rien sur la route. Répondez‑moi dans la nuit, et faites‑moi connaître s’il y a suffisamment de mu­nitions, vivres et approvisionnements à Augsbourg ; vous sentez que je parle dans le cas de siège. S’il y a, en munitions et approvisionnements, de quoi tenir douze ou quinze jours, c’est tout ce qu’il faut. En partant, vous mettrez la place en état de siège, et dès ce moment tout doit obéir au commandant. Tous les bagages qui se trouveraient entre Ulm et Augsburg doivent être renfermés dans Augsbourg, de sorte que, quand même des partis ennemis viendraient entre Ulm et Augsbourg, ils ne nous enlèvent rien.

Quant aux voyageurs qui ne voudraient pas être renfermés dans Augsbourg, ils peuvent passer par Landsberg, quoique dans les cinq ou six premiers jours il vaille mieux que rien ne passe.

Répandez le bruit que vous marchez, partie en Tyrol et partie sur Munich. Votre payeur peut vous suivre, pourvu que son trésor soit attelé par ses chevaux.

Quant aux dépôts de cavalerie, les chevaux écloppés, on peut les tenir sur les remparts d’Augsbourg.

Faites déjà vos dispositions pour qu’à quatre heures du matin la queue de vos colonnes ait dé­passé Friedberg. Poussez de fortes reconnaissances sur Dachau, afin d’être assuré, quand vous partirez, que l’infanterie ennemie n’est pas arrivée dans cette position.

Faites en sorte que je reçoive cette nuit l’état de situation de votre corps en hommes, en chevaux et en cartouches d’infanterie et de canon.

NAPOLÉON.

P. S. Préparez tout ; ne faites aucun éclat pré­maturé, et que ces dispositions ne soient connues du public que lorsque vous serez parti.

D’après la copie. Dépôt de la guerre.

 

 

1126. ‑ IMPORTANCE DU MOUVEMENT PRÉCÉDENT SUR PFAFFENHOFEN.

AU MARÉCHAL MASSÉNA, DUC DE RIVOLI, COMMANDANT LE 4è CORPS DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A AICHACH.

Donauwœrth, 18 avril 1809.

Mon Cousin, je reçois votre lettre. La division que vous avez à Landsberg et les quatre régiments de cavalerie légère doivent tâcher de gagner Ai­chach, ou au moins faire ce qu’ils pourront sur la route d’Augsbourg à Aichach ; mais il est indispen­sable que le général Oudinot, avec son corps et trois autres divisions, que vos cuirassiers et ce que vous avez d’autre cavalerie, couchent à Pfaffen­hofen.

Dans un seul mot vous allez comprendre ce dont il s’agit. Le prince Charles, avec toute son armée, a débouché hier de Landshut sur Ratisbonne ; il avait trois corps d’armée évalués à 80,000 hommes. Les Bavarois se sont battus toute la journée avec son avant‑garde, entre Siegenburg et le Danube. Cependant, aujourd’hui 18, le duc d’Auerstaedt, qui a 60,000 hommes français, part de Ratisbonne et se porte sur Neustadt. Ainsi lui et les Bavarois agiront de concert contre le prince Charles. Dans la journée de demain 19, tout ce qui sera arrivé à Pfaffenhofen de votre corps, auquel se joindront les Wurtembergeois, une division de cuirassiers et tout ce qu’on pourra, pourra agir, soit pour tomber sur les derrières du prince Charles, soit sur la colonne de Freising et de Moosburg, et enfin entrer en ligne. Tout porte donc à penser qu’entre le 18, le 19 et le 20, toutes les affaires d’Allemagne seront décidées. Aujourd’hui 18, les Bavarois peuvent en­core continuer à se battre sans grand résultat, puis­qu’ils cèdent toujours du terrain ; mais ils harcèlent et retardent d’autant la marche de l’armée ennemie. Le duc d’Auerstaedt est prévenu de tout, le général de Wrede lui envoie tous les prisonniers. Aujourd’hui il est possible que l’on ne tire que quelques coups de fusil. Entre Ratisbonne et le lieu où était le prince Charles, il n’y avait encore que neuf lieues. Ce n’est donc que le 19 qu’il peut y avoir quelque chose, et vous voyez actuellement, d’un coup d’œil, que jamais circonstance ne voulut qu’un mouvement soit plus actif et plus rapide que celui-­ci. Sans doute que le duc d’Auerstaedt, qui a près de 60,000 hommes, peut à la rigueur se tirer hono­rablement de cette affaire ; mais je regarde l’en­nemi comme perdu si Oudinot et vos trois divisions ont débouché avant le jour et si, dans cette circon­stance importante, vous faites sentir à mes troupes ce qu’il faut qu’elles fassent. Envoyez des postes de cavalerie au loin. Il paraît que les Autrichiens n’ont à Munich et sur cette direction qu’un corps de 12,000 hommes. L’importance de votre mouvement est telle, qu’il est possible que je vienne moi­-même joindre votre corps. Votre cavalerie, qui était à Dachau, peut en partir, se diriger et venir vous joindre à Pfaffenhofen. Quant au général qui est à Landsberg, il forme avec son corps votre arrière‑garde, qui sera à six ou sept heures de distance. Cela peut être utile et n’a pas d’inconvé­nient. S’il le faut, il aura toujours rejoint le deuxième ou le troisième jour. Enfin les quatre régiments de cavalerie légère peuvent dans la journée de demain, ou après‑demain au plus tard, avoir re­joint votre tête.

NAPOLÉON.

Activité, activité, vitesse ! Je me recommande à vous.

D’après la copie. Dépôt de la guerre.

 

 

1127. MANŒUVRES PROJETÉES PAR L’EMPEREUR POUR ATTAQUER L’ENNEMI.

AU MARÉCHAL MASSÉNA, DUC DE RIVOLI, COMMANDANT LE 4è CORPS DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A FREISING.

Ingolstadt, 19 avril 1809, midi.

Je reçois votre lettre de ce matin six heures. Je suppose que vous aurez fait pousser les 4,000 hommes que vous avez devant vous de manière qu’ils n’échappent pas, et que cela ne se bornera pas aux 400 prisonniers que vous m’annoncez.

A Au et à Freising il n’y a pas grand’chose, peut-­être le reste du corps que vous avez battu et qui, en entier, était de cinq régiments.

Nos opérations se dessinent. Voici le véritable état des choses. Le prince Charles, avec toute son armée, était ce matin à une journée de Ratisbonne et a sa ligne d’opération sur Landshut. Le duc d’Auerstaedt, cette nuit et ce matin, a évacué Ratis­bonne pour se porter sur Neustadt et se joindre avec les Bavarois. Je m’attendais donc aujourd’hui a une affaire ; cependant il est midi, et le canon ne s’est pas encore fait entendre. Vous voyez que, par cette manœuvre, je refuse ma gauche, voulant avancer ma droite que vous formez et qui, dès aujourd’hui, commence à entrer en jeu. Ce soir ou demain on se battra peut‑être à la gauche.

Poussez le corps d’Oudinot sur Au et sur Frei­sing. Poussez des postes sur Munich pour savoir ce qu’il y a. Les habitants du pays étant pour nous, vous pouvez envoyer des estafettes partout.

De Freising et d’Au, selon les renseignements que je recevrai aujourd’hui, je vous dirigerai sur Landshut ; et alors le prince Charles se trouverait avoir perdu sa ligne d’opération, sa protection qui est l’Isar, et serait attaqué par sa gauche.

Je vous dis de porter une division à Au et pas toutes sur Freising, parce que, si la gauche était en­gagée plus que je ne le désire, la division qui sera à Au aura fait une marche au secours de la gauche.

Tout ceci doit s’éclaircir aujourd’hui, et les mo­ments sont précieux. Tenez le corps d'Oudinot disponible et placez vos quatre divisions autour de Pfaffenhofen, sur les trois directions de Neustadt, Freising et Au, afin que, selon les circonstances, une d’elles marche la première et dirige les colonnes sur le point où il faudra marcher. Ici, tout est calcul d’heures. Du reste, 12 ou 15,000 hommes de cette canaille que vous avez battue ce matin doivent être attaqués, tête baissée, par 6,000 de nos gens.

Une heure après midi.

P. S.[1]  Au lieu de placer une division d’Oudinot à Au, ainsi qu’il est dit dans le primata qui vient de vous être expédié par un officier d’ordonnance, vous placerez cette division sur Neustadt, afin qu’elle gagne une marche pour soutenir la gauche et l’autre division, vous la placerez comme il est dit ci‑dessus, sur Freising.

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

 

1128. ‑ INSTRUCTIONS A LA SUITE DES COMBATS DE THANN ET D’ABENSBERG.

AU MARÉCHAL DAVOUT, DUC D’AUERSTAEDT, COMMANDANT LE 3è CORPS DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A TEUGEN.

Rohr, 21 avril 1809, cinq heures du matin.

La journée d’avant‑hier et d’hier est un autre Iena. Le duc de Rivoli a dû arriver hier à Landshut, depuis hier trois heures après‑midi. Vous n’avez devant vous qu’un rideau de trois régiments d’in­fanterie. J’ai fait occuper hier les villages de Thann ; on y a trouvé beaucoup de blessés.

J’ordonne ce matin au duc de Danzig, avec les divisions française Demont et bavaroise Deroy et les cuirassiers Saint‑Germain, de se porter sur Lang­quaid, de mettre en déroute cette arrière‑garde qui couvre leurs parcs et leurs blessés, et de tout ramasser dans la journée. Si vous entendez le ca­non, ce sera cela ; en cas de besoin, vous devrez l’appuyer.

La division Boudet a couché à Neustadt. Je lui donne ordre de se rendre à Abensberg. Cette belle division est sous vos ordres.

Voilà ce que vous avez à faire. Le duc de Danzig va poursuivre les parcs, les équipages et même le prince Charles s’il prend la direction de l’Isar et qu’il aille à Landshut par Eckmühl, soit qu’il aille à Straubing ; appuyez‑le s’il en est besoin.

Lorsque vos derrières seront nettoyés, que vous aurez ramassé hommes, bagages perdus, vous vous porterez sur Ratisbonne ; vous attaquerez Bellegarde et Klenau. Vous les poursuivrez et les acculerez dans les montagnes de la Bohême ; vous ferez en sorte que la rive gauche du Danube soit purgée, et qu’il ne puisse rentrer que des débris.

Je me rends à Landshut, et, aussitôt que j’aurai fait tout le mal possible à l’ennemi, je le prévien­drai sur l’Inn. J’attends dans la journée fréquem­ment de vos nouvelles. Je serai sur la route de Rohr à Landshut.

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

 

1129. ‑ ORDRE DE SE PORTER SUR ECKMUHL.

AU MARÉCHAL LANNES, DUC DE MONTEBELLO, COMMANDANT LE 2è CORPS DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A LANDSHUT.

Landshut, 22 avril 1809, trois heures du matin.

Le duc d’Auerstaedt est toujours aux prises. Le général Vandamme est parti avec l’infanterie wur­tembergeoise et trois régiments de cavalerie légère pour marcher sur Eckmühl. Je désire que vous partiez de manière à être arrivé à sept heures à Ergoltsbach ; vous prendrez en passant à Essenhach la division Saint‑Sulpice. Vous pousserez devant vous les Wurtembergeois jusqu’à Neufahm et même jusqu’à la petite rivière de Laber. Indépendamment des Wurtembergeois, des cuirassiers Saint‑Sulpice, vous aurez sous vos ordres les divisions Gudin et Morand.

Je m’y porterai moi‑même aussitôt que possible. Vous me ferez connaître les nouvelles que vous ap­prendrez de ce côté. Vous choisirez sur la petite ri­vière de Laber une bonne position. Mon intention est que, aussitôt que vous aurez reçu des nouvelles du maréchal Davout, vous marchiez sur Eckmühl, et attaquiez l’ennemi de tous côtés. Je fais appuyer votre mouvement par le duc de Rivoli et ses trois divisions, qui viennent d’arriver. Puisque l’ennemi est têtu, il faut l’exterminer. Faites partir, sans perdre un moment, la division Gudin ; ces troupes ne pourraient partir trop tôt.

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

 

1130. ‑ ORDRES POUR LA FORMATION D’UN CORPS D’OBSERVATION DE L’ELBE.

A ALEXANDRE, PRINCE DE NEUCHATEL, MAJOR GÉNÉRAL

DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A BURGHAUSEN.

Burghausen, 29 avril 1809.

Mon Cousin, mon intention est de former dans le comté de Hanau un corps d’observation qui sera commandé par le duc de Valmy, qui aura sous ses ordres les généraux de division Rivaud et Beaumont, le général de brigade Boyer et deux autres généraux de brigade que nommera le ministre de la guerre. Ce corps sera composé, 1° de trois régiments provisoires de dragons, les plus en état des six qui se forment à Strasbourg, au choix du général Beaumont, qui partira avec ces trois régiments ; 2° des 4es bataillons des 75è, 36è, 46è et 50è qui sont à Paris et qui reçoivent l’ordre de se porter sur Mayence ; 3° des demi‑brigades provisoires de ré­serve qui se réunissent à Mayence, à Metz et à Sedan, formant 8,000 hommes ; 4° de douze pièces d’artillerie qui seront organisées à Mayence. Tout cela formera un corps de 14,000 hommes, qui por­tera le nom de corps d’observation de l’Elbe. Donnez les ordres directement pour ce qui fait partie de l’armée, c’est‑à‑dire pour les trois régi­ments provisoires de dragons, au général Beaumont. Si sa division était déjà partie, il se porterait sur Hanau avec ses trois meilleurs régiments, et les trois autres continueraient leur route sur Augsburg, sous les ordres du général de brigade Picard. Pour les troupes qui sont dans l’intérieur de la France, transmettez les ordres au ministre de la guerre. Recommandez au duc de Valmy de porter, aussitôt que possible, son quartier général à Hanau, d’y réunir ses troupes, et surtout de les faire donner ensemble et de ne pas les éparpiller ; enfin de faire grand bruit de la formation de son corps et de répandre qu’il est de 50,000 hommes, avec lesquels il devra se porter partout où il serait nécessaire.

NAPOLÉON.

D’après l’original. Dépôt de la guerre.

 

 

1131. ‑ REPROCHES SUR LA CONDUITE DES OPÉRATIONS EN ITALIE.

A EUGÈNE NAPOLÉON, VICE‑ROI D’ITALIE, A CALDIERO.

Burghausen, 30 avril 1809.

Mon Fils, je reçois votre lettre du 22, qui m’ar­rive par la poste. Je vois avec peine que vous ayez abandonné la Piave. Vous trouvez étrange que l’ennemi ne s’y soit pas présenté ; j’aurais été étonné qu’il l’eût fait et qu’il ne se fût pas contenté de con­quérir en un jour tout le pays de l’Isonzo à la Piave. Si, au lieu de couper le pont de la Piave, vous eussiez garni la tête de pont, et que vous eussiez montré l’intention de vous y défendre, l’ennemi n’aurait pas été passer cette rivière, Venise n’eût pas été bloquée, et tout le pays entre la Piave et l’Adige livré au pillage. Mais si, contre toute attente, l’ennemi eût tenté de passer la Piave, et que vous n’eussiez pas été dans le cas de vous y opposer, qui vous eût empêché de vous retirer ? Vous avez vingt‑quatre heures devant vous. Je vois avec peine que vous n’avez ni habitude ni notion de la guerre. J’ignore encore la situation de mon armée ; l’état de mes pertes en hommes, en géné­raux, en drapeaux, en canons, et je suis livré aux rapports des Autrichiens, qui sont nécessairement exagérés. Ne valait‑il pas mieux me faire connaître l’état des choses ? Il est douloureux de penser que, sans raison, tout le pays entre la Piave et l’Adige ait été pillé par les Autrichiens. La Piave était une assez bonne ligne pour que vous ayez essayé de la garder. Les Autrichiens sont si peu accoutumés à faire ainsi la guerre, qu’ils ont été étonnés que vous n’ayez pas conservé la ligne de la Livenza, qui était une bonne ligne de ralliement pour vous ; aussi ne conçoivent‑ils pas que vous ayez abandonné la Piave. A la guerre on voit ses maux et on ne voit pas ceux de l’ennemi ; il faut montrer de la con­fiance. Jusqu’à ce que l’ennemi eût tenté de forcer le pont de la Piave, vous deviez vous maintenir dans la tête de pont, si vous étiez toujours à même de couper le pont, quand même l’ennemi eût passé plus haut ou plus bas. Le résultat de cela est très-­fâcheux pour moi et pour mes peuples d’Italie.

La guerre est un jeu sérieux, dans lequel on peut compromettre sa réputation et son pays ; quand on est raisonnable, on doit se sentir et connaître si l’on est fait ou non pour ce métier. Je sais qu’en Italie vous affectez de mépriser Masséna ; si je l’eusse en­voyé, ce qui est arrivé n’aurait point eu lieu. Masséna a des talents militaires devant lesquels il faut se prosterner ; il faut oublier ses défauts, car tous les hommes en ont. En vous donnant le com­mandement de l’armée, j’ai fait une faute ; j’aurais dû vous envoyer Masséna et vous donner le comman­dement de la cavalerie, sous ses ordres. Le prince royal de Bavière commande une division sous le duc de Danzig. Les rois de France, des empereurs même régnants, ont souvent commandé un régiment ou une division sous les ordres d’un vieux maréchal. Je pense que, si les circonstances deviennent pressantes, vous devez écrire au roi de Naples de venir à l’armée ; il laissera le gouvernement à la Reine. Vous lui remettrez le commandement et vous vous rangerez sous ses ordres ; cela sera d’un bon effet et convenable. Il est tout simple que vous ayez moins d’expérience de la guerre qu’un homme qui la fait depuis seize ans. Je n’ai point de mécontente­ment des fautes que vous avez faites, mais de ce que vous ne m’écrivez pas, et que vous ne me mettez point à même de vous donner des conseils et même de régler ici mes opérations. Si vous saviez l’his­toire, vous sauriez que les quolibets ne servent à rien, et que les plus grandes batailles dont l’his­toire fasse mention n’ont été perdues que pour avoir écouté les propos des armées. Je vous répète donc que je pense qu’à moins que l’ennemi ne se soit déjà retiré, et peut‑être même dans tous les cas, il est convenable que vous écriviez au roi de Naples de venir à l’armée, vous faisant un mérite et une gloire de servir sous un plus ancien que vous. Vous lui manderez que vous êtes autorisé par moi à cette démarche et qu’à son arrivée il trouvera ses lettres de commandement.

NAPOLÉON.

D’après la copie comm. par S. A. I. Mme la duchesse de Leuchtenberg.

 

 

1132. ‑ IMPORTANCE DE PASSAU ; INSTRUCTIONS AU  GÉNIE, A L’ARTILLERIE ET A L’INTENDANCE.

A ALEXANDRE, PRINCE DE NEUCHATEL, MAJOR GÉNÉRAL DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A BRAUNAU.

Braunau, 1er mai 1809.

      Le point de dépôt principal de l’armée est Passau. C’est là où, en cas de retraite, mon intention est de passer l’Inn, et c’est autour de Passau que j’ai le projet de constamment manœuvrer en cas d’un mouvement rétrograde de l’armée. Braunau, Schærding, Burghausen, sont pour moi des points indiffé­rents. Mon intention est de laisser constamment à Passau au moins 10,000 hommes de garnison ; Passau doit donc être le centre de toutes mes muni­tions de guerre, magasins de réserve et de tous mes hôpitaux.

Communiquez la copie de cette dépêche au gé­néral d’artillerie, au général du génie et à l’inten­dant de l’armée, pour que chacun s’y conforme dans les détails de son service.

GÉNIE

Passau a un fort sur la rive gauche du Danube, à l’abri d’un coup de main ; il faut qu’il soit constamment approvisionné pour 1,000 hommes pendant quatre mois.

Passau est un isthme de 400 toises, ayant an­cienne enceinte, fossé et contrescarpe. Il est néces­saire que cette enceinte soit armée, le fossé nettoyé et une demi‑lune établie devant la porte, qui flanque toute l’enceinte. Par ce moyen, cette place sera à l’abri d’un coup de main, même avec une petite garnison. Mais cette enceinte est dominée par une hauteur sur laquelle il sera établi un fort revêtu en bois comme l’est celui de Praga ; mais, en atten­dant, il aura toute la force d’un ouvrage de cam­pagne. Enfin, lorsque ces premiers ouvrages seront avancés, on fera sur la rive gauche du Danube un ouvrage qui augmentera la solidité et la force de ce fort. On prendra tous les moyens pour remplir le trois buts suivants :

1° Se rendre maître absolu du cours de l’Inn et de celui du Danube, de manière que rien ne puisse passer sans être coulé bas ;

2° Être maître du pont du Danube et pouvoir ma­nœuvrer sur les deux rives sans que l’ennemi puisse l’empêcher ;

3° Etre maître du pont de l’Inn de manière à pou­voir manœuvrer sur les deux rives sans que l’ennemi puisse l’empêcher.

Comme il n’y a point de temps à perdre en discussion, vous ferez connaître au général du génie que je lui donne plein pouvoir pour commencer les travaux, en remplissant ces différents buts.

Comme je suis dans l’intention de laisser une garnison à Passau, il y aura suffisamment d’hommes pour sa défense. La place sera inattaquable, parce que l’ennemi devra ouvrir la tranchée contre l’ou­vrage en terre, situé favorablement, avant d’appro­cher l’enceinte de la place. On déblayera le pour­tour de la ville sur le côté qui fait face à l’Inn et sur celui qui fait face au Danube, et l’on cherchera à placer des pièces sur l’enceinte et là où cela pourra être favorable à la défense de la place.

On établira sur la rive droite de l’Inn un camp retranché et un réduit, de manière que le pont soit situé à l’abri de toute attaque et que 1,000 hommes puissent le défendre contre 10,000, et de manière aussi que 12 ou 15,000 hommes puissent y trouver un refuge et s’y battre avec avantage.

Ordonnez au général du génie qu’il y ait deux compagnies de sapeurs. Le général Chambarlbiac, sera chargé en chef de conduire ces travaux. Il faut qu’il ait suffisamment d’officiers du génie pour tra­vailler à tous les ouvrages à la fois. Qu’il donne au général Chambarlhiac l’argent nécessaire pour les travaux. Comme je laisse là 10,000 hommes de garnison, ils pourront fournir 5,000 travailleurs par jour, indépendamment de 4 ou 5,000 paysans.

On reconnaîtra bien les routes qui arrivent à Passau et particulièrement celle de la rive droite du Danube qui le descend sans passer à Schærding et qui remonte du côté de Straubing, de manière que, si l’ennemi était maître de l’Inn, on pût se retirer sans lui prêter le flanc.

ARTILLERIE.

Le travail de l’artillerie pour Passau doit être considéré, sous deux points de vue, comme devant contribuer à la défense de la place et comme dépôt de l’armée.

Comme contribuant à la défense de la place : on fera venir toute l’artillerie prise à l’ennemi sur le champ de bataille de Ratisbonne, les douze pièces du pont de Rain, dont j’ai ordonné que six fassent à Schærding ; enfin on fera venir des pièces de 24 et des obusiers soit d’Augsbourg, Würzbourg et du haut Palatinat ; mais il faut que l’artillerie soit en grande quantité. L’isthme ayant 400 toises, le pour­tour autour de la rivière et les ouvrages, tout cela doit demander l’emploi au moins de cent pièces de canon. On y placera un colonel d’ar­tillerie, deux officiers en résidence, deux com­pagnies d’artillerie, une escouade d’ouvriers, un artificier et, en outre, trois compagnies d’artillerie bavaroise.

Comme dépôt de l'armée : c’est là que doivent être les armes de rechange, les ateliers d’armuriers, les cartouches de canon et d’infanterie qui doivent être en première ligne. On fera venir d’Ulm et d’Augs­bourg les munitions qui s’y trouvent, sauf à rem­placer à Augsbourg les munitions qui doivent être en deuxième ligne. On observera que tout le pays entre Vienne et Passau peut être franchi en peu de jours ; que Passau n’est qu’à 80 lieues de Vienne, que l’on peut faire en dix jours. Il n’y aura plus aucun trans­port d’artillerie ni sur Burghausen, Braunau ou Schwærding ; tout doit être à Passau et à Augsbourg.

INTENDANT GÉNÉRAL.

Ce service se considère également sous deux points de vue.

Pour la défense de Passau, il faut des magasins, en biscuit, farine et eau‑de‑vie, pour 10,000 hom­mes pendant quarante jours, des hôpitaux pour 3,000 malades et enfin tous les dépôts de l’armée.

On maintiendra toujours comme magasin de réserve un million de rations de biscuit, deux mil­lions de rations de farine, de l’eau‑de‑vie en proportion, 200,000 rations d’avoine, de manière à avoir pour toute l’armée pendant trente jours, et que 150,000 hommes puissent manœuvrer autour pendant quinze jours. Un événement peut me forcer à évacuer Vienne ; mon intention est de manœu­vrer autour de Passau.

Le dépôt général de la cavalerie sera établi le long de l’Inn et du Danube ; Passau sera le quartier général ; c’est là que seront les selles, brides, pour remonter la cavalerie.

Vous ferez comprendre aux trois chefs d’admi­nistration combien le point que je leur donne est favorable pour le transport et les arrivages ; au commandant du génie combien ce point lui est fa­vorable, puisqu’il a à sa disposition les bois de l’Inn et du Danube.

Mon intention est que, sur les 840 marins du bataillon qui est en marche, 240 restent à Passau pour activer les travaux, et que l’on fasse dans le pays des réquisitions d’ouvriers, enfin que l’on n’épargne rien pour activer ces travaux.

MARINE.

A la position de Passau est aussi attachée la navi­gation du Danube. Le bataillon de marins qui est à    la hauteur d’Augsbourg se dirigera sur Passau ; vous   ordonnerez au général du génie sous les ordres de qui il sera de faire faire, en s’entendant avec les ingénieurs de la marine et le capitaine Baste, six barques bastinguées et armées, pour être maître du Danube. On achètera pour mon compte des barques pour le double objet de transporter des troupes et de construire des ponts sur le Danube et sur l’Inn. On aura soin d’enrôler des pilotes, que l’on con­servera en les payant bien.

NAPOLÉON.

D’après l’original. Dépôt de la guerre.

 

 

1133. ‑ INSTRUCTIONS RELATIVES AUX MOUVEMENTS QUE L’ENNEMI POURRAIT FAIRE SUR LES DERRIÈRES DE L’ARMÉE.

AU MARÉCHAL DAVOUT, DUC D’AUERSTAEDT, COMMANDANT LE 3è CORPS DE L’ARMÉE D’Allemagne.

Saint‑Pœlten, 9 mai 1809, quatre heures du matin.  

Mon Cousin, le major général vous a envoyé l’ordre de mouvement de l’armée. Celle du prince Louis et du général Hiller a évacué Saint‑Pœlten. Les trois quarts de cette armée ont passé le pont de Krems, l’autre quart s’est dirigé sur Vienne. La proclamation insérée dans les journaux de Vienne du 6 porte à penser qu’ils veulent défendre la ville avec la landwehr et les habitants. L’empereur a passé à Krems. Tout porte à penser que le prince Charles a pensé pouvoir se réunir à Krems ou à Vienne. Tout cela est probable, mais n’est pas cer­tain. Le général Oudinot est ce matin à Siegharts­kirchen ; le général Saint‑Hilaire avec le maréchal Bessières, à l’abbaye de Gœttweig, vis‑à‑vis Mau­tern, pour chercher à s’en emparer et à brûler le pont qui va à Krems. Le duc de Rivoli, qui a cou­ché à Mœlk, y laisse une division, et les autres se rendent ici. Je suppose que vos deux divisions sont en marche et que le prince de Ponte‑Corvo se trouve entre Passau et Ratisbonne. Vous ne m’avez point donné de nouvelles du général Dupas ; en­voyez quelqu’un pour savoir comment vont ses tra­vaux. Il est convenable qu’il donne signe de vie.

Si de Budweis, où il paraît que le prince Charles était il y a quelques jours, il voulait manœuvrer sur nos derrières, il pourrait déboucher par les Forts de Mauthausen ou de Linz. Le général Van­damme, qui sera chargé de surveiller ce point, devra avoir le commandement d’Enns, et surveiller la route de Mauthausen et celle qui arrive à Linz. Il faut aussi qu’il y ait un parti à Steyer pour sur­veiller les routes qui y aboutissent.

Je pense que votre présence est encore nécessaire à Linz. Profitez‑en pour bien placer vos pos­tes vis‑à‑vis Mauthausen et Linz et à Steyer, et le bien faire entendre au général Vandamme. Il doit avoir une communication avec le prince de Ponte­-Corvo. Vos deux divisions qui sont en marche ne doivent pas trop se presser, mais mettre tout le temps nécessaire. Le second débouché par où l’ennemi peut marcher sur nous est Krems et Mœlk, qui peuvent être considérés comme un seul ; mais l’un et l’autre sont si près de Vienne que c’est presque dans le centre des opérations. Une des choses qui peuvent nous embarrasser, c’est le pain. Envoyez‑nous par eau et faites débarquer sur Ips et Mœlk tout le pain que vous pourrez. De Mœlk on l’enverra chercher par terre, car il ne faut pas son­ger à le faire passer devant Krems. Envoyez‑nous par terre des convois de pain, farine et biscuit. Procurez‑vous des voitures dans les environs de Linz, et au pis aller envoyez‑nous votre bataillon d’équipages chargé de biscuit ou de pain. Tâchez de savoir positivement où se trouve le prince de Ponte‑Corvo ; il me tarde qu’il se rapproche de nous. Envoyez‑nous la plus grande partie de votre cavalerie légère. Recommandez bien à vos convois de débarquer à Mayerhofen, premier village avant Mœlk, et d’en prévenir sur‑le‑champ le commandant de Mœlk, pour qu’il me le fasse savoir.

NAPOLÉON.

D’après l’original comm. par Mme la maréchale princesse d’Eckmühl.

 

 

1134. ‑ REPROCHES SUR LE MANQUE DE CARTES.

AU GÉNÉRAL CLARKE, COMTE D’HUNEBOURG,

MINISTRE DE LA GUERRE, A PARIS.

Schœnbrunn, 13 mai 1809.

Je ne puis que vous témoigner mon extrême mécontentement de l’absolu dénûment où vous me laissez de reconnaissances et de cartes sur Nikols­burg, sur Austerlitz, sur les environs de Vienne, sur la Hongrie. Je ne trouve dans mon bureau topo­graphique aucun des renseignements que j’ai fait prendre moi‑même. Mes reconnaissances sur l’Inn, vous ne me les avez envoyées que lorsque je n’en avais plus besoin. Par un principe ridicule, on ne veut n’envoyer que des copies, et, comme on copie très‑lentement, rien ne m’arrive à temps, et je suis privé de matériaux importants. Cette ma­nière de faire le service est mauvaise. Si l’on me fait cela, à moi, que fait‑on aux généraux ? A quoi sert le dépôt de la guerre, s’il ne fournit pas aux généraux des reconnaissances qui puissent leur ser­vir dans leurs opérations ? Donnez ordre que dans les vingt‑quatre heures on m’envoie les originaux (je ne veux point de copies) des cartes, plans, recon­naissances et mémoires sur la Moravie, sur la Bohême, sur la Hongrie, sur l’Autriche. Sans doute qu’il eût été préférable d’avoir des copies, mais il fallait qu’elles fussent faites avant la déclaration de guerre.

D’après la minute. Archives de l’Empire.



[1] Cette lettre fut expédiée en primata et duplicata au maréchal Masséna : le primata à midi, par un officier d’ordonnance de l’Empereur ; le duplicata, à une heure de l’après-midi, par un aide de camp du maréchal, qui retournait près de lui. A ce moment, l’Empereur, montant à cheval, changea les dispositions qu’il venait de prescrire pour le corps d’Oudinot ; il dicta alors le post-scriptum ci-dessus, qui modifie ses premiers ordres.

 

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