Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

Correspondance militaire
de Napoléon Ier

Extraite de la correspondance générale et publiée

Par ordre du ministère de la guerre

Tome sixième

Paris - 1876

 

 

1155. ‑ INSTRUCTIONS A DONNER AU COMMANDANT SUPÉRIEUR DE PASSAU.

A ALEXANDRE, PRINCE DE NEUCHATEL, MAJOR GÉNÉRAL DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A SCHOENBRUNN.

Schœnbrunn, 16 juin 1809.

Mon Cousin, envoyez un officier d’état‑major vi­siter les ouvrages de Passau ; il en rapportera un plan, un état de situation, le nombre de pièces d’ar­tillerie qui se trouvent dans chaque ouvrage, un état de l’approvisionnement de la place et un rapport sur la manière dont se fait le service, si chaque ou­vrage a un commandant et si tout est disposé pour recevoir l’ennemi. Plus j’attache d’importance à Passau, et moins j’en entends parler. Le général Rouyer a fait la même chose en Pologne ; il était devant Graudenz, et je ne pouvais en recevoir aucun renseignement. Mon intention est que vous chargiez le général Bourcier du commandement de Passau et des frontières depuis Ratisbonne, et du haut Pa­latinat. Vous lui ferez connaître qu’il aura ses sous ordres le régiment provisoire de dragons qui est à Ratisbonne, et un autre que vous donnerez ordre au général Beaumont de lui faire passer. Il nommera un général de brigade, de ceux qui sont au dépôt, pour commander ces deux régiments, et avec cela il fera respecter ces frontières, et en cas d’événe­ments il se repliera sur Passau. Il pourra joindre aux partis qu’il enverra pour éclairer le pays quelques compagnies de la division qui sera sous son commandement. Vous lui ferez connaître éga­lement que la défense de Passau, son armement et son approvisionnement le regardent ; que tout est sous ses ordres ; que j’entends avoir tous les jours un rapport sur les progrès des travaux et sur la si­tuation des approvisionnements de guerre et de bouche, un second rapport sur le dépôt de cava­lerie, et un troisième sur les frontières de Bohême. Si l’estafette ne passe pas par Passau, il enverra un courrier pour porter ses dépêches à Linz ou à Braunau ; il s’arrangera pour cela. Recommandez au général Bourcier que, si les landwehre sortent de leurs montagnes, il leur donne de bonnes leçons ; qu’il donne aux ouvrages avancés de Passau des commandants permanents ; que, vingt‑quatre heures après la réception de votre ordre, il y ait au moins deux ou trois pièces de canon dans chaque ouvrage, et que le génie donne des noms à chacun de ces ou­vrages pour qu’on s’entende ; qu’au lieu d’écouter les réclamations contre les démolitions il les fasse faire toutes dans le même instant, en promettant des indemnités. Écrivez au général Bourcier pour savoir combien de chevaux il a achetés, combien d’argent il a à sa disposition, où en est la confec­tion des selles et quelles mesures il a prises pour cet objet. Recommandez‑lui d’accélérer l’arrivée de l'artillerie qui doit être envoyée d’Augsbourg pour armer Passau. Il y a six pièces à Straubing, il faut les faire venir ; il y a six pièces à Rain, à la tête de pont du Lech, il faut également les faire venir. Qu’il prenne des mesures pour procurer au général Rouyer quatre pièces de canon bavaroises attelées, afin d’en donner aux colonnes qu’il jugera à propos de faire marcher pour contenir l’ennemi. Ainsi vous ferez connaître an général Beaumont que tout ce qui regarde la surveillance du haut Palatinat, avec deux régiments provisoires de dragons, est sous les ordres du général Bourcier.

NAPOLÉON.

D’après l’original. Dépôt de la guerre.

 

 

156. ‑ OBSERVATIONS SUR LE PROJET DE PASSER LE

DANUBE DU COTÉ DE RAAB ; BUT A POURSUIVRE.

A EUGÈNE NAPOLÉON, VICE‑ROI D’ITALIE, A GÖNYÖ.

Schœnbrunn, 19 juin 1809, dix heures du matin.

Mon Fils, le projet que vous me présentez de passer sur la rive gauche du Danube vis‑à‑vis la position où vous êtes est un projet impraticable. Je n’entrerais dans aucun détail, si je n’étais per­suadé que vous lisez mes lettres avec attention et que vous profitez de tout cela pour votre instruc­tion. Il y a de l’endroit où vous êtes à Vienne six marches de troupes. Si j’avais un pont dans cette position où vous vous trouvez, je ne pourrais pas y passer le Danube ; car, pendant que je passerais, le prince Charles, avec la grande armée autrichienne, passerait le fleuve derrière moi, à Vienne. En deux jours il aurait fait un pont. Or Raab ne vaut pas Vienne ; mon centre et ma ligne de communication seraient bouleversés, et je me trouverais dans une fâcheuse position. Si je voulais passer le Danube à une si grande distance de Vienne, qui m’empêcherait de le passer à Linz, où j’ai un superbe pont et où je me trouverais dans une position bien différente, car je couvrirais mes derrières et je n’aurais rien à crain­dre devant moi, puisque les rivières de la Traun et de l’Enns couvriraient Linz ? Ainsi je ne voudrais pas passer dans la position que vous m’indiquez, quand même j’y aurais un pont de pierre. Actuelle­ment, comment songer à passer en avant de Raab, n’ayant rien sur notre droite qui nous couvre de Bude et de toute la Hongrie, et qui garantisse ma ligne de communication de l’endroit où vous êtes avecVienne ? car vous n’avez de ce côté aucune position. Mais, en supposant que je passe sur la rive gauche, où marcher ensuite ? Contre la grande armée autrichienne? Je ne la trouverai plus ; elle sera sur la rive droite, se sera rendue maîtresse de Vienne, et, d’accord avec les Hon­grois de Bade, viendra attaquer ma tête de pont de la rive droite ; et d’ailleurs il me faudrait un autre corps pour tenir en observation du côté de Komorn, ce qui serait un immense et terrible inconvénient. Le projet que vous présentez est donc fondé sur un faux raisonnement, car passer le Danube n’est rien. J’ai un pont à Passau, j’en ai un à Linz. Si on vou­lait jeter un pont sur la rive gauche de votre côté, il faudrait faire cette opération au‑dessus de Raab, afin d’être protégé par cette ville qu’on supposerait occupée par nous. Jusqu’ici j’ai supposé que j’avais un pont de pierre dans la position que vous m’indiquez, mais je ne pourrais y avoir qu’un pont de bateaux, qui serait bientôt détruit par l’ennemi, comme l’ont été ceux de Vienne ; il faudrait donc y établir une estacade. J’en ai une enfin ; mais voilà quinze jours qu’on y travaille. Vous croyez que le Danube vis‑à‑vis la position où vous êtes n’est pas large : vous vous trompez ; il doit avoir deux cent soixante toises au moins, et n’a qu’un seul courant, par conséquent très‑rapide. A la position d’Ebers­dorf, j’ai aujourd’hui un pont sur pilotis, où trois voitures de front peuvent passer, et qui est aussi solide qu’un pont de pierre ; j’ai donc des ponts où toute mon armée peut déboucher sur trois colonnes en huit heures et manœuvrer sur les deux rives. Enfin j’ai deux superbes têtes de pont sur l’une et l’autre rive, qui me permettent également ces ma­nœuvres.

Il faut tâcher d’avoir quelques bateaux, pour en­lever sur la rive gauche quelques postes ennemis et quelques bourgmestres, qui vous donneront des nouvelles. Je crois cela très à propos. Votre seul but désormais doit être, 1° de faire croire que vous allez à Bude et que vous n’attendez que votre artillerie de siège pour vous y porter ; 2° d’inonder la Hongrie des proclamations aux Hongrois et des autres écrits publiés à Vienne ; 3° de prendre Raab ; 4° de bien assurer, en attendant la reddition de cette ville, votre retraite derrière la rivière de Baab, en cas de bataille ; 5° de vous défaire de tous vos embar­ras et d’évacuer tous vos blessés sur Vienne ; 6° de rappeler toutes les garnisons, commandants et hôpi­taux que vous avez sur différentes lignes, pour ne garder que ceux de la ligne de Raab à Ortdenburg par Kapuvàr, et ceux de la ligne de Raab à Bruck. Enfin ne conservez aucun embarras, car, aussitôt que Raab sera pris, et même sans attendre cette circonstance, je puis vous ordonner de venir à grandes journées sur Ebersdorf, et vous sentez que pour cela il faut que vous soyez allégé de tous vos embarras.

         NAPOLÉON.

D’après la copie comm. par S. A. I. Mme la duchesse de Leuchtenberg.

 

 

1157. ‑ OBSERVATIONS AU SUJET DES BLESSÉS, DES PRISONNIERS, DES CONVOIS.

A EUGÈNE NAPOLÉON, VICE‑ROI D’ITALIE, A GÖNYÖ.

Schœnbrunn, 19 juin 1809.

Mon Fils, comme vous ne répondez pas à tous les articles de mes lettres, je prends le parti de mettre les titres à la marge, afin que vous m’y répondiez article par article.

Prisonniers. On n’a pas encore vu à Œdenburg un seul de vos prisonniers. Cependant les 400 que vous avez faits du côté de Kœrmœnd devraient y être arrivés depuis longtemps. L’état‑major, ici, n’a pas encore le nom des régiments auxquels vos pri­sonniers appartiennent. Votre chef d’état‑major ne fait rien ; j’espère que le nouveau fera mieux. Je crains qu’on n’ait dirigé ces prisonniers droit sur Grætz ; si cela était ainsi, non‑seulement ces prisonniers se­ront délivrés, mais même leur escorte sera faite pri­sonnière. En général, quand on fait des prisonniers, on envoie les principaux officiers, en poste et suc­cessivement, au quartier général, pour avoir des nouvelles, et on ne les fait point marcher avec les troupes. S’il arrive qu’ils soient délivrés, les corps se trouvent en un moment réorganisés. Le général que vous avez fait prisonnier aurait dû être au quartier général vingt‑quatre heures après la bataille.

Ligne d’opération. Votre ligne d’opération n’est point raisonnée ; vous êtes parti d’OEdenburg, et vous avez manœuvré selon les circonstances pour arriver à l’ennemi. Votre première ligne est une ligne qui doit être effacée. Donnez ordre que les garnisons et les commandants de place qui se trou­vent de Raab à Grætz, d’OEdenburg à Kœrmœnd, de Pápa à Grætz, rejoignent le quartier général, et qu’il n’y reste pas un seul Français. Ce sera, à la longue, des hommes qui seront perdus. Organisez la ligne de Raab à OEdenburg, en se rapprochant le plus pos­sible du Danube ; je crois que la route par Kapuvàr est celle qui en est le plus près. Organisez égale­ment votre ligne de Raab à Bruck, et de Bruck sur Vienne ; pour celle‑là, il faut être bien sûr de vos ponts sur la Raab et les faire promptement ter­miner. Envoyez des ingénieurs géographes en faire le tracé, relever la population et faire une recon­naissance en règle.

Blessés. On ne connaît pas la direction que vous avez donnée à vos blessés. Si tous ces gens‑là ont passé par la ligne par laquelle vous êtes venu, les trois quarts sont perdus. Il faut donc avoir soin de les évacuer par votre nouvelle ligne. Il faut que votre chef d’état‑major n’ait jamais fait la guerre.

La ligne d’opération ne peut jamais être celle par où on a marché, puisqu’on a marché selon les événe­ments. C’est là le premier soin d’un général. Je réitère qu’on ne vous envoie de Grætz ni d’ailleurs aucun homme isolé, et qu’on réunisse tout en fortes ­colonnes. Faute de ces précautions, on fait en dé­tail d’immenses pertes, et les armées se fondent.

Parc d’artillerie. Vous avez des convois d’artil­lerie à Neustadt. S’ils ne sont pas arrêtés à OEden­burg, et delà ne sont pas passés par la bonne route, ils seront tombés au pouvoir de l’ennemi. Vous ne ­m’avez pas fait connaître par où les caissons vides se sont dirigés. Je vous ai envoyé cent caissons de munitions ; comme ces caissons appartiennent aux corps d’armée, je suppose que vos caissons seront venus à la rencontre de ceux‑ci sur les bords de la Raab et auront chargé les munitions que portent­ ces caissons, qui seront revenus sur leurs pas. Faites partir tous vos caissons vides pour Vienne ; envoyez-m’en la note, et j’enverrai à leur rencontre pour leur épargner la moitié du chemin. Veillez à ce que le général Sorbier ne garde rien de ce matériel ; il doit prendre les munitions et voilà tout. Je trouverais très‑mauvais qu’on gardât un caisson, un cheval ou un homme.

Siège de Raab. Vous devez avoir quatre pièces de 12 ; je vous ai envoyé des munitions ; le duc d’Auer­staedt vous en a envoyé trois ; cela fait sept. Le duc d’Auerstaedt a envoyé au général Lauriston deux mor­tiers et six obusiers ; envoyez‑lui des officiers et des canonniers de votre corps d’armée. Je lui envoie quatre pièces de 18 et deux obusiers prussiens, afin de réduire promptement cette place.

NAPOLÉON.

D’après la copie comm. par S. A. I. Mme la duchesse de Leuchtenberg.

 

 

1158. ‑ ORDRE DE MARCHER SUR GRÆTZ ;

REPROCHES SUR LE MANQUE D’INITIATIVE.

AU GÉNÉRAL MARMONT, DUC DE RAGUSE, COMMANDANT L’ARMÉE DE DALMATIE, A CILLI.

Schœnbrunn, 19 juin 1809, midi.

Je vous ai envoyé plusieurs fois, Général, l’ordre de marcher sur Grætz, et, à la distance où vous êtes, vous n’auriez pas besoin de cet ordre pour agir. L’Empereur trouve que vous avez fait une faute en laissant intercepter la communication avec Grætz ; car, le 18, les avant‑postes du général Broussier ont été attaqués, et nous ignorons ce qui se sera passé. Toutefois, Général, l’intention de l’Empereur est que vous marchiez sans délai sur Grætz et que vous culbutiez les corps de Gyulai et de Chasteler, qui y sont. Si le général Broussier est obligé d’évacuer Grætz, son instruction lui prescrit de se retirer sur Bruck. Sa Majesté est étonnée que vous restiez tranquille, que je ne reçoive pas chaque jour un officier de votre armée avec des nouvelles, quand les plus grandes choses vont se décider, et que vous avez sous vos ordres le meilleur corps d’armée. Vous devez sentir, Général, qu’à la distance où vous êtes, et avec votre grade, ce n’est pas un ordre littéral qui doit vous faire mouvoir, mais la masse des événements.

Le prince de Neuchâtel, major général.

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

 

1159. - REPROCHES AU SUJET DE LA CORRESPONDANCE LÉGÈREMENT FAITE.

A EUGÈNE NAPOLÉON, VICE‑ROI D’ITALIE, A GÖNYÖ.

Schœnbrunn, 20 juin 1809, dix heures du matin.

Mon Fils, par mes dernières lettres vous aurez vu que j’avais reçu celle que vous m’avez écrite le 16 à dix heures du soir, par le chef d’escadron Devaux. Ainsi il n’y en a eu aucune de prise. Des ponts volants avec des bateaux ont rien de commun avec le pont ; si vous ôtez à l’ennemi le pont de Komorn, vous lui ôtez les moyens de reprendre l’offensive. Ce n’est pas avec des ponts volants qu’on peut faire passer une armée ; mais, avec un pont permanent, l’ennemi peut reprendre l’offensive. Votre correspondance n’est pas satisfaisante ; vous ne faites qu’effleurer les matières et vous ne donnez aucun détail. Vous me dites dans votre lettre du 15 que les caissons sont partis, mais vous ne me dites pas où vous les envoyez, combien il y en a, et ce qu’il faut faire pour les remplir promptement. Les cent caissons que je vous ai envoyés appartiennent aux corps de l’armée ; si on ne les renvoie pas promptement, le service de l’artillerie va être désorganisé, et nous ne saurons plus où nous en sommes. Faites‑moi connaître quel nombre on en a envoyé, où on les a dirigés, quel est leur or­dre de route, et où il faut leur envoyer des ordres. La direction des affaires militaires n’est que la moitié du travail d’un général ; établir et assurer ses communications est un des objets les plus im­portants. Il ne fallait pas réfléchir longtemps sur la carte pour savoir que, devant recevoir des muni­tions de Vienne, elles viendront, même sans pont, près de Raab, et que là l’échange s’en ferait.

Je dis que votre correspondance est légère : vous parlez des prisonniers, mais sans dire où vous les avez dirigés, en combien de colonnes ils sont, sous les ordres de qui. Il est inouï qu’un général de brigade qui a été pris depuis six jours ne soit pas encore arrivé près de moi. Vous croyez en avoir tiré tout le parti possible et l’avoir interrogé ; vous vous trompez : l’art d’interroger les prisonniers est un des résultats de l’expérience et du tact de la guerre. Ce qu’il vous a dit vous a paru assez indiffé­rent ; si je l’avais interrogé, j’en aurais tiré les plus grands renseignements sur l’ennemi. On ne sait où se trouve ce général, on dit même que vous l’avez renvoyé sur parole ; on ne sait rien de rien.

Assurez bien vite votre communication. Si le pont de Komorn devait rester et que vous dussiez vous retirer devant des forces supérieures, c’est derrière la Raab et la Rabnitz qu'il faut faire votre mouvement, non par OEdenburg, mais par Kitsee et Hainburg.

NAPOLÉON.

D’après la copie comm. par S. A. I. Mme la duchesse de Leuchtenberg.

 

 

1160. ‑ RECOMMANDATIONS POUR LA GARDE DU DANUBE ENTRE EBERSDORF ET RAAB ; PRÉCAUTIONS A PRENDRE CONTRE UNE TENTATIVE DE L’ENNEMI POUR SECOURIR CETTE PLACE.

AU MARÉCHAL DAVOUT, DUC D’AUERSTAEDT, COMMANDANT LE 3è CORPS DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A KITSEE.

Schœnbrunn, 21 juin 1809, huit heures du soir.

Mon Cousin, je vous ai déjà mandé que j’avais donné l’ordre au vice‑roi de se charger d’investir Raab et de vous renvoyer vos troupes. Vous devez          y comprendre la division du général Lasalle ; vous aurez quatre régiments de cavalerie que vous em­ploierez à éclairer le Danube. Vous aurez fait connaître au général Bruyère qu’il n’avait pas besoin de s’égarer sur la droite, puisque Marulaz a fait l’opération. Servez‑vous de cette cavalerie pour éclairer le Danube depuis Raab jusqu’aux pos­tes de la grosse cavalerie. Liez‑vous avec les postes du général Nansouty ; celui‑ci doit se lier avec Ebersdorf, de sorte qu’il n’y ait aucune île du Da­nube qui ne soit surveillée. Correspondez avec le vice‑roi, afin que, si l’ennemi tentait quelque chose entre vous pour secourir Raab, vous marchiez dans le même sens à la rencontre de l’ennemi. Ce qui m’importe beaucoup, c’est que toute la rive du Danube soit bien surveillée, afin d’être instruit à temps pour pouvoir culbuter l’ennemi avant qu’il se soit retranché. J’espère que la tête de pont de Sziget et Köz, que j’appelle l’île de Raab, est forti­fiée et à l’abri de toute insulte ; car, si l’ennemi avait une opération raisonnable à faire, ce serait de jeter dans cette île 6,000 hommes, de s’en emparer et de ravitailler Raab et le camp retranché. C’est cette idée qui m’a fait attacher tant d’importance à cette île du Danube, et qui est cause du mécontentement que j’ai éprouvé de ce que le général Lasalle ne l’avait pas fait occuper. Tout fait penser que l’en­nemi ne tentera rien ; mais s’il tentait quelque chose, ce serait pour secourir Raab, dont la posses­sion lui importe à beaucoup de titres. D’ailleurs, sans supposer à l’ennemi de si grandes vues, il pourrait essayer de jeter 2,000 hommes dans Raab ; ce qui mettrait cette place à même de se défendre, car il ne paraît pas que la garnison actuelle soit assez forte pour faire une défense sérieuse. Or, cette dernière opération, il peut la faire en une nuit. C'est ce qui m’a fait attacher de l’importance à avoir sur la Kis Duna un pont qui permît au gé­néral Lauriston et au général Baraguey d’Hilliers d’entrer rapidement dans l’île et de culbuter tout ce qui serait passé.

Comme vous êtes plus à portée de Lauriston, faites‑lui cette question : Si l’ennemi débarquait 1,500 hommes, ce qui peut se faire dans une nuit, vis‑à‑vis Medve, lesquels se porteraient sur‑le­-champ dans Raab pour en augmenter la garnison, de quelle manière pourra‑t‑il l’empêcher ? S’il n’est pas préparé à cette tentative, qu’il se hâte d’achever le pont et qu’il fasse passer des troupes dans l’île pour résister à cette opération de l’ennemi, en se faisant soutenir par le général Baraguey d’Hilliers.

En résumé, vous me répondez du Danube depuis les postes de Nansouty jusque près de Raab ; vous avez pour cela les divisions Gudin, Pathod et La­salle. Vous ferez rejoindre Marulaz aussitôt qu’il le pourra. Pour le reste de la division Gudin, pressez le vice‑roi de relever vos troupes devant Raab, afin que demain vous soyez parfaitement en règle.

Du reste, ces opérations me paraissent bien har­dies pour l’ennemi ; mais aussi Raab est bien pré­cieux pour lui.

NAPOLÉON.

D’après l’original comm. par Mme la maréchale princesse d’Eckmühl.

 

 

1161. ‑ ORDRES CONERNANT LE MATÉRIEL D’ARTILLERIE DE L’ILE LOBAU.

AU GÉNÉRAL COMTE DE LA RIBOISIÈRE, COMMANDANT L’ARTILLERIF DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A VIENNE.

Schœnbrunn, 23 juin 1809, dix heures du matin.

Monsieur le Général la Riboisière, la bataille qui va avoir lieu doit préluder par une grande canon­nade dans l’île. C’est donc une canonnade de qua­tre‑vingt‑six bouches à feu qui doivent être appro­visionnées, chacune au moins de trois cents coups ; cela fait donc de vingt‑cinq à trente mille coups de canon. Avez‑vous la poudre nécessaire pour cela ? Quand les cent milliers de poudre qui viennent de Bavière seront‑ils arrivés ? Je demande des calculs positifs : six heures d’intervalle gâteraient tout.

Raab a demandé à capituler. Il me tarde fort de savoir s’il y a de la poudre. Je me suis refusé à la proposition que vous m’avez faite de mettre des pièces de campagne pour compléter les quatre‑vingt-­six bouches à feu. Quand ce nombre de quatre‑vingt-­six pièces sera‑t‑il complété par celles qu’on tire de Vienne ? Il me semble que vous ne manquez pas d’affûts, mais que les affûts ne sont pas ferrés ; quand le seront‑ils ? Il vous faudrait au moins trois affûts de 18, trois de 12, trois de 6, trois d’obusier et trois crapauds de mortier de rechange. J’ai donné l’ordre que, dès que Raab sera pris, les qua­tre pièces de 18 et les deux pièces de 12 de siège que vous y avez envoyées reviennent par relais sur Ebersdorf ; elles serviront en réserve. Si je demande encore dix‑huit pièces de 10, pourrez‑vous les fournir ? Vous avez les pièces, vous avez les bou­lets, les cent milliers de poudre doivent être arrivés ; avez‑vous les affûts ? S’il ne s'agit que de les ferrer, ce doit être l’ouvrage de peu de jours. Si je demandais six obusiers à grande portée, pour­riez‑vous les fournir ? Pourrez‑vous fournir aussi deux pièces de 6 ? Vous devez avoir les pièces, les boulets ; restent les affûts, qui ne sont pas ferrés. Quand tout cela sera‑t‑il prêt ?

J’ai le projet de jeter deux mille obus dans Pres­bourg, pour obliger l’ennemi à évacuer les îles qu’il occupe, en le menaçant de brûler la ville. De quelle sorte d’obus faut‑il se servir pour consom­mer les munitions les moins précieuses ?

NAPOLÉON.

D’après l’original comm. par M. le comte de la Riboisière.

 

 

1162. ‑ MESURES CONCERNANT LA GARNISON ET LA

MISE EN ÉTAT DE DÉFENSE DE RAAB.

A EUGÈNE NAPOLÉON, VICE‑ROI D'ITALIE, A RAAB.

Schœnbrunn, 26 juin 1809, six heures du matin.

Mon Fils, donnez ordre aux Badois de retourner sur Presbourg avec leur artillerie. Donnez ordre au général Lauriston de venir me joindre. Je reçois voire lettre du 24 à onze heures du soir. Voici ma décision pour Raab. Je fais partir aujour­d’hui cinq pièces de 3, trois mille boulets de 3, trois mille boulets de 12 et quatre mille livres de poudre ; cela fera donc quinze pièces et six mille boulets. Vous y laisserez les deux pièces que vous avez prises à l’ennemi, avec huit cents coups à tirer, ce qui fera dix‑sept pièces. Vous compléterez le nombre de cartouches jusqu’à quatre cent mille. Par ce moyen, la place ne sera pas brillamment armée, mais enfin elle pourra se défendre, d’autant plus que je ne la laisserai pas longtemps cernée. Dans quatre jours on y enverra dix pièces de 6 et cinq pièces de 3, quelques mortiers et obusiers ; mais pour cela il faut qu’il m’arrive les convois de poudre que j’attends. Ainsi donc faites part de cela au commandant de Narbonne. Donnez‑lui un com­mandant du génie et deux officiers de cette arme, un chef de bataillon d’artillerie et trois officiers d’artillerie, un commissaire des guerres, un garde-­magasin des vivres, trois ouvriers d’artillerie, une compagnie d’artillerie, une escouade de sapeurs ou de mineurs, italiens ou français, un commandant d’armes du grade de chef de bataillon, deux adju­dants de place du grade de lieutenants. Avec cet état‑major, qu’il faut lui attacher, le commandant doit garder la place. Faites‑lui connaître le peu d’ar­tillerie qu’il aura d’abord, mais qu’elle sera ensuite augmentée ; que c’est le défaut de poudre qui m’empêche de lui donner dans ce premier moment un plus grand nombre de pièces, mais que, dans tous les cas, je ne le laisserai pas cerné longtemps. Le maréchal duc d’Auerstaedt, lorsqu’il aura terminé son opération sur Presbourg, lui renverra des mor­tiers et des obusiers. En attendant que je désigne la garnison, placez‑y un bataillon italien de 600 hom­mes et un dépôt français d’hommes écloppés de tous vos corps, au nombre de 300. Ordonnez qu’on travaille sans délai à rétablir les ponts‑levis, les barrières, à relever les ouvrages avancés les plus importants, à tendre l’inondation, à bien organiser les magasins. Comme je vous le disais hier, faites jeter dans les fossés de la place cinq cents bœufs ; avec la farine qui s’y trouve, six mille quintaux de blé et ses moulins, cette place sera approvisionnée. Remettez 20,000 francs au commandant du génie et 10,000 à celui de l’artillerie, pour mettre en état la place. Vous devez avoir trouvé de l’argent à OEdenburg, à Altenburg et à Raab, quoique cepen­dant l’on m’assure qu’à Grætz et à Klagenfurt vous n’ayez pas saisi les caisses. C’est une mauvaise mé­thode. Faites saisir les caisses de Raab, elles vous donneront les fonds nécessaires pour ces diverses dépenses.

Faites‑moi connaître où est le général Marulaz. Le général Marmont doit être arrivé hier à Grætz. Le général Broussier m’a fait toutes les folies ima­ginables ; mais enfin il n’en est arrivé aucun mal. Le général Broussier croit avoir en tête le général Chasteler et le général Gyulai, dont il porte les forces à 15,000 hommes ; d’un autre côté, les rap­ports que je reçois disent que le général Gyulai marche sur Pàpa. Vous trouverez ci‑joint un rapport du chef d’escadron Lubienski que je tiens à OEden­burg. Il paraît probable que l’ennemi est du côté de Grætz, et qu’une affaire a dû avoir lieu hier ou au­jourd’hui ; Marmont nous en donnera des nouvelles ; de votre côté, voyez à y envoyer des espions pour savoir ce qui se passe. Si vous pouvez couper leurs détachements et tomber dessus, je retarderai mes autres affaires pour vous en donner le temps. On m’as­sure que Marulaz s’est trompé sur le mouvement de la colonne qu’il a poursuivie, et que cette colonne s’est réunie sur Grætz avec les autres. Faites‑moi connaître ce que vous savez là‑dessus. Je suis fâché que le général Montbrun n’ait pas été jusqu’à Tala ; il aurait fallu inonder de cavalerie toute la plaine, et porter l’épouvante et des proclamations jusqu’aux portes de Bude. Vous verrez, par la déclaration ci­-jointe d’un prisonnier, que l’archiduc Jean avec ses bonnes troupes se serait porté sur Presbourg, et que l’archiduc palatin serait resté, avec quelques régi­ments de nouvelle levée, entre Komorn et Bös.

Je vous recommande de nouveau de rompre le pont de Komorn, et de dire que vous vous portez en avant.

J’ai vu avec peine qu’un de vos courriers, qui a passé à OEdenburg, ait dit à tout le monde que vous reveniez.

NAPOLÉON.

D’après la copie comm. par S. A. I. Mme la duchesse de Leuchtenberg .

 

 

1163. ‑ ORDRE POUR M. GERMAIN, CHAMBELLAN DE L’EMPEREUR ; MISSION SUR LES DERRIÈRES DE L’ARMÉE.

Schœnbrunn, 26 juin 1809.

L’officier d’ordonnance Germain se rendra à Mœlk, d’où il m’adressera un rapport.

De Mœlk, il se rendra à Ems, à Linz et à Passau ; de chacune de ces villes il m’adressera un rapport.

Il me fera connaître, à Mœlk, l’état de l’hôpital, le nombre des malades, la situation des fortifica­tions, le nombre des pièces en batterie, la situation de la garnison, quel est le commandant, et, en gé­néral, la situation de ce poste et celle du magasin de subsistances.

Il s’arrêtera à Amstetten pour connaître la situa­tion de la garnison, de l’hôpital, et prendre des renseignements sur les postes qui sont le long du Danube.

A Ems, il m’enverra un rapport sur la situation de la manutention, des magasins, de la tête de pont, de la garnison. Il ira à l’embouchure de l’Enns dans le Danube pour voir les travaux de la tête de pont, vis‑à‑vis Mauthausen.

A Linz, il verra la tête de pont, le nombre des pièces en batterie, la situation des magasins et des hôpitaux.

A Passau, il m’enverra un rapport sur la situation des ouvrages, sur les magasins, la garnison, les batteries, l’endroit où elles sont, les munitions d’artillerie, les convois de poudre, les magasins de subsistances, ainsi que ce qu’il pourra apprendre de la situation de l’ennemi du côté de Waldmünchen, Cham et vis‑à‑vis Passau, également ce qu’il apprendra du dépôt de cavalerie, des marchés qu’a faits le général Bourcier pour se procurer des chevaux et des selles, et ce qui l’empêche d’aller plus vite.

Si l’ennemi a fait effectivement quelque opération du côté de Cham ou de Waldmünchen, il ira join­dre à Nuremberg la colonne du général Laroche. Cette colonne doit être composée de deux régiments de cavalerie et de 3 ou 4,000 Bavarois ; et alors, il m’écrira de Straubing, de Ratisbonne, de Nurem­herg, et pourra même m’envoyer des courriers du haut Palatinat. Il m’enverra les nouvelles qu’on a de Baireuth de la division Rivaud, qui doit avoir marché sur ce point.

Aussitôt qu’il croira n’être plus utile de ce côté, il me rejoindra.

Il pourra envoyer par estafette sur Braanau des lettres pour être remises à l’estafette à son passage. S’il y avait quelque chose de pressé, il m’enverrait des courriers à Vienne. Il préviendra Bourcier de ce qu’il apprendrait d’important.

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

 

1164. ‑ REPROCHES SUR LE MANQUE D’ACTIVITÉ ET DE COMMANDEMENT.  

AU GÉNÉRAL MARMONT, DUC DE RAGUSE, COMMANDANT L’ARMÉE DE DALMATIE, A GRIÆTZ.

Schœnbrunn, 28 juin 1809, neuf heures du matin.

Le 27 vous n’étiez pas à Grætz. Vous avez fait la plus grande faute militaire qu’un général puisse faire. Vous auriez dû y être le 23 à minuit, ou le 24 au matin. Vous avez 10,000 hommes à comman­der, et vous ne savez pas vous faire obéir. Au fond, votre corps n’est qu’une division. Je crois que Montrichard n’est pas grand’chose ; mais vous avez mauvaise grâce à vous plaindre. Que serait‑ce si vous commandiez 120,000 hommes ? D’ailleurs une désobéissance serait criminelle ; c’est un malentendu, et comment peut‑il y en avoir quand on n’a que 10,000 hommes ? Marmont, vous avez les meilleurs corps de mon armée ; je désire que vous soyez à une bataille que je veux donner, et vous me retardez de bien des jours. Il faut plus d’activité et plus de mouvement qu’il ne paraît que vous vous en don­nez pour faire la guerre.

Vous avez peut‑être enfin battu aujourd’hui Gyulai. Il est bien nécessaire que je puisse savoir à quoi m’en tenir, où vous êtes, et se ralliera l’ennemi autour de Grætz. Il est important qu’il soit dispersé de manière qu’il ne puisse pas se réunir de bien des jours.

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin