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Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

Correspondance militaire
de Napoléon Ier

Extraite de la correspondance générale et publiée

Par ordre du ministère de la guerre

Tome septième

Paris - 1876

 

1261. ‑ MISSION CONFIÉE AU GÉNÉRAL COMTE LEMAROIS

AIDE DE CAMP DE L’EMPEREUR, A PARIS.

Paris, 5 mars 1811.

Monsieur le Général Comte Lemarois, vous vous rendrez à Boulogne, où vous resterez deux jours. Vous prendrez connaissance de la situation des troupes, de l’emplacement des camps, de l’em­placement de la flottille et de tout ce qui peut m’intéresser. Vous m’écrirez deux heures avant de partir.

De là vous irez à Dunkerque, où vous séjournerez deux ou trois jours, pour voir quelle espèce de commerce font les smogglers, la quantité de jour­naux anglais qu’ils apportent et la publicité que ces journaux ont à Dunkerque ; enfin observer ce qu’il peut m’importer de connaître.

Vous irez ensuite à Ostende ; vous y resterez un ou deux jours. Vous prendrez connaissance de ce qui concerne les bâtiments à licence. On m’assure qu’ils commettent des fraudes et qu’ils emportent des den­telles qu’ils rapportent ensuite, afin de me faire penser que la balance de ce commerce est en ma faveur.

D’Ostende vous vous rendrez à Anvers, où vous n’arriverez pas avant le 12 ou le 13 mars. Vous pas­serez huit jours à Anvers. Vous visiterez l’arsenal ; vous irez voir mon escadre au Ruppel ; vous me rendrez compte de ces visites. Tous les jours vous irez passer deux heures à l’arsenal et sur le fleuve pour voir où en est l'armement des vaisseaux, et dans le bassin pour voir les travaux qu’on y fait. Vous pren­drez connaissance de tout ce qui est relatif aux for­tifications, et vous m’en ferez une description après que vous les aurez visitées. Vous aurez soin de m’envoyer un rapport détaillé de ce qu’il y a d’im­portant. Vous m’enverrez un état de la quantité de vingt‑quatrièmes que l’on aura faits au 1er mars, et des progrès des constructions toutes les semaines. Mon intention est que dans le courant de mars on mette à l’eau l’Auguste, dans le courant d’avril le Pacificateur, dans le courant de mai l’Illustre, en juin le Trajan, en juillet le Gaulois, et en août ou septembre le Conquérant, de sorte que j’aie six vais­seaux cette année ; ce qui, joint aux douze que j’ai, me ferait dix‑huit vaisseaux de guerre. Vous lais­serez entrevoir qu’immédiatement après les couches de l’impératrice, c’est‑à‑dire vers la mi‑avril, il est probable que je viendrai à Anvers. Indépendam­ment des six vaisseaux dont il est question ci‑dessus, je désire avoir cette année la frégate la Terpsi­chore ; il faudrait pouvoir l’avoir le plus tôt possible. Immédiatement après qu’un vaisseau sera à l’eau, on doit en mettre un autre sur le chantier ; il faut donc qu’on ait les matériaux tout prêts. Rien ne peut manquer à Anvers. Les ouvriers doivent être assez nombreux ; s’ils ne le sont pas suffisamment, on pourrait en appeler de la Hollande et de la Bel­gique. Quant au bassin, je suis étonné que mes vaisseaux ne puissent pas encore y entrer.

Quand vous aurez passé huit jours à Anvers, et que vous m’aurez ainsi envoyé huit rapports, vous vous rendrez à Rotterdam. Je vous confie sous le plus grand secret que j’ai donné ordre aux deux vaisseaux qui sont dans cette rade de se rendre par mer à Flessingue. Vous vous informerez si des me­sures ont été prises pour que des signaux aient lieu entre l’île de Walcheren et Rotterdam, afin qu’on connaisse chaque jour la situation des ennemis devant l’Escaut. Vous resterez trois jours à Rotter­dam ; vous visiterez les chantiers et l’arsenal de Hel­levoetsluis en grand détail ; vous m’informerez de l’époque où je puis espérer que les deux vaisseaux pourront partir. Ce moment est favorable, parce que les Anglais ne sont pas encore arrivés ; mais, passé le mois de mars, il ne sera plus temps. Après que vous aurez vu le chantier de Hellevoetsluis, vous reviendrez à Rotterdam. Vous me ferez connaître en détail comment marchent la préfecture, les douanes, la conscription, l’inscription maritime, la police, la contrebande, et l’esprit des troupes hollandaises qui sont dans ce département. Vous me parlerez des officiers français qui commandent là, du génie, de l’artillerie. Vous profiterez de l’occasion où le général verrait les troupes, pour les voir manœu­vrer, et vous me rendrez compte de l’esprit qui vous aura paru les animer. Il n’y aura pas d’incon­vénient que vous donniez un dîner aux officiers à l’auberge où vous serez, que vous causiez avec les chefs et que vous vous assuriez de leur esprit.

On doit travailler à la route de Breda à Anvers vous m’en parlerez.

En revenant de Rotterdam, vous passerez à Wil­lemstad. Vous me ferez un rapport sur la situation de l’armement de cette place, sur la garnison, sur le commandant, et sur ce qu’on y fait. Vous irez visiter l’île de Goeree ; vous me parlerez du com­mandant, des troupes, de l’esprit qui les anime, de la défense de l’île, et de ce qui peut m’intéresser.

De Willemstad vous irez à Berg‑op‑Zoom ; vous m’enverrez de pareilles notes sur l’armement de place, sur la garnison, sur le commandant, sur le génie, l’artillerie, sur la police.

De là vous reviendrez à Anvers, où vous attendrez quelques jours ; je vous enverrai dans cet intervalle des ordres sur votre destination ultérieure. Vous emploierez ce second séjour à vous occuper des prêtres, de la police, des opérations des colonnes mo­biles destinées à faire rejoindre les conscrits.

NAPOLÉON.

D’après l’original comm. par M. le comte Lemarois.

 

1262. ‑ OBSERVATIONS A FAIRE AU MARÉCHAL BESSIÈRES SUR LES RÉGIMENTS PROVISOIRES MIS A SA DISPOSITION.

AU PRINCE DE NEUCHATEL ET DE WAGRAM, MAJOR GÉNÉRAL DE L’ARMÉE D’ESPAGNE, A PARIS.

Paris, 8 mars 1811.

Mon Cousin, je vous prie de me faire remettre sous les yeux la situation des trois bataillons de marche organisés à Bayonne, afin que je décide sur leur destination ultérieure.

Vous ferez connaître au duc d’Istrie que les der­nières nouvelles de Londres donnent des détails sur le Portugal jusqu’au 18 février, qu’il paraît que le duc de Dalmatie s’est emparé de Badajoz et marche sur le Tage. Il est nécessaire de faire connaître au duc d’Istrie que je suis surpris qu’il demande des régiments définitifs au lieu de provisoires ; comment peut‑il supposer, lui qui est resté si longtemps auprès de moi, que j’ignore que les régiments définitifs sont cent fois meilleurs ? Mais il devrait sentir que je ne puis faire autrement. Les régiments défi­nitifs sont engagés dans l’intérieur de l’Espagne ; je ne puis les renforcer qu’en formant des régiments provisoires avec les détachements des dépôts. Par cette mesure, les régiments provisoires doivent res­ter dans l’arrondissement du nord et être ainsi sous sa surveillance et celle des généraux Reille et Caffa­relli. Ils doivent donc en avoir un soin tout particu­lier pour leur fournir l’argent, l’habillement, la chaussure, et mettre leur administration en règle. Il faut que vous écriviez au duc d’Istrie et aux géné­raux Reille et Caffarelli dans ce sens, pour savoir ce qu’ils ont fait pour la bonne organisation de ces corps. Quoi que l’on en dise, le pays est capable de fournir ce qui leur est nécessaire en draps, cuirs, etc. Dans la nécessité où je suis de former et main­tenir des armées du côté du Nord, je ne puis fournir à tous.

Donnez ordre au duc d’Istrie de faire attaquer par le général Seras les corps insurgés qui sont entre Astorga et Villafranca. Ce n’est qu’en prenant avec les brigands l’initiative, qu’on peut espérer des résultats ; pour en venir à bout, il faut leur faire une guerre active et vigoureuse.

NAPOLÉON.

D’après l’original. Dépôt de la guerre.

 

1263. ‑ INSTRUCTIONS POUR LA MISE EN ÉTAT DE

DÉFENSE DE LA PLACE DE HAMBOURG.

AU MARÉCHAL DAVOUT, PRINCE D’ECKMUHL,

COMMANDANT L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A HAMBOURG.

Paris, 13 mars 1811.

Mon Cousin, j’ai besoin d’une place forte sur l’Elbe. Si mes armées étaient en Pologne, je ne pourrais pas me passer d’un point fort qui contiendrait les dépôts, où pourraient se rallier la gendar­merie, les administrations, les hôpitaux et toute la flottille que j’aurais sur la Baltique et aux embou­chures de l’Elbe. Hambourg pourrait‑il remplir ce but ? Sa population est, il est vrai, de 100,000 âmes, mais celle d’Anvers, de Danzig et de Gênes est à peu près aussi considérable. En jetant un coup d’œil sur la carte de Hambourg, je vois que sur une en­ceinte de 4,600 toises il n’y en a que 1,600 d’atta­quables ; le reste est couvert par l’Elbe ou par des lacs et des marais. Il paraît que le côté attaquable est Altona ; mais Altona est à 1,000 toises et ne peut avoir aucune influence sur le front de Hambourg. On m’assure que les 1,600 toises qui composent les fronts du côté d’Altona, et qui sont les seuls atta­quables, sont fermés par une enceinte d’une très­grande dimension et par des cavaliers, et que ce ne serait pas une chose très‑coûteuse que de faire quelques demi‑lunes et contre‑gardes bien tracées, qui obligeraient l’ennemi à deux sièges et à essuyer trois rangs de feu ; que ces ouvrages faits en terre auraient des fossés pleins d’eau en telle quantité qu’on pourrait le désirer ; qu’il y a sur l’enceinte et dans la ville un bon nombre de points où l’on pour­rait se retrancher, comme des espèces de citadelles, pour contenir la population ; enfin que Hambourg n’a pas de faubourgs devant lui, et qu’il y a peu de places qui offrent l’avantage, sur 4,600 toises, de n’en avoir que 1,600 d’attaquables. Je désire que vous fassiez vous‑même le tour de cette place, en dedans et en dehors, et que vous m’en envoyiez un plan avec une reconnaissance, en me faisant connaître votre opinion sur ce qu’il en coûterait d’a­bord pour mettre cette place à l’abri d’un coup de main, sur les points par où elle peut être attaquée, sur le parti qu’on pourrait tirer des marais et des inondations, sur les magasins à poudre, les casernes qu’on pourrait y avoir, enfin votre opinion sur cette grande question. Les dépôts des régiments et de l’armée, la réunion de la gendarmerie, des compa­gnies départementales, formant 5 à 6,000 hommes, joints à 7 ou 8,000 hommes dont on ferait le sacri­fice, composeraient toujours une garnison de 12 à 14,000 hommes à Hambourg. Aucune opération sérieuse ne pourrait avoir lieu de la part de l’ennemi dans le Nord sans qu’il ait occupé Hambourg. Cette place tiendrait en respect les Danois. Il reste­rait à voir de quelle manière on assurerait le pas­sage de l’Elbe, en occupant les îles sur lesquelles on construirait des ponts de bateaux. Si Hambourg n’était pas susceptible de remplir mon but, il faudrait reconnaître Lauenburg, qui est à l’intersection du canal qui va de la Baltique à l’Elbe. Ma flottille et des corvettes pourraient‑elles remonter jusque‑là ? La position de Lauenburg est‑elle favorable ? Ré­pondez‑moi à ces questions, qui sont très‑impor­tantes ; car un point d’appui dans le Nord contre l’Angleterre, le Danemark, la Prusse, me paraît nécessaire.

NAPOLÉON.

D’après l’original comm. par Mme la maréchale princesse d’Eckmühl.

 

1264. - ORDRES POUR L’AUGMENTATION DE LA GARNISON DE DANZIG.

AU MARÉCHAL DAVOUT, PRINCE D’ECKMUHL, COMMANDANT L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A HAMBOURG.

Paris, 18 mars 1811.

Mon Cousin, en y songeant mieux, j’ai pensé à réunir à Danzig une garnison de 15,000 hommes. En conséquence, indépendamment des deux régi­ments polonais formant six bataillons, du régiment saxon en formant deux, du régiment westphalien en formant trois, total onze bataillons, j’ai demandé au roi de Wurtemberg un régiment, deux bataillons ; j’ai fait la même demande au roi de Bavière, deux bataillons ; j’y joins un régiment du grand‑duché de Berg, deux bataillons ; cela fera donc dix‑sept bataillons ou 14,000 hommes ; ce qui, avec les troupes françaises de l’artillerie et du génie, et les 100 hommes de l’artillerie polonaise, fera environ 16,000 hommes. Les généraux Pajol et Bachelu, et le général polo­nais, seront plus que suffisants pour commander ces troupes. Je les diviserai en trois brigades, sous le commandement du général Rapp, aussitôt que ces troupes auront passé l’Oder. Le roi de Westphalie doit vous écrire pour mettre un régiment à votre disposition. Vous n’aurez rien à faire qu’à mettre en route ce régiment, après vous être assuré qu’il est bien armé ; il sera nourri et soldé par la Westphalie. Le roi de Wurtemberg vous écrira de même pour mettre un régiment à votre disposition. Vous n’aurez également autre chose à faire, aussitôt que ce régiment sera à votre disposition, que de le diriger sur Dresde et de là sur Danzig. Quant au régiment de Berg, il ne pourra guère être prêt que dans le cou­rant d’avril. Le régiment du grand‑duché mènera avec lui une compagnie d’artillerie et ses pièces de canon attelées. Les régiments de Wurtemberg et de Bavière de même. Écrivez au prince Poniatowski pour que les régiments polonais aient chacun leur compagnie d’artillerie et leurs pièces attelées. Écri­vez la même chose en Westphalie. Par ce moyen, cela fera une bonne division de pièces de campagne avec ses chevaux ; ce qui sera toujours utile à la place et pourra, en temps ordinaire, servir à son armement.

NAPOLÉON.

D’après l’original comm. par Mme la maréchale Princesse d’Eckmühl.

 

1265. ‑ RECOMMANDATIONS RELATIVES AU MATÉRIEL DE L’ARTILLERIE.

AU GÉNÉRAL CLARKE , DUC DE FELTRE,

MINISTRE DE LA GUEIIRE, A PARIS.

Paris, 19 mars 1811.

J’approuve le projet d’organisation de l’artillerie de l’armée d’Allemagne joint à votre lettre du 18 ; mais il faut prendre des mesures pour que ce qui est prescrit par les règlements soit ponctuellement exé­cuté. Les généraux d’artillerie se sont souvent écartés des dispositions de ces règlements, qui sont impor­tants. Leur faire connaître que, quand je passerai la revue de leurs parcs, je leur témoignerai mon mécontentement si les règles ne sont pas suivies. Chaque caisson doit avoir ses outils, ses rechanges et tout ce qui est prescrit. Il ne faut pas que, sous le prétexte qu’on a souvent fait la guerre sans avoir une chose, on se dispense de l’avoir.

Je ne sais pas combien les parcs d’artillerie mettent de flambeaux à éclairer les convois. Il faut en mettre un sur chaque caisson ; il faut mettre également des lanternes sourdes.

J’approuve que vous réunissiez à Wesel ou sur la rive gauche les objets d’artillerie appartenant à l’ar­mée d’Allemagne, et que cela parte par un seul convoi.

Peut‑être est‑il convenable de laisser à Magde­bourg ce qui existe. Cela entrera dans la formation d’un second corps.

Vous devez bien remarquer que je n’ai voulu qu’un caisson appartenant au bataillon, un à l’artil­lerie de la division et un au parc de l’armée ; cela me paraît suffisant s’il y a un parc général. Je pense donc qu’il faudrait que l’armée d’Allemagne, qui a 64 bataillons, eût 64 caissons pour, du parc des di­visions, passer au parc général.

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

1266. ‑ INSTRUCTIONS PRESCRIVANT LES DISPOSITIONS A PRENDRE EN ALLEMAGNE

AU MARÉCHAL DAVOUT, PRINCE D’ECKMUHL,

COMMANDANT L’ARMÉE D’ALLEMAGNE, A HAMBOURG.

Paris, 24 mars 1811.

Mon Cousin, le 33è régiment d’infanterie légère doit être arrivé à votre corps d’armée. Les batail­lons suisses et les deux bataillons des tirailleurs corses et du Pô, qui sont en marche, arriveront dans le courant de mai. Le 108è étant à Stettin, envoyez aussi le 85è avec le général Friederichs, Le 33è régiment d’infanterie légère et le 57è reste­ront à Magdebourg sous les ordres du général de brigade Barbanègre. Le général Dessaix et son état‑major se porteront à Stettin. Le 85è et le 108è auront avec eux leurs pièces de canon. Le général Dessaix aura en outre auprès de lui sa batterie d’ar­tillerie légère et sa compagnie de sapeurs. Les deux batteries d’artillerie à pied resteront à Magdebourg. Toute la division Friant sera placée dans le Mecklen­bourg. Le général Friant aura son quartier général à Rostock, et des lignes de correspondance seront établies de manière à correspondre tous les jours avec Stettin. L’artillerie et les sapeurs de cette division seront également placés dans le Mecklenbourg. Le 2è régiment de chasseurs sera poussé jusqu’à Danzig. Le 7è de hussards sera envoyé à Stettin et s’y trouvera sous les ordres du général Dessaix. Le 2è régiment de chasseurs passera ainsi sous les ordres du général Pajol, qui aura sous ses ordres, à Danzig, le 2è régiment de chasseurs et le régi­ment de Chevau‑légers polonais ; ce qui fera une brigade de 2,000 chevaux. La brigade Jacquinot sera composée du 7è de hussards et du régiment de lanciers que vous formez dans la division. Vous êtes le maître de faire laisser au 2è de chasseurs un dépôt dans le Hanovre pour recevoir les chevaux qui lui sont destinés et les hommes à pied qui doivent le porter au complet. Les deux autres divi­sions d’infanterie resteront dans les trois départe­ments. Vous ferez exécuter toutes ces mesures spontanément, secrètement et le plus rapidement possible. Je vous envoie l’état de la formation de votre armée ; vous y remarquerez que les 4es batail­lons n’y sont pas portés, parce qu’ils ne pourront vous joindre qu’à la fin de mai, les conscrits ne devant arriver que dans le courant d’avril. J’ai mis de ma main les deux bataillons Suisses que j’envoie à chaque division. Vous remarquerez aussi qu’on n’a pas mis dans cet état les trois régiments que vous formez. Mon intention est d’attacher deux bataillons de ces régiments à chacune des trois premières divisions de votre corps d’armée. Deux bataillons du régiment qu’on forme en Illyrie seront attachés à la division Dessaix ; ce qui complétera votre corps à quatre‑vingts bataillons.

Vous remarquerez aussi qu’on a porté le génie trop haut. Mon intention est que vous n’ayez que huit compagnies de sapeurs, y compris celle de Danzig. Chaque compagnie devra avoir un caisson pour ses outils. Vous aurez en outre 6,000 outils attelés ; mais vous en tiendrez 20,000 en réserve et non attelés à Danzig. L’organisation du génie est donc trop forte dans cet état ; je l’ai diminué ; ce changement à faire dans l’état m’aurait décidé à en retarder l’envoi, si cependant il n’était pas préfé­rable de ne pas perdre de temps, afin que nous nous entendions.

Ne tenez en Westphalie que 12,500 hommes. Lorsque les deux bataillons de tirailleurs corses et du Pô seront arrivés, vous les placerez également à Magdebourg et aux environs. Dans le courant de mai, trois nouveaux généraux de brigade vous arriveront, mon intention étant que chacune de vos divisions soit partagée en trois brigades.

Vous mettrez une brigade de cavalerie légère dans le Mecklenbourg sous les ordres du général Friant. Il faut qu’aucun bâtiment ne puisse sortir des ports du Mecklenbourg ; qu’à cet effet le général Friant organise des bataillons de voltigeurs, mêlés avec de la cavalerie et commandés par des officiers intelligents, qui occupent toutes les côtes et ne laissent rien sortir.

Il faudra faire lire avec attention au duc de Meck­lenbourg mon discours aux villes hanséatiques. Vous lui ferez comprendre qu’il ne peut conserver son indépendance qu’autant qu’il marchera franche­ment dans le système de la France ; que la moindre indiscrétion le compromettrait. Vous écrirez aussi à mon consul à Stralsund pour qu’il fasse comprendre la même chose à la régence, et qu’à la moindre contravention la Poméranie suédoise serait sur‑le­-champ envahie.

Parlez‑moi de l’avancement des trois régiments que vous formez. Je préfère que six bataillons de ces régiments vous suivent, parce que des régiments aussi nombreux ne seraient pas sûrs, et que je me contenterai des derniers bataillons pour garder les trois départements sous l’influence des autres troupes françaises qui s’y trouveront. Je crois qu’après la récolte il sera convenable que toutes vos troupes campent par division ; mais il y a encore du temps à cette époque.

Pour que vous puissiez mettre une mesure con­venable dans vos dispositions, il est nécessaire de vous faire connaître ma situation. Rien ne me porte à penser que les Russes veuillent se mettre avec les Anglais et me faire la guerre ; ils sont trop occupés du côté des Turcs ; mais j’ai lieu de croire que, lorsqu’ils auront fini avec les Turcs et que leur armée sera de retour et en force sur les frontières de la Pologne ils y pourront devenir plus exigeants ; ne sera plus temps alors de faire des mouvements qui les décideraient à brusquer une invasion sur Varsovie. Il faut donc que tous les mouvements que j’ai à faire soient faits dans le courant d'avril ; cela fait, il est probable que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de part et d’autre. Mais alors je me trouverai dans une position offen­sive ; Danzig bien approvisionné, bien armé, ayant une garnison suffisante ; vous, ayant presque deux divisions sur Stettin, de manière qu’au moindre mouvement qu’ils feraient je serais aussitôt qu’eux sur la Vistule.

Dans votre correspondance avec le prince Ponia­towski, correspondance que vous ferez passer comme je vous l’ai dit, vous devez l’engager à former des gardes nationales dans toutes les villes. Les fusils ne leur manquent pas ; d’ailleurs j’en ai 100,000 qui sont emballés et qui partiront en avril.

Du reste vous devez tenir un langage pacifique. Les mouvements que vous faites ont un motif simple : la prochaine arrivée de l’escadre anglaise dans la Baltique et la nécessité de se mettre en mesure partout.

A moins que les Russes ne m’attaquent, je ne compte pas faire d’autres mouvements cette année ; mais je veux me mettre en état. A la conscription de cette année succédera celle de l’année prochaine, aussitôt que janvier sera arrivé. Cela me coûtera de l’argent et beaucoup d’argent, et c’est ce qui doit vous faire sentir l’importance de m’en procurer le plus que vous pourrez et de m’en demander le moins possible.

Tous mes régiments de cuirassiers seront com­plétés à 1,100 chevaux ; tous ceux qui étaient dans l’intérieur, du côté des côtes, se rapprochent de la Belgique, de Wesel et de Mayence ; des camps vont être formés à Boulogne, à Utrecht, à Wesel et du côté d’Emden ; ces troupes pourront se porter en avant comme l’éclair et former votre seconde ligne. Mes régiments de Naples, qui n’ont pas fait la guerre depuis longtemps, s’approchent du Pô. Mon inten­tion est même de faire remplacer promptement à Küstrin le régiment polonais qui s’y trouve par d’autres régiments de la Confédération, comme je vous l’écrirai un autre jour, afin de pousser le 5è, qui est à ma solde, sur Thorn.

J’ai formé un second régiment de lanciers polo­nais ; j’en ai tiré les officiers du régiment polonais de ma Garde, et j’en ai donné le commandement au colonel Krasinski. Il se réunit en ce moment à Sedan. Je l’enverrai sur Magdebourg pour achever de se former ; peut‑être même le pousserai‑je jusqu’à Danzig.

Veillez à ce que Danzig s’arme et s’approvisionne sous tous les points de vue. Recommandez à Rapp de couper sa langue et de faire entendre que ces préparatifs sont dirigés contre les Anglais.

Vous voilà bien instruit de ma position. Je ne veux pas la guerre avec la Russie, mais je veux prendre une position offensive et faire pour cela des mouvements qui, s’ils avaient lieu plus tard, pourraient faire éclater la guerre ; car il est évi­dent que, si ces mouvements se faisaient quand les Russes auront toutes leurs forces disponibles, ils ne voudraient plus croire à mes explications et marcheraient sur‑le‑champ pour s’emparer de Varsovie.

Dans vos lettres au prince Poniatowski, faites‑lui sentir : 1° la nécessité de former de belles gardes nationales à Varsovie, à Cracovie et dans les autres principales villes ; 2° celle de réunir toutes les mu­nitions et toute l’artillerie sur Modlin, afin que rien ne pousse les Russes à se porter sur Varsovie, où ils n’auraient rien à prendre. Sierock n’est pas le point le plus important ; c’est Modlin, et il y faut porter tous ses efforts.

Dites au prince que déjà vous avez 80,000 hommes sous votre commandement ; qu’en outre vous allez en avoir 15,000 à Danzig, et qu’enfin trois fois autant de troupes sont sur vos derrières, prêtes à se mettre en marche si on attaquait le grand‑duché ; que je ne veux pas attaquer, mais qu’il faut se mettre en mesure ; que l’espérance de prendre 80,000 fusils, de la poudre et des munitions pour­rait pousser les Russes à tenter un coup de main sur Varsovie, mais que cet espoir sera frustré si tout est renfermé dans Modlin. Vous devez aussi faire comprendre au prince que le 5è, le 10è et le 11è régiment ne resteront pas à Danzig ; qu’aus­sitôt que d’autres troupes les auront relevés dans cette garnison ces régiments lui seront envoyés.

NAPOLÉON.

D’après l’original comm. par Mme la maréchale princesse d'Eckmühl.

 

1267. ‑ ORDRES POUR RENFORCER L’ARMÉE DU MIDI EN ESPAGNE.

AU PRINCE DE NEUCHATEL ET DE WAGRAM, MAJOR GÉNÉRAL DE L’ARMÉE D’ESPAGNE, A PARIS.  

Paris, 29 mars 1811.

Mon Cousin, donnez les ordres suivants pour di­riger des renforts sur l’armée du Midi.

RENFORTS A TIRER DE L’ARMÉE DU CENTRE.

Donnez ordre que tout ce qu’il y a à l’armée du centre du 51è et du 55è soit envoyé à Cordoue. Faites diriger également sur l’armée du Midi le ba­taillon du 9è qui est à Ségovie, ceux du 16è, et du 27è léger qui sont à Madrid ; enfin les 4,200 hommes et les 200 chevaux qui appartiennent à l’armée du Midi. Cela fera donc 5,000 hommes de renfort que l’armée du Centre enverra à l’armée du Midi. Toutes ces troupes partiront en deux colonnes et sans délai.

RENFORTS A TIRER DE L’ARMÉE DU NORD.

Navarre. ‑ Donnez ordre de faire partir sans délai les trois compagnies du 51è qui se trouvent dans le 3è régiment provisoire, les 300 hommes du 55è et les 400 du 75è qui se trouvent dans le même régiment, où ils forment le 3è bataillon ; les 600 hommes du 32è et les 700 hommes du 58è qui for­ment les deux premiers bataillons du 1er régiment provisoire ; enfin les détachements du 54è, du 88è et du 34è qui se trouvent dans le 4è régiment provi­soire, au 2è bataillon, et le détachement du 28è qui fait partie du 1er bataillon du même régiment. Ces différents détachements se réuniront à Logroño. Il en sera fait un 1er régiment de marche de l’armée du Midi, fort de 2,800 hommes. De Logroño, ce régiment de marche se dirigera sur l’Andalousie par Burgos, Valladolid et Madrid.

En conséquence, les régiments provisoires res­tant en Navarre seront réorganisés de la manière suivante.

Le 4è régiment provisoire sera dissous ; son 1er bataillon deviendra le 2è du 1er régiment provisoire. Le détachement de 300 hommes du 36è sera joint à ce bataillon, en remplacement du 28è, qui en est retiré.

Le 3è régiment provisoire sera également dissous ; son 1er bataillon deviendra le 1er du 1er régiment provisoire.

Le 2è régiment provisoire n’éprouvera pas de changement.

Le 1er régiment sera composé ainsi qu’il suit, savoir : 1er bataillon (1er  actuel du 3è) ; déta­chement du 44è de ligne, 300 hommes ; détachement du 46è de ligne, 470 hommes ; total, 770 hommes ; 2è bataillon (le 1er  actuel du 4è) ; détache ment du 14è, 200 hommes ; détachement du 25è, 480 hommes ; détachement du 36è, 340 hommes ; total, 1029 hommes ; 3è et 4è bataillons, comme ils sont.

         Le colonel du 3è régiment commandera le régiment de marche de l’armée du Midi que doivent composer les différents détachements ci‑dessus. Le colonel du 4è régiment marchera également avec ce régiment de marche. A leur arrivée en Andalousie, lorsque les différents détachements auront rejoint leurs régiments, ils seront à la disposition du duc de Dalmatie, qui leur donnera les premiers régi­ments vacants. Le corps de Navarre se trouvera donc affaibli d’environ 2,000 hommes.

Biscaye. ‑ Dans la Biscaye, donnez ordre que le bataillon de marche du Midi, fort de 600 hommes, et le bataillon du 43è, fort de 800 hommes, forment le 2è régiment de marche de l’armée du Midi. Ce régiment sera fort d’environ 1,400 hommes ; il sera sous les ordres du colonel Mejean et se mettra éga­lement en marche pour Madrid. Cela fera un affai­blissement de 1,400 hommes pour le gouvernement de la Biscaye.

Province de Valladolid. ‑ Le bataillon du 12è d’infanterie légère, fort de 800 hommes, celui du 32è, fort de 600 hommes, et celui du 58è, fort de 500 hommes, formeront le 3è régiment de l’armée d’Andalousie, et se mettront également en marche pour Madrid. Le 9è régiment provisoire de dragons se réunira à ces trois bataillons, et le colonel Leclerc commandera la colonne. Les hommes montés seuls suivront ce mouvement. Les dragons à pied rentreront en France. Le 6è et le 7è régiment pro­visoire se rendront également en Andalousie. La compagnie d’artillerie du grand‑duché de Berg ren­trera à Bayonne.

Ainsi donc les renforts que l’armée du Nord diri­gera sur l’armée du Midi se composeront : du 1er ré­giment de marche du Midi, fort de 2,800 hommes ; du 2è, 1,400 hommes ; du 3è, 2,000 hommes, et des trois régiments provisoires de dragons, 1,800 hommes ; total, 8,000 hommes. Ce qui, joint aux 5,000 de l’armée du Centre, formera un se­cours d’environ 13,200 hommes pour l’armée du Midi.

Donnez vos ordres de manière à ne pas être dés­obéi. Vous les adresserez au général Caffarelli, ou, en son absence, à celui qui commande la Biscaye, pour ce qui regarde le 2è régiment de marche. Le duc d’Istrie composera chaque colonne d’infanterie et de cavalerie, en portant chaque colonne à 2,000 hommes au moins, sans que cela soit cependant un motif de retard ; et même, si la réunion du bataillon du 12è d’infanterie légère qui est dans les Asturies devait entraîner des délais, il ne faudrait pas attendre ce bataillon ; il partirait après. Il faut bien expliquer dans vos ordres qu’ils ne sont susceptibles ni de mais, ni de si, ni de car ; que, vingt‑quatre heures après leur réception, ces régiments doivent se mettre en marche ; que les généraux Caffarelli et Reille doivent vous envoyer l’itinéraire de ce mouvement et le jour où ce régiment de marche doit arriver à Madrid ; qu’ils doivent également adresser cet itinéraire au duc de Dalmatie ; que les généraux auxquels vos ordres sont adressés sont responsables du moindre retard.

Quant à l’armée du Centre, vous ordonnerez éga­lement que les 5,000 hommes, tant infanterie que cavalerie, de l’armée du Midi, se mettent en marche vingt‑quatre heures après la réception de votre ordre. Vous ne permettrez pas de réflexions. Vous annoncerez à Madrid le passage des renforts venant de l’armée du Nord, et vous donnerez des ordres pour qu’il ne soit pas retenu un homme, ces 2,000 chevaux et ces 10,000 hommes d’infanterie devant être de la plus grande utilité à l’armée du Midi. Vous rendrez le général Belliard personnellement responsable de l’exécution de mes ordres. Je désire qu’on fasse marcher ces troupes en masse le plus possible, et qu’on leur donne une bonne direction. Vous ferez comprendre au maréchal duc d’Istrie que le parti qu’a pris le prince d’Essling de venir dans le nord rend les troupes du nord de l’Espagne beaucoup trop nombreuses ; que cet affaiblissement qu’il va éprouver est sans inconvénient, puisque le prince d’Essling le couvre et qu’il n’a plus à craindre qu’une division anglaise se présente par Ciudad­-Rodrigo ; mais que, par suite de ce mouvement du prince d’Essling, c’est le midi qui est exposé, et que je me fie en lui pour faire marcher le plus possible d’artillerie et de cavalerie, pour donner le com­mandement de ces renforts à l’officier le plus capable, enfin pour veiller à l’ordre de leur marche, en recommandant que la cavalerie fasse avant‑garde et arrière‑garde pour qu’ils ne puissent pas être enta­més ; que ces troupes ne devront séjourner qu’un jour à Madrid. Tout ceci est si important, que je désire que vous expédiiez un de vos officiers pour porter vos ordres. Cet officier arrivera à tire‑d’aile à Vitoria ; là, il remettra vos ordres à Caffarelli ou à celui qui le remplace, et les fera exécuter sous ses yeux ; de Tolosa il expédiera un officier en ordon­nance au général Reille pour lui porter les ordres qui le concernent, et de Vitoria il enverra par un deuxième officier un duplicata de ces mêmes ordres au général Reille. Votre officier continuera ensuite sa route pour le duc d’Istrie.

Vos ordres seront composés : 1° d’un ordre positif et sec, à peu près en ces termes : L’Empereur or­donne, etc. ; 2° d’une lettre contenant vos instruc­tions. Mettez dans l’ordre « sous peine de déso­béissance.»

De Valladolid votre officier se rendra à Madrid. Il y remettra également votre ordre sec, accompagné de vos instructions. Il verra les troupes commencer leur mouvement et continuera pour se rendre à Sé­ville, auprès du duc de Dalmatie ou de celui qui commande en son absence. Il sera nécessaire que cet officier laisse un double de tous ses ordres à Bayonne, et vingt‑quatre heures après son passage le général qui commande à Bayonne expédiera par un de ses officiers les duplicata adressés au général Caffarelli, au duc d’Istrie, au général Belliard et au duc de Dalmatie, et, par un autre officier, qui se dirigera directement sur Pampelune, les ordres adressés an général Reille, afin que, si votre officier était intercepté, les ordres n’en parviennent pas moins par duplicata à leur destination.

RENFORTS A TIRER DE L’ARMÉE D’ARAGON.

Donnez des ordres positifs au général Suchet pour qu’il renvoie le régiment des lanciers polonais, ce qu’il a du 64è régiment, et enfin tout ce qu’il a des autres régiments du 5è corps. Il formera de ces troupes une colonne qu’il dirigera sur l’Andalousie par le chemin le plus sûr.

NAPOLÉON.

D’après l’original. Dépôt de la guerre.

 

1268. - ORDRES CONCERNANT LA CONDUITE DES AFFAIRES D’ESPAGNE.

AU PRINCE DE NEUCHATEL ET DE WAGRAM, MAJOR GÉNÉRAL DE L’ARMÉE D’ESPAGNE, A PARIS.

Paris, nuit du 29 au 30 mars 1811.

Le major général fera prendre demain 200 exem­plaires du Moniteur et les expédiera avant dix heures du soir par une estafette extraordinaire, en donnant ordre que de Bayonne ils soient transmis en Espagne, également par une estafette extraordinaire. Le prince de Neuchâtel adressera les 150 exemplaires du Moniteur au commandant de Bayonne, qui en remettra 25 à Casabianca à son passage et en enverra au général Reille en Navarre. Le prince de Neuchâtel adressera les 150 exemplaires restants au duc d’Istrie, qui les fera passer à Madrid, à l’armée de Portugal, et les répandra dans toute l’Espagne.

Le prince de Neuchâtel écrira par cette estafette, et en duplicata par l’officier qu’il doit faire partir demain, au duc de Dalmatie, pour lui faire con­naître ma satisfaction de la prise de Badajoz ; mais il lui écrira aussi que j’ai vu avec peine les événe­ments arrivés au 1er corps devant Cadix ; que je ne puis approuver les dispositions qu’il avait faites de ce côté ; que cet événement n’aurait pas eu lieu et que le siège de Cadix n’aurait pas couru les chances qu’il vient de courir, si, en partant pour l’Estrema­dure, le duc de Dalmatie avait mis la division Godi­net et le corps du général Sebastiani sous les ordres du maréchal duc de Bellune ; que par ce moyen six régiments français et trois polonais, c’est‑à‑dire près de 20,000 hommes, se seraient trouvés de plus sous ses ordres, et, lorsqu’il s’est vu menacer par le débarquement d’Algesiras, en rappelant à lui 8,000 hommes du corps Sebastiani et une brigade du général Godinot, il aurait eu trois fois plus de forces qu’il n’en aurait fallu ; que les deux seuls points vraiment à garder pendant l’expédition d’Es­tremadure étaient Séville et Cadix ; qu’il fallait centraliser tous les hôpitaux dans Séville ; que, d’ail­leurs, le tiers du 4è corps était plus que suffisant pour tenir en respect les mauvaises troupes de Murcie et contenir en gros tout ce pays.

Le duc de Dalmatie a 60,000 hommes sous ses ordres ; il pouvait en laisser 30,000 sous les ordres du duc de Bellune et avoir plus de forces qu’il n’en a eu devant Badajoz. Cette manière de vouloir gar­der tous les points dans un moment difficile expose à de grands malheurs.

L’Empereur est mécontent de ce que, tandis que le siège de Cadix courait le risque d’être levé, le 12è, le 32è, le 58è et le 43è, formant une division de plus de 8,000 hommes, se trouvaient disséminés dans des points alors insignifiants. Les six bataillons polo­nais et la cavalerie légère de Perreymond étaient plus que suffisants pour rester en observation de ce côté, et, par conséquent, les quatre régiments fran­çais et la division de cavalerie du comte Milhaud pou­vaient être disponibles pour soutenir le siège de Ca­dix. D’un autre côté, les deux régiments du général Godinot, formant six bataillons, ne faisaient rien et étaient inutiles dans leurs cantonnements.

La disposition des troupes est le premier mé­rite d’un général, et Sa Majesté voit avec peine qu’ici les dispositions convenables n’aient pas été faites.

Sa Majesté entend que tous les hôpitaux soient réunis à Séville, de manière que, en occupant le pays pour en recueillir les subsistances et les ressources, on puisse cependant, en cas d’événement, centraliser les forces et n’avoir à garder que quel­ques citadelles.

Sa Majesté n’approuve pas davantage le parti qui a été pris de garder Olivenza. Il faut faire sauter cette place et en détruire les fortifications.

Quant à Badajoz, tout dépend de la possibilité de l’approvisionner. Si on peut l’approvisionner promptement pour six mois, il faut garder cette place ; sinon, il ne faut garder que la citadelle et faire sau­ter les fortifications de la ville.

L’Empereur a ordonné que tout ce qui appartient aux 51è et 55è régiments, et qui se trouve en ce moment à l’armée du Centre, se mette en marche sur‑le‑champ pour l’Andalousie. L’Empereur a or­donné la même chose pour les 5,000 hommes, tant infanterie que cavalerie, appartenant à l’armée du Midi, et qui se trouvent à l’armée du Centre. Il faut transmettre ces ordres de Sa Majesté d’une manière si positive, que cela soit sur‑le‑champ exécuté ; en même temps donner ordre au duc d’Istrie d’envoyer au duc de Dalmatie 8,000 hommes d’infanterie et 2,000 de cavalerie, qui appartiennent également à l’armée du Midi, et qui se trouvent en ce moment sous son commandement.

Ces renforts répareront toutes les pertes et remettront l’armée du Midi dans une situation conve­nable.

Indépendamment de ce, d’ici à quinze jours, un autre corps de 6,000 hommes appartenant à l’armée du Midi s’y rendra également.

Ces dispositions faites, il faut que le duc de Dal­matie se mette en état de se défendre contre une attaque de l’armée de Portugal, et, lorsqu’il en sera temps, de marcher sur Lisbonne avec 30,000 hom­mes, pendant que le prince d’Essling marchera de son côté sur Lisbonne avec 60,000 hommes. Mais cette opération offensive est ajournée jusqu’à ce que le nord du Portugal soit organisé.

Le quartier général de l’armée de Portugal reste à Coïmbre. Porto est occupé par un détachement. Cette armée est forte de 70,000 hommes sous les armes. Elle a ordre de donner bataille à lord Wel­lington s’il veut s’avancer sur Coïmbre, de le har­celer et de le menacer sans cesse sur Lisbonne, pour l’empêcher de faire de gros détachements contre l’Andalousie. Lord Wellington n’a que 32,000 An­glais sous ses ordres : il ne peut donc en envoyer en détachements que 8 à 9,000, avec 5 à 6,000 Por­tugais.

Il faudrait toujours tenir à Badajoz la valeur de 15,000 hommes, cavalerie, infanterie, artillerie, en bon état, et des meilleurs régiments ; de sorte qu’au moindre mouvement des Anglais de ce côté le duc de Dalmatie, s’y portant avec 8 ou 10,000 hommes, pût réunir en Estremadure 25 à 30,000 hommes. Dans ce cas extraordinaire, un corps d’observa­tion seul resterait du côté de Grenade, et il serait sous les ordres du duc de Bellune.

Le duc de Dalmatie doit correspondre par Madrid avec le prince d’Essling et avec l’armée du Centre.

Le Roi doit toujours tenir un corps de 6,000 hom­mes, cavalerie, infanterie et artillerie, entre le Tage et Badajoz, prêt à se réunir au corps du duc de Dal­matie, s’il fallait s’opposer à une opération anglaise sur l’Andalousie.

Mais, pour arriver à ce résultat, il faut que le pays soit entièrement débarrassé, que les hôpitaux soient réunis dans Séville, et que Cadix, Séville et Badajoz soient les seuls points à garder, en tenant un corps d’observation à Grenade ; dans ce cas, le maréchal duc de Bellune aurait le commande­ment des troupes qui resteraient à Séville, de celles qui continueraient le siège de Cadix et du corps d’observation du côté de Grenade, tandis que le duc de Dalmatie commanderait le corps opposé aux Anglais. Le duc de Dalmatie aurait en outre sous ses ordres la division de l’armée du Centre, et pour­rait ainsi réunir facilement 30 à 35,000 hommes.

Le siège de Cadix peut se pousser avec la plus grande activité ; on peut y mettre le nombre d’hom­mes, nécessaire en les distribuant mieux. Il faut remplacer le 51è et le 55è par les régiments qui ont le plus souffert à Cadix. Il faut même changer quel­ques régiments français du corps de Sebastiani.

Enfin le duc de Dalmatie est en situation de résister à 30,000 Anglais, dans l’hypothèse que lord Wellington marcherait sur lui avec toute son armée ; le duc de Dalmatie aurait avec lui la division de l’armée du Centre et pourrait opposer plus de 35,000 hommes. Mais cette supposition ne peut pas se réaliser, puisque alors le prince d’Essling mar­cherait sur Lisbonne et que les Anglais se trouve­raient placés entre deux feux et coupés.

Le prince d’Essling tiendra à Coïmbre, menaçant Lisbonne, qui sera attaquée après la récolte par 70,000 hommes de l’armée de Portugal et par les troupes qu’il sera possible de tirer de l’Andalousie, suivant les circonstances, pour opérer sur Badajoz et sur le Tage. Ces 100,000 hommes, appuyés sur Coïmbre et sur Badajoz, viendraient à bout de faire la conquête du Portugal, et dans cette conquête entraîneraient les Anglais dans des événements qui seraient du plus grand intérêt.

A cette dépêche le prince de Neuchâtel joindra l’état des détachements qui reçoivent l’ordre de rejoindre l’armée du Midi.

Dans deux jours, le triplicata de cet ordre sera porté par un officier du prince de Neuchâtel.

Le prince de Neuchâtel enverra le général Monthion s’établir, comme bureau d’état‑major, à Bayonne. Le général Monthion commandera le département et les différents dépôts. Le général Boivin retour­nera à Bordeaux.

Le général Monthion montera une police pour avoir connaissance des officiers qui passeront, et, lorsqu’ils apporteront des nouvelles intéressantes, il fera parvenir ces nouvelles par une estafette extraordinaire, de manière qu’elles devancent de vingt‑quatre heures, s’il est possible, l’officier qui les apporte.

Le général Monthion aura le détail de tout ce qui est relatif au départ des trésors et des convois. Il fera partir toutes les estafettes extraordinaires qu’il voudra ; le prince de Neuchâtel en préviendra le comte de Lavalette. Je n’ai voulu diminuer que les estafettes, qui voyageaient en Espagne, parce que leur fréquence fatiguait trop les escortes ; mais de Bayonne à Paris, il n’y a pas les mêmes raisons.

Le général Monthion se mettra en correspon­dance réglée avec les généraux Cafarelli, Thou­venot, Reille, et avec le maréchal duc d’Istrie.

Le major général fera une dépêche au roi d’Es­pagne pour lui faire connaître la situation des armées du Midi et du Portugal et celle que je leur ordonne de prendre. Il le préviendra que l’armée du Centre doit, si les Anglais se portent sur Badajoz, porter une division sur Badajoz et même sur Cordoue pour soutenir l’armée du Midi, si celle‑ci était attaquée par l’armée de Wellington.

Le prince de Neuchâtel fera connaître au Roi ce qu’on a envoyé de fonds pour l’armée du Centre et ce qu’on lui envoie encore.

Le prince de Neuchâtel écrira au général Sebas­tiani que je suis mécontent de ce qu’il garde 16,000 hommes de mes meilleures troupes à ne rien faire ; que l’événement de Cadix est de sa faute, qu’il était armée d’observation et que c’était à lui à garantir l’armée assiégeante.

Le prince de Neuchâtel me remettra le plus tôt possible la note de toutes les récompenses que de­mande le duc de Dalmatie, qui sont justes, afin qu’on puisse les expédier d’ici à peu de jours ; en atten­dant, lui écrire qu’il va les recevoir.

Le prince de Neuchâtel annoncera au duc de Dalmatie que plusieurs colonels en second vont lui arriver avec les régiments de marche, qu’il pourra leur donner les régiments vacants.

Le prince de Neuchâtel fera comprendre au duc de Dalmatie que le 1er régiment d’artillerie à pied a une compagnie de 80 hommes à Cordoue, et que beaucoup d’autres troupes d’artillerie sont ainsi éparpillées ; qu’il peut les réunir pour les envoyer à Cadix.

Le prince de Neuchâtel donnera ordre au 26è de chasseurs de se rentre tout entier à l’armée du Midi. Cet ordre sera en termes précis, et il sera recom­mandé au duc de Dalmatie d’envoyer ce régiment du côté de Badajoz pour augmenter la cavalerie contre les Anglais.

Le prince de Neuchâtel donnera ordre à la 8è com­pagnie, qui est à Guadalajara, à la 7è compagnie du 3è régiment d’artillerie, qui est à Ségovie, à la com­pagnie du 6è régiment, qui est à Madrid, à la 2è compagnie du 2è bataillon de mineurs, qui est à Madrid, à la 3è compagnie du train du génie, qui a 70 sol­dats et 63 chevaux à Madrid, de se rendre en An­dalousie pour renforcer l’armée du Midi.

Le prince de Neuchâtel me fera connaître s’il y a quelques compagnies d’artillerie à Bayonne que l’on puisse encore envoyer en Andalousie.

NAPOLÉON.

D’après l’original. Dépôt de la guerre.

 

1269. ‑ ORDRES POUR LA COMPOSITION DE L’ARTIL­LERIE DE L’ARMÉE D’ALLEMAGNE ET LA CONFECTION DES APPROVISIONNEMENTS DONT ELLE AURA BESOIN.

AU GÉNÉRAL CLARKE, DUC DE FELTRE,

MINISTRE DE LA GUERRE, A PARIS.

Paris, 2 avril 1811.

Je vous prie de donner ordre de me faire un état général de l’artillerie de campagne de l’armée d’Allemagne. Je voudrais la composer de trois corps comme celui du prince d’Eckmühl, avec une réserve de cent vingt pièces de canon pour ma Garde.

Le prince d’Eckmühl a quatre‑vingts pièces d’ar­tillerie de ligne, qui, multipliées par trois, égalent deux cent quarante, et de la Garde cent vingt ; total, trois cent soixante pièces de ligne. Il y a soixante‑quatre pièces de régiment ; je n’en mets que soixante‑quatre pour les autres régiments, qui n’en auront que deux au lieu de quatre : soixante-­quatre multipliés par trois égalent cent quatre­-vingt‑douze. Il faudra compter ensuite soixante et douze pièces bavaroises, vingt‑quatre wurtember­geoises, vingt‑quatre de Bade, douze suisses, vingt-­quatre de Westphalie, quarante‑huit de Saxe, soixante et douze de Varsovie, soit deux cent soixante et seize ; total général, huit cent vingt‑huit pièces de ligne. Si je me trompe dans les nombres, vous pouvez les rectifier, parce que j’agis de mémoire.

Cela fait donc, pour toute l’armée d’Allemagne, environ huit cent vingt‑huit bouches à feu.

1° Or il faut un approvisionnement à Danzig en poudre et en boulets et de tous objets pour pouvoir rapidement, et après une grande bataille, recon­fectionner les munitions. Cet approvisionnement serait pris aux dépens de celui de siège. Il suffit seulement qu’il y ait tout le nécessaire.

Ainsi cela fait cent mille coups de canon. Il fau­drait qu’il y eût à Danzig les poudres, boulets, maté­riaux pour faire des sabots, les boîtes, les serges nécessaires, etc. Cela ne prendrait guère qu’un quart de l’approvisionnement de Danzig ; mais pen­dant qu’on confectionnerait ces munitions on aurait le temps de faire venir les poudres.

2° Il faut un autre approvisionnement de cent autres mille coups, un tiers à Danzig et les deux autres tiers à Stettin, Küstrin et Magdebourg. Cela devra être tout confectionné. Il devra donc y avoir trente à quarante mille coups de campagne confec­tionnés à Danzig, et soixante à quatre‑vingt mille également confectionnés à Küstrin, Stettin et Magdebourg.

 

3° Il faut un troisième approvisionnement de cent mille cartouches à balles et à boulet pour l’équipage ci‑dessus à Danzig, Stettin, Küstrin et Magdebourg ; bien entendu qu’on prendra les approvisionnements de siège, puisqu’on aurait le temps de faire venir le remplacement.

4° Enfin deux approvisionnements attelés.

On aurait donc cinq approvisionnements pour l’équipage de campagne, dont deux confectionnés, attelés et non attelés, et trois tout confectionnés. Formez‑moi cet équipage sur les bases que je viens de déterminer et affectez‑y les affûts, le personnel, le matériel et les attelages.

J’ai aujourd’hui neuf bataillons du train en France et deux en Italie, ce qui fait onze ; en les portant à 1,400 chevaux, cela ferait 15,000 chevaux. Six bataillons sont nécessaires pour les trois armées ; un est nécessaire pour le corps d’observation d’Italie ; resteraient donc quatre pour l’équipage de pont, le parc général et le service de la Garde, comme auxiliaires.

La Garde, je crois, n’a de personnel que pour 2,000 chevaux ; il faut voir s’il sera possible de l’augmenter. Les cent vingt pièces de la Garde et leurs caissons d’infanterie doivent avoir un bon approvisionnement, parce que dans les batailles la Garde fournit partout ; c’est ce qui fait supposer que la Garde ne peut pas avoir moins de 650 voi­tures ou 3,600 chevaux.

Quant aux pontonniers, il faut aussi me présenter un projet pour organiser cette partie. Un directeur général des ponts sera nommé. Il aura ses outils, ses pontons, ses bateaux, comme il a son personnel. Chaque compagnie de pontonniers aura une voiture d’outils, comme les sapeurs, et dans cet assortiment d’outils se trouvera compris tout ce qui est néces­saire pour réparer un pont et même pour faire des radeaux, des bateaux et un pont monté, cordages, etc. Il faut ensuite que le parc général, indépendamment des pontons sur haquets pour jeter un pont, ait en outre trois équipages organisés qu’on puisse détacher avec différents corps d’armée, selon les circonstances et particulièrement à l’avant‑garde.

Tout cela dépendra de l’équipage général, parce que les équipages seront détachés selon les circon­stances. Comme mon intention est de mener à la guerre deux bataillons de 800 ouvriers de marine, j’en attacherai un bataillon aux pontonniers et l'autre au parc du génie ; mais il faut qu’ils trouvent aux parcs des pontonniers et du génie tous les outils nécessaires. Par ce moyen on sera organisé de ma­nière à dévorer tous les obstacles.

D’après la minute. Archives de l’Empire.

 

1270.‑ LETTRE AU ROI DE WURTEMBERG CONCERNANT

L’ÉVENTUALITÉ D’UNE GUERRE AVEC LA RUSSIE.

A FRÉDÉRIC, ROI DE WURTEMBERG, A STUTTGART.

Paris, 2 avril 1811.

Monsieur mon Frère, je reçois la lettre de Votre Majesté du 24 mars. Votre Majesté trouvera ci‑joint copie de la note que j’ai fait remettre, il y a quelques jours, à l’ambassadeur de Russie. J’ai donc annoncé que je faisais à Votre Majesté la demande d’un de ses régiments. La Saxe, la Bavière, le roi de Westphalie, ont fourni les régiments que je leur avais demandés. Je n’en ai pas demandé à Bade, ni à Hesse‑Darmstadt, ni au prince Primat, parce qu’une portion équivalente de leur contingent se trouve déjà employée. Votre Majesté ne voudra pas être le seul qui refuse de concourir à une mesure commune de défense. Il s’agit de mettre la place importante de Danzig à l’abri de toute tentative ennemie ; et cette mesure, prise soit contre les Anglais, soit contre qui que ce puisse être, est une véritable charge pour la Confédération, puisqu’elle a pour objet d’éloigner la guerre de son sein.

J’espère et je crois, comme Votre Majesté, que la Russie ne fera pas la guerre. Cependant, depuis la fin de l’année dernière, elle a fait construire vingt places de campagne. En ce moment elle crée quinze nouveaux régiments ; les divisions de Fin­lande et de Sibérie sont en marche pour les fron­tières du Grand‑Duché ; enfin quatre divisions de son armée de Moldavie sont également en marche pour les frontières du Grand‑Duché. Ce ne sont pas les paroles, mais les faits qui révèlent les intentions des gouvernements. Pourquoi retirer des divisions qui sont si utiles à la Russie dans sa guerre contre      les Turcs ? Pourquoi créer de nouveaux régiments dans un moment de pénurie où l’on n’a pas d’argent, où l’on a une grande guerre sur les bras et où l’on     ne peut subvenir aux dépenses qu’avec du papier monnaie ? Ces renseignements sont des faits. Tout ce qu’on répète à l’empereur Alexandre depuis six mois est faux. Par exemple, on lui a fait accroire que j’avais demandé les troupes de la Confédération ; il est entré à cet égard dans des détails qui font voir qu’il commence à prêter l’oreille à nos ennemis.

L’ukase sur le commerce prouve même que ses dis­positions sont changées ; non qu’il ne fût le maître de prendre cette mesure, mais on y remarque je ne sais quoi de favorable à l’Angleterre et d’hostile contre la France. Or l’empereur seul en Russie tenait à l’alliance contre l’Angleterre.

Dans ces circonstances, je pense que Votre Majesté ne voudra pas me laisser de doutes sur la Confédé­ration, doutes qui culbuteraient entièrement le sys­tème où Votre Majesté a trouvé la tranquillité et le bonheur. Votre Majesté peut bien sentir le peu d’importance que je mets à deux bataillons qui ne font pas 1,200 hommes ; mais c’est une mesure que j’ai crue nécessaire. J’ai réuni Hambourg et les villes hanséatiques, parce que j’ai cru ne pouvoir pas compter sur le secours de ces villes dans mon système contre l’Angleterre, et parce que l’Angle­terre ne reconnaît aucune neutralité sur mer. Si les princes de la Confédération me laissent le moindre doute sur leurs dispositions pour la défense commune, je puis le dire franchement, ils se per­dront ; car je préfère avoir des ennemis à avoir des amis douteux, et cela me serait en effet plus avantageux. Dès que je croirai avoir un ennemi de plus, je lèverai 30,000 hommes de plus ; tandis que, si j’ai un ami peu sûr, j’aurai fait un faux calcul en comptant sur ses engagements,  et les faux calculs conduisent toujours à de faux ré­sultats.

J’ai d’ailleurs le droit de requérir les régiments que je demande, puisque je n’aurais aucune pré­rogative dans la Confédération, et qu’elle ne me serait d’aucune utilité si, en échange de la garantie que je lui donne contre toute puissance, je n’avais le droit d’appeler son contingent dans le moment opportun ; car appeler les troupes trop tard, et lorsqu’il n’est plus temps, ne serait qu’un privilège funeste ; ce serait la pire des fédérations, et je ne voudrais certainement pas en être le chef.

Les relations de Votre Majesté en Russie ne signifient rien ; les dispositions de la cour de l’empe­reur Alexandre ne signifient pas davantage : entre grandes nations, ce sont les faits qui parlent ; c’est la direction de l’esprit public qui entraîne. Le roi de Prusse laissait aller à la guerre quand la guerre était loin ; il aurait voulu la retarder quand il n’en était plus le maître, et il pleurait avant Iena avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a été de même de l’empereur d’Autriche ; il a laissé s’armer la landwehr, et la landwehr n’a pas été plutôt armée qu’elle l’a entraîné à la guerre. Je ne suis pas loin de penser qu’il en arrivera de même à l’empereur Alexandre. Ce prince est déjà loin de l’esprit de Tilsit ; toutes les idées de guerre viennent de la Russie. Si l’empereur veut la guerre, la direc­tion de l’esprit public est conforme à ses inten­tions ; s’il ne la veut pas et qu’il n’arrête pas promptement cette impulsion, il y sera entraîné l’année prochaine malgré lui ; et ainsi la guerre aura lieu malgré moi, malgré lui, malgré les in­térêts de la France et ceux de la Russie. J’ai déjà vu cela si souvent que c’est mon expérience du passé qui me dévoile cet avenir. Tout cela est une scène d’opéra, et ce sont les Anglais qui tiennent les machines. Si quelque chose peut remédier à cette situation, c’est la franchise que j’ai mise à m’en expliquer avec la Russie. Ainsi, quand j’ai ces in­quiétudes, il n’est pas conforme à l’amitié que Votre Majesté m’a témoignée de ne pas les par­tager ; et, si elle apprenait que, par une surprise possible, Danzig, Thorn, Modlin sont enlevés, que me dirait‑elle ? que j’ai mal conduit mes affaires, mais aussi celles de la Confédération.

Enfin, Votre Majesté ne peut pas supposer que, moi, je veuille la guerre. Pourquoi la ferais‑je ? Serait‑ce pour rétablir la Pologne ? Je le pouvais après Tilsit, après Vienne, cette année même ! Je suis trop bon tacticien pour avoir manqué des occasions si faciles ; je n’ai donc pas voulu. Enfin j’ai la guerre d’Espagne et de Portugal qui, s’éten­dant sur un pays plus grand que la France, m’oc­cupe assez d’hommes et de moyens ; je ne puis pas vouloir d’autre guerre. Et cependant j’ai levé cette année 120,000 hommes, j’en lèverai l’année pro­chaine 120,000 autres, je forme de nouveaux régi­ments, je remonte ma cavalerie et mon artillerie, depuis que les dispositions de la Russie me sont suspectes et que je crois qu’elle se conduit de ma­nière à faire éclater la guerre en 1812. Je dépense cent millions d’extraordinaire cette année ; Votre Majesté croira‑t‑elle que c’est pour m’amuser que je fais des dépenses aussi considérables ? Mais, si je ne veux pas la guerre et surtout si je suis très‑loin de vouloir être le Don Quichotte de la Pologne, j’ai du moins le droit d’exiger que la Russie reste fidèle à l’alliance, et je dois être en mesure de ne pas permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura lieu cet été, elle vienne me dire : « Je quitte le système de l’alliance, et je fais ma paix avec l’Angleterre. » Ce, serait, de la part de l’empereur, la même chose que me déclarer la guerre. Car, si je ne déclare pas moi‑même la rup­ture, les Anglais, qui auront trouvé le moyen de changer l’alliance en neutralité, trouveraient bien celui de changer la neutralité en guerre.

Conserverons‑nous la paix ? J'espère encore que oui ; mais il est nécessaire de s’armer et de mettre à l’abri de toute tentative la place de Danzig qui est la clef de tout.

Je prie donc Votre Majesté d’envoyer son régi­ment et de comprendre que, comme protecteur de la Confédération, je tiens comme chose fâcheuse qu’elle m’ait fait la difficulté qu’elle a élevée ; car notre système est fondé sur des liens réciproques, et comment n’a‑t‑elle pas compris, avec son esprit, que sa lettre relâchait ces liens ?

NAPOLÉON.

D’après la copie comm. par S. M. le roi de Wurtemberg.

 

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