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La ferme des poudres et salpêtres

création et approvisionnement en poudre en France (1664 – 1765)

 

 

Chapitre II  

La ferme générale des poudres et salpêtres

 

Tout au long de notre période, la récolte du salpêtre et la fabrication de la poudre furent un souci constant du pouvoir royal. Tous les textes officiels rappelaient que celles-ci étaient des droits régaliens au même titre que la construction des bouches à feu. Au lendemain des guerres de religion, Henri IV  et Sully  avaient dû le réaffirmer avec force.

Il assez notoire à un chacun, qu’à nous seul, comme souve­rain, appartient le pouvoir de faire forger et battre monnoye, faire fondre artillerie, rechercher salpêtres, composer poudres, (...). Et par conséquent, tous ceux qui font fondre l’artillerie, recherchent salpêtres, composent poudres, qui les exposent, vendent et délitent, ne seront moins punissables du crime de lèse-Majesté, que ceux qui font et battent la dicte monnoye sans notre permission et congé [1]. »

Trente trois ans plus tard, l’ordonnance n’était toujours pas respectée comme le rappelait l’édit royal du 8 mai 1634, lequel reconnaissait que plusieurs personnes tant françaises qu’étrangères récoltaient le salpêtre, fabriquaient de la poudre et la vendaient même parfois à l’étranger [2]. Ces difficultés avaient conduit le cardinal de Richelieu  à prendre des mesures, d’autant qu’en période de guerre il fallait songer à l’approvisionnement des places du royaume.

I - L’évolution des marchés :

1 - La difficile mise en place de la ferme des poudres et sal­pêtres :

Depuis l’édit d’Henri II  de 1547, les villes et les communau­tés devaient livrer dans les magasins royaux 800.000 livres de salpêtre par an, les commissaires de l’artillerie se chargeant de la convertir en poudre par la suite. Cette organisation resta en vi­gueur jusqu’en 1628, date à laquelle un marché fut passé avec Nicolas Japin  portant sur une fourniture de 200.000 livres de sal­pêtre par an à 7 puis 8 sols par livre [3]. Ce dernier reçut l’intendance et charge générale des salpêtres et poudres à canon, lui permettant ainsi de contrôler toute la production et toutes les ventes de ces matières dans l’ensemble du royaume. Cette mesure peut surprendre. Pourquoi confier à un particulier la production de salpêtre en ne l’obligeant qu’à en livrer 200.000 livres alors que l’ancien système en garantissait 800.000 livres ? Cette question est posée par l’édit du 8 mai 1634, lequel affirmait que les magasins du roi avaient toujours été bien fournis par les villes et les com­munautés, et à faible coût. Pourtant, tout ne devait pas fonction­ner si bien que cela.

Selon un mémoire anonyme de 1774, les villes et les com­munautés avaient souvent été tentées de vendre leur salpêtre à des particuliers ou à des étrangers plutôt que de le livrer au roi [4]. Les problèmes religieux au cœur du royaume n’avaient pas ar­rangé l’approvisionnement des arsenaux. Non seulement ces pé­riodes troublées favorisaient de tels trafics mais elles étaient éga­lement propices à la constitution de magasins plus ou moins privés et, en tous cas, échappant au contrôle du roi. Ce n’était sans doute pas un hasard si le premier marché signé avec un adjudicataire privé l’avait été la même année que le siège de La Rochelle . Cette première expérience ne fut pas couronnée de succès et le bail fut résilié 3 ans avant son terme, par l’édit du 8 mai 1634.

Ce dernier refondait l’ensemble du système d’approvision-nement en salpêtre. En théorie, les villes et les com­munautés devaient toujours livrer du salpêtre mais la quantité n’était plus que de 250.000 livres par an et surtout, considérant que la récolte leur coûtait trop chère, l’édit leur ordonnait de ne plus en livrer. En échange, elles devaient s’acquitter d’une rede­vance soi-disant équivalente à leurs livraisons, officiellement “pour le soulagement de nos sujets [5]. Le prix de 10 sols par livre, fixé par le roi était en fait 2 sols plus chers que celui du marché de Japin . Celui-ci était annulé mais le principe du bail était conservé, le nouvel adjudicataire devant livrer 250.000 livres de salpêtre. La manœuvre du cardinal était claire. Par cet édit, il contrôlait au maximum la production de salpêtre en limitant le nombre de per­sonnes pouvant y jouer un rôle, seul le propriétaire du marché pouvant en fabriquer. Dans le même temps, la taxe qu’il imposait aux villes et aux communautés lui permettait de financer large­ment ses achats. Pour renforcer ce contrôle, une charge de surin­tendant général des poudres et salpêtres de France, aux pouvoirs très vastes, fut créée. Lui seul pouvait délivrer les commissions nécessaires pour rechercher le salpêtre et fabriquer la poudre. Le prix de la poudre vendue au public était également fixé par ses soins.

Cette organisation aurait pu parfaitement fonctionner si le désastreux bail du 9 juin 1635 n’avait été confié à François Saba­thie r [6]. Non seulement ce dernier fut incapable d’en remplir les conditions mais, en détruisant un grand nombre d’ateliers de sal­pêtriers (pour mieux en contrôler le commerce), il réduisit la pro­duction de salpêtre dans le royaume, obligeant à en acheter à l’étranger. Après cette malheureuse expérience, non seulement il fallut faire face à la pénurie mais aussi rétablir la confiance des salpêtriers. Avec le comportement critiquable du dernier adjudi­cataire et les multiples édits et ordonnances révoquant des com­missions, beaucoup d’entre eux hésitaient à reprendre leur travail sans être assurés de vendre leur production. Pour cela, un fond annuel, destiné à soutenir cette activité, fut créé et distribué aux ateliers par le commissaire général des poudres et salpêtres. Cette nouvelle ordonnance de 1640 marquait surtout un changement dans les termes employés. La priorité n’était plus de protéger les particuliers des abus des salpêtriers, comme cela avait été le cas par le passé, mais de tout faire pour favoriser le travail de ces derniers comme en témoigne une formule dès lors reprise dans tous les textes officiels.

« A fait Sa dite Majesté très expresses inhibitions et défenses de les troubler ny empescher dans l’estendue de leur département, ny aux fonctions de leurs charges, soubs les peines portées par les dites ordonnances [7]. »

D’après le bail de 1664, la situation ne s’améliora guère jusqu’à la fin de la guerre franco-espagnole et le recours aux mar­chands étrangers fut toujours nécessaire [8]. Cette pratique avait deux effets néfastes :

-        elle coûtait chère et laissait sortir de l’argent du royaume ;

-        elle ne favorisait pas le développement des fabriques de salpêtre en France.

Il fallut attendre François Berthelot  [9] pour que la situation changea. Ce long préambule nous a semblé indispensable pour comprendre les premières tentatives pour mettre en place une ferme ainsi que la situation dans laquelle se trouvait la production de salpêtre et la fabrication de poudre au lendemain du traité des Pyrénées . Il permet de mieux appréhender les efforts de François Berthelot , lequel devait retirer un certain prestige dans ce do­maine.

2 - L’ère des Berthelot :

Lorsqu’il se vit confier la ferme des poudres en 1664, Fran­çois Berthelot n’était pas un inconnu. Fidèle commis de Colbert , il avait appris son métier en travaillant pour le munitionnaire Fran­çois Jacquier  [10] puis était devenu commissaire ordinaire de l’artillerie. Avant même de devenir titulaire du bail, il avait tra­vaillé efficacement au rétablissement de la fabrique des poudres “par son propre crédit et invention [11]. Ce bail de 9 ans, commen­çant au 1er janvier 1665, imposait à l’adjudicataire de livrer 200.000 livres de poudre [12] par an dans les arsenaux de Paris (60.000 livres), d’Amiens  (10.000 livres), d’Arras  (20.000 livres), de La Fère  (10.000 livres), de Dunkerque  ou de Gravelines  (20.000 livres), de Sedan  ou de Mézières  (20.000 livres), de Metz  (20.000 livres), de Lyon  (30.000 livres), de Brouage  ou de La Rochelle  (30.000 livres), de Perpignan  (10.000 livres) et de Marseille  ou de Toulon  (24.000 livres). Berthelot avait les pleins pouvoirs pour établir autant d’ateliers qu’il souhaitait et saisir tous les salpêtres dans les généralités de Paris , d’Amiens , de Soissons , de Châlons , de Tours , de Lyon , de l’Artois , des Trois évêchés , du duché de Bar  et en Lorraine .

Le fermier était exempté de tous les droits de douane pour le transport des matières nécessaires à la fabrication des poudres comme le salpêtre, le souffre, le charbon ou le bois. Les moulins, propriétés du roi, lui étaient également confiés après un inven­taire des lieux et des effets s’y trouvant. L’adjudicataire pouvait également en construire à ses frais mais devait les donner à son successeur, sauf si ce dernier refusait de le dédommager. En tant que commissaire général des poudres et salpêtres, Berthelot rece­vait un logement dans le petit arsenal de Paris , près des magasins de salpêtre. Pour encourager l’adjudicataire à veiller à la bonne conservation de sa marchandise, il devait en assurer le radoub à ses frais, une poudre mal conditionnée risquant de prendre l’humidité. En revanche, une fois le bail achevé, le roi ne pouvait reprocher à l’ancien fermier la qualité de son travail. La quantité prévue par le bail étant très nettement insuffisante en temps de guerre, Berthelot  pouvait être amené à doubler ses livraisons à condition qu’il soit prévenu avant le début de l’année.

Les premières années de ce marché furent très satisfaisan­tes, à tel point qu’un arrêt du conseil du roi en 1669, signé Le Tel­lie r mais rédigé d’après un rapport de Colbert , réaffirmait la confiance du roi envers François Berthelot.

« Les soins apportés par le sieur Berthelot, commissaire gé­néral des poudres et salpêtres de France, à l’exécution des dits ar­rêts, ont produit les secours que Sa Majesté en espéroit [13]. »

Cette confiance perdura au moins jusqu’à la fin de la guerre de Hollande  mais en 1683, alors que son second bail arrivait à terme, Berthelot réclama le remboursement de certaines sommes sans que nous sachions combien et pourquoi [14]. Dans ces condi­tions, l’obtention d’un troisième marché successif était compromis.

Le 19 février 1684, la ferme générale de la fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres fut mise en adjudication aux conditions suivantes : l’adjudicataire s’engageait à livrer 800.000 livres de poudre par an, dont la moitié pour la Marine, et à ses frais. De telles conditions ne déclenchèrent pas une avalanche de propositions. Après plusieurs séances, il fallut attendre le 29 avril 1684 pour que le bail soit attribué à Claude Durié , bourgeois de Paris, prenant effet le 1er janvier 1685.

Comme à chaque nouvelle adjudication, toutes les commis­sions étaient révoquées. Les interdictions et exemptions déjà expo­sées dans le marché de Berthelot  de 1665 étaient réitérées mais de manière beaucoup plus appuyée et beaucoup plus détaillée, ce qui prouverait qu’elles n’avaient pas toujours été parfaitement respec­tées. Contrairement à ce qui était stipulé dans les baux précé­dents, le nouveau fermier devait prendre possession des moulins, sans rembourser ni dédommager l’ancien titulaire, le roi prenant ces dépenses à sa charge, espérant sans doute ainsi rendre la ferme un peu plus attractive.

Le roi déchargeait également le nouveau fermier du radoub des poudres fabriquées par l’ancien adjudicataire, lequel serait tenu de payer leur rétablissement après inventaire. Là encore, les conditions avaient été modifiées entre les deux marchés. En re­vanche, Durié  était responsable de l’entretien des poudres qu’il livrerait et devait racheter à Berthelot les stocks présents dans les moulins et les magasins. Afin d’être sûr que la dégradation des poudres n’était pas due à la négligence des gardes-magasins ou des tonneliers, le fermier devait être tenu au courant de l’état et du nombre des barils présents dans les magasins du roi. En cas de malversations, les responsables voyaient les frais de réparation retenus sur leurs gages. Compte tenu de l’état déplorable de cer­tains magasins, la mesure était difficilement applicable. L’adjudicataire n’était pas non plus responsable des catastrophes naturelles. Si lors d’un transport, un bateau chargé de poudre ve­nait à couler ou si un moulin était frappé par la foudre, la quantité détruite était déduite de la fourniture annuelle. Par contre, tout accident provoqué par la maladresse d’un ouvrier était à la charge de la ferme. La taxe d’un sol par livre de poudre vendue aux parti­culiers à verser par l’adjudicataire au surintendant des poudres et salpêtres était définitivement supprimée.

Comme avec Berthelot, l’hypothèse de besoins accrus était envisagée. Le fermier devait être prévenu avant le mois d’octobre précédant l’année au cours de laquelle devaient être livrées ces quantités supplémentaires. Un autre cas de figure devait être en­visagé : celui de n’avoir pas besoin de 800 000 livres de poudre par an. Dans ce cas, le fermier devait livrer l’équivalent en salpêtre raffiné de trois cuites, présentant l’avantage de mieux se conserver que la poudre, assurant ainsi une réserve en cas de besoins. Lors­que cela s’avérerait nécessaire, le titulaire du bail devait gratui­tement le convertir en poudre. Si le roi avait besoin de poudre pour les artifices, il pouvait exiger qu’il lui soit livré de la poudre fine à raison de 2 livres de celle-ci pour 3 livres de poudre de guerre [15].

La vente de poudre aux particuliers représentant les reve­nus du fermier, ce commerce devait être totalement protégé. Non seulement personne ne pouvait en fabriquer ou en transporter sans commissions mais même les commandants de navires ne pouvaient en embarquer des quantités supérieures à celles stric­tement nécessaires à leur artillerie. Si un bateau faisait une prise, il devait immédiatement la déclarer à son retour et la remettre dans les magasins du fermier. Les commis de ce dernier avaient même le droit de monter à bord pour veiller à la bonne application de ces mesures [16].

Ce marché, bien plus détaillé que celui de Berthelot vingt ans auparavant, comprenait une dernière spécificité. Pour la pre­mière fois, le titulaire du bail n’était qu’un prête-nom. Les vérita­bles propriétaires de la ferme étaient ses cautions, et en particu­lier le sieur Brunet, nouveau commissaire général des poudres et salpêtres, ce qui lui permettait d’accorder les commissions néces­saires à qui bon lui semblait. Jusqu’à la fin de notre période, le titulaire de cette charge fut toujours désigné au moment de l’attribution du bail sur proposition de l’adjudicataire. Un des membres de la compagnie devenait donc obligatoirement membre de l’artillerie.

Le bail de Claude Durié  n’arriva pas à son terme puisqu’il fut dénoncé trois ans plus tard. L’adjudicataire considérait que les ordonnances du 4 avril et du 18 septembre 1686 sur la qualité des poudres ne lui permettaient plus de mener à bien son marché. Ces deux textes imposant une nette amélioration de la marchandise livrée, il n’était plus question de gagner du temps sur la fabrica­tion, ni de l’argent sur les matières utilisées. Considérant qu’il subissait un préjudice, le fermier demanda une indemnisation. Non seulement elle lui fut refusée, mais Claude Durié fut “dé­chargé (...) de l’exécution du dit traité” qui fut immédiatement confié de nouveau à François Berthelot [17].

Cet épisode de l’histoire de la ferme des poudres laisse sceptique. Que les ordonnances de 1686 aient été à l’origine de l’échec du bail ne fait aucun doute, mais le plus surprenant se si­tue dans le contenu de ces ordonnances. Nous savons que la barre avait été mise beaucoup trop haute dans le premier texte pour qu’aucune poudre ne puisse être acceptée. Si la seconde ordon­nance allégeait les conditions, celles-ci demeuraient tout de même très contraignantes. Durié avait sans doute eu des remontrances sur son travail mais, en 1690, lors des épreuves des poudres fabri­quées par Berthelot, seul le quart répondit aux critères de qualité et pourtant il ne fut jamais question de remettre en cause son marché. Il est indéniable qu’une amélioration des poudres était nécessaire mais il est fort possible que celle-ci ait été l’occasion de dénoncer l’accord passé avec Durié  pour le confier à Berthelot.

Commençant le 1er janvier 1688, ce nouveau marché de 9 ans prévoyait des livraisons de 600.000 livres de poudre par an, à 7 sols par livre. En cas de besoins, celles-ci pouvaient être portées à un million de livres. Pour le reste, les clauses étaient identiques à celles du bail précédent. François Berthelot  retrouvait “sa place de commissaire général de l’artillerie, poudres et salpêtres, pour la fabrique des salpêtres, confection et ventes des poudres dans le Royaume, pays et terres de l’obéissance de Sa Majesté [18]. »

La guerre de la ligue d’Augsbourg  modifia considérable­ment la situation. Les conditions du marché s’avérant insuffisan­tes, il fallut modifier le bail. Parmi toutes les propositions, celles de Louis-François de Grandchamp  furent retenues [19]. En appa­rence, Berthelot avait perdu le contrôle de la fabrication des pou­dres, mais il n’en était rien, Granchamp n’étant qu’un prête-nom derrière lequel se cachait la famille de l’ancien titulaire. François Berthelot avait abandonné sa charge de commissaire général des poudres et salpêtres pour la confier à son fils, Etienne Berthelot de Pléneuf  [20].

Le nouveau fermier s’engageait à fournir 2.200.000 de li­vres de poudre par an, dont la moitié à la Marine aux conditions suivantes :

-        1.000.000 de livres à 5 sols par livre.

-        500.0000 livres à 9 sols par livre.

-        500.000 livres à 10 sols par livre.

-        200.000 livres à 11 sols par livre.

-        toute commande supplémentaire devait être payée 11 sols par livre.

Pour la première fois, la quantité de poudre à rebattre et à ressécher était fixée à 800.000 livres par an (un peu plus du tiers de la fourniture annuelle) à la charge de la compagnie. Au-delà, les frais étaient à la charge du roi. En échange, le fermier pouvait vendre aux marchands la poudre à giboyer jusqu’à 20 sols par li­vre mais le particulier ne devait jamais l’acheter plus de 24 sols par livre. Le marché insistait particulièrement sur le contrôle de ces revendeurs, lesquels ne pouvaient utiliser d’autres poudres que celles fabriquées par la ferme. Les utilisateurs de salpêtre (apothicaires, droguistes, verriers,...) étaient tenus de se fournir auprès des commis du fermier.

Comme pour Berthelot et pour Durié , le roi pouvait égale­ment exiger que la livraison s’effectue, non en poudre, mais en salpêtre, ce dernier se conservant mieux. Vu la formidable quan­tité contenue dans le bail, un article précisait que la fourniture pouvait être revue à la baisse, à condition que le fermier ait été prévenu au moins un an avant afin de réduire la production de salpêtre [21].

Contrairement aux deux marchés précédents, celui de Grandchamp  alla jusqu’à son terme, le 31 décembre 1699. La fa­mille Berthelot avait parfaitement rempli sa mission, poussant certaines années la production de poudre jusqu’à 4.millions de livres et en améliorant très sensiblement la qualité [22]. Mais la guerre était terminée, les magasins étaient bien remplis et il n’était plus question d’acheter de telles quantités. De toutes fa­çons, les finances royales ne le permettaient plus.

Le nouveau marché, signé en 1699, prévoyait tout de même une fourniture d’1.500.000 de livres, soit plus de 7 fois celle exigée en 1634 [23]. Comme pour le bail précédent, les livraisons n’étaient pas toutes rémunérées de la même façon :

-        500.000 livres à 4 sols par livre.

-        500.000 livres à 5 sols par livre.

-        500.000 livres à 9 sols par livre.

Non seulement les achats avaient été réduits, mais les prix étaient également revus à la baisse. Cet effort “consenti” par le nouveau fermier était largement compensé par l’attribution de la vente exclusive de la vente du plomb pour les armes à feu, à 5 sols par livre, ainsi qu’une augmentation de 2 sols par livre de la pou­dre à giboyer. Pour obtenir ces avantages, Jacques Deshayes  avait dû verser au trésor royal 750.000 livres lors de l’attribution du marché et s’engageait à payer chaque année 120.000 livres tour­nois. Là encore, l’adjudicataire n’était qu’un homme de paille de la famille Berthelot.

Ce marché ne fut jamais appliqué, une nouvelle offre, plus avantageuse, ayant été faite un mois plus tard par Etienne Cha­pele t [24]. Les conditions n’étaient pas modifiées mais ce dernier pro­posait de verser 1.000.000 de livres au début du bail puis 100.000 livres chaque année. Il est difficile de savoir si la famille Berthelot participa à cette compagnie, même si le nouveau commissaire gé­néral des poudres et salpêtres, Moricet  de la Cour [25], devait se re­trouver associé avec les Berthelot dans un nouveau marché, quel­ques années plus tard.

La nouvelle ferme se retrouva rapidement confrontée à des difficultés financières. Pour la soutenir, le roi lui confia en 1701 la ferme générale des droits de contrôle des contrats et actes des no­taires, puis celle des petits sceaux et enfin celle des greffes des insinuations laïques [26]. Ces nouvelles fermes devaient également compenser la perte de la ferme des plombs, supprimée le 8 août 1702 en raison d’une fraude généralisée [27]. Cette concentration d’activités très différentes fut loin de donner les résultats escomp­tés et, le 14 août 1706, le pouvoir royal décida de retirer à l’adjudicataire de la ferme des poudres et salpêtres les fermes concédées depuis 1701. Vu la situation, un nouvel appel d’offres fut lancé pour cette dernière mais seules les propositions « par des gens expérimentés [28] » furent écoutées or, vu son fonctionnement depuis 40 ans, seule une famille pouvait répondre à ce qualificatif : celle des Berthelot  [29].

Le 14 septembre 1706, le marché fut accordé à Philippe Paulmier  et à ses cautions, à la tête desquelles se trouvait Berthelot de Saint Laurent  [30], frère de Berthelot de Pléneuf  et nouveau commissaire général des poudres et salpêtres [31]. La guerre faisant rage, il n’était plus question de restreindre la production de pou­dre et de salpêtre. Aussi fut-il décidé que le nouvel adjudicataire devrait livrer 2,4 millions de livres par an aux conditions suivan­tes  :

-        1.000.000 de livres à 7 sols par livre.

-        500.000 livres à 10 sols par livre.

-        900.000 livres à 12 sols par livre, tout comme les fournitu­res exceptionnelles.

Le fermier s’engageait à rebattre les poudres moyennant 5 livres 10 sols par livre ou à les ressécher au prix de 3 livres tour­nois par livre. Les conditions étaient nettement plus avantageuses que pour le bail précédent mais la situation l’exigeait.

En échange, le fermier s’engageait à baisser le prix de la poudre à giboyer de 2 sols par livre, fixant ainsi le prix à 26 sols pour les marchands et à 28 sols pour les particuliers. Cet effort n’était pas uniquement un geste de bonne volonté car il devait aussi permettre de réduire une fraude en forte augmentation de­puis 6 ans, laquelle lésait de plus en plus la ferme des poudres [32]. Pour le reste, ce marché ne présentait aucune nouveauté.

Une fois arrivé à son terme, le 31 décembre 1715, le bail fut confié à Jean Milet . Ce dernier prit possession des moulins et des magasins à poudre, mais refusa de dédommager les cautions de Paulmier  notamment pour les stocks. Malgré l’injonction du roi de verser 160.000 livres tournois sous huit jours, Milet s’obstina [33]. Son bail fut donc révoqué dès le début de l’année 1716 et revint à Antoine de La Porte [34].

Ce dernier s’engageait à livrer 1.500.000 livres de poudre par an à 6 sols par livre, toute commande supplémentaire lui étant payée à 9 sols 6 deniers par livre. La seule nouveauté de ce mar­ché résidait dans les dédommagements versés par le roi en cas de pertes. Chaque année, l’adjudicataire recevait 18.000 livres tour­nois mais il n’était plus question de l’indemniser pour tous les ac­cidents. Seules les destructions dues au tonnerre seraient désor­mais remboursées, en fonction du nombre de mortiers par moulin et à raison de 18 livres de poudre par mortier. Les stocks n’étaient donc plus remboursés, seule la poudre en cours de fabrication étant prise en compte. Cette mesure était d’autant plus dure pour le fermier qu’il lui était interdit de sortir de ses moulins de la pou­dre destinée à l’armée sans avoir préalablement reçu la visite des officiers de l’artillerie [35]. Les inondations n’étaient également plus prises en compte et, en cas de naufrage lors d’un transport, si la poudre était totalement remboursée, le salpêtre ne l’était qu’à 50%. Si un moulin tombait aux mains de l’ennemi (ce qui était arrivé à deux reprises lors de la guerre de succession d’Espagne ), le fermier n’était pas considéré comme responsable, sauf s’il n’avait pas pris toutes les précautions pour en évacuer la poudre à temps. Ce bail arriva à son terme en 1724.

Les économies réalisées au lendemain de la guerre de suc­cession d’Espagn e n’avait pas favorisé le développement des ate­liers de salpêtriers. Le nouvel adjudicataire, François-Pierre Du­caye t, s’engageait à en relever la production, même si sa fourni­ture n’était pas plus importante que celle de son prédécesseur. Étant obligé de recourir à des achats à l’étranger, les conditions qui lui furent accordées étaient un peu plus avantageuses [36]. Pour les trois premières années, il devait livrer :

-        900.000 livres à 10 sols par livre.

-        600.000 livres à 16 sols par livre.

Pour les six années suivantes, il devait livrer  :

-        1 million de livres à 10 sols par livre.

-        500.000 livres à 16 sols par livre.

Cette augmentation du prix de la poudre devait à terme permettre au fermier d’augmenter le prix du salpêtre en France à 10 sols par livre, afin d’en relancer la production. Il voyait égale­ment le prix des radoubs augmenter. Ce marché marquait égale­ment un tournant quant à la composition des cautions. Pour la dernière fois, un Berthelot, en l’occurrence Nicolas-François Ber­thelot de Jou y [37], était membre de la ferme des poudres mais, comme les autres membres de la compagnie, il ne put conduire ce marché à son terme.

3 - Le temps de la famille Micault  :

La générosité du roi ayant été un peu trop large pour ses finances, les conditions du bail furent revues à la baisse par un arrêt du 24 octobre 1727 [38]. Ducayet  devait toujours fournir 1.500.000 de livres de poudre par an, mais :

-        à 7 sols par livre pour 1.000.000 de livres.

-        à 12 sols par livre pour 500.000 livres.

Le radoub de 800.000 livres de poudre par an était de nou­veau à la charge de l’adjudicataire. Une proposition encore plus intéressante ayant été faite par Jean Maillot , le bail de Ducayet  fut résilié pour lui être confié le 12 avril 1729 [39].

Maillot  s’engageait à livrer 1.500.000 de livres de poudre par an à :

-        5 sols par livre pour 1.000.000 de livres.

-        10 sols par livre pour 500.000 livres.

Il proposait également de fabriquer la poudre selon une nouvelle méthode permettant d’en améliorer sensiblement la qua­lité. Malheureusement, aucun document ne nous permet de connaître cette technique et de savoir si ses promesses se concréti­sèrent. De nouvelles cautions apparurent avec ce nouveau bail. L’époque des Berthelot était révolue, celle des Micault  pouvait commencer.

Le marché de Charles Primard , signé le 18 décembre 1736, était sensiblement identique à celui de son prédécesseur, à une exception près [40]. Le fermier s’engageait à livrer 1.500.000 de livres de poudre mais seulement en temps de guerre. En période de paix, le roi n’en achèterait que 500.000 livres. Ce bail prit fin en 1746, en pleine guerre de succession d’Autriche. Il fut donc exigé du nouveau fermier, Jacques Mahieu , des quantités plus importantes : 2.000.000 de livres en temps de guerre et 1.500.000 en temps de paix [41]. Les conditions étaient un peu différentes selon la période envisagée. En temps de guerre, la poudre était payée  :

-        8 sols par livre pour 500.000 livres.

-        12 sols par livre pour 1.500.000 livres.

En temps de paix, les prix étaient les suivants  :

-        5 sols par livre pour 500.000 livres.

-        10 sols par livre pour 1.000.000 de livres.

Néanmoins, le fermier demandait un délai de deux ans pour pouvoir porter la production de salpêtre au niveau souhaité.

Le marché de Jacques Meusnier , du 3 septembre 1754, était strictement identique à celui de son prédécesseur [42]. En re­vanche, le dernier bail signé au cours de notre période, celui de Rémy Bartholomé , venant juste après la guerre de Sept ans, il fut décidé de réduire la fourniture à un million de livres tant en temps de guerre qu’en temps de paix, à 8 sols par livre [43].

II - Le fonctionnement de la ferme générale des poudres et salpêtres :

Malgré les premières tentatives des années 1630-1640, tous les auteurs de notre période sont d’accord pour reconnaître que la première véritable ferme des poudres et salpêtres fut celle confiée à François Berthelot pour neuf ans à compter du 1er janvier 1665. Comme nous l’avons vu, cette idée était née de la volonté de contrôler plus étroitement la production de poudre. En en confiant la fabrication, et donc l’intérêt, à une compagnie, celle-ci avait tout intérêt à empêcher toute activité clandestine dans ce domaine. Dans son principe de fonctionnement, celle-ci ressemblait aux au­tres fermes et notamment à la ferme générale.

Comme pour cette dernière, le roi trouvait un autre avan­tage : celui d’être assuré de disposer d’une quantité de poudre suf­fisante au prix le plus bas possible. Les clauses des baux lui per­mettant également de réduire ou d’augmenter les fournitures, il était relativement facile de gérer l’approvisionnement des maga­sins. Certains contemporains se sont offusqués de voir la charge de commissaire général des poudres et salpêtres, seule personne ha­bilitée à en contrôler la fabrication, tombée aux mains des fer­miers. Selon eux, cette position de juge et partie pouvait être cho­quante car elle décrédibilisait toute idée de contrôle de la compa­gnie. Dans les faits, cela n’eut jamais aucune conséquence pour l’artillerie. Certes, le commissaire délivrant les commissions né­cessaires au fonctionnement de la ferme pouvait choisir qui il voulait, mais en gardant toujours à l’esprit que de leur travail dé­pendait la réussite de la société. Les arrangements étaient tou­jours possibles mais leurs conséquences étaient limitées. En cela, ses intérêts étaient communs à ceux du roi. S’il n’en avait eu au­cun dans cette affaire, peut-être n’aurait-il pas eu les mêmes scru­pules, ouvrant la porte à toutes sortes de pressions.

Quant au contrôle, il s’exerçait par la hiérarchie. Le com­missaire, membre du Corps Royal de l’artillerie, était sous l’autorité directe du grand-maître de l’artillerie et donc indirecte­ment sous celui du secrétaire d’État à la guerre. Il n’existe aucune lettre où le titulaire se soit opposé à une décision de ce dernier ou bien ait montré une mauvaise foi évidente. En revanche, les solli­citations de la part de ses supérieurs, tant pour l’entretien que pour le transport ou la fabrication des poudres, sont extrêmement nombreuses. Les exemples des baux de Claude Durié , d’Etienne Chapelet  ou de François-Pierre Ducayet  prouvent que le pouvoir royal n’hésitait pas, plus ou moins ouvertement, à remettre en cause certains marchés. La phrase de Daniel Dessert  s’applique parfaitement à notre étude lorsqu’il écrit que “prise dans sa globa­lité, la puissance des financiers reste incontestable, mais par contre, l’État demeure maître de distinguer dans ce groupe, de fa­voriser ou d’abattre telle ou telle personnalité” [44].

Restait à rendre cette ferme attractive. Pour cela, elle se vit confier la vente des poudres et salpêtres, de nombreux particuliers en utilisant, parfois en grande quantité, à commencer par les ar­mateurs pour leurs navires.

1 - La création d’une compagnie :

La création d’une ferme commençait toujours par la consti­tution d’une société de dix ou douze financiers, appelés dans les marchés les cautions, chacun intéressé aux intérêts selon leur par­ticipation. Ces personnes étaient les vrais décideurs, le titulaire du bail n’étant qu’un homme de paille, à l’image de ce qui se fai­sait pour la ferme générale. Cette pratique n’était pas faite pour garantir un certain anonymat des financiers, ceux-ci étant décla­rés au moment de l’obtention du bail, ni pour se protéger de quel­conques poursuites, eux seuls étant responsables aux yeux du pouvoir royal. En revanche, le prête-nom permettait de simplifier les éventuelles procédures judiciaires en cas de litige, évitant de multiplier des procès coûteux pour chaque membre de la compa­gnie. Ces hommes de paille, toujours qualifiés de bourgeois de Pa­ris, étaient souvent des commis, voir des domestiques des mem­bres de la société [45]. C’est pourtant en leur nom que l’avocat de la future ferme allait faire des propositions lors de l’adjudication. Le marché de Claude Durié , du 24 juin 1684, nous permet de connaî­tre assez précisément le déroulement de celle-ci [46].

Elle se déroulait durant la dernière année du bail précé­dent. Un affichage permettait aux intéressés de savoir quand elle aurait lieu et la durée du bail. La séance se tenait toujours au châ­teau de Versailles , dans la grande salle du conseil. Une fois les chandelles allumées, les avocats pouvaient faire leurs propositions et éventuellement renchérir. Si celles-ci n’étaient pas jugées satis­faisantes lors de l’extinction des chandelles, la vente était reportée quinze jours plus tard. En 1684, la première séance eut lieu le 19 février mais personne ne fit d’offres, tout comme les 4 et 8 mars suivants. Le 8 avril, maître Le Moyne  proposa de fournir 500.000 livres de poudre par an, puis maître Nicolas Ferrand  fit une offre de 600.000 livres par an. La fourniture souhaitée de 800.000 livres n’étant pas atteinte, l’adjudication fut reportée au 29 avril. Maître Escouvettes  ouvrit les enchères à 600.000 livres. Le Moyne  ren­chérit à 650.000 livres, puis Escouvettes proposa 700.000 livres. C’est à ce moment que maître Charles-Martin de Marcilly  offrit les 800.000 livres attendues et emporta le marché. Le lendemain, il se présenta au greffe du conseil en compagnie de Claude Durié  et déclara que l’adjudication avait été faite au profit de ce dernier qui, pour l’entériner, n’avait plus qu’à présenter ses cautions.

2 - Recettes et dépenses de la ferme :

Le plus difficile dans cette étude est d’évaluer les recettes et les dépenses de la ferme. Une chose est certaine, ses actionnai­res ne gagnaient strictement rien sur leurs fournitures au roi. Se­lon les époques, le prix des poudres livrées à l’artillerie évolua en­tre 5 et 13 sols par livre. Sur cette somme, le fermier devait dé­duire ses frais pour les achats de matières premières (salpêtre, souffre et bois de bourdaine), payer le personnel des moulins et assurer le transport jusque dans les magasins et les arsenaux. De 1684 à 1706, le simple achat du salpêtre représentait plus de 80% de la somme perçue. Jusqu’en 1690, le salpêtre français coûtait environ 5 sols par livre, mais celui-ci étant insuffisant, Berthelot fut obligé d’en acheter à l’étranger ce qui en augmentait fortement le prix [47]. La situation s’aggrava lors du bail d’Etienne Chapelet  (1700-1706). Alors que la poudre ne lui était plus payée que 6 sols par livre, le prix du salpêtre augmenta, atteignant 5 sols 6 deniers par livre. Même durant le bail de Pierre Ducayet  (1725-1729), le mieux rémunéré de notre période, le fermier ne put réaliser le moindre bénéfice sur ses livraisons. Certes, la poudre lui était payée plus de 12 sols par livre mais le salpêtre en valait désormais 7, et surtout, la production française étant insuffisante, le recours aux marchands étrangers était indispensable. C’est cette situation exceptionnelle qui expliquait l’offre avantageuse, du moins en ap­parence, du pouvoir royal.

Ajouté au prix du souffre et du charbon, non seulement le fermier ne réalisait pas de bénéfices, mais il était inévitablement déficitaire. Dans son mémoire de 1708, Philippe Paulmier  estimait que la ferme dépensait environ 1,3 millions de livres tournois par an pour les fournitures du roi or, selon son bail, il ne devait rece­voir qu’1.114.000 livres tournois [48]. Le fermier perdait donc 186.000 livres tournois par an. Nous pouvons considérer ces chiffres comme relativement fiables et estimer que pour notre période, la livraison des poudres à l’armée coûtait environ 15% de plus que ce qui était dépensé par le roi. Ceci explique pourquoi ce dernier ac­corda à Deshayes  et à Chapelet  entre 1700 et 1706, d’autres fer­mes telles que celles des plombs. Leurs deux marchés étant peu rémunérés, les sommes perçues compensaient à peine l’achat du salpêtre [49].

Si les fournitures au roi coûtaient de l’argent à la ferme, celle-ci en gagnait grâce à la vente des commissions et à celle de la poudre aux particuliers. La première est difficile à évaluer. Toute personne travaillant pour la compagnie, qu’il soit salpêtrier, pou­drier ou chargé d’inspecter ou de transporter la poudre devait re­cevoir une commission délivrée par le commissaire général des poudres et salpêtres, moyennant 6 livres tournois pour l’obtenir. Ce dernier étant membre de la ferme, cette somme rentrait dans les recettes de celle-ci, même si cela n’était pas sa principale source de revenus.

L’adjudicataire affermait également certaines de ses activi­tés comme le prouve deux exemples. Le premier est le marché passé par Grandchamp  avec Joseph Cuxac , bourgeois de Paris, lequel se serait engagé à livrer 600.000 livres de salpêtre par an, provenant sans doute de la généralité de Paris. D’après ce docu­ment, la fourniture de chaque province aurait été ainsi confiée à des intérêts particuliers [50]. La production de certains moulins à poudre fut également confiée à des entrepreneurs privés, comme celle de Maromme , en 1701. Cette pratique semble avoir été très limitée et liée à une situation particulière. Par sa mauvaise ges­tion, le commis du moulin avait endetté la ferme. Pour récupérer cet argent, Chapelet  loua le moulin au sieur Poulain , moyennant 1.200 livres tournois plus une somme de 1.800 livres tournois des­tinée à couvrir les dettes. Ce dernier s’engageait à livrer 8.000 livres de poudre de guerre et 150.000 livres de poudre à giboyer. Une fois le déficit comblé, l’affaire ne parut plus aussi intéressante aux yeux de l’adjudicataire des poudres et salpêtres qui refusa de lui livrer les matières premières ou à des prix excessifs. Poulain se plaignit et le roi exigea que Chapelet  lui versât les sommes qu’il lui devait mais surtout cassait cet accord, interdisant désormais toute sous-traitance pour la fabrication de la poudre [51].

Il suffit de comparer le prix de la poudre à giboyer à celui de la poudre de guerre pour comprendre où était l’intérêt de cette ferme. Alors qu’au cours de notre période, sauf à de rares excep­tions, cette dernière fut payée 6 à 9 sols par livres, la poudre à giboyer coûtait trois à quatre fois plus cher. Certes, elle était cen­sée être de meilleure qualité car plus fine donc mieux grainée, mais ses composants étaient strictement identiques à ceux de la poudre de guerre. Les contrôles de la qualité de la poudre vendue au public étant inexistants, les fermiers n’hésitaient pas à ne la battre que 6 heures au lieu de 24, et à ne la composer que de 60 à 65% de salpêtre. Rien ne justifiait donc un tel prix si ce n’est le système de la ferme générale des poudres et salpêtres.

Le fermier avait deux possibilités :

-        soit vendre directement sa poudre aux particuliers.

-        soit la fournir à des marchands privés qui la revendaient moyennant un bénéfice de 2 à 4 sols par livre selon les époques.

Le prix maximum était toujours fixé par le marché passé entre le roi et l’adjudicataire. Jusqu’en 1691,elle coûta 24 sols par livre. En 1700, son prix monta à 26 sols par livre, puis à 30 sols par livre deux ans plus tard. En 1707, Paulmier  fit un effort en en diminuant le prix de 2 sols, mais en 1724 celle-ci coûtait de nou­veau 30 sols par livre. Il existe peu de documents chiffrés sur ces ventes mais ceux dont nous disposons, pour des époques différen­tes, concordent.

Pour le bail de Grandchamp  (1691-1699), 500 à 600.000 li­vres de poudre auraient été fabriquées chaque année, assurant un revenu de 600 à 720.000 livres tournois [52]. Un mémoire anonyme de 1724 donne sensiblement les mêmes indications [53]. La consom­mation aurait par la suite augmenté jusqu’à la veille de la guerre de Sept ans, époque à laquelle 700.000 livres par an auraient été vendues au public, pour une somme d’environ un million de livres tournois [54]. Selon un mémoire de 1753, le bénéfice de la ferme se serait même monté à 1 215.000 livres tournois entre 1747 et 1753 [55]. Sur ces bénéfices, la ferme devait déduire les frais cités précédemment, sans oublier que certaines réparations étaient à la charge du fermier. Ce poste de dépenses était relativement lourd mais il pouvait être en partie remboursé par le roi

En 1705, l’ensemble des pertes (sans compter les répara­tions) dues aux incendies et aux inondations s’élevait à 10.198 livres 7 sols mais, la plupart des accidents étant dus à un phéno­mène naturel, le fermier pouvait en espérer la prise en charge par le roi [56]. En revanche, lors de l’explosion du moulin d’Essonne , en 1754, due à la maladresse d’une personne engagée par la compa­gnie [57], l’ensemble des frais furent à la charge de la ferme, tout comme pour l’accident de 1745, au même endroit, dont la cause était inconnue. Pour ce dernier, les frais s’élevèrent à près de 20.000 livres tournois [58].

S’il est impossible de chiffrer avec précision les dépenses et les recettes de la ferme des poudres et salpêtres, plusieurs mémoi­res sont d’accord pour estimer son bénéfice à environ 400.000 li­vres tournois par an [59].

3 - Les difficultés de la ferme :

Les conditions des baux ne pouvaient être avantageuses qu’à deux conditions :

-        que l’exclusivité de la vente des poudres et salpêtres soit respectée.

-        que le roi honore ses dettes, car si le fermier perdait de l’argent sur ses livraisons, les sommes qu’il percevait représen­taient une part importante de ses recettes.

Dans le premier cas, tous les marchés rappelaient l’interdiction formelle pour quiconque n’avait pas de commission, de fabriquer, transporter ou vendre du salpêtre ou de la poudre. Cela n’empêcha pas la contrebande d’exister tout au long de notre période, de nombreuses lettres de fermiers le prouvent, ce qui fut l’un de leurs principaux soucis, remettant en cause leurs bénéfices. En 1706, Paulmier  adressa même un mémoire au roi réclamant des peines plus sévères pour punir les délits [60]. Au lieu des 300 livres tournois d’amende, il souhaitait que les fabricants en payent désormais 1.000, que leurs biens soient confisqués, leurs ateliers démolis et qu’ils soient condamnés aux galères à perpétuité. Pour les salpêtres et poudres vendus sans commission, l’amende de 300 livres tournois lui semblait suffisante, à condition, qu’en cas de récidive, les contrevenants soient eux aussi envoyés aux galères. Pour les marchands disposant d’une commission mais vendant une poudre illégalement fabriquée (ou illégalement introduite dans le royaume), une amende de 1.000 livres tournois avec la suppression de l’autorisation d’exercer cette profession était exi­gée, mais cela était du ressort du commissaire général des poudres et salpêtres. Parmi les personnes soupçonnées de faire du tort à la ferme se trouvaient aussi les apothicaires et les droguistes, pour lesquels une amende 100 livres tournois était requise, puis de 300 livres tournois en cas de récidive. Les canonniers, souvent soup­çonnés de voler de la poudre, devaient être exclus de l’armée et payer 1.000 livres d’amende. Enfin, aux yeux du fermier, les plus dangereux pour ses intérêts étaient les incendiaires qu’il fallait condamner à mort. L’intérêt de ce document réside essentielle­ment dans sa présentation des différentes malversations possibles dans ce domaine et leur hiérarchisation selon le préjudice évalué par la ferme.

L’un des principaux problèmes pour les adjudicataires était de contrôler la vente de poudres fabriquées à l’étranger et vendues illégalement au sein du royaume. Tout au long de notre période, tous les fermiers furent confrontés à cette difficulté, en grande partie à cause des poudres provenant du Comtat Vénaissin . Leurs soucis venaient d’un décret du légat Pamphili  [61], du 5 juin 1645, autorisant la libre production et vente de la poudre.

« Le susnommé Illustrissime Vice-Légat et Seigneur d’après la teneur de la dite lettre, a ordonné qu’il sera licite à toute per­sonne de faire de la poudre pour les arquebuses et autres engins de guerre, et de la vendre aux personnes qu’elle voudra à un prix convenu entre les parties, sans qu’elle soit tenue de remettre ou de vendre la dite poudre à une personne déterminée, désignée ou de­vant être désignée [62]. »

Appliquée tout au long du XVIIe siècle, cette décision aurait été sans conséquence pour la ferme si le Comtat Vénaissin  n’avait compté que quelques moulins dont la production était des­tinée à une consommation locale. Nous ignorons le nombre d’établissements y existant au XVIIe siècle, mais un mémoire rédigé vers 1750 en recensait 17, soit autant qu’en France, pour une population d’environ 100.000 habitants [63]. En 1780, on esti­mait qu’entre la récolte du salpêtre, son raffinage, la fabrication et la vente de la poudre, 2,4% de la population vivait de ce com­merce [64]. Même si la capacité des moulins était certainement très inférieure à celle des établissements français, les poudriers du Comtat ne pouvaient vivre qu’en vendant leur production hors de cette enclave, soit en Provence , soit dans le Dauphiné  ou dans le Languedoc . La foire de Beaucaire  était réputée pour être l’un de leur principal débouché. Malgré des tentatives de la ferme auprès des vice-légats pour faire interdire purement et simplement la production de poudre dans le Comtat (moyennant un dédomma­gement), la situation n’évolua pas jusqu’à la guerre de succession d’Espagne . Aucun représentant du pape n’avait osé accepter les conditions des adjudicataires de peur des conséquences économi­ques et des réactions de la population.

La révolte des camisards eut une conséquence heureuse pour la ferme. Tant que des intérêts strictement financiers et pri­vés étaient en jeu, le roi n’avait aucune raison de faire pression sur le pouvoir pontifical, mais là le problème était différent. La proximité des Cévennes  avec Beaucaire , et surtout le Comtat, pouvait faciliter l’approvisionnement en poudre des camisards. Dès le début de l’année 1703, l’intendant du Languedoc  mit en garde le secrétaire d’État à la guerre à propos de ce trafic. Parmi les mesures prises pour y mettre fin, le commerce des cendres de Camargue , nécessaires au raffinage du salpêtre, fut sévèrement contrôlé, notamment sur le Rhône , tout comme les points de pas­sage entre le Comtat et les Cévennes [65]. Toutes ces mesures firent donc les affaires du fermier.

Pourtant, dès le début du mois de mai 1703, les soldats du maréchal de Montrevel  [66], envoyés pour mettre fin à la révolte, pu­rent constater en fouillant les maisons que la poudre des cami­sards, de piètre qualité, était le plus souvent de fabrication artisa­nale ou trouvée chez des particuliers [67]. Par mesure de sécurité, la vigilance ne fut pas relâchée. Le nombre des marchands de poudre dans le Languedoc  fut réduit [68] et il fut demandé au vice-légat d’interdire la sortie des poudres du Comtat [69]. Les décisions de ce dernier, par impuissance ou par manque de volonté, n’eurent guère d’effets et Voysin  lui adressa une lettre lui demandant plus de fermeté. Mais pour la première fois, la correspondance du se­crétaire d’État à la guerre semblait plus destinée à soutenir une ferme générale des poudres en proie à des difficultés financières qu’à empêcher un hypothétique trafic avec des camisards dont les agissements ne représentaient plus une menace.

« Le Roy ayant été informé que les poudriers et selpetriers du comtat d’Avignon  vendent des quantités extraordinaires de poudres à des gens inconnus qui en font des magasins pour les faire passer en Dauphiné  ou dans les pays étrangers, Sa Majesté m’a com­mandé d’écrire à votre Seigneurie illustrissime pour la prier de bien vouloir donner aucunes poudres et salpêtres dans le comtat qu’à des gens connus et de vouloir pareillement faire défences d’en vendre à des gens inconnus sur les peines que votre Seigneurie il­lustrissime jugera à propos [70]»

Si cette lettre avait le mérite d’être franche, celles des ad­judicataires restèrent formidablement hypocrites tout au long du XVIIe siècle, affirmant que leurs efforts pour ruiner les mou­lins du comtat n’avaient comme seul but que d’assurer la sécurité de la région.

« Malheureusement, la porte frauduleuse est ouverte du côté du Comtat. Les religionnaires y achettent impunément les poudres, or les comtadins leur apportent toutes celles dont ils ont besoin, ils en font des provisions, et aussitôt qu’une guerre est déclarée, le Roy très chrétien se trouve des ennemis dans l’intérieur de son Royaume favorisés par les princes étrangers, et les sujets de Notre Saint-Père le Pape sont environnés de ces mêmes ennemis, de sorte que la France et le Comtat sont toujours en alarmes et ne peuvent jouir d’une tranquillité et sécurité facile à obtenir en régissant les pou­dres et salpêtres [71]»

L’interdiction des vice-légats de vendre de la poudre en de­hors du Comtat fut maintenue tout au long du XVIIIe siècle, mais cela était insuffisant aux yeux de la ferme qui souhaitait en contrôler la production. A plusieurs reprises, des règlements in­terdirent aux comtadins de vendre de la poudre sans permission écrite, de faire du commerce avec les étrangers dans ou hors du Comtat. Le vice-légat Pascal d’Acquaviva  [72] exigea même des pou­driers qu’ils tiennent un registre avec le nom de leurs acheteurs.

Le problème des fermiers venait du fait que depuis long­temps ils achetaient du salpêtre sur ces terres. En y ruinant la fabrication de la poudre, il leur aurait été beaucoup plus facile d’en faire baisser le prix [73]. Ils proposèrent donc, soit d’appliquer les mêmes mesures qu’en Lorraine , laquelle par sa position géo­graphique avait posé des problèmes similaires dans le passé, soit de détruire les moulins en échange d’une somme de 3.000 livres tournois par an versée à la chambre apostolique à titre de com­pensation et 2.000 livres de poudre par an, livrées dans les maga­sins du palais du vice-légat [74]. Devant de nouveaux refus, les fer­miers proposèrent de créer une ferme dans le Comtat, identique à celle existant en France, mais où le vice-légat tiendrait le rôle de commissaire général des poudres et salpêtres. Nous ignorons si cette solution aboutie, mais les multiples pressions de la ferme générale portèrent leurs fruits dans les années 1768-1774, la pro­duction de poudre du Comtat Vénaissin  s’effondrant, passant de 800 quintaux à 100 quintaux [75].

Le problème des dettes royales fut plus ou moins grave se­lon les périodes mais il atteignit son paroxysme lors de la guerre de succession d’Espagne . L’effort produit au cours du conflit pré­cédent avait certes rempli les magasins à poudre mais il avait aussi coûté très cher. Lors du changement de bail, à la fin de l’année 1699, il fut décidé de réduire les livraisons annuelles de 700.000 livres, le royaume n’ayant plus besoin de fournitures aussi importantes que par le passé, et surtout les finances royales ne le permettant plus [76]. Le déclenchement de la guerre, peu d’années après la signature du traité de Ryswick , obligea le roi à augmenter les commandes mais, rapidement, les caisses du trésor royal ne furent plus en mesure d’y faire face.

En 1706, il était dû 584.152 livres tournois à Etienne Cha­pele t [77], ce qui n’empêcha pas la famille Berthelot de reprendre la direction de la ferme, preuve que celle-ci restait attrayante malgré ce retard dans les paiements, peut-être aussi courant qu’avec les entrepreneurs des fers coulés. La situation s’aggrava rapidement. Pour l’année 1707, la ferme livra 1.781.763 livres de poudre. Ajou­tée au radoub, aux réparations dues aux accidents et aux prises par l’ennemi, cette livraison représentait une somme de 966.950 livres 10 sols 5 deniers, mais le roi n’en avait versées que 750.000 [78]. L’année suivante, cette dette augmenta de 294.293 li­vres tournois, et en 1710, elle était d’une valeur totale de 2.022.083 livres tournois.

Aux retards de paiements s’ajoutait la nature des verse­ments. Faute de liquidités, les fermiers devaient se contenter « d’assignations qui n’ont point estées acquittées faute de fonds ou ne l’ont esté que longtemps après leur échéances [79]. » Pour les années 1707 et 1708, l’adjudicataire avait touché 1.285.458 livres tournois en argent et 2.616.950 livres tournois en assignations [80]. Dans les premiers temps, la compagnie avait pu fonctionner grâce à ses fonds propres et au crédit mais en 1709, elle n’était plus en me­sure de le faire et donc de payer les salpêtriers. Devant une telle situation, Berthelot de Belloy  [81], commissaire général des poudres et salpêtres, ne put faire part que de son découragement.

« Sur tout ce qu’elle a représenté depuis le mois de may der­nier du besoin pressant d’argent pour paier les salpêtriers de Paris, et tous ceux du Royaume, et touttes ces dépenses des fabriques des poudres, après y avoir employez tous ses fonds et son crédit, elle n’a pu obtenir que 500 milliers d’assignations [82]. »

Lorsque le bail de Paulmier  s’acheva en 1715, Berthelot de Belloy  considérait que la ferme était au bord de la ruine. Peut-être exagérait-il, ce qui n’est pas sûr vu la situation financière de la famille à cette époque, mais il est certain qu’elle était dans une position très délicate depuis cinq ou six ans. Malgré cela, le roi trouva toujours des financiers pour s’occuper de la ferme générale des poudres et salpêtres.

III - Une ferme aux mains des financiers :

Si les noms des cautions étaient révélés lors de l’obtention du bail, les documents nous permettant de les connaître sont ra­res, excepté pour ceux qui reçurent la charge générale des poudres et salpêtres. Quelques sociétés nous sont néanmoins parvenues et l’échantillon ainsi constitué s’avère remarquablement homogène et certainement très représentatif.

1 - L’importance des alliances :

A la lecture des noms, la première constatation est l’omniprésence de certaines familles, et en particulier de celle des Berthelot. Si François Berthelot détint la charge de commissaire des poudres et salpêtres de 1664 à 1699 (à l’exception d’une inter­ruption de trois ans de 1685 à 1687), celle-ci resta dans la famille de 1707 à 1715, et peut-être jusqu’en 1729. Dans le marché signé en 1706 avec Paulmier , trois membres de la société étaient des Berthelot et deux autres étaient liés à cette famille. Son étude permet de mieux appréhender ce milieu des financiers auquel elle appartenait.

Né en 1626, François Berthelot était issu d’une famille pi­carde, « de ces gens du plus bas peuple qui s’enrichissent en le dévo­rant, et qui, des plus abjectes commissions des fermes, arrivent peu à peu à force de travail et de talent, aux premiers étages des maltô­tiers, et des financiers par la suite [83] » comme le disait avec mépris Saint-Simon . Son père, Simon Berthelot, avait été receveur des tailles de Montdidier  en 1641, puis commissaire général des pou­dres en Picardie . Dans la famille, François n’était donc ni le pre­mier à s’intéresser aux finances, ni à l’armée. C’est dans ce do­maine qu’il commença sa carrière en entrant au service de l’un des plus grands munitionnaires du XVIe siècle, François Jacquier . Il était difficile de trouver un meilleur professeur [84].

Par ses deux mariages, François tenta de renforcer sa posi­tion en épousant d’abord une nièce de l’intendant du chancelier Séguier , puis surtout Anne Regnault d’Uchy . Cette fille d’un conseiller au Parlement de Paris était surtout la cousine de deux financiers issus d’une vieille famille de la noblesse normande : Pierre et Jacques Riout d’Ouilly . Ce dernier, receveur des tailles de Lisieux  (en 1675) et receveur général des finances de la géné­ralité de Poitiers de 1670 à 1686, ne tarda pas à s’intéresser aux fermes, d’abord à celle du droit de marque de l’or et de l’argent puis surtout aux fermes-unies de 1680 à 1702 (avec une interrup­tion entre 1687 et 1689). Il s’occupa également de la fourniture des vivres des armées. Lui aussi s’allia avec une famille de financiers, l’une des plus grandes du XVIIe siècle, en se mariant avec Ma­rie de Fremont, sœur de Nicolas de Fremont , secrétaire du conseil des finances puis garde du trésor royal [85].

Le frère de Jacques, Pierre, dirigea les cinq grosses fermes de Picardie  puis, grâce au soutien des Frémont  et des Berthelot , devint receveur général des finances de la généralité de Poitiers. Il prit rapidement des intérêts dans la ferme générale des aides (1662-1663) puis dans celle des gabelles (1674-1680) et enfin dans celle des hypothèques. Comme son frère, il participa au dévelop­pement colonial de la France en s’intéressant à la Compagnie des Indes  orientales. Les liens entre la famille Riout d’Ouilly  et celle des Berthelot furent d’autant plus forts qu’ils furent renforcés par le mariage des deux filles de Pierre :

-        Marie épousa Jean-Baptiste Berthelot de Séchelles  [86], ne­veu de François Berthelot .

-        Agnès se maria avec Etienne Berthelot de Pléneuf , second fils de François, qui lui succéda en tant que commissaire général des poudres et salpêtres.

Autre caractéristique de ce monde des financiers, François Berthelot soigna ses alliances et favorisa les membres de sa fa­mille. Grâce à leur mariage avec ses deux sœurs, Jean-Baptiste Amé  et Christophe Dalmas  purent aussi faire de belles carrières. Ce dernier devint trésorier général des écuries du roi (1679-1689), secrétaire du roi et participa aux fermes unies. Jean Germain , cousin de François Berthelot , profita également de cette protection pour avoir des activités dans la fourniture des vivres et dans la ferme générale de 1687 à 1701.

Naturellement, François veilla au mariage de ses enfants [87] :

-        Geneviève, seule enfant de son premier mariage, fut unie à Jean-Baptiste Ravot d’Ombreval , membre du Parlement de Pa­ris.

-        Marie-Elizabeth épousa un futur maréchal de France en la personne de Charles-Auguste de Goyon de Matignon  [88].

-        Anne se maria avec le président du Parlement de Paris, Potier de Novion .

Ces alliances se poursuivirent avec sa descendance. L’un de ses petit-fils, Louis Berthelot de Monchesne , épousa la fille de Mi­chel Bégon , seigneur de Montfermeil, ancien commissaire général des poudres et salpêtres, issu d’une vieille famille de financiers. Son père et son grand-père avaient été receveurs des tailles de l’élection de Blois. Son frère, Michel, seigneur de la Picardière, exerça une belle carrière d’administrateur en étant successive­ment intendant des îles françaises d’Amérique, intendant des ga­lères à Marseille, intendant de la marine à Rochefort et intendant de la généralité de La Rochelle. Son second frère, François, fut commis du trésorier général de la marine puis grand-maître des eaux et forêts [89].

Comme eux, Michel eut des activités au sein de la marine mais il fit surtout partie intégrante de ce monde de la finance du XVIIe siècle. Il investit de l’argent dans la manufacture des glaces de Saint-Gobain, participa à la fourniture des vivres et des munitions de l’armée durant la guerre de succession d’Espagne  et posséda des parts dans plusieurs compagnies coloniales telles cel­les d’Afrique, du Cap Nègre, de la Méditerranée, de la mer du sud et de Saint-Domingue. Par son mariage en 1684, avec Catherine Guymont , il renforça lui aussi ses liens avec d’autres financiers. Le grand-père et le père de son épouse avaient été receveurs géné­raux des bois au département d’Orléans, et son frère était l’un des créateurs de la manufacture de Saint-Gobain (d’où les intérêts de Michel Bégon  dans cette affaire). Receveur des finances de la gé­néralité de Limoges de 1697 à 1703, il termina sa carrière en qua­lité de directeur général des fermes à Bordeaux. Comme le précise Daniel Dessert, “Paul-Jacques Guymont se trouve au centre de tout un réseau de gros manieurs d’argent (...) et est allié à tous les plus hauts responsables de l’administration financière des guerres [90] », comme avec son oncle, le fermier général Charles Le Normant  [91], et nous pourrions multiplier les ramifications.

Michel Bégon  pose néanmoins un problème. Selon Daniel Dessert , il aurait été très tôt un ami de François Berthelot , d’où son rôle dans la ferme générale des poudres et salpêtres. Cepen­dant, le premier bail auquel il participa fut celui de Claude Durié , lequel avait succédé comme adjudicataire à François Berthelot. Ce dernier, ne pouvant conserver son poste, décida-t-il de placer un fidèle à sa place, en la personne de Bégon ? L’hypothèse est plausi­ble, mais il se peut également qu’ils se soient tous les deux rappro­chés lorsque Louvois  décida de retirer le bail à Claude Durié.

Dans cette politique de renforcement des liens entre les fa­milles, il était naturel d’associer ses enfants à ses affaires. Ainsi, sur les six fils de François Berthelot, quatre apparaissent à un moment ou à un autre dans la ferme générale des poudres et sal­pêtres. L’aîné, Nicolas-François Berthelot de Jouy , secrétaire des commandements de Madame la Dauphine, fut le dernier membre de la famille à y avoir des intérêts lors du bail de Ducayet  de 1725 à 1729. Le successeur de François Berthelot  en tant que commis­saire général des poudres et salpêtres en 1691, fut son second fils alors âgé de vingt huit ans, Etienne Berthelot de Pléneuf , “l’un des plus gros munitionnaires de son temps [92]. » En 1706, le troisième fils de François, Jean-Baptiste Berthelot de Duchy , futur receveur général des finances de la généralité de Paris , reprit la fonction pour une courte période avant que son frère, Louis-Henri Berthe­lot de Saint-Lauren t, ne le devienne à son tour en 1706.

La dynastie des Berthelot ne se limitait pas à François et à ses enfants. Son neveu, Simon Berthelot de Belloy , fut également commissaire général des poudres et salpêtres. Son père, Simon Berthelot de La Boissière , avait eu une carrière assez semblable à celle de son frère, participant aux fermes unies (de 1687 à 1691) et à la ferme générale des domaines (de 1666 à 1669). Lui aussi par­ticipa à la fourniture des vivres mais, paralysé en 1686, il dut lais­ser la direction de ses affaires à ses fils. L’aîné, Simon Berthelot de Belloy, épousa Claude Landais  qui n’était autre que la sœur du trésorier général de l’artillerie, Etienne Landais. Ce dernier avait succédé à son père, lequel avait déjà travaillé avec le clan Berthe­lot et pas uniquement pour l’artillerie. Fermier général de 1668 à 1674, il avait été entre autre actionnaire de la compagnie des In­des occidentales. Cette alliance renforçait le rôle des Berthelot dans les affaires d’artillerie. Ce système d’alliances entre membres de la grande finance ne fut pas uniquement le propre de cette fa­mille, leurs successeurs à la tête de la ferme générale des poudres et salpêtres agirent de même [93].

Avec l’achèvement (avant son terme) du bail de Ducayet  en avril 1729, se terminait la carrière des Berthelot dans la fourni­ture des poudres, au profit d’autres familles et en particulier de celle des Micault . Ces derniers furent commissaires généraux des poudres et salpêtres jusqu’à la fin de notre période. Ils étaient liés aux plus grandes familles de financiers du XVIIIe siècle : les Pâris  et les Laborde . Joseph Micault d’Harvelay  était le neveu de Jean Pâris de Monmartel , troisième des quatre frère Pâris. En 1724, il avait succédé à son frère Antoine [94] dans sa charge de garde du trésor royal et ne devait la quitter qu’en 1735, date à laquelle Joseph lui succéda. Ce dernier avait épousé une fille de Madame de Nettine , banquier de l’impératrice à Bruxelles. Par cette alliance, il devenait le beau-frère de Jean-Joseph Laborde , d’origine béarnaise mais né en Espagne et naturalisé en 1749. La famille Laborde avait fait fortune dans le commerce de la laine puis dans celui des matières précieuses. Jean-Joseph était devenu le banquier de la Cour et le confident de Choiseul , lequel avait souhaité cette alliance entre le clan Pâris et la famille Laborde [95].

A travers ces différents exemples, nous constatons que la ferme générale des poudres et salpêtres n’était ni la seule, ni la principale activité de ses membres. La grande diversité des activi­tés est caractéristique de ces financiers à commencer par François Berthelot .

2 - Des activités diversifiées :

S’il devint commissaire général des poudres et salpêtres en 1664, il en exerçait les fonctions depuis le traité des Pyrénées . Fort de cette expérience, il est probable qu’il fut consulté pour mettre sur pied la ferme. Dès 1663, il prit des intérêts dans la ferme gé­nérale des aides (jusqu’en 1668), puis dans celle des gabelles du Dauphiné , de Provence  et du Lyonnais  de 1667 à 1677, et enfin dans les fermes unies de 1668 à 1702. La plupart des intéressés au marché des poudres et salpêtres participèrent à la ferme générale, non seulement chez les Berthelot, mais aussi chez les Dalmas , les Riout d’Ouilly , les Dodun  ou les Pomponne  de Lantage par exem­ple.

Secrétaire du roi, là aussi comme un grand nombre de fer­miers, François Berthelot participa également à l’activité coloniale de la France, devenant même en 1676, comte de Saint-Laurent, îlot sur le fleuve du même nom, en reconnaissance de ses services. Son rôle dans la Compagnie des Indes  occidentales  fut tout aussi important, comme celui de Michel Bégon , tous les deux attachés à Colbert . Louis-Henri Berthelot de Saint-Laurent  devint même directeur de la Compagnie des Indes  en 1719.

Malgré cette diversité, tous les financiers eurent un do­maine privilégié [96], et pour ceux qui nous intéressent ce fut l’approvisionnement des armées, la fourniture des poudres et sal­pêtres n’en étant qu’un élément. Les Berthelot s’y firent une solide réputation, à commencer par François.

« Il bénéficia (...) d’un quasi monopole dans la fourniture des armées de terre et de mer, qu’il partagea avec ses amis et asso­ciés, François Jacquier  et Samuel Daliès de La Tour  [97]» [98]

En fait, c’est tout le clan Berthelot qui y participa, soit en association avec François comme pour son frère Simon, soit en prenant sa succession. Parmi les dix enfants de François et de Si­mon, au moins six participèrent à l’approvisionnement des ar­mées, “tout naturellement” comme le précise Daniel Dessert. L’un d’eux en particulier y fit fortune : Etienne Berthelot de Pléneuf .

Il commença réellement sa carrière à la mort de Louvois , succédant à son père comme commissaire général des poudres et salpêtres, mais aussi en assurant le ravitaillement en vivres des armées françaises lors de la guerre de la ligue d’Augsbourg . En le protégeant, Barbezieux  poursuivait la politique de son père. Sou­haitant poursuivre cette collaboration, Chamillart  lui confia la fourniture des troupes royales en Italie  en 1701. Pléneuf quitta alors ses fonctions au sein de la ferme des poudres et salpêtres où la famille était toujours très bien représentée. Il se livra à de telles malversations dans la péninsule qu’il dut rentrer à Paris en 1706, laissant à son frère, Jean-Baptiste Berthelot de Duchy , le soin de reprendre ses affaires.