| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
Le problème du porte-avions
Hervé Coutau-Bégarie
Introduction
La
politique de défense de la France repose sur un consensus autour des
grandes orientations fixées dans les années 60 et jamais sérieusement
remises en cause depuis. Ce consensus a montré son efficacité lors de la
grande offensive pacifiste qui a déferlé sur l’Europe dans les années
80, sans sérieusement atteindre la France. Mais aujourd’hui, il se heurte
à un double défi : d’une part, la « recomposition
rapide et totale du paysage géostratégique » [1],
d’autre part, la nécessité de procéder au renouvellement simultané
de la plupart des composantes de notre appareil militaire. La liste des
programmes majeurs est longue : SNLE nouvelle génération, arme préstratégique
Hadès, avion Rafale, char Leclerc, porte-avions nucléaire, avions de patrouille
maritime Atlantique 2, système RITA... La loi de programmation
militaire 1987-1991 avait défini des objectifs très ambitieux, qui se sont
très vite révélés irréalisables, ce que l’on pouvait prévoir dès le
départ tant il était évident qu’une croissance de 6 % par an en
valeur réelle des crédits du titre V (équipement) ne pourrait être
tenue. La révision à la baisse opérée par la nouvelle loi de
programmation 1990-1993 n’a fait qu’anticiper une évolution rendue inévitable
par la dynamique du désarmement enclenchée par le traité de Washington
sur les Forces Nucléaires Intermédiaires et accélérée par la désagrégation
du Pacte de Varsovie. Une
révision à la baisse exige des choix et donc des éliminations. La loi de
programmation n’a pas osé procéder à des annulations pures et simples
et a préféré s’en tenir à des étalements ou des réductions, la décision
finale étant en fait reportée en ce qui concerne le missile S4, particulièrement
controversé. Mais il arrivera bien un moment où l’on ne pourra plus indéfiniment
étaler et où il faudra faire de
véritables choix. Ceux-ci supposent une réflexion poussée à tous les
niveaux sur les fins, mais aussi sur les moyens. Il faut savoir ce que la
France veut et peut faire, et quels sont les structures et les instruments
les plus adaptés aux objectifs ainsi définis et à ses capacités budgétaires.
Réflexion sur la stratégie intégrale, mais aussi réflexion opérationnelle
et technique. La France n’est pas une superpuissance, elle doit donc
s’efforcer de gérer au mieux les capacités disponibles. Mais
ici intervient la face cachée du consensus. Ouvrir un vrai débat, c’est
aussi ouvrir la voie à une possible remise en cause des choix fondamentaux,
faire apparaître le caractère fragile de l’union
sacrée qui s’est créée
autour de notions comme l’indépendance nationale, sur laquelle tout le
monde s’accorde d’autant mieux que son contenu reste imprécis. Depuis
1972, aucun gouvernement n’a osé remettre sur le métier le Livre Blanc
sur la Défense nationale. Il faudra pourtant bien s’y résoudre un
jour, sous peine d’un décalage insupportable avec la réalité. Le
problème est ici politique. Mais il est identique à l’échelon inférieur.
La hiérarchie militaire ne supporte plus depuis longtemps la liberté de
plume (assez étonnante) dont jouissaient les auteurs militaires au début
du siècle : quel officier oserait aujourd’hui consacrer son travail
d’Ecole supérieure de Guerre à la réfutation minutieuse et implacable
de la doctrine officielle ? A plus forte raison, lequel oserait
livrer le fruit de ses réflexions au public [2] ?
Il y en a au moins un qui a essayé, le commandant Brossolet, avec son Essai
sur la non-bataille (1976), livre éblouissant d’intelligence, même
si l’on n’adhère pas forcément à ses conclusions. Il a eu un grand
retentissement en Allemagne, où les partisans de la technoguérilla
lui ont beaucoup emprunté, mais pas en France, où toute velléité a été
promptement étouffée, et son auteur a été contraint de quitter l’armée. Le
résultat logique de cette attitude, c’est l’étouffement de
l’expression de la pensée militaire française qui ne survit plus
qu’avec quelques individualités isolées, qui appartiennent, sauf
exception, au cadre de réserve. D’ailleurs, pour couper court à toute
contestation, on a supprimé presque tous les organes dans lesquels
s’exprimaient les militaires : La Revue militaire d’information a
disparu à la faveur de la guerre d’Algérie, Forces aériennes françaises
a suivi et la Revue maritime a été abandonnée à son sort, ce qui l’a
conduite à se civiliser et à ne
plus s’intéresser qu’épisodiquement aux questions navales ; après
tout, la grande muette n’est
pas faite pour parler... On
aboutit ainsi à un silence presque total sur des questions essentielles.
Face à une continuelle déflation d’effectifs, face au problème du renouvellement
de son corps de bataille, quel est l’avenir de l’Armée de Terre ?
Cela mérite tout de même réflexion. Jean-Baptiste Margeride a publié
dans Stratégique une remarquable série d’articles sur le retour de
l’infanterie [3].
Aux États-Unis ou en Allemagne, pareille étude aurait suscité débats et
controverses, en France, elle tombe dans un morne silence. Ah !
certes, il y a parfois débat. Le cas du porte-avions a ainsi soulevé
d’abondantes discussions. Mais celles-ci n’ont pas toujours été heureuses.
On a bien vu, lors de la discussion de la loi de programmation militaire
1987-1991, un député déclarer à la tribune que « la
loi de programmation militaire verra le plus gros de ses crédits absorbé
par la construction du porte-avions nucléaire » [4].
Assez bien vu lorsqu’on sait que le porte-avions représente le trentième
des crédits de paiement de la seule section Marine... Sur
un programme aussi important, tant par son enveloppe budgétaire que par
ses répercussions stratégiques, il est nécessaire de creuser
les données du problème. Cet essai voudrait y contribuer, en fournissant
des éléments de réponse à quelques questions centrales : quel est
l’état des porte-avions dans le monde aujourd’hui ? A quoi
servent-ils ? Sont-ils si vulnérables qu’on le dit ? Coûtent-ils
si cher ? Comment se présente le problème pour la France ? Dans
un contexte international de plus en plus instable, et budgétaire de plus
en plus contraignant, on ne peut plus faire l’économie de monographies
aux ambitions modestes, mais qui peuvent être utiles aux esprits plus éminents
ou plus audacieux qui placent leur réflexion à des niveaux plus élevés. [1] Rapport Boucheron sur la Loi de Programmation militaire 1990-1993, Economica, 1990, p. 7. [2] C’est pourtant bien ce qu’a fait le lieutenant de vaisseau Castex en 1913, ce qui ne l’a pas empêché d’arriver ensuite à cinq étoiles. Et il n’était pas le seul.... [3] Jean-Baptiste Margeride, "Le retour de l’infanterie", Stratégique, 1/89, 2/89, 4/89,1/90. [4] Journal officiel : Débats parlementaires, Assemblée nationale, 18 mai 1987, p. 2909.
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