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Otto
Gross et Kurt Assmann
Une critique de la conduite allemande de la guerre sur mer durant la Première
Guerre mondiale
François-Emmanuel Brézet
La conduite du côté
allemand des opérations sur mer durant la Première Guerre mondiale a été
analysée à une trentaine d’années d’intervalle (1929 et 1957) par
deux officiers de marine et historiens allemands, le capitaine de vaisseau
Otto Groos et le vice-amiral Kurt Assmann.
- OTTO
GROOS
La parution en 1929 de l’ouvrage d’Otto
Groos marquait la première tentative de critique synthétique,
du côté allemand, de l’ensemble des opérations maritimes.
L’auteur appuyait essentiellement sa réflexion
sur la relation des opérations navales établie par l’historien anglais
J.S. Corbett1 et
l’Admiralstabwerke, l’ouvrage de référence du Service
historique de la marine allemande2.
Dans
son introduction, O. Groos ne manquait de déplorer qu’un pays qui avait
produit Clausewitz n’ait pas compris à temps la nécessité d’une
conception globale de la conduite de la guerre incluant aussi bien les
considérations de stratégie terrestre et maritime que celles concernant la
politique et l’économie, il impute cette carence à une étude des
conflits limitée aux guerres terrestres victorieuses du passé.
En ce qui concerne plus particulièrement
la marine, il regrette la place trop grande prise par l’organisation et la
technique, l’influence de ce que les Anglais qualifieront de material
school, au détriment de l’approfondissement de la pensée stratégique3.
Le premier chapitre consacré pour une
large part à une réflexion très clausewitzienne sur le lien entre
politique et conduite de la guerre et plus concrètement sur le dualisme
entre l’homme d’Etat, Staatsmann, et le commandant en chef, Feldherr,
donne à l’auteur l’occasion de rappeler le boycott militaire
dont souffrit Bismarck lui-même durant les hostilités proprement dites et,
en se référant au livre de Corbett, Some Principles of Maritime
Strategy 4,
d’insister sur la nécessité d’éclairer le commandant en
chef sur l’objectif politique de la guerre qu’on lui demande de préparer.
Bismarck ne constituerait-il pas en
l’occurrence un alibi commode pour ne pas avoir à enfreindre un tabou en
se référant à un passé plus récent, les relations ô combien
conflictuelles du Kaiser, qui se qualifiait lui-même de "Chef suprême
de la guerre", Oberste Kriegsherr, du chancelier et du
Grand Quartier Général.
Après ces quelques considérations préliminaires,
l’auteur en arrive aux enseignements principaux, originaux pour l’époque,
que lui inspire l’étude de la guerre sur mer, plus particulièrement
celle du dernier conflit mondial.
- L’interdépendance
de la conduite de la guerre sur terre et sur mer (chap. III)
En 1914, il n’existait pas
plus d’un côté que de l’autre de véritable plan d’opérations
commun armée-marine, à l’exception, du côté anglais,
d’un plan limité au transport du corps expéditionnaire
britannique.
Du côté allemand, si les états-majors
s’étaient bien penchés en commun sur le problème du corps
expéditionnaire, leur étude s’était limitée à des
supputations sur le moment et le lieu des débarquements,
l’idée que ces débarquements puissent être perturbés par
une intervention des forces maritimes ne les avait pas effleurés.
La marine n’avait envisagé, pour sa part, que des opérations
de sous-marins et de mouillage de mines, qui ne furent guère
appliquées.
Pas plus l’Admiralstab
que le Generalstab 5
ne saisirent l’intérêt stratégique des ports de la
Manche, même lorsque l’offensive terrestre s’infléchit
dans leur direction.
La menace sur Ostende et
Calais n’entraîna pas seulement, du côté anglais, le
transfert vers le sud des points prévus de débarquement. La
Grand Fleet reçut l’ordre de quitter son repaire de
Scapa Flow et de descendre vers le sud. Son intervention dans
la bataille terrestre retarda la chute d’Anvers et permit la
consolidation de la position Ypres-Calais.
Du côté allemand, le Generalstab
se borna à réclamer l’envoi de quelques sous-marins contre
les transports de troupes.
Pour des raisons diverses, la
Grand Fleet n’étant alors en mesure d’opposer aux
19 bâtiments de ligne de la Hochseeflotte que 22 bâtiments,
cette dernière ignorera toujours l’opportunité qu’elle
aura ainsi laissé échapper d’affronter la flotte anglaise
non seulement dans un rapport de forces acceptable mais
surtout à une distance favorable de la Baie allemande.
Le Grand Quartier Général
menait pour sa part la guerre dans la stricte application du
concept de guerre terrestre sur deux fronts, défini de
nombreuses années auparavant par le général von Schlieffen.
Il pensait que la bataille décisive à l’ouest, combinée
avec une attaque de
couverture à l’est, permettrait de se passer d’une action
offensive de la flotte ; dans cette optique également
l’action éventuelle du corps expéditionnaire britannique
était considérée comme "quantité négligeable"6.
Il y a une autre explication
qu’O. Groos ne relève pas à cette antinomie.
Non seulement les stratégies
terrestre et maritime s’ignoraient, mais elles étaient en
opposition. En 1906, la marine avait tenté d’opposer à la
stratégie terrestre d’action à travers la Belgique, qui ne
laissait guère d’espoir en une neutralité anglaise, une
stratégie d’action en direction du Danemark destinée à
maintenir ouverts à son seul profit les Belts. Cette stratégie
supposait toutefois, en cas d’opposition prévisible du
Danemark, un concours de l’armée qui lui avait été refusé7.
La stratégie britannique
avait connu des péripéties analogues : en 1911, en réaction
à la seconde crise marocaine, le Comité impérial de défense
avait définitivement rejeté la stratégie d’opérations
combinées préconisée par la marine et opté pour
l’intervention massive sur le continent de la British
Expeditionnary Force 8.
Avec le gel, fin 1914, des fronts terrestres, cette stratégie
maritime allait être reprise en considération. L’histoire
maritime n’enseignait-elle pas, comme le rappelle O. Groos,
en se référant à nouveau à Corbett, que, dans la mesure où
la flotte ennemie était hors d’atteinte dans ses ports, il
fallait s’assurer des points d’appui sur les côtes, sous
la seule réserve que l’opération puisse être conduite
sans risquer d’affaiblir la force maritime principale9.
Un projet d’action commune sur la côte flamande échoua en
raison du refus du roi des Belges de placer ses forces sous
commandement anglais. L’idée d’une opération combinée
de grande envergure ne fut pas abandonnée pour autant. Après
diverses péripéties, elle allait déboucher sur l’opération
des Dardanelles. L’opération contre le maillon faible de
l’alliance avait été demandée par la Russie. Churchill et
Kitchener étaient parvenus à surmonter les réticences de la
marine, qui craignait pour le maintien de sa supériorité en
mer du Nord, et ils ne surent pas se montrer aussi
convaincants à l’égard de l’armée de terre, qui ne
s’engagea dans l’affaire qu’à reculons. L’absence de
véritable accord sur une véritable opération combinée
portait en germe l’échec final de l’opération.
- Le concept de maîtrise
de la mer
Pour O. Groos, une des conditions
fondamentales d’une coopération efficace entre puissances
terrestre et maritime est la parfaite connaissance de ce qui les
unit et de ce qui les sépare.
Pour la puissance terrestre, la
destruction de la force ennemie et l’occupation de son
territoire constitue l’objectif essentiel. Il en va tout
autrement pour la puissance maritime.
"Das Meer ist nùr der Weg"
(la mer est seulement le
chemin). En rappelant cette affirmation du géographe Ratzel10,
l’auteur signifie qu’il serait erroné d’attribuer à la mer
une autre valeur, l’affirmation ou la conquête de la maîtrise
de la mer ne saurait donc être que la maîtrise des lignes de
communications maritimes. Il en résulte le caractère tout
relatif de la maîtrise de la mer, fonction de la plus ou moins
grande dépendance à l’égard de la mer, non seulement du pays
qui l’exerce mais de celui au dépens duquel elle est exercée.
L’effet obtenu par son acquisition se fera donc sentir de façon
plus ou moins rapide.
L’accroissement de dépendance
des pays continentaux à l’égard de l’économie mondiale
avait accru d’autant leur vulnérabilité. L’histoire enseigne
cependant qu’aucune guerre ne peut être gagnée seulement par
l’exercice de la maîtrise de la mer, d’où l’habitude de
l’Angleterre de s’appuyer toujours sur une puissance
continentale.
Comme Corbett lui-même l’avait
énoncé, une des conséquences inévitable de l’exercice de la
maîtrise de la mer est la saisie ou la destruction des richesses
ennemies, il est donc parfaitement inapproprié de vouloir
qualifier de barbare l’exercice du droit de prise à la mer, Seebeuterecht,
alors qu’il ne constitue que la juste punition de celui qui veut
utiliser la mer sans en avoir le contrôle11.
La guerre ne saurait se limiter à l’affrontement des armées et
des flottes, les batailles ne sont donc pas une fin en soi mais un
moyen pour atteindre une fin.
Dès lors que le contrôle des
voies de communications constitue l’objectif essentiel, il est
important de déterminer quelles sont les principales voies de
communications ennemies et en quels points elles sont le plus vulnérables.
Il en résulte également que l’exercice de la maîtrise de la
mer ne peut seulement être fonction des moyens disponibles, mais
également de la position géographique à partir de laquelle ils
peuvent être mis en œuvre.
La position géographique, le maître-mot
lâché, O. Groos ne peut manquer de relever la situation
particulièrement défavorable de l’Allemagne :
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L’Angleterre
assurait le blocus de l’Allemagne par sa seule
position géographique 12.
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Il note en outre que la situation eût
été meilleure si l’Allemagne n’avait renoncé à utiliser le
Skagerrak en minant, dès l’ouverture des hostilités, les Belts13.
Elle eût été encore meilleure si l’Allemagne avait eu comme
alliés le Danemark ou la Norvège. L’Allemagne ne peut en fait
s’attaquer à la maîtrise de la mer anglaise dans l’océan
Atlantique qu’à partir de la côte française, position stratégique
qui ne peut être acquise qu’après une bataille terrestre décisive
en France.
Il en résulte que "le combat
pour la position stratégique la meilleure" commence dès le
temps de paix, et il ne manque pas dès lors de citer le vice-amiral
Wegener, qui venait de faire paraître le livre qui allait le faire
connaître :
|
Une
politique continentale repose sur une puissance
continentale, une politique mondiale sur une puissance
maritime. Une politique mondiale est donc directement dépendante
de la puissance sur mer et par voie de conséquence liée
aux fonctions qui sont le propre de la puissance
maritime… Si l’armée et la marine sont déjà étroitement
liées en tant que forces associées par le plan d’opérations
commun en temps de guerre, de même la marine et les
Affaires étrangères deviennent jumelles par la stratégie
qu’elles doivent dès le temps de paix pratiquer en
commun, en vue de l’acquisition de la puissance maritime
qui est leur fondement commun 14.
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Plus facile à écrire qu’à
faire, l’auteur ne manque pas de faire remarquer que toute
tentative d’acquérir en temps de paix des points d’appui
pour la flotte eût été considérée par l’Angleterre
comme un casus belli.
- Les
méthodes d’acquisition de la maîtrise de la
mer (chap. V)
O. Groos étudie
successivement deux méthodes :
L’obtention
d’une décision par la bataille - Le blocus.
- I -
L’obtention d’une décision par la
bataille
Si la
destruction de la flotte ennemie restait le
meilleur moyen d’acquérir la maîtrise de
la mer, la guerre mondiale avait montré que
l’accumulation de forces navales de part et
d’autre ne débouchait pas forcément sur la
"bataille décisive", si
l’adversaire se dérobait ou plaçait ses
forces à l’abri d’un point d’appui
fortifié. Il en allait donc tout autrement
que pour la guerre sur terre, où l’armée
ennemie pouvait être acculée à une bataille
d’anéantissement. Ce préambule énoncé,
l’auteur examine les raisons pour lesquelles
on n’en était pas venu sur mer à la
bataille décisive.
La guerre sur
mer allait commencer pour l’Allemagne par
une déception : la flotte anglaise
n’offrira pas la bataille espérée à
proximité de la Baie allemande
Il est caractéristique
de noter que l’ordre d’opérations
allemand pour la mer du Nord, notifié par
l’empereur le 30 juillet 1914, ne préconisait
dans l’immédiat que des opérations de
sous-marins et de guerre des mines pour tenter
de réaliser l’équilibre des forces, Kräfteausgleich.
Ce n’était que cet équilibre une fois
réalisé que l’on pouvait essayer de livrer
bataille dans des conditions favorables. Mais
l’ordre préconisait également que :
Si
auparavant se présentait une occasion
favorable pour combattre, elle devra être
saisie 15.
Nous avons vu
que l’absence de toute coordination armée-marine,
combinée à l’absence d’initiative de
l’état-major de la marine firent que
l’opportunité de livrer bataille dans des
conditions favorables lors de la "course
à la mer" ne sera pas saisie. Comme l’écrit
O. Groos :
Dans
ces circonstances (le
faible écart existant alors entre les forces)
on doit déplorer, que la signification stratégique
du moyen de pression, que représentait la
menace sur le dispositif anglais dans la
Manche, ne fut pas suffisamment reconnue en
son temps du côté allemand, et ne fut également
aucunement évoquée dans l’ordre d’opérations
allemand pour le mer du Nord 16.
L’occasion
favorable offerte par la bataille pour Calais
ne se représentera plus, la stabilisation
intervenue sur le front terrestre, la flotte
anglaise n’avait plus aucune raison de
s’aventurer dans la Manche.
O. Groos
montre ensuite comment les opérations
offensives menées par les croiseurs de
bataille allemands en mer du Nord17
vont certes avoir pour effet de faire sortir
à chaque fois la flotte anglaise de sa réserve,
sans arriver pour autant à provoquer les
rencontres qui auraient amené le résultat
recherché, qui était d’affaiblir
suffisamment les forces ennemies pour
atteindre l’équilibre des forces. Elles
incitèrent par contre l’Amirauté
britannique à modifier l’articulation et le
dispositif de stationnement de la Grand
Fleet 18.
Au printemps
1916, la Hochseeflotte allait
reprendre, sous la nouvelle impulsion donnée
par l’amiral Scheer, ses opérations
offensives avec toujours le même objectif,
qui était d’inciter au combat dans des
conditions favorables une partie des forces
ennemies. Le raid des croiseurs de bataille
sur Yarmouth et Lowestoft, le 24 avril,
n’avait pas atteint le résultat escompté,
les croiseurs de bataille anglais qui avaient
dû regagner leur base pour refaire le plein
de combustible, n’ayant pas eu le temps de réagir.
L’émotion provoquée par le bombardement
des côtes anglaises incita cependant l’Amirauté
à renforcer les forces basées à Rosyth.
Scheer était
conscient toutefois que l’absence de
reconnaissance aérienne pouvait conduire à
un combat dans des conditions défavorables à
proximité des côtes anglaises. C’était la
raison pour laquelle il avait abandonné fin
mai le projet d’opération sur Sunderland,
au profit du raid mené sur la seule route
commerciale à portée de la flotte allemande,
le Skagerrak. C’est ce choix qui allait
provoquer le 31 mai 1916 la bataille du
Jutland (que les Allemands appellent la
bataille du Skagerrak).
O. Groos voit
à juste titre dans cette rencontre le résultat
du regain d’activité de la flotte allemande
et de la nécessité pour l’Amirauté
britannique de ne pas laisser sans punition
l’insulte faite aux côtes anglaises. Il
fait état également de pression exercée par
la Russie, pour inciter la flotte britannique
à rechercher la bataille décisive afin
d’acquérir une maîtrise commune de la mer
en Baltique, nécessaire au ravitaillement des
forces russes en difficulté. Et il impute
l’absence de résultat décisif au fait que :
L’objectif
stratégique en vue, la maîtrise de la mer en
mer Baltique, ne justifiait pas encore pour
les Anglais l’engagement total de leur
flotte 19.
C’est
refaire à Jellicoe le vieux procès d’un
excès de prudence qui l’aurait fait passer
à côté de la victoire et occulter
l’essentiel, à savoir que l’absence de décision
finale fut surtout due au fait que Scheer se
conformant aux ordres sans équivoque de
l’empereur et… au simple bon sens, réussira
à dégager sa flotte, fort imprudemment
hasardée, de l’emprise d’un adversaire
qu’il savait deux fois supérieur20.
Quant à la maîtrise de la mer en Baltique,
il est permis de douter qu’elle ait jamais
figuré dans les objectifs britanniques21,
et il n’est pas du tout certain qu’une
victoire anglaise au Jutland aurait permis de
l’exercer compte tenu des caractéristiques
de cette mer qui se prêtait tout particulièrement
aux formes nouvelles de la guerre sur mer
(mines, sous-marins).
Pour O. Groos,
la défensive stratégique anglaise - il
entendait par là son peu d’empressement à
offrir la bataille - rendait inévitable la
guerre sous-marine illimitée et les pertes
causées aux Alliés par cette forme de guerre
accroissaient les perspectives d’une
rencontre des forces de haute mer. Pour
expliquer pourquoi cette rencontre n’avait
malgré tout pas eu lieu, il avance la raison
suivante :
Que
la guerre sous-marine n’ait en fin de compte
pas suffi, pour contraindre les Anglais à
l’offensive stratégique que nous attendions
tient seulement au fait qu’ils trouvèrent
dans l’acquisition d’un nouvel allié aux
capacités d’aide illimitées, un équivalent,
à vrai dire également un participant assez
peu bienvenu aux fruits de la victoire 22.
L’Allemagne
disposait enfin, à son avis, pour contraindre
l’adversaire à rechercher une décision,
d’un moyen qu’elle n’utilisa pas, car il
ne lui semblait pas crédible, la menace
d’une invasion et de regretter, pour sa
part, que cet invasion bogey, responsable
de tellement de crises d’opinion dans
l’histoire britannique, n’ait pas été
agité.
C’est en
fin de compte pour l’Allemagne qu’une
victoire sur mer rapide était la plus
indispensable :
Dans
notre situation particulièrement défavorable,
l’unique moyen d’acquérir un degré
suffisant de maîtrise de la mer et de
parvenir ainsi à une décision rapide, qui
nous était plus nécessaire qu’aux Anglais,
était la bataille 23.
Et d’énoncer
tous les avantages qu’une victoire sur mer
aurait apporté, rupture du blocus ennemi, rétablissement
des voie de communications commerciales,
interruption de celles de l’adversaire avec
les conséquences stratégiques qui en
auraient résulté, ce qui l’amène à
porter sur la bataille du Jutland (Skagerrak),
un jugement que nous citerons dans son intégralité :
Les
conséquences stratégiques de la bataille du
Skagerrak n’ont pas suffi pour cela, parce
que la bataille en raison de circonstances
tactiques contraires n’a pas pu être livrée
à fond et qu’ainsi une modification
sensible du rapport des forces d’alors ne
put avoir lieu. Elle fut en conséquence
seulement une étape vers la victoire totale.
Mais si la flotte allemande avait été
vaincue dans cette bataille, le commencement
de la guerre sous-marine au commerce
n’aurait plus été possible et peut-être
également la maîtrise de la mer en mer
Baltique et ainsi la guerre eût été déjà
perdue pour l’Allemagne 24.
O. Groos ne
remet ainsi pas plus en cause le mythe de la
victoire allemande au Skagerrak, qui perdurera
jusqu’à fin de la Seconde Guerre mondiale,
qu’il n’avait remis en cause le bien-fondé
du concept tirpitzien initial de
"bataille décisive". Il n’en
insiste pas moins sur le fait que, si la
bataille constituait en de nombreux cas le
seul moyen d’aboutir à la décision, elle
ne devait pas être considérée comme
"une fin en soi".
L’étude
des campagnes du passé et plus particulièrement
celle de la "guerre
anglo-allemande", l’amène en
conclusion à appeler l’attention de son
lecteur sur le fait que davantage encore que
dans la guerre sur terre, la guerre sur mer
implique l’application stricte du principe
de la concentration des forces. Le fait que
pratiquement toute opération exige cette
concentration implique toujours le risque,
volontaire ou non de la part de l’attaquant,
d’une bataille générale.
Il nous paraît
encore caractéristique de la lecture qu’il
fait des opérations de la Première Guerre
mondiale, que soit cité comme exemple de
"rencontre de hasard", Zufallschlacht,
la rencontre qui aurait pu effectivement avoir
lieu, les 25-26 mars 1916, lors de l’opération
aéronavale menée par les Anglais contre la
base de zeppelins de Tondern25.
La bataille du Jutland en constituait pourtant
le type parfait, pour peu que l’on veuille
bien reconnaître la réalité, à savoir que
Scheer, comme il le réaffirmera dans son
rapport à l’empereur, n’avait aucunement
l’intention d’affronter la Grand Fleet
concentrée.
- II - Le
blocus
Si les deux
adversaires ne recherchent pas réciproquement la
bataille, il peut arriver que le plus fort ne
parvienne pas à y contraindre le plus faible. On ne
peut dès lors parler de véritable exercice de la
maîtrise de la mer. Le seul moyen pour le plus fort
de neutraliser le plus faible est alors le blocus.
Pour étudier les
différentes formes qu’il peut prendre, O. Groos
fait à nouveau référence à J.S. Corbett. On se
reportera donc utilement au chapitre que ce dernier
y consacre dans son ouvrage de base26.
Le blocus peut soit
être destiné à s’opposer aux tentatives de
sortie de la flotte adverse - il s’agit alors
d’un "blocus militaire" - soit être
destiné à couper les voies de communications
adverses - il s’agit alors d’un "blocus économique".
Le blocus économique
est une forme de maîtrise de la mer, il est
l’affaire des croiseurs et des croiseurs
auxiliaires27.
Le blocus militaire
peut lui-même revêtir deux formes :
| * |
interdire
à l’adversaire de quitter le port, ce qui
implique de disposer ses propres forces à
proximité immédiate - il s’agit alors
d’un blocus rapproché ; |
| * |
laisser
à l’adversaire la possibilité de quitter
le port, en faisant toutefois en sorte
qu’il soit contraint d’accepter le
combat avec les forces de blocus, s’il
veut atteindre l’objectif pour lequel il a
quitté le port - il s’agit alors d’un
blocus éloigné28. |
Les nouvelles
formes de la guerre sur mer, sous-marins, mines, aéronefs,
l’apparition des liaisons radio ont amené à préférer
le blocus éloigné au blocus rapproché devenu trop
risqué pour le bloqueur. Un mémoire de l’Admiralstab
de mai 1914 jugeait même le blocus rapproché plus
dangereux pour le bloqueur que pour le bloqué.
En mer du Nord,
l’Amirauté anglaise allait en fait être amenée
à combiner les deux types de blocus.
Dès la déclaration
de guerre, la Grand Fleet s’était
transportée à Scapa Flow. Entre autres missions,
elle y exerçait le blocus des issues
septentrionales de la mer du Nord (160 nautiques
entre Norvège et Orkneys, 40 nautiques entre
Orkneys et Shetlands), ce qui revenait à exercer un
blocus éloigné. Elle se déployait aussitôt pour
empêcher, sans grand succès, la sortie dans l’Atlantique
des bâtiments envoyés pour y pratiquer la guerre
au commerce29.
Les péripéties déjà
évoquées de la bataille terrestre allaient amener
la flotte anglaise à intervenir à diverses
reprises dans la partie sud de la mer du Nord et la
Manche, les premières péripéties de la guerre sur
mer, combat d’Helgoland, pertes de bâtiments par
mines ou sous-marins seront liées à chacune de ces
sorties30.
Le 30 octobre, dans
un mémoire qui fera date, Jellicoe tirait les leçons
des premières semaines de guerre : la Grand
Fleet devait se tenir hors de portée du danger
sous-marin, la bataille ne serait offerte que dans
la partie nord de la mer du Nord, ne serait-ce que
pour pouvoir rameuter en temps utile les forces
dispersées par le blocus. Cela revenait à
abandonner en quelque sorte le centre et la partie
sud, cette mesure n’entrant toutefois en vigueur
qu’après la stabilisation du front terrestre.
L’inefficacité
du blocus nord devint bientôt patent, y compris
surtout pour le trafic commercial le long des côtes
de Norvège, en sorte que l’Amirauté eut recours
à une nouveau type de blocus, qui ne rentrait dans
aucune des deux catégories précédentes.
Début octobre,
elle fit procéder au mouillage annoncé d’un
barrage de 1 365 milles carrés qui barrait
pratiquement l’accès à la mer du Nord par la
Manche. Les bâtiments de commerce étaient ainsi
contraints d’emprunter deux étroits chenaux le
long des côtes anglaises et françaises, ce qui
facilitait d’autant leur contrôle. Début
novembre, la mer du Nord fut déclarée "zone
de guerre", les bâtiments de commerce des pays
riverains de la mer du Nord et de la Baltique étaient
invités à emprunter la Manche, ceux se risquant
par la ligne Hébrides-Feroës-Islande étaient réputés
le faire à leurs risques et périls. Comme l’écrit
O. Groos :
|
La
“zone de guerre” fut aussitôt instaurée
par l’Angleterre à la place du blocus
traditionnel pratiqué jusque là, lorsque
son efficacité attendue échoua en raison
des armes modernes (mines, sous-marins) et
des conditions du trafic 31.
|
|
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Le blocus exercé à
distance par la Grand Fleet avait en outre mis
à jour de réelles difficultés d’exécution tenant
à la disponibilité des bâtiments. Il fut complété
et dans certaines conditions même remplacé par un
blocus rapproché des ports allemands, exercé par des
sous-marins et des chalutiers.
L’efficacité de ce
blocus, qui mobilisait des moyens considérables fut
renforcé par le débarquement d’agents, l’usage généralisé
de moyens de communications, la pratique du déchiffrement
des communications ennemies32.
La guerre des mines,
l’activité des sous-marins faisaient cependant que
les eaux britanniques ne bénéficiaient pas vraiment
de la sécurité que le "maître de la mer"
était en droit d’attendre. Les inconvénients du
blocus éloigné allaient être rendus patents par les
opérations menées par les forces de surface
allemandes contre les côtes anglaises qui apportaient
la preuve que le blocus éloigné permettait seulement
d’empêcher une percée de ces forces vers
l’Atlantique.
Les bâtiments
anciens de la flotte de la Manche ne pouvant être
risqués contre des bâtiments plus modernes, comme
l’expérience des Falklands33
l’avait montré, les croiseurs de bataille reçurent
mission de s’opposer à ces incursions, tandis que
la flotte de combat proprement dite restait la plupart
du temps concentrée à Scapa Flow. La tâche de tenir
la ligne de blocus éloigné fut confiée à une
division de croiseurs auxiliaires ne comprenant pas
moins de vingt-quatre bâtiments. Il fallut attendre
1916 cependant pour que le barrage enregistre son
premier succès contre les briseurs de blocus
allemands34.
La liberté de
mouvement de la Hochseeflotte ne commença à
être réellement mise en cause que lorsque l’Amirauté
en réponse à la "Déclaration de zone de
guerre" allemande autour de la Grande-Bretagne et
de l’Irlande35
se résolut à un véritable blocus par mines des eaux
allemandes. En 1915 seulement, 4 498 mines furent
ainsi mouillées dans la Baie allemande.
Des deux côtés, la
liberté d’action respective des forces de surface
et des sous-marins devenait ainsi directement dépendante
de l’efficacité de forces de dragages, qui
tendaient à être de plus en plus nombreuses. Les
barrages eux-mêmes, pour être efficaces, devaient être
surveillés et protégés, ce qui reconstituait à
nouveau les conditions de vulnérabilité d’un
blocus rapproché et créait de nouvelles occasions de
rencontre36.
Des barrages de mines
furent établis plus particulièrement contre les
sous-marins allemands. Le premier fut, en 1915, le
barrage Folkestone-Cap Gris-Nez ; en 1917 ce fut le
barrage Douvres-Calais (4 000 mines en 10 rangées).
L’idée s’imposa bientôt d’un barrage des
issues Nord, mais il fallait résoudre le problème
d’ancrage (fonds de 270 mètres) et celui du nombre
de mines estimé nécessaire : l’invention par
les Américains de la mine à antennes permit de réduire
ce nombre de 400 000 à 100 000.
Devant l’ampleur
prise par cette forme de blocus, qualifiée aussi de
"guerre des mines", la question se posait
naturellement de son impact sur les autres formes de
guerre et donc de son efficacité. O. Groos considère,
exemples à l’appui, que cette forme de guerre n’a
pas vraiment entravé les opérations. Aussi bien les
opérations des forces de surface que des sous-marins
et que les pertes engendrées sont restées dans des
limites raisonnables37 :
|
En
fin de compte le développement du blocus
par mine au cours des années 1917-1918,
avec toutes ses conséquences apparentes,
devait justement montrer à quel point la
conduite de la guerre sur mer s’était éloignée
avec ce moyen de blocus indirect de ses
objectifs propres. Même dans les conditions
de la dernière guerre, exceptionnellement
favorables à ce type de blocus, la dépense
en matériel qui y était liée, n’a pas
été vraiment en rapport avec les résultats
obtenus 38.
|
|
Et O. Groos de
noter que l’issue finale de la guerre ne doit
pas être attribuée au blocus. Des doutes sérieux
furent émis dans le camp anglais lui-même sur
le bien-fondé de ce qu’il appelle la
politique de wait and see de la Grand
Fleet et de l’utilisation quasi exclusive
de ce mode de blocus, dont les effets néfastes
se firent sentir pour certains alliés, la
Russie notamment, privée de sa voie
d’approvisionnement aussi bien avec ses
propres alliés qu’avec les pays scandinaves.
L’affirmation que ce blocus aurait lui-même
contribué à l’effondrement russe, mériterait
toutefois de plus amples investigations.
Et il déclare
en conclusion :
|
En
général l’application du blocus
seul ne suffira pas à provoquer des décisions
stratégiques, si la flotte qui
l’exerce se comporte par ailleurs de
façon passive 39.
|
|
- Les
méthodes pour contester la
maîtrise de la mer (chap.
6)
- I
- La fleet in being,
la flotte dans les opérations
défensives
La
maîtrise de la mer ne
pouvant être exercée que
par le plus fort, le plus
faible, surtout s’il est
en outre désavantagé par
sa position géographique,
ne peut que lutter pour
tenter de mettre en cause
cette maîtrise40.
Etudiant,
après J.S. Corbett auquel
il se réfère à nouveau,
les guerres du passé, O.
Groos s’attache à déterminer
en quelque sorte ce qui
correspond pour lui à une
bonne utilisation du
concept de fleet in
being :
La
leçon de la fleet
in being réside dans
le fait qu’en face
d’un adversaire supérieur
en nombre et qui a besoin
pour l’exécution de ses
plans de la possession
d’une maîtrise
incontestée de la mer, il
convient de lui refuser la
possibilité de l’acquérir
par une bataille décisive,
tandis que notre propre
flotte se conduit certes
de façon défensive, mais
met à profit cependant
toute occasion de lui
infliger des dommages par
des contre-attaques
ininterrompues. Les
limites des possibilités
d’une conduite semblable
de la guerre ne doivent
toutefois jamais être
perdues de vue. Si
l’acquisition de la maîtrise
de la mer constitue un préalable
à défaut duquel la
guerre ne peut être gagnée,
cet objectif ne pourra
jamais être atteint par
une défensive stratégique.
Tout autre comportement mène
à de fausses conclusions,
comme cela est souvent
arrivé en particulier
dans l’histoire maritime
de la France 41.
Une
fois posé ce préalable
que l’on pourrait
intituler, "du bon
usage du concept de fleet
in being", O.
Groos cite encore J.S.
Corbett pour préciser
qu’en ce qui concernait
la France, c’était
moins la stratégie défensive
qui était à critiquer
que la politique qui avait
contraint les amiraux à
"des opérations négatives"
et l’étude du problème
de la marine allemande
durant la guerre mondiale
l’incite à tracer le
parallèle suivant entre
nos deux pays :
Comme
la France, l’Allemagne
est une puissance
continentale avec des
objectifs continentaux,
qui font que les
contraintes militaires
(terrestres) refoulent fréquemment
les contraintes maritimes,
par dessus tout surtout la
politique contraint la
marine à des opérations
défensives, même lorsque
celle-ci possède la
puissance et la capacité
nécessaires à des
frappes offensives 42.
Après
avoir rappelé le rapport
des forces et la position
géographique en défaveur
de la flotte allemande, O.
Groos en arrive à la
critique de l’ordre
d’opérations initial
pour la mer du Nord du 30
juillet 1914 :
Mais
l’ordre d’opérations
de base était dominé par
l’idée que la Baie
allemande était en
quelque sorte une position
défensive, que tôt ou
tard l’adversaire
devrait assaillir, de
sorte qu’il serait
possible de l’affaiblir
par des attaques de sortie 43.
La
tactique de sorties
offensives, d’équilibre
des forces, de bataille
dans des conditions
favorables constitue pour
lui l’erreur typique de
transfert à la guerre sur
mer des concepts de la
guerre sur terre car la
flotte anglaise n’avait
en fait aucune obligation
d’attaquer une position
qui se trouvait placée
"dans un angle
mort"44 :
Une
flotte, qui s’en tient
à cette position, sans se
comporter de façon
offensive, libère de
prime abord pour
l’adversaire toutes les
voie maritimes et lui concède
tout simplement la maîtrise
de la mer, au lieu de la
remettre sans cesse en
question par ses propres
opérations, pour ne pas
s’exclure elle-même de
la conduite de la guerre 45.
En
dépit des pressions dont
il fut l’objet de la
part de Tirpitz46
et des amiraux en charge
de l’Admiralstab et
de la Hochseeflotte 47,
le Kaiser, soucieux de
voir la flotte de haute
mer continuer à assumer
les missions qu’il lui
avait fixé48
et surtout de la conserver
dans sa main comme
instrument politique49,
notifia le 6 octobre
son opposition à toute
sortie d’envergure, lui
interdisant ainsi
d’avoir le comportement
offensif préconisé :
Avec
cet ordre, écrit
O. Groos, était tombée
une des décisions les
plus lourdes de conséquences
de la guerre pour la
flotte et toutes ses
missions positives en tant
que fleet in being limitées
dans une mesure telle
qu’elle ne put jamais réaliser
l’équilibre des forces,
Kräfteausgleich, attendu 50.
O.
Groos ne dénie cependant
pas tout effet à cette fleet
in being, l’Amirauté
renoncera à toute opération
de débarquement de grand
style, car :
Elle
croyait ne pouvoir
sacrifier aucune partie de
sa grande flotte, aussi
longtemps que la flotte
allemande se tenait devant
Helgoland prête au combat 51.
Le
nouveau projet, présenté
par Fisher, de débarquement
dans les Belts, accompagné
du programme de
construction de bâtiments
de débarquement adéquats
ne fut pas retenu. Il était
pourtant destiné à
permettre à la flotte
anglaise de pénétrer en
Baltique, pour assurer le
soutien en matériel de la
Russie et couper les
exportations de fer de la
Suède, sans lesquelles
l’Allemagne n’était
pas en état de poursuivre
la guerre.
L’effet
stratégique de fleet
in being ne resta pas
limité à la mer du Nord
et à la Baltique :
l’opération des
Dardanelles dut sans doute
son échec au refus de détacher
des forces trop
importantes. Il ne fut
cependant pas décisif
pour l’issue de la
guerre :
Quels
qu’aient pu être ces
effets de la fleet
in being allemande,
elles n’obtinrent pas
une signification
positive, réellement décisive
pour la guerre, car aucun
d’entre eux n’enleva
à la flotte anglaise la
supériorité numérique,
qui lui permettait à elle
seule le maintien du
blocus commercial 52.
La
flotte allemande laissa
ainsi passer, sans le
savoir, l’époque
favorable où le rapport
des forces n’était pas
trop défavorable (22/17
pour les grands bâtiments),
ce rapport ira ensuite en
se dégradant, sans que la
tactique de sorties
offensives y puisse
quelque chose, pour
atteindre 35/21 en octobre
1915.
Malgré
l’Admiralstab qui
avait compris les
opportunités que
pouvaient offrir en mer du
Nord la fixation de forces
britanniques importantes
par la guerre sous-marine
et l’opération des
Dardanelles, et qui
estimait donc que celle-ci
devait demeurer le centre
de gravité des opérations
de la Hochseeflotte,
le successeur d’Ingenohl,
l’amiral Pohl, lui
chercha un nouveau champ
d’activité en mer
Baltique.
Le
manque de coordination
stratégique avec l’armée
de terre fit cependant que
l’opération exécutée
en baie de Riga, en août
1916, se limita à une démonstration
sans grande signification
de la flotte : le
Grand Quartier général,
pourtant demandeur en
l’occurrence, n’avait
pas jugé utile
d’engager une opération
terrestre.
En
1916, différents facteurs
allaient jouer en faveur
d’une plus grande
activité de la flotte :
le gel des fronts
terrestres, les difficultés
de la situation économique
de l’Allemagne, l’échec
des tentatives de négociation
avec l’Angleterre. Mais
c’était la désignation,
le 24 janvier, de
l’amiral Scheer comme
nouveau commandant en chef
de la Hochseeflotte,
qui constituerait le
principal facteur de
changement :
C’est
seulement sous son
pavillon qu’elle reçut
le véritable caractère
d’une fleet
in being 53.
Tout
en constatant que le
rapport de force existant
ne permettait pas "de
rechercher dans des
conditions favorables la
bataille décisive contre
la flotte anglaise
rassemblée", Scheer
n’en préconisait pas
moins dans sa première
directive "une action
constante planifiée sur
l’ennemi" destinée
à le contraindre à
"sortir de son
attitude réservée et à
avancer certaines forces,
qui offriraient des
conditions favorables
d’attaque54".
C’était
procéder à une relance
plus dynamique de la
tactique d’"équilibre
des forces", Ausgleichtaktik,
par d’autres moyens.
L’originalité de Scheer
sera l’accent mis sur
une étroite coordination
des moyens et
l’utilisation systématique
de la reconnaissance aérienne
par dirigeables, afin d’éviter,
comme le combat du
Doggerbank l’avait montré,
les surprises désagréables.
Des
actions offensives étaient
envisagées contre les
forces ennemies sur le
Hofden et le Dogger Bank
et contre le commerce
ennemi dans le Skagerrak.
Des circonstances diverses
firent que ces opérations,
souvent en
"opposition de
phase" avec celles de
la flotte britannique55,
n’obtinrent pas le résultat
escompté.
Les
restrictions mises fin
avril par l’Admiralstab
à l’utilisation des
sous-marins pour la guerre
au commerce56,
incitèrent Scheer à
rappeler les sous-marins
en opération et à les
affecter au soutien des opérations
de la flotte. C’est
ainsi que seize
sous-marins avaient pu être
déployés, à partir du
23 mai 1916, devant les
ports de sortie de la Grand
Fleet, pour à la fois
signaler son appareillage
et lui porter les premiers
coups57.
Les
circonstances qui ont amené
la bataille du
Jutland-Skagerrak ayant été
précédemment décrites
(chapitre V), O. Groos se
borne à donner sur la
bataille une appréciation
que nous ne pouvons mieux
faire que de citer dans
son intégralité (caractères
gras inclus) :
L’amiral
Scheer parvint cependant,
grâce à la supériorité
tactique technique et en
efficacité de tir de ses
forces si inférieures en
nombre, à se soustraire
en temps voulu à
l’encerclement par toute
la flotte anglaise dont il
était menacé, et à
conserver non seulement la
flotte de haute mer
allemande presque
inaffaiblie en nombre en
tant que fleet
in being, mais à
infliger aussi par surcroît
à l’adversaire des
pertes qui étaient deux
fois supérieures aux
siennes. Si, à
l’encontre de cela, une
défaite allemande décisive
était survenue, l’Angleterre
et ses alliés auraient dès
lors atteint leurs
objectifs de guerre. Avec
une victoire au Skagerrak,
la maîtrise de la mer en
Baltique serait revenue à
l'Angleterre, par la mer
Baltique devenue libre la
Russie aurait reçu des
puissances occidentales
toute l’aide nécessaire
pour éviter
l’effondrement de son
armée, et pour l’Allemagne
l’introduction de la
guerre sous-marine de
1917-1918 n’aurait pas
été possible 58.
La guerre aurait dès ce
moment là été perdue
pour l’Allemagne. Même
la rencontre avec la
flotte anglaise toute entière
n’a pas pu enlever à la
flotte allemande son
caractère de fleet in
being. Elle demeura
suffisamment forte, pour
infliger en situation défensive
des coups puissants et
interdire à
l’adversaire une défaite
rapide de l’Allemagne 59.
L’opération
menée dès le 19 août
sur Sunderland montrait
que la Hochseeflotte n’avait
rien perdu de son caractère
offensif. Une erreur
d’identification des
forces aériennes d’éclairage
entraîna un arrêt prématuré
de l’opération, mais
les sous-marins disposés
cette fois en flanquement
coulèrent deux croiseurs
anglais. Du côté
allemand, l’opération
avait démontré la
possibilité de coopération
de la flotte de haute mer
avec des dirigeables et
des sous-marins. Les
pertes encore éprouvées
du côté anglais amenèrent
l’Amirauté et Jellicoe
à tomber d’accord sur
le fait que :
La
Grand
Fleet ne devrait à
l’avenir être engagée
dans sa totalité que dans
le seul cas d’une
invasion allemande menaçante 60.
Du
20 août à la fin de
1916, la flotte anglaise
ne descendra plus au
dessous du parallèle du
Firth of Forth.
C’est
en fin de compte la
reprise, à partir
d’octobre, de la guerre
sous-marine au commerce
qui, privant la flotte du
soutien des sous-marins,
entraînera l’arrêt
pratique des grandes
sorties de la Hochseeflotte,
marquées encore
cependant, le 23 avril
1918, par une opération
contre le convoi de
Bergen.
O.
Groos tire de la façon
suivante la conclusion de
ce chapitre :
Lors
de la dernière guerre,
l’Allemagne a sans aucun
doute laissé échapper, dès
le début de celle-ci, des
occasions favorables de
frapper, pour priver ainsi
l’Angleterre de la supériorité
en nombre pour les grands
bâtiments, qui lui
permettait seul le
maintien du blocus
commercial 61.
- II
- Les opérations
d’importance
secondaire
O.
Groos poursuit son étude des méthodes
pour contester la maîtrise de
la mer par l’étude de ce
qu’il nomme "les opérations
d’importance secondaire",
ce qui l’amène à évoquer le
problème de ce que les
Allemands appellent "la
petite guerre", Kleinkrieg 62.
|
La
petite guerre a
toujours exercé une
certaine force
d’attraction sur le
plus faible de deux
belligérants. Lorsque
une puissance se
trouvait si inférieure
en nombre, qu’elle
ne pouvait même espérer
mettre en cause par sa
flotte la maîtrise de
la mer du plus fort,
il lui restait
toujours encore
l’espoir,
d’obtenir par des opérations
de “petite guerre”
des succès contre des
éléments des forces
adverses et de réaliser
de cette façon un équilibre
des forces,
Kräfteausgleich 63.
|
|
|
Après
avoir démythifié l’attaque
japonaise de Port-Arthur, dont le
résultat a été quelque peu
surestimé, il en arrive à la
guerre mondiale pour noter
d’abord la crainte réelle
ressentie par l’Amirauté
anglaise, durant toute la période
de tension, d’une attaque
surprise allemande, crainte qui ne
cessa qu’avec l’appareillage dès
le 30 juillet pour Scapa Flow.
Tout
en émettant de sérieuses réserves
sur la probabilité, voire
l’efficacité de ce genre
d’attaque surprise, O. Groos
exclue cependant d’autant la
possibilité d’un tel
comportement dans une guerre
future, que "le vecteur le
plus efficace de la torpille ne
sera peut-être plus le torpilleur
mais l’avion torpilleur, lequel,
avec une vitesse beaucoup plus
considérable et en beaucoup plus
grand nombre que les torpilleurs,
est capable de couvrir de plus
grands espaces dans un temps plus
court et est donc particulièrement
adapté à ce genre d’attaque.
La responsabilité assumée par
l’homme politique qui permettra
une telle attaque est, malgré
tous les progrès techniques, restée
la même, sinon même devenue plus
importante que jusqu’à présent" 64.
|