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LA
PENSÉE NAVALE ITALIENNE ENTRE LES DEUX GUERRES MONDIALES
Ezio Ferrante
L’attention des
analystes navals des années vingt se tourne avant tout vers une
appréciation globale du terrible conflit qui vient de se
terminer. La guerre navale a vu l’affirmation de nouveaux moyens
militaires tels que le sous-marin, l’avion, qui remettent en
cause la primauté traditionnelle et indiscutée des grands bâtiments
de ligne cuirassés ; les amiraux italiens en avaient été
les tenants en fervents disciples de Mahan, répudiant, en leur
temps, les théories de l’amiral Aube et de la Jeune Ecole.
A l’encontre de telles
opinions, la guerre navale dans l’Adriatique est essentiellement
devenue une guérilla navale dans laquelle les "grandes
unités", qui n’étaient même pas à l’abri dans
leurs bases (destruction au port des cuirassés italiens Benedetto
Brin et Leonardo Da Vinci, autrichiens Wien et Viribus
Unitis), avaient fini par jouer le rôle
de pivot stratégique, de fleet in being, en restant dans
une quasi inactivité1. La redéfinition
de la doctrine d’emploi des moyens navals et la discussion du rôle
futur des grandes unités de combat - surtout en fonction des
nouvelles formes d’offensive sur mer apparues clairement durant
le conflit - sont au cœur du débat2.
Même si, finalement, la vieille idéologie basée sur la guerre
d’escadre, et sur le rôle principal dévolu au bâtiment de
ligne qui en découle, est difficilement admise par les officiers
de marine italiens bien qu’elle ait pour objectif la conquête
de la maîtrise de la mer.
Romeo Bernotti se pose en défenseur
des bâtiments de ligne, approuvant leur absence dans les opérations
navales en Adriatique. Il rappelle qu’"au moins ces
grandes unités avaient rempli leur rôle de toujours, celui de
paralyser leurs semblables chez l’ennemi, et il serait hasardeux
d’affirmer que, sans cet équilibre, ces grandes unités
seraient restées indemnes". En revanche, Alberto Da Zara,
dans un article au titre évocateur : "Sopra, soto ed
in alto"3, n’hésite
pas à affirmer que pendant la guerre, "la maîtrise de la
mer, première condition pour assurer la victoire sur terre, reste
à celui qui a le plus de navires et le plus de canons".
En réalité, comme nous
l’enseigne l’histoire, toute guerre présente des caractéristiques
propres, lesquelles, au-delà des inévitables innovations et
applications techniques, ne peuvent faire abstraction d’une série
de variables géopolitiques et géostratégiques qui évoluent
lentement.
Une chose a été d’affronter
la marine austro-hongroise dans une zone aussi étroite que l’Adriatique,
une autre serait de déployer les forces navales italiennes en Méditerranée,
avec toutes les inconnues et les variables possibles en fonction
des dispositions prises par les forces en présence au moment
d’un éventuel conflit armé. Ainsi, les contradictions de la
pensée navale italienne, c’est-à-dire la surestimation de
l’importance du sous-marin et de l’avion
et immédiatement après, parallèlement, la réévaluation des
grands bâtiments de ligne, seront destinées à exercer une
influence sur les choix successifs de la politique navale, ou plutôt
aéronavale, que l’on fonde sur une puissante flotte
sous-marine, et une aviation "douhetiste’’ ;
cela se manifeste plus en paroles qu’en faits, plus dans la
forme qu’au fond, avec le très dangereux "corollaire"
de la suppression de la soi-disant aviation auxiliaire, comme nous
le verrons. A partir du début des années trente, le réarmement
naval est axé sur la refonte/reconstruction des grands cuirassés
déjà presque obsolètes, plutôt que sous la forme de
constructions (car, pendant le conflit 1915-1918, en Italie, il
n’a été construit ni cuirassé ni croiseur et les quatre
dreadnoughts du type Caracciolo de 35 000 tonnes n’ont
jamais été lancés).
Outre la discussion sur la "stratégie
des moyens", toujours incertaine, car liée
fonctionnellement aux choix politiques et stratégiques de la
Nation, un second aspect important du débat, après un conflit, réside
dans l’importance des communications maritimes en temps de crise
et en temps de guerre. Dans ce sens, en fait, les résultats du
premier conflit sont connus de tout le monde : 49 millions
de marchandises ont transité par le détroit de Gibraltar contre
2 millions par le canal de Suez et cela grâce à un énorme
effort de la marine marchande italienne, sans parler de la
participation des marines alliées à la lutte anti-sous-marine4.
Une situation alarmante qui ne pourra que devenir plus dangereuse
au moment de la naissance du conflit suivant.
Dans l’affaire de Corfou en
1923, au moment le plus aigu de la crise, on envisage sérieusement
un conflit avec l’Angleterre ; Mussolini, qui demande au
grand amiral Thaon di Revel, ministre de la Marine, combien de
temps l’Italie pourrait tenir dans cette guerre, s’entend répondre
laconiquement et sur un ton dramatique : quarante-huit heures5.
Au lendemain de l’affaire, le problème des communications
maritimes, qui ne peut pas être ainsi négligé dans l’élaboration
théorique de la problématique
maritime, est remis à l’ordre
du jour. En témoignent les deux monographies "Per l’Efficienza
dell’Italia" du commandant Alfredo Baistrocchi et "Il
Potere marittimo ei rifornimenti dell’Italia in guerra"
du commandant Guido Po. Pour le premier, "la guerre du
futur sera essentiellement une guerre des Nations, une guerre des
machines, une guerre d’industrie, une guerre des ressources
internes", en définitive "une guerre dans
laquelle tous les hommes seront des combattants". Dans un
tel contexte, la fonction principale de la Marine italienne sera
celle "d’assurer la protection de ceux des trafics
commerciaux dont dépend la vie de la Nation", tout en
luttant contre le trafic commercial ennemi, en protégeant les côtes
contre les attaques de l’adversaire.
De la même manière, Guido Po
pense que la guerre sera gagnée par celui des deux adversaires
qui, détenant la puissance sur mer, aura la possibilité de
recevoir, plus longtemps que l’autre, son approvisionnement par
mer ; cette affirmation caractérise, une fois de plus, la
fonction de bouclier qu’assure la Marine italienne pour la
protection du commerce maritime national afin de garantir à l’Italie
la sécurité de son approvisionnement par mer "nécessaire
à la Nation pour subsister et à l’armée pour combattre".
A la lumière de l’importance fondamentale du ravitaillement en
temps de crise, l’auteur n’hésite pas à envisager une
reformulation du concept de "maîtrise de la mer"
lequel, selon lui, ne peut être entendu désormais que comme "maîtrise
des communications maritimes".
Le rôle stratégique que joue la
marine marchande dans la poursuite de l’effort militaire sera,
en un certain sens, le mot d’ordre dominant le débat sur la
stratégie navale entre les deux guerres mondiales ; ce débat
s’est poursuivi avec toute une série d’interventions parmi
lesquelles quelques années plus tard, celle de l’amiral Romeo
Bernotti, pour qui, avant tout, dans une perspective stratégique,
"se manifestent les liens étroits entre les deux marines
militaire et marchande ; la première ayant pour principale
mission de défendre et de protéger l’autre et aussi de
s’attaquer au trafic commercial maritime ennemi ; d’où
la potentialité même de la marine marchande qui est un élément
important des possibilités mêmes de l’action militaire".
L’issue traditionnelle du débat
sur la stratégie des moyens et la valorisation stratégique de la
marine et des trafics commerciaux représentent les deux aspects
fondamentaux du débat critique des années d’entre les deux
guerres ; l’importance théorique de ce débat nous conduit
à privilégier le rapport entre maîtrise de la mer et maîtrise
de l’air qui apparaît en Italie durant la période.
| Maîtrise
de la mer ou maîtrise de l’air |
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La publication en 1921 de
l’ouvrage du général Giulio Douhet, Il dominio
dell’aria, avec sa conception de l’emploi exclusif,
indépendant et décisif de l’avion dans une guerre
future, ne pouvait susciter, chez les penseurs navals du
moment, que des réactions critiques à propos des
implications de l’ouvrage pour la maîtrise de la mer
elle-même ; mais cela ne concernait pas la légitimité
de l’aviation auxiliaire (aéronautique navale) dans les
comparaisons du caractère "totalisant" de
l’armée de l’air et de celui de son action finale dont
Douhet était le prophète.
Malheureusement, la
controverse dialectique entre Douhet et les penseurs navals
s’est très souvent focalisée sur le problème technique
de l’aviation auxiliaire (avec en appendice l’inévitable
question des porte-avions) ; ou sur l’inconciliable
contradiction entre les deux maîtrises, celle de la mer et
celle de l’air, perçues comme étant parfaitement étrangères
l’une à l’autre.
Une lecture critique des œuvres
de Douhet, depuis celles, moins notables, qui précèdent
chronologiquement la Grande guerre jusqu’à celles plus
connues des années vingt, montre comment la problématique
de la maîtrise de la mer est un objet d’étude et de réflexion
de la part de l’auteur de la maîtrise de l’air, plus
que Douhet lui-même ne voulait le faire apparaître, comme
s’il reflétait toute une série d’analogies, depuis les
plus infimes jusqu’à celles qui présentent la plus
grande consistance théorique.
Examinons ces analogies
d’après différents plans de détail ; avant tout,
vient immédiatement à l’esprit l’outil de combat :
le bâtiment de ligne. Comme ce dernier, l’avion "doit
être, au plus haut point, en accord avec les exigences
techniques selon quatre critères : armement,
protection, vitesse, rayon d’action" ; et,
ajoute Douhet lui-même, étant donné l’analogie des
buts recherchés (même dans des domaines différents), il
ne pouvait en être autrement".
A l’instar de la Marine
militaire et de la Marine marchande, il faut "créer
une aviation civile capable au besoin, de se transformer en
une puissante aviation militaire".
Le principe fondamental est
que "la surface se défend à partir de l’air
comme les côtes se défendent à partir de la mer".
Si, en effet, "les côtes ne se défendent pas des
attaques venant de la mer en disposant le long d’elles des
navires et des canons, mais si la terre exerce la maîtrise
de la mer en interdisant celle-ci à l’ennemi, les côtes
sont hors de son atteinte" et, si "la
surface terrestre représente les côtes de l’océan
atmosphérique", alors "les conditions sont
absolument semblables puisque la surface terrestre est à
l’abri des actions ennemies non pas en installant sur
toute son étendue des canons et des avions, mais en
interdisant à son adversaire de voler, c’est-à-dire en
exerçant la maîtrise de l’air".
Réfléchissant sur
l’effet du couple armée de l’air-flotte sur la résistance
de l’ennemi dans la lutte pour les productions ou les
destructions, l’amiral Maltzahn, cité par Bernotti, avait
écrit :
Quand
l’ennemi bloque nos ports, il ne fait pas tort qu’à la
côte seule, mais à tout le pays. Ses navires s’arrêtent
là où la mer cesse, mais le poing ganté de fer de la
puissance maritime fait sentir son effet bien plus loin que
la côte parce qu’il s’en prend aux bureaux des
marchands, aux centres nerveux de l’industrie comme aussi
aux demeures des ouvriers 6.
Douhet lui-même ne fait
aucune difficulté pour reconnaître les enseignements de la
première guerre mondiale :
Dans les
deux camps on ne chercha à faire rien d’autre qu’agir
contre les résistances des nations adverses. Il fut un
temps où l’Entente craignit de perdre la guerre à cause
de l’action des sous-marins allemands. Si cela n’eut pas
lieu, ce fut essentiellement parce que les constructions des
chantiers navals à la disposition de l’Entente réussirent
à compenser les pertes en navires marchands dues aux
sous-marins et ensuite à l’emporter sur ces pertes 7.
L’unique enseignement de
ce type d’analogie, selon Douhet, est que, dans le domaine
maritime, on peut s’attaquer surtout aux résistances
adverses d’ordre matériel tandis que, dans le domaine aérien
on investit toutes les résistances, qu’elles soient matérielles
ou morales ; tandis que les forces navales provoquent
l’écroulement de l’adversaire après une action prolongée
et d’une manière indirecte, les forces aériennes, elles,
peuvent le faire directement, rapidement et d’une façon décisive ;
c’est là, affirme Douhet, la différence fondamentale "entre
la guerre du passé et la guerre du futur".
L’analyse des conditions
dans lesquelles se développera probablement la guerre aérienne
et la guerre navale du futur est particulièrement intéressante.
Douhet écrit : "La guerre aérienne n’admet
pas les attitudes défensives, mais seulement celles qui
sont offensives" selon le principe qu’il
faut "infliger à l’ennemi les plus graves
dommages et cela le plus rapidement possible", à
la condition de subir par la suite les attaques de
l’ennemi dans une conception de la guerre dans laquelle le
facteur temps finit par représenter le critère le plus
important.
La guerre aérienne
tendra ainsi à se concrétiser dans une série d’actions
offensives contre la surface pour une part, et pour
l’autre, avec l’avantage qu’aura l’armée aérienne
la plus forte à bénéficier d’une grande liberté de manœuvre.
Cette primauté de
l’offensive semble être la caractéristique de la guerre
aérienne, où elle est aussi bien le fait du plus fort que
du plus faible, à l’inverse de ce qu’on observe dans la
guerre navale ; ces deux actions se distinguent
seulement par le degré de l’offensive et, d’après le
paramètre de la liberté de mouvement, cette action se
montre d’exécution peu aisée. Le plus faible pouvait
facilement se dérober devant l’ennemi ou se résigner à
rester à l’abri dans ses bases (encore qu’avec
l’apparition de l’aviation, ces bases ne soient plus
aussi sûres que par le passé) et "une base qui
n’est plus sûre n’est plus une base". Douhet
observe, avec une pointe de malice : "Dans la
Grande Guerre, le plus faible fut toujours cherché, mais
jamais trouvé" 8.
Le point de vue opposé est
représenté par le capitaine de frégate Giuseppe
Fioravanzo : démontant de fond en comble les éléments
du discours tenu par Douhet, il insiste sur l’analogie
avec la thématique maritime ; comme pour la maîtrise
de la mer, la maîtrise de l’air conquise par le plus fort
peut toujours être contestée, au moins partiellement, du
fait qu’il existe des forces aériennes ennemies appuyées
par une défense active et passive locale bien organisée ;
il sera donc pareillement difficile de débusquer ces forces
si elles sont à l’abri dans des bases souterraines ou
dans des abris naturels.
Le temps passant, il
pourrait arriver encore que les forces aériennes qui, à
l’origine, avaient la suprématie s’affaiblissent peu à
peu à la suite d’une inévitable usure ou de pertes
graves, pour finalement devenir inférieures à celles de
l’adversaire ; ainsi, si ce dernier s’est contenté
d’attendre en connaissance de cause, la supériorité
pourrait changer de camp et le parti qui était le plus
faible en viendrait à la bataille : "C’est
ainsi que cela se passe dans la guerre sur mer" 9.
Cette affirmation a gêné Douhet au plus haut point. Il se
hâte aussitôt d’observer que :
Cela ne se
passe pas ainsi aujourd’hui. Sur mer, il est non seulement
possible, mais aussi facile de “conserver à l’abri”
ses propres forces de manière qu’il soit impossible à
l’ennemi non seulement de les “débusquer”, mais de
leur donner une sévère leçon. Sur mer, il est absolument
impossible d’agir contre tout ce qui participe à la vie
et contre tous les moyens de lutte d’une force navale
ennemie. Sur mer, à moins de courir de très graves risques
à cent contre un, il n’est pas possible d’attaquer des
zones habitées ou des centres industriels convenablement
protégés… en revanche, dans la guerre aérienne, si
l’on n’exclut pas aussi la possibilité de garder ses
forces aériennes à l’abri, il conviendrait de faire de même
pour tout ce qui permet à ces forces de vivre ainsi que
pour tous leurs moyens ce qui est manifestement encore moins
facile et moins pratique… Donc, les conditions dans
lesquelles les deux luttes, celle pour la maîtrise de la
mer et celle pour la maîtrise de l’air se déroulent sont
semblables jusqu’à un certain point.
Mais le différend entre
Fioravanzo et Douhet est mieux perceptible dans leur évaluation
réciproque de leurs conceptions de chacune de ces maîtrises,
celle de la mer et celle de l’air et dans la signification
que chacun donne à l’aphorisme de Douhet : "résister
en surface pour faire masse dans l’air" 10.
Pour Douhet, la maîtrise
de l’air est "la situation dans laquelle se trouve
celui qui est capable de voler face à un ennemi incapable
d’en faire autant". En d’autres termes, "avoir
la maîtrise de l’air signifie se trouver en mesure
d’empêcher l’ennemi de voler tout en conservant pour
soi cette faculté" de façon à "briser
les résistances matérielles et morales de l’adversaire,
ce qui revient à dire de le vaincre indépendamment de
toute autre circonstance". Naturellement, "c’est
l’empêcher de voler", ce qui ne veut pas dire "que
même les mouches de l’adversaire ne pourraient pas
voler" et il revient à l’analogie maritime à ce
propos en disant "qu’il est possible d’affirmer
qu’on a conquis la maîtrise de la mer même si l’ennemi
possède encore des barques qui naviguent".
La lutte décisive est donc
celle qui a lieu dans l’air, pour laquelle Douhet réaffirme :
"c’est celle qu’il m’intéresse de remporter
et non l’autre. Quant à l’autre (celle livrée sur
terre ou sur mer), il me suffit d’y résister".
C’est pour cette raison que la guerre, dans sa complexité,
doit obéir au principe "résister sur terre pour
faire masse dans l’air".
En face d’une telle pétition
de principe, Fioravanzo rétorque en invoquant une question
préliminaire :
Pour moi,
officier de marine, le concept de maîtrise de l’air tel
qu’il est conçu et défini par le général Douhet, non
seulement ne semble pas être matière à discussion, mais
apparaît comme une extrapolation évidente ou, pour mieux
dire, une extension du concept de maîtrise de la mer.
En raisonnant ainsi,
Fioravanzo ne se rend probablement pas compte qu’il ne
fait rien d’autre que faire état, au plan de la maîtrise
de la mer, de considérations que Douhet avait déjà exprimées
dans un texte peu connu de 191511 ;
s’y attaquant à la maîtrise de la mer au plan spéculatif,
il avait avancé ces concepts qu’il transposa en les
paraphrasant dans sa conception de la maîtrise de l’air
(pour cela il partit du concept de maîtrise absolue et de
la primauté de l’offensive, jusqu’au caractère
rapidement résolutoire de la guerre navale).
Mais la pensée de Douhet
en 1921 n’est plus celle de 1915 et Fioravanzo rappellera
que cela est dû aux changements de l’histoire, que la
toute récente expérience de la guerre mondiale semblera
confirmer tout court (*), à savoir : que
la mer est perçue "comme le facteur déterminant"
de la guerre elle-même. Avec cette grille de lecture
analogique, Fioravanzo pousse la critique jusqu’au cœur
de l’aphorisme de Douhet : "résister en
surface pour faire masse dans les airs", réinterprété
au sens de "résister sur le terrain et faire masse
sur mer et dans les airs". En fait, dans les considérations
du commandant Fioravanzo, si "résister sur
terre" signifie "tenir fermement son
poste", résister sur mer et résister sur terre
ont exactement la même signification qui est "d’agir
avec succès grâce à une supériorité quantitative,
qualitative ou même opérationnelle" et
certainement pas, remarque ironiquement Fioravanzo, "tenir
fermement avec ses navires immobilisés dans les ports comme
le firent les Empires centraux, parce que cela est mieux défini
par la formule : "renoncer passivement à
l’action". En d’autres termes, il faut "faire
masse sur mer et dans les airs" et "résister
sur le terrain".
L’action
sur mer assure aussi l’approvisionnement (étant donné
qu’il n’existe aucun substitut aérien à la fonction économique
des voies maritimes) laquelle permet à la nation de résister
directement matériellement et indirectement moralement ;
l’action aérienne, elle, assure directement la défense
nationale matériellement et moralement ; la défense
militaire sur terre s’oppose à l’occupation du
territoire, condition sine qua non pour survivre et
continuer à combattre… c’est pourquoi, pour l’Italie :
“faire masse dans les airs” signifie aussi “faire
masse sur mer” et si, en faisant cette double opération,
nous réussissons à assurer l’approvisionnement par mer
ainsi que l’activité en toute quiétude dans le pays,
autant que la poursuite de la lutte contre l’ennemi dans
ces centres de résistance, alors, nous créerons, pour nos
forces armées, toutes les conditions favorables et morales
pour qu’elles maintiennent leur action.
C’est ce que Fioravanzo
exprime d’une manière peut-être un peu lyrique, mais
cependant plus réaliste qu’on ne pourrait le penser à
première vue, en disant : "pour donner sur le
sol ce coup de talon de l’héroïque fantassin qui témoigne
d’une manière définitive que tous les objectifs sont à
notre portée".
Par conséquent, loin de
retenir dans son sens absolu la guerre aérienne comme décisive
dans les conflits futurs, Fioravanzo, avec quelque bonne
volonté, arrive à la considérer comme décisive "uniquement
jusqu’à un certain point" et pense qu’une fois
qu’on jouit de la "maîtrise de l’air",
on peut disposer d’un reste de forces aériennes capables
de provoquer la défaite finale de l’adversaire. La différence
s’accentue tout particulièrement à propos de l’aspect
exclusif de la guerre aérienne, indépendant de toute autre
considération, selon la formulation de Douhet. Fioravanzo
insiste sur le rapport d’interdépendance de la Marine et
de l’Air dans la guerre du futur qui, selon lui, sera inévitablement
"une guerre intégrale" dans laquelle ce
qu’il appelle "la contrainte maritime"
prendra une signification particulière telle que tout
adversaire "l’exercera différemment suivant ses
forces et selon sa situation géographique par rapport à
l’ennemi".
Romeo Bernotti, à cette époque
contre-amiral12, insiste
aussi sur le principe de la coopération aéromaritime et
retient les raisons pour lesquelles il existe des formes
d’emploi de l’arme de l’air situées entre
l’aviation indépendante proprement dite et l’aviation
auxiliaire, là où "à l’ancien concept de guerre
terrestre et maritime, on substitue les concepts de guerre aéroterrestre
et de guerre aéromaritime".
Face aux théories de
Douhet, à ses concepts "absolus et
dogmatiques", lesquels généralisent au maximum,
les penseurs navals revendiquent la conception intégrale de
la guerre et la nécessaire interdépendance de la conduite
de la guerre sur mer et de la conduite de la guerre sur
terre et dans l’air, "afin que, par les opérations
coordonnées avec les trois armes, on obtienne le résultat
le plus décisif". Ils indiquent, au nom du
réalisme, les dangers que la guerre aérienne indépendante
finirait par faire peser sur l’état de préparation des
forces armées, sur leur compréhension et leur confiance réciproques.
A cet aspect central
d’une controverse qui dura une décennie, s’ajoute toute
une série d’autres aspects complémentaires qui n’étaient
pas moins importants sur l’action de la Marine en et hors
Méditerranée ; et notamment la structure même des
forces navales que Douhet, d’accord avec sa théorie,
voudrait voir composées "de petites unités très
rapides, de sous-marins et de poussière navale" ;
ce serait une espèce de réédition des vieilles thèses
des "petites marines", lesquelles, quarante
années auparavant, avaient vu s’affronter, dans les rangs
même de la Marine, Ferdinando Acton et Benedetto Brin.
C’est une marine destinée à ne jouer qu’un rôle
strictement défensif, alors que, de leur côté, les
penseurs navals affirment avec force l’impérieuse nécessité
d’exercer la maîtrise en Méditerranée pour assurer les
communications maritimes en temps de crise et en temps de
guerre : et aussi la non moins impérieuse nécessité
de s’opposer au sea denial dans l’océan avec la
perspective d’une action contre les communications
maritimes de l’ennemi, avec aussi la pleine conscience
que, si une vedette MAS a pu couler par un coup heureux le Szent
Istvan, il est sûr qu’une marine uniquement composée
de ce type de vedettes ne pourrait mener à rien de sérieux.
Telles sont donc les
conclusions d’un débat structuré qui, en un certain
sens, finit par ressembler au "nuage" de
Polonius, lequel, selon la vulgate, "ressemble à un
éléphant, à un chameau et enfin pourrait bien être autre
chose, sauf ce qu’il est vraiment". Quant au
bilan, les acteurs eux-mêmes se sont montrés quelque peu
sceptiques à la fin.
Selon Fioravanzo, "l’illustre
général s’est contenté de s’en tenir toujours à des
affirmations, mais n’a jamais démontré quoi que ce soit,
se bornant à exiger de ses contradicteurs des démonstrations
que ses affirmations refusaient".
Selon Douhet lui-même, "la
longue discussion développée et pourtant abandonnée,
comme cela arrive dans toute controverse où chacun reste
ferme sur ses positions respectives, a au moins démontré
le grand intérêt de la question que pose cette controverse :
quelle forme de guerre sera celle du conflit futur ?"
La guerre, une fois déclarée,
n’allait pas permettre l’action indépendante de l’armée
de l’air préconisée par Douhet, du fait de l’absence même
d’une armée pouvant se définir comme telle - du moins en
Italie -, mais contraindre l’aviation à adopter une forme
de coopération active avec les forces navales et les forces
terrestres (comme cela avait aussi été prévu par
certains), sans que malheureusement, il existât des moyens
de vol parfaitement appropriés pour de telles actions, des
appareils efficaces, sans parler des déficiences des armes,
de l’organisation et de l’entraînement, de la très
grave absence de porte-avions et d’aéronavale, avec
toutes les conséquences désastreuses qui devaient en découler13.
C’est donc un bilan qui
ne peut que laisser inquiet après un débat stratégique
qui avait pour but, comme le dit André Glucksmann14,
non seulement de "voir", mais aussi de
"prévoir" la guerre du futur, avant que les "paradoxes"
d’hier ne deviennent les "lieux communs"
d’aujourd’hui.
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Confrontation de deux
stratégies : offensive ou défensive ?
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Les pièces maîtresses
de la pensée stratégique navale durant notre période
sont La guerra sul mare e la guerra integrale de
Giuseppe Fioravanzo, déjà rencontré, et L’Arte
della guerra in mare d’Oscar di Giamberardino15.
Ces textes, par les théories qui y sont énoncées, ont
été considérés comme traitant respectivement de la
"défense" et de l’"offensive".
Fioravanzo, partant de
l’idée que la stratégie doit s’occuper "de
tout ce qui concerne la conception et la conduite des opérations",
distingue deux principes, l’un essentiel (qui est de détruire,
chez l’ennemi, la volonté de combattre), l’autre opérationnel
(affronter l’ennemi dans des conditions relativement
avantageuses) dans une vision globale de la guerre intégrale,
distincte d’une interdépendance permanente de toutes
les forces armées, parce que la guerre est une, dans sa
conception et dans son exécution, et que la guerre sur
mer n’en est qu’un aspect.
Dans ce cadre général,
l’auteur fait rentrer sa conception de la défense stratégique
sur mer : si, sur terre, la protection de ses propres
communications signifie avant tout empêcher l’ennemi de
les attaquer, les meilleurs critères stratégiques pour
atteindre un tel objectif lui semblent être ceux de la défense
stratégique, de la défense qui se transforme en
offensive dans une situation d’avantages relatifs tant
en position qu’en force. Une défense qui s’exprime
dans le traditionnel concept de "fleet in being",
que Fioravanzo traduit librement par "flotte
capable d’efficacité", c’est-à-dire une
flotte capable de combattre quand elle le veut, ou bien
quand l’occasion est favorable.
Di Giamberardino a une
opinion diamétralement opposée à celle de Fioravanzo
dans l’ouvrage16 où il
expose sa théorie de l’offensive stratégique :
L’objectif
de l’offensive sur mer ne peut se concevoir que si la
flotte ennemie est réunie et qu’à condition d’être
plus forts numériquement et en puissance, ou encore en
profitant de la division de l’ennemi, alors qu’on est
plus faible mais qu’en dépit de cette faiblesse, on
n’en est pas moins entreprenant et audacieux.
De cette façon, cela
n’a plus de sens de parler de
rechercher
l’ennemi sur mer, de manœuvre en ligne de file
conduisant à la décision, de la volonté d’affronter
l’ennemi dans une lutte à outrance, parce que
l’objectif est toujours le même : la destruction
de la flotte adverse.
Face à de telles prémisses,
Fioravanzo se montre très critique, que ce soit à propos
de la défense stratégique qu’il définit comme un vrai
jeu de mot conceptuel et opérationnel qui, tout au plus,
sert à faire durer plus longtemps la guerre, mais pas à
la terminer, ou à propos de la "fleet in being"
laquelle, souligne Giamberardino, non sans quelque malice,
"est apparue à certains comme l’œuf de Colomb,
avec effet assuré, pour mettre hors de cause une marine
plus forte des forces inférieures".
Giamberardino peut, à la limite, admettre que l’on
parle de défense, mais à condition de l’entendre
toujours dans un sens dynamique et actif ; sans cela,
à la longue, une flotte qui se considère "in
being", sans entreprendre à l’occasion des opérations
où elle montre sa force contre la flotte adverse, prouve
ainsi qu’elle renonce à l’action et finit inévitablement
par être considérée comme absolument inutile et, conséquence
plus grave, l’ennemi "pourrait se comporter
comme si elle n’existait pas".
La théorie de la défense
de Fioravanzo et celle de l’offensive de Giamberardino
ne font rien d’autre que traduire en termes abstraits ce
fossé qui, pendant la Grande Guerre, avait séparé les
"colombes" avec le Grand Amiral Thaon di Revel,
des "faucons", incarnés par le duc des
Abruzzes, avec ses projets d’opérations, et par les
amiraux Cagni et Milla ; c’est la particularité de
la guerre navale en Adriatique et la surprise provoquée
par l’emploi généralisé des nouvelles armes dans la
guerre maritime qui ont donné la palme de la victoire aux
"colombes" et entraîné la défaite des
"faucons". C’est un différend qui, par la
suite, sur le plan théorique, revoit le jour, au
lendemain de la guerre.
Au-delà des divergences
de fond, il faut souligner une série d’évaluations
concordantes dans les ouvrages de Fioravanzo et de
Giamberardino : avant tout, la vision aéronavale de
la guerre du futur (l’avion n’apparaît plus sous la
forme d’un simple auxiliaire secondaire qu’on utilise
éventuellement, mais comme l’une des principales armes
de la guerre navale), et l’évaluation précise de
l’indispensable interconnexion entre la politique et la
stratégie. Ce dernier thème a toujours été négligé
dans la pensée navale italienne, mais a acquis, entre la
fin des années vingt et le début des années trente, une
nouvelle valeur critique, à cause de la diffusion des Théories
stratégiques de l’amiral Castex, commentées dans
la Rivista Marittima par le capitaine de frégate
Raffaele de Couten17.
Comment la célèbre
formule de Castex (stratégie/spectre solaire =
politique/spectre infrarouge, là où le faisceau de lumière
représente la zone d’interpénétration) aurait-elle pu
ne pas attirer l’attention, malgré tous les
"distinguos" et les expressions mesurées imposées
par un régime dictatorial ? L’option théorique
entre la défensive et l’offensive, dans une situation
profondément conditionnée et fertile en opinions préconçues
comme l’était celle de l’Italie à cette époque, ne
pouvait que donner naissance à de très dangereuses équivoques.
Celles-ci aboutirent, au cours du conflit, comme le
reconnaît franchement un de ses protagonistes, à une
conduite de la guerre sur mer stratégiquement défensive,
bien qu’elle fût présentée comme offensive avec pour
résultat une désorganisation "parce qu’elle
laissait à l’ennemi la liberté d’action et qu’elle
renonçait à lui disputer le libre usage de la mer"18.
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Dies irae :
à la veille de la guerre
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Dans cette fresque
reposant sur des indices que nous présentons de manière
impressionniste, il nous reste maintenant à examiner
celle des deux idéologies, l’une basée sur la Rome
antique et l’autre sur la Méditerranée, qui a semblé
attirer la réflexion des penseurs navals italiens
conformément aux directives politico-culturelles du régime.
Après la victoire remportée dans la première guerre
mondiale, les "intérêts" maritimes de l’Italie
semblaient désormais vouloir s’étendre hors de
l’espace rétréci de l’Adriatique vers le contexte
bien plus étendu de la Méditerranée. La consécration
de ce rapport entre la puissance sur mer de la Rome
antique et le renouveau sous les auspices de la
puissance de l’Italie fasciste a été confirmée par
Mussolini lors de sa conférence au titre révélateur :
Roma antica sul mare (la Rome antique domine les
mers)19.
Par la suite,
apparaissent de nombreuses études destinées à
approfondir ledit rapport sur les plans historique et
prospectif20 afin de réaffirmer,
sans défaillance, la volonté de puissance en termes de
maîtrise de la Méditerranée-Mare Nostrum par
l’Italie.
Une intéressante
influence de cette suite d’études apparaît dans l’œuvre
du directeur de la Lega navale, Edoardo
Squadrilli : Politica marinara e Impero fascista,
Rome, 1938, où l’idéologie traditionnelle de la
puissance maritime se trouve mêlée à des thèmes
dominants de la politique. La puissance maritime, chez
Squadrilli, se présente comme étant "la résultante
de divers facteurs militaires et économiques en œuvre
dans le domaine des intérêts maritimes spécifiques et
de ceux générateurs du développement du pays" ;
ses "éléments" (comme pour Mahan, mais
d’une façon complètement différente de celle
professée en son temps par le théoricien américain),
doivent être présents dans la marine militaire, dans
la marine marchande, dans l’organisation de
l’industrie, dans les colonies et dans la sensibilité
et la participation du peuple aux intérêts maritimes
de la nation. Un accent particulièrement fort est mis
sur la politique coloniale au sens où "l’action
coloniale d’un peuple est la résultante et la synthèse
de l’importance réelle dont ce peuple jouit dans
l’histoire du monde". Les colonies, dans
cette vision, outre une fonction économique, ont une
importance militaire, avec la possibilité de créer des
bases navales en plus des ports marchands, pour que la
flotte ait un champ d’action plus étendu et puisse
plus facilement défendre le trafic commercial.
Au-delà des effets rhétoriques
(ou même indicatifs) de Squadrilli, nous ne pouvons
ignorer la contribution, plus pédagogique, de
l’amiral Romeo Bernotti pour qui la puissance maritime
"est le produit des facteurs de développement
et de la protection des intérêts maritimes d’un état",
facteurs que l’on doit chercher dans le caractère de
la population, dans la compréhension des avantages que
l’on retire de l’affrontement avec la mer et, avant
tout, dans la situation géographique même du pays21.
L’accent tend
naturellement à être porté sur le thème central,
celui du rôle stratégique de la marine militaire dans
la guerre du futur ; les partisans de
l’offensive, comme Giamberardino, ont été plus
suivis que les adeptes de la défense de Fioravanzo,
comme on peut le voir dans l’article, paru à la
veille de la Seconde Guerre mondiale, du commandant
Vittorino Moccagatta22
dont le nom est lié à la malheureuse tentative
d’attaque de Malte le 26 juillet 1941 au cours de
laquelle Moccagatta trouva la mort sur la vedette rapide
MAS 452 ; dans cet article de la Rivista
Marittima, l’auteur expose sa théorie de la
guerre de coups de main sur mer, c’est-à-dire la
guerre de mouvement qui permet d’arriver à une rapide
décision dans un conflit et qui ne peut donc être fondée
que sur l’offensive stratégique.
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L’idée
maîtresse de l’offensive est la
recherche, en vue d’une décision, du gros
de la flotte adverse et, encore
aujourd’hui, comme par le passé, on ne
doit (pas) rejeter comme directives données
à une flotte plus faible… notre doctrine
qui consiste à affronter l’ennemi dans
une bataille décisive dès le début des
hostilités pour exploiter le succès
tactique qui conduira au succès stratégique,
c’est-à-dire, à la victoire décisive.
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En définitive, le
commandant Moccagatta a fortement souligné la nécessité
de réévaluer le caractère décisif de la guerre
maritime dans lequel le principe fondamental reste
toujours celui de "développer
sa propre puissance maritime et de détruire celle
de l’adversaire".
Malgré une adhésion
majoritaire aux thèmes du moment et aux
enseignements de la guerre passée (domaine des
communications maritimes et exceptionnelle
importance des actions pour assurer la continuité
du trafic maritime en temps de guerre), de manière
générale, les réflexions sur la guerre future en
Méditerranée présentent un caractère trop
abstrait, contrairement à l’aphorisme bien connu
de Clausewitz : on ne fait jamais la guerre
contre un ennemi abstrait, mais contre un ennemi réel !
Malheureusement, parmi les multiples hypothèses émises
au sujet de la guerre future, élaborées à partir
de la planification officielle des autorités
navales (Italie et France contre Angleterre - Italie
contre France - Italie et Angleterre contre France -
Italie contre Angleterre et France) le choix
politique s’est arrêté sur cette dernière
hypothèse (laquelle comporte une circonstance
aggravante, imprévue et imprévisible, qui est
l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés de
la France et de l’Angleterre) créant ainsi une
situation que Giamberradino lui-même n’hésite
pas à qualifier de complètement absurde : la
situation dans laquelle se trouverait la marine
italienne "serait tellement catastrophique
que cette éventualité ne mérite pas d’être
prise en considération" 23.
C’est de cette
dangereuse collusion entre la politique et la stratégie
qu’est né le drame qui se jouera en Méditerranée
pendant la guerre entre 1940 et 1943, bien loin des
bonnes résolutions et des "rêves de
gloire" qui avaient été entretenus
pendant les vingt années précédentes par les
analystes navals selon les idées de volonté de
puissance du moment.
Traduit
de l’italien par Jean Pagès
________
Notes:
1
Voir
mon article “La pensée navale italienne : de
Lissa à la Grande Guerre”, dans L’évolution
de la pensée navale III, pp. 108-111.
2
Par
exemple, parmi les nombreuses contributions, R.
Bernotti, Il pottere marittimo nella Grande Guerra,
Livourne, Giusti, 1920 et La guerra marittima.
Studio critico dell’impiego dei mezzi nella guerra
navale, Florence, Carpigiani et Zipoli, 1922,
ainsi que, V. de Feo, “L’avvenire delle navi di
guerra” et A. Guidoni, “Navi da battaglia o
velivoli ?”, tous deux dans Rivista
Marittima (RM), 1/1920 et 7-8/1921 et enfin
Bernotti, “Le Navi di Domani”, 7-8/1920.
3
dans
RM, 11/1921.
4
Les
pertes de la marine marchande italienne dans
l’ensemble équivalaient à 955 881 t.
avec un maximum de 417 000 t. en 1917,
l’année “critique” de la guerre. Cf. mon
ouvrage, La Grande Guerra in Adriatico,
Rome, Ufficio storico della Marina, 1987, p. 104.
5
Voir
mon article “Un rischio calcolato ? Mussolini
e gli Ammiragli nella gestione della crisi di Corfù”,
Storia delle Relazioni Internazionali,
5e année, 1989/2, pp. 221-245 et Il
Grande Ammiraglio Paolo Thaon di Revel,
supplément à la RM, n° 8/9,1989, p. 106.
6
“Dominio
del mare”, RM, 7/8, 1935, p. 35.
7
“Concezioni
di guerra aerea, Circa il problema generale”, Echi
e Commenti, 5 janvier 1930.
8
“Riepilogando”,
Rivista Aeronautica, novembre 1929.
9
“Resistere
alla superficie per far massa nell’aria”, Rivista
Aeronautica, juillet 1929.
10
Thèse
sur laquelle Douhet insiste surtout dans les
articles qui portent précisément le titre de
“Resistere sulla superficie per far massa
nell’aria”, parus à dessein à la même date, février
1929, l’un dans la Rivista Aeronautica et
l’autre dans la RM ; dans cette dernière
revue, en polémiquant directement avec le
contre-amiral Giulio Valli. Valli avait exprimé son
point de vue personnel sur le différend en cours
dans deux écrits parus dans la RM :
“Meditazioni sulla guerra aerea” et “Sulla
guerra aerea”, 7-8/1928, auxquels Douhet avait
ponctuellement répondu, toujours dans la RM,
par l’article : “Per la guerra aerea”,
11/1929 et par celui cité de février 1929.
11
L’arte
della guerra, Turin, Lattes, 1915, p. 162.
12
“Sulla
guerra nell’aria”, Rivista Militare,
12/1927 ; du même auteur, rappelons aussi sa
contribution “Per l’aviazione navale”, RM,
6/1929, parue sous le pseudonyme de ß.
13
Le
débat sera relancé par Bernotti, Questa crisi
mondiale, Livourne, Editions Tirrena, 1954, pp. 124
-sqq ; voir en outre mon article, duquel j’ai
extrait le présent paragraphe, “Giulio Douhet e i
pensatori navali”, dans La figura e l’opera
di Giulio Douhet, Caserte, Società di
Storia patria di Terra di Lavoro, 1988, pp. 245-257.
14
André
Glucksmann, Le discours de la guerre, Paris,
10-18, 1967.
15
Respectivement
Turin, Editions Schioppo, 1930-1931, 2 vol. et Rome,
Ministero della Marina, 1937.
16
Très
connu internationalement par les traductions intégrales
du texte de la première (1937) et de la seconde édition
(1938) : Seekriegskunst, Berlin, Offene
Worte, 1938 ; L’art de la guerre
sur mer, Paris, Payot, 1939 ; A arte da
guerra no mar, Rio de Janeiro, Imprensa Naval,
1939 ; El Arte de la guerra en el mar,
Buenos Aires, Estado Mayor, Marina Argentina, 1940 ;
Dennizde Harp san’ati, Istanbul, Deniz
matbaasi, 1942. Traductions partielles : dans
la revue suédoise Sjöväsendet, Karlskrona,
1939 et dans la revue américaine The Marine Corps
Gazette, septembre 1938, mars 1939.
17
“Teorie
Strategiche francesi”, RM, 11/1929 et “La
manovra strategica”, RM, 6/1931 et “I
fattori esterni della strategia”, RM/1933.
18
Amiral
Angelo Iachino, “La teoria della fleet in being”
RM, 9/1959.
19
Conférence
prononcée à l’Université pour les étrangers de
Pérouse le 5 octobre 1926, Rome, 1926.
Voir par exemple, “Roma nel pensiero del capo del
Governo italiano”, Nuova antologia, 1298 du
21/11/26.
20
En
particulier les écrits du commandant Giulio
Vannutelli dans la RM (“L’Italia e il
Mediterraneo”, “Il potere marittimo nel
Mediterraneo” et “Verso un nuovo ciclo
mediterraneo, 1870-1930” 9/1924, 1/1926 et 10/1930
et dans les monographies Il Mediterraneo. Origine
e fonte risorgente della civiltà mondiale,
Bologne, 1932 et Il Mediterraneo e la crisi
mondiale dalle origini all’Impero Fascista della
Nuova Italia, Bologne, 1936.
21
Avec
une attention particulière pour les études de géopolitique
navale et/ou, plus limitées, de géostratégie,
comme celles de Fioravanzo (“Basi e Navi”) et de
F. Garofalo (“Basi navale nel mondo”), RM,
1/1936 et 2/1937 ainsi que les évaluations de la
projection de puissance des pays méditerranéens
dans les contributions de L. Nonno et de G. Ducci
(“Il potere marittimo della Francia” et “La
Spagna e il potere marittimo”, Rivista di
cultura Marinara, n° 1-2/1937 et RM,
1/1937).
22
“Il
potere marittimo e la guerra di rapido corso” RM,
1/1939 ; sur le même sujet A. Cocchia,
“Strategia Risolutiva”, 11/1939.
23
La
politica bellica nella tragedia nazionale
(1922-1945), Rome, Polin Editore, 1945, p. 29.
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