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LES IDEES STRATEGIQUES EN FRANCE DE 1870 à 1914

LA JEUNE ECOLE

 

capitaine de Frégate CEILLIER

J'ai à m'excuser - contrairement aux traditions de cette école - de ne pas présenter ici un travail à proprement parler historique : je n'apporte aucun texte inédit ou rare. Les sources sont absolument banales et connues de tous.

En outre ce travail est incomplet et répond mal à son titre : loin d'analyser toutes les idées stratégiques françaises de 1870 à 1914 j'ai, de parti pris, négligé les plus importantes d'entre celles, je veux dire celles qui ont triomphé sous le signe de l'Ecole traditionnelle et sous les auspices de l'Ecole de Guerre Navale. Elles sont trop connues et trop largement développées dans une série d'excellents ouvrages devenus classiques pour qu'il m'ait paru nécessaire de les exposer de nouveau.

Par contre l'on ne se rappelle guère aujourd'hui le débat étrangement passionné que suscitèrent aux environs des années 1880 à 1890 les théories de l'amiral Aube. Par suite des circonstances et de la personnalité de certains dirigeants, le mouvement, loin de se cantonner sur un terrain purement technique, prit bientôt l'allure d'une ardente polémique. Les forces obscures de la politique entrèrent en jeu et lorsqu'après quelques mois d'un éphémère triomphe l'amiral Aube fut chassé du pouvoir, ce fut dans une véritable atmosphère de passion que la réaction triomphante entreprit d'effacer toute trace de son oeuvre à peine ébauchée, de jeter l'interdit sur toutes ses idées.

Un jugement si brutal pouvait-il être équitable ? Tout était-il également faux et condamnable dans ces doctrines qui avaient suscité l'enthousiasme de nombreux adeptes, qui avaient provoqué outre-Manche une si vive émotion ? Avec l'ivraie la tempête politique n'avait-elle pas dispersé le bon grain ?

Il m'a semblé qu'après plus de quarante années ces questions pouvaient être posées dans les conditions voulues de calme et de sérénité. Je me suis efforcé d'y répondre en toute impartialité, en toute indépendance d'esprit.

Aussi bien le problème soulevé par l'amiral Aube - j'entends essentiellement la composition de la flotte et le maintien ou l'abandon du capital ship - est si grave et prend un tel caractère d'actualité pour la France en ces années indécises d'après guerre que l'on ne saurait trop en étudier les divers aspects.

Je ne verse aux débats que quelques réflexions personnelles : elles n'engagent évidemment que moi-même.

LA MARINE FRANCAISE DE 1871 à 1886

Au lendemain de la guerre de 1870, la marine française se trouvait dans une situation morale bien singulière : d'une part, en effet, elle avait droit à toute la reconnaissance et à toute l'admiration du pays en raison de la belle attitude des marins mis à terre, et d'autre part, son rôle à proprement parler maritime avait été si insignifiant, si totalement impuissant à empêcher ou à diminuer le désastre que l'opinion publique en arrivait à mettre en doute la nécessité même d'une marine.

Chacun se rappelle les faits.

En mer, les inutiles et fatiguantes croisières en Baltique et en mer du Nord, de Bouet Willaumez, puis de Gueydon, incapables d'agir contre les trois cuirassés et les deux monitors allemands enfermés à Wilhemshafen, à l'abri des hauts fonds et des défenses fixes, incapables de bombarder les villes ouvertes "cruauté inutile et stupide qui eût exposé les villes de France à de terribles représailles" incapables enfin d'aider en aucune manière à un débarquement sur les côtes allemandes, opération vouée d'avance à l'insuccès et sans doute à une retraite désastreuse en présence de 200 000 hommes réunis sous le commandement du général Falkenstein, pour s'opposer à toute tentative de ce genre.

A terre c'est l'arrivée à Paris des 12 000 marins envoyés pour la défense de la place sous les ordres de l'amiral de la Roncière Le Noury ; c'est l'armement hâtif des forts de ceinture : Saint-Denis, Rosny, Noisy, Romainville, Ivry, Montrouge ; les marins y font des prodiges tandis que leurs camarades des corps mixtes se font partout remarquer par leur courage, leur entrain, leur esprit de discipline, aussi bien à Bagneux ou au Bourget, qu'à bord des ballons libres ou des chaloupes de la Seine.

C'est un vrai réconfort moral qu'apportent au pays les marins "orgueil de nos revers, consolation de nos désastres".

Mais, pour glorieux que soient ces hauts faits, ils n'ont rien de maritime ; le pays se demande s'il vaut la peine d'entretenir une flotte pour en mettre à terre les équipages dès la déclaration de guerre ; l'inutilité des escadres paraît démontrée.

Comment s'étonner qu'après la guerre Thiers réduise à 146 millions le budget de la marine qu'il appelle "l'arme de luxe".

L'amiral Pothuau lui-même déclare à la Chambre que "la marine doit se sacrifier sur l'autel de la patrie. Je vais être obligé de réduire notre malheureux budget et tous nos efforts doivent se porter du côté de la terre. A quoi d'ailleurs nous servirait maintenant une marine ?".

Le nombre total de navires est ramené de 439 à 137. Seuls les 20 garde-côtes du programme de l'Empire sont maintenus car, d'après le ministre, "l'adoption de bâtiments cuirassés appropriés à l'attaque et à la défense des côtes est la seule leçon à tirer de la guerre".

"Pour bombarder Kiel rançonner Hambourg, forcer les passes de la Jade, la première condition est de s'embosser à petite distance et comment le faire avec de lourds cuirassés calant 8, 9 et 10 mètres, gouvernant mal. Mieux eut valu une escadre légère, armée d'un petit nombre de canons à pivot dans le genre des monitors américains" 1.

 

C'est la fameuse période du recueillement.

En fait, elle ne correspond pas à des économies bien réelles ; par sentiment et par tradition la France continue à entretenir une marine assez honorable "pour être représentée sur toutes les mers", selon l'expression de l'époque, mais sans trop savoir pourquoi, le budget augmente, malgré tous les serments : il est déjà de 187 millions en 1877, de 192 en 1878 ; le crédit de 217 millions demandé en 79 dépasse tous les précédents.

Au reste s'il est permis à un vieillard roulé par l'infortune de se retirer sur la montagne et d'y songer à ses fins dernières il ne saurait en être de même d'une nation entourée de rivaux actifs et pleins d'ambition.

Pendant cette même période la marine autrichienne soulevée par le souvenir glorieux de Lissa, et préoccupée par le problème balkanique, s'organise avec intelligence, tandis que l'Italie, enthousiasmée par son unité conquise, et sous l'influence de chefs éminents qui se nomment l'amiral Riboty, l'amiral Saint-Bon et l'ingénieur Brin, triple en 15 ans son budget naval et crée presque de toutes pièces, une marine moderne et rapide d'une incontestable valeur.

L'Angleterre suit avec bienveillance l'évolution de ces puissances qu'elle considère encore comme ses alliées séculaires contre la France qui reste, malgré son infortune, la deuxième puissance navale du monde et dont l'extension coloniale commence à l'inquiéter sérieusement.

C'est dans ces conditions que Monsieur Ernest Lamy en novembre 1878 jette l'alarme avec la vigueur que l'on sait par son rapport de présentation du budget de 1879.

"Jusqu'ici, dit-il, la France était sans conteste la deuxième puissance maritime, mais l'Europe change d'elle-même ; il y a maintenant d'autres puissances qui ont des flottes ; isolées elles comptent, réunies elles seraient redoutables ; pour elles ce n'est qu'un commencement. Aujourd'hui il n'y aura plus pour la France de sécurité si elle ne se rend capable de tenir tête aux efforts combinés de deux flottes autres que celles de l'Angleterre."

Déjà cet indispensable est compromis. Comment en sommes nous arrivés là ? Ce n'est pas la faute du pays. Les crédits demandés ont toujours été votés.

Les 217 millions réclamés cette année représentent plus que la totalité des budgets de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Autriche et de la Russie réunis.

On en peut conclure que la marine française est basée sur de mauvais principes ; une réforme complète est devenue urgente dans l'organisation même de la marine et dans l'équilibre de son budget.

Mais cela ne suffira pas ; c'est à l'essence même de la puissance navale qu'il faut hardiment s'en prendre :

"la construction des bâtiments de combat est si coûteuse, leur efficacité si incertaine, que l'entreprise de créer une flotte cuirassée semble lasser sans fruit la persévérance des peuples et en renonçant à la guerre d'escadre, une nation n'abdique pas si elle sait produire après avoir assuré la défense du littoral, des bâtiments pourvus de machines puissantes, armés d'une forte artillerie, capables de tenir longtemps la mer et destinés à la guerre de course".

Ce discours peut être considéré comme l'acte de naissance officiel de la Jeune Ecole.

Quelques années plus tard la guerre de Chine vient apporter à ce mouvement le plus précieux des appuis ; chacun commente avec passion le double torpillage de Fou-Tchéou du 23 août 1884, puis la fuite heureuse des croiseurs chinois rapides échappant le 12 février suivant au Bayard que son infériorité de vitesse rend incapable de les atteindre en mer tandis que son tirant d'eau lui interdit de les poursuivre au mouillage, enfin le beau fait d'armes de Gourdon et de Dubocq à Shei-Po. La torpille et la vitesse triomphent.

Dans son ensemble la guerre de Chine n'est d'ailleurs qu'un demi-succès. La marine a dû mettre en fin de compte sous les ordres de l'amiral Courbet des forces considérables : 5 cuirassés, 14 croiseurs, en tout 40 bâtiments pour un résultat assez mince, contre un adversaire peu redoutable. Elle en sort épuisée.

La Jeune Ecole a beau jeu pour la combattre.

 

Situation politique et morale de la Jeune Ecole

Deux noms dominent nettement le groupement que l'on a pris l'habitude d'appeler (ainsi qu'il s'était baptisé lui-même) la Jeune Ecole ; ce sont ceux de Gabriel Charmes et de l'amiral Aube, un publiciste et un marin.

Cette simple constatation nous révèle déjà l'un des caractères les plus singuliers de ce mouvement qui, bien loin de se maintenir dans le domaine des idées techniques, a pris dès l'abord une allure de polémique générale, philosophique, voire politique. Fait sans précédent dans toute l'histoire de la France, une question maritime a soulevé, pendant plusieurs années, non pas seulement la curiosité mais bien la passion de l'opinion publique. C'est ainsi que les partis politiques aussi bien que les journaux avaient pris position : Les Débats, la Revue Bleue, par exemple, étaient Jeune Ecole alors que Le Temps sous l'impulsion de Weyl était le champion des idées traditionnelles ; on commentait avec passion le revirement des Tablettes des Deux Charentes et la publication dans La Revue des Deux Mondes d'un article nettement traditionnaliste du lieutenant de vaisseau Degouy fut considérée à l'époque comme une véritable trahison.

Il est clair qu'une telle atmosphère de passion a trop souvent faussé les conditions mêmes du débat.

Gabriel Charmes, né à Aurillac en 1850 mort à Paris en 1886, était un écrivain d'un réel talent. Esprit distingué, généreux, curieux, il se fit d'abord connaître par des études coloniales et étrangères et c'est par hasard, semble-t-il, qu'il fut mené à s'intéresser aux choses de la mer à la suite d'un séjour qu'il fit dans le Midi et au cours duquel l'amiral Aube auquel l'attachait une très vive amitié l'emmena faire quelques tournées d'escadre.

L'amiral Aube né à Toulon en 1826 y est mort en 1890. Pendant la guerre de 70, il avait pris part comme capitaine de vaisseau aux combats de l'armée de la Loire ; gouverneur de la Martinique en 79, il était promu contre-amiral en 80 puis vice-amiral en 86. Ses amis le jugeaient comme "une grande intelligence et une âme ardente animée de la seule passion du bien public". Quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur le fond même de sa pensée, on ne peut qu'admirer la hauteur de vue, l'indépendance et le courage civique dont il fit preuve pendant son passage au Ministère. Ses ouvrages, principalement consacrés à des souvenirs de campagne et à des études coloniales, dénotent une grande clarté d'esprit et un réel talent d'écrivain ; il est incontestable qu'il exerça une influence considérable sur toute une phalange de jeunes officiers.

"Vous êtes d'avis, lui écrit Gabriel Charmes, qu'une réforme radicale de notre marine de guerre est devenue nécessaire et urgente. C'est aussi l'opinion d'un très grand nombre de jeunes marins qui, n'étant retenus par aucun préjugé suranné ou par aucun intérêt ouvrent largement leur intelligence au progrès qu'ils sont mieux que personne en mesure de comprendre et de réaliser."

"J'ai toujours été frappé de voir que cette jeunesse d'élite vous regardait comme son chef, qu'elle vous considérait comme l'homme auquel il était réservé de travailler à sa tête, à la réorganisation de notre marine dont l'état actuel inspire de sérieuses inquiétudes à tous les esprits réfléchis".

Qu'ont donc en commun ces officiers et ces publicistes réunis sous l'autorité morale de l'amiral Aube ?

D'une part, un très ardent patriotisme et la crainte (sans doute justifiée à cette époque), que la marine française ne soit pas à la hauteur de sa tâche - d'autre part un idéalisme profond basé sur une croyance certainement très généreuse mais presque mystique et bien souvent naïve au progrès.

Leur attitude philosophique et politique se trouve par le fait même définie : ils sont libéraux, républicains et imbus de principes humanitaires.

Comment concilier cette position morale avec la brutalité des méthodes de guerre qu'ils préconisent, torpillage sans avertissement, bombardement des villes ouvertes, etc. C'est une difficulté qui ne leur échappe pas et qu'il leur tient à coeur de résoudre : ils y reviennent sans cesse : Darwin, Hegel, Pascal2, sont tour à tour appelés en témoignage. Leur défense est basée sur deux arguments principaux : d'une part l'idée chevaleresque de "l'arme du faible" - d'autre part une croyance mystique en l'âge d'or de la Paix universelle conséquence inéluctable du progrès et de l'horreur même des guerres scientifiques.

Les quelques phrases suivantes tirées de l'ouvrage de Guierre sont bien caractéristique de cet état d'esprit.

"Les héros d'autrefois s'escrimaient à grands coups d'estoc et de taille et buvaient parfois à la même coupe après des heures de combat acharné. Demain les preux chevaliers seront remplacés par des potards.

"Qu'avez-vous à reprocher au ballon employé comme engin destructeur ? N'est-il pas avec la Whitehead* qui coulera au besoin un paquebot, avec l'emploi des gaz délétères qui asphyxieront les bataillons comme on asphyxie les chiens à la fourrière comme le triomphe de la guerre scientifique ?

"Le premier aéronaute qui aura le courage barbare de monter dans un ballon pour aller ravager une ville sera un libérateur de l'humanité. Ce jour-là il s'élèvera d'un bout à l'autre du monde un cri si épouvantable que tous les combattants jetteront leurs armes pour s'embrasser.

"Les peuples écoeurés des tueries séculaires se tendront par-dessus les frontières des mains fraternelles.

Ce sera la revanche de l'intelligence mise jusqu'ici au service des oppresseurs les plus cyniques et des passions humaines les plus éhontées."

L'excès de la forme atteint ici au comique malgré la générosité des intentions, mais qu'on me permette de citer encore cette belle page de l'amiral Aube, dont on ne peut méconnaître toute la gravité et qui prend une singulière valeur lorsqu'on songe à son caractère prophétique :

"La guerre est la négative du droit. C'est le recours à la force, reine du monde, d'un peuple tout entier dans l'incessant et universel combat pour l'existence ; tout est donc non seulement permis mais légitime contre l'ennemi.

"Demain la guerre éclate : un torpilleur autonome, deux officiers, douze hommes d'équipage, a reconnu un de ces paquebots porteur d'une cargaison plus riche que celle des plus riches galions d'Espagne ; l'équipage, les passagers du paquebot s'élèvent à plusieurs centaines d'hommes... le torpilleur suivra de loin, invisible, le paquebot qu'il aura reconnu et, la nuit faite, le plus silencieusement et le plus tranquillement du monde, il enverra aux abîmes paquebot, cargaison, équipage, passagers, et, l'âme non seulement en repos mais pleinement satisfaite, le capitaine du torpilleur continuera sa croisière.

"Tous les coeurs sensibles que le XVIIIe siècle nous a légués peuvent gémir, tous les congrès de la paix peuvent tenir leurs assises humanitaires, tous les diplomates peuvent édicter de nouveaux codes des droits de la guerre, par cela seul que la guerre existera entre deux nations maritimes et parce que de même que le lion est lion pour déchirer sa proie surprise sans défense, un torpilleur est torpilleur pour torpiller un navire ennemi surpris sans défense, chaque nuit couvrira de son ombre silencieuse et protectrice, chaque point de l'Océan verra s'accomplir, de pareilles atrocités.

"D'autres peuvent protester ; pour nous, nous saluons en elles la sanction suprême de cette loi supérieure du progrès dans laquelle nous avons une foi ardente et dont le dernier terme sera l'abolition de la guerre 3."

Il y avait un réel courage à écrire ces lignes en 1885 ; et de telles idées qui nous paraissent évidentes à la lumière de la dernière guerre n'étaient rien de moins que courantes à une époque où l'amiral Bourgeois s'écriait : "une telle guerre est contraire au droit des gens ; elle appelle des représailles et enfin, et surtout elle répugne au sentiment d'humanité, honneur de notre époque et de notre civilisation".

Quelques années plus tard l'amiral Krantz, ministre de la marine déclarait encore à la tribune de la chambre : "Je suis absolument persuadé que si nous avions la guerre l'ennemi ne songerait pas à bombarder Cette (ville ouverte) parce qu'il s'exposerait à des représailles. Si nous avons la guerre nous nous battrons contre des bâtiments armés et contre des places fortifiées".

"Il est temps, écrivait Gabriel Charmes, d'opposer la vérité, l'implacable vérité aux rêveries dont nous nous berçons depuis tant d'années", et l'on rappelait la phrase fameuse de Clausewitz : "Dans une chose aussi périlleuse que la guerre, les erreurs provenant d'un bon coeur sont les plus dangereuses".

Mais pour réaliste qu'elle soit, la Jeune Ecole repousse avec indignation l'accusation d'en être réduit à une attitude cynique et sans gloire. Bien au contraire elle exalte la valeur morale de la guerre de course "arme du faible, du pauvre audacieux contre le riche trop puissant". Seule cette nouvelle guerre favorise le courage et l'héroïsme :

"Notre marine se partage en deux écoles l'une absorbée par le besoin de s'abriter, l'autre animée avant tout par le sentiment de l'attaque : la première est la vieille école, la seconde la jeune école. Sous l'impression de l'année terrible nous n'inventions que des engins inspirés par une peur inconsciente (les cuirassés) nous poursuivions la chimère dénoncée par le général Dragomiroff : faire la guerre sans s'exposer à se faire tuer. L'amiral Aube fut l'apôtre de l'audace, le Dragomiroff de la marine."

Notons encore pour achever cette esquisse morale deux traits bien caractéristiques des adeptes de la Jeune Ecole : ils sont impatients et imaginatifs.

Ils ne sauraient s'accomoder des lentes évolutions qu'envisage l'école traditionnelle : une phrase célèbre de l'amiral Krantz "améliorer sans doute, réformer jamais" a le don de déchaîner leur fureur.

A l'amiral Peyron, ministre de la marine qui déclare à la chambre en 1884 : "Les torpilleurs sont les derniers venus dans les transformations successives que subit notre matériel naval ; il ne s'en suit pas qu'ils doivent inaugurer une ère nouvelle : c'est une évolution rien de plus", ils répondent que le torpilleur est tout au contraire "le signe précurseur de cette ère nouvelle, le premier pas dans une voie ouverte par les sciences appliquées aux marines de guerre et aboutissant par une révolution dans le matériel, dans les instruments de combat, à une révolution complète dans l'objet final de ces marines : la guerre navale" 4.

Enfin, s'ils sont imaginatifs c'est autant par espoir patriotique que par tempérament : gouverner c'est prévoir disent-ils et pour respectables que soient les traditions, c'est par l'intuition de l'avenir tel que le prépare le présent qu'un peuple grandit et qu'il sort victorieux de l'éternelle lutte pour l'existence.

"C'est aux nations pour lesquelles la marine ne vient qu'au second rang des forces nationales, et trop pauvre pour imiter le luxe de l'Angleterre, de deviner l'avenir. L'intuition de cet avenir peut donner à leur marine une avance menaçante. Tout invention qui menace les colosses et tend à émanciper les moucherons est un progrès dont la marine française ne saurait trop s'emparer car il n'en faut pas plus pour doubler en quelques années ses forces et sa puissance." (amiral Jurien de la Gravière)

Générosité, idéalisme, goût du risque, impatience révolutionnaire, et imagination tels paraissent être, en résumé, les traits essentiels de la petite phalange groupée autour de l'amiral Aube.

Ces hommes viennent d'assister à un désastre national sans précédent que rien ne leur faisait prévoir ; ils en sont encore tout frémissants de rage et d'indignation ; ils sont convaincus que la marine est engagée dans une voie fausse alors que l'évolution scientifique présente à leur pays une chance unique de reconquérir sur mer le rang éminent auquel il a droit. Comment leur en vouloir d'user de toute leur influence pour les faire prévaloir et de porter le débat jusque devant l'opinion publique de leur pays ?

PRINCIPES GENERAUX DE LA JEUNE ECOLE

Tout le monde connait les principes essentiels de la Jeune Ecole. Ils peuvent se résumer en quelques mots : la guerre d'escadre a vécu ; les cuirassés qui en étaient les instruments n'ont plus de raison d'être dans la marine française moderne ; ils doivent céder la place à des bâtiments légers, rapides et nombreux, qui assureront la défense du littoral et à des croiseurs rapides de dimensions moyennes qui feront la guerre de course au commerce ennemi.

Je voudrais m'efforcer de résumer en quelques pages aussi clairement que possible la suite des raisonnements que l'on trouve plus ou moins diffus dans les diverses publications des partisans de la Jeune Ecole et qui les conduisent à établir ces principes avec la vigueur que l'on sait.

La marine française, disent-ils, n'est pas actuellement à la hauteur de sa tâche :

Parce qu'elle n'a pas une conscience assez nette de ses devoirs.

Parce qu'elle ne dispose pas des instruments nécessaires pour y faire face.

La marine en danger

"The real issue is whether our navy is capable of dicharging the duties it might be called upon to perform.5 " (Lord C. Beresford, House of Commons, 4 june 1888.).

Tel est l'épigraphe que Pene Siefert place en tête de son livre La marine en danger.

A cette question si nettement posée, la Jeune Ecole répond : "La marine française n'est pas actuellement en état de faire face à ses devoirs".

Tous les publicistes étudient longuement les diverses combinai-sons politiques possibles ; la comparaison des forces navales en présence est des moins encourageantes.

Contre l'Italie seule nous serions à peu près à égalité de force, mais la rapidité des nouveaux cuirassés italiens leur permet à leur gré d'accepter ou de refuser le combat. Le Courrier de Naples en juillet 89 écrit :

"La flotte française est aujourd'hui inférieure à toutes les flottes européennes ; nous sommes libres d'accepter ou de refuser le combat. Nous pouvons bombarder Tunis en 18 heures de marche, en 24 heures nous pouvons être aux Baléares ou à Alger. Toujours plus prompts à la défense, toujours plus prompts à l'attaque."

Toutes les alliances possibles paraissent également dangereuses et "Si l'Angleterre s'unissait à la triple Alliance nos ports seraient livrés sans défense aux coups de l'ennemi (parce que nous n'avons pas de torpilleurs) et l'on verrait se reproduire à 2 000 ans de distance quelque chose comme l'anéantissement de Carthage".

La situation est tragique : la marine est en danger.

Devoirs de la marine

Quels sont les devoirs qui incombent à la marine, et auxquels elle n'est pas en état de faire face ? La réponse de la Jeune Ecole est ici encore parfaitement nette : Le premier et le plus important de ces devoirs est de défendre les côtes ; le second, dont il ne conviendra de s'occuper que si le premier est assuré, est de faire tout le mal possible à l'ennemi.

C'est à terre en effet que se jouera le sort de la France : "La victoire décisive, celle qui décidera du sort de la France est celle de nos armées. La flotte française doit donc, dans la prochaine guerre être avant tout l'aide, l'auxiliaire, la suivante de l'armée et pour cela assurer la défense de nos frontières maritimes". (Pene Siefert)

"Le sort du pays ne se jouera pas sur mer mais sur terre ; si l'armée n'est pas à la hauteur de ses devoirs, tous les cuirassés du monde ne retarderont pas d'une heure la catastrophe déchaînée par l'invasion germanique." (Fontin)

"Malheureusement il faut convenir que les individus sont rares qui, dans notre pays, veulent examiner le problème de la guerre maritime non pas en soi mais en liaison avec les autre problèmes de même ordre..."

La jeune Ecole considère que la marine française a dans
la défense nationale un rôle important mais strictement limité. La citation suivante, si souvent reproduite, de l'amiral Aube est pour tous article d'Evangile :

"Il peut arriver que deux puissances continentales s'en remettent du sort de la guerre aux succès de leurs armées et que toutes deux se bornent à assurer l'inviolabilité de leurs frontières maritimes ou encore que l'une d'elles ayant assuré cette inviolabilité se refuse à tout engagement (cas de la guerre de 1870).

"S'il en est ainsi, on peut affirmer que dans une guerre maritime la défensive est l'objectif supérieur ; au contraire de ce qui se passe sur terre où l'offensive paraît comme le moyen le plus sûr de maintenir inviolé le sol national par l'invasion du sol ennemi."

Ainsi le principe est formel : pour la marine française le premier des devoirs est : la défensive.

Et voici le second :

- "Que veut-on à la guerre ?

- "Etre le plus fort pour imposer sa loi

- "Comment impose-t-on ?

- "En accablant.

- "Qu'accable-t-on ?

- "Les membres de la nation dans leurs personnes, dans leurs intérêts, dans leurs biens. Il faut donc s'attaquer à la source la plus abondante de la vie. Détruire la flotte de l'Angleterre, c'est abattre son orgueil ; couler les navires qui portent aux Anglais le pain, la viande, le coton, les salaires aux ouvriers, c'est là faire la guerre à l'Angleterre. Le principe de la stratégie est désormais : ne pas s'occuper de la flotte ennemie, n'avoir souci que de ses richesses et de sa ruine."

C'est la nouvelle conception de la "guerre industrielle". Elle trouve d'autant plus de crédit en France qu'elle suscite outre-Manche une émotion considérable : Au cours d'un grand meeting organisé à Canon street par la Chambre de Commerce de Londres, lord Charles Bensford, ancien premier Lord de l'Amirauté qui préside la réunion prononce un discours nettement alarmiste que la presse commente avec passion :

"Chaque jour l'importation de vivres et matières premières s'est accrue, et chaque jour il est devenu plus important que leur arrivage soit plus assuré et plus régulier (assentiment marqué). Si une de nos ligne de communication était coupée, nous, marins, estimons que quoique nos navires de guerre puissent gagner des batailles, nous serions dans une position pire encore que celle qui suivrait une défaite. (très bien, très bien)."

Les buts de la guerre navale sont donc parfaitement définis.

Si la marine française n'est pas en état de les atteindre c'est qu'elle n'a pas su se donner les armes nécessaires pour mener à bien cette nouvelle arme de guerre. Contre son intérêt le plus clair, au nom de traditions routinières et sans valeur, elle persiste à rechercher la prépondérance navale par ses navires cuirassés.

Procès du cuirassé

L'on peut ramener à quatre principaux les divers arguments présentés contre le cuirassé :

- un argument philosophique,

- un argument technique (stratégique),

- un argument historique,

- un argument financier.

a) Argument philosophique

Le cuirassé qui représente essentiellement la concentration sur une seule coque du maximum de puissance offensive et du maximum de puissance défensive répond à une conception philosophique diamétralement opposée au principe de la division du travail qui prévaut cependant dans toute l'industrie contemporaine. Ecoutons G. Charmes à qui revient le mérite d'avoir le premier et le plus nettement dégagé cet aspect de la question.

"A mon avis, écrit-il, même avant les dernières découvertes qui ont modifié profondément les conditions de la lutte sur mer, l'organisation actuelle des flottes maritimes des grandes nations européennes reposait sur un principe faux et dangereux : le principe de la concentration de toutes les unités de combat sur un même navire. C'est contre ce principe que je me suis élevé. C'est ce principe que j'ai attaqué, non comme on le croit, au profit de la torpille, mais au profit du principe opposé qui a triomphé depuis longtemps dans l'armée et qui doit triompher enfin dans la marine : le principe de la division du travail.

"Vaut-il mieux continuer à construire des navires géants plus ou moins cuirassés sur lesquels on accumule des moyens d'attaque et de défense qui ne sauraient se développer qu'au détriment l'un de l'autre ou n'est-il pas préférable de donner à chaque arme un bateau spécial sur lequel l'efficacité de cette arme sera portée à son maximum ?

"(...) Substituons au cuirassé d'escadre, navire essentiellement complexe à plusieurs fins, très coûteux, doué d'une vitesse restreinte, une grande quantité de bateaux spéciaux : bateaux canons, bateaux torpilles, croiseurs, etc... Donnons à ces bateaux construits pour un but unique la plus grande vitesse possible ; en un mot divisons le travail afin de produire meilleur et à meilleur marché."

Il serait facile de multiplier ces citations. Ainsi le cuirassé constitue actuellement une véritable hérésie philosophique en contradiction flagrante avec le progrès et l'industrie modernes.

b) Argument technique (stratégique)

Au point de vue strictement technique, le cuirassé n'est pas plus défendable ; il n'est en effet que l'héritier des anciens vaisseaux dont le rôle essentiel étant d'assurer la maîtrise de la mer. Or cette maîtrise n'existe plus du fait de l'entrée en ligne de deux facteurs absolument nouveaux : la vitesse, la torpille.

"Les exemples récents, écrit l'amiral Aube, montrent ce que vaut l'empire de la mer pour la protection du commerce, la sécurité des côtes de la nation qui tient en ses mains ce centre vermoulu.

"Un jour nouveau ne se lève-t-il pas sur l'avenir des guerres maritimes ?"

Autrefois le vaisseau était bien le maître de la mer parce que rien ne pouvait le menacer ou lui échapper. Aujourd'hui un torpilleur de 40 tonnes peut porter au croiseur un coup mortel tandis que le moindre croiseur se moque de ses puissants canons, étant toujours assuré de pouvoir se tenir hors de leur portée.

Si l'on serre le problème de plus près, la simple discussion des données montre que le cuirassé n'a plus aucune valeur ni offensive, ni défensive :

Offensivement, une escadre cuirassée est incapable de porter la guerre sur la côte ennemie puisqu'elle courrait le risque d'être décimée par les torpilleurs dès la nuit venue : "Le blocus de tout le littoral, écrit l'amiral Aube, est impossible, celui d'un port très difficile ; il faut donc répartir nos bases en des points nombreux pour assurer la liberté des croiseurs". Si cette multiplicité des bases est acquise, les cuirassés n'empêcheront pas les mouvements d'entrée et sortie des croiseurs. Ils ne détruiront pas davantage ceux que le hasard leur ferait rencontrer en mer et auxquels leur vitesse supérieure permettra toujours de refuser un combat inégal.

Inapte à toute opération continue contre les côtes, inapte au blocus, inapte à la poursuite, le cuirassé n'a plus aucune valeur offensive.

Défensivement son inutilité n'est pas moins certaine : la rapidité de l'attaque sera telle que l'on ne pourra jamais prévoir sur quel point du littoral elle portera : les vaisseaux ennemis auront achevé leurs ravages bien avant l'arrivée des lourdes masses cuirassées. Les manoeuvres navales de 1889 en fournissent un admirable exemple :

"Le premier acte des manoeuvres navales s'est accompli dans la matinée. Des cuirassés du contre-amiral O'Neil à la faveur d'une nuit sans lune et guidés par le phare de Planier ont pu arriver devant Marseille sans être aperçus et bombarder la ville à la première heure du jour ; l'escadre du contre-amiral Alquin, qui était à ce moment à La Ciotat s'est portée au secours de la ville et a donné la chasse à l'ennemi.

"Pendant que ceci se passait devant Marseille le Redoutable s'emparait de Bandol et détruisait le viaduc du chemin de fer, le Seignelay et la Dragonne canonnaient la ville de Cette.

"Deux fortes lignes navales établies sur nos côtes, communi-quant sans cesse avec un service sémaphorique supérieure-ment organisé ne suffisent donc pas pour empêcher de hardis marins d'aborder des points importants du littoral sans courir trop de danger. Cette perspective provoque de nombreux commentaires dans la région."

(Le Temps de juillet 89).

Et tout aussitôt l'auteur de la Marine en danger commentant cet article compare cet exemple au cas d'une guerre franco-italienne.

Ainsi le cuirassé inapte à l'offensive l'est également à la défensive.

Il n'est utilisable en dernière analyse que dans la bataille navale c'est-à-dire, si nous le voulons bien, jamais puisque nous serons toujours libre d'accepter ou de refuser cette bataille.

"Une marine de guerre peut à l'heure actuelle se refuser à courir la chance d'une bataille décisive : on ne peut l'y forcer et, en agissant ainsi, elle ne fait pas aveu de son impuissance mais bien acte de stratégie supérieure - d'une stratégie nouvelle, indépendante du principe essentiel de la stratégie passée : mettre hors de cause l'armée principale ennemie." (Z. et H. Montéchant).

"Prenons l'hypothèse la plus favorable pour nous, supposons les escadres de France et d'Angleterre, alliées opérant de concert contre la flotte allemande dans la mer du Nord et la Baltique. Vous pensez : voilà une force irrésistible, tous ses coups seront mortels.

"Eh bien non, cent fois non. Cette force est illusoire parce que les occasions de s'exercer utilement lui feront défaut à moins de supposer contre toute vraisemblance que les cuirassés de l'Allemagne iront d'eux-mêmes se jeter dans la gueule du loup." (Paul Fontin).

Ainsi l'analyse technique des conditions d'emploi des cuirassés conduit à sa condamnation formelle et la "Jeune Ecole" peut prendre à son compte quarante ans d'avance la fameuse parole de Percy Scott : "Les cuirassés sont bougrement bons à rien." (Revue Maritime, janvier 1920).

c) Argument historique

L'histoire maritime de la France n'est qu'une longue série de défaites. De siècle en siècle les mêmes erreurs se répètent avec une tragique régularité et toujours se retrouve à l'origine chez les dirigeants de notre marine la même cause psychologique : une ambition démesurée et disproportionnée aux moyens.

En dépit des plus dures leçons du passé la marine française semble atteinte d'une véritable mégalomanie chronique : contre l'Angleterre, insulaire, débarrassée de toute préoccupation continen-tale la France rêve d'établir sa suprématie par la bataille rangée des flottes. Les vaisseaux sont hâtivement construits sous l'impulsion d'un ministre énergique, hâtivement armés, hâtivement entraînés ; l'Angleterre répond par des mises en chantier plus nombreuses, la guerre est déclarée et c'est bientôt la rencontre - le désastre.

"Louis XIV se décide pour la grande guerre, pour les batailles rangées :

"C'est La Hougue.

"Vient Napoléon. Lui aussi rêve de posséder la mer, au moins pendant quelques jours :

"C'est Trafalgar.

"Ne tombons plus dans une erreur pareille. Reléguons la guerre d'escadre au rang que lui assigne l'étude des principes de la stratégie moderne. Il y va de la fortune de la France, de son avenir, de sa sécurité même." (Z.et H. Montéchant).

Au surplus, et même en nous écartant de ce point de vue strictement national, la faillite du cuirassé ne fait que confirmer la grande loi de l'évolution dont l'histoire maritime nous fournit déjà de nombreux exemples.

"L'obus de Sébastopol tombé sur la ville de Paris et qui mit en péril le vaisseau amiral de l'escadre française ne décida pas seulement du succès de la journée en forçant la flotte alliée à la retraite : il signa l'arrêt de mort de toutes les marines de guerre telles que les avaient alors constituées les progrès de la science et de l'industrie.

"Un an après, la destruction en quelques heures des puissantes murailles de Kinburn par les batteries cuirassées françaises fut la sanction de cet arrêt de mort. Les deux faits attestaient, l'un l'impuissance des murailles de bois, l'autre la puissance nouvelle des murailles de fer."

Une ère nouvelle s'ouvrait pour la marine : la gloire en fut le premier témoignage. L'Angleterre, comme toujours lente à s'émou-voir et à admettre la ruine d'une formule qui rendant des années avait assuré sa puissance finit par céder au mouvement.

Ce fut l'époque de la marine cuirassée.

Pourquoi cette marine cuirassée née d'un progrès ne serait-elle pas elle même sur le point de disparaître en présence d'un nouveau progrès ? Sic transit gloria mundi. C'est la loi inéluctable.

Le cuirassé reposait sur un syllogisme :

1 ) L'arme supérieure, décisive du combat est le canon.

2) La cuirasse impénétrable au projectile assure l'invulnérabilité du cuirassé.

3) Donc le cuirassé est le navire de guerre de l'avenir.

Les deux premiers termes du syllogisme sont devenus faux en présence de l'apparition de la torpille et des obus à explosifs puissants.

Pourquoi s'entêter à défendre la conclusion.

d) Argument financier

Un cuirassé vaut 30 millions

Un croiseur 10 millions

Un torpilleur 200 000 francs

Ces chiffres se passent de commentaires.

Si l'on admet que la victoire navale doive inévitablement rester à la flotte cuirassée la plus puissante c'est-à-dire la plus nombreuse, il est clair que la situation financière de la France (1885) et les charges militaires auxquelles elle doit impérativement faire face lui interdisent tout espoir vis-à-vis de l'Angleterre ; la course aux armements serait une folie ; les deux nations se ruineraient sans aucun espoir de modifier l'équilibre relatif des forces. Mieux vaudrait renoncer une fois pour toutes à la lutte.

Toute différente apparaît la question des petits croiseurs et torpilleurs : il ne s'agit plus ici de batailles rangées opposant ligne à ligne. Contre un seul croiseur rapide attaquant une des grandes voies de communication, combien l'Angleterre ne devra-t-elle pas mobiliser de bâtiments pour assurer la protection de son commerce ; l'extrême mobilité et le nombre des petites unités permettent toutes les combinaisons possibles ; le bien joué reprend sa valeur : la stratégie napoléonienne basée sur la surprise et la vitesse retrouve de nouvelles applications. L'importance même du commerce de la Grande Bretagne, le développement de ses lignes de communication, la longueur de ses côtes métropolitaines ou coloniales la rendent partout vulnérable.

Ainsi tandis que notre situation financière nous interdit formellement tout espoir de vaincre l'Angleterre si nous continuons à rechercher la décision par la bataille des flottes, nous pouvons tout au contraire, moyennant des dépenses mieux en rapport avec nos ressources, garder l'espoir de la harceler de toutes parts tout en nous dérobant à ses coups et peut-être de l'épuiser au point de l'amener à accepter nos conditions. Toute autre politique navale n'est qu'un rêve de mégalomanie. Seule la solution proposée par la "Jeune Ecole" est compatible avec les dures réalités financières.

En résumé, qu'on l'envisage au point de vue philosophique, technique, historique ou financier, le cuirassé apparaît aujourd'hui comme une véritable absurdité pour la marine française. Qu'elle y renonce donc hardiment et qu'elle porte tout son effort vers la construction d'une marine moderne composée de petites unités, nombreuses, rapides et spécialisées.

Ainsi évitera-t-elle les combats d'escadre qui lui ont toujours été si funestes. Et l'escadre ennemie si puissante soit-elle ne sera pas maîtresse de la mer puisque toute action offensive lui sera interdite contre nos côtes ; tandis que nos croiseurs rapides