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DARRIEUS
ET LA RENAISSANCE D'UNE PENSEE MARITIME EN FRANCE AVANT LA PREMIERE
GUERRE MONDIALE
Henri DARRIEUS et
Bernard ESTIVAL
Le
XIXe siècle n'avait pas été une époque faste pour la Marine
française. Ayant renoncé à toute ambition d'affrontement direct
sous forme de guerre d'escadre avec la Royal Navy elle
n'envisageait plus, face à la Grande-Bretagne, qu'une stratégie
reposant sur la guerre de course et la défense des côtes. Dans
le même temps, le matériel n'avait cessé d'évoluer, rendant périmées
les tactiques en vigueur dans la marine à voile, tandis que
l'essor du commerce international et l'apparition de puissances
maritimes nouvelles bouleversaient les données de la stratégie.
Les combats de la guerre de Sécession, la bataille de Lissa,
avaient encore contribué à jeter la confusion dans les esprits
en provoquant un éphémère engouement pour l'éperon.
L'apparition de la torpille automobile, enfin, avait été interprétée
comme la fin du règne du cuirassé.
En 1882, l'Amiral
Aube avait publié La guerre maritime et les ports français
dans lequel il tentait de définir, dans l'optique d'une guerre
contre l'Angleterre, une stratégie navale reposant sur quatre
types de forces : une flotte cuirassée pour mener la guerre
d'escadre, des croiseurs pour la guerre de course, des flottilles
de torpilleurs et de garde-côtes pour la défense des possessions
outre-mer.
Déformées par
ses disciples de la "Jeune Ecole", qui n'avaient retenu
de son programme que la guerre de course et, surtout, la défense
des côtes, les idées de l'Amiral Aube allaient servir d'alibi à
la construction de navires de guerre sans valeur militaire, tels
que les torpilleurs de défense mobile, les cuirassés garde-côtes
et les croiseurs-cuirassés.
Au sortir de
cette désastreuse période d'hésitations sur les orientations à
donner à la marine, non seulement la flotte française donnait
l'image d'une collection hétéroclite de bâtiments sans valeur
militaire, mais elle présentait une lacune encore plus grave :
aucune pensée stratégique ni tactique solide n'animait le
commandement et, faute d'une doctrine cohérente, les théories s'étalaient,
de la façon la plus variée et la plus abondante, en dehors des
documents officiels, dans la presse, sur les bancs de la Chambre
des Députés, au Sénat, et dans une profusion étonnante de
publications, telles que La guerre de demain, La marine
qu'il nous faut, Réflexions sur le programme naval...
alimentant les plus ardentes polémiques, non seulement dans les
milieux politiques, mais également dans les carrés.
Dans ses mémoires,
l'Amiral Daveluy, qui avait fait paraître en 1902 un ouvrage
intitulé Etude sur le combat naval, suivi en 1905 de l'Etude
sur la Stratégie navale et en 1906 de La lutte pour
l'empire de la mer, décrit ainsi la confusion qui régnait
dans les esprits en 1898 lorsqu'il entra à l'Ecole Supérieure de
Marine :
|
"Sur
le Brennus
et pendant mon commandement du Gymnote j'avais
lu à peu près tout ce qui avait été publié se
rattachant à la question (la stratégie et la
tactique) ;
de ces lectures, il m'était resté l'impression du néant...
Il était difficile de prendre au sérieux de
pareilles élucubrations ; elles étaient le fait
d'officiers qui s'intitulaient eux-mêmes "la
jeune école" et disposaient d'une revue. J'avais
lu dans cette revue des choses extraordinaires ;
en particulier un article copieux et écrit avec un
grand sérieux dans lequel l'élève de la jeune école
posait comme critérium que, dans une force navale, le
corps de bataille ne doit jamais être supérieur à
six unités et les éclaireurs ne doivent jamais être
inférieurs à douze. Il était donc manifeste que la
Marine française traversait une période de décadence
au point de vue des principes militaires.
On
objectera avec raison que la jeune école ne se
composait que d'une petite minorité d'officiers qui
croyaient inventer la guerre. C'est exact, mais jamais
les énormités qu'ils publiaient n'auraient vu le jour
s'il y avait eu une doctrine officielle s'imposant par
sa netteté et sa précision ; mais
là, on se trouvait réellement en face du néant. C'est
cette carence complète, absolue, de principes
dirigeants qui permettait ces fantaisies qui nous
semblent maintenant ridicules. Il y avait bien à bord
des bâtiments trois volumineux bouquins qui étaient
intitulés : "Livre de Tactique Navale" ;
mais on était tout surpris, en les feuilletant, de
s'apercevoir qu'ils ne constituaient qu'un recueil de
signaux. Il paraît qu'il n'en avait pas toujours été
ainsi, et qu'à une époque antérieure, le chapitre
"Instructions générales" qui avait fini par
se réduire à des règles pour la navigation des bâtiments
groupés, avait contenu des directives ; mais
celles-ci, au fur et à mesure de la transformation des
bâtiments, avaient fini par disparaître complètement."
1
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En 1896, conscient
de la nécessité de mettre fin à cette déplorable anarchie des
esprits et cette absence de doctrine le ministre de la Marine
Lockroy décida de créer une Ecole Supérieure de Guerre de la
Marine, mais on ne fait pas sortir du néant une pensée stratégique
en quelques mois, comme le constate Daveluy.
|
"Mais
l'Ecole de Guerre n'était pas arrivée à un résultat
dès sa création ; elle avait tâtonné pendant
plusieurs années, cherchant sa voie, avant d'arriver à
son corps de doctrine indiscuté. Après ces trois années
d'existence, l'Ecole Supérieure de Marine n'était pas
encore sortie de cette période d'enfantement. Le
capitaine de vaisseau B... qui tenait dans notre
promotion la chaire de tactique et de stratégie, n'améliora
pas sa situation, et il nous déçut complètement ;
encore que, par son intelligence et sa culture, il semblât
qualifié pour s'attaquer au problème. La pauvreté de
pensée et d'idées qui caractérisait les conférences
de Tactique et de Stratégie avaient frappé le ministre
dans les circonstances suivantes. Le Président de la République,
Félix Faure, se rappelant qu'il avait été ministre de
la Marine, tint à assister à une conférence de l'Ecole.
Le ministre de la Marine, Lockroy, avec l'aide de camp
Darrieus, accompagnaient le chef de l'Etat. On avait
choisi de préférence une conférence sur la Tactique
navale, ce qui se justifiait ; mais le commandant
B... ne trouva rien de mieux que de traiter un petit
problème de cinématique navale qui occupa toute la
conférence. En retournant au ministère, M. Lockroy dit
à Darrieus (de qui je tiens le propos) :
"C'est donc cela, la tactique navale ?"
C'était bien cela en effet ; et il faut avoir vécu
cette fin de siècle pour imaginer l'importance qu'on
attachait alors à des problèmes de recherche, de
chasse, d'éclairage qui ont, à l'occasion leur utilité ;
mais en faire la base de la tactique, c'est confondre la
partie - une infime partie - avec le tout." 2
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Cette
visite présidentielle, et les remarques qu'elle avait
inspirées au ministre, n'ont peut-être pas été étrangères
à la désignation, quelques années plus tard de Darrieus
au poste de professeur de tactique à l'Ecole Supérieure de
Guerre de la Marine.
Entré en
octobre 1876, à dix-sept ans, à l'Ecole Navale, Darrieus
en était sorti en 1878, dixième sur 47 élèves.
Nommé en
1878 aspirant de 2e classe, il embarque sur la frégate La
Flore, école d'application. Noté à l'issue de la
campagne : "Nature d'élite, fera honneur à la
Marine" par son commandant, il est affecté pour deux
ans sur le croiseur Thémis, en campagne en Extrême-orient.
Enseigne, puis lieutenant de vaisseau, il parcourt le monde,
en se perfectionnant chaque jour dans son métier :
officier des montres sur le transport Calvados,
officier hydrographe sur la canonnière Etendard, ou
chargé de la machine sur le Linois, il fait preuve
dans tous ses embarquements de qualités exceptionnelles,
mais aussi d'un trait caractéristique que note l'un de ses
commandants : "Cet officier est soigneux dans tout
ce qu'il fait".
En 1887,
promu lieutenant de vaisseau depuis trois ans -et jeune marié-
il est nommé à la Défense mobile de Toulon. C'est le début
de la seconde période de sa carrière pendant laquelle,
plus particulièrement attiré par l'étude d'un matériel
nouveau, il va donner toute sa mesure comme inventeur.
Le
lieutenant de vaisseau Darrieus est là à pied d'oeuvre,
tantôt commandant le torpilleur Déroulède ou le
sous-marin Gymnote, tantôt attaché à l'Ecole des
Torpilles, et toujours poursuivant, à terre ou à bord,
l'utilisation ou l'amélioration du matériel qui lui est
confié. En 1889, il invente une dynamo à l'usage des
torpilleurs, qui rend les meilleurs services. L'année
suivante, il perfectionne la torpille. En 1894 il établit,
en dehors de son service, un plan complet de moteur pour le
sous-marin Gustave Zédé. En 1895, surtout, il
publie dans le Bulletin des travaux des officiers une
"Etude sur les bateaux sous-marins". En deux cent
cinquante pages environ, une vue d'ensemble des problèmes
et de l'avenir de la navigation sous-marine est exposée.
Qu'il s'agisse de l'utilisation militaire des sous-marins,
de leurs armes, de la pratique de la plongée, des moteurs,
des instruments de route, de l'habitabilité, Darrieus fait
la preuve de son expérience et de la justesse de ses vues.
E. Lockroy,
prenant au mois d'octobre 1895, le portefeuille de la
Marine, appelle l'ancien commandant du Gymnote comme
collaborateur rue Royale pour faire progresser les
recherches en cours sur la navigation sous-marine.
Après un
embarquement de dix-huit mois à l'Etat-Major de l'Escadre
de la Méditerranée, à bord du cuirassé Brennus,
il est promu capitaine de frégate et appelé de nouveau à
Paris en 1898 comme chef de cabinet de Lockroy, pour son
second ministère.
En quittant
rue Royale, il commande le croiseur du Chayla, puis
l'Ecole des Officiers Torpilleurs et devient second du
croiseur D'Entrecastaux. Cette suite de postes hors
de Paris lui évite de participer de trop près à la période
- sombre pour la marine - du ministère Pelletan.
C'est en
1905 qu'il revient à Paris, chargé du cours de Stratégie
et de Tactique à l'Ecole supérieure de Marine.
LES
"ECOLES"
Jusqu'au début
du XIXe siècle, l'étude de la stratégie reposait sur la méthode,
dite "historique" cherchant dans les conflits passés
des enseignements, des leçons, des règles générales,
susceptibles de servir de guides permanents pour l'avenir.
L'évolution des idées à la fin du XIXe siècle, lointaine
conséquence de la "querelle des anciens et des
modernes", et les nouveautés de la technique, dans le
domaine naval en particulier, allaient détrôner pour un
temps cette méthode, d'allure philosophique, au profit
d'une "méthode matérielle" se voulant plus
scientifique, et fondée sur les caractéristiques et les
performances des armes et des équipements.
Avec
l'introduction brutale de nouveaux instruments de combat :
le canon rayé se chargeant par la culasse, l'éperon, la
mine et la torpille, avec l'apparition de la vapeur, de la
cuirasse et de l'hélice, dans un siècle dominé par une
confiance absolue dans la science, la méthode matérielle
devait avoir la faveur des esprits.
C'est ainsi
que l'on va assister successivement, après la guerre de Sécession
et la bataille de Lissa, à l'engouement pour l'éperon
entre 1865 et 1880, puis entre 1885 et 1895, à
l'emballement pour la torpille et le torpilleur, à partir
de 1900 au fanatisme pour le sous-marin, en attendant le
retour en force du canon, après la bataille de Tsoushima,
de 1905 jusqu'à la première guerre mondiale, en France
surtout d'ailleurs, car, aux Etats-Unis, avec Mahan, en
Grande-Bretagne avec Colomb, c'est toujours la méthode
historique qui reste en faveur.
Il va de
soi qu'aucune des deux méthodes n'est réellement
satisfaisante, comme devait le souligner Castex :
|
"En
résumé, deux tendances, deux directions de
pensée, deux courants d'idées se partagent les
esprits qui rêvent du mieux en matière
militaire. Les uns iront vers cette thèse
philosophique et synthétique, éprise de lois
et principes, qui plane sur toutes les armes et
sur tous les temps, et qui s'incarne dans ce
qu'il est convenu d'appeler la méthode
historique. Les autres seront attirés par la thèse
analytique, rationnelle et positive, bornée
intentionnellement aux faits, aux engins et aux
procédés, qui n'embrasse qu'une seule arme et
une seule époque, et qui se reflète dans ce
que nous dénommerons, faute d'un meilleur
terme, la méthode matérielle.
Les
adeptes de la première méthode forment l'école
historique, qui se signale par une unité complète.
Ceux de la seconde méthode constituent l'école
matérielle, qui, à l'inverse de la précédente,
et à cause précisément de sa nature
analytique, se subdivise en autant d'écoles
qu'il y a d'armes : il y a l'école du
canon, l'école de la torpille, l'école du
sous-marin, l'école de l'aéronautique, qui
souvent s'ignorent ou se combattent...
Les
deux écoles, historiques et matérielle, sont
trop dissemblables pour ne pas être en très fréquente
opposition, tant que le jugement et le sentiment
du juste équilibre n'interviennent pas pour les
concilier. Elles provoquent des oscillations périodiques
de la masse, portée vers l'une ou l'autre
suivant le moment." 3
|
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En
1906, date à laquelle Darrieus accède au poste de
professeur de tactique et de stratégie à l'Ecole
de Guerre, l'école matérielle, qui avait triomphé
avec la "jeune Ecole", thuriféraire de la
torpille et conduit la France à un ruineux
programme de bâtiments sans valeur militaire, avait
redressé la tête après la guerre russo-japonaise,
mais c'était cette fois la "chapelle" du
canon qui était en vedette. Citons de nouveau
Castex :
|
"de
1905 à 1914, la courbe matérielle fait
une de ces "pointes" dont nous
parlions plus haut. Une école matérielle
est à son apogée : celle du
canon. Le dernier fait saillant, la
guerre russo-japonaise, en révélant
que cette arme n'a rien perdu de sa prépondérance
ancienne, en la montrant presque seule
sur la scène principale, a déclenché
un mouvement d'opinion irrésistible qui
pousse à tout lui sacrifier. Tous les
efforts sont orientés vers ses progrès
techniques et vers l'amélioration de
son emploi tactique (entraînement du
personnel, méthodes de tir, écoles à
feu, etc.). Les autres armes sont plus
ou moins négligées : l'école matérielle
est toujours nettement particulariste.
L'ensemble du corps, impressionné par
l'ardeur et la foi mystique des
canonniers, suit le mouvement. Tout est
au canon. La torpille est dans le
marasme, le sous-marin effacé, l'aéronautique
inexistante." 4
|
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il
reviendra justement à Darrieus, suivant en
cela Daveluy, de réhabiliter l'école
historique, sans cependant tomber dans ces
excès, car il sait compléter ses réflexions
historiques par l'étude analytique des
capacités des diverses armes, échappant
ainsi à la double critique de Castex.
Dans
la confusion des esprits qui régnait alors,
la tâche de professeur de Stratégie et de
Tactique était loin d'être simple.
Darrieus va s'y adonner avec passion, comme
dans toutes ses activités précédentes. Il
faut d'abord "remettre de l'ordre dans
la maison", discipliner les idées,
construire ce que tous les officiers
appeleront, du nom qu'il avait lui-même
employé, "la doctrine" et
l'imposer dans la Marine et même dans le
public.
Le
cours de Darrieus eut un retentissement
certain dans la marine et son auteur fut
autorisé à en publier le premier volume :
"La Doctrine", qui sera imprimé
en 1907, paraîtra sous le titre : La
Guerre sur Mer et sera traduit en
anglais, en allemand, en italien et même en
japonais... Les deux autres, intitulés
"L'Outil" et
"l'utilisation", qui ne sortiront
pas de l'Ecole, ont quelque peu perdu de
leur actualité mais ils renferment, outre
d'intéressantes indications sur la Marine
de l'époque, des remarques générales
encore valables de nos jours.
Le
principal intérêt du cours de Darrieus est
qu'il ne se contente pas de traiter du
combat lui-même, mais qu'il s'intéresse à
tous les aspects de la guerre. Elargissant
d'emblée le débat, il s'ouvre ainsi la
possibilité de traiter non seulement de la
politique, mais également des problèmes
d'organisation de la Marine.
|
"C'est
à l'édification d'une oeuvre
militaire établie sur des bases
solides et durables, écrit-il
dans l'introduction de "La
Doctrine", que répond
encore une fois la création
d'une Ecole supérieure ainsi
que le but du présent ouvrage.
Pour atteindre ce résultat sûrement,
il faut un objectif supérieur ;
aussi pour me servir d'une
expression heureusement employée
déjà, j'écarterai
soigneusement des sujets traités
tout ce qui n'aurait pas la
guerre pour but. C'est à cette
pensée précisément qu'obéissait
le fondateur de l'Ecole, M.E.
Lockroy, le ministre de
1895-1896, en donnant
intentionnellement à
l'institution le qualificatif d'Ecole
de guerre de la marine. Il
voulait marquer par là
l'importance primordiale qu'il
attachait à ce que cette grande
et féconde pensée de la guerre
fût toujours l'étoile
directrice de ses travaux."5
|
|
LA
METHODE
|
"La
nécessité la plus
pressante est, en effet,
de coordonner les idées,
de passer au crible d'un
examen rigoureux toutes
les opinions si diverses
ayant cours en art
maritime, de retenir le
tout petit nombre de
faits pouvant être
admis comme vérité,
pour jeter les bases
d'une doctrine que
l'avenir et un
enseignement plus
documenté devront peu
à peu enrichir." 6
|
|
D'emblée,
Darrieus annonce sa préférence
pour la méthode historique :
|
"C'est
donc aux
enseignements de
l'histoire que
j'aurai recours
pour commencer
l'étude de la
stratégie.
Cette méthode
est légitime,
car il est
naturel de
penser qu'en
dehors des éclairs
de leur génie,
les grands
capitaines de
tous les temps
ont dû leurs
victoires à un
certain nombre
de règles générales,
de dispositions
judicieuses,
qu'il serait légitime
d'espérer
pouvoir
appliquer aux
guerres
modernes.
"Entendons-nous
bien encore une
fois ; il
ne peut entrer
dans ma pensée
de faire
entrevoir je ne
sais quel code,
dans lequel
seraient condensées
un certain
nombre de règles
précises ,
qu'il suffirait
d'appliquer
rigoureusement
sur le champ de
bataille pour
gagner la
victoire à coup
sûr.
"Mon
but est plus
modeste et non
moins utile ;
il consiste à
chercher dans le
passé des
indications générales
propres à
fournir à un
grand chef,
toutes choses égales
d'ailleurs, une
orientation vers
des chances plus
favorables."
7
|
|
Darrieus
étudie donc
successivement les
campagnes du passé,
d'Alexandre à Napoléon,
puis les grandes
guerres maritimes,
de Duquesne à
Nelson. A partir du
début du XIXe siècle,
la guerre de Sécession,
le combat de Lissa,
les guerres
chileno-péruviennes,
la campagne de
l'amiral Courbet ,
les conflits
sino-japonais et
hispano-américain
lui fournissent des
sujets de réflexion
d'autant plus intéressants
que le matériel
naval se rapproche
de celui du présent.
Mais, bien entendu,
c'est la guerre
russo-japonaise, qui
vient tout juste de
se terminer, qui
retient particulièrement
son attention, et à
laquelle il consacre
un chapitre entier.
Les
enseignements de
l'Histoire occupent
un court chapitre
d'une quarantaine de
pages, Darrieus y
expose les principes
généraux
classiques, non sans
répondre par avance
aux critiques qui
pourraient lui
reprocher leur
manque d'originalité :
|
"A
ce
propos,
je dois
avouer
qu'en
commençant
ce
chapitre,
j'avais
quelques
doutes
sur son
utilité.
Je me
suis
demandé
un
instant
si je
n'allais
pas être
taxé
d'enfoncer
des
portes
ouvertes
ou d'énoncer
des naïvetés,tellement
les
propositions
qui y
sont
formulées
paraissent
évidentes
et
l'expression
même du
bon
sens.
J'ai été
rassuré
par le
souvenir
de la
persistance
de
certaines
erreurs
et par
le
sentiment
de la nécessité
de les
extirper."
8
|
|
Suit
un chapitre
consacré à
la pensée
des écrivains
militaires
et
maritimes,
de Jomini à
Mahan, se
terminant
par cette
conclusion :
|
"Si
tant
d'hommes
de
guerre
illustres,
si
tant
d'écrivains
militaires
renommés,
depuis
un
siècle
et
de
nos
jours
encore,
ont
cru
devoir
reprendre
certaines
idées
sous
des
formes
à
peine
modifiées,
ce
ne
peut
être
pour
la
vaine
satisfaction
de
se
démarquer.
S'ils
n'ont
pas
craint
de
les
ressasser,
c'est
qu'ils
avaient
la
conviction
profonde
que
ces
vérités
exigent
mieux
qu'une
acceptation
fugitive,
en
quelque
sorte
complaisante,
et
qu'elles
doivent
s'implanter
définiti-vement
dans
les
esprits
avec
la
violence
irrésistible
des
dogmes."
9
|
|
LA
MAITRISE
DE
LA
MER
Des
leçons
de
l'histoire,
Darrieus
retient
d'abord
l'importance
fondamentale
de
la
maîtrise
de
la
mer
dans
tous
les
conflits
mettant
en
jeu
des
puissances
maritimes :
|
"Etre
maître
de
la
mer,
telle
est
l'expression
familière
à
tous
les
marins
qui,
dans
une
formule
concise,
contient
un
monde
d'idées
et
de
pensées,
et
résume,
pour
ainsi
dire,
toute
la
stratégie
navale.
"Elle
ne
signifie
pas
seulement,
pour
le
parti
vainqueur,
la
conquête
définitive
du
champ
des
opérations
de
guerre ;
elle
comprend
encore
la
liberté
de
la
navigation,
la
sécurité
des
transactions
commerciales,
la
circulation
du
pavillon,
tout
ce
qui
en
un
mot
représente
la
vie
active
d'une
grande
nation,
et
ce
qui
constitue
bien
souvent
l'objet
du
conflit.
C'est
précisément
en
cela
qu'elle
satisfait
pleinement
aux
nécessités
de
la
guerre."
10
|
|
Mais,
comme
les
océans
sont
vastes,
une
maîtrise
totale
et
absolue
est
illusoire :
|
"La
notion
de
"maîtrise
de
la
mer"
doit
bien
être
définie ;
on
ne
saurait
viser
par
ce
terme
la
suprématie
sur
tous
les
océans.
L'Angleterre
seule
pouvait,
à
la
rigueur,
caresser
ce
rêve
mégalomane
il
y
a
quelques
années ;
elle
ne
peut
plus
y
prétendre
elle-même
aujourd'hui.
L'expression
s'applique
uniquement
au
théâtre
maritime
des
opérations
possibles"11.
|
|
Même
sur
ce
"théâtre
maritime
des
opérations
possibles",
la
maîtrise
est
loin
d'être
absolue.
Le
développement
des
forces
côtières,
avec
le
torpilleur
et
le
sous-marin,
réduit
d'une
façon
sensible
l'espace
sur
lequel
s'exerce
cette
maîtrise :
|
"L'entrée
en
service
du
torpilleur
avait
donc
pour
premier
effet
logique
de
repousser
plus
au
large,
au
moins
pendant
la
nuit,
les
postes
de
surveillance.
C'est
pour
satisfaire
à
ces
préoccupations
légitimes,
qu'on
avait
admis
dans
toutes
les
marines
qu'il
serait
imprudent
de
la
part
d'un
chef
d'exposer
son
escadre
en
s'approchant
la
nuit
à
moins
de
30
milles,
d'un
port
pourvu
de
torpilleurs...
L'entrée
en
scène
des
sous-marins
est
de
nature
à
combler
une
lacune
et
à
apporter
un
nouveau
et
profond
bouleversement
dans
les
conditions
de
cette
opération
de
guerre."
12
|
|
LA
BATAILLE
Le
blocus
peut
certes
assurer
la
maîtrise
de
la
mer
à
moindre
frais,
puisqu'il
fait
faire
l'économie
des
pertes
qu'entraînerait
le
combat,
mais
celui-ci
n'en
est
pas
moins
le
moyen
le
plus
sûr
d'éliminer
définitivement
la
menace
représentée
par
une
flotte
ennemie.
Une
fois
celle-ci
au
fond,
la
liberté
des
mers
est
définitivement
assurée
pour
le
vainqueur
qui
peut
en
user
tant
pour
effectuer
par
mer
tous
les
mouvements
d'hommes
et
de
marchandises
que
pour
porter
la
guerre
sur
les
côtes
adverses.
Le
combat
est
donc
bien
"l'objectif
principal",
titre
significatif
que
donne
Darrieus
au
chapitre
qu'il
lui
consacre
et
qui
commence
ainsi :
|