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DARRIEUS ET LA RENAISSANCE D'UNE PENSEE MARITIME EN FRANCE AVANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE

 

Henri DARRIEUS et Bernard ESTIVAL

 

 

Le XIXe siècle n'avait pas été une époque faste pour la Marine française. Ayant renoncé à toute ambition d'affrontement direct sous forme de guerre d'escadre avec la Royal Navy elle n'envisageait plus, face à la Grande-Bretagne, qu'une stratégie reposant sur la guerre de course et la défense des côtes. Dans le même temps, le matériel n'avait cessé d'évoluer, rendant périmées les tactiques en vigueur dans la marine à voile, tandis que l'essor du commerce international et l'apparition de puissances maritimes nouvelles bouleversaient les données de la stratégie. Les combats de la guerre de Sécession, la bataille de Lissa, avaient encore contribué à jeter la confusion dans les esprits en provoquant un éphémère engouement pour l'éperon. L'apparition de la torpille automobile, enfin, avait été interprétée comme la fin du règne du cuirassé.

En 1882, l'Amiral Aube avait publié La guerre maritime et les ports français dans lequel il tentait de définir, dans l'optique d'une guerre contre l'Angleterre, une stratégie navale reposant sur quatre types de forces : une flotte cuirassée pour mener la guerre d'escadre, des croiseurs pour la guerre de course, des flottilles de torpilleurs et de garde-côtes pour la défense des possessions outre-mer.

Déformées par ses disciples de la "Jeune Ecole", qui n'avaient retenu de son programme que la guerre de course et, surtout, la défense des côtes, les idées de l'Amiral Aube allaient servir d'alibi à la construction de navires de guerre sans valeur militaire, tels que les torpilleurs de défense mobile, les cuirassés garde-côtes et les croiseurs-cuirassés.

Au sortir de cette désastreuse période d'hésitations sur les orientations à donner à la marine, non seulement la flotte française donnait l'image d'une collection hétéroclite de bâtiments sans valeur militaire, mais elle présentait une lacune encore plus grave : aucune pensée stratégique ni tactique solide n'animait le commandement et, faute d'une doctrine cohérente, les théories s'étalaient, de la façon la plus variée et la plus abondante, en dehors des documents officiels, dans la presse, sur les bancs de la Chambre des Députés, au Sénat, et dans une profusion étonnante de publications, telles que La guerre de demain, La marine qu'il nous faut, Réflexions sur le programme naval... alimentant les plus ardentes polémiques, non seulement dans les milieux politiques, mais également dans les carrés.

Dans ses mémoires, l'Amiral Daveluy, qui avait fait paraître en 1902 un ouvrage intitulé Etude sur le combat naval, suivi en 1905 de l'Etude sur la Stratégie navale et en 1906 de La lutte pour l'empire de la mer, décrit ainsi la confusion qui régnait dans les esprits en 1898 lorsqu'il entra à l'Ecole Supérieure de Marine :

"Sur le Brennus et pendant mon commandement du Gymnote j'avais lu à peu près tout ce qui avait été publié se rattachant à la question (la stratégie et la tactique) ; de ces lectures, il m'était resté l'impression du néant... Il était difficile de prendre au sérieux de pareilles élucubrations ; elles étaient le fait d'officiers qui s'intitulaient eux-mêmes "la jeune école" et disposaient d'une revue. J'avais lu dans cette revue des choses extraordinaires ; en particulier un article copieux et écrit avec un grand sérieux dans lequel l'élève de la jeune école posait comme critérium que, dans une force navale, le corps de bataille ne doit jamais être supérieur à six unités et les éclaireurs ne doivent jamais être inférieurs à douze. Il était donc manifeste que la Marine française traversait une période de décadence au point de vue des principes militaires.

On objectera avec raison que la jeune école ne se composait que d'une petite minorité d'officiers qui croyaient inventer la guerre. C'est exact, mais jamais les énormités qu'ils publiaient n'auraient vu le jour s'il y avait eu une doctrine officielle s'imposant par sa netteté et sa précision ; mais
là, on se trouvait réellement en face du néant. C'est cette carence complète, absolue, de principes dirigeants qui permettait ces fantaisies qui nous semblent maintenant ridicules. Il y avait bien à bord des bâtiments trois volumineux bouquins qui étaient intitulés : "Livre de Tactique Navale" ; mais on était tout surpris, en les feuilletant, de s'apercevoir qu'ils ne constituaient qu'un recueil de signaux. Il paraît qu'il n'en avait pas toujours été ainsi, et qu'à une époque antérieure, le chapitre "Instructions générales" qui avait fini par se réduire à des règles pour la navigation des bâtiments groupés, avait contenu des directives ; mais celles-ci, au fur et à mesure de la transformation des bâtiments, avaient fini par disparaître complètement."
1

En 1896, conscient de la nécessité de mettre fin à cette déplorable anarchie des esprits et cette absence de doctrine le ministre de la Marine Lockroy décida de créer une Ecole Supérieure de Guerre de la Marine, mais on ne fait pas sortir du néant une pensée stratégique en quelques mois, comme le constate Daveluy.

"Mais l'Ecole de Guerre n'était pas arrivée à un résultat dès sa création ; elle avait tâtonné pendant plusieurs années, cherchant sa voie, avant d'arriver à son corps de doctrine indiscuté. Après ces trois années d'existence, l'Ecole Supérieure de Marine n'était pas encore sortie de cette période d'enfantement. Le capitaine de vaisseau B... qui tenait dans notre promotion la chaire de tactique et de stratégie, n'améliora pas sa situation, et il nous déçut complètement ; encore que, par son intelligence et sa culture, il semblât qualifié pour s'attaquer au problème. La pauvreté de pensée et d'idées qui caractérisait les conférences de Tactique et de Stratégie avaient frappé le ministre dans les circonstances suivantes. Le Président de la République, Félix Faure, se rappelant qu'il avait été ministre de la Marine, tint à assister à une conférence de l'Ecole. Le ministre de la Marine, Lockroy, avec l'aide de camp Darrieus, accompagnaient le chef de l'Etat. On avait choisi de préférence une conférence sur la Tactique navale, ce qui se justifiait ; mais le commandant B... ne trouva rien de mieux que de traiter un petit problème de cinématique navale qui occupa toute la conférence. En retournant au ministère, M. Lockroy dit à Darrieus (de qui je tiens le propos) : "C'est donc cela, la tactique navale ?" C'était bien cela en effet ; et il faut avoir vécu cette fin de siècle pour imaginer l'importance qu'on attachait alors à des problèmes de recherche, de chasse, d'éclairage qui ont, à l'occasion leur utilité ; mais en faire la base de la tactique, c'est confondre la partie - une infime partie - avec le tout." 2

Cette visite présidentielle, et les remarques qu'elle avait inspirées au ministre, n'ont peut-être pas été étrangères à la désignation, quelques années plus tard de Darrieus au poste de professeur de tactique à l'Ecole Supérieure de Guerre de la Marine.

Entré en octobre 1876, à dix-sept ans, à l'Ecole Navale, Darrieus en était sorti en 1878, dixième sur 47 élèves.

Nommé en 1878 aspirant de 2e classe, il embarque sur la frégate La Flore, école d'application. Noté à l'issue de la campagne : "Nature d'élite, fera honneur à la Marine" par son commandant, il est affecté pour deux ans sur le croiseur Thémis, en campagne en Extrême-orient. Enseigne, puis lieutenant de vaisseau, il parcourt le monde, en se perfectionnant chaque jour dans son métier : officier des montres sur le transport Calvados, officier hydrographe sur la canonnière Etendard, ou chargé de la machine sur le Linois, il fait preuve dans tous ses embarquements de qualités exceptionnelles, mais aussi d'un trait caractéristique que note l'un de ses commandants : "Cet officier est soigneux dans tout ce qu'il fait".

En 1887, promu lieutenant de vaisseau depuis trois ans -et jeune marié- il est nommé à la Défense mobile de Toulon. C'est le début de la seconde période de sa carrière pendant laquelle, plus particulièrement attiré par l'étude d'un matériel nouveau, il va donner toute sa mesure comme inventeur.

Le lieutenant de vaisseau Darrieus est là à pied d'oeuvre, tantôt commandant le torpilleur Déroulède ou le sous-marin Gymnote, tantôt attaché à l'Ecole des Torpilles, et toujours poursuivant, à terre ou à bord, l'utilisation ou l'amélioration du matériel qui lui est confié. En 1889, il invente une dynamo à l'usage des torpilleurs, qui rend les meilleurs services. L'année suivante, il perfectionne la torpille. En 1894 il établit, en dehors de son service, un plan complet de moteur pour le sous-marin Gustave Zédé. En 1895, surtout, il publie dans le Bulletin des travaux des officiers une "Etude sur les bateaux sous-marins". En deux cent cinquante pages environ, une vue d'ensemble des problèmes et de l'avenir de la navigation sous-marine est exposée. Qu'il s'agisse de l'utilisation militaire des sous-marins, de leurs armes, de la pratique de la plongée, des moteurs, des instruments de route, de l'habitabilité, Darrieus fait la preuve de son expérience et de la justesse de ses vues.

E. Lockroy, prenant au mois d'octobre 1895, le portefeuille de la Marine, appelle l'ancien commandant du Gymnote comme collaborateur rue Royale pour faire progresser les recherches en cours sur la navigation sous-marine.

Après un embarquement de dix-huit mois à l'Etat-Major de l'Escadre de la Méditerranée, à bord du cuirassé Brennus, il est promu capitaine de frégate et appelé de nouveau à Paris en 1898 comme chef de cabinet de Lockroy, pour son second ministère.

En quittant rue Royale, il commande le croiseur du Chayla, puis l'Ecole des Officiers Torpilleurs et devient second du croiseur D'Entrecastaux. Cette suite de postes hors de Paris lui évite de participer de trop près à la période - sombre pour la marine - du ministère Pelletan.

C'est en 1905 qu'il revient à Paris, chargé du cours de Stratégie et de Tactique à l'Ecole supérieure de Marine.

LES "ECOLES"

Jusqu'au début du XIXe siècle, l'étude de la stratégie reposait sur la méthode, dite "historique" cherchant dans les conflits passés des enseignements, des leçons, des règles générales, susceptibles de servir de guides permanents pour l'avenir. L'évolution des idées à la fin du XIXe siècle, lointaine conséquence de la "querelle des anciens et des modernes", et les nouveautés de la technique, dans le domaine naval en particulier, allaient détrôner pour un temps cette méthode, d'allure philosophique, au profit d'une "méthode matérielle" se voulant plus scientifique, et fondée sur les caractéristiques et les performances des armes et des équipements.

Avec l'introduction brutale de nouveaux instruments de combat : le canon rayé se chargeant par la culasse, l'éperon, la mine et la torpille, avec l'apparition de la vapeur, de la cuirasse et de l'hélice, dans un siècle dominé par une confiance absolue dans la science, la méthode matérielle devait avoir la faveur des esprits.

C'est ainsi que l'on va assister successivement, après la guerre de Sécession et la bataille de Lissa, à l'engouement pour l'éperon entre 1865 et 1880, puis entre 1885 et 1895, à l'emballement pour la torpille et le torpilleur, à partir de 1900 au fanatisme pour le sous-marin, en attendant le retour en force du canon, après la bataille de Tsoushima, de 1905 jusqu'à la première guerre mondiale, en France surtout d'ailleurs, car, aux Etats-Unis, avec Mahan, en Grande-Bretagne avec Colomb, c'est toujours la méthode historique qui reste en faveur.

Il va de soi qu'aucune des deux méthodes n'est réellement satisfaisante, comme devait le souligner Castex :

"En résumé, deux tendances, deux directions de pensée, deux courants d'idées se partagent les esprits qui rêvent du mieux en matière militaire. Les uns iront vers cette thèse philosophique et synthétique, éprise de lois et principes, qui plane sur toutes les armes et sur tous les temps, et qui s'incarne dans ce qu'il est convenu d'appeler la méthode historique. Les autres seront attirés par la thèse analytique, rationnelle et positive, bornée intentionnellement aux faits, aux engins et aux procédés, qui n'embrasse qu'une seule arme et une seule époque, et qui se reflète dans ce que nous dénommerons, faute d'un meilleur terme, la méthode matérielle.

 

Les adeptes de la première méthode forment l'école historique, qui se signale par une unité complète. Ceux de la seconde méthode constituent l'école matérielle, qui, à l'inverse de la précédente, et à cause précisément de sa nature analytique, se subdivise en autant d'écoles qu'il y a d'armes : il y a l'école du canon, l'école de la torpille, l'école du sous-marin, l'école de l'aéronautique, qui souvent s'ignorent ou se combattent...

Les deux écoles, historiques et matérielle, sont trop dissemblables pour ne pas être en très fréquente opposition, tant que le jugement et le sentiment du juste équilibre n'interviennent pas pour les concilier. Elles provoquent des oscillations périodiques de la masse, portée vers l'une ou l'autre suivant le moment." 3

En 1906, date à laquelle Darrieus accède au poste de professeur de tactique et de stratégie à l'Ecole de Guerre, l'école matérielle, qui avait triomphé avec la "jeune Ecole", thuriféraire de la torpille et conduit la France à un ruineux programme de bâtiments sans valeur militaire, avait redressé la tête après la guerre russo-japonaise, mais c'était cette fois la "chapelle" du canon qui était en vedette. Citons de nouveau Castex :

"de 1905 à 1914, la courbe matérielle fait une de ces "pointes" dont nous parlions plus haut. Une école matérielle est à son apogée : celle du canon. Le dernier fait saillant, la guerre russo-japonaise, en révélant que cette arme n'a rien perdu de sa prépondérance ancienne, en la montrant presque seule sur la scène principale, a déclenché un mouvement d'opinion irrésistible qui pousse à tout lui sacrifier. Tous les efforts sont orientés vers ses progrès techniques et vers l'amélioration de son emploi tactique (entraînement du personnel, méthodes de tir, écoles à feu, etc.). Les autres armes sont plus ou moins négligées : l'école matérielle est toujours nettement particulariste. L'ensemble du corps, impressionné par l'ardeur et la foi mystique des canonniers, suit le mouvement. Tout est au canon. La torpille est dans le marasme, le sous-marin effacé, l'aéronautique inexistante." 4

il reviendra justement à Darrieus, suivant en cela Daveluy, de réhabiliter l'école historique, sans cependant tomber dans ces excès, car il sait compléter ses réflexions historiques par l'étude analytique des capacités des diverses armes, échappant ainsi à la double critique de Castex.

Dans la confusion des esprits qui régnait alors, la tâche de professeur de Stratégie et de Tactique était loin d'être simple. Darrieus va s'y adonner avec passion, comme dans toutes ses activités précédentes. Il faut d'abord "remettre de l'ordre dans la maison", discipliner les idées, construire ce que tous les officiers appeleront, du nom qu'il avait lui-même employé, "la doctrine" et l'imposer dans la Marine et même dans le public.

Le cours de Darrieus eut un retentissement certain dans la marine et son auteur fut autorisé à en publier le premier volume : "La Doctrine", qui sera imprimé en 1907, paraîtra sous le titre : La Guerre sur Mer et sera traduit en anglais, en allemand, en italien et même en japonais... Les deux autres, intitulés "L'Outil" et "l'utilisation", qui ne sortiront pas de l'Ecole, ont quelque peu perdu de leur actualité mais ils renferment, outre d'intéressantes indications sur la Marine de l'époque, des remarques générales encore valables de nos jours.

Le principal intérêt du cours de Darrieus est qu'il ne se contente pas de traiter du combat lui-même, mais qu'il s'intéresse à tous les aspects de la guerre. Elargissant d'emblée le débat, il s'ouvre ainsi la possibilité de traiter non seulement de la politique, mais également des problèmes d'organisation de la Marine.

"C'est à l'édification d'une oeuvre militaire établie sur des bases solides et durables, écrit-il dans l'introduction de "La Doctrine", que répond encore une fois la création d'une Ecole supérieure ainsi que le but du présent ouvrage. Pour atteindre ce résultat sûrement, il faut un objectif supérieur ; aussi pour me servir d'une expression heureusement employée déjà, j'écarterai soigneusement des sujets traités tout ce qui n'aurait pas la guerre pour but. C'est à cette pensée précisément qu'obéissait le fondateur de l'Ecole, M.E. Lockroy, le ministre de 1895-1896, en donnant intentionnellement à l'institution le qualificatif d'Ecole de guerre de la marine. Il voulait marquer par là l'importance primordiale qu'il attachait à ce que cette grande et féconde pensée de la guerre fût toujours l'étoile directrice de ses travaux."5

 

LA METHODE

"La nécessité la plus pressante est, en effet, de coordonner les idées, de passer au crible d'un examen rigoureux toutes les opinions si diverses ayant cours en art maritime, de retenir le tout petit nombre de faits pouvant être admis comme vérité, pour jeter les bases d'une doctrine que l'avenir et un enseignement plus documenté devront peu à peu enrichir." 6

D'emblée, Darrieus annonce sa préférence pour la méthode historique :

"C'est donc aux enseignements de l'histoire que j'aurai recours pour commencer l'étude de la stratégie. Cette méthode est légitime, car il est naturel de penser qu'en dehors des éclairs de leur génie, les grands capitaines de tous les temps ont dû leurs victoires à un certain nombre de règles générales, de dispositions judicieuses, qu'il serait légitime d'espérer pouvoir appliquer aux guerres modernes.

"Entendons-nous bien encore une fois ; il ne peut entrer dans ma pensée de faire entrevoir je ne sais quel code, dans lequel seraient condensées un certain nombre de règles précises , qu'il suffirait d'appliquer rigoureusement sur le champ de bataille pour gagner la victoire à coup sûr.

"Mon but est plus modeste et non moins utile ; il consiste à chercher dans le passé des indications générales propres à fournir à un grand chef, toutes choses égales d'ailleurs, une orientation vers des chances plus favorables." 7

Darrieus étudie donc successivement les campagnes du passé, d'Alexandre à Napoléon, puis les grandes guerres maritimes, de Duquesne à Nelson. A partir du début du XIXe siècle, la guerre de Sécession, le combat de Lissa, les guerres chileno-péruviennes, la campagne de l'amiral Courbet , les conflits sino-japonais et hispano-américain lui fournissent des sujets de réflexion d'autant plus intéressants que le matériel naval se rapproche de celui du présent. Mais, bien entendu, c'est la guerre russo-japonaise, qui vient tout juste de se terminer, qui retient particulièrement son attention, et à laquelle il consacre un chapitre entier.

Les enseignements de l'Histoire occupent un court chapitre d'une quarantaine de pages, Darrieus y expose les principes généraux classiques, non sans répondre par avance aux critiques qui pourraient lui reprocher leur manque d'originalité :

"A ce propos, je dois avouer qu'en commençant ce chapitre, j'avais quelques doutes sur son utilité. Je me suis demandé un instant si je n'allais pas être taxé d'enfoncer des portes ouvertes ou d'énoncer des naïvetés,tellement les propositions qui y sont formulées paraissent évidentes et l'expression même du bon sens. J'ai été rassuré par le souvenir de la persistance de certaines erreurs et par le sentiment de la nécessité de les extirper." 8

Suit un chapitre consacré à la pensée des écrivains militaires et maritimes, de Jomini à Mahan, se terminant par cette conclusion :

"Si tant d'hommes de guerre illustres, si tant d'écrivains militaires renommés, depuis un siècle et de nos jours encore, ont cru devoir reprendre certaines idées sous des formes à peine modifiées, ce ne peut être pour la vaine satisfaction de se démarquer. S'ils n'ont pas craint de les ressasser, c'est qu'ils avaient la conviction profonde que ces vérités exigent mieux qu'une acceptation fugitive, en quelque sorte complaisante, et qu'elles doivent s'implanter définiti-vement dans les esprits avec la violence irrésistible des dogmes." 9

LA MAITRISE DE LA MER

Des leçons de l'histoire, Darrieus retient d'abord l'importance fondamentale de la maîtrise de la mer dans tous les conflits mettant en jeu des puissances maritimes :

"Etre maître de la mer, telle est l'expression familière à tous les marins qui, dans une formule concise, contient un monde d'idées et de pensées, et résume, pour ainsi dire, toute la stratégie navale.

"Elle ne signifie pas seulement, pour le parti vainqueur, la conquête définitive du champ des opérations de guerre ; elle comprend encore la liberté de la navigation, la sécurité des transactions commerciales, la circulation du pavillon, tout ce qui en un mot représente la vie active d'une grande nation, et ce qui constitue bien souvent l'objet du conflit. C'est précisément en cela qu'elle satisfait pleinement aux nécessités de la guerre." 10

Mais, comme les océans sont vastes, une maîtrise totale et absolue est illusoire :

"La notion de "maîtrise de la mer" doit bien être définie ; on ne saurait viser par ce terme la suprématie sur tous les océans. L'Angleterre seule pouvait, à la rigueur, caresser ce rêve mégalomane il y a quelques années ; elle ne peut plus y prétendre elle-même aujourd'hui. L'expression s'applique uniquement au théâtre maritime des opérations possibles"11.

Même sur ce "théâtre maritime des opérations possibles", la maîtrise est loin d'être absolue. Le développement des forces côtières, avec le torpilleur et le sous-marin, réduit d'une façon sensible l'espace sur lequel s'exerce cette maîtrise :

"L'entrée en service du torpilleur avait donc pour premier effet logique de repousser plus au large, au moins pendant la nuit, les postes de surveillance. C'est pour satisfaire à ces préoccupations légitimes, qu'on avait admis dans toutes les marines qu'il serait imprudent de la part d'un chef d'exposer son escadre en s'approchant la nuit à moins de 30 milles, d'un port pourvu de torpilleurs... L'entrée en scène des sous-marins est de nature à combler une lacune et à apporter un nouveau et profond bouleversement dans les conditions de cette opération de guerre." 12

LA BATAILLE

Le blocus peut certes assurer la maîtrise de la mer à moindre frais, puisqu'il fait faire l'économie des pertes qu'entraînerait le combat, mais celui-ci n'en est pas moins le moyen le plus sûr d'éliminer définitivement la menace représentée par une flotte ennemie. Une fois celle-ci au fond, la liberté des mers est définitivement assurée pour le vainqueur qui peut en user tant pour effectuer par mer tous les mouvements d'hommes et de marchandises que pour porter la guerre sur les côtes adverses. Le combat est donc bien "l'objectif principal", titre significatif que donne Darrieus au chapitre qu'il lui consacre et qui commence ainsi :