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DARRIEUS
ET LA RENAISSANCE D'UNE PENSEE MARITIME EN FRANCE AVANT LA PREMIERE
GUERRE MONDIALE
Henri DARRIEUS et
Bernard ESTIVAL
Le
XIXe siècle n'avait pas été une époque faste pour la Marine
française. Ayant renoncé à toute ambition d'affrontement direct
sous forme de guerre d'escadre avec la Royal Navy elle
n'envisageait plus, face à la Grande-Bretagne, qu'une stratégie
reposant sur la guerre de course et la défense des côtes. Dans
le même temps, le matériel n'avait cessé d'évoluer, rendant périmées
les tactiques en vigueur dans la marine à voile, tandis que
l'essor du commerce international et l'apparition de puissances
maritimes nouvelles bouleversaient les données de la stratégie.
Les combats de la guerre de Sécession, la bataille de Lissa,
avaient encore contribué à jeter la confusion dans les esprits
en provoquant un éphémère engouement pour l'éperon.
L'apparition de la torpille automobile, enfin, avait été interprétée
comme la fin du règne du cuirassé.
En 1882, l'Amiral
Aube avait publié La guerre maritime et les ports français
dans lequel il tentait de définir, dans l'optique d'une guerre
contre l'Angleterre, une stratégie navale reposant sur quatre
types de forces : une flotte cuirassée pour mener la guerre
d'escadre, des croiseurs pour la guerre de course, des flottilles
de torpilleurs et de garde-côtes pour la défense des possessions
outre-mer.
Déformées par
ses disciples de la "Jeune Ecole", qui n'avaient retenu
de son programme que la guerre de course et, surtout, la défense
des côtes, les idées de l'Amiral Aube allaient servir d'alibi à
la construction de navires de guerre sans valeur militaire, tels
que les torpilleurs de défense mobile, les cuirassés garde-côtes
et les croiseurs-cuirassés.
Au sortir de
cette désastreuse période d'hésitations sur les orientations à
donner à la marine, non seulement la flotte française donnait
l'image d'une collection hétéroclite de bâtiments sans valeur
militaire, mais elle présentait une lacune encore plus grave :
aucune pensée stratégique ni tactique solide n'animait le
commandement et, faute d'une doctrine cohérente, les théories s'étalaient,
de la façon la plus variée et la plus abondante, en dehors des
documents officiels, dans la presse, sur les bancs de la Chambre
des Députés, au Sénat, et dans une profusion étonnante de
publications, telles que La guerre de demain, La marine
qu'il nous faut, Réflexions sur le programme naval...
alimentant les plus ardentes polémiques, non seulement dans les
milieux politiques, mais également dans les carrés.
Dans ses mémoires,
l'Amiral Daveluy, qui avait fait paraître en 1902 un ouvrage
intitulé Etude sur le combat naval, suivi en 1905 de l'Etude
sur la Stratégie navale et en 1906 de La lutte pour
l'empire de la mer, décrit ainsi la confusion qui régnait
dans les esprits en 1898 lorsqu'il entra à l'Ecole Supérieure de
Marine :
|
"Sur
le Brennus
et pendant mon commandement du Gymnote j'avais
lu à peu près tout ce qui avait été publié se
rattachant à la question (la stratégie et la
tactique) ;
de ces lectures, il m'était resté l'impression du néant...
Il était difficile de prendre au sérieux de
pareilles élucubrations ; elles étaient le fait
d'officiers qui s'intitulaient eux-mêmes "la
jeune école" et disposaient d'une revue. J'avais
lu dans cette revue des choses extraordinaires ;
en particulier un article copieux et écrit avec un
grand sérieux dans lequel l'élève de la jeune école
posait comme critérium que, dans une force navale, le
corps de bataille ne doit jamais être supérieur à
six unités et les éclaireurs ne doivent jamais être
inférieurs à douze. Il était donc manifeste que la
Marine française traversait une période de décadence
au point de vue des principes militaires.
On
objectera avec raison que la jeune école ne se
composait que d'une petite minorité d'officiers qui
croyaient inventer la guerre. C'est exact, mais jamais
les énormités qu'ils publiaient n'auraient vu le jour
s'il y avait eu une doctrine officielle s'imposant par
sa netteté et sa précision ; mais
là, on se trouvait réellement en face du néant. C'est
cette carence complète, absolue, de principes
dirigeants qui permettait ces fantaisies qui nous
semblent maintenant ridicules. Il y avait bien à bord
des bâtiments trois volumineux bouquins qui étaient
intitulés : "Livre de Tactique Navale" ;
mais on était tout surpris, en les feuilletant, de
s'apercevoir qu'ils ne constituaient qu'un recueil de
signaux. Il paraît qu'il n'en avait pas toujours été
ainsi, et qu'à une époque antérieure, le chapitre
"Instructions générales" qui avait fini par
se réduire à des règles pour la navigation des bâtiments
groupés, avait contenu des directives ; mais
celles-ci, au fur et à mesure de la transformation des
bâtiments, avaient fini par disparaître complètement."
1
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En 1896, conscient
de la nécessité de mettre fin à cette déplorable anarchie des
esprits et cette absence de doctrine le ministre de la Marine
Lockroy décida de créer une Ecole Supérieure de Guerre de la
Marine, mais on ne fait pas sortir du néant une pensée stratégique
en quelques mois, comme le constate Daveluy.
|
"Mais
l'Ecole de Guerre n'était pas arrivée à un résultat
dès sa création ; elle avait tâtonné pendant
plusieurs années, cherchant sa voie, avant d'arriver à
son corps de doctrine indiscuté. Après ces trois années
d'existence, l'Ecole Supérieure de Marine n'était pas
encore sortie de cette période d'enfantement. Le
capitaine de vaisseau B... qui tenait dans notre
promotion la chaire de tactique et de stratégie, n'améliora
pas sa situation, et il nous déçut complètement ;
encore que, par son intelligence et sa culture, il semblât
qualifié pour s'attaquer au problème. La pauvreté de
pensée et d'idées qui caractérisait les conférences
de Tactique et de Stratégie avaient frappé le ministre
dans les circonstances suivantes. Le Président de la République,
Félix Faure, se rappelant qu'il avait été ministre de
la Marine, tint à assister à une conférence de l'Ecole.
Le ministre de la Marine, Lockroy, avec l'aide de camp
Darrieus, accompagnaient le chef de l'Etat. On avait
choisi de préférence une conférence sur la Tactique
navale, ce qui se justifiait ; mais le commandant
B... ne trouva rien de mieux que de traiter un petit
problème de cinématique navale qui occupa toute la
conférence. En retournant au ministère, M. Lockroy dit
à Darrieus (de qui je tiens le propos) :
"C'est donc cela, la tactique navale ?"
C'était bien cela en effet ; et il faut avoir vécu
cette fin de siècle pour imaginer l'importance qu'on
attachait alors à des problèmes de recherche, de
chasse, d'éclairage qui ont, à l'occasion leur utilité ;
mais en faire la base de la tactique, c'est confondre la
partie - une infime partie - avec le tout." 2
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Cette
visite présidentielle, et les remarques qu'elle avait
inspirées au ministre, n'ont peut-être pas été étrangères
à la désignation, quelques années plus tard de Darrieus
au poste de professeur de tactique à l'Ecole Supérieure de
Guerre de la Marine.
Entré en
octobre 1876, à dix-sept ans, à l'Ecole Navale, Darrieus
en était sorti en 1878, dixième sur 47 élèves.
Nommé en
1878 aspirant de 2e classe, il embarque sur la frégate La
Flore, école d'application. Noté à l'issue de la
campagne : "Nature d'élite, fera honneur à la
Marine" par son commandant, il est affecté pour deux
ans sur le croiseur Thémis, en campagne en Extrême-orient.
Enseigne, puis lieutenant de vaisseau, il parcourt le monde,
en se perfectionnant chaque jour dans son métier :
officier des montres sur le transport Calvados,
officier hydrographe sur la canonnière Etendard, ou
chargé de la machine sur le Linois, il fait preuve
dans tous ses embarquements de qualités exceptionnelles,
mais aussi d'un trait caractéristique que note l'un de ses
commandants : "Cet officier est soigneux dans tout
ce qu'il fait".
En 1887,
promu lieutenant de vaisseau depuis trois ans -et jeune marié-
il est nommé à la Défense mobile de Toulon. C'est le début
de la seconde période de sa carrière pendant laquelle,
plus particulièrement attiré par l'étude d'un matériel
nouveau, il va donner toute sa mesure comme inventeur.
Le
lieutenant de vaisseau Darrieus est là à pied d'oeuvre,
tantôt commandant le torpilleur Déroulède ou le
sous-marin Gymnote, tantôt attaché à l'Ecole des
Torpilles, et toujours poursuivant, à terre ou à bord,
l'utilisation ou l'amélioration du matériel qui lui est
confié. En 1889, il invente une dynamo à l'usage des
torpilleurs, qui rend les meilleurs services. L'année
suivante, il perfectionne la torpille. En 1894 il établit,
en dehors de son service, un plan complet de moteur pour le
sous-marin Gustave Zédé. En 1895, surtout, il
publie dans le Bulletin des travaux des officiers une
"Etude sur les bateaux sous-marins". En deux cent
cinquante pages environ, une vue d'ensemble des problèmes
et de l'avenir de la navigation sous-marine est exposée.
Qu'il s'agisse de l'utilisation militaire des sous-marins,
de leurs armes, de la pratique de la plongée, des moteurs,
des instruments de route, de l'habitabilité, Darrieus fait
la preuve de son expérience et de la justesse de ses vues.
E. Lockroy,
prenant au mois d'octobre 1895, le portefeuille de la
Marine, appelle l'ancien commandant du Gymnote comme
collaborateur rue Royale pour faire progresser les
recherches en cours sur la navigation sous-marine.
Après un
embarquement de dix-huit mois à l'Etat-Major de l'Escadre
de la Méditerranée, à bord du cuirassé Brennus,
il est promu capitaine de frégate et appelé de nouveau à
Paris en 1898 comme chef de cabinet de Lockroy, pour son
second ministère.
En quittant
rue Royale, il commande le croiseur du Chayla, puis
l'Ecole des Officiers Torpilleurs et devient second du
croiseur D'Entrecastaux. Cette suite de postes hors
de Paris lui évite de participer de trop près à la période
- sombre pour la marine - du ministère Pelletan.
C'est en
1905 qu'il revient à Paris, chargé du cours de Stratégie
et de Tactique à l'Ecole supérieure de Marine.
LES
"ECOLES"
Jusqu'au début
du XIXe siècle, l'étude de la stratégie reposait sur la méthode,
dite "historique" cherchant dans les conflits passés
des enseignements, des leçons, des règles générales,
susceptibles de servir de guides permanents pour l'avenir.
L'évolution des idées à la fin du XIXe siècle, lointaine
conséquence de la "querelle des anciens et des
modernes", et les nouveautés de la technique, dans le
domaine naval en particulier, allaient détrôner pour un
temps cette méthode, d'allure philosophique, au profit
d'une "méthode matérielle" se voulant plus
scientifique, et fondée sur les caractéristiques et les
performances des armes et des équipements.
Avec
l'introduction brutale de nouveaux instruments de combat :
le canon rayé se chargeant par la culasse, l'éperon, la
mine et la torpille, avec l'apparition de la vapeur, de la
cuirasse et de l'hélice, dans un siècle dominé par une
confiance absolue dans la science, la méthode matérielle
devait avoir la faveur des esprits.
C'est ainsi
que l'on va assister successivement, après la guerre de Sécession
et la bataille de Lissa, à l'engouement pour l'éperon
entre 1865 et 1880, puis entre 1885 et 1895, à
l'emballement pour la torpille et le torpilleur, à partir
de 1900 au fanatisme pour le sous-marin, en attendant le
retour en force du canon, après la bataille de Tsoushima,
de 1905 jusqu'à la première guerre mondiale, en France
surtout d'ailleurs, car, aux Etats-Unis, avec Mahan, en
Grande-Bretagne avec Colomb, c'est toujours la méthode
historique qui reste en faveur.
Il va de
soi qu'aucune des deux méthodes n'est réellement
satisfaisante, comme devait le souligner Castex :
|
"En
résumé, deux tendances, deux directions de
pensée, deux courants d'idées se partagent les
esprits qui rêvent du mieux en matière
militaire. Les uns iront vers cette thèse
philosophique et synthétique, éprise de lois
et principes, qui plane sur toutes les armes et
sur tous les temps, et qui s'incarne dans ce
qu'il est convenu d'appeler la méthode
historique. Les autres seront attirés par la thèse
analytique, rationnelle et positive, bornée
intentionnellement aux faits, aux engins et aux
procédés, qui n'embrasse qu'une seule arme et
une seule époque, et qui se reflète dans ce
que nous dénommerons, faute d'un meilleur
terme, la méthode matérielle.
Les
adeptes de la première méthode forment l'école
historique, qui se signale par une unité complète.
Ceux de la seconde méthode constituent l'école
matérielle, qui, à l'inverse de la précédente,
et à cause précisément de sa nature
analytique, se subdivise en autant d'écoles
qu'il y a d'armes : il y a l'école du
canon, l'école de la torpille, l'école du
sous-marin, l'école de l'aéronautique, qui
souvent s'ignorent ou se combattent...
Les
deux écoles, historiques et matérielle, sont
trop dissemblables pour ne pas être en très fréquente
opposition, tant que le jugement et le sentiment
du juste équilibre n'interviennent pas pour les
concilier. Elles provoquent des oscillations périodiques
de la masse, portée vers l'une ou l'autre
suivant le moment." 3
|
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En
1906, date à laquelle Darrieus accède au poste de
professeur de tactique et de stratégie à l'Ecole
de Guerre, l'école matérielle, qui avait triomphé
avec la "jeune Ecole", thuriféraire de la
torpille et conduit la France à un ruineux
programme de bâtiments sans valeur militaire, avait
redressé la tête après la guerre russo-japonaise,
mais c'était cette fois la "chapelle" du
canon qui était en vedette. Citons de nouveau
Castex :
|
"de
1905 à 1914, la courbe matérielle fait
une de ces "pointes" dont nous
parlions plus haut. Une école matérielle
est à son apogée : celle du
canon. Le dernier fait saillant, la
guerre russo-japonaise, en révélant
que cette arme n'a rien perdu de sa prépondérance
ancienne, en la montrant presque seule
sur la scène principale, a déclenché
un mouvement d'opinion irrésistible qui
pousse à tout lui sacrifier. Tous les
efforts sont orientés vers ses progrès
techniques et vers l'amélioration de
son emploi tactique (entraînement du
personnel, méthodes de tir, écoles à
feu, etc.). Les autres armes sont plus
ou moins négligées : l'école matérielle
est toujours nettement particulariste.
L'ensemble du corps, impressionné par
l'ardeur et la foi mystique des
canonniers, suit le mouvement. Tout est
au canon. La torpille est dans le
marasme, le sous-marin effacé, l'aéronautique
inexistante." 4
|
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il
reviendra justement à Darrieus, suivant en
cela Daveluy, de réhabiliter l'école
historique, sans cependant tomber dans ces
excès, car il sait compléter ses réflexions
historiques par l'étude analytique des
capacités des diverses armes, échappant
ainsi à la double critique de Castex.
Dans
la confusion des esprits qui régnait alors,
la tâche de professeur de Stratégie et de
Tactique était loin d'être simple.
Darrieus va s'y adonner avec passion, comme
dans toutes ses activités précédentes. Il
faut d'abord "remettre de l'ordre dans
la maison", discipliner les idées,
construire ce que tous les officiers
appeleront, du nom qu'il avait lui-même
employé, "la doctrine" et
l'imposer dans la Marine et même dans le
public.
Le
cours de Darrieus eut un retentissement
certain dans la marine et son auteur fut
autorisé à en publier le premier volume :
"La Doctrine", qui sera imprimé
en 1907, paraîtra sous le titre : La
Guerre sur Mer et sera traduit en
anglais, en allemand, en italien et même en
japonais... Les deux autres, intitulés
"L'Outil" et
"l'utilisation", qui ne sortiront
pas de l'Ecole, ont quelque peu perdu de
leur actualité mais ils renferment, outre
d'intéressantes indications sur la Marine
de l'époque, des remarques générales
encore valables de nos jours.
Le
principal intérêt du cours de Darrieus est
qu'il ne se contente pas de traiter du
combat lui-même, mais qu'il s'intéresse à
tous les aspects de la guerre. Elargissant
d'emblée le débat, il s'ouvre ainsi la
possibilité de traiter non seulement de la
politique, mais également des problèmes
d'organisation de la Marine.
|
"C'est
à l'édification d'une oeuvre
militaire établie sur des bases
solides et durables, écrit-il
dans l'introduction de "La
Doctrine", que répond
encore une fois la création
d'une Ecole supérieure ainsi
que le but du présent ouvrage.
Pour atteindre ce résultat sûrement,
il faut un objectif supérieur ;
aussi pour me servir d'une
expression heureusement employée
déjà, j'écarterai
soigneusement des sujets traités
tout ce qui n'aurait pas la
guerre pour but. C'est à cette
pensée précisément qu'obéissait
le fondateur de l'Ecole, M.E.
Lockroy, le ministre de
1895-1896, en donnant
intentionnellement à
l'institution le qualificatif d'Ecole
de guerre de la marine. Il
voulait marquer par là
l'importance primordiale qu'il
attachait à ce que cette grande
et féconde pensée de la guerre
fût toujours l'étoile
directrice de ses travaux."5
|
|
LA
METHODE
|
"La
nécessité la plus
pressante est, en effet,
de coordonner les idées,
de passer au crible d'un
examen rigoureux toutes
les opinions si diverses
ayant cours en art
maritime, de retenir le
tout petit nombre de
faits pouvant être
admis comme vérité,
pour jeter les bases
d'une doctrine que
l'avenir et un
enseignement plus
documenté devront peu
à peu enrichir." 6
|
|
D'emblée,
Darrieus annonce sa préférence
pour la méthode historique :
|
"C'est
donc aux
enseignements de
l'histoire que
j'aurai recours
pour commencer
l'étude de la
stratégie.
Cette méthode
est légitime,
car il est
naturel de
penser qu'en
dehors des éclairs
de leur génie,
les grands
capitaines de
tous les temps
ont dû leurs
victoires à un
certain nombre
de règles générales,
de dispositions
judicieuses,
qu'il serait légitime
d'espérer
pouvoir
appliquer aux
guerres
modernes.
"Entendons-nous
bien encore une
fois ; il
ne peut entrer
dans ma pensée
de faire
entrevoir je ne
sais quel code,
dans lequel
seraient condensées
un certain
nombre de règles
précises ,
qu'il suffirait
d'appliquer
rigoureusement
sur le champ de
bataille pour
gagner la
victoire à coup
sûr.
"Mon
but est plus
modeste et non
moins utile ;
il consiste à
chercher dans le
passé des
indications générales
propres à
fournir à un
grand chef,
toutes choses égales
d'ailleurs, une
orientation vers
des chances plus
favorables."
7
|
|
Darrieus
étudie donc
successivement les
campagnes du passé,
d'Alexandre à Napoléon,
puis les grandes
guerres maritimes,
de Duquesne à
Nelson. A partir du
début du XIXe siècle,
la guerre de Sécession,
le combat de Lissa,
les guerres
chileno-péruviennes,
la campagne de
l'amiral Courbet ,
les conflits
sino-japonais et
hispano-américain
lui fournissent des
sujets de réflexion
d'autant plus intéressants
que le matériel
naval se rapproche
de celui du présent.
Mais, bien entendu,
c'est la guerre
russo-japonaise, qui
vient tout juste de
se terminer, qui
retient particulièrement
son attention, et à
laquelle il consacre
un chapitre entier.
Les
enseignements de
l'Histoire occupent
un court chapitre
d'une quarantaine de
pages, Darrieus y
expose les principes
généraux
classiques, non sans
répondre par avance
aux critiques qui
pourraient lui
reprocher leur
manque d'originalité :
|
"A
ce
propos,
je dois
avouer
qu'en
commençant
ce
chapitre,
j'avais
quelques
doutes
sur son
utilité.
Je me
suis
demandé
un
instant
si je
n'allais
pas être
taxé
d'enfoncer
des
portes
ouvertes
ou d'énoncer
des naïvetés,tellement
les
propositions
qui y
sont
formulées
paraissent
évidentes
et
l'expression
même du
bon
sens.
J'ai été
rassuré
par le
souvenir
de la
persistance
de
certaines
erreurs
et par
le
sentiment
de la nécessité
de les
extirper."
8
|
|
Suit
un chapitre
consacré à
la pensée
des écrivains
militaires
et
maritimes,
de Jomini à
Mahan, se
terminant
par cette
conclusion :
|
"Si
tant
d'hommes
de
guerre
illustres,
si
tant
d'écrivains
militaires
renommés,
depuis
un
siècle
et
de
nos
jours
encore,
ont
cru
devoir
reprendre
certaines
idées
sous
des
formes
à
peine
modifiées,
ce
ne
peut
être
pour
la
vaine
satisfaction
de
se
démarquer.
S'ils
n'ont
pas
craint
de
les
ressasser,
c'est
qu'ils
avaient
la
conviction
profonde
que
ces
vérités
exigent
mieux
qu'une
acceptation
fugitive,
en
quelque
sorte
complaisante,
et
qu'elles
doivent
s'implanter
définiti-vement
dans
les
esprits
avec
la
violence
irrésistible
des
dogmes."
9
|
|
LA
MAITRISE
DE
LA
MER
Des
leçons
de
l'histoire,
Darrieus
retient
d'abord
l'importance
fondamentale
de
la
maîtrise
de
la
mer
dans
tous
les
conflits
mettant
en
jeu
des
puissances
maritimes :
|
"Etre
maître
de
la
mer,
telle
est
l'expression
familière
à
tous
les
marins
qui,
dans
une
formule
concise,
contient
un
monde
d'idées
et
de
pensées,
et
résume,
pour
ainsi
dire,
toute
la
stratégie
navale.
"Elle
ne
signifie
pas
seulement,
pour
le
parti
vainqueur,
la
conquête
définitive
du
champ
des
opérations
de
guerre ;
elle
comprend
encore
la
liberté
de
la
navigation,
la
sécurité
des
transactions
commerciales,
la
circulation
du
pavillon,
tout
ce
qui
en
un
mot
représente
la
vie
active
d'une
grande
nation,
et
ce
qui
constitue
bien
souvent
l'objet
du
conflit.
C'est
précisément
en
cela
qu'elle
satisfait
pleinement
aux
nécessités
de
la
guerre."
10
|
|
Mais,
comme
les
océans
sont
vastes,
une
maîtrise
totale
et
absolue
est
illusoire :
|
"La
notion
de
"maîtrise
de
la
mer"
doit
bien
être
définie ;
on
ne
saurait
viser
par
ce
terme
la
suprématie
sur
tous
les
océans.
L'Angleterre
seule
pouvait,
à
la
rigueur,
caresser
ce
rêve
mégalomane
il
y
a
quelques
années ;
elle
ne
peut
plus
y
prétendre
elle-même
aujourd'hui.
L'expression
s'applique
uniquement
au
théâtre
maritime
des
opérations
possibles"11.
|
|
Même
sur
ce
"théâtre
maritime
des
opérations
possibles",
la
maîtrise
est
loin
d'être
absolue.
Le
développement
des
forces
côtières,
avec
le
torpilleur
et
le
sous-marin,
réduit
d'une
façon
sensible
l'espace
sur
lequel
s'exerce
cette
maîtrise :
|
"L'entrée
en
service
du
torpilleur
avait
donc
pour
premier
effet
logique
de
repousser
plus
au
large,
au
moins
pendant
la
nuit,
les
postes
de
surveillance.
C'est
pour
satisfaire
à
ces
préoccupations
légitimes,
qu'on
avait
admis
dans
toutes
les
marines
qu'il
serait
imprudent
de
la
part
d'un
chef
d'exposer
son
escadre
en
s'approchant
la
nuit
à
moins
de
30
milles,
d'un
port
pourvu
de
torpilleurs...
L'entrée
en
scène
des
sous-marins
est
de
nature
à
combler
une
lacune
et
à
apporter
un
nouveau
et
profond
bouleversement
dans
les
conditions
de
cette
opération
de
guerre."
12
|
|
LA
BATAILLE
Le
blocus
peut
certes
assurer
la
maîtrise
de
la
mer
à
moindre
frais,
puisqu'il
fait
faire
l'économie
des
pertes
qu'entraînerait
le
combat,
mais
celui-ci
n'en
est
pas
moins
le
moyen
le
plus
sûr
d'éliminer
définitivement
la
menace
représentée
par
une
flotte
ennemie.
Une
fois
celle-ci
au
fond,
la
liberté
des
mers
est
définitivement
assurée
pour
le
vainqueur
qui
peut
en
user
tant
pour
effectuer
par
mer
tous
les
mouvements
d'hommes
et
de
marchandises
que
pour
porter
la
guerre
sur
les
côtes
adverses.
Le
combat
est
donc
bien
"l'objectif
principal",
titre
significatif
que
donne
Darrieus
au
chapitre
qu'il
lui
consacre
et
qui
commence
ainsi :
|
"A
bien
creuser
le
problème,
on
s'aperçoit
tout
de
suite
qu'il
n'y
a,
en
réalité,
de
définitif
et
de
décisif
que
le
premier
(le
combat) ;
le
second
(le
blocus)
ne
peut
donner
qu'une
solution
provisoire...
Cette
méthode
nous
a
vraiment
trop
mal
réussi
dans
le
passé
pour
que
nous
n'y
renoncions
pas
dans
l'avenir."
13
|
|
Si
seul
le
combat
peut
assurer
la
maîtrise
définitive
de
la
mer,
c'est
donc
bien
l'objectif
principal,
tout
le
reste
n'étant
qu'accessoire.
Mais
la
bataille
n'est
pas
seulement
nécessaire,
elle
est
inéluctable,
comme
l'ont
montré
les
exemples
de
Trafalgar,
de
Santiago
et
de
Tsoushima.
|
"C'est
ainsi
que
l'indispensable
histoire,
ancienne
ou
contemporaine,
nous
apprend
avec
une
logique
implacable,
que
la
guerre
ne
peut
avoir
d'autre
sanction
effective
que
le
combat.
Que
ce
soit
un
peu
plus
tôt
ou
un
peu
plus
tard,
au
début
ou
à
la
fin
de
la
guerre,
la
bataille
est
inéluctable,
et
le
moment
arrivera
toujours
où
les
deux
forces
antagonistes
se
trouveront
en
présence."
14
|
|
Puisque
la
bataille
est
nécessaire
et
inéluctable,
il
faut
donc
la
rechercher,
pour
bénéficier
des
avantages
que
donne
l'offensive.
|
"Dans
son
Esprit
des
Lois,
Montesquieu
dit :
"La
nature
de
la
guerre
défensive
est
décourageante,
elle
donne
à
l'ennemi
l'avantage
du
courage
et
de
l'énergie
dans
l'attaque ;
il
vaudrait
mieux
hasarder
quelque
chose
par
une
guerre
offensive
que
d'abattre
les
esprits
en
les
tenant
en
suspens."
"Heureux
le
soldat,
dit
von
der
Goltz,
auquel
le
destin
assigne
le
rôle
d'assaillant."
Et
il
ajoute :
"Faire
la
guerre,
c'est
attaquer."
Et
il
est
de
fait,
en
effet,
que
tous
les
grands
hommes
de
guerre
ont
adopté
l'offensive
et
obtenu
par
elle
leurs
plus
belles
victoires ;
cela
se
conçoit,
car
l'offensive
donne
au
chef
qui
l'emploie,
et
avant
toute
action,
de
précieux
avantages.
Celui-ci
sait
ce
qu'il
veut
tenter,
son
adversaire
l'ignore.
Le
premier
est
maître
de
ses
mouvements,
du
temps
et
de
l'espace
où
il
transportera
l'action ;
celle-ci
emprunte
à
ces
conditions
éminemment
favorables
un
caractère
de
précision
dont
le
second
ne
peut
bénéficier.
Tout
est
inconnu
pour
ce
dernier ;
entre
tous
les
projets
qu'il
peut
prêter
à
son
ennemi,
entre
toutes
les
hypothèses
permises,
lesquels
faut-il
choisir?...
Observons,
à
ce
propos,
que
le
terme
d'offensive
est
pris
ici
dans
son
sens
le
plus
large ;
il
s'applique
aussi
bien
à
la
tactique
qu'à
la
stratégie,
à
l'attaque
d'une
flotte
sur
le
terrain
du
combat
qu'à
sa
poursuite
dès
l'origine
de
la
guerre
,
ou
à
toute
autre
action
militaire
analogue
contre
les
forces
ennemies.
La
méthode
offensive
exige
avant
tout
une
qualité
primordiale :
l'activité ;
c'est
celle
que
possédaient,
au
plus
haut
degré,
Alexandre,
César,
Annibal,
Napoléon,
Suffren
et
Nelson.
Elle
exige
une
grande
force
de
caractère
de
la
part
du
chef,
avec
une
volonté
tenace
au
service
d'une
haute
intelligence...
Le
rôle
d'assaillant
a
par
lui-même
trop
d'avantages
moraux
de
toutes
sortes
pour
qu'on
puisse
songer
à
y
renoncer.
Pourtant,
quelle
que
soit
la
force
du
raisonnement,
celui-ci
ne
suffirait
pas
à
emporter
les
convictions,
si
les
enseignements
impitoyables
du
passé
ne
nous
rappelaient
que
nos
plus
douloureux
revers
sur
mer
ont
été
le
fruit
de
notre
méthode
passive
de
faire
la
guerre.
Bien
loin
de
rechercher
le
combat,
nous
l'avons
le
plus
souvent
subi.
On
ne
saurait
trop
méditer
à
ce
sujet
les
paroles
de
l'amiral
Jurien
de
la
Gravière :
"Si
le
nom
de
quelques-uns
de
nos
amiraux
est
aussi
tristement
associé
au
souvenir
de
nos
désastres,
la
faute,
soyons-en
convaincus,
n'en
est
point
à
eux
toute
entière.
Il
en
faut
plutôt
accuser
la
nature
des
opérations
dans
lesquelles
ils
furent
engagés
et
ce
système
de
guerre
défensive
que
Pitt
proclamait,
dans
le
Parlement,
l'avant-coureur
d'une
ruine
inévitable.
Ce
système,
quand
nous
y
voulumes
renoncer,
avait
déjà
pénétré
dans
nos
moeurs ;
il
avait
pour
ainsi
dire
énervé
nos
bras
et
paralysé
notre
confiance.
Trop
de
fois
nos
escadres
sont
sorties
de
nos
ports
avec
une
mission
spéciale
à
remplir
et
la
pensée
d'éviter
l'ennemi ;
la
rencontre
était
déjà
une
chance
contraire.
C'était
ainsi
que
nos
vaisseaux
se
présentaient
au
combat ;
ils
le
subissaient
au
lieu
de
l'imposer."
Longtemps
cette
guerre
embarrassée
et
timide,
cette
guerre
défensive,
avait
pu
se
soutenir,
grâce
à
la
circonspection
des
amiraux
anglais
et
aux
traditions
de
la
vieille
tactique.
C'était
avec
ces
traditions
qu'Aboukir
venait
de
rompre ;
le
temps
des
combats
décisifs
était
arrivé...
Ce
tableau
d'une
flotte
à
l'ancre,
laissant
venir
sur
elle
une
autre
flotte
pleine
de
vitalité
et
d'ardeur,
celle-là,
n'apparaît-il
point
comme
le
symbole
même
de
la
résignation
passive,
de
la
méthode
défensive
pour
tout
dire ?"
15
|
|
LA
COURSE
Car
il
n'y
a
pas,
pour
Darrieus,
d'alternative
à
la
bataille.
La
guerre
de
course
a,
estime-t-il,
fait
la
preuve
de
son
inefficacité
tout
au
long
de
l'histoire` :
|
"Jean
Bart,
Dugay-Trouin,
d'autres
moins
illustres
mais
non
moins
valeureux
comme
du
Casse,
firent
des
prodiges
et,
en
quelques
années,
enlevèrent
aux
Anglais
un
nombre
de
bâtiments
qu'on
n'évalue
pas
à
moins
de
quatre
mille.
Le
commerce
anglais
en
éprouva
incontestablement
de
grands
dommages,
mais
la
partie
financière
n'en
fut
pas
moins
perdue
pour
la
France
puisqu'elle
fut
obligée
de
reconnaître
comme
roi
d'Angleterre
Guillaume
d'Orange...
Cet
exemple
montre
entre
tous
le
point
faible
de
l'argumentation
sur
laquelle
s'appuient
les
partisans
entêtés
de
la
course
pour
préconiser
son
emploi
unique.
On
énumère
complaisamment
les
prises
faites
au
cours
de
telle
ou
telle
guerre,
et
certaines
de
ces
listes
sont,
à
première
vue,
singulièrement
troublantes ;
on
fait
valoir
les
dommages
matériels
causés
au
commerce
ennemi,
les
perturbations
profondes
apportées
dans
son
commerce
pendant
toute
la
durée
de
la
guerre,
ainsi
que
les
pertes
financières
qui
en
sont
les
conséquences ;
tout
cela
est
réel,
mais,
puisque
nous
parlons
commerce,
il
m'est
bien
permis
d'en
emprunter
le
langage.
Or,
ce
n'est
jamais
en
cours
d'exercice
qu'une
maison
de
commerce
peut
savoir
exactement
si
une
opération
déterminée
lui
a
été
profitable
et
d'ailleurs
cette
opération
est
inséparable
de
toutes
les
autres ;
il
importe
peu
que
prise
isolément
elle
ait
donné
des
bénéfices,
si
l'ensemble
de
toutes
les
opérations
doit
se
chiffrer
par
une
perte.
"Au
règlement
final
des
comptes
seulement,
lorsque
le
bilan
sera
dressé,
on
pourra
savoir
si
l'affaire
a
été
bonne.
Et
justement
l'affaire
dont
il
s'agit
est
toujours
mauvaise.
Il
est
certain
que
les
armateurs
particuliers
de
la
course
y
gagnent
des
fortunes,
mais
la
France
en
sort
toujours
plus
appauvrie."
16
|
|
S'il
condamne
la
course
en
tant
que
stratégie
principale,
Darrieus
lui
reconnaît
quand
même
une
certaine
efficacité
économique,
car
elle
affaiblit
l'adversaire,
mais
également
militaire :
elle
l'oblige
à
distraire
de
ses
forces
principales
des
moyens
importants
pour
lutter
contre
elle.
Judicieusement
utilisée,
elle
peut
jouer
un
rôle
important
dans
la
manoeuvre
stratégique.
|
"Cette
méthode
ne
peut
avoir
d'effet
utile
qu'autant
qu'elle
fait
partie
d'un
système
général
de
guerre,
s'attaquant
à
l'ensemble
des
forces
antagonistes.
Appuyée
sur
des
opéra-tions
d'escadres
agissantes,
la
course
n'est
plus
négligeable
et
satisfait
à
l'objectif
de
la
guerre.
En
l'envisageant
ainsi
comme
auxiliaire
de
la
grande
guerre,
nous
aurons
à
en
tenir
le
plus
grand
compte
pour
l'avenir."
17
|
|
Encore
faut-il
savoir
l'utiliser :
|
"La
guerre
de
course
par
coureurs
isolés
n'a
jamais
abouti
qu'à
des
résultats
négatifs.
De
par
son
principe
même,
un
corsaire
n'a
qu'une
ressource,
la
fuite,
s'il
est
rencontré
à
la
mer
par
des
forces
réelles,
et
comme
on
ne
peut
pas
toujours
fuir,
il
arrive
toujours
un
moment,
tôt
ou
tard,
où
le
corsaire
isolé
sera
pris
au
piège."
18
|
|
On
n'imaginait
évidemment
pas
en
effet
à
cette
époque
que
la
guerre
sur
mer
allait,
moins
de
dix
ans
plus
tard,
à
l'image
de
"l'ascension
aux
extrêmes",
selon
l'expression
de
Clausewitz,
qui
sévissait
sur
le
front
terrestre,
voir
sauter
les
fragiles
barrières
juridiques
et
humanitaires
jusque-là
respectées
par
tous
les
belligérants,
que
les
bâtiments
neutres
seraient
attaqués
délibérément
dans
les
zones
déclarées
zones
de
guerre
et
que
l'amarinage
des
prises
deviendrait
l'exception.
Et
Darrieus
n'imaginait
pas
non
plus
que
le
sous-marin,
dont
il
avait
pourtant
été
l'un
des
précurseurs,
allait
devenir
le
principal
artisan
de
la
guerre
industrielle
et
lui
faire
prendre
une
dimension
tout
à
fait
nouvelle.
GEOPOLITIQUE
La
grande-Bretagne
La
Grande-Bretagne,
estime
Darrieus,
a
manifesté
depuis
l'époque
élisabéthaine
le
souci
permanent
de
contrecarrer
l'ascension
de
son
principal
concurrent
commercial
du
moment,
d'abord
en
détruisant
sa
flotte,
puis
en
le
combattant
sur
le
continent
avec
l'aide
d'alliés
d'occasion,
bien
souvent
ses
adversaires
de
la
veille
ou
du
lendemain.
L'Espagne
au
XVe
siècle,
la
Hollande
au
XVIe,
la
France
à
la
fin
du
XVIIe
et
au
XVIIIe
ont
tenu
successivement
le
redoutable
rôle
de
la
"moderne
Carthage",
objet
de
l'hostilité
implacable
de
la
Grande-Bretagne
tant
que
leur
puissance
maritime
et
économique
fut
capable
de
porter
ombrage
aux
ambitions
britanniques.
|
"Il
y
aurait
beaucoup
à
dire
encore
sur
la
période
qui
comprend
la
plus
grande
partie
du
XIXe
siècle,
malgré
qu'elle
ne
nous
donne
aucun
exemple
de
grandes
guerres
maritimes
comparables
à
celles
des
siècles
précédents.
Elle
offre
au
contraire
le
spectacle
d'une
grande
cordialité
apparente
de
relations
entre
la
France
et
l'Angleterre,
qui
les
conduit
à
sceller
les
deux
ententes
cordiales
de
1843
et
de
1855,
et
même
à
combattre
comme
alliées
pour
la
même
cause
contre
la
Russie
en
1854 ;
elle
nous
rappelle
aussi
qu'avant
1870,
le
courant
de
l'opinion
à
la
cour
impériale
était
franchement
tourné
vers
l'entente
cordiale.
Le
mot
et
la
chose,
on
le
voit,
ne
datent
pas
d'aujourd'hui.
Mais
j'ai
hâte
d'en
arriver
à
une
étape
plus
importante,
non
seulement
parce
qu'elle
est
plus
rapprochée
de
nous,
mais
surtout
parce
qu'elle
apporte
la
conclusion
logique
et
concordante
de
ce
trop
court
résumé
de
l'histoire
de
la
grandeur
navale
de
l'Angleterre.
Après
les
désastres
de
l'année
terrible,
notre
malheureux
pays...
chercha
dans
l'expansion
coloniale
un
dérivatif
puissant
à
ses
malheurs
récents.
Et
en
quelques
années
le
Tonkin,
Madagascar,
le
Dahomey,
le
Congo,
etc.
reconstituaient
pour
lui
un
immense
empire
colonial
comparable
à
celui
qu'elle
avait
perdu
au
siècle
précédent.
Certains
de
ses
adversaires
traditionnels,
bien
loin
de
s'en
émouvoir,
le
voyaient
d'un
bon
oeil
entrer
dans
cette
voie.
Mais
cette
route
conduisait
tout
droit
sur
les
terrains
que
l'Angleterre
prétendait
se
réserver,
en
vertu
de
son
adage
favori
que
ce
qui
n'est
à
personne
doit
évidemment
lui
appartenir,
et
c'est
ainsi
que
notre
politique
coloniale,
ajoutée
à
d'autres
causes
que
je
signalerai,
prépara
les
deux
crises
si
graves
de
l'année
1898,
le
Niger
et
Fachoda...
Il
est
aisé
de
concevoir
que
la
disproportion
existant
entre
la
possession
d'un
marais
fiévreux
et
une
guerre
aussi
formidable
que
celle
dont
nous
étions
menacés,
ne
permet
pas
de
voir
entre
elles
une
relation
de
cause
à
effet.
Les
grondements
de
cet
orage
ne
peuvent
avoir
leur
source
que
dans
un
mal
organique
profond...
L'opinion
publique,
de
l'autre
côté
de
la
Manche,
considérait
unanimement
la
diplomatie
française
comme
un
gêneur
constant,
contrecar-rant
les
projets
de
l'Angleterre
sur
tous
les
points
du
globe :
en
Egypte,
en
Afrique,
au
Siam,
en
Chine.
Le
principal
grief
formulé
contre
la
France
reposait
sur
notre
politique
protectionniste
qui,
fermant
les
marchés
français
au
commerce
anglais,
lui
enlevait
des
débouchés
considérables
et
lui
portait
ainsi
un
grand
préjudice.
Il
n'est
pas
jusqu'à
l'alliance
franco-russe
qui
ne
fût
une
cause
d'irritation
pour
le
peuple
anglais ;
car
celui-ci
y
voyait
une
menace
pour
lui,
l'extension
constante
de
la
Russie
vers
l'Inde
posant
cette
nation
en
adversaire
probable...
19
|
|
Certes
la
situation
n'était
plus
la
même
en
1907,
car
l'essor
de
l'empire
germanique
venait
de
le
faire
accéder
à
son
tour
au
rôle
de
"moderne
Carthage",
destinée
à
devenir
pour
la
Grande-Bretagne
l'adversaire
à
abattre,
et
entraînant
de
ce
fait
un
rapprochement
avec
la
France :
|
"La
reconstitution
de
l'empire
d'Allemagne
a
donné
au
mouvement
commercial
de
ce
pays
un
essor
magnifique ;
sa
flotte
marchande,
négligeable
il
y
a
moins
de
quarante
ans,
vient
actuellement
immédiatement
après
celle
de
l'Angleterre...
Les
cargos
allemands
sillonnent
les
mers...
Et
enfin,
par
dessus
tout
cela,
la
construction
par
l'Allemagne
d'une
flotte
de
guerre
puissante,
son
augmentation
inquiétante,
le
caractère
nettement
offensif
de
sa
conception,
montrent
bien
à
l'Angleterre
que
cette
fois
sa
tyrannie
maritime
séculaire
est
en
danger...
Tout
ce
qui
précède
jette
une
vive
lumière
sur
l'attitude
actuelle
de
l'Angleterre
et
son
changement
de
front
si
rapide.
C'est
aujourd'hui
contre
l'Allemagne
que
se
portent
les
efforts
de
ses
hommes
d'Etat,
de
sa
presse
et
de
l'opinion
publique ;
c'est
elle
qui
nous
a
remplacée,
en
moins
de
sept
années,
comme
point
de
mire
des
attaques
violentes
du
peuple
anglais."
20
|
|
L'Allemagne
S'il
estime
que
l'hostilité
de
l'Angleterre
est
une
constante
dont
il
serait
vain
d'attendre
qu'elle
se
modifie,
Darrieus
n'accorde
pas
à
l'antagonisme
franco-allemand
le
même
caractère
inéluctable,
au
point
que
le
chapitre
qu'il
consacre
à
ce
pays
est
intitulé
simplement :
"le
différend
franco-allemand".
Ce
"différend",
selon
lui,
n'était
que
la
conséquence
de
deux
cents
ans
d'erreurs
de
la
politique
française.
S'efforçant
avec
constance
d'affaiblir
la
maison
d'Autriche,
la
France
avait
créé
elle-même
les
conditions
d'une
unification
de
l'Empire
allemand
qu'elle
avait,
par
la
suite,
été
incapable
de
contrecarrer,
mais,
cette
affaire
réglée,
les
conditions
d'une
entente
franco-allemande
pouvaient
être
considérées
comme
réunies.
|
"C'est
donc
bien
autant
par
les
fautes
accumulées
de
la
politique
française
que
par
la
persévérance
des
efforts
de
ses
propres
ouvriers
que
s'est
faite
l'unité
allemande.
Après
ce
long
duel
entre
deux
nations,
duel
dont
le
caractère
particulier
et
exclusif
est
certain,
et
qui
réglait
le
différend
par
la
perte
définitive
de
la
partie
pour
la
France,
rien
ne
serait
opposé
à
une
réconciliation
également
définitive
entre
les
deux
peuples..."
21
|
|
Les
Etats-Unis
et
le
Japon
Tirant
sans
complaisance
les
enseignements
des
guerres
americano-hispanique
et
russo-japonaise,
Darrieus
démontre
sans
peine
qu'une
défense
de
l'Indochine
contre
le
Japon
ou
des
Antilles
contre
les
Etats-Unis
demanderait
un
effort
considérable
dont
il
se
demande
s'il
serait
bien
proportionné
aux
avantages,
si
grands
soient-ils,
que
la
France
peut
retirer
de
ces
colonies.
Négligeant
quelque
peu
l'intérêt
stratégique
de
points
d'appui
bien
situés
qui
mettaient
la
flotte
française
à
l'abri
des
déconvenues
rencontrées
par
la
flotte
de
Rodjesvensky
lors
de
son
odyssée
vers
Tsoushima,
et
ne
s'encombrant
guère
de
considérations
sur
les
obstacles
politiques,
humains
et
économiques
qu'auraient
soulevés
des
solutions
aussi
radicales,
Darrieus
propose
tout
simplement
de
se
débarrasser
de
ces
territoires.
|
"Mais
cette
fameuse
doctrine
(de
Monroe),
qui
est
le
credo
fanatique
de
la
politique
de
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