| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Fidèle au titre complet du livre, Hoste propose un guide pour les officiers de la Marine. On peut même risquer l'expression de "grammaire navale" pour ce manuel destiné aux professionnels. D'une part, il décompose les évolutions et décrit les manoeuvres des escadres, d'autre part, il illustre par des planches ce qu'il vient d'expliquer. Ces planches sont dans l'esprit du temps, décorées, ornées de jeunes Eoles joufflus, de paysages côtiers tourmentés. Mais, ce qui compte, c'est l'intention pédagogique : illustrer les évolutions étudiées. Cet abord de la question a sans doute conduit les successeurs de Hoste à appréhender sa pensée comme formelle, uniquement préoccupée de figures géométriques. C'est en fait l'ancien régent des petites classes des collèges qui transparaît derrière ce souci de précision et de description. Il tente de démontrer l'intérêt de telle ou telle évolution, car pour bien choisir un ordre de navigation, par exemple, il faut connaître les diverses possibilités offertes, savoir de quelle façon les bâtiments doivent évoluer. Fidèle à son esprit expérimental, Hoste n'en reste cependant pas à cet aspect livresque et abstrait. Pour lui, la pratique est nécessité. Elle apporte en effet l'intuition de la manoeuvre à accomplir lors des diverses situations qui peuvent se présenter. Hoste a toujours essayé d'unir travaux de cabinet et expérimentation, grâce à son poste d'aumônier de Tourville, qui l'autorise à embarquer sur les vaisseaux du Roi de France. Chez les officiers le besoin d'un tel guide se faisait sentir car rien n'avait encore été écrit sur cette matière, d'une manière aussi claire et systématique. Comment Hoste présente-t-il son ouvrage ?
Pour lui le traité est donc nouveau. Néanmoins ce n'est pas le premier ouvrage en Europe sur un tel sujet. Des tentatives remontent au XVIe siècle avec l'espagnol Alonso de Chaves et l'anglais Matthew Sutcliffe, puis au XVIIe siècle avec l'italien Pandoro Pandora11. Malgré tout l'Art Naval est de conception radicalement nouvelle en France comme à l'étranger12. L'ouvrage est à replacer dans son cadre chronologique pour saisir la nécessité d'une telle publication. La France est, au moment de la publication de l'Art Naval, en 1697, engagée dans la guerre de la ligue d'Augsbourg depuis 1689. Sur mer, la victoire sur les Anglais à Béveziers en 1690 a été suivie en 1692 de la défaite française de la Hougue. Dans les deux cas, Tourville dirigeait les escadres du Roi. Pourtant, il serait inexact de penser que la Hougue marque le début d'un déclin inexorable de la marine française. Ainsi, après 1692, elle remporte des succès navals à Lagos en juin 1693, mais aussi au Texel en janvier 1694. L'évaluation de la puissance de la flotte française renforce cette première constatation. 1692 = 132 vaisseaux. 1697 = 137 vaisseaux L'oeuvre de Hoste ne se replace pas dans une phase de déclin. Bien au contraire, le traité de Hoste apparaît comme la preuve d'une volonté de maintenir la puissance navale française en l'asseyant sur une bonne formation tactique des officiers du roi. Dans le même temps, l'intérêt de la cour pour les affaires maritimes et navales va grandissant13. Une dynamique existe donc et elle ne se dément pas jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle. La France a "une formidable marine de guerre qui reste, jusqu'en 1713, virtuellement la première du monde (ou suit de très près quand elle ne la dépasse pas), l'anglaise"14. Le contexte tactique est aussi important à rappeler. En 1653, des instructions signées Blake, Deane, Monck imposent le combat en ligne15. Nous sommes alors au coeur de la première guerre anglo-hollandaise. Dans le cadre de cette formation, les vaisseaux sont les uns derrière les autres, serrés au maximum afin de recréer une véritable muraille sur mer. Le Duc d'York (futur Jacques II) et ses conseillers William Penn, Lawson mettent par écrit cette conception dans leurs Instructions d'avril 166516. Cette nouvelle tactique est appliquée pour la première fois de façon systématique à la bataille de Lowestoft (ou deuxième bataille de Texel) le 13 juin 1665, où l'amiral hollandais Opdam est écrasé par York. Hoste présente ce combat17 comme capital pour l'histoire de la tactique, il le caractérise ainsi :
Ces premiers succès conduisent à une radicalisation. En 1673, York donne ses Instructions for the better ordering his majesty's fleet in fighting19. Les Instructions IV et VI parlent clairement de la formation en ligne, mais l'instruction XVI est encore plus nette puisqu'elle demande aux commandants de maintenir dans tous les cas la flotte en ligne. Les faits et gestes des commandants sont fixés avec détails. Une véritable "dictature" est établie sur la pensée tactique par ces instructions, très pertinentes dans de nombreux cas, mais trop rigides. Autrement dit, le père Hoste vient peu après les grandes réformes de Colbert en France, peu après la mise en place en Angleterre des premières Fighting Instructions, et enfin dans la continuité d'une série de traités antérieurs. Il lui appartient de synthétiser l'essentiel de ces acquis -quand il réussit à les connaître- au profit de la Marine royale, et à la demande d'un de ses plus grands amiraux : Anne-Hilarion de Costentin de Tourville. Hoste rédige donc la première grande synthèse sur la tactique navale. Mais la nouveauté réside surtout dans la méthode. Il ne s'agit pas de simples articles détaillant abstraitement des manoeuvres, comme les Instructions d'York pourraient en donner une idée. Le projet est à la fois plus vaste et plus précis. Il embrasse l'histoire navale depuis la bataille de Lépante en 1571 jusqu'à la défaite française de la Hougue en 1692. Plus précis parce que Hoste connait par le menu un grand nombre de combats. Tous ne sont d'ailleurs pas passés à la postérité, ce qui prouve la solidité de l'information et des connaissances historiques du Jésuite. Il compense son absence de pratique de commandements à la mer par l'érudition. Cent ans d'histoire navale servent de matière première à sa réflexion. Hoste inaugure réellement ce qu'on peut appeler, par anticipation, l'Ecole historique dans le domaine de la tactique navale. Il illustre en effet les principales manoeuvres par un haut fait. Cela lui permet de mettre en garde contre certains dangers. Là se trouve tout l'aspect pédagogique du traité. Voici, dans leur ordre d'apparition dans l'ouvrage, la liste des combats mentionnés, la raison et la référence de la page dans le traité : Lépante 5.X. 1571, Combat de galères, p. 23. Texel 13.VI. 1665, (Lowestoft)Combat de ligne pour York, p. 42. Agosta 22.IV. 1676, Combat au vent, p. 48. Baie de Bantry 1689, Fuite vent arrière, p. 54. Texel 21.VIII. 1653, Tromp sort sur 6 colonnes, p. 78. Portland 28.II. 1653, Ordre de retraite en V sous Tromp, p. 90. Gibraltar 1690, Passage du détroit, p. 96. Juillet 1689, Jonction de Tourville des escadres du Levant et du Ponant, p. 10. Béveziers 10.VII. 1690, Changer le 5e ordre de marche en 3 colonnes en ligne de combat, p.281. Solebay 7.8.VI. 1672, Mouiller une armée, p. 332. Palerme 2.VI. 1676 , Les Français brûlent l'ennemi, p. 336. Stromboli 7.II. 1676, Duquesne prend le vent à Ruyter, p. 352. 1691, "Campagne du Large" de Tourville, p. 358. 1690, Tourville force l'ennemi au combat, p. 364. La Hougue 28.V-2.VI. 1692, Eviter le combat à la tête, p. 381. Béveziers 10.VII. 1690 Herbert double Tourville, p. 382. Texel 22.VIII.1673, D'Estrées traverse l'escadre de Zélande, p. 393. Combat des "Quatre Jours" ou du Nord, 11.VI.1666, Ruyter délivre son avant garde en coupant la ligne de bataille, p. 394,. Tabago 1677, Protéger une armée dans le port, p. 397 "Invincible Armada" 1588, Tempête qui détruit la flotte, p. 416 En envisageant cette liste, on ne peut pas accuser Hoste de rester dans l'abstraction et les mathématiques. Il est fidèle au titre de l'ouvrage :
Une Tactique Sclérosée et Sclérosante ? La lecture de l'Art Naval conduit rapidement à opérer une comparaison entre le contenu réel de l'oeuvre et l'image qu'on en donne trop souvent. En effet, le traité fut fréquemment présenté comme uniquement fondé sur des descriptions géométriques agrémentées de démonstrations mathématiques. C'est ainsi que dès 1765, Bigot de Morogues décide de rédiger une Tactique Navale en
D'un côté, Bigot trouve qu'il y a trop de descriptions géométriques des évolutions, de l'autre, il regrette la "nécessité indispensable des figures" pour comprendre ce que Hoste explique. Il y a là une contradiction majeure qui prouve que Bigot n'a pas saisi l'importance de la pédagogie aux yeux de Hoste. Bigot exagère beaucoup l'importance de la géométrie chez son prédécesseur. Certes, Hoste met au coeur de son ouvrage la notion d'ordres (combat, marche, retraite, passage ou garde d'un détroit), en décrivant les modalités de mise en place ou de modifications. Il est vrai qu'il recourt alors à l'instrument mathématique et en particulier à la géométrie, mais la théorie est suivie d'un exemple historique ou vécu. Or paradoxalement Hoste reste plus concret que son détracteur ne veut bien le dire. Il est d'ailleurs curieux de constater que le chef de division Grenier quelques décennies plus tard, inclut Bigot dans le même courant de pensée que le Jésuite :
Grenier a une critique qui va bien plus loin, il reproche à ces penseurs d'avoir fondé leur tactique sur l'étude des ordre et d'avoir ainsi rigidifié la tactique dans un carcan géométrique. Mais lui-même ne peut sortir de ce cadre et propose une autre forme géométrique : le losange22. Hoste fait ainsi figure jusqu'au XXe siècle de chef d'une Ecole de pensée sclérosée, voire sclérosante. Castex est par exemple très dur à l'égard du père Hoste :
Quel est le sens de la critique adressée à Hoste par Bigot de Morogues? Il lui reproche un côté abstrait, pas assez proche de la réalité du marin. Le livre de Hoste est certainement le fruit de la réflexion d'un professeur de mathématiques, mais, le plus souvent, Bigot reproduit les mêmes travers, alors qu'il est marin. En 1765, Bourdé de Villehuet suit la voie ouverte par Hoste. En rédigeant son Manoeuvrier24 il veut donner aux professionnels un véritable traité physique, mathématique, tactique concernant la navigation. Il va donc plus loin que Hoste. On peut donc être surpris de voir ce reproche de "mathématisation" uniquement appliqué à Hoste. De ce point de vue, Grenier a bien délimité les penseurs qui s'inspirent du Jésuite - même s'ils veulent comme Bigot s'en distinguer. Cependant cet aspect ne doit pas cacher la volonté de Hoste : il souhaite avant tout donner des règles précises pour les évolutions, même s'il lui arrive fréquemment de parler du combat proprement dit. Cette remarque est à compléter en soulignant que les dernières décennies du XVIIe siècle n'avaient pas encore fourni de riches penseurs stratégiques sur mer comme sur terre, le concept de stratégie n'existe d'ailleurs pas encore. Castex a trop omis le contexte historique d'ensemble dans lequel Hoste publia son traité. Abordons d'un peu plus près l'Art des Armées Navale. Dès sa préface Hoste affirme avec force :
On ne pouvait souhaiter plus claire réponse à ceux qui accusaient Hoste d'avoir gorgé son traité de géométrie. Néanmoins Hoste exagère un peu quand il écrit "nulle connaissance" : un minimum de trigonométrie est du moins nécessaire, et Hoste le sait. Mais pour lui l'art des évolutions est surtout :
La préoccupation est ici de mettre en ordre, de ranger, le désordre étant synonyme de barbarie. Le souci est le même que celui qu'éprouve un général à terre pour ranger son armée. Hoste a d'ailleurs fait la comparaison avec les troupes terrestres :
Le substantif "évolution" mentionné dans ce passage a une acception militaire depuis le XVIe siècle. De fait, Hoste semble bien avoir été le premier à utiliser ce terme dans un contexte naval. Le témoignage donné par Furetière en 1690 est important à cet égard27 : l'édition de 1690 ne mentionne pas d'ouvrages où "évolution" soit pris dans cette acception. Pour Furetière, le mot n'a qu'un environnement terrestre. Cet élément montre que Hoste est en train de forger des concepts tactiques navals. La nécessité d'une mise en ordre s'étant fait sentir avant, pendant et après le combat, depuis l'apparition du vaisseau de ligne, Hoste doit théoriser ce besoin avec des mots appropriés. Pourquoi ce besoin pratique et théorique? Daveluy l'a bien expliqué :
Hoste apparaît bien comme un des pères fondateurs en voulant ainsi décrire et penser ce qui était déjà appliqué peu ou prou par les escadres. Mais, il ne conçoit pas ces évolutions comme de simples "ballets nautiques". On peut en distinguer deux groupes principaux : celles appliquées hors de la vue de l'ennemi, comme les 5 ordres de marche d'une escadre, et celles à appliquer à la vue de l'ennemi, comme l'ordre du combat en ligne de file, voire en cas d'infériorité l'ordre de retraite29. Dans les deux cas, elles sont destinées :
La bonne évolution sera bien entendu celle qui, dans une circonstance donnée, tiendra compte des avantages à tirer en fonction du vent, de l'éloignement de l'ennemi, de ses forces et de leur disposition. Hoste bâtit donc tout son ouvrage autour de la notion d'ordres. L'Art des Armées Navales compte 424 pages, or 382 sont consacrées aux évolutions, c'est à dire 90 % du traité. Il n'y a par contre que 5 pages pour traiter des signaux31. Presque toute la première partie est consacrée à "former des ordres"32 et les parties qui suivent étudient des variantes et de la formation des ordres. Le plus important est de constater qu'il aborde son étude par l'ordre de bataille33. Dès le début, il met donc en exergue la destination principale d'une flotte de guerre : combattre.
La ligne est donc formée ainsi à bâbord amures.
La genèse de cette formation s'explique par l'emplacement des canons à bâbord et à tribord. Cet ordre de combat était radicalement différent de celui des galères. Celles-ci formaient un vaste croissant. Comme tout l'armement était situé à l'avant, les galères se présentaient de font35. En 1643, un autre Jésuite, le Père Georges Fournier, décrivait par le menu l'ordre des galères en croissant36. Cela montre comme la tactique a beaucoup évolué avec la part de plus en plus importante tenue par les vaisseaux dans les escadres, au détriment des galères. Hoste s'attarde sur cette évolution et en comprend les nécessités : quand l'armement était à la proue des galères, l'ordre en croissant était satisfaisant. Lépante en 1571 fournit un bel exemple de succès de ce dispositif du combat. Il décrit assez longuement la bataille37. Mais dans les années 1680 - 1690, cet ordre n'est plus adapté aux vaisseaux. Il se pose aussi un problème de coordination dans le cas de l'ordre en croissant : les vaisseaux seraient trop éloignés entre eux38 pour la bataille. Au contraire, la ligne de bataille répond plus aux nécessités de l'armement et du combat. On peut cependant remarquer que certaines flottes en ligne s'étendent également en longueur ce qui ne facilite pas mieux les problèmes de transmission des ordres par les signaux. Ce qui explique la nécessité de serrer la ligne au maximum en laissant environ une demi-encablure entre chaque vaisseau. Hoste est encore plus intéressant lorsqu'il étudie les théories proposées par d'autres. C'est pour lui, l'occasion d'envisager des améliorations à un ordre, à une évolution. On chercherait vainement un quelconque dogmatisme. Son système est ouvert, il compare ainsi les cinq ordres de marche proposés par divers tacticiens. Il porte bien sûr des jugements sur les solutions envisagées, mais n'impose pas son avis sans discussion39. A propos du second ordre de marche sur la perpendiculaire au vent, il note dans la remarque 2, que certains souhaiteraient voir utiliser cet ordre pour le combat. Selon Hoste, cette solution permettrait effectivement à l'armée sur la perpendiculaire au vent d'avoir un avantage sur l'armée ennemie au plus près. Cependant Hoste conclut :
L'auteur laisse aux marins la possibilité de choisir par eux-mêmes en toute connaissance de cause. Le prétendu dogmatisme s'évanouit très vite. Que ressort-il de ces conseils? Hoste est avant tout opposé à une multiplicité d'évolutions. Il propose une "gamme" de possibilités dont il faut savoir user selon les circonstances. Il donne ses préférences en les appuyant sur des exemples historiques précis. Le quatrième ordre où l'armée est divisée en six colonnes est ainsi illustré par la sortie de Tromp au Texel le 31 juillet 165340. Il est vrai que la priorité est donnée dans ce traité aux descriptions des ordres, de l'organisation interne des flottes. Mais Hoste a conscience de la nécessité, face à l'ennemi, d'éviter des évolutions compliquées et inutiles. On ne peut pas vraiment résumer la pensée de Hoste en prétendant qu'il n'y a chez lui qu'une tactique cinématique. Il a conscience des priorités du combat et manifeste même, ça et là, un souci de l'offensive. Cette dernière préoccupation peut être appréhendée de plusieurs façons. Nous la trouvons inscrite dans l'ordre d'analyse des ordres. Hoste commence par étudier l'ordre de combat. Cet indice donne bien une priorité, il ne faut pas la négliger. On assimile trop souvent le père Jésuite à la tactique de Tourville, son protecteur. Il a bien loué la "Campagne du Large" mais cela ne doit pas augurer de l'ensemble de sa pensée ou de son oeuvre. Restituons d'abord le passage. Hoste mentionne cet épisode dans la cinquième partie : "Des mouvemens (sic) de l'armée navale sans toucher aux ordres", au paragraphe 541. Cette place n'est pas sans intérêt. Hoste rassemble dans cette partie divers conseils sur des sujets aussi variés que mouiller une flotte, doubler l'ennemi, prendre le vent à l'ennemi. "Eviter le combat" ne trouve donc pas place dans une section de l'ouvrage spécialement consacrée à la défensive. Pour comprendre l'intérêt suscité chez Hoste par la Campagne du Large il convient de rappeler un passage capital inaugurant la partie :
La comparaison avec l'armée de terre revient pour souligner l'infériorité d'une flotte ou d'un vaisseau qui ne bénéficie pas de la géographie d'un lieu. Hoste n'a pas tout à fait tort, mais il omet quelques hauts-faits où Ruyter peut tirer profit de la géographie. Durant la guerre liguant la France et l'Angleterre contre la Hollande à partir de 1672, l'amiral hollandais fait un savant usage de la connaissance des îles, des hauts-fonds, des bancs de sable bordant le littoral des Provinces-Unies43. Cependant l'admiration va plutôt à Tourville qui lui utilise le brouillard et le vent pour échapper aux Anglais pendant cinquante jours (juillet-août 1691). Tourville veut ainsi parer à une infériorité numérique. Hoste a bien vu cette suprématie de la tactique française.
Cette campagne s'achève avec le retour à Brest. C'est la finesse tactique qu'il admire, mais par contre, il ne parle pas de manoeuvres stratégiques. Entraînant Russel et ses vaisseaux au large, Tourville permet aux corsaires français de piller les bâtiments anglais en Manche, et surtout il protège le passage des convois français vers l'Irlande soulevée par l'ex-roi d'Angleterre Jacques II45. C'est la tactique de Tourville qui est admirée et non son attitude défensive, qui d'ailleurs est bien plutôt une diversion. L'argument qui consiste à déclarer que Hoste est un défensif à tous crins parce qu'il admire la "Campagne du Large" de Tourville, ne tient pas réellement. Le chapelain de Tourville fait l'éloge de son maître pour illustrer la possibilité d'éviter l'ennemi en cas d'infériorité ou de mission précise de diversion. On trouve d'autres traces d'un esprit offensif. Hoste remarque ainsi qu'il est plus facile au vent d'envoyer des brûlots sur les bâtiments désemparés de l'ennemi46. Le côté offensif est cependant limité par la restriction apportée, puisque Hoste parle avant tout de bâtiments désemparés. Cependant dans les quelques lignes suivantes apparaît en germe l'idée d'une destruction maximale de l'ennemi :
Hoste n'encourage pas ici à éviter le contact ou à rester sur une défensive. Il convient pour cela de nuancer quelque peu le jugement de Castex lorsqu'il écrit à propos du père Jésuite :
D'une manière encore plus nette, Hoste s'exprime à propos de la manoeuvre offensive par excellence : la rupture de la ligne de bataille. Cela consistait à envisager dans la ligne ennemie un "maillon" faible - soit en raison d'un écart important entre les vaisseaux, soit en raison d'une faiblesse d'un bâtiment endommagé, ou mal commandé - et de couper cette ligne. Dans ce cas, les vaisseaux attaqués à ce point de moindre résistance offraient la proue ou la poupe non armées, et il s'en suivait d'importants dégâts et le désordre chez l'adversaire. Hoste rappelle que la manoeuvre est "hardie et délicate"48, mais les Anglais et les Hollandais l'utilisèrent assez souvent durant les guerres qui les opposèrent au XVIIe siècle. Hoste n'est donc pas opposé à cette manoeuvre, nous y reviendrons. Il propose également le doublement de la ligne adverse, notamment par la queue pour mettre l'arrière garde entre deux feux :
Il propose bien cette manoeuvre en cas de supériorité numérique. Ce souci du nombre permet peut-être d'entrevoir ici l'influence de Tourville. Ce dernier était, en effet, toujours désireux d'avoir une supériorité en nombre pour opérer des manoeuvres audacieuses. Il est en cela l'exact contraire de l'amiral hollandais Ruyter qui compensait l'infériorité par l'audace tactique et la manoeuvre et anticipait ainsi la définition remarquable de Castex :
Hoste s'intéresse peu à Ruyter et est peu bavard à propos de ses manoeuvres, notamment lors de la troisième guerre anglo-hollandaise (1672-74). Au Texel le 21 août 1673, Ruyter contient les Français d'Estrées pour faire porter l'essentiel de son effort sur les Anglais. Il compense ainsi son infériorité numérique (70 vaisseaux hollandais contre 60 anglais et 30 français). En focalisant l'effort sur Rupert, séparé des Français, il ramène le combat à 60 contre 60, 10 hollandais se chargent des 30 français51. Voilà des aspects qui échappent complètement à Hoste. Il remarque la particularité de la tactique de Ruyter, mais sans en saisir la portée réelle. Quelles peuvent être les raisons de cet oubli ? Il est vrai qu'à l'époque l'économie des forces, telle qu'elle est pratiquée par les Hollandais au Texel, n'est pas encore théorisée, elle n'est d'ailleurs pas comprise de tous, c'est le cas des Franco-Anglais après le Texel. Mais ce qui provoque l'oubli de Hoste tient aussi à sa méthode d'analyse. En segmentant les évolutions, illustrées chacune par des exemples historiques, il perd sans doute de vue l'ensemble de la manoeuvre de tel ou tel amiral. Le procédé analytique, pédagogiquement très bon pour l'application, n'est pas satisfaisant quand on cherche à appréhender la logique d'une manoeuvre. On comprend aussi combien la tactique de Ruyter devait désemparer Hoste. La très grande souplesse de la flotte du Hollandais est opposée à la rigidité de la ligne de bataille. Ruyter ne pouvait élaborer ses tactiques de concentration, d'économie des forces sans avoir une grande articulation dans ses propres escadres. Ceci échappe à Hoste, et représente sans doute une limite importante à sa pensée. Hoste recueille des exemples et les analyse, mais est effrayé par ce qui sort d'une tactique ordonnée comme celle préconisée par York. La sclérose existe et s'amplifiera chez les générations ultérieures qui regarderont Hoste comme une référence et une autorité.
Hoste et la rupture de la ligne de bataille L'esprit offensif n'est donc pas totalement absent de l'ouvrage de Hoste, même si on décèle aussi une certaine frilosité tactique. Hoste a tout de même exposé des manoeuvres assez neuves et hardies, comme la rupture de la ligne de bataille. Le dossier a été ouvert au début de notre siècle par le grand historien naval Sir Julian Corbett52. Il reconnaît à Hoste le mérite d'avoir décrit, sous l'influence de Tourville, cette manoeuvre53, mais conclut son analyse par cette remarque :
D'après Corbett, Hoste rejoindrait par sa méfiance de nombreux tacticiens du XVIIe siècle. C'est ainsi qu'un manuscrit de l'Amirauté anglaise dont l'auteur est inconnu contient cette remarque :
Selon Corbett, cette pratique de la rupture fut ensuite abandonnée, non par ignorance, mais en raison des expériences fortes. On peut ainsi citer Georges Ayscue qui s'essaya le premier face aux Hollandais au large de Plymouth le 16 août 1652 ; puis cette manoeuvre se répète au combat du 13 juin 1665 à Lowestoft (ou seconde bataille du Texel) et à ceux des 15 et 16 août 1704 à Malaga. Dans le deuxième cas, Corbett pense que York rompit la ligne de façon non intentionnelle, par accident56. L'explication donnée par l'historien britannique pour rendre compte de l'abandon de la rupture de la ligne par de nombreux tacticiens n'est pas convaincante. Hoste n'est pas réticent à l'égard de cette manoeuvre. Il reconnaît trois cas où cette rupture de la ligne soit possible : si on y est contraint, s'il y a un vide dans la ligne ennemie et si plusieurs bâtiments adverses sont désemparés57. C'est déjà une analyse assez exacte des cas possibles, et qui met en évidence ce mélange intime de défensif et d'offensif : on peut être contraint de la faire, mais on peut aussi saisir la chance et couper la ligne. Il s'agit donc pour Hoste d'une manoeuvre tout à fait utilisable. Il va même plus loin puisqu'il donne des éléments de parade au cas où l'on serait traversé par une flotte ennemie. Il considère par là-même que la rupture peut survenir lors d'un combat, et cela n'est pas un drame :
Le combat modèle proposé pour illustrer le propos est le combat du Nord - ou des Quatre-jours - à partir du 11 juin 1666. Le 14 juin, Ruyter au vent des Anglais, les traverse pour rejoindre Tromp sous le vent58. Une limite doit cependant être apportée aux idées de Hoste. Il ne semble pas saisir pleinement le sens de la rupture de la ligne, la dernière citation le prouve. Il ne comprend pas que cette manoeuvre peut permettre une concentration des forces en un point. Paradoxalement, il minimise trop le danger de la rupture et en reste à la remarque de base : couper la ligne n'est pas important car on peut trouver une parade. A | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||