Chapitre
premier
Monsieur de Pradt a publié
naguère une brochure intitulée : Appel à l'attention de la France
sur sa marine militaire. J'avoue ingénument que ce titre m'a d'abord
trompé : j'ai pensé que cette brochure était écrite dans la vue
d'exciter la sollicitude du pays en faveur de l'armée navale ; mais je
n'ai pas tardé à me désabuser, et à reconnaître la vérité du vieux
proverbe qui conseille de ne jamais juger sur l'étiquette du sac ; en
effet, c'est au contraire pour dire nettement au pays qu'il doit renoncer désormais
à avoir une armée navale que le savant archevêque1
pris la plume.
Le nouvel ouvrage n'a pu
manquer d'être accueilli : il se recommande non seulement par le
talent reconnu de son auteur, mais aussi parce qu'il est à chaque page
empreint de sincérité. Je n'hésite point à le dire, c'est au nom de
cette sincérité, si nécessaire quand on discute les grandes affaires, que
l'on doit s'empresser de le réfuter. Jusqu'à présent la marine a pu
traiter sans conséquence, ou même négliger les attaques faites contre
elles, parce que ces attaques étaient ou absurdes ou de mauvaise foi, ou
enfin parce que les attaquans (sic) n'avaient pas la qualité pour se présenter
dans la lice ; mais il ne saurait être de même de la présente levée
de boucliers. L'auteur des Trois âges des colonies est trop haut
placé parmi les publicistes de l'époque pour que ses paroles n'aient pas
du poids en France, quand on pourra croire qu'elles sont consciencieuses ;
il importe donc de les relever avant qu'elles n'aient produit sur l'esprit
de la nation un effet qui, dans cette circonstance, pourrait être
pernicieux.
M. de Pradt s'attend à des
contradictions et même, à ce qu'il paraît, à des contradictions
violentes. Il faut espérer qu'il n'en éprouvera que de convenables, mais
que celles-ci ne lui manqueront pas. Il doit souhaiter d'ailleurs, non
seulement pour l'honneur de sa logique, mais aussi par un motif bien
autrement élevé, de trouver des adversaires, et de ne pas triompher sans
combat en cette occasion. Quelque grande que soit la confiance qu'a M. de
Pradt dans la sûreté de sa vue politique, je suppose que son patriotisme
est encore plus grand, et j'honore assez son caractère pour être persuadé
que, s'il dépendait de lui d'anéantir d'un seul mot ce qui nous reste de
puissance navale, il ne prononcerait pas légèrement ce mot fatal ;
qu'il ne s'en rapporterait pas à ses seules lumières dans une question où
il y va de la sûreté de son pays, et qu'il ne la déciderait pas avant de
l'avoir éclaircie par un débat solennel tout à fait digne de sa gravité.
C'est qu'il ne s'agit point
ici d'un intérêt secondaire, ni d'une de ces mesures transitoires sur
lesquelles on est toujours à même de revenir lorsqu'on a reconnu leur
danger. M. de Pradt n'ignore pas qu'en conseillant la France d'abdiquer ce
qui lui reste de puissance navale, il l'engage, par le fait, à changer son
attitude militaire et à quitter la route qui a été généralement suivie,
depuis Richelieu jusqu'à nos jours, par presque tous les hommes d'état qui
ont été à la tête des affaires. Il croit cette ancienne route mauvaise,
et nous exhorte à en prendre une nouvelle, qu'il estime meilleure. Soit :
M. de Pradt peut avoir raison, et c'est ce que nous examinerons plus tard ;
mais, en attendant, la France doit se tenir pour avertie que c'est un parti
extrême qu'on lui propose, et que ce parti n'admet pas de retour, au cas où
l'on se serait malheureusement fourvoyé. Pour se convaincre de cette vérité,
il faut avant tout se faire une idée de la base sur laquelle est établie
la puissance maritime.
Cette puissance ne se
compose pas uniquement, comme beaucoup de gens peut-être se l'imaginent, de
vaisseaux de guerre et de marins prêts à combattre, ou enfin de ce qu'on
appelle ordinairement une flotte. La flotte est, il est vrai, l'expression
de
la puissance navale, mais elle n'en est pas l'essence. Il faut, indépendamment
d'une position géographique favorable et des ressources territoriales
propres à la marine (tant en hommes qu'en matières), le temps nécessaire
pour produire des escadres et une combinaison d'efforts extraordinaires. Or,
pour que cette combinaison puisse avoir lieu, on ne saurait se passer de
grands établissemens (sic) et d'usines ad hoc, d'approvisionnemens
(sic) considérables, faits en temps utile,et enfin d'habiles metteurs en
oeuvre. Il faut, d'un autre côté, pour introduire de l'ordre dans les
travaux et régler le sort des ouvriers et des marins, des institutions
qu'on ne fonde point en un jour, et qui ont besoin de la sanction du temps
pour obtenir toute leur efficacité. Ces institutions, à mesure qu'elles
vieillissent, engendrent des coutumes qui, à la longue, ont force de loi
parmi les populations de la côte, qui reconnaissent à chacun des droits en
même temps qu'elles imposent des devoirs, et qui sont, par le fait, la véritable
charte du littoral maritime. Telle est la double base sur laquelle repose nécessairement
toute puissance navale établie sur une grande échelle, base compliquée et
dans la construction de laquelle il convient de considérer que le temps
entre toujours comme élément indispensable ; c'est sans doute cette
considération majeure du temps qui a fait dire à un homme illustre, dont
M. de Pradt ne récusera pas le témoignage, qu'une flotte était presque la
seule chose que l'argent ne pouvait pas faire.
Maintenant nous possédons
encore cette base de puissance dont il s'agit. Jetée à grands frais par la
prévoyance de nos pères, elle fut longtemps l'orgueil de nos rivages, et
elle subsiste encore toute entière, en dépit de nos malheurs. Quoique
depuis le récent progrès des sciences il soit facile de reconnaître qu'il
existe bien des défauts, et peut-être un luxe inconsidéré dans cette
oeuvre des temps passés, il n'en constitue pas moins une véritable avance
qu'on peut estimer à plus d'un milliard, en ne faisant état que de sa
valeur matérielle ; mais on sent que cette avance si précieuse est périssable
de sa nature, et qu'elle ne peut se passer d'un entretien journalier, qui coûte
beaucoup de soins et d'argent. C'est cet entretien qui porte constamment les
dépenses de la marine, en temps de paix, à un taux plus élevé que ne
semble l'exiger notre exhibition annuelle de vaisseaux armés. Pourtant la dépense
qu'il occasionne est de tout point indispensable, et il ne faut pas être
doué d'une perspicacité bien grande pour voir que, si l'on abandonnait les
choses à leur cours naturel, il ne resterait bientôt plus que des débris
sans valeur à la place des richesses réelles que nous possédons. Voilà
ce qui m'engage à supplier mes concitoyens de suspendre leur jugement, et
de ne pas entrer sans y avoir mûrement réfléchi dans la nouvelle route
qu'on leur trace. Il n'y a pas péril en la demeure, et nous serons toujours
à temps de laisser nos arsenaux se détruire, nos ports militaires se
combler, et notre population maritime s'en aller à l'étranger pour
chercher un pain qu'elle ne pourra plus trouver chez elle. Il nous sera
toujours facile de rejeter les magnifiques établissemens (sic) que nous ont
laissés nos devanciers comme ces armures d'un autre siècle qui ne vont
plus à notre taille. Mais avant d'en venir à cette extrémité,
examinons.
Je vais, pour mon propre
compte, offrir au public quelques considérations, qui aideront, je l'espère,
à éclairer la discussion. C'est ainsi que je répondrai à M. de Pradt, en
attendant que quelque homme d'état prenne ce soin. Je déclare avant tout
qu'au service dès mon bas âge, j'ai passé ma vie entière dans les camps
ou sur les vaisseaux de guerre, et je fais cette déclaration afin qu'on ne
suppose pas qu'une vanité puérile me pousse à lutter contre un écrivain
célèbre dont je reconnais d'avance toute la supériorité. J'apprécie les
forces de mon adversaire, et ne m'abuse nullement sur l'exiguïté des
miennes ; mais je crois avoir pour moi la vérité, et j'espère en
elle. Du reste, M. de Pradt peut être sûr que je suis disposé, autant
qu'il peut le souhaiter, à examiner la question qu'il soulève, non en
esprit de jactance, ni avec des souvenirs ou un faux patriotisme, mais avec
un patriotisme réel, solide, qui dans les choses, cherche cela seul qui
peut servir, et rejette le reste, sachant se résigner aux sacrifices nécessaires.
Ceci bien entendu, j'entre
en matière.
M. de Pradt pose en
principe que la puissance maritime ne peut être destinée qu'à trois
choses :
1° à protéger les
rivages d'un Etat contre les invasions ou les insultes de l'ennemi, ce qui
est son premier objet ;
2° à protéger le
commerce,
3° et enfin à défendre
les colonies de cet Etat, quand ces colonies ne peuvent pas se défendre
elles-mêmes.
Telle est, dit-il, l'utilité
visible et directe de la marine militaire.
Déroulant ensuite une
longue série de désastres maritimes, depuis 1692 jusqu'à la présente année
1832, il prétend qu'à aucune époque la marine française n'a rempli sa
destination ; qu'elle n'a point empêché notre littoral d'être pillé,
nos villes riveraines d'être bombardées, ni nos vaisseaux marchands d'être
capturés par l'ennemi ; que nos colonies sont toutes tombées aux
mains des Anglais quand il leur a plu de les attaquer ; qu'enfin cette
marine a constamment fini par recruter de ses propres vaisseaux les escadres
de l'Angleterre, et par conduire la population de nos côtes dans ses
prisons. Je cite textuellement.
Dans cette affligeante
revue, M. de Pradt ne fait point état du nombre infini de prises marchandes
que nos croiseurs ont fait entrer dans nos ports, bien que la valeur de ces
prises, dont les capteurs ont été frustrés au mépris des lois
existantes, ait été un auxiliaire puissant du trésor durant la première
guerre de la révolution. Si le commerce anglais a été troublé par la
France, dit-il, ce n'est point par la marine militaire, mais par de
hardis corsaires, ne consultant que leur courage et leur intérêt propre.
Ici, je suis forcé d'arrêter
le savant écrivain ; mais l'exactitude des faits, si nécessaire quand
on veut raisonner juste, m'oblige à lui demander si ce sont ces corsaires
particuliers dont il nous parle qui ont ravagé Terre-Neuve, la côte
d'Afrique, et plus tard les mers de l'Inde, qui, entre autre captures, ont
par exemple, introduit dans le port de Cadix le riche convoi pris en 1793,
avec le vaisseau de 74 canons qui lui servait d'escorte ?
Au reste, je ne prétends
point, en rétablissant ainsi la vérité, démentir autrement l'exposé de
nos pertes. Je l'admettrai même comme exact si mon adversaire le souhaite,
bien que je pusse à bon droit l'accuser de partialité. Comment en effet ne
pas remarquer que cet exposé fait mention de l'amiral Linois, pris dans
l'Inde sur le vaisseau le Marengo, en 1808, et qu'il ne parle pas du
même amiral prenant le vaisseau l'Annibal, dans la baie d'Algésiras,
en 1801, quoique les Anglais fussent en force double des siennes ?
Certes il faut, ou que M. de Pradt ait bien envie d'avoir raison, pour
traiter ainsi l'histoire contemporaine, ou qu'il ait été bien mal informé.
N'importe, je puis admettre son exposé sans en tirer pour cela des
conclusions semblables aux siennes. Poursuivons.
Il est facile de les prévoir,
ces conclusions : puisque la flotte ne peut préserver nos côtes
d'insultes, que nous n'avons plus de commerce maritime, et qu'il ne nous
reste que des atomes de colonies, pourquoi dépenser de l'argent pour
la flotte ? Ce raisonnement est sans réplique, selon M. de Pradt.
Pourtant, comme s'il craignait que nous ne fussions pas convaincus, il en
appelle de notre impuissance passée à notre impuissance future. Ce que la
marine n'a pu faire, dit-il, quand ses colonies étaient vastes et
nombreuses, comment le ferait-elle lorsqu'elles sont réduites à deux ou
trois points ? Comment les vaisseaux du commerce français s'y
rendraient-ils avec quelque sûreté, etc., etc. ? Et plus bas il
ajoute, en parlant toujours de la marine : Son
utilité commerciale est entièrement perdue, son utilité coloniale a
disparu avec ses colonies ; elle ne peut défendre ni les rivages de la
France ni insulter ceux de l'Angleterre. Tous les motifs qui font supporter
à un Etat les dépenses d'une grande marine n'existent donc plus pour la
France.
On croirait que M. de Pradt
en a dit assez, et qu'il va s'en rapporter désormais à des raisonnemens
(sic) si concluans (sic) ; mais loin de là, il s'écrie avant d'en
finir : Qu'espérer de gagner
dans une lutte maritime avec l'Angleterre ? On n'a pas pu lui résister
lorsque l'on possédait ce qu'elle possède, et on le pourrait aujourd'hui !
Elle a triomphé de la marine française, elle l'a écrasée, annulée,
lorsqu'elle était encore loin du degré de puissance et de perfection
qu'elle a atteint, et l'on se flatterait d'obtenir contre elle quelque résultat
au faîte de puissance où elle s'est élevée ! Non, cela est
impossible.
Il est clair, d'après
cette insistance, que le savant auteur se méfie de notre intelligence, et
qu'il aime mieux nous dire deux ou trois fois des vérités désagréables
que de s'exposer à ce que ces vérités soient méconnues. Il cherche
d'ailleurs à en atténuer l'effet plus tard, et à nous réconcilier avec
notre nullité marine, qu'il suppose suffisam-ment démontrée. La
France, selon lui, n'a plus de causes de guerres avec l'Angleterre. La
France est un état fixé auquel aucun agrandis-sement ne serait permis. Assertion
consolante, comme on voit, et qui ne doit plus nous laisser regretter de
n'avoir point de flotte.
M. de Pradt en vient, après
toutes ces redites, à parler des coalitions maritimes qu'il s'attend à
voir mettre en avant par ses futurs adversaires, et il s'attache à démontrer
l'inefficacité des combinaisons de ce genre, ou même leur impossibilité
à l'avenir. Quel résultat ont produit au surplus les coalitions jusqu'à
présent ? L'Espagne n'y a-t-elle pas perdue et ses vaisseaux et l'une
de ses plus belles colonies ? Le Danemark n'a-t-il pas vu enlever sa
flotte toute entière, pour avoir un moment fait cause commune avec la
France ? Ces exemples semblent déterminans (sic) à notre auteur, et
il ne pense pas qu'aucun événement puisse désormais infirmer leur témoignage.
C'est que M. de Pradt raisonne pour son temps et non pour un autre ;
qu'il part toujours de ce qui existe comme d'un état de choses fixé contre
lequel il n'y a point d'argument qui vaille. S'il nous montre l'Angleterre
établie sur toutes les mers, et enveloppant notre globe d'un réseau
indestructible sous lequel nous nous débattrions en vain ; s'il s'épuise
en raisonnemens (sic) pour nous bien inculquer la vanité de toute tentative
de résistance contre le colosse maritime, c'est qu'il veut nous inspirer la
résignation à ce qui est, et nous prémunir contre la révolte de nos
coeurs français, si peu accoutumés à cette vertu négative !
Il y a loin sans doute de
ces maximes à celles qui réglaient la conduite des Romains dans leurs désastres,
qui engageaient le sénat à aller en corps au-devant du consul vaincu à
Cannes, pour le remercier de n'avoir pas désespéré de la république ;
et l'on peut croire que ce n'est pas avec de la résignation qu'on eût pu résister
aux légions d'Annibal ; mais passons. Il ne s'agit point ici des
anciens, si différens (sic) de nous à tant de titres, et pour lesquels
toutes les questions n'étaient pas des questions d'argent. M. de Pradt
n'est pas tenu de raisonner d'après leur exemple. Il finit, après avoir
promené son regard perçant sur la situation des peuples navigateurs, et
avoir déterminé la somme de puissance navale à laquelle ces peuples
peuvent prétendre, par leur interdire d'entrer désormais en armes dans la
carrière navale en présence de l'Angleterre : l'Amérique du nord est
seule exceptée de cette prescription générale. Pourtant, comme s'il
voulait bien avoir quelque condescendance, par rapport aux démêlés que la
France pourrait avoir à l'avenir avec les petites nations commerçantes, il
nous laisse cinq à six vaisseaux de ligne, avec un nombre proportionné de
frégates et autres bâtimens (sic) de moindre grandeur.
Voilà le dernier mot de M.
de Pradt. Après avoir, selon lui, suffisamment examiné la question de
l'entretien de la flotte, et s'être prononcé contre cet entretien, à la
suite de longs raisonnemens (sic), le savant archevêque, quoique certain de
son triomphe, veut y mettre le sceau par un argument qu'il regarde comme irrésistible.
Il demande tout-à-coup ce qu'eussent valu à la France les économies
qu'elle eût pu faire en seize années, si elle se fût réduite, depuis la
paix, au simple nécessaire en marine, c'est-à-dire à un budget d'environ
16 millions par an, au lieu d'en dépenser 65.
Qui ne croirait, en voyant
poser la question de cette manière, que les données du calcul qu'on soumet
à la sagacité du pays sont exactes, et que la marine a coûté bon an, mal
an, 65 millions depuis 1816 ? Heureusement il n'en est pas ainsi ;
et c'est ce dont il est facile de s'assurer par la simple inspection des
budgets de l'époque. On verra, en les consultant, que la moyenne des dépenses
navales, durant cette période, n'a été que de 53 millions en nombres
ronds, ce qui est un peu différent de 65.
Mais n'importe,
poursuivons. En supposant que M. de Pradt eût raison, ces économies qu'il
annonce eussent produit 800 millions, sans aucun doute ; et là-dessus
il passe en revue les hôpitaux et les prisons, l'agriculture et les grands
chemins, sans compter quelques autres articles qu'on eût pu améliorer au
moyen de cette somme. Point de plaie publique, selon lui, qu'on n'eût guérie
avec 800 millions. Certes je ne conteste point ces dispositions
philanthro-piques ; bien que je n'entende rien à l'administration intérieure,
je pense, comme le savant publiciste, qu'on fait beaucoup avec beaucoup
d'argent dans tous les services, et je ne saurais nier que les fonds de la
marine habilement employés ailleurs n'eussent été fort utiles. Toutefois
je suis un peu en peine de savoir ce que serait devenue, durant cette période
d'économies de seize années, une notable partie de notre population
maritime, accoutumée à tirer sa subsistance du service de l'Etat.
je ne me rends pas bien
compte des moyens qu'on eût pris, si l'on n'avait point eu d'ouvrage à
leur donner, pour nourrir les nombreux ouvriers de nos ports de guerre, également
accoutumés, eux et leurs familles, à vivre de leur travail dans les grands
arsenaux. Je sais mieux comment on eût pu se conduire envers les établissemens
(sic) de toute espèce qui appartiennent à la marine : il est clair
qu'on eût pu négliger leur entretien et les laisser à eux-mêmes ;
ils auraient été détruits en peu d'années, à la vérité ; mais
qu'importe, quand on est certain de n'en avoir plus besoin !
Malheureusement il n'en est des ouvriers comme des machines, qu'on met en
magasin ou qu'on laisse dépérir à volonté dès qu'elles ne sont plus
utiles : les hommes veulent vivre eux et leurs enfans (sic).
D'ailleurs, ceux dont il
s'agit ici, soumis dès leur enfance à cette charte maritime dont j'ai fait
connaître l'existence séculaire, ont des droits en conséquence des
obligations qui leur sont imposées. Il suit de là que la société n'est
pas libre de changer leurs habitudes à la minute, quand ces habitudes ont
été contractées pour son service et souvent par son ordre spécial ;
pourtant, ces hommes qui se comptent par milliers, ne sauraient être employés
à autre chose qu'à leurs métiers, et comme ces métiers, que la société
leur a fait cultiver dans son intérêt, ne peuvent s'exercer que dans les
arsenaux de l'Etat, il est clair que la cessation des travaux de la marine
les laisse sans ressource. Il eût donc fallu en venir, pour cette
population ouvrière comme pour la population maritime des ports de guerre,
à des subventions gratuites, sous peine de livrer l'une et l'autre au désespoir.
Voilà une nécessité
incontestable qui n'eût pas laissé que d'entamer un peu les 800 millions
d'économies. Secondement, il est probable qu'un gouvernement qui aurait réduit
la marine à 16 ou même 20 millions par an du premier coup, se serait créé
quelques autres embarras. Ce n'est pas sans secousses que l'on change ainsi
l'état des choses, quand cet état de choses dure depuis de longues années.
Certes les hameaux de pêcheurs qui sont devenus des cités populeuses, grâce
au vieux système de la France, n'eussent pas consenti sans se récrier à
redevenir des hameaux de pêcheurs. Sans faire état des ports secondaires,
qui ne sont cependant pas sans importance, Brest et Toulon, qui comptent
aujourd'hui plus de trente mille âmes chacun, eussent probablement peu goûté
une mesure qui les eût ruinés de fond en comble, et ces deux villes
eussent trouvé de vives sympathies dans la Bretagne, dans la Provence et
jusqu'au coeur du Languedoc. Les Normands, voyant abandonner les travaux de
Cherbourg, n'eussent pas mieux pris une économie qui les eût privés d'un
courant d'argent annuel si profitable à leur province. Je veux bien
admettre qu'une administration vigoureuse eût surmonté ces obstacles, mais
il me semble difficile qu'elle les eût surmontés sans argent, et par conséquent
sans faire une nouvelle brèche aux 800 millions de M. de Pradt.
Ce n'est pas tout encore.
Il est bien possible que notre représentant à Alger eût reçu un coup d'éventail
d'un barbare, malgré le nouvel éclat qu'eût jeté la France, entrant dans
les voies économiques du savant archevêque, et qu'il eût fallu demander
raison de ce coup d'éventail ; un de nos concitoyens eût pu, à la
rigueur, être flagellé sur les rives du Tage, par l'ordre d'un autre
barbare, incapable d'apprécier tout ce que la France gagnait à l'abandon
de sa marine, et il semble que nous eussions également été dans
l'obligation de venger cette injure. Or, comment eussions-nous fait pour les
venger sans force navale ? Ces deux événemens (sic) sont presque
arrivés naguère, il est vrai ; mais nous avions, par suite de
l'aveuglement que M. de Pradt nous reproche, bon nombre de vaisseaux, et
attendu qu'ils ne sont pas demeurés comme des carrosses sous la remise 2,
Alger nous appartient, et une escadre française a dicté des lois à
Lisbonne.
Maintenant que j'ai exposé
de mon mieux, et avec une entière fidélité, les objections de mon
adversaire contre l'entretien d'une force navale respectable en France, je
demande la permission d'examiner à mon tour la question, afin que le pays,
la voyant sous toutes ses faces, se soit à même d'asseoir son jugement sur
quelque certitude. Pour cela, je ne m'astreindrai pas à suivre la marche
que mon adversaire a suivie, ni à réfuter ses argumens (sic) l'un après
l'autre ; mais prenant les choses de plus haut, j'exposerai aussi
clairement que cela me sera possible le système naval qui me semble
convenir à notre position géographique, à la nature et à la somme de
notre population maritime, et enfin à l'état présent de nos moyens en
tout genre. Je ferai voir, après cet examen, que nous n'avons pas besoin
d'arriver à une égalité positive avec l'Angleterre, sous le rapport des
forces navales, pour que nos flottes nous rendent de signalés services ;
et enfin je prouverai que nous ne pouvons négliger d'entretenir une marine
assortie à la position dans laquelle il a plu à Dieu de nous placer, sans
abdiquer une grande partie de notre importance politique, et sans
compromettre notre indépendance nationale.
Ici, je prie qu'on veuille
bien m'accorder un peu d'attention ; car je dois me livrer à quelques
observations préliminaires, tant sur la puissance navale en elle-même, que
sur les conditions qui sont nécessaires pour l'obtenir. Nous trouverons par
la suite plus d'un enseignement dans cette étude.
Remarquons d'abord que chez
nous on ne s'est jamais fait une idée exacte du poids réel d'une supériorité
navale bien établie, et que cette ignorance nous a porté un notable préjudice.
On connaît assez en gros,
dans notre pays, les effets de puissance maritime, parce qu'on les endure ;
mais on n'aperçoit jamais à temps les causes de ses effets, ou du moins,
si on les a quelques fois aperçues, la France a rarement fait des efforts
dignes d'elle pour les combattre, et pour attaquer à sa véritable source
la grandeur toujours croissante de sa rivale. Nos annales font foi de cette
ignorance ou, si l'on veut, de cette incurie de notre pays, et le facile
abandon que nous avons fait à toutes les époques de nos établissemens
(sic) d'outre-mer la démontre sans réplique. Ainsi nous avons vu sans trop
d'alarmes la race anglaise s'étendre à son gré sur tous les points
qu'elle a voulu s'approprier au-delà des mers, et préparer, par ses
envahissemens (sic) méthodiques, le règne de sa langue, de sa religion et
de ses moeurs dans tout le monde trans-atlantique, tandis que nous nous
agitions vainement au centre du continent de l'Europe, semblables à ces
coursiers andaloux qui galopent sous eux, sans pour cela faire du chemin.
Une fois seulement nous avons contribué à détacher de l'Angleterre ses
magnifiques colonies du nord de l'Amérique, et nous avons cru lui porter un
coup funeste ; mais l'événement n'a pas tardé à faire voir qu'elle
n'avait rien perdu par cette séparation tant célébrée ; c'est que
sa langue est restée là, ainsi que ses habitudes et ses moeurs, toutes
choses qui ne pouvaient manquer de rappeler tôt ou tard son commerce.
Enfin une époque est arrivée
qui a changé la face du continent de l'Europe, et détruit tout équilibre
entre les Etats qui se le partagent ; l'Angleterre a joué dans ce
grand drame politique un rôle qui a prouvé jusqu'à l'évidence la prépondérance
du pouvoir naval sur tous les autres pouvoirs ; mais il a fallu les événemens
(sic) de 1814 pour nous ouvrir les yeux sur ce fait ; peut-être même
n'est-il pas encore bien apprécié parmi nous. Il est probable que nous ne
manquons pas d'incrédules qui regardent nos malheurs récens (sic) comme un
accident particulier, imputable à la fortune, et qui ne sont pas disposés
à convenir que ces malheurs sont un résultat nécessaire. Pourtant, si
l'on veut bien considérer sans prévention la marche qu'ont suivie les
peuples rivaux, on changera peut-être de sentiment ; on se convaincra
que l'issue de la lutte n'a été que ce qu'elle devait être, et qu'on
tomberait dans une grande erreur en l'attribuant au hasard.
Que voyons-nous en effet
dans cette lutte célèbre ? Deux peuples qui s'avancent vers le même
but avec des moyens égaux, quoique différens (sic). Chacun met en usage
ceux qui lui sont propres, et les développe avec une constante énergie ;
tous deux accomplissent la première partie de leur vaste dessein en
parvenant à dominer, à peu près sans contrôle, l'un sur le continent, et
l'autre sur la mer. Dès que ce préliminaire est obtenu, il ne reste plus
debout en Europe que deux immenses pouvoirs ; alors ces pouvoirs se
choquent par la force des choses, et l'un deux est anéanti si facilement,
si rapidement et d'une manière tellement complète, que le monde est encore
étourdi de sa catastrophe. Ici les réflexions naissent en foule.
Lorsqu'une grande nation
possède la puissance navale, et que cette nation se trouve placée dans une
position géographique indépendante, elle peut intercepter toutes les
grandes communications du globe, occuper tous les défilés maritimes, et s'établir
sur tous les points militaires ; en un mot, étendre sur les mers un
vaste filet, au moyen duquel elle s'enchaînera le monde commerçant et le
gouvernera à son gré. En vain on luttera contre l'influence d'une telle
nation en l'exilant sur les flots par des mesures fiscales, en battant ses
alliés, en forçant les riverains, momenta-nément assujettis, à se
dresser contre elle ; elle rira sur son rocher de ces vaines tentatives :
elle ramènera ses alliés à la charge sans se lasser, et remettra toujours
en question une chose vingt fois jugée sur les champs de bataille. Pourtant
elle ne compromettra jamais qu'une partie de ses forces, si elle souffre en
Europe, elle jouira d'un calme rarement interrompu au-delà des mers,
exploitera un immense commerce, et réparera au centuple les pertes
accidentelles qu'elle pourra faire, tandis que son ennemi, obligé de lutter
constamment avec toutes ses forces, finira nécessairement par rencontrer
une chance funeste ; alors c'en
sera fait de lui sans retour !
Et cependant les peuples ne
demeureront jamais neutres entre les acteurs de cette terrible scène :
leurs voeux, ainsi que leurs éloges, se dirigeront toujours vers celui des
combattans (sic) qui emploie les moyens de conquête dont ils ont le moins
à souffrir ; entre deux malheurs inévitables, ils choisiront le moins
grand, et se réjouiront du triomphe qui leur coûtera moins de larmes.
Telle est la loi de la nature. On peut voir si, dans la circonstance dont il
s'agit, elle a reçu son application. Ici examinons encore.
La marine, qui se sert de
tous les arts utiles, nécessite leurs concours et ouvre de larges voies aux
produits de toutes les industries, est sans doute un moyen de domination
comme les armées de terre ; mais le commerce accompagnant toujours les
succès maritimes, il les rend, par ce concours même, moins onéreux aux
vaincus. D'ailleurs ces succès bornant d'ordinaire leurs effets apparens
(sic) aux rivages des vaincus, une fois soumis, ils ne sont pas froissés
dans tous les points de leur existence, comme il arrive lors de la conquête
du sol par des bandes armées ; les flottes, ainsi que la lance
d'Achille, semblent porter remède aux blessures qu'elles font ; elles
ne sont point absolument incompatibles avec une sorte de liberté, tandis
que les armées de terre amènent presque inévitablement avec elles
l'oppression et la misère qui en est la suite. De-là la différence que
les peuples ne peuvent manquer de faire entre les deux leviers de puissance.
Il est donc avantageux de
s'attacher quand on le peut à la marine de préférence à tout autre moyen
de supériorité, d'abord parce que ce moyen est le moins odieux et le plus
actif, mais aussi parce que c'est celui qui convient le mieux à une nation
qui veut conserver ses franchises. Qu'on ouvre l'histoire ; elle montre
à chaque page l'éternelle alliance de la marine avec la liberté :
jamais cette branche de la force publique n'a été dangereuse pour les
nations ; et, comme on l'a dit naguère avec autant d'énergie que de vérité,
si on a vu des gardes prétoriennes,
on n'a jamais vu des vaisseaux prétoriens.
Mais toutes les nations ne
sont pas appelées à exercer la puissance maritime ; il faut avant
toute chose, que le peuple qui prétend disputer l'empire de la mer soit un
grand peuple, indépendant de toute agression étrangère par sa force
intrinsèque ou par la position géographique de son sol ; les
insulaires sont à cet égard en première ligne quand ils se comptent par
millions ; les péninsulaires viennent après, et enfin les riverains,
en proportion de l'étendue ou de l'abord plus ou moins facile de leurs côtes.
C'est en vain que de petites nations, placées au bas de l'échelle navale
par leur défaut de masse, tenteraient de s'élever au-dessus du rang que
cette échelle leur assigne : elles y seraient toujours ramenées par
la force des choses, quelle que fût leur position, et punies, s'il le
fallait, par la conquête de leur territoire. Mais il n'en est pas de même
des grands peuples, que leur masse garantit de la crainte d'être conquis :
ceux-ci peuvent bien être entravés par un mauvais gouvernement ou par des
événemens (sic) de guerre, par le défaut de richesses ou par des voisins
jaloux ; mais ils ne sauraient être annulés sous le rapport maritime
qu'accidentellement, ni réduits pour longtemps à renoncer aux bienfaits de
la Providence, quand elle a bordé d'eau salée une partie de leurs frontières.
Appliquons ces réflexions
à notre patrie.
Il serait superflu de
parler de notre force intrinsèque ; chacun la connaît, et je ne
suppose pas qu'il faille démontrer que nous sommes indépendans (sic) par
notre masse, et entièrement hors de danger d'être conquis ; nous
sommes du reste placés dans une situation moyenne, quant à l'objet dont il
s'agit. Moins heureuse que l'Angleterre, qui est totalement isolée, la
France confine à des Etats continentaux du premier ordre, qui ne peuvent
manquer de l'influencer comme elle les influence elle-même ; cependant
elle touche aux deux mers sur une étendue d'environ neuf cent milles, et
ses rivages nourrissent une population maritime considérable : elle
est donc, par le fait, dans une position complexe dont il lui est impossible
de décliner ni les désagrémens (sic) ni les avantages. Ce devoir de
position n'a été méconnu jusqu'à ce jour qu'une fois par les hommes d'état
qui l'ont gouvernée, bien que plusieurs d'entre eux en aient, à diverses
époques, négligé l'accomplissement ; on peut même remarquer qu'en dépit
de cette insouciance générale pour les choses de la mer que j'ai signalée
comme une maladie de notre pays, la marine est encore en faveur en France,
sans qu'on sache trop pourquoi : c'est que l'instinct des peuples les
sert souvent mieux que les raisonnemens (sic) de la politique, quand il
s'agit de leurs intérêts vitaux, et que peut-être il leur révèle à
leur insu leurs véritables besoins. Venons à présent à nos ressources en
hommes.
Les français sont-ils
moins propres au métier de la mer que les autres peuples ? Telle est
la question que l'on est tenté de s'adresser lorsque l'on considère
seulement un côté de nos annales. La réponse est facile. Il suffit de
jeter les yeux sur les hommes qui bordent notre littoral, de rappeler ce
qu'ont exécuté les pêcheurs basques et les aventuriers normands, de
suivre nos capitaines français dans les engagemens (sic) à force égale,
et de juger. Je ne sais si je m'abuse ; mais il me semble que rien
n'est au-dessus de cette race opiniâtre et vigoureuse qui borde les côtes
de la vieille Armorique, et que, s'il exista jamais des hommes particulièrement
organisés pour braver tous les événemens (sic) de tempête ou de combat,
pour lutter avec avantage contre les privations et les fatigues de toute espèce
que
la mer impose, ces hommes, à coup sûr, doivent se trouver parmi les
Bretons.
Mais comment ne pas rendre
justice à notre population maritime ? A la voir si constamment décimée,
durant une longue guerre féconde en combats meurtriers, sans jamais se
plaindre, sans jamais reculer d'un pas, on est bien plus tenté de l'admirer
que de l'outrager par un doute hors de saison. Et d'ailleurs, si nous
invoquons nos souvenirs, ces souvenirs diront que, dans les engagemens (sic)
multipliés de la dernière guerre, nos matelots n'ont jamais manqué à
leurs capitaines, et que, bien ou mal menés, ils se sont fait tuer sans
sourciller. Que ceux que le malheur des temps conduisit sous des bannières
ennemies, y furent toujours employés dans des postes de confiance, et qui
exigeaient une capacité plus qu'ordinaire dans la profession ;
qu'enfin nos fréquens (sic) désastres ne peuvent leur être imputés sans
la plus criante injustice.
Ici je m'arrête : le
fait que je viens de constater suffit. Je ne prétends point me livrer à
des récriminations, ni accuser des malheurs de la marine des gouvernemens
(sic) déjà oubliés ou des hommes qui ne sont plus. Assez d'autres
parleront de nos époques fatales. J'aime mieux partir de notre état présent
et chercher les moyens de mettre en oeuvre les ressources que nous a laissées
la fortune, sans m'inquiéter d'un passé désormais irrévocable ;
continuons notre examen et rendons-nous compte de nos ressources en matières.
Les munitions navales ne
sont pas toutes, il est vrai, un produit de notre sol, et nous avons cela de
commun avec l'Angleterre ; mais si nous sommes obligés de recourir à
l'étranger pour des mâtures, nous nous suffisons à nous-même pour les
fers et les chanvres ; d'ailleurs, on pense bien que ces articles ne
nous ayant jamais manqué durant la dernière lutte, ne nous manqueront pas
davantage par la suite ; et l'administration est trop prévoyante pour
ne pas mettre l'état de paix à profit, afin de s'approvisionner pour
longtemps. Les obligations de cette administration sont, il est vrai fort
augmentées. La marche nouvelle, qu'on a cru devoir suivre à l'égard des
forêts et des bois appartenant aux particuliers, la prive en temps de paix
d'une notable partie de ses moyens. La marine avait naguère un privilège
qui lui assurait le choix des bois nécessaires à son service. Aujourd'hui
ce privilège est suspendu, sinon tout à fait abrogé, mais elle le
retrouverait en temps de guerre. Au surplus, le temps nous révèlera bientôt
les avantages ou les inconvéniens (sic) de l'état actuel des choses ;
mais en attendant je dois déclarer, au nom des marins, que tout ce qui tend
à rendre les approvisionnemens (sic) maritimes difficiles dans le pays est
une mauvaise augure par rapport à la flotte.
Il suit de ce qui précède,
qu'avec de la prévoyance les matières ne peuvent nous manquer ; que
nous avons une position géographique favorable à l'établissement de la
puissance navale, bien que cette position ne soit pas la plus favorable ;
et que nous avons aussi une population maritime douée de toutes les qualités
nécessaires au métier de la mer.
A ce triple avantage que
nous tenons de notre nature, se joint celui d'avoir des établissemens (sic)
maritimes considérables que nous devons à l'art.
Voyons maintenant ce qui
nous reste en forces navales proprement dites ? La restauration trouva
la France réduite, sous le rapport matériel, à des atomes de colonies,
suivant M. de Pradt, à un commerce à peu près nul, et à 71 vaisseaux de
tout rang, dont 52 à flot et 19 sur le chantier. Quant au personnel nécessaire
pour cette flotte, il surabondait dans toutes les parties ; seulement,
comme on n'avait pas eu l'occasion d'aller souvent en mer, son expérience
n'était pas aussi constatée que son zèle et ses connaissances théoriques.
Tel fut le point de départ de la marine en 1815.
Mais peu à peu le commerce
s'accrut, les ports marchands reprirent de la vie ; on chercha à
renouer les vieilles relations avec les Levant et les Antilles. Le pavillon
français se montra dans l'Inde, au Brésil et dans l'Amérique espagnole émancipée ;
la flotte fournit des stations de guerre sur plusieurs points ; enfin
une sorte d'activité fut déployée dans les arsenaux, où les ingénieurs
habiles ne manquaient pas; et où arrivèrent facilement les
approvisionnemens (sic) de toute espèce. Cependant que le personnel des
officiers de vaisseau qu'avait légué Napoléon, privé d'une foule d'excellens
(sic) sujets éliminés par l'effet des oscillations politiques, avait peine
à suffire à tous les besoins. On s'était efforcé, il est vrai, de
remplacer les hommes indiscrètement renvoyés, par de vieux serviteurs
absens (sic) de la mer depuis vingt-cinq ans ; mais cette substitution
fut bientôt reconnue impossible. En dépit de ses sympathies, le pouvoir
dut, après quelques essais malencontreux, faire, dans son intérêt même,
justice des nouveaux venus, et il n'en resta sur la flotte qu'un très petit
nombre qui avaient su se concilier l'estime générale.
Malgré ces mutilations si
fatales au personnel des officiers de vaisseau, celui-ci se soutenait à
force de constance ; les élèves et les jeunes officiers acquéraient
de l'âge et de l'expérience, et déjà on présageait la cessation de la pénurie
de sujets qui pouvait entraîner tant de maux. Toutefois les exigences du
service augmentaient journellement. La navigation, de plus en plus active,
le devenait au point d'occuper tout le monde sans relâche. Ceux des jeunes
serviteurs qui n'étaient pas fortement organisés succombaient à des
fatigues auxquelles on ne pouvait accorder aucune trêve : néanmoins
on allait toujours, et l'on arrivait ainsi à la fin de la guerre d'Espagne.
Dès lors on peut dire que
le personnel fut fondé. Son activité, dans laquelle il persévéra,
reçut son prix, et bientôt la France remarqua avec reconnaissance que la
plupart des officiers de la flotte avaient été sans cesse en mer de 1818
à 1831, ce qui ne s'était jamais vu à aucune période de paix.
Il est résulté de cette
opiniâtreté si louable que la marine se trouve en 1832 largement pourvue
de bons serviteurs dans tous les grades, et d'habiles capitaines, que la
multiplicité des commandemens (sic) a permis de former. On peut dire que
jamais, à aucune autre époque, le corps des officiers de vaisseau ne s'est
présenté au pays sous un aspect plus satisfaisant.
Il n'en est pas de même
des sous-officiers, classe précieuse destinée à agir immédiatement sur
les matelots, et dont la bonne composition importe tant au bien du service.
Victimes du défaut d'emploi quand les armemens (sic) se ralentissaient, ces
hommes, dès lors privés de toute solde, et généralement mariés, étaient
réduits à faire toutes sortes de pauvres métiers pour acquérir une chétive
subsistance, et la plupart ne parvenaient qu'avec de grandes difficultés à
gagner le pain quotidien nécessaire à leur famille. Pour gagner ce pain,
ils se trouvaient dans les ports de commerce en concurrence avec les
matelots qu'ils avaient commandés sur les vaisseaux de guerre, ce qui les
rabaissait à leurs propres yeux, et les portait trop souvent à servir avec
mollesse. L'inconvénient de cette alternative d'abondance et de pénurie
des sous-officiers, vivement senti dans la marine, fit songer à en entretenir
perpétuellement un certain nombre, et dès lors on put remarquer dans les
ports de guerre le changement avantageux qui s'opéra dans cette classe.
Toutefois on resta convaincu de la nécessité de préparer, pour remplacer
les sujets actuels au fur et à mesure qu'ils s'éteindraient, des hommes élevés
ad hoc, dès leur bas âge, dans les grands arsenaux. C'est ce qui donna
lieu à la création des compagnies de mousses, création dont on ne peut
faire trop d'éloges, et qui offrira, si on ne l'altère, les meilleurs résultats.
Ces résultats sont
prochains. On peut espérer qu'ils devanceront les besoins de la première
guerre, et qu'en sous-officiers, ainsi qu'en officiers capables, nous serons
en mesure à temps. Restent les matelots.
On sent qu'il ne peut plus
être question de ceux de la dernière guerre, trop vieux désormais, et la
plupart retirés, mais bien des présens (sic). Ceux-ci sont de deux
provenances. L'inscription maritime en fournit une partie, et la
conscription militaire une autre. Ces deux classes ne se ressemblent pas,
car l'une naît au bord de la mer, à laquelle elle est vouée dès
l'enfance ; pourtant elles s'amalgament fort bien ensemble. Les jeunes
soldats sont de bons sujets, et ils ont rendu de bons services à la flotte,
mais, si l'on peut compter sur eux pour les travaux ordinaires, on ne
saurait leur confier généralement les postes qui exigent l'habitude de la
mer et une dextérité manuelle ou une agilité qu'ils ne peuvent acquérir
que très difficilement. Il faut donc recourir à l'inscription maritime
pour remplir les postes de gabiers, de chefs de pièce, qui sont ceux dont
il s'agit.
L'inscription ne manque pas
de matelots capables, et elle fournira avec facilité tout le gabiage nécessaire.
Quant au canonnage, c'est différent, et il faut préparer de longue main
les sujets, si l'on veut qu'ils aient l'aplomb nécessaire au service de
l'artillerie de bord. Les meilleurs écoles ne suffisent même pas pour
cela, si les élèves ne sont d'abord habitués à la mer. Ceci est une
condition de rigueur qu'on a trop oubliée dans le temps, qu'on oublie
encore tous les jours, et qui pourtant est si aisée à remplir qu'il n'y a
point de raison pour la négliger.
mais une telle condition
essentielle du bon service des sous-officiers et des matelots d'élite dont
il s'agit, c'est celle de l'entretien perpétuel. Il ne faut pas dissimuler
cette nécessité au pays, parce qu'elle est inévitable. Point de marine
possible désormais en France sans les noyaux d'équipage préparés à
d'avance, et toujours sous la main. Il serait superflu de démontrer cette vérité,
familière aux marins, et que les gens du monde comprendront avec facilité
en songeant à nos troupes de terre. Certes, si des cadres perpétuels sont
réputé nécessaires pour notre infanterie, et indispensable pour la
cavalerie et l'artillerie, combien ne le sont-ils pas à plus forte raison
pour une partie bien autrement difficile, et où l'on ne peut suppléer à
l'expérience par aucune qualité acquise ou naturelle ?
Il résulte de ce rapide,
mais très véridique examen, que, bien que nous soyons fort réduits, nous
n'en sommes pas pour cela, tant en matériel qu'en personnel, au point où
le suppose M. de Pradt, et que, si nous savons utiliser nos ressources, nous
en trouverons encore de très suffisantes.
Ici s'élèveront peut-être
quelques objections, tant par rapport aux dépenses qu'occasionnera
l'entretien des cadres, que par rapport aux complications de notre service
et à la manière dont la marine a été administrée jusqu'à présent ?
A cet objection je répondrai :
Que l'entretien des cadres
d'équipages n'implique point une augmentation de dépense aussi grande
qu'on pourrait croire ; qu'il ne s'agit point d'élever le chiffre des
hommes qui tombent annuellement à la charge du budget, mais bien de faire
en sorte que ces hommes soient constamment les mêmes, afin d'arriver à
cette fixité des cadres sans laquelle on ne conçoit pas de bons corps
militaires. Que, s'il n'est pas possible de trouver, au moyen d'un contrôle
sévère dans toutes les branches latérales du service naval et des
retranchemens (sic) qui en seront la suite, assez d'économies pour compléter
le personnel combattant, ce n'est pas une raison de pour reculer devant une
mesure reconnue indispensable ; qu'il ne faut plus oublier, comme cela
n'a eu lieu que trop souvent, que, la fin de tous les travaux de la marine
étant le combat, toutes les parties doivent converger vers ce but unique,
et lui être subordonnées ; que par conséquent il faut à tout prix
et avant tout se procurer de bons équipages, sous peine d'avoir travaillée
en vain.Quant à la manière dont le service maritime a été conduit jusqu'à
présent, il faut s'en prendre au défaut de fixité dans les
administrateurs suprêmes du département.
Seize ministres s'étant
succédé depuis seize ans à la marine, comment veut-on qu'il y ait une
unité de vues ou qu'on ait pu donner suite à une idée quelconque ?
De là les tâtonnemens (sic) continuels qui nous ont été si préjudiciables.
Il ne faut pas méconnaître cependant la création de l'amirauté, du
conseil des travaux, le bienfait des préfectures, ni d'autres améliorations
qui ont eu lieu récemment. Il est permis d'en espérer beaucoup d'autres,
aujourd'hui que nous avons à la tête de ce département un homme de métier.
Certes nul ne connaît mieux nos nécessités que le présent ministre, et
nul n'est mieux en état d'y porter remède ; mais il est aussi trop éclairé
pour ordonner sans réflexion des réformes qui, si elles étaient faites
brusquement, pourraient désorganiser son service. Il faut le temps à tout,
et les abus ne doivent être attaqués qu'à la racine, si l'on veut en
finir avec eux sans rien compromettre.
Chapitre II
Point de droits sans
devoirs, points d'avantages sociaux sans inconvéniens (sic). La France,
ainsi que nous l'avons vu, ne peut s'empêcher d'accepter les charges comme
les bénéfices de sa position, et je ne sache pas que la nature des choses,
tant invoquée de nos jours, lui permette d'en agir autrement. On conçoit
que nous cessions quelquefois, par raison de force majeure, d'exercer la
part de puissance navale à laquelle nous sommes appelés par notre
situation géographique ; on ne conçoit pas que nous renonçions de
notre plein gré à cette part de puissance pour un terme quelconque, encore
moins pour un terme indéfini. Cette abdication bénévole de notre rang
maritime, qu'on nous propose si légèrement, me semble non seulement une dégradation,
mais encore un contre-sens politique, et j'avoue que je n'en comprends ni l'à-propos
ni les avantages. Le savant archevêque, avant de nous conseiller cette
abdication qu'il sait être irrévocable, a-t-il bien songé aux chances de
l'avenir, à l'inconstance de la fortune, et enfin à ce que nous avons été
plusieurs fois ? Ou bien a-t-il regardé l'état présent des choses
comme un état permanent dont rien ne peut désormais déranger l'assiette ?
On le croirait à
l'entendre : La France est un état fixé, dit-il, auquel
aucun agrandissement ne serait permis.
Comment appeler de ces
paroles du maître, si hautaines et si précises ? J'en appelle
pourtant, moi, non par de vains raisonnemens (sic) sur l'instabilité des
choses humaines, mais par des exemples qui sont bien autrement convaincans
(sic). Lorsque Louis XIV vint à songer à sa marine, chacun sait où en était
le pays sous le rapport naval, que peu de vaisseaux de toute grandeur ;
Toulon, Rochefort ni Cherbourg n'étaient pas fondés ; le recrutement
de la flotte n'était point préparé par le classement des matelots et l'on
peut dire que nous ne possédions encore que les grossiers rudimens (sic) de
ces ordonnances célèbres qui imprimèrent à l'armée navale un mouvement
régulier. N'aurait-on pas pu, dans ce temps, s'écrier avec autant de
raison qu'aujourd'hui, que la France allait se consumer en efforts inutiles
pour partager la puissance navale, tandis qu'elle avait tant à faire sur le
continent ? Eh bien ! Louis XIV, parti de si bas, en vint, en
quelques années, à disputer l'empire de la mer contre l'Angleterre et la
Hollande réunies. Il perdit ces avantages plus tard sans doute, mais il
dota son pays de ces puissans (sic) arsenaux et de ces magnifiques établissemens
(sic) maritimes que la guerre ne nous enleva plus ; acquisitions mémorables
qui, non moins que celle de plusieurs belles provinces, non moins que les
admirables travaux et les hommes célèbres de ce règne illustre, contribua
à faire appeler le siècle et le monarque du nom de Grand.
Louis XVI trouva, comme son
aïeul, la marine réduite à quelques vaisseaux ; il voulut, et des
escadres improvisées luttèrent bientôt contre les escadres anglaises,
tant dans l'Océan indien que dans l'Atlantique. Il détacha de l'Angleterre
ses plus précieuses colonies et, malgré des affaires malheureuses, il
finit cette guerre d'Amérique, si honorable, par une paix victorieuse.
De tels exemples n'ont pas
besoin de commentaires, et parlent plus haut que tous les raisonnemens
(sic).
Mais après cette double
manifestation de force, dira peut-être mon adversaire, que
devient la marine dans la guerre de la Révolution ?
La guerre de la révolution,
à ne l'envisager que sous le rapport militaire, ne ressemble à aucune
autre. Elle a commencé par l'abandon général des officiers de terre et de
mer, circonstance inouïe dans l'histoire, et qui probablement ne se
renouvellera plus. Les vaisseaux, comme les régimens (sic) français,
furent livrés simultanément à des sous-ordres, et trop souvent à des
hommes inconnus que la tourmente politique avait portés aux premiers rangs
malgré leur défaut d'expérience. Si nos armées de terre surmontèrent
cet inconvénient de l'abandon subit de leurs généraux et de leurs
officiers, et parvinrent à établir chez elles un ordre supérieur même à
l'ordre ancien, on sait combien elles achetèrent chèrement leur nouvelle
discipline. La marine eût également obtenu ces beaux résultats si elle eût
pu attendre, et surtout les payer au même prix ; mais on sait qu'on
improvise pas les matelots comme les soldats ; d'ailleurs les efforts
du pays, ébranlé jusque dans ses fondements, ne pouvant se partager entre
la flotte et les armées de terre, on comprend que les gouvernemens (sic) de
l'époque aient été au plus pressé : ceci rend raison de la plupart
de nos désastres maritimes.
Aussitôt que les
circonstances cessèrent d'être aussi défavorables, la France chercha à
se donner des escadres. A chaque pas arrêté dans le cours de ses triomphes
par ces vaisseaux de guerre, qu'il n'avait pas d'abord appréciés à leur
vraie valeur, Napoléon, comme tous les esprits justes, profita des leçons
de l'expérience, et revint sur ses premières impressions. Dès qu'il se
rendit compte du poids réel de la puissance navale, il la convoita avec
ardeur, et ne cessa de faire des efforts sur tous les points de son immense
littoral pour se la procurer. On peut voir par le matériel naval qu'il
laissa, quand il fut abandonné de la fortune, que ses idées ne
ressemblaient guère à celles de M. de Pradt, et qu'en dépit de ses pertes
multipliées il ne renonça jamais à l'espoir de créer une marine pour sa
patrie.
C'est que ce grand homme
savait à quel point cette arme est nécessaire ; l'expérience lui
avait prouvé que les flottes étaient le complément obligé des forces de
terre, et que, sans la coopération de ses vaisseaux, ses armées, si
vaillantes et si dévouées, étaient pourtant imparfaites. Nous perdîmes
plus tard le fruit de ces nobles travaux de Napoléon ; mais cette
perte ne prouve rien ; car nous ne le perdîmes que par la conquête du
territoire sur lequel il avait fondé ses nouveaux arsenaux, circonstance
tout à fait hors de ligne, et dont on ne doit jamais craindre le retour,
tant qu'on ne fera pas la faute d'asseoir des établissemens (sic) maritimes
en dehors de nos frontières naturelles.
On ne peut donc arguer du
passé contre nous dans la controverse dont il s'agit. Le passé prouve bien
plus en faveur des essais à faire que contre le système ancien ; car
pourquoi serions-nous au-dessus de ceux qui nous précédés, et pourquoi ne
pourrions-nous pas ce qu'ils ont pu, lorsque nous partons d'un état de
choses comparativement meilleur ?
Mais tous les efforts que
la France a faits à diverses époques pour sa marine n'ont abouti à rien,
ou n'ont produit que des résultats fâcheux.
Oui, sans doute, ces
efforts ont produits en définitive des désastres maritimes ; mais il
n'est pas démontré qu'ils aient été pour cela inutiles sous d'autres
rapports, et encore moins pernicieux à la nation ; car les désastres
se réparent, tandis que le malheur produit par la déconsidération dans
laquelle un peuple tombe nécessairement le jour où il accepte un brevet
d'impuissance finale, en dépit de la nature qui l'a fait puissant, ne se répare
jamais3.
Il nous reste, comme cela a
été dit, de grandes ressources en hommes et en matières ; mais l'état
de notre commerce et de nos colonies n'est pas au même degré satisfaisant.
Sans tomber dans les exagérations de mon adversaire, ni répéter après
lui que nos possessions d'outre-mer sont insignifiantes, et tout à fait à
la disposition de l'Angleterre, je pense qu'il nous sera difficile de les
garder, en cas de rupture avec elle, bien que celles qui existent sur les
grands continens (sic) de l'Afrique et de l'Amérique pussent être mises
hors d'atteinte sans trop de frais, si l'on organisait convenablement des régimens
(sic) de noirs libres pour les cultiver et les défendre. Ainsi,
j'admettrai, si l'on veut, que nous les perdrons comme nos îles ; que
notre commerce cessera dès les premières hostilités, et que notre
commerce cessera dès les premières hostilités, et que nous ne pourrons le
continuer durant la guerre : on voit que je fais beau jeu à M. de
Pradt ; mais je ne tire pas les mêmes inductions que lui de cet état
de choses, que j'admets pour éviter une dispute oiseuse. Parce que nos
forces navales ne pourront ni protéger nos côtes, ni sauver nos colonies,
ni défendre notre commerce, je n'en conclus pas qu'elles seront inutiles,
la guerre arrivant. je suis au contraire de ceux qui pensent que ces forces,
bien dirigées, mettront un grand poids dans la balance, et qu'une guerre
maritime avec l'Angleterre pourra n'être pas pour cette puissance une
affaire de quinze jours, ainsi que le savant archevêque le prétend, d'après
les politiques d'outre-mer. Au reste, je proclame en passant cette vérité,
que la France doit s'efforcer d'accroître constamment sa puissance navale,
afin d'arriver à un certain point d'égalité, sous le rapport maritime,
avec quelque nation que ce soit, si elle ne veut renoncer à sa sûreté et
peut-être à son indépendance nationale.
Et qu'on ne s'imagine pas
que, par ce mot d'égalité, j'entends parler d'une masse de marins
et de vaisseaux comparables à celle que possèdent nos voisins. Il ne
s'agit pas de disputer de cette façon ; leur prépondérance est trop
bien établie, et notre confiance dans le succès de la première lutte qui
s'engagera repose moins sur l'intensité de nos forces que sur notre
diligence à les ressembler, et sur la manière dont nous nous en servirons.
Ici je dois me livrer à
quelques observations sur le genre de guerre que j'estime le plus convenable
à nos moyens présens (sic), et aux circonstances dans lesquelles nous nous
trouverions si nous rompions avec la Grande-Bretagne. je déclare au surplus
que les chances de cette rupture me semblent infiniment éloignées. Je
pense à ce sujet comme M. de Pradt ; et je répèterai volontiers, après
lui, que l'alliance de la France et de l'Angleterre a été signée au congrès
de Vienne ; mais en parlant des moyens maritimes de ma patrie, je suis
obligé de les considérer, par rapport à la force navale la plus grande
que je connaisse, ainsi que mon adversaire l'a fait lui-même. Voilà
l'unique, mais très suffisante raison qui m'a porté à entrer dans les détails
qu'on va lire.
La France, ainsi que nous
l'avons dit, compte à peu près 74 vaisseaux ou frégates4
de tout rang, qui figurent encore sur la liste de son matériel. Ajoutons à
ce nombre un nombre pareil de corvettes et de brigs qu'on parviendra à
mettre dehors en cas de guerre.
L'Angleterre en aura au
moins autant la première année ; mais elle doublera bientôt et
triplera, s'il le faut, cette quantité l'année suivante, tandis que la
France fera beaucoup si elle peut entretenir sa première exhibition de
vaisseaux.
On voit que, s'il ne
fallait qu'aller en mer pour combattre masse contre masse, la victoire ne
balancerait pas un moment.
Mais la France n'a que peu
de bâtimens (sic) marchands, et sa rivale en possède 25 000.
L'Angleterre occupe une foule de postes isolés sur l'Océan, tandis que le
pavillon français ne flotte plus que sur quelques rochers insignifians
(sic). Il suit de là que lors d'une déclaration de guerre que nous avons
peu à craindre, et que l'Angleterre est vulnérable de toutes parts.
Cette position réciproque
des deux pays ne date pas de loin. Quoique privée, par les traités qu'elle
dut consentir à des époques désastreuses, de ses plus belles possessions
transatlantiques, la France en conservait, il n'y a pas longtemps, de très
précieuses. Son commerce était florissant, et les deux états se
trouvaient encore, lors de la guerre d'Amérique, au point d'influence
navale que chacun d'eux doit avoir suivant sa nature.
On conçoit qu'alors il
existât des raisons de ménagemens (sic) de part et d'autre, et qu'on ne dût
pas faire, sans graves motifs, une levée de boucliers qui compromettrait
des intérêts réciproques. Chacun ayant beaucoup à perdre, la certitude
de ces pertes devait influencer jusqu'à un certain point les cabinets, et
rendre leurs accords moins difficiles : mais aujourd'hui l'ancien
rapport de forces et de richesses est détruit. Il ne reste rien à la
France, tandis que sa rivale possède tout, différence de position très
grande, si grande qu'elle ramène à une sorte d'équilibre entre les deux
peuples !
En effet, des malheurs de
toute espèce ont bien pu ravir à la France son pouvoir maritime, mais non
les élémens (sic) de ce pouvoir. Ils existeront dans son sein tant qu'on
ne la privera ni de son soleil ni de son homogénéité politique.
Lorsqu'elle voudra combiner ses ressources et en user, sa position d'infériorité,
sous le rapport du mobilier naval, ne lui sera pas si désavantageuse qu'on
paraît le croire. Les plus grandes pertes qu'elle pourra faire en ce genre
ne l'affecteront que médiocrement, tandis que la course qu'elle établira
sur une grande échelle désolera l'immense commerce de son ennemi. Qu'on
juge par l'exemple de l'Amérique des résultats que peuvent amener des
croisières bien conduites au commencement d'une guerre. L'Amérique a
soutenu sa dernière lutte avec douze frégates : nous en pouvons
mettre en mer de prime abord quatre fois autant, sans compter les bâtimens
(sic) légers. Si nous nous décidons à couler ou à brûler immédiatement
tout ce qui tombera dans nos mains, le mal que nous ferons à l'ennemi sera
pour lui sans compensation. Il s'emparera de telles captures au succès
final de la guerre ? En ne supposant à nos croiseurs qu'une fortune
moyenne, il est à peu près certain qu'ils feront éprouver au commerce
anglais des pertes énormes, et qu'enfin ils pourront, par une réunion
soudaine, faire contribuer ou même détruire les établissemens (sic) éloignés
et de peu de défense qui appartiennent à cette nation.
Tel est le but que, selon
moi, la France doit avoir en vue. Si elle marche avec persévérance pour
l'atteindre, il arrivera très probablement qu'elle l'atteindra ou qu'elle
obligera l'Angleterre à des concessions. Que si, par un miracle de la
fortune britannique, l'Angleterre résiste à nos attaques journalières
sans pertes notables, elle n'échappera pas à la nécessité de ne naviguer
que sous convoi, circonstance qui, élevant le prix du fret et celui des
assurances, ne lui permettra plus de se présenter qu'avec désavantage sur
tous les marchés.
On pourra peut-être
m'opposer ici la constante pratique de l'Angleterre quand elle est en guerre
avec nous, et montrer comme un épouvantail ses alliés futurs sur le
continent. Mais qui ne voit que la question changera totalement, pour les
cabinets étrangers, dès que la France se contentera d'en appeler à ses
vaisseaux, au lieu de lever des bataillons pour soutenir sa querelle ?
Admettons pour un moment
que l'horizon politique s'obscurcisse, et qu'on soit à la veille d'une
rupture. Pense-t-on qu'un négociateur qui se présentera dans un congrès,
appuyé par cinquante et même cent bâtimens (sic) de tout rang prêts à
commencer la course, n'y sera pas écouté ? Croit-on que cette flotte,
qu'il montrera en perspective et qui ne menacera qu'un seul cabinet,
devienne suspecte à tous les autres, comme ne pourrait manquer de l'être
une manifestation de forces de terre ? N'en doutons pas, la meilleure
manière de prévenir une levée de boucliers de la part de nos voisins
continentaux, lorsque nous serons en guerre contre l'Angleterre, c'est de la
menacer constamment et d'être en mesure de lui faire supporter le premier
poids des hostilités. Dès qu'on saura, chez ce peuple calculateur, que
nous avons des moyens immédiats de lui nuire, il sera plus retenu dans ses
exigences, et deviendra, sinon plus juste, du moins plus circonspect que par
le passé.
Mais il importe ici de
rappeler une condition essentielle de ce genre de guerre, condition trop
souvent violée durant la dernière lutte, et dont l'oubli aurait seul suffi
pour en rendre l'issue fatale à la France. Il s'agit de la fidélité que
l'Etat doit à ses serviteurs dans la répartition des prises. Quoique,
d'après l'ordre qui devra être donné de couler ou de brûler tout ce qui
tombera dans nos mains, nos croiseurs ne puissent s'attendre à faire des
captures proprement dites, rien ne les empêchera pourtant de butiner à
bord des bâtimens (sic) pris avant de les détruire. C'est de ce butin
qu'il convient de prescrire la répartition la plus prompte et la plus
impartiale. Après les prélèvemens (sic) d'usage pour les invalides, qu'il
ne faut jamais oublier, tout doit être partagé au pied du mât, sans autre
formalités que celles qui sont indispensables pour garantir l'exactitude
des partages selon la loi : telle est la voie la plus sûre de
satisfaire les marins et de les encourager pour l'avenir.
Et qu'on ne m'accuse pont
de favoriser ici un esprit de rapine et de dépradation contraire aux nobles
sentimens (sic). Outre qu'il faut se servir des hommes tels qu'ils sont, et
ne pas leur demander des sacrifices sans compensations, je ne vois pas ce
qu'il y a de honteux dans le partage d'un butin enlevé à l'ennemi ?
Je suis certain, d'un autre côté, que cette perspective d'une chance de
fortune est celle qui gagne le mieux le coeur des marins de tous les pays,
et qui leur fait braver joyeusement les dangers et les fatigues inséparables
de leur profession. D'ailleurs il ne faut point raisonner pour nos matelots
français seuls. Dès que nous nous déciderons à courir sus au plus
grand commerce du monde, il est à peu près certain que nous ne manquerons
pas de marins neutres qui viendront d'eux-mêmes s'enrôler sur nos
vaisseaux, et c'est une ressource qui n'est pas à dédaigner.
On sent que cette course
que je propose sur une grande échelle, d'après le voeu souvent manifesté
de nos meilleurs officiers, ne peut s'exercer qu'au moyen de forts bâtimens
(sic), tels que les vaisseaux et les frégates, expédiés en division, ou même
isolément, et qu'il serait peu sage de compter sur les petits navires pour
de longues croisières en grande eau. Les corvettes et les brigs du premier
rang peuvent être utilisés sans doute dans le commandement des hostilités ;
mais on ne fera bien de ne les employer qu'avec réserve et lorsqu'on se
sera assuré au préalable de leurs qualités, sans quoi ils finiront
toujours par être pris, comme cela est généralement arrivé la guerre
dernière.
Que si je me prononce
contre l'emploi irréfléchi des petits bâtimens (sic) de l'Etat, on
s'imagine bien qu'à plus forte raison, je m'élève contre l'abus que nous
avons fait jusqu'à présent des lettres de marque. Je comprends qu'au début
d'une guerre les corsaires marchands obtiennent des succès, mais après
cette première époque ils doivent se borner aux détroits et aux mers
resserrées ; car lorsque l'ennemi a eu le temps d'établir ses croisières,
il est rare que ces faibles armemens (sic) lui échappent dès qu'ils osent
se lancer au large.
Et c'est autant de perdu
pour le pays. Or, il ne convient pas de nous exposer de nouveau à une
chance qui, en nous privant de nos meilleurs matelots, peut nous ôter les
moyens de continuer la guerre.
On voit qu'il ne s'agit
point ici de détruire la flotte : elle doit rester au contraire sous
une ordonnance stricte, dont les vaisseaux ne s'écarteront jamais que par
partie et comme détachement ; car nous n'entendons nullement renoncer
aux réunions soudaines ni aux avantages qui peuvent s'ensuivre, et pour que
ces réunions soient fructueuses, il importe de conserver précieusement
l'organisation de l'armée navale.
Sans doute il existe dans
cette armée des personnes, d'ailleurs éclairées, qui regarderont ce genre
de guerre comme peu digne d'une nation telle que la nôtre, et qui
voudraient encore en venir à ces grandes escadres du temps passé, que nous
avons toujours pu lancer sur l'Océan lorsque la France a bien voulu porter
son attention sur sa marine. A ces personnes éclairées, je répondrai
simplement l'impossibilité où nous nous trouvons de suivre à cet égard
le vieux système, sans faire des sacrifices que l'état du pays ne comporte
plus. Ensuite je leur demanderai si la gloire ne s'acquiert que dans les
grandes batailles, ou si l'on peut craindre que l'habitude des courses n'altère
le caractère honorable de nos marins ? Certes les exemples rassurans
(sic) ne manquent pas à cet égard, et si l'on en doutait, il suffirait de
rappeler que les grandes actions exécutées durant les beaux jours de notre
marine l'ont presque toujours été par des hommes formés à cette école.
Que Jean-Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Tourville lui-même lui appartiennent,
et que plus récemment encore, si nos fréquens (sic) désastres ont été
compensés par quelque gloire, c'est à la course que nous le devons.
Secondement, d'autres
s'inquièteront de la manière dont nos croiseurs sortiront de nos ports ou
y entreront, et du défaut de relâches qui les obligent à périr en mer,
faute de vivres dans beaucoup d'occasions, ou à se rendre d'eux-mêmes à
nos ennemis. A ces craintes bien naturelles, on peut répondre :
1° Que dans les blocus les
plus exacts qui aient eu lieu devant nos ports pendant la dernière guerre,
nos bâtimens (sic) sont toujours sortis à volonté, et souvent, quoique
moins facilement toujours rentrés de même ;
2° Que nos vaisseaux de
ligne, nos grandes frégates et même nos corvettes prennent aujourd'hui
beaucoup plus de vivres que par le passé, à cause des modifications apportés
dans l'arrimage et de l'invention des caisses en fer ;
3° Que dans l'état actuel
de la politique il n'y a aucune probabilité de coalition générale contre
la France, seule circonstance qui pourrait nous interdire les nombreuses relâches
des mers d'Europe qui baignent les côtes neutres ;
4° Que l'Amérique toute
entière est désormais ouverte à nos croiseurs, tant sur le continent que
dans ses archipels ;
5° Enfin que, quoique les
mers de l'Inde semblent nous être fermées depuis que l'Ile-de-France n'est
plus en notre pouvoir, on y trouverait encore des relâches au besoin, et
des facilités d'approvisionnemens (sic).
On voit d'après cela que
les obstacles dont il s'agit ne sont point insurmontables. Il convient
d'ailleurs de faire remarquer à ceux qui seraient frappés des difficultés
d'entrée et de sortie de nos ports en conséquence du blocus, que, dans l'état
actuel de la navigation, ces difficultés sont notablement diminuées, sinon
annulées tout à fait. Nul n'ignore sur la côte que l'invention des
bateaux à vapeur ne permettra plus de bloquer les ports de guerre comme par
le passé, pour peu qu'on veuille la mettre à profit. Les marins savent à
quoi s'en tenir là-dessus, et ils ne pourront craindre d'exécuter à
l'avenir des mouvemens (sic) d'entrée ou de sortie, dont l'avancement de
l'art a presque fait disparaître les obstacles.
Usons donc franchement des
ressources qui nous restent ; usons-en sans scrupule, et de la façon
qui nous conduira le plus sûrement à notre but, sans nous arrêter à des
minuties. Si c'est la course établie sur une grande échelle qui nous
convient, comme je le pense d'après les marins les plus éclairés, préparons
nous pour la course ; ne nous laissons pas détourner de ce chemin par
aucune considération de vaine gloire ni de calculs mesquins. Une nation ne
doit pas calculer à la manière des marchands, quoi qu'en dise M. de Pradt ;
et bien que la guerre dont il s'agit ne nous apporte aucun bénéfice
positif, puisqu'il est entendu que nous brûlerons ou coulerons tout ce qui
tombera dans nos mains, nous aurons assez gagné le jour où nous aurons
prouvé à notre ennemi que nous pouvons lui couper le nerf de la guerre en
attaquant son commerce.
Ici je m'arrête ;
j'en ai assez dit sur cette collision supposée avec les Anglais, collision
que le rapprochement politique des deux peuples éloigne chaque jour
davantage, et que l'attitude des grands Etats du nord rend à présent moins
probable que jamais. Il est temps d'en venir aux autres marines, dont mon
adversaire n'a pour ainsi dire point fait état, bien qu'elles méritent d'être
prises en sérieuse considération. Parce que tout s'efface devant le
trident britannique, il ne faut pas en conclure que ces marines secondaires
sont pour cela impuissantes par rapport à nous. Qu'on se représente l'état
réel de l'Amérique du Nord, ainsi que celui de la Russie, et l'on reconnaîtra,
peut-être avec surprise, que ces deux puissances ont d'immenses ressources
pour entrer avec avantage dans la carrière nautique. Si l'on se reporte à
ce que j'ai dit des fondemens (sic) de la puissance navale, on peut
remarquer,
1° Que l'Amérique du Nord
est isolée comme l'Angleterre ;
2° Qu'elle est bordée
d'eau salée en partie, et sillonnée de fleuves nombreux, dont les
dimensions sont telles que sa navigation intérieure seule est plus considérable
que celle de plus d'une nation maritime ;
3° Que son commerce extérieur
est immense, ainsi que ses pêches ; ce qui lui donne la facilité de
former un grand nombre d'excellens (sic) matelots ;
4° Que, la population
augmentant dans l'Union avec une rapidité sans exemple, et la prospérité
publique en même temps, cet Etat aura avant un quart de siècle les moyens
d'armer autant de vaisseaux de guerre qu'il le voudra ;
5° Enfin qu'il abonde en
munitions navales de toute espèce.
On reconnaîtra en outre
que la Russie a, comme l'Amérique, presque tous les avantages de
l'isolement, à cause de l'âpreté de son climat et de sa masse
gigantesque. Il est vrai que ses côtes sont peu étendues ; mais elle
ne manque pas de navigation intérieure ni de grands fleuves ; elle a
de plus assez de munitions navales, non seulement pour son usage, mais
encore pour en fournir les autres nations. Toutefois elle n'abonde pas en
matelots, son commerce étant encore dans l'enfance. Si elle a bâti un bon
nombre de vaisseaux de guerre, ceux-ci se sont rarement lancés en grande
eau et hors de la Baltique, où, la navigation, forcément interrompue la
moitié de l'année, ne leur permet guère de s'exercer convenablement. Mais
la Russie s'est montrée trop habile pour qu'on puise s'attendre à lui voir
négliger sa marine. Déjà elle a pris de nous, depuis longtemps, les équipages
de haut-bord, institution tout à fait en harmonie avec ses habitudes
militaires, et qui la mettra à même de disputer la palme navale aux plus
puissans (sic), dès qu'elle parviendra à se faire jour dans la mer Egée
et dans l'archipel grec. La Russie n'est peut-être pas capable d'équiper
de grandes flottes maintenant, à cause de l'état de ses finances ;
mais qui peut répondre qu'elle en sera toujours au même point sous ce
rapport financier, et qu'une irruption heureuse en Asie ne lui donnera pas
des trésors ? Témoins et souvent victimes de tant d'événemens (sic)
extraordinaires, on dira peut-être que nous autres Français nous sommes
payés pour être défians (sic), et pour ne pas nous abandonner à des
illusions dangereuses ; mais nous pouvons prédire hardiment, dans ce
cas-ci, que si les Anglais, jusqu'à présens (sic) tant gâtés par la
fortune, s'endorment dans la prospérité et ne jugent pas la marine russe
comme elle mérite d'être jugée, ils pourront avant peu se repentir de
leur mécompte. C'est ici le cas de rappeler ce qu'a dit M. de Pradt
touchant les coalitions maritimes, qu'il regarde comme illusoires et
impossibles, et de se demander si, en présence des élémens (sic) de
puissance que nous venons de reconnaître, tant en Amérique qu'en Russie,
le savant archevêque ne s'est pas trop hâté de proclamer cette
impossibilité ? Je crois, quant à moi, que jamais au contraire les
pouvoirs maritimes n'ont représenté autant de chances d'un équilibre
prochain. Je ne conçois guère comment un homme d'état a pu supposer que,
si l'Amérique du Nord engageait une lutte sérieuse avec l'Angleterre, les
vaisseaux de l'Union manqueraient de relâches dans les mers d'Europe. Il
faudrait pour cela qu'il n'y eût plus de France riveraine, ou que notre
politique eût éprouvé d'étranges changemens (sic) ; car toute
nation qui marche, comme l'Amérique, vers l'affranchissement maritime, est
virtuellement l'alliée des marines secondaires, et récipro-quement, à
moins de quelqu'une de ces combinaisons insensées et contre nature qui ne
peuvent jamais servir de base à un raisonnement général.
Cet aperçu des moyens de
l'Amérique et de la Russie fait voir que, dans la discussion qui nous préoccupe,
il est bon de considérer toutes les faces des questions qu'elle soulève,
et d'admettre toutes les données qui peuvent servir à tirer ces questions
au clair. Il démontre (du moins en ce qui touche la Russie) ce que j'ai
avancé en disant que la France devait s'efforcer de se maintenir à un
certain point d'égalité maritime avec quelque nation que ce soit, si elle
ne veut renoncer à sa sûreté et peut-être à son indépendance nationale.
En effet, il ne serait pas sage pour nous de ne faire état que de
l'Angleterre, et de fermer volontairement les yeux, ainsi que l'a fait M. de
Pradt, sur les progrès des autres marines. Il peut fort bien arriver, quoi
qu'il en dise, que nous ayons plus d'une occasion de faire usage de nos
forces navales contre d'autres puissances européennes que la
grande-Bretagne. Nous ne devons pas oublier surtout que c'est comme complément
de nos forces de terre que notre flotte peut être appelée à agir d'un
moment à l'autre, et certes nul ne pensera que dans une collision
quelconque sur le continent, nous devions nous en rapporter
au canon de l'Angleterre pour neutraliser les escadres de nos ennemis, ainsi
que l'insinue mon adversaire. Le secours des Anglais pourrait nous arriver
sans doute, mais il pourrait aussi nous manquer ; et dans cette
incertitude, nous serions coupables de négliger un moyen d'action aussi
puisant que celui des vaisseaux de guerre. Ici je n'ai nul besoin de préciser ;
car on est trop au courant des idées militaires chez nous pour que chacun
ne me comprenne pas au premier mot, et ne reconnaisse pas les mille
occasions que nous trouverons de tomber sur les flancs de nos ennemis, dans
les deux Méditerranées, lorsque nous aurons une marine supérieure.
Mais si nous négligeons
cette marine, quel moyen nous restera-t-il pour arrêter par des divisions
opportunes la marche d'une invasion qui peut se ruer sur nous d'un moment à
l'autre, avec la double force de la civilisation et de la barbarie ;
comment échapperons-nous enfin à cette pression politique que le nord n'a
cessé d'exercer sur le midi que par intervalles, depuis un si grand nombre
d'années ?
Qu'on songe aux suites que
peut avoir pour l'Europe centrale un grand mouvement militaire des peuples
septentrionaux : on s'apercevra peut-être alors qu'il ne suffit pas de
considérer l'entretien de la flotte française sous le rapport financier
seulement, et que, dans le grave examen qui nous occupe, la question
d'argent n'est que secondaire. Je ne crains pas de le proclamer (et plaise
à Dieu que mes paroles retentissent dans le pays !) : d'une
flotte respectable, non moins que d'une bonne armée de terre, peut dépendre
avant qu'il soit longtemps tout notre avenir !
Nul ne peut deviner les événemens
(sic) futurs, ni annoncer la paix ou la guerre avec certitude ; mais il
me semble qu'il y a, en ce moment surtout, assez d'élémens (sic) de
discorde pour qu'on ne s'endorme pas dans une trompeuse sécurité. Il est
impossible qu'on ne s'aperçoive pas bientôt en Europe que l'ambition tant
redoutée de la France a fait place à une autre ambition non moins vaste et
infiniment plus dangereuse, en ce qu'elle est plus méthodique. Il est vrai
que les cabinets, ainsi que les peuples du continent, sont aujourd'hui plus
occupés de leurs affaires domestiques que de l'immense danger qui les
menace les uns et les autres ; mais l'époque n'est pas éloignée où
ils en seront frappés, et où ils sentiront la nécessité de s'accorder,
ou du moins d'ajourner ces querelles de ménage à un autre temps. C'est
pour cette époque, où peut-être il s'agira de la liberté du continent de
l'Europe, que les peuples de ce continent qui sont jaloux de leur indépendance
doivent préparer leurs forces. Qu'on juge d'après cela si la France peut négliger
son armée navale, elle qui, de toutes les nations intéressées, est la
seule qui possède une marine de quelque poids !
Ma tâche est remplie. J'ai
exposé aussi brièvement et aussi clairement que je l'ai pu les raisons sur
lesquelles se fonde mon opinion personnelle touchant l'entretien de la
flotte, opinion, comme on le voit, si différente de celle de M. de Pradt.
Ces raisons, je les ai puisées dans la nature des choses, qui ne
change pas, et dans les enseignemens (sic) du passé, qu'on ne méprise
jamais en vain. Elles me semblent décisives, et j'espère qu'elles paraîtront
telles aux personnes non prévenues qui voudront bien prendre la peine de
les examiner avec l'attention requise. J'aurais pu en donner une foule
d'autres très plausibles, et faire appel aux sentimens (sic) généreux de
la nation ou à son amour-propre ; mais j'ai négligé cette ressource
dont la vérité n'a pas besoin. Pourtant, si je m'en suis tenu
rigoureusement à ce qui est positif, tant sur la question en elle-même que
sur l'exposé de nos moyens maritimes et sur la manière d'en faire usage,
je dois insister, en finissant, sur un principe général que je ne me crois
pas obligé de démontrer, mais qui est gravé au fond de mon âme : c'est
qu'un peuple ne peut jamais renoncer à mettre à profit ses avantages
naturels sans se dégrader, et par conséquent sans s'affaiblir.