La France
n'a pas un esprit maritime, dit-on. L'historiographie a longtemps colporté
l'image d'une marine négligée par tous les régimes successifs, à
quelques exceptions près. L'historien britannique Jenkins a synthétisé
cette vision traditionnelle dans son Histoire de la marine française,
qui conclut : "La France n'a pas à avoir honte de sa marine.
La marine, elle, a quelques raisons d'avoir honte de la France 1."
Les travaux récents ont quelque peu corrigé cette interprétation :
si la marine a souvent été négligée, elle a aussi bénéficié d'une
attention soutenue de la part de beaucoup de gouvernants : Charles V,
Henri II, Henri III, Louis XIII, Louis XIV, Louis XVI, Napoléon, Napoléon
III s'y sont personnellement intéressés de très près et d'autres régimes
comme la IIIe République n'ont pas marchandé les crédits. Même si la
menace sur la frontière de l'est a très vite dominé la stratégie française,
la marine a eu sa part, et s'il lui est arrivé d'être sacrifiée, elle
l'a été moins par l'impéritie des gouvernants que pour des raisons impérieuses.
Louis XIV n'a pas bêtement délaissé la flotte dans un mouvement
d'humeur après l'échec de la Hougue ; plus sérieusement, il s'est
trouvé un moment durant la guerre de Succession d'Espagne où le budget
exsangue ne pouvait plus entretenir à la fois l'armée et la marine.
Comme les frontières craquaient devant l'invasion, le choix s'imposait de
lui-même. Après 1870, il fallait reconstruire un système défensif sur
la nouvelle frontière de l'est. D'autre part, à côté de ces guerres,
il faut tenir compte de l'impact des secousses politiques : il n'y a
pas que la marine qui a souffert de la folie de Charles VI qui a ruiné l'œuvre
de Charles V, des guerres de Religion qui ont paralysé les premières expéditions
océaniques, de la Fronde qui a failli provoquer le naufrage de l'Etat et
ruiné temporairement l'œuvre de Richelieu, du cataclysme révolutionnaire...
Si l'histoire de la marine française est si mouvementée, c'est aussi
parce que l'histoire de France elle-même a été plutôt tumultueuse. La
mentalité terrienne dénoncée par Philippe Auguste ("les Français
connaissent mal la voie de mer" 2)
aurait pu évoluer si l'action des gouvernants n'avait pas constamment été
remise en cause par des crises extérieures ou intérieures.
Malgré toutes les données
défavorables, l'histoire maritime de la France est tout de même fort
riche et longue. Elle peut bien sûr être jugée décevante au regard des
occasions perdues, des efforts interrompus, mais aucun pays en dehors de
la Grande-Bretagne ne peut revendiquer une telle liste d'explorateurs ou
de victoires. La comparaison avec la Grande-Bretagne, qui sous-tend plus
ou moins consciemment le jugement que l'on porte sur la marine française,
fausse les perspectives : les expériences de la France et de la
Grande-Bretagne ne sont pas comparables, ne serait-ce qu'en raison de
l'insularité de la seconde. Le problème dépasse d'ailleurs le cas français,
il a une portée générale : à côté de rares thalassocraties (Athènes,
Venise, l'Angleterre...) ou de puissances purement terrestres (la plupart
des empires de l'Orient ancien ou les "empires de la steppe"),
l'histoire a le plus souvent connu des puissances mixtes, dont la stratégie
a comporté, à côté de la dominante continentale, une dimension
maritime qui a pu être fort importante, et parfois même prépondérante
: c'est le cas de Byzance, du monde islamique, de la Chine et des
pays d'Europe, dont la France.
Cet essai n'a pas pour
but de construire un modèle théorique appliqué au cas français
(l'entreprise serait largement prématurée) mais, plus modestement,
d'attirer l'attention sur un indicateur qui n'a pas suffisamment retenu
l'attention des analystes et qui devrait pourtant conduire à relativiser
encore plus que cela n'a été fait jusqu'à présent la thèse d'absence
de vocation maritime de la France : la pensée navale, entendue ici
dans le sens restrictif de travaux tactiques ou stratégiques ayant fait
l'objet d'une publication non officielle, ce qui exclut donc la doctrine
exprimée dans les règlements tactiques ou les instructions et il est préférable
de s'en tenir à une appellation plus vague. Lorsqu'on examine cette pensée
navale française, on constate :
- qu'elle est la plus
ancienne : le premier auteur français à parler de la chose
navale semble être un conseiller de Philippe le Bel, Gilles de Rome :
dans De regimine principum, il suggère quelques
"recettes" tactiques assez originales, par exemple, projeter du
savon noir sur le pont de l'ennemi pour le faire glisser, ou envoyer des
hommes-grenouilles faire des trous dans sa coque3.
Nous sommes au tout début du XIVe siècle. Un siècle et demi plus tard,
le Débat sur le héraut d'armes (1455) répond au Lybelle of
English Polycie de Moleynes paru dix ans plus tôt et qui affirmait la
prétention anglaise à la souveraineté des mers4.
Encore quelques décennies, et voici Philippe de Clèves qui publie ses Instructions
sur le fait de la guerre dans lesquelles "il exprime l'idée très
moderne que la rapidité du tir domine la tactique comme la vitesse la
stratégie. Dans l'action, il faut harceler l'adversaire en toupiant (tournant)
autour et refuser l'abordage"5. En
1516 (ou 1520), Antoine de Conflans publie Les faisz de la marine et de
la navigaie 6, près de quinze
ans avant l'Espejo de navagantes (1530) de l'Espagnol Alonso de
Chaves. Un auteur anonyme propose vers 1550 (le livre, non daté, est dédié
à Henri II) sa Stolonomie ou Traité contenant la manière de
dresser, fournir, équiper et entretenir en tout temps en bon ordre une
armée de mer consacrée aux galères 7.
On le voit, la pensée navale française ne le cède en rien à aucune
autre et même a quelques longueurs d'avance sur ses concurrentes.
- qu'elle est, jusqu'à
la fin du XIXe siècle, la plus abondante, la plus novatrice et la plus
lue. Au XVIIe siècle, la pensée navale est d'abord marquée par un
livre italien, L'armata navale de Pantero Pantera (1614), mais le
premier traité à avoir un retentissement européen est le Traité des
évolutions navales du père Hoste, chapelain de Tourville, paru en
1697. Au XVIIIe siècle, Bigot de Morogues et Bourdé de la Villehuet sont
partout lus et analysés et dans leur sillage paraissent plusieurs
ouvrages novateurs, dont l'Ecossais Clerk of Eldin saura tirer la synthèse
en profitant de l'effacement de la France consécutif à la Révolution.
Au XIXe siècle, des dizaines d'essais sur la tactique des navires à
vapeur essaient de tirer parti de ce bouleversement technique pour en
finir avec la supériorité du Royaume Uni. En 1869, c'est un Français,
l'amiral Grivel, qui publie l'un des ouvrages fondateurs de la stratégie
navale contemporaine, La guerre maritime, quatre ans avant l'Essai de
stratégie navale du russe Berezin, onze ans avant Philip Colomb. Dans
les années 1880, la jeune Ecole ouvre un débat de fond qui a des répercussions
chez toutes les grandes puissances maritimes, mais aussi dans des pays
plus faibles comme la Suède. Au début du XXe siècle, Darrieus et
Daveluy sont tenus en haute estime par Mahan, "l'évangéliste de la
puissance maritime"8 et traduits dans
plusieurs langues. Daveluy a ainsi la surprise de découvrir l'un de ses
essais sur le sous-marin traduit en allemand sans indication d'origine9,
tandis que Darrieus est tellement apprécié en Allemagne que l'état-major
de la Marine lui interdit de publier la suite sous prétexte qu'il rend
service à l'ennemi !10 Enfin, dans
l'entre-deux-guerres, Castex porte la pensée navale a son point de
perfection avec ses Théories stratégiques lues et commentées
dans le monde entier.
Ce survol, aussi sommaire
soit-il, suffit à montrer que la France occupe dans la stratégie navale
théorique une place qui n'est pas seulement estimable. Elle est
fondamentale et l'ignorer revient à mutiler l'histoire de la pensée
navale. C'est parce qu'il ne connaît, à quelques exceptions près, que
des auteurs anglo-saxons que Geoffrey Till considère le XIXe siècle
jusqu'aux années 1860 comme une page blanche, sans personne à citer11.
Une incursion de l'autre côté de la Manche lui aurait fourni un
contingent d'auteurs qui sont loin d'être tous négligeables.
Mais peut-on incriminer
l'ignorance d'un Anglais, alors que les Français eux-mêmes n'en savent
pas davantage ? On peut mettre en avant l'influence pernicieuse de la
nouvelle histoire sur l'histoire militaire12,
mais le problème ne date pas d'hier. Il n'y a rien, pas même un article,
pour avoir ne serait-ce qu'une vague idée de l'école française de stratégie
navale, à l'exception de l"'historique succinct de la stratégie
navale théorique" que Castex a placé en tête des Théories
stratégiques. Rien sur les penseurs du XVIIIe siècle depuis un livre
de jeunesse de Castex13. Rien non plus
sur ceux du XIXe siècle, sauf quelques aperçus dans un autre ouvrage
resté inédit de l'inévitable Castex14.
Un ouvrage sur la jeune Ecole tout de même, mais il est allemand15.
Rien sur l'école historique de Darrieus et Daveluy et, couronnement
logique de ce constat de carence, rien jusqu'en 1985 sur Castex lui-même16.
Bien sûr, la situation est à peine meilleure à l'étranger, mais ce
n'est ni une excuse ni une consolation. Il vaut la peine d'aller y voir de
plus près, tant pour l'histoire de la pensée navale que pour la compréhension
du problème maritime français.
LA RECHERCHE DE LA
DECISION AU XVIIIe SIECLE
La pensée navale française
se constitue véritablement avec le Traité des évolutions navales
du père Hoste, publié à Paris en 1697. chapelain de Tourville, qui a
inspiré, sinon la lettre, du moins l'esprit du livre, ce père jésuite
propose une vaste synthèse de la tactique navale de son temps fondée sur
une étude des grandes batailles navales depuis Lépante. La signification
réelle de l'oeuvre a été mal comprise. De Bigot de Morogues à Castex,
beaucoup d'auteurs l'ont rendu responsable de la sclérose de la tactique
que l'on constate au XVIIIe siècle : Bigot lui reproche son appareil
géométrique et mathématique, qui accentue le caractère dogmatique de
ses démonstrations, Castex l'accuse d'avoir sacrifié la recherche du
combat de la victoire au fétichisme de la ligne. Michel Depeyre propose
une réévaluation qui infirme ce jugement négatif : ce que l'on a
taxé de dogmatisme répond en fait à un souci pédagogique et même s'il
est vrai qu'"il ne tire pas toutes les conséquences de la rupture de
la ligne et qu'il n'a pas de réelle vision stratégique, il n'est pas
aussi dépourvu d'esprit offensif qu'on l'a dit et sa tactique ne se réduit
pas à un simple souci cinématique17.
Il s'agit d'une réflexion
tactique sur la meilleure manière de combattre. Ainsi que Castex l'a
remarqué, il y a au XVIIIe siècle une analogie profonde entre la
bataille terrestre et la bataille navale. Dans les deux cas, l'ordre
rigide de la ligne domine, puisque tout doit être subordonné à la préservation
de la dite ligne, ce qui exclut l'articula-tion divisionnaire et la
poursuite après le combat18. La plupart
des auteurs se contentent d'entériner ce moule officiel, mais quelques
esprits clairvoyants essaient de sortir de l'impasse. Le premier et le
plus célèbre de ces théoriciens navals, Bigot de Morogues, prône dans
son Traité des signaux ou Tactique navale (1763) le débordement
et la traversée de la ligne adverse, mais seulement dans des cas précis :
le débordement est réservé à l'armée navale la plus nombreuse, la
traversée n'est autorisée que pour s'emparer de vaisseaux trop exposés
ou lorsque l'ennemi crée de lui-même un vide dans sa propre ligne19.
La portée de ces innovations est donc soigneusement limitée. Plus intéressant
est Le manœuvrier (1765) de Bourdé de la Villehuet, très célèbre
en son temps (plusieurs éditions et une traduction anglaise) mais oublié
par Castex, (ce qui explique sans doute qu'il soit aujourd'hui si peu cité)
qui prône lui aussi la traversée de la ligne adverse, mais se distingue
par son insistance sur l'abordage, "moyen le plus avantageux de
tirer une affaire" 20.
Il faut attendre la
guerre d'Indépendance américaine pour que la règle sacro-sainte de la
ligne soit remise en cause. Castex en attribue tout le mérite à Suffren,
mais les instructions de de Grasse à ses capitaines prescrivent aussi la
recherche de la rupture de la ligne adverse que Rodney réussit, un peu
par hasard d'ailleurs, aux Saintes. La portée réelle de ces
bouleversements reste mal comprise. Le chef de division Verdun de la
Crenne, dans son Mémoire sur la tactique navale (1787) et le
capitaine de vaisseau Buor de la Charoulière dans sa Tactique navale
(1787) en restent au combat en ligne, à peine amendé par une manœuvre
de concentration pour la flotte qui possède la supériorité numérique.
En revanche, le chef de division Grenier et le chef d'escadre d'Amblimont
avancent quelques idées nouvelles. L'art de la guerre sur mer ou
tactique navale du premier critique la ligne et recommande la
concentration au moyen de l'articulation division-naire. Mais il retombe
ensuite dans le piège des formations géométriques en préconisant un
losange qui combinerait d'après lui les avantages de la ligne et de la
manœuvre. La Tactique navale (1788) du second prône l'offensive
sans restriction, avec une articulation divisionnaire poussée21.
Mais son opinion reste isolée.
Sans doute cet effort
aurait-il fini par porter des fruits. Mais la Révolution brise cet élan :
"l'ouragan social bouleverse tout, disloque la marine beaucoup
plus que les autres organismes nationaux, en supprime l'élite pensante
par l'émigration, la prison ou l'échafaud" 22.
C'est un Ecossais, Clerk of Eldin, qui systématisera le premier les
prodromes de la révolution tactique que Nelson mènera à son terme. "De
1793 à 1815, la mise au point de l'institution neuve, la fièvre
incessante d'une guerre continuelle ne laissent d'ailleurs aux intéressés
aucun loisir pour méditer sur les grandes questions militaires 23.
On ne peut guère signaler que deux livres, qui n'ont pas laissé grand
souvenir : le Cours de tactique navale de Ramatuelle, publié
en 1802 et le Traité sur l'art des combats de mer du chevalier de
la Rouvraye, paru en 1815, qui en restent à la question classique de la
conduite du combat, avec des aperçus plus originaux chez le premier que
chez le second24.
L'apparition d'une pensée
stratégique navale : la spécificité française
C'est à partir de la
Restauration que s'ouvre véritablement, pour la première fois, un débat
stratégique sur l'avenir de la marine. Débat très vif, qui différencie
dès l'origine la pensée stratégique navale française de sa rivale
britannique. Celle-ci se structurera avec retard, mais pour se
cristalliser autour d'un paradigme à peu près unanimement accepté. En
Grande-Bretagne, la nécessité de la maîtrise des mers au moyen d'une
flotte supérieure à celle des adversaires potentiels ne sera jamais sérieusement
discutée. Certes, à l'époque des grandes transformations techniques,
des esprits chagrins annoncent la fin de la suprématie navale britannique
et prônent des solutions alternatives, la défense côtière (Palmerston
lors de l'apparition de la vapeur) ou la course (la cruiser school
à la fin du XIXeme siècle). Mais ces hérésies n'entameront jamais
durablement le paradigme dominant de la sea-supremacy, tant
celui-ci s'impose "naturellement" comme fondement de la
politique britannique.
La pensée navale française,
au contraire, a hésité tout au long du XIXe siècle. Elle a d'abord dû
se remettre du terrible traumatisme causé par la désorganisation totale
de la marine par la Révolution. Ensuite, elle s'est trouvée confrontée
à deux problèmes majeurs qu'elle n'a jamais pu résoudre de manière
durable : s'intégrer dans une stratégie générale à dominante
continentale et définir une stratégie face à la Royal Navy dont
il était entendu que la France ne contestait plus la supériorité. On
comprend dans ces conditions le succès foudroyant de la Jeune Ecole qui a
paru offrir enfin une solution... jusqu'à ce que l'école historique
conduite par les commandants Darrieus et Daveluy prenne le relais et fasse
triompher l'orthodoxie mahaniste dans les premières années du XXe siècle.
La violence des polémiques
entre la vieille et la jeune école a dépassé en France le niveau
atteint dans les autres pays. Cette violence résulte de la conjonction de
deux facteurs. Le premier, de loin le plus important, a été très bien
mis en lumière par le commandant Ceillier :
|
"il y a deux
façons de poser le problème naval :
- ou bien, dans
l'absolu : "que faut-il à une nation pour être
victorieuse sur mer ?" et la réponse est presque
invariablement : "être la plus forte sur mer".
- ou bien, dans le
relatif : "que doit être aujourd'hui la marine française
étant données la situation politique et les possibilités financière
du pays ? Quels sont ses buts ? Quels moyens lui faut-il
pour les atteindre ?"25.
|
On peut dire, en schématisant,
que les partisans de l'école historique (vieille école) ont suivi la
première voie, tandis que les adeptes de la méthode matérielle (jeune
école) ont choisi la deuxième. Le heurt entre les deux approches était
dès lors inévitable.
A cette
opposition fondamentale est venu se superposer un facteur exogène de
division provenant de l'intervention des milieux politiques dans le débat
doctrinal de la marine française : "après Charmes, il y a
eu deux marines françaises, celle des parlementaires libéraux qui
soutenaient le torpilleur et celle des noirs réactionnaires qui
soutenaient le cuirassé" 26.
De telles considérations ont compliqué le débat et retardé la nécessaire
synthèse qui n'a été rendue possible qu'après la guerre 1914-1918.
L'état désastreux de la marine à la déclaration de guerre est en
grande partie imputable à cette confusion des esprits. On peut le vérifier
a contrario en le comparant à l'homogénéité de la flotte de 1939, résultat
de vingt ans d'efforts inspirés par une doctrine claire et cohérente
en dépit de ses lacunes.
Ajoutons enfin une
dernière caractéristique héritée du XVIIIe siècle : la pensée
navale française est plus "thalassique" que véritablement océanique.
Obsédés par le souvenir du harcèlement continu des côtes par la Royal
Navy, les auteurs accordent une place prépondérante à la guerre
des côtes, qui occupe par exemple les deux tiers de La guerre
maritime de Grivel et constitue le souci primordial de la Jeune
Ecole. Evidemment, les auteurs britanniques, dont les côtes n'ont
jamais été ainsi menacées, n'ont pas au même degré cette préoccupation
défensive.
TATONNEMENTS DU XIXe
SIECLE
Sous la Restauration,
pour la première fois, un débat stratégique s'engage véritablement
sur le rôle de la marine. Dans les années 1820, le baron Portal,
ministre de la Marine, met l'accent sur la course qu'il estime être la
seule stratégie concevable face à l'écrasante supériorité
britannique. L'abbé de Pradt publie en 1832 un Appel à la nation
française au sujet de sa marine dans lequel il tire la conclusion
logique des résultats nuls obtenus durant les guerres de la Révolution
et de l'Empire par la marine française : celle-ci ayant coûté
fort cher pour une utilité absolument nulle, il ne reste plus qu'à
l'abandonner. La France se passera de marine, ce qui lui permettra de
reporter l'argent économisé sur l'armée et ainsi de retrouver la supériorité
sur le continent. Le contre-amiral Grivel riposte en 1832 avec ses Considérations
navales en réponse à la brochure de Monsieur de Pradt dans
laquelle il s'emploie à démontrer qu'il n'est pas possible
d'abandonner à l'Angleterre la souveraineté des mers27.
Il reprend une idée déjà esquissée par l'écrivain militaire suisse
Jomini, à savoir que les puissances continentales ne peuvent consentir
à une expansion illimitée de la puissance insulaire qui, de ce fait,
est absolument invulnérable aux entreprises terrestres28.
Grivel est l'un des
tous premiers, sinon le premier, à parler de la "puissance
maritime" (concuremment avec le "pouvoir maritime") et à
essayer d'en définir les composantes au-delà de la flotte. On peut
trouver dans sa brochure une esquisse de ce qui sera plus tard connu
comme la théorie du risque : la France doit avoir une marine d'un
niveau tel que sans pouvoir mettre en échec la puissance maritime
britannique, elle soit néanmoins capable de se faire respecter.
Politique qui sera reprise sous le second empire par Napoléon III. En
cas de guerre, Grivel prône le retour à la guerre de course
susceptible de causer beaucoup de dégâts au commerce britannique. Tout
en défendant la cause de la marine, il reconnaît donc l'impossibilité
d'affronter la Royal Navy en bataille rangée.
Pour autant, tous les
Français ne se résignent pas à la reconnaissance définitive de leur
infériorité face à l'Angleterre. La révolution technique des
armements avec la vapeur, la cuirasse et l'obus paraissent à certains
le moyen de contourner la toute puissance de la Royal Navy. Le
représentant le plus typique de cette tendance est un officier de l'armée
de terre, Paixhans, qui finira général (c'est le rénovateur de
l'artillerie). En 1822, il publie la Nouvelle force maritime :
"dominé comme Tramond le dit fort bien," par notre éternel
désir de rendre le faible plus fort que fort "il faisait
remarquer qu'une révolution dans l'art des constructions navales enlèverait
toute valeur au matériel existant et ferait disparaître la supériorité
de l'Angleterre. Observant que la nouvelle marine à vapeur n'exigerait
qu'un nombre réduit de marins expérimentés, et permettrait l'emploi
de soldats à la mer, il soutenait que dans l'avenir la puissance
maritime des Etats deviendrait proportionnelle au chiffre de la
population totale au lieu de dépendre uniquement des éléments
maritimes 29".
Dans le même temps, un officier de marine aujourd'hui complètement
oublié, de Montgéry, publie dans le Journal des sciences militaires
une série d'articles d'une prescience remarquable dans lesquels il prône
l'abandon du bois et la construction de navires en fer munis de cloisons
étanches. Il prédit également, dès 1826, la future importance de la
torpille, de la mine, et du sous-marin30.
Mais ses vues sont trop en avance sur son temps pour être immédiatement
réalisables.
La France n'en est pas
moins au XIXe siècle à la pointe du progrès technique, fidèle en
cela à son rôle de brillant second. Se conformant à une ligne définie
par l'Amirauté lorsque Fulton lui avait proposé son sous-marin, la Royal
Navy se refuse à prendre l'initiative d'innovations techniques qui
auraient pour seul résultat de réduire à néant la supériorité écrasante
qu'elle possède en matière de vaisseaux de ligne en bois.
C'est donc la France
(et aussi dans une moindre mesure les Etats-Unis) qui prend l'initiative
d'expériences sur l'éperon, l'obus et la cuirasse, qui se succèdent
à un rythme accéléré dans les années 1840. En 1845, Dupuy de Lôme
propose son premier plan de cuirassé de haute mer à vapeur. Ces expériences
françaises ne manquent pas de causer une assez vive inquiétude
outre-Manche, encore aggravée par la publication dans la Revue des
deux mondes du 15 mai 1844, (reprise dans plusieurs revues françaises
et britanniques) d'un article du prince de Joinville.
|
"Dans cette
"Note sur l'état des forces navales de la France" le
prince de Joinville soutenait que la vapeur avait considérablement
réduit le retard dont la marine française avait jusque là
souffert, et qui était dû à la faible importance de ses
populations maritimes. Bien que la marine française à vapeur fût
encore très inférieure à la marine britannique, son développement
devait, disait l'auteur, bientôt permettre d'envisager une guerre
d'offensive très poussée. Pendant qu'une flotte française
s'assurerait la maîtrise de la Méditerranée, des croiseurs bien
entraînés harrasseraient le commerce d'outre mer britannique et
une autre flotte, traversant la Manche de nuit, pourrait infliger
aux côtes ennemies des pertes sans précédents. Le grand
programme naval français de 1846 prévoyant 93 millions de francs
pour les constructions jeta la panique en Angleterre. Les
alarmistes conduits par Palmerston déclaraient que la Manche n'était
plus une protection mais "une rivière qu'un pont de vapeur
pouvait à tout instant enjamber et que la France pouvait jeter 20 000
à 30 000 hommes sur la côte anglaise en une seule nuit. Un
moment calmées par la chute de Louis-Philippe, ces alarmes
reprirent de plus belle lorsque sous le Second Empire, Dupuy de Lôme,
devenu directeur du matériel, put mettre en chantier sa frégate
cuirassée dont il déclarait qu'au milieu de tout une flotte de
navires en bois, elle ressemblerait à un lion lâché au milieu
d'un troupeau de brebis"31.
|
La Gloire,
lancée le 24 novembre 1859, fit des essais très réussis. A la différence
de son concurrent britannique, le Warrior, elle marchait
essentiellement à la vapeur et ouvrait véritablement l'ère des
cuirassés. Dès 1860, le Conseil des Travaux approuva le programme de
construction d'une grande flotte en fer qui prévoyait un total de 18
cuirassés de haute mer et 20 garde-côtes. Il ne fut exécuté que
partiellement pour des raisons à la fois financières et politiques. La
Gloire coûtait 4 797 901 francs ; La Couronne
(mise sur cale deux ans plus tard) 6 019 095. "Certains
commencèrent à se demander si la France en tentant de surpasser
l'Angleterre par l'introduction d'un nouveau type de navire n'avait
pas simplement transporté la lutte sur un terrain nouveau où la
puissance financière et l'avance industrielle de la Grande-Bretagne
donnait à celle-ci d'énormes avantages" 32.
Le budget ne pouvait en effet plus suivre. D'autre part, Napoléon
III, devant l'inquiétude grandissante suscitée en Angleterre par son
programme naval, avait compris la nécessité de le réduire pour ne
pas provoquer une détérioration définitive des relations entre les
deux pays et il avait déclaré à Lord Malmesbury qu'il reconnaissait
la nécessité pour la Grande-Bretagne de disposer de la supériorité
navale.
Les années
1850-1870, marquées par la généralisation de la navigation à
vapeur, l'apparition de la cuirasse et la réapparition de l'éperon
(bataille de Lissa 1866) suscitent naturellement une intense activité
théorique. Comme l'a noté Castex, aucune révolution de l'art de la
guerre n'avait eu cette ampleur depuis l'apparition de la bombarde sur
le champ de bataille de Crécy en 184633.
Pour les marins, s'affranchir de la contrainte multiséculaire des
vents était une chose absolument merveilleuse et bon nombre de théoriciens
se mirent à imaginer de nouvelles dispositions de combat utilisant
pleinement cette nouvelle liberté d'évolution. "La tentation
de la cinématique balaya toute autre considération militaire 34".
La plupart des auteurs y succombèrent, cherchant au besoin des
analogies avec les combats de galères eux aussi affranchis de la
contrainte des vents. Dans cette catégorie on peut ranger les travaux
de l'amiral de Gueydon, Pagel, Lewal, et Cordes35.
Quelques auteurs échappent
à cet engouement. Castex les a qualifiés d'historiens de la guerre
militaire, par opposition à l'école cinématique36,
mais eux aussi ne traitent essentiellement que de questions tactiques,
délaissant la stratégie. On doit citer les amiraux Bouet-Willaumez,
Penhoat, Bourgeois, Touchard, Jurien de la Gravière et Grivel.
Bouet-Willaumez affirme que, sur mer, "le mot de stratégie
n'a pas de sens bien précis en ce qui concerne les flottes surtout
depuis l'invention de la boussole... Leurs lignes de marche c'est la
direction de l'aiguille aimantée 37".
Il n'y a pas sur mer d'accidents de terrain ou de position pouvant
donner matière à des combinaisons. Pourtant, il laisse déjà
entrevoir des préoccupations stratégiques et dès les premières
pages de ses Batailles de terre et de mer, il souligne qu'"un
bon général de terre et de mer doit tendre à opérer avec des
forces supérieures un effort combiné sur un point décisif" 38.
Mais il reste obsédé par les ordres, et dans le projet de tactique
navale publié en annexe de son livre, il ne recense pas moins de huit
ordres principaux.
Durant les premières
années du Second Empire l'attention se porte d'autant plus volontiers
vers le combat que la Royal Navy et la marine française
paraissent devoir désormais a armes égales et donc la bataille est
envisageable. A partir du moment où Napoléon III en revient à
l'objectif plus modeste de brillant second, un tel espoir doit être
abandonné. De la guerre maritime avant et depuis les nouvelles
inventions du capitaine de vaisseau Richild Grivel (fils du précédent),
parue en 1869, témoigne de cette évolution et annonce les thèse de
la Jeune Ecole. L'accent est mis sur la défense des côtes et sur la
course en haute mer. "Les batailles navales du 13 Prairial,
d'Aboukir, de Santo Domingo, du cap Finistère et de Trafalgar,
fournissent la preuve historique la moins contestable du danger des
luttes d'escadre, pour une flotte inférieure en qualité ou en
nombre" 39.
C'est l'abandon du grand dessein de parité navale avec l'Angleterre.
Mais La guerre
maritime est aussi, et surtout, le premier grand traité de stratégie
navale contemporaine. Grivel souligne la variabilité des situations,
la nécessité de tenir compte de la géographie, de l'histoire, de la
puissance relative des belligérants40,
la rareté des batailles navales dans l'histoire41,
le rôle des alliances dans la stratégie de l'Angleterre et il
entrevoit une bipolarité de la stratégie navale que reprendront
Daveluy et Castex.
|
"S'agit-il
de lutter contre des puissances possédant un vaste commerce répandu
sur toutes les mers et une marine militaire supérieure ou prépondérante
? Il est alors facile d'apercevoir que la guerre de croisière,
la plus économique pour la flotte la moins riche, est en même
temps la plus propre à ramener promptement la paix, en ce
qu'elle frappe directement le commerce et l'industrie, c'est-à-dire
les sources même de la prospérité de l'ennemi.
S'agit-il au
contraire de lutter contre une puissance continentale ne possédant
qu'une marine inférieure ? Dans ce cas, la certitude d'être le
plus souvent maîtres de la mer permet d'employer la grande
guerre, c'est-à-dire les opérations combinées de terre et de
mer, le blocus, l'attaque des ports ennemis, les débarquements
sur son littoral" 42.
|
LA JEUNE ECOLE OU
LE TRIOMPHE DU MATERIEL
La guerre de 1870
brise une nouvelle fois les efforts maritimes de la France. Dans la
décennie qui suit, tout l'effort militaire est consacré à l'armée,
l'ennemi principal sinon exclusif étant désormais l'Allemagne.
Dans les années 1880, la reconstitution de l'armée étant à peu
près achevée, la marine bénéficie d'un regain d'intérêt dont
elle va profiter pour augmenter son budget et reconquérir sa place
dans l'organisation militaire de la France. L'Allemagne étant
encore à cette époque inexistante sur mer, l'ennemi ne peut être
que l'Angleterre et de nouveau se pose le problème de la ligne à définir
face à la plus puissante flotte du monde. Il est dorénavant exclu
de rivaliser avec elle en ce qui concerne les escadres cuirassées.
L'infériorité française est devenue en la matière un fait acquis
et à peu près définitif.
Mais un nouveau développement
technique va redonner espoir aux tenants de l'école matérielle et
leur faire penser qu'il existe un moyen de contrecarrer la supériorité
britannique. Ce moyen, c'est l'utilisation de la torpille. En 1878,
l'efficacité de celle-ci est spectaculairement démontrée au cours
de la guerre russo-turque lorsque deux lieutenants de vaisseau qui
se signaleront plus tard lors de la guerre avec le Japon en
1904-1905, Makarov et Rodjestvenski, forcent l'entrée du port de
Batoum avec leurs torpilleurs et coulent plusieurs bâtiments turcs.
D'autre part, le développement fantastique du commerce britannique
et sa dépendance croissante à l'égard de ses importations
alimentaires vont donner une nouvelle dimension à l'ancienne guerre
de course. Dorénavant, l'idée de frapper au cœur la puissance
britannique en jetant le trouble dans ses communications maritimes
devient crédible. L'ancienne guerre de course qui ne pouvait
produire que des résultats marginaux paraît maintenant susceptible
d'emporter la décision, tant la vulnérabilité de la
Grande-Bretagne s'est accrue. C'est sur ce double bouleversement
technique et économique que vont se fonder les théories de la
Jeune Ecole.
Comme l'histoire
positiviste en historiographie, la Jeune Ecole est devenue le
symbole de ce qu'il ne faut pas faire en stratégie maritime. Ce
discrédit s'explique par sa faillite finale dont elle est largement
responsable, tant par ses erreurs techniques que par ses outrances
doctrinales. Mais cela ne signifie pas nécessairement que les idées
de la Jeune Ecole soient absurdes dans leur principe. Sous
l'appellation gonbrique de Jeune Ecole se cachent des conceptions
qui peuvent varier considérablement, et au simplisme entaché de
considérations partisanes de certains propagandistes trop zélés
s'opposent les raisonnements soigneusement pesés d'écrivains de
valeur. L'amiral Aube lui-même, fondateur de ce courant, vaut plus
que la réputation détestable qu'on lui a faite par la suite. Il
faut bien replacer ses théories dans le contexte de l'époque. Une
nouvelle fois confronté au problème permanent et quasi insoluble
de la stratégie maritime française, l'amiral Aube a cru trouver
dans les bouleverse-ments techniques et économiques précédemment
décrits la solution de ce problème. Même si, à l'usage, ses espérances
se sont révélées fausses, il n'en faut pas moins lui reconnaître
le mérite d'avoir essaye de fournir une réponse originale et
tenant compte à la fois du changement de contexte stratégique et
des possibilités réelles de la France.
Au surplus,
ainsi que l'a rappelle Philippe Masson, ses idées ne sont pas du
tout celles que ses adversaires mais aussi ses partisans ont
retenues par la suite. Dans ses nombreux ouvrages, notamment La
guerre maritime et les ports français (1882) et De la guerre
navale (1885) "contrairement à ce qu'on a dit
Aube ne renonce pas à la guerre d'escadres. Il estime que l'action
des torpilleurs permettra aux grands bâtiments français de se déployer
au large et d'engager dans de bonnes conditions un adversaire préalablement
affaibli. Il fonde également de grands espoirs sur la course menée
par les croiseurs" 43.
Autrement dit, il suggère un trinôme : défense des côtes-guerre
de course - guerre d'escadre.
L'apparition de
torpilleurs de très faible tonnage et donc de faible coût permet
de résoudre le problème essentiel de la défense des côtes :
des torpilleurs disséminés dans les ports français, même dans
les plus petits, auxquels ils peuvent accéder grâce à leur tirant
d'eau insignifiant, permettent d'établir un cordon défensif
continu tout au long des côtes françaises. Les grands navires
britanniques ne pourront plus s'y risquer sous peine de se voir
attaquer par ces moustiques très mobiles et à peu près
insaisissables qui peuvent leur infliger des dégâts très sérieux
avec leurs torpilles, voire les couler. Aube a ici un souci
essentiellement défensif. Sa première préoccupation est de mettre
le territoire français à l'abri des coups de l'adversaire désigné.
Mais le rôle des torpilleurs ne s'arrête pas là. En écartant les
grands bâtiments adverses des côtes, ils mènent fin au blocus
fermé (rapproché) auquel la Royal Navy avait pour habitude
de soumettre son adversaire. Dès lors, la sortie des ports étant
libre, les navires de haute mer retrouveront la liberté d'action
qu'ils n'avaient plus au temps de la suprématie britannique. Leur
action se déroulera sur deux plans qui, loin de s'opposer, se complètent.
Des croiseurs très rapides livreront une guerre de course contre le
commerce britannique. Aube attend d'eux non seulement qu'ils portent
des coups très durs à l'économie britannique et donc qu'ils
provoquent une usure de l'adversaire, mais aussi qu'ils contraignent
la Royal Navy à disperser ses moyens dans la chasse aux
corsaires et la protection du trafic. L'ennemi ainsi affaibli parce
que dispersé, les escadres françaises pourront alors sortir et
engager le combat dans de bonnes conditions44.
Loin d'être
ineptes, les idées de l'amiral Aube représentent au contraire une
construction d'une grande ampleur intellectuelle et même si l'on
peut les critiquer, elles n'en apparaissent pas moins comme appropriées
au cas français de l'époque. Les adversaires les plus notables de
la Jeune Ecole l'ont d'ailleurs eux-mêmes reconnu. Castex établit
une claire distinction a l'intérieur de la Jeune Ecole entre les
"esprits sérieux" (parmi lesquels il range principalement
les amiraux Aube et Bourgeois) et les civils incompétents, et il
reconnait le caractère judicieux des idées des premiers "quant
à l'importance du nombre, de la vitesse, de la spécialisation des
outils, de la protection de l'ensemble par la réduction du tonnage
unitaire... de même la Jeune Ecole a eu la claire notion de l'évolution
de la stratégie aux cours des âges" 45.
De son côté, l'amiral italien Bernotti a noté que les idées de
l'amiral Aube reposaient sur deux principes justes en eux-mêmes :
l'importance des moyens nouveaux et la division du travail46.
Elles ne sont pas de ce point de vue aussi éloignées des thèses
de la vieille école que l'on veut bien le dire.
Les idées de
l'amiral vont, malheureusement pour lui, être déformées par ses
disciples. Après son départ du ministère, une réaction de la
tendance vieille école se produit et entraîne une radicalisation
des deux camps.
Paul Vignot et
Gabriel Fontin, anciens secrétaire et aide de camp de l'amiral
Aube, vont publier sous le pseudonyme de commandant Z et Henri Montéchant
plusieurs livres dont l'Essai de stratégie navale (1893),
qui constitue sans doute la meilleure expression du nouveau profil
de la Jeune Ecole. La caractéristique fondamentale est le passage
du triptyque de l'amiral Aube à un diptyque : défense des côtes
- guerre de course47, au moyen de
torpilleurs pour la première et de croiseurs rapides pour la
seconde. Le déclin des grands navires de surface est tenu pour
acquis, irréversible : "Le vaisseau, qui peut être
bon, dans le cas particulier du plein jour et du seul combat
d'artillerie, n'a plus la même en face de la torpille ou pendant le
combat de nuit. Demain, nous aurons les sous-marins ou submersibles :
nous les tenons"48. Le
débat prend en outre une tournure politique. La Gauche s'empare
des idées de la Jeune Ecole et oppose au gros cuirassé, censé
incarner la réaction, le petit bâtiment qui serait plus démocratique.
De telles inepties ne favorisent pas la reprise du dialogue entre
les deux tendances et les efforts de l'amiral Bourgeois (qui avant
lancé en 1872 le premier programme de torpilleurs) pour retrouver
le triptyque originel de l'amiral Aube restent, sans effet. Son
livre posthume Le Torpilleur, paru en 1888, bien qu'il
constitue de loin le meilleur essai sur la question, ne peut faire
contrepoids aux ouvrages beaucoup plus populaires de Z et Montéchant,
de Gabriel Charmes ou du lieutenant X (il n'a jamais été identifié)
qui envisagent d'un cœur léger une guerre avec l'Angleterre selon
les méthodes de la course et de la défense côtière.
La traduction dans
les faits de cette doctrine se révèle vite désastreuse et
accentue encore les vices du diptyque. Les torpilleurs numérotés
construits en très grand nombre sont trop légers et les croiseurs
construits pour la course se révèlent insuffisamment armés, au
point que les théoriciens de la Jeune Ecole en viennent à la
solution hybride du croiseur cuirassé, bien entendu incapable
d'affronter un vrai cuirassé mais en même temps presque aussi coûteux
que lui. Les efforts de l'amiral Fournier, pour obtenir des
torpilleurs plus gros et capables d'affronter la haute mer viennent
trop tardivement pour enrayer un processus qui aboutit à un échec
retentissant. Au surplus, les plaidoyers de l'amiral Fournier
notamment La marine nécessaire (1899) qui s'efforce de
donner une tournure moins outrancière à la Jeune Ecole, sont
attachés d'un vice technique rhédibitoire : il s'entête à
préférer le croiseur-cuirassé au cuirassé.
LA REACTION
HISTORIQUE
Il était nécessaire
que se produisît une réaction contre cet engouement pour le matériel.
Celle-ci vint se manifester à partir de 1900 et bénéficier de
plusieurs circonstances favorables.
D'abord, évidemment,
la reconnaissance inéluctable de l'insuffisance du torpilleur.
Celui-ci confirme ce qu'avaient dit ses détracteurs, à savoir
qu'il est à peu près inutilisable en haute mer parce que trop léger :
"lors des grands manœuvres de 1891, les flottilles de
torpilleurs se révèlent incapables de découvrir et d'attaquer
l'escadre qui se rend d'Alger à Toulon. Les torpilleurs de défense
côtière se montrent encore plus déficients à l'usage. Deux
d'entre eux se brisent en deux en faisant des essais de vitesse. Il
faut remédier à une tenue de mer déplorable à grands frais et au
prix d'une diminution de la vitesse qui tombe de 21 à 17 nœuds 49.
Les croiseurs ne
valent pas mieux. Leur armement est trop faible et leur vitesse bien
souvent décevante. En outre, il n'existe aucune série homogène.
Bien sûr, la Jeune Ecole n'est pas seule responsable de ces déficiences
techniques. Il n'en demeure pas moins que c'est sous son impulsion
qu'ont été construits la plupart des types de navires qui révèlent
leur insuffisance, face aux escadres britanniques dont les navires
de ligne sont maintenant protégés par des contre-torpilleurs, des
destroyers, contre lesquels les torpilleurs français trop légers
sont impuissants : "au prix de cette série
d'adaptations, la marine britannique ne modifie nullement se
doctrine stratégique et reste fidèle au blocus rapproché"50.
Le résultat de
tous ces errements apparaît clairement lors de la crise de Fachoda.
La marine française n'oppose que 8 cuirassés à 17 navires de
ligne anglais, 6 croiseurs-cuirassés contre 21, 18 croiseurs protégés
contre 36. Pire encore que cette infériorité face à l'Angleterre,
la politique suivie durant ces vingt années a abouti à une infériorité
face à la Triplice : 20 cuirassés et 9 garde-côtes contre 52
navires de ligne.
La conscience de la
faiblesse de sa marine oblige le gouvernement français à reculer
devant l'éventualité d'une guerre avec l'Angleterre en 1898. Mais
il se produit en retour une réaction qui va se concrétiser par le
programme naval de 1900 lancé sous l'impulsion du ministre de
Lanessan. Celui-ci tire les conséquences de la faiblesse française
en 1898 et lance un nouveau programme de navires de ligne qui va
constituer la première série homogène réalisée en France depuis
trente ans.
Ce mouvement va être
soutenu par plusieurs auteurs qui vont puiser leur inspiration dans
les doctrines anglo-saxones. L'historien anglais Seeley, aujoud'hui
bien oublié, joue un grand rôle51,
mais l'élan décisif est donné par la traduction en 1900 du maître-livre
de Mahan L'influence de la puissance maritime dans l'Histoire.
Comme son devancier Seeley, il affirme la supériorité des empires
maritimes sur les empires terrestres, mais, en outre, il fournit aux
marines une doctrine cohérente fondée sur la bataille décisive.
Les batailles du Yalu en 1894, et surtout de Tsoushima en 1905,
paraissent donner une confirmation éclatante à sa théorie et le
rayonnement des idées mahanistes est vite universel. La France n'échappe
pas à la règle. Ses idées sont diffusées à l'intérieur de la
Marine par l'Ecole supérieure de Marine, créée en 1895, et à
l'extérieur par deux écrivains de grand talent qui vont vite
obtenir une haute réputation : les commandants Darrieus (La
guerre sur mer, 190752) et
Daveluy (Etude sur la stratégie navale, 1905 reprise et développée
dans une trilogie achevée en 1910, L'esprit de la guerre navale).
Cependant, ce
retour de l'histoire se heurte dans le cas français au problème
qui a toujours été celui de la marine française depuis le XVIIIe
siècle. Darrieus et Daveluy partent d'une critique très juste des
outrances de la Jeune Ecole, dénoncent les illusions fondées sur
la guerre de course qui ne peut être au mieux qu'une diversion,
soulignent que la défense côtière par des torpilleurs ne met pas
fin au blocus. Mais ils se heurtent de nouveau à la question
fondamentale : accepter l'idée de la bataille c'est se heurter
de front à un adversaire très supérieur. Daveluy en est
parfaitement conscient :
|
L'objectif
final ne sera atteint qu'après un duel ; il sera le
fruit de la victoire.
Je prévois
d'ici l'objection : nous serons battus.
C'est
probable.
C'est
probable quand une marine s'est laissée distraire de son
objectif en consacrant ses ressources à poursuivre la chimère
de la protection directe des côtes et l'utopie de la course,
elle se trouve prise au dépourvu le jour où elle est obligée
de descendre dans l'arène ; si jamais nous pouvions
restituer à l'offensive et au combat tout ce qu'on leur a
enlevé, nous aurions une puissance si formidable que la plus
forte marine n'engagerait pas la lutte contre nous sans appréhension.
Nous n'en aurions pas moins l'infériorité absolue. Et puis
après ? Cela ne prouverait pas que l'on puisse faire la
guerre de guérillas dans un pays de plaines, ni qu'on puisse
se soustraire à la nécessité de se battre, qu'on soit fort
ou faible. La guerre serait vraiment trop facile s'il
suffisait d'une formule pour faire évanouir le spectre de la
marine anglaise53.
|
La seule doctrine
concevable est donc celle de la bataille même si elle doit
aboutir à la défaite. Ce qui a toute chance d'arriver en cas de
rencontre entre la Royal Navy et la marine française.
Involontai-rement sans doute, Daveluy reprend à son compte la théorie
du risque de Tirpitz : ayons une marine suffisamment forte en
navires de ligne pour que même l'Angleterre ne puisse pas songer
à nous attaquer sans "appréhension". Après l'échec
de la Jeune Ecole, l'opinion est mûre pour de telles idées que
viennent encore renforcer le règne du canon, confirmé par la
bataille de Tsoushima, et l'apparition du cuirassé Dreadnought.
Il n'en demeure pas moins que la faiblesse de la conception stratégique
est évidente : la Marine ne peut obtenir l'adhésion du
Gouvernement et du Parlement à un programme qui doit déboucher
sur la défaite inéluctable face à un adversaire trop puissant.
Le problème
va être réglé par l'évolution du contexte international. Sous
le règne d'Edouard VII, le contentieux franco-britannique est
progressivement liquidé, et cède la place à une entente de plus
en plus ferme contre la Triple Alliance. L'ennemi naval de la
France devient donc le même que son adversaire terrestre. Or, même
si la Triplice possède une supériorité globale sur la marine
française, celle-ci n'est pas telle qu'aucune bataille ne puisse
être envisagée, en particulier, à partir de l'accord de 1912
qui répartit les tâches entre les deux marines alliées :
à l'Angleterre la mer du Nord et donc la flotte allemande ;
à la France la Méditerranée avec les marines italienne et
austro-hongroise54. Face à ces
dernières, l'idée d'une bataille n'est plus inenvisageable. Au
contraire, elle est même tout à fait gagnable. Dans ces
conditions, tous les esprits, à quelques exceptions près, se
rallient à la doctrine de la bataille. L'unanimité de la pensée
navale française paraît ainsi reconstituée à la veille de la
première guerre mondiale.
En apparence
seulement. En réalité, le débat entre l'école historique et l'école
matérielle se poursuit, mais sur un autre plan. Les tenants de la
torpille, qui incarnaient l'école matérielle à l'époque de la
Jeune Ecole, ont cédé la place aux partisans du gros canon. Et
si ceux-ci s'accordent avec les "historiques" pour prôner
la bataille décisive, ils s'écartent d'eux sur les modalités de
conduite de celle-ci. Autrement dit, de stratégique la
controverse devient tactique. L'école matérielle du canon
s'accorde avec l'école historique sur la nécessité de la
concentration en vue de la bataille. Mais elle répudie les
principes de liaison des armes et de manœuvre auxquelles l'école
historique accorde tant d'importance. Ou plus exactement, elle les
asservit à son arme favorite à laquelle tout doit être sacrifié.
La Tactique de 1910, apparemment si nette et si en progrès par
rapport à celles qui l'ont précédée, traduit en fait le
conflit entre ces deux conceptions. Castex, retracera plus tard le
problème d'une manière parfaitement claire55.
Aussi à la
veille de 1914, l'école historique fait elle un gros effort pour
étendre son triomphe devenu complet dans le domaine stratégique
à la tactique. Castex, qui avait déjà attiré l'attention sur
ce problème dans ses travaux historiques, entreprend de lui
consacrer un livre spécifique : La liaison des armes sur
mer, dans lequel il entend montrer qu'à toutes les époques
la combinaison de différentes armes (au temps de la marine à
voile : le canon, le brûlot, l'abordage, au temps de la
marine à vapeur : l'obus, la torpille, la mine) augmente les
chances de succès. Il publie, à la fin de 1913, la première
partie de ce travail consacré au XVIIIe siècle sous forme d'un
article très important (67 pages) qui connait une grande
diffusion. Mais la suite va rester inachevée et inédite par
suite de l'éclatement de la guerre en août 191456.
1914-1929 - LE
TEMPS DES INCERTITUDES
La guerre 14-18
va décevoir les attentes passionnées des adeptes de la bataille.
Concentrée en Méditerranée occidentale, l'Armée navale française
va se consumer en une longue attente stérile de la flotte
austro-hongroise qui se gardera bien de sortir de ses repaires de
Dalmatie. La tâche essentielle des marins est la protection
usante et peu glorieuse du trafic maritime, organisée d'ailleurs
avec beaucoup de retard et selon des principes défectueux. Il ne
faut pas s'étonner de constater que durant ces années de guerre,
la réflexion navale tombe à un niveau très bas. Les officiers
font la guerre et n'ont plus le temps de la penser, tandis que les
officiers de réserve ou les civils sont limités par le manque
d'information et la censure. On peut citer deux auteurs qui
incarnent bien la continuité du débat entre l'école historique
et l'école matérielle.
Dans le premier
camp, le contre-amiral Degouy écrit pour la Revue des Deux
Mondes une série d'articles qu'il rassemble dans deux
recueils : La guerre navale et l'offensive (1917) et Mais
attaquons les donc chez eux ! (1918). Ouvrages fort médiocres
au demeurant, et dans lesquels l'auteur montre qu'il n'a guère
compris la nouvelle tournure de la guerre navale. Il impute
l'absence de batailles décisives et la persistance de la guerre
sous-marine au manque d'audace du commandement allié, et il
propose sa solution miracle : l'embouteillage des ports
allemands par une force de blocage qui serait soutenue par la
totalité de la Grand Fleet britannique. Un tel plan
revient à aller dans les sens des vœux les plus chers de
l'amirauté allemande et à s'aventurer au plus fort des défenses
adverses alors que les mines et les sous-marins ont déjà à
maintes reprises prouve leur efficacité. Bien entendu, une telle
solution n'est pas retenue par les états-majors. Mais les livres
de Degouy n'en sont pas moins révélateurs d'un état d'esprit
qui se développera après la guerre au point de devenir la vérité
officielle : seul le manque d'esprit offensif a fait échec
aux doctrines officielles préconçues d'avant 14.
En face, Olivier
Guihéneuc personnifie le retour des idées de la Jeune Ecole.
Dans Submersible ou Dreadnought ? (1916) et La bataille
du Jutland (1917), il constate, avec une évidente
satisfaction, la vérification des thèses de la Jeune Ecole :
le cuirassé a dû se calfeutrer dans ses ports face au danger
sous-marin et la bataille, quand elle est survenue, n'a pas réglé
le problème fondamental des communica-tions maritimes. Il n'hésite
pas à donner un petit coup de pouce à sa démonstration en
affirmant que les navires de ligne coulés au Jutland l'ont été
par des sous-marins (ce qui est faux). Ces divergences vont réapparaître
mais sur mode plus sophistiqué après la fin de la guerre
lorsqu'il va falloir en tirer des conclusions.
Le premier à le
faire est l'amiral Daveluy, dans un petit livre paru dès 1919, Les
enseignements maritimes de la guerre anti-germanique, livre
qui résonne douloureusement aux oreilles de la hiérarchie, car
il ne prend pas de gants pour constater que le cuirassé n'a pas répondu
aux espoirs qu'on avait placé en lui avant la guerre et qu'il est
resté essentiellement passif, tout le poids de la guerre
retombant en fait sur les bâtiments légers et notamment sur les
sous-marins si méprisés avant 1914. Daveluy n'hésite pas à écrire
que l'histoire de la guerre sous-marine est l'histoire même de la
guerre navale57. Pour autant, il
ne tombe pas dans l'erreur de la Jeune Ecole, et ne va pas jusqu'à
dire que le sous-marin a chassé des mers le navire de surface58.
Celui-ci est au contraire sorti vainqueur de la confrontation, car
grâce à leur maîtrise de la surface, les alliés ont pu bénéficier
à plein durant les quatre années de guerre des
approvisionnements et de la richesse du monde entier. Il tire de
cette constatation une conclusion fondamentale : le pays qui
a besoin d'approvision-nements maritimes et donc de la suprématie
maritime doit continuer à posséder des navires de surface et
notamment des navires de ligne. En revanche, le pays le plus
faible serait mieux avisé en renonçant aux cuirassés qui ne lui
seront d'aucune utilité et en concentrant tous ses efforts sur
les sous-marins qui, à défaut de lui permettre le maintien de
ses communications maritimes, causeront des dégâts très sérieux
à la navigation adverse. La guerre sous-marine allemande aurait
pu obtenir des résultats beaucoup plus importants si elle avait
été menée avec des moyens plus considérables, autrement dit,
si une partie des énormes moyens consacrés à la constitution de
la Flotte de haute mer, avait été consacrée à la flotte
sous-marine59.
Daveluy esquisse
ainsi une mutation théorique capitale. Il reconnaît que le
sous-marin est l'arme du faible alors que le cuirassé reste
l'arme du fort. Mais, grâce au sous-marin, le plus faible peut désormais
espérer échapper à l'inaction à laquelle le condamnait son infériorité
et menacer la suprématie du fort ; autrement dit, il ouvre
la voie à la distinction entre la maîtrise des mers et
l'interdiction des mers à l'adversaire qui sera reprise et développée
plus tard par les écrivains maritimes américains (Sea Control
vs Sea Denia). Mais ces thèses hétérodoxes se heurtent à
l'incompréhension générale et ce livre passera totalement
inaperçu : Castex lui-même, qui reconnaîtra plus tard sa
dette considérable envers le Daveluy d'avant-guerre, ne le citera
jamais.
La réaction de
l'orthodoxie va se situer sur deux plans. Le premier, évidemment
le plus courant, ne va s'embarrasser de nuances et va tout
simplement nier les enseignements de la guerre 14-18. Cette réaction
se manifestera tout particulièrement en Grande-Bretagne avec la
doctrine de la bataille à outrance qui proclamera que la bataille
du Jutland a eu des effets décisifs, en oubliant qu'elle s'est
fait attendre deux ans et qu'elle est antérieure à la guerre
sous-marine à outrance. En France, l'inaction totale de l'Armée
navale en Méditerranée (il n'y a pas eu de Jutland dans la
marine française) et l'abandon pour des raisons essentiellement
financières de la construction de navires de ligne (la
construction des 4 Normandie, interrompue à la déclaration de la
guerre, ne sera pas reprise bien que les travaux soient très
avancés) vont empêcher la diffusion de cette forme excessive de
réaction. Mais le rôle dominant des flottes de ligne n'en vas pa
moins être réaffirmé. L'expression la plus subtile de cette réaffirmation
est sans doute la Synthèse de la guerre sous-marine de
Castex.
L'incident
Lee-Castex lors de la conférence de Washington60
sur le désarmement naval, provoqué par le jugement moral que
Castex porte sur la guerre sous-marine allemande, a quelque peu
brouillé les pistes au sujet de ce livre : les Anglo-Saxons
ont voulu y voir une préfiguration de la guerre sous-marine
allemande de 39-45 alors qu'il s'agit, en fait, d'une défense
habile de l'orthodoxie. Plus lucide que ses contemporains, Castex
voit bien l'intérêt de l'arme sous-marine et de son emploi
contre le commerce par le pays le plus faible et cet emploi n'est
pas plus immoral, dit-il, que celui de l'avion contre lequel les
Anglo-Saxons ne trouvent rien à redire parce qu'il leur est
utile. Simplement, cette guerre sous-marine n'est que la
continuation avec une autre arme de l'ancienne guerre de course et
comme cette dernière, sur laquelle Castex avait porté avant 1914
un jugement négatif, elle n'est qu'une "martingale"
incapable de produire des effets décisifs. Et finalement, le
cuirassé malgré sa passivité a bien joué le rôle qu'on
attendait de lui. Certes, la bataille décisive que l'on attendait
n'a pas eu lieu et il a fallu consacrer des forces très considérables
à la protection du trafic. Mais cette protection directe des
bateaux de commerce par des bâtiments légers n'a été rendue
possible que par la protection indirecte qu'exerçaient à
distance les escadres de ligne qui bloquaient dans ses ports la
flotte allemande. En fin de compte, le cuirassé était la
"clé de voûte" de tout le système.
Par ce biais,
Castex parvient à sauver le rôle essentiel du cuirassé alors même
qu'il reconnaît que la guerre n'a pas répondu au schéma élaboré
avant 1914. Cette position moyenne ne suffit cependant pas à rétablir
l'unanimité. D'un côté, elle signifie trop de concessions, aux
yeux des tenants de la Vieille Ecole de la bataille ; de
l'autre, elle n'est qu'un camouflage de la faillite des thèses de
l'école historique. En 1920 et 1921, les capitaines de corvette
Baret et Richard affirment dans la Revue maritime "le
crépuscule des idoles" et la primauté des considérations
matérielles .
DE CASTEX A LA
LETHARGIE
Mais, à la place
de ces idoles, on ne propose guère de solutions nouvelles. La
pensée navale française de l'entre-deux guerres se caractérise
par un engourdissement progressif similaire d'ailleurs à celui
qui se manifeste outre-Manche. La période est assez pauvre en écrits
de valeur. Elle est bien sûr dominée par la figure de l'amiral
Castex qui va publier a partir de 1929 les cinq volumes de son maître
livre Théories Stratégiques dans lequel il va opérer la
synthèse entre la méthode historique et la méthode matérielle61.
Malheureusement, la signification réelle de sa synthèse ne sera
pas comprise, à la fois parce que l'énormité de l'ouvrage décourage
beaucoup de lecteurs de s'y engager à fond et aussi parce que
Castex pratique un double langage qui lui fait proclamer son adhésion
à la doctrine officielle de la bataille tout en lui apportant
sous couvert "d'aménagements" un certain nombre de
correctifs qui aboutissent en fait à la ruiner complètement.
Mais les lecteurs n'en ont cure et ne retiennent que ce qu'ils
veulent voir, c'est-à-dire la pétition en faveur de la bataille.
A partir des années
30, la France est en effet touchée par la vogue de l'école de la
bataille à outrance qui s'est développée en Angleterre. La
meilleure illustration de ce retour en force de la doctrine
traditionnelle est sans doute le grand succès du roman de Fernand
Boverat La bataille de l'Océan (1935) qui contient en fait
une condamnation explicite de la politique de construction de
croiseurs poursuivie par la France après 1918 et souligne la nécessité
de disposer de cuirassés pour faire face aux cuirassés de poche
allemands et à leurs successeurs de 26 000 tonnes Scharnhorst
et Gneisenau. Cette réaction aboutit à la mise sur cale
d'abord des deux navires de ligne de 26 000 tonnes Strasbourg
et Dunkerque, puis des cuirassés de 35 000 tonnes de
la classe Richelieu. En sens inverse, il n'y a guère d'efforts en
faveur des porte-avions dont Castex lui-même n'a pas saisi
l'importance : le Béarn reste un bâtiment expérimental
de faible valeur militaire et les deux porte-avions de 18 000
tonnes Joffre et Painlevé ne sont commandés qu'en
1938. Seul ou presque, le lieutenant de vaisseau Pierre Barjot perçoit
pleinement la mutation fondamentale induite par le porte-avions62.
Lorsque la guerre
éclate, la marine est mieux préparée à sa tâche qu'en 1914.
Mais, les événements vont prendre une tournure qui l'empêchera
de jouer un rôle à sa mesure et elle sera détruite à Mers-el-Kébir
en 1940, à Casablanca et Toulon en 1942. Bien entendu, pendant
toutes ces années la réflexion navale française est à peu près
inexistante. Castex, retiré dans sa propriété de Villeneuve de
Rivière, observe les événements avec une grande lucidité. Il
cerne très bien les conditions nouvelles de la guerre sous-marine
et la mutation capitale que constitue la guerre amphibie63.
En revanche, la substitu-tion du porte-avions au cuirassé comme capital-ship
lui échappe totalement, tout comme elle échappe à ses
homologues d'outre-Atlantique.
Après 1945, la
pensée navale française entre en léthargie. Il ne s'agit
d'ailleurs pas d'un phénomène propre à la France. A partir de
la fin des années 40, on ne trouve plus de véritables théoriciens
navals. Mais le phénomène se remarque encore plus en France.
L'amiral Barjot prend acte de l'avènement du porte-avions dans
son livre Vers la marine de l'âge atomique paru en 1954.
La mer dans un conflit futur (1958) du contre-amiral de Belot
est l'oeuvre d'un excellent historien des opérations aéronavales
de la deuxième guerre mondiale, mais n'est qu'un ouvrage
d'initiation. L'amiral Lepotier, héritier spirituel de l'amiral
Castex, aurait pu assurer la transition. Ses conférences à l'IHEDN
et ses articles de la Revue de la Défense nationale, ainsi
que ses premiers ouvrages Mer contre Terre et La guerre
dans les trois dimensions, révèlent un écrivain d'une
grande valeur. Malheureusement, il s'est ensuite tourné vers des
ouvrages de vulgarisation destinés à un large public et a
quelque peu délaissé la réflexion stratégique.
Dans les années
60, des marins participent à la réflexion menée dans le cadre
du Centre de Prospective et d'Evaluation du ministère des Armées.
Ils participent ainsi à l'élaboration du modèle français de
dissuasion. Certains d'entre eux parviendront par la suite aux
plus hauts grades. Malheureusement, pour des raisons évidentes,
leurs travaux ne sont pas consultables. C'est aussi le cas des
cours professés à l'Ecole supérieure de guerre navale,
notamment celui du contre-amiral Duval (1967). On ne peut signaler
qu'un seul travail publié, Atome et batailles sur mer du
capitaine de vaisseau Sanguinetti, qui critique la lenteur de
l'adaptation de la Marine aux exigences nouvelles de la stratégie
nucléaire. En 1977, le capitaine de frégate Tripier achève un
travail très important sur les Fondements et principes de
stratégie maritime, mais celui-ci ne fera l'objet que d'une
diffusion interne à la marine64.
Il faut attendre
les années 80 pour voir réapparaître des ouvrages français
consacrés à la stratégie navale. Stratégie navale de
l'amiral Lacoste, paru en 198165,
est une présentation d'ensemble très claire et très pédagogique
de la guerre moderne sur mer. La guerre navale, du
contre-amiral Moineville, paru en 1982, est un essai dont le but
est très ambitieux ainsi qu'en témoigne le sous-titre :
"Réflexions sur les affrontements navals et leur
avenir". Mais son analyse abstraite qui ne s'appuie sur
aucune donnée historique et guère plus sur des exemples
contemporains, parvient difficilement à dépasser le stade
descriptif. En fait, cet ouvrage pose la question fondamentale de
savoir si une réflexion sur la stratégie navale à l'âge nucléaire
peut faire l'économie d'une étude approfondie des auteurs
classiques, essentiellement Mahan, Corbett et Castex. L'œuvre
plus récente de ce dernier a pu intégrer partiellement les
enseignements des deux guerres mondiales, et est sans doute la
plus utile pour servir de point de départ à une réflexion sur
les données nouvelles de la stratégie maritime, en partant de
l'hypothèse de base qui a sous-tendu toute la synthèse
castexienne : comparer les principes analysés par la méthode
historique et les procédés décrits par la méthode matérielle
pour voir dans quelles mesures les premiers ont été affectés
par l'évolution des seconds.