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JOHN CLERK
OF ELDIN,
UN PENSEUR NAVAL CONTESTÉ
Michel DEPEYRE
Introduction
John Clerk n'est pas un marin, il ne
s'est illustré par aucun haut-fait guerrier, et pourtant, il peut être
considéré comme un des plus grands penseurs navals britanniques. Côté
anglais, il est l'équivalent du prêtre français Paul Hoste. Ces deux
hommes n'avaient en effet, à l'origine, aucun lien avec la mer ou le
monde des marins et cependant tous deux furent des phares de la pensée
tactique navale. On peut également remarquer que Clerk précède dans la
chronologie un autre civil anglais dont l'oeuvre et l'influence furent
capitales, et tout aussi contestées : Julian S. Corbett. Ces trois
hommes soulignent parfaitement la permanence de l'intérêt suscité par
les choses de la mer parmi les "non-professionnels" appartenant
aux deux puissances navales dominantes des XVIIe et XVIIIe siècles.
Une série de questions se pose à propos
de Clerk, premier et dernier grand théoricien anglais de la marine à
voiles. Il n'eut pas vraiment outre-Manche le prestige que les Français
imaginent. On est ainsi étonné de ne pas voir une seule mention de cet
auteur dans le monumental ouvrage dirigé par W. L. Clowes, The Royal
Navy, paru à la fin du XIX siècle. Les historiens anglais semblent
pleins de réticence à le citer, voire à l'étudier. Quelle est la
raison de cette méfiance britannique ? Les Français n'ont-ils pas
trop surestimé ce penseur ? D'une manière plus générale, quelle
fut la portée de son enseignement ?
L'homme lui-même est peu connu. pourtant
son évolution intellectuelle doit être repérée, car elle sert de trame
à toutes ses interrogations et à son goût toujours plus grand pour la
mer et la marine. Lentement, le personnage se transforme, mais avec lui
son oeuvre s'ébauche et se constitue. Il convient donc de recréer, si
cela est possible, le cheminement de la réflexion maintenant définitivement
figée dans les écrits. Plus que par cristallisation brutale, ce fut par
lente sédimentation que cette pensée prit forme. La recherche du projet
initial, et ses modifications, doit ainsi être étroitement associée à
la prise en compte des acquis théoriques, fruits des travaux de Clerk.
LA
PASSION D'UN HOMME D'AFFAIRES
John Clerk1
est né le 10 décembre 1728 à Penicuik en Ecosse, petite bourgade située
au sud d'Edimbourg. John Clerk of Eldin est le septième fils de John
Clerk, baron de l'Echiquier2,
et à ce titre, l'un des hommes chargés de négocier l'union entre l'Ecosse
et l'Angleterre en 1707. La famille des Clerk est donc influente en Ecosse
et fortunée.
John étudie dans une "grammarschool"
à Dalkeith. Il se destine d'abord à la médecine, et entreprend pour
cela ses études à Edimbourg. Mais, très vite, il renonce et s'oriente
vers le monde des affaires. C'est ainsi que, jusqu'aux alentours de 1773,
il est commerçant dans la même ville d'Edimbourg. John a une grande
curiosité intellectuelle et ne peut se cantonner dans ces activités, il
participe à des entreprises d'extraction du charbon, et travaille à
mettre au point une machine pour faciliter cette extraction. Il apparaît
vraiment comme un homme de son temps, conscient de l'importance
grandissante du machinisme. Le parallèle avec John Watt (1736-1819),
contemporain et compatriote de Clerk, s'impose à l'esprit. Pierre Chaunu
fait à propos de Watt une remarque applicable à Clerk : "...
disons que son sens de l'observation, que son empirisme, se nourrissent au
contact de la science théorique" 3.
Notre homme est en effet autant un manuel qu'un
"intellectuel". Personnage aux multiples facettes, il peut se préoccuper
aussi bien des Arts que des Sciences. Mais, de plus en plus, une passion,
déjà ancienne, grandit en lui : la Marine.
Il lit, en effet, toutes les relations de
combats navals. Clerk s'est lui-même expliqué de cette passion dans la
préface de l'édition de 1804 de son Essai de Tactique navale. Sa
passion pour la mer remonte à la plus tendre enfance, où il se lie
d'amitié avec des enfants nés dans les ports, tâchant ainsi d'en
obtenir des informations sur la mer et les navires. Il nous raconte son
immense enthousiasme lorsqu'il se rend au port de Leith, situé à
quelques kilomètres d'Edimbourg, sur le Firth of Forth4.
Depuis le Moyen-Age, ce port est une annexe maritime d'Edimbourg et l'un
des principaux centres portuaires de la façade littorale orientale de l'Ecosse
de la fin du XVIIIe siècle. A partir de 1770, ce goût pour les choses de
la mer est renforcé d'un intérêt toujours plus marqué pour la tactique
navale. Quelle en est l'origine ? Clerk l'explique : il
rencontre le commissaire Edgar, en cette même année 1770. Ce personnage
s'est installé dans le voisinage immédiat de John Clerk et a beaucoup
marqué celui-ci par ses récits de combats sur mer. Edgar avait été aux
côtés de Byng lors du combat de Minorque, le 20 mai 1756, contre les
vaisseaux de La Galissonnière. Il était également des amis de Boscawen5.
Mais, en homme qui aime le concret, Clerk essaie de reconstituer les
batailles navales pour en connaître avec précision le déroulement, pour
en reconstituer les manoeuvres et les conditions météorologiques. Ce
souci de restitution le pousse à matérialiser ces rencontres de
vaisseaux au moyen de modèles réduits en liège. Là encore, le manuel
s'associe à la pensée. C'est ainsi que le romancier Walter Scott
(1771-1832), ami de William Clerk, le fils de John, se souvient avoir joué
enfant avec les modèles de liège de Clerk6.
Très rapidement ces préoccupations conduisent Clerk à commencer des
travaux plus approfondis. Il établit des dossiers sur chaque grand combat
qui le passionne, comme celui qui eut lieu au large de Toulon le 22 février
1744, entre Matthews et l'amiral de Court7.
D'autres combats l'intéressent : celui de Byng8
le 20 mai 1756, celui de Keppel le 27 août 1778 contre d'Orvilliers à
Ouessant9, enfin le
combat qui opposa Byron à d'Estaing à la Grenade le 6 juillet 177910.
Il étudie ces conflits en historien, puisqu'il compulse les archives, lit
les relations rédigées par des témoins oculaires...La tactique navale
devient pour lui la préoccupation essentielle aux environs de 1775.
Ces études minutieuses le conduisent
petit à petit à élaborer une nouvelle manière d'attaquer l'ennemi. Il
est difficile de parler d'une doctrine, mais bien plutôt d'une conclusion
à la suite des réflexions antérieures. Lors de ses séjours londoniens,
il en parle à ses amis. C'est ainsi qu'il en fait part à Richard
Atkinson, un ami de l'amiral Rodney, et son "official secretary".
Selon Clerk, Atkinson aurait communiqué ses idées en matière d'attaque
à Rodney, avant le départ de ce dernier pour les Antilles où il écrasa
les Français de De Grasse aux Saintes, le 10 avril 1782. Mais Clerk est
allé plus loin puisqu'il a commencé de mettre sur le papier ses
remarques en matière tactique. La recherche historique n'est plus une fin
en soi, mais un outil. Clerk dépasse le cadre d'étude de l'historien
pour s'orienter vers la réflexion tactique proprement dite. Il commence
à rédiger ce qui deviendra plus tard la première partie de l'Essai méthodique
et historique sur la tactique navale. Selon ses dires, Clerk fait
imprimer, en 1782, cinquante exemplaires de ce travail qu'il distribue à
des professionnels, à des membres du gouvernement. Toujours selon lui,
les ministres et autres décideurs auraient été très intéressés11.
Mais les déclarations de Clerk sont
mises en cause quelques années après sa mort à Eldin, le 10 mai 1782.
L'Essai déchaîne ainsi une longue controverse dans des revues
importantes. En 1829, éclate la polémique avec les propos de Howard
Douglas, fils de Charles Douglas, chef d'état-major de Rodney aux
Saintes. Douglas qui écrit dans la revue conservatrice (tory) Quarterly
Review (numéro 83), attaque Clerk en affirmant qu'il
s'attribue une part injustifiée dans la victoire anglaise d'avril 1782.
Dans le numéro 101 (avril 1830) de la très libérale (whig) Edinburgh
Review, les admirateurs de Clerk le défendent et rappellent comment
celui-ci conseilla Rodney. En 1832, dans un ouvrage plus important, Sir
Howard Douglas développe son argumentation et fait remarquer que l'on n'a
aucune trace de cette première mouture de l'Essai distribuée par
Clerk. Le père de Douglas, Charles, ayant été un des officiers de
Rodney, il devrait exister des allusions à Clerk dans sa correspondance ;
or pas un mot dans ses lettres avec des personnages contemporains aussi éminents
que Howe, Keppel, Sandwich, Stephen ("Secretary of the Admiralty"),
Graves, Jervis, Middleton... Nous avons là le "gratin" de la
Navy et pas un d'entre eux ne mentionne l'ouvrage du penseur écossais12.
Atkinson n'a jamais confirmé qu'il avait pu être l'intermédiaire entre
Rodney et John Clerk. Mais ce dernier a trouvé depuis longtemps de
nombreux défenseurs, comme l'amiral Ekins, pour rappeler ses mérites13.
Comme Jomini, qui n'avait pas assisté à
une seule bataille terrestre quand il écrivit ses premiers travaux de
tactique, de même, Clerk n'avait donc jamais fait un seul voyage en mer
ou assisté à un seul combat naval quand il rédigea son grand ouvrage.
Cet arrière-plan est capital, car il permet de comprendre pourquoi Clerk
est passé pour de nombreux marins comme un riche dilettante désoeuvré.
Il fait en effet figure de parfait gentilhomme dans son domaine de Eldin
situé près de Lasswade14.
Là, il se préoccupe aussi bien de marine que de gravures de paysages écossais
qui sont conservées dans deux recueils de gravures à l'eau-forte.
Un aspect sans doute plus essentiel de la
personnalité de l'auteur transparaît dans l'ouvrage : son
patriotisme. Ce thème revient en effet très fréquemment dans l'Essai,
l'introduction en fournit par exemple un morceau de choix. Le mot
"patrie" et ses dérivés y apparaissent trois fois dans la
traduction de Lescallier. L'auteur parle même, à propos des années antérieures
à la guerre d'Indépendance américaine, de "partialité
patriotique" 15.
Lescallier dut d'ailleurs pondérer de nombreux jugements ou avis
en défaveur de la Marine française en rédigeant à la fin des deux
volumes des "observations". Clerk aspire à aider son pays à
obtenir de manière incontestable la maîtrise des mers. Il n'est pas
erroné d'écrire que ce patriotisme est une des clefs fondamentales pour
comprendre la pensée et l'oeuvre de Clerk.
AUX
ORIGINES DU PROJET
Clerk raconte, dans son
introduction de 1804, que son ouvrage fut composé en 1781 après
la défaite de Cornwallis lors de la bataille terrestre de
Yorktown le 12 octobre 1781, échec provoqué par le grand
revers de Graves à la Chesapeake16.
L'auteur commence par faire un constat : dans les dernières
guerres (guerre de Sept Ans et guerre d'Indépendance américaine)
les Anglais eurent souvent le dessus, pourtant,
|
"il
est tout aussi remarquable que lorsque dix, vingt, ou
trente gros vaisseaux se sont trouvés réunis &
formés en ligne de combat, aucun des partis n'a fait ce
qui convenait le mieux,il n'y a eu aucune action décisive,
ni même un seul vaisseau pris ou perdu d'aucun côté" 17.
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La démarche ne peut donc être
qualifiée d'indécise, elle est annoncée dès la première page ;
il convient de faire oeuvre d'utilité en résolvant ce grave
problème de l'indécision des rencontres navales. L'objectif
n'est pas de rédiger un traité englobant toutes les questions
navales ou discutant à l'infini des modalités de telle ou telle
manoeuvre. A partir de cette interrogation, Clerk cherche une
solution à un problème pratique.
A la fin de l'introduction de la
première partie, l'auteur a envisagé les hypothèses qui
permettraient de rendre compte des faiblesses récentes de la Navy.
Il en répertorie trois : 1° les Anglais excellent à forcer
au combat un vaisseau isolé et à "combattre seul à
seul" ; 2° le système d'instruction des officiers
anglais est défectueux ; 3° les Français ont constamment
obtenu l'effet désiré :
|
"...
(Ils) ont
invariablement & régulièrement observé une méthode
dont ils ont constamment obtenu l'effet désiré :
d'où il résulte qu'ils doivent avoir adopté quelques
nouveaux moyens, que nous n'avons pas encore découverts,
ou dont nous n'avons pas su faire usage" 18.
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Cette dernière citation
pose fort bien les données du problème. Les vicissitudes
britanniques ne s'expliquent point par une quelconque infériorité
des matelots mais bien par une faiblesse tactique :
|
"...se
fiant sur leur connaissance plus parfaite de la
Tactique navale, &
se fondant sur notre manque de pénétration à
cet égard (souligné par nous), ils
(les Français) nous ont toujours livré le
combat sous le vent à nous, bien assurés que
notre courage peu réfléchi nous entraîneroit à
faire notre attaque usitée, quoique ses désavantages
soient incalculables..." 19.
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L'allusion faite par
le Britannique à la supériorité tactique des Français
est capitale, car elle met en lumière le prestige de
ce qu'on peut appeler l'Ecole française de pensée
navale. Celle-ci, brillamment illustrée par les noms
de Hoste, Bigot de Morogues, Bourdé de Villehuet ou
Grenier, est incontestablement la plus prolifique du
moment20.
L'effort de théorisation des auteurs français tout
au long des XVIIe et XVIIIe siècles est énorme, en
revanche bien faible est l'oeuvre anglaise en la matière.
Il n'existe pas outre-Manche, en ces années 1780, de
traités de tactique comparables à ceux des Français.
Les amiraux anglais préfèrent rédiger
ponctuellement des Instructions en matières de
signaux ou de tactique. C'est ainsi qu'entre 1776 et
1782 de très grands noms de la Navy composent des
livres de signaux ou d'instructions : entre 1762
et 1776, Lord Howe révise ses Signals and
Instructions in addition to the general printed and
Fighting Instructions by Day and Night ; en
1778, Byron donne ses Fighting Instructions ;
en 1779, le même vice-amiral publie les Admiralty
Signals and Instructions in Addition... ;
nous trouverions d'autres exemples avec Hood
(instructions de novembre 1781 et janvier 1782), avec
Rodney alors présent à la Barbade (Instructions du
19 fevrier 1782), peu avant la bataille des Saintes21...
Les Français rédigent également ce genre de
documents, mais leurs instructions sont moins détaillées
quand elles sont à l'intention des officiers d'une
escadre. Des spécialistes ont ainsi fait de gros
travaux sur les signaux, comme Jean-François du
Cheyron du Pavillon qui, en 1778, a composé une Tactique
Navale à l'usage de l'armée du Roi commandée par M.
le Comte d'Orvilliers, dans laquelle, à la suite
d'études inaugurées au début des années 1770, il
perfectionne le système des signaux en plaçant pour
un seul signal deux pavillons l'un au-dessus de
l'autre pour exprimer les dizaines et les unités22.
Cependant, il existe une différence capitale entre
les objectifs des marines des deux nations. Les
Britanniques établissent des règlements qui sont
propres à une escadre en particulier, à partir de
consignes de l'Amirauté, alors que les Français
n'ayant pas d'état-major constitué capable de
fournir une doctrine, ou tout au moins des directives
de combat, s'en remettent à des travaux de marins éclairés
comme Bigot, Bourdé... étudiés lors de la formation
théorique des officiers. Les Français n'ont donc pas
la nécessité de rentrer dans les détails, puisqu'un
enseignement de base a été dispensé sur ce sujet. Là
réside sans doute l'innovation majeure apportée par
le livre de Clerk : ce ne sont plus les
professionnels qui accumulent un savoir et des expériences
au cours des campagnes, mais un civil qui, à terre,
rassemble des observations et propose à des
professionnels un autre mode d'attaque !
Pourtant, à côté
de cette rupture nette, et propre à l'Angleterre,
existe toute une évolution majeure entrevue au début
du XXe siècle par Corbett. La période qui s'étend
en effet de 1776 à 1794 est marquée par le passage
des Instructions de combat (Fighting Instructions)
aux livres de signaux (Signal Books).
L'historien anglais remarquait en 1908 que ce
processus était encore entouré de mystères23.
Mais l'essentiel est que ces travaux restent l'oeuvre
de marins. Clerk ne suit d'ailleurs pas cette
tendance, puisque son ouvrage néglige complètement
le problème des signaux. C'est une nouvelle rupture
par rapport à la réflexion du moment.
Clerk rompt avec la
conception que les Anglais se font du penseur naval,
mais également avec les préoccupations de la plupart
des marins anglais. Or, il s'agit pour lui de rentrer
dans le cercle de ces marins réfléchissant aux problèmes
de tactique à partir de leur expérience et de s'y
faire écouter. La seule matière première qu'il
puisse utiliser est donc l'Histoire. Hoste était déjà
parti d'elle mais, en tant que chapelain de Tourville,
avait pu naviguer, ce qui n'était pas le cas de Clerk.
Ce dernier trouve donc la parade en "modélisant"
sa réflexion à l'aide de modèles réduits destinés
à vérifier ses hypothèses. Ses activités antérieures
l'ont probablement conduit dans cette direction. Voilà
pourquoi il est possible de parler d'empirisme et
d'expérience pour un homme qui n'a jamais assisté à
une bataille navale mais qui, plus qu'un autre, a su
en saisir l'esprit et les enjeux.
A qui s'adressait
donc cet ouvrage ? Il doit servir de support à
la réflexion des nouveaux officiers anglais qui ne
disposaient pas auparavant de manuels de tactique, du
moins en langue anglaise. Cette carence explique
d'ailleurs les nombreuses traductions de livres théoriques
français :
1762, traduction
partielle de Hoste par le lieutenant Christopher O'Bryen.
1767, traduction
partielle de Bigot de Morogues par un officier
anonyme.
1788, traduction de
Bourdé de Villehuet par le Chevalier de Sauseuil,
capitaine d'infanterie français.
1788, traduction du
chef de division Grenier par le même Sauseuil.
La première
publication de l'Essai de Clerk, en 1790,
correspond à la disparition des traductions
d'ouvrages français. On peut donc supposer que l'Ecossais
avait atteint son objectif en rédigeant un manuel résumant
l'essentiel de l'acquis tactique du siècle. Par ses
aspirations, Clerk est en accord parfait avec un grand
spécialiste comme Kempenfelt, qui écrit le 18
janvier 1780 à Middleton, futur Lord Barham :
|
"Nous
devons donc immédiatement et sérieusement
nous attaquer à une réforme ; des
efforts doivent être entrepris pour découvrir
des hommes appropriés, un encouragement doit
leur être prodigué pour qu'ils écrivent sur
les tactiques navales, tout comme pour qu'ils
traduisent ce que les Français ont publié en
cette matière. lls doivent rentrer dans le
plan d'éducation de nos académies de
marine"24.
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La préoccupation
d'un homme comme Kempenfelt est intéressante
car elle vient d'un officier atypique, mais qui
ressent parfaitement les problèmes qui se
posent à la marine anglaise. Il est l'officier
érudit par excellence, capable de parler de son
métier avec science, mais aussi de Lettres...Il
fait partie de ceux qui ont essayé de s'engager
dans une réforme de la Navy, notamment en matière
de signaux et de tactique. Sa réflexion est
issue d'une lecture attentive du Manoeuvrier
de Bourdé de Villehuet25.
Ce recours aux publications françaises prouve
les vides théoriques et pédagogiques des
Britanniques en tactique navale.
Le système des
Instructions et des Livres de signaux était
jusqu'alors adapté à un type de formation des
officiers anglais. Il existe au XVIIIe siècle
deux voies pour devenir officier de la Navy. La
première consiste à être formé "sur le
tas" en s'engageant très jeune, comme "midshipman"
(aspirant) : la formation théorique est
donc forcément limitée, elle dépend beaucoup
de la bonne volonté du jeune homme et des
qualités des plus anciens qui l'initient au métier.
Horace Nelson illustre à merveille cet
apprentissage26.
La deuxième solution s'inspire indéniablement
de l'exemple français En 1730, on avait tenté
de réformer le système en fondant une Royal
Naval Academy (titre donné après 1773) à
Portsmouth, des initiatives privées fondent de
leur côté une Naval Academy à Gosport.
Mais seule une poignée de futurs officiers est
formée dans ces Ecoles puisqu'ils ne sont guère
plus de 120 par an, à la veille de la Révolution
française. Plus grave, les enseignements
proprement navals et tactiques semblent y avoir
été très réduits27.
Les considérations de Kempenfelt se comprennent
donc dans ce cadre de formation. Pourtant, le
contexte naval explique aussi ces propos :
le 27 juillet 1778, les Anglais ne purent
obtenir l'avantage sur la flotte de d'Orvilliers
ce qui valut la cour martiale à l'amiral Keppel.
Kempenfelt anticipe donc ce que Clerk prône après
les défaites de la guerre d'Indépendance. Dans
la même lettre à Lord Barham, il poursuit :
|
"ils
(les
Français) ont conçu un système de
tactiques qui sont étudiées dans leurs
écoles et appliquées dans leurs
escadres" 28.
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A l'intérieur
comme à l'extérieur de la Navy, les
vices de l'institution sont envisagés et
des solutions sont proposées. Mais en
1782, Kempenfelt meurt prématurément
lors de la disparition du Royal George.
Cette même année, Rodney coupe la ligne
(volontairement ?) de De Grasse à la
bataille des Saintes. De son côté, Clerk
donne la première version, mais qui
demeure privée, de son Essai. Cette
période de la guerre d'indépendance qui
prend fin offre à l'historien deux
visions de la Royal Navy, celle
d'importants revers, qui surprennent après
une aussi longue période de domination,
et celle d'essais de renouvellement et
d'interrogations. Par son ouvrage, Clerk
essaie d'apporter sa pierre à l'édifice.
FOISONNEMENT
ET COHÉRENCE
La
genèse de l'Essai méthodique
et historique sur la Tactique
navale permet en grande
partie de comprendre la
structure, pas toujours évidente,
de celui-ci. En effet, il ne
s'agit pas d'un corps de
doctrine monolithique taillé en
une seule fois. La matière du
traité est divisée en quatre
parties inégales, publiées à
des dates différentes :
1782,
première partie imprimée pour
des amis ;
1790
(janvier), première édition
publique de la première partie ;
1797,
édition complète des parties
I, II, III, IV ;
1827,
édition posthume, complète,
qualifiée de "third
edition, with notes by Lord
Rodney, and an introduction by a
naval officer".
Clerk
paraît avoir, dans un premier
temps, présenté ses idées
dans ce qui devint la première
partie. Quelques années plus
tard, il poursuivit l'oeuvre
entreprise en publiant en une
seule fois les trois parties
restantes. L'approche globale de
la structure de l'ouvrage est
donc capitale pour saisir les
intentions et les méthodes.
Cette
structure accumulative, avec ses
remords, peut laisser supposer
que Clerk ne possédait pas
clairement, au début de son
entreprise, ni l'idée
directrice d'ensemble, ni les
instruments méthodologiques.
Lui-même parle de "recherches"
mettant en évidence l'aspect
progressif de son travail. Il
part bien d'un constat mais cela
ne semble pas induire
obligatoirement tout le
raisonnement ultérieur.
L'important laps de temps qui sépare
la publication de la première
partie du reste du livre est
d'ailleurs un indice qui va dans
ce sens.
Si
l'objectif n'est pas perçu
avant la rédaction totale, il
n'empêche que l'auteur essaie,
dans la première partie, de
mettre au point une méthode d'étude
et d'analyse. L'effort est repérable
dans le plan de cette partie.
Elle comprend trois
sous-ensembles :
*
Une introduction où est effectué
un constat sur la Navy, puis
sont avancées des hypothèses
pour expliquer les difficultés
rencontrées par l'Angleterre.
*
Une sous-partie intitulée "Démonstrations"
tente de répondre aux hypothèses
émises. Ces démonstrations
sont au nombre de quatre.
*
L'ouvrage s'achève par une "partie
historique ou citations des
exemples". Enfin, pour
mieux renforcer la démonstration
entreprise depuis le début,
Clerk tente de tirer des leçons29.
Une
démarche assez claire se
dessine : à partir
d'hypothèses présentées en
introduction, l'auteur donne son
avis sous forme de démonstrations,
puis des preuves sont recherchées
dans l'Histoire, enfin il résume
les erreurs et avance quelques
solutions. La démarche est
d'abord intellectuelle, puis
elle est vérifiée de manière
empirique, ce qui renforce la
volonté didactique et démonstratrice.
Là réside le problème majeur
de la structure de l'ouvrage de
Clerk pris en son entier. Clerk
discute les hypothèses et en
tire des démonstrations au sens
précis du terme, mais dans un
second temps il essaie de vérifier
celles-ci dans l'Histoire
navale, à l'aide de la méthode
empirique. or une démonstration
est intrinsèquement vraie ou
fausse, elle se suffit à elle-même
et n'a pas à trouver hors
d'elle des paramètres
d'exactitude (historiques ou
autres). Clerk reprend donc des
outils d'analyse qu'il dévie de
leur utilisation primordiale,
revenant in fine à la
preuve par l'expérience. La réflexion
veut donc s'aider de l'outil
mathématique, en démontrant,
en rédigeant des théorèmes,
et ce, selon l'exemple français
illustré par Hoste, Bigot,
Bourdé... L'influence française
est certaine.
Pourtant,
une différence existe. Le mode
de raisonnement de Clerk diffère
de celui des penseurs français :
ces derniers s'intéressaient en
priorité aux évolutions
tactiques qui étaient décrites
par le menu à l'aide de la géométrie,
or Clerk conserve ce qu'il
suppose être une excellente méthode,
mais en l'appliquant à des
sujets qui ne s'y prètent guère
ou pas du tout, comme l'attaque
de vaisseau à vaisseau, ou le
moyen de forcer au combat les
grandes escadres...Il calque une
méthode pour elle-même alors
qu'il a bien compris qu'il
fallait dégager la tactique
navale de la "gangue"
mathématique dans laquelle les
Français l'avaient enfermée. Même
s'il prend du recul par rapport
à l'utilisation de la géométrie,
il n'a pas su s'arracher à la
fascination d'une méthode si
bien appliquée par un Bigot ou
un Bourdé.
Les
lectures de Clerk
expliqueraient-elles cette
analyse ? Peut-on ainsi déceler
chez lui une trace de
l'influence du
philosophe-historien David Hume
(1711-1776), autre Ecossais célèbre
originaire d'Edimbourg ?
Clerk indique plusieurs fois
dans l'Essai 30
qu'il a lu son History of
Great Britain, publiée
entre 1754 et 1761. La
conception de l'Histoire de Hume
se retrouve chez Clerk. Pour
Hume, l'Histoire est
l'accumulation de toutes les expériences
vécues par les générations
antérieures, elle a donc une
valeur très grande pour la
compréhension des situations présentes.
La sagesse empirique doit y
chercher ce qui fait défaut à
l'Homme en cet instant31.
Il est difficile de savoir si
Clerk a étudié de façon
approfondie les ouvrages de
Hume, néanmoins il conçoit
l'Histoire comme le philosophe.
Il a intégré dans son texte
des dossiers et des études sur
des batailles qui avaient été
rassemblés antérieurement. Il
tente bien de tirer des
enseignements tactiques pour le
présent, à partir des faits
bruts de l'Histoire navale. Ces
enseignements tactiques sont présentés
dans un langage qui s'efforce d'être
mathématique, Clerk revient
alors à l'Histoire pour montrer
le bien fondé de ses
observations. La boucle est
bouclée. Cette méthode est
plus une méthode d'exposition
qu'un outil destiné à faire
progresser la réflexion
tactique. Hoste n'essayait pas
de fonder une théorie sur des
bases démontrées. L'Histoire
était pour lui le vivier dans
lequel il puisait ce qui
confortait sa thèse, mais sans
pour cela donner à ses exemples
une valeur de preuves. Il lui
arrivait même de présenter
plusieurs solutions à côté de
la sienne, sans pour cela les
exclure. Pour lui, l'Histoire
illustrait, elle ne prouvait
rien.
Il
n'est pas question de condamner
Clerk, mais d'essayer de
comprendre ce qu'il veut faire.
En effet, la lecture de l'Essai
donne très vite
l'impression d'un grand
foisonnement. Les exemples de
combats s'accumulent, ils sont
traités dans le détail, les
sources sont citées et exploitées
pour rendre incontestable la démonstration
engagée - même si les sources
sont souvent prises d'un seul côté :
l'anglais...- c'est une oeuvre
de combat, ce qui n'est pas fait
pour rendre objective une
"démonstration". Mais
où trouver une cohérence
d'ensemble ?
Le
schéma primordial envisagé
pour la première partie se
retrouve dans le reste de
l'ouvrage paru en 1797. En
effet, le plan général est
reproduit dans les parties II,
III, IV. Mais cette fois,
existent des phases longues et
d'autres plus courtes.
*
L'avant-propos de la deuxième
partie présente un rappel de ce
qui fut expliqué dans la partie
I, puis Clerk indique ce qui est
à démontrer : "...
la possibilité pour l'armée
sous le vent de forcer au
combat" 32.
*
Toute la deuxième partie n'est
ensuite qu'une "Tactique
navale. De l'attaque donnée par
les armées de dessous le
vent". Clerk s'efforce
maintenant de démontrer ses
hypothèses.
*
Enfin, les troisième et quatrième
parties donnent les preuves qui
appuient les démonstrations.
La
première partie porte donc en
germe toute la structure de
l'oeuvre à venir. Pourtant,
cette même partie ne contient
que les prémices de la thèse
centrale de l'ouvrage. Celle-ci
s'est donc esquissée et formulée
tout au long des années de
maturation et de travail. La
manoeuvre de la rupture de la
ligne est exposée de façon très
allusive dans la première
partie33.
Clerk explique qu'il en eut
l'intuition après la bataille
d'Ouessant en 1778, il l'expose
lors de diverses conférences,
mais n'ose pas publier ses
recherches :
|
"Ces
observations avaient été
destinées à être
publiées dans la première
édition qui fut faite
de cet essai, le 1er
janvier 1782 (...). Mais
il fut trouvé ensuite
convenable de les
supprimer de cette édition,
comme pouvant faire tort
au reste de l'ouvrage,
en ce qu'elles présentaient
un objet sujet alors à
contestation ; car
on n'avait encore eu,
dans ce temps
(sic) -là, aucun
exemple d'une armée
sous le vent, donnant
l'attaque, qui eût coupé
la ligne ennemie" 34.
|
|
|
Il
est curieux que Clerk ne mentionne
pas la rupture dans la version non
publique de 1782, alors que son
objectif est de donner les moyens
de la bataille décisive et qu'il
affirme avoir eu, à cette époque,
un moyen d'y parvenir. Avait-il
vraiment fini d'élaborer sa pensée ?
En revanche, son exposition dans
l'édition de 1790 prouve qu'il a
désormais des idées claires sur
le sujet, mais l'analyse en détail
est prévue pour plus tard, ceci
est confirmé par la place choisie
pour décrire par le menu la
rupture de la ligne par une armée
sous le vent. En effet, l'étude
de la bataille des Saintes, qui
est en quelque sorte l'exemple-type,
ne se fait que dans la deuxième
partie. Une importante tâche de
recherche historique explique
peut-être cette localisation
surprenante. Quant au nouveau mode
d'attaque présenté à la fin de
cette même première partie, il
reprend beaucoup d'idées antérieures
et n'a rien de révolutionnaire.
Le début du livre est donc
essentiellement une ébauche de
problématique : pourquoi n'y
a-t-il pas de bataille décisive ?
Les idées de Clerk s'affinent au
cours des ans, à partir de cette
interrogation capitale. Il apporte
d'abord des réponses, puis une
solution efficace pour y remédier.
Lui-même caractérise fort bien
son travail quand il parle des "recherches
d'un traité de Tactique
navale" 35
et qu'il qualifie son livre
d'essai. Il adjoint petit à petit
des réflexions, il étaie ses
arguments d'études de cas. Ce
mode de composition est dévoilé
au lecteur dans quelques passages.
La première partie s'achève, par
exemple, sur un "Supplément"
à propos des combats de l'Amiral
Pocock contre d'Aché, en 1758.
Une note de l'auteur explique
qu'il
|
"...n'a
pensé à faire mention de
ces combats qu'après que
son ouvrage a été imprimé
jusqu'à ce point" 36.
|
|
L'oeuvre
se nourrit ainsi du travail
régulier et continu de
Clerk.
Une
réelle cohérence existe
dans l'Essai, mais on
la qualifiera de discursive.
Elle ne s'affirme pas aux
premiers coups d'oeil,
puisqu'elle est le fruit
d'une élaboration
progressive. Cette structure
est déjà riche
d'enseignements. Elle met en
exergue la fonction
importante de l'Histoire
dans la réflexion,
puisqu'elle sert de matière
première. Clerk est donc à
replacer dans le droit-fil
de l'Ecole historique de
Tactique navale dont le Père
Hoste fut un des premiers
penseurs. On découvre
surtout un ouvrage qui ne décrit
pas les évolutions des
vaisseaux par le menu, mais
essaie de ne retenir que le
plus fondamental pour résoudre
le problème de la bataille
décisive. Cet allègement
des enseignements tactiques
est caractéristique des
Anglais. Ils ont déjà
publié des versions allégées
de Hoste, Bourdé..., ne
conservant qu'un minimum d'évolutions
au profit de développements
sur le combat. Clerk tient
le même langage : seul
l'essentiel doit être
retenu.
QUELQUES
ENSEIGNEMENTS DE
CLERK ET SON
INFLUENCE
Pour
la bataille décisive
D'une
façon peut-être
plus profonde,
Clerk s'interroge
sur le sens même
de la tactique et
sur sa valeur dans
la bataille :
quelle est
l'objectif d'un
combat ?
L'importance de
cette question est
grande, car elle
doit servir de
fondement au
renouveau de la
flotte anglaise.
La
finalité d'une
bataille n'est en
effet pas toujours
envisagée avec
une grande
justesse. Est-ce
la destruction de
la flotte adverse
ou la recherche
d'un simple
avantage momentané
sur l'adversaire ?
Dès le premier
paragraphe de
l'introduction,
Clerk parle d'une
"action décisive" :
|
"il
est tout
aussi
remarquable
que
lorsque
dix, vingt
ou trente
gros
vaisseaux
se sont
trouvés réunis
& formés
en ligne
de combat,
aucun des
partis n'a
fait ce
qui
convenait
le mieux,
il n'y a
eu
(guerres
de Sept
Ans et
d'Indépendance
américaine)
aucune
action décisive,
ni même
un seul
vaisseau
pris ou
perdu
d'aucun côté 37".
|
|
|
Il
est capital de
revenir sur cette
citation car elle
résume
parfaitement la
pensée de Clerk :
pourquoi
n'obtient-on pas
de résultat décisif
malgré le nombre
de vaisseaux engagés ?
Les historiens ont
eux aussi essayé
de comprendre
pourquoi les
combats ne
conduisaient pas
à un anéantissement
de l'ennemi. Trois
raisons
principales ont été
invoquées. La
première tient à
l'architecture
navale : l'épaisseur
des coques rend
les bâtiments
presque
incoulables sous
l'effet des
boulets. En
revanche, certains
explosent ou sont
incendiés par des
brûlots. La deuxième
raison tient à la
conception globale
que l'on a de la
bataille, sur
terre comme sur
mer : on ne
recherche pas la
bataille. Les armées
ou les flottes en
présence essaient
donc d'arriver à
leurs fins sans
engagements
sanglants, elles
se perdent en
marches,
contre-marches,
mouvements
tournants... On
considère qu'un
beau et bon siège
d'une forteresse
vaut toutes les
batailles. La
troisième raison
est d'ordre
purement tactique :
les deux flottes
se battent, depuis
le milieu du XVIIe
siècle, en
formant deux
lignes parallèles
qui se canonnent
de façon plus ou
moins rapprochée.
Les vaisseaux sont
placés sur une
ligne et doivent
être le plus
rapprochés
possible pour recréer
sur mer une ligne
de défense qu'il
convient
d'attaquer selon
des préceptes fixés.
Les dégâts sont
le plus souvent
relativement limités,
ou du moins de peu
d'effet. Il arrive
parfois que les
deux lignes se
rencontrent à
bords opposés,
c'est-à-dire que
leurs caps sont
diamétralement
opposés ;
dans ce cas la
conjugaison des
deux vitesses des
escadres ennemies
entraîne une accélération
du passage des
deux escadres et
par là-même de
la bataille.
Pour
la fin des années
1780, ces
explications sont
tout à fait
valables38.
Clerk avance lui
aussi des raisons
tactiques en écrivant
que les Français évitent
ou refusent le
combat :
|
"147.
On voit,
(...) dans
tous les
exemples que
j'ai cités,
l'attaque
faite par
une ligne
prolongée
ordinairement
de la partie
du vent, en
dirigeant ou
faisant
gouverner
chacun des
vaisseaux de
cette ligne
sur le
vaisseau
opposé dans
la ligne
ennemie
(...)
148.
On y voit
que cette
manière
d'attaquer a
toujours mal
réussi ;
que nos
vaisseaux en
ont été si
désemparés,
si mal
soutenus,
que les
ennemis ont
eu la faculté
de faire
voile &
de nous
quitter,
& qu'en
se retirant,
ils ont
toujours pu
(...) nous
envoyer en
passant le
feu de toute
leur ligne
sur notre
avant-garde
sans que
nous ayons
pu leur
riposter" 39.
|
|
Il
ne peut y
avoir de
bataille décisive
si une des
forces en présence
refuse la
lutte. Le
mal vient,
d'après
Clerk, des
Français
qui entraînent
les Anglais
dans ce
qu'il nomme
un "système
vicieux".
Le fondement
de la
tactique
française
semble être
ce
"système" :
|
"...les
Français
nos
ennemis
ont
montré
dans
toutes
leurs
rencontres
avec
nos
escadres,
un
système
suivi
&
l'intention
constante
de désemparer
nos
vaisseaux,
&
d'éviter
d'amener
les
leurs
en
bataille
serrée" 40.
|
|
La
mauvaise
foi
de
Clerk
se
reconnaît
aisément
ici.
Comment
les
Français
n'essaieraient-ils
pas
d'épargner
au
maximum
leurs
escadres
tout
en
meurtrissant
le
plus
possible
l'ennemi ?
Il
est
cependant
bien
connu
que
les
Français
avaient,
depuis
Louis
XIV,
ordre
de
ne
pas
trop
exposer
leurs
flottes.
Les
chefs
d'escadre
hésitaient
donc
à
trop
engager
les
vaisseaux.
Comment
les
escadres
du Roi
de
France
procèdent-elles ?
Là
encore
Clerk
avance
une réponse :
elles
se
mettent
à
courir
à
bords
opposés,
réduisant
de
cette
façon
le
temps
réel
de
combat.
Des
exemples
sont
présentés :
*
combat
du 27
juillet
1778,
ou
bataille
d'Ouessant ;
*
combats
des 15
et 19
mai
1780,
connus
en
France
sous
le nom
des
"trois
combats
de
Monsieur
de
Guichen" ;
*
combat
du 12
avril
1782
|