| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Evoquant plusieurs précédents historiques : Vigo en 1702, l'expédition de Kertch en mai-juin 1855, Grivel émet la théorie suivante qui sera tragiquement négligée aux Dardanelles en mars 1915 :
C'est bien dans de telles conditions que réussiront toutes les grandes opérations combinées de la deuxième guerre mondiale. Dernier type d'attaque analysé par Grivel : les expéditions combinées d'outre-mer dont il avait pu étudier des exemples concrets. Il soulignait d'abord les difficultés nombreuses que présentaient de telles opérations qui nécessitaient un matériel naval nombreux et complexe, une navigation lente qui entraînait de lourdes servitudes pour les navires de guerre chargés de les protéger :
A cette occasion, il insistait à juste titre sur l'erreur constante qui, pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, a consisté à transformer les vaisseaux et les frégates en transports de troupes incapables de combattre. Il est étrange de constater que Napoléon n'a jamais saisi les inconvénients de "cette funeste routine qui procura aux Anglais de trop faciles victoires". Le plus grand vaisseau gréé ainsi en transport pouvait être réduit dans un combat au canon par une frégate libre d'impedimenta. Jamais la Royal Navy n'a commis cette erreur et les transports de troupes étaient toujours effectués sur des bâtiments réquisitionnés. C'était d'ailleurs ainsi que l'on avait procédé pendant la guerre d'Amérique pour transporter le corps de Rochambeau, mais la leçon fut oubliée. Il ne viendrait à l'esprit de personne de transformer une division de cavalerie en train des équipages et c'est pourtant ce que l'on n'a cessé de faire sous le Premier Empire et encore sous le Second lors des expéditions de Chine, de Cochinchine, du Mexique "qui ont converti la marine presque tout entière en service de transports". On avait oublié ce principe essentiel :
C'est d'ailleurs ainsi que fut conçue en 1859 l'expédition d'Adriatique arrêtée par l'armistice de Villafranca qui comprenait trois forces spécialisées : une flotte de combat et d'escorte, une flottille de siège avec monitors, batteries flottantes et canonnières, et une flotte de transports à bord de laquelle se trouvait le corps expéditionnaire. On avait enfin compris, et l'une des originalités de la marine du Second Empire fut précisément de comporter une flotte de transports d'une capacité respectable qui rendra les plus grands services encore longtemps après 1870. Avant d'en terminer avec les problèmes de l'attaque des côtes, Grivel revient aux conséquences des progrès de l'artillerie rayée sur les bombardements côtiers. Avec des pièces tirant à 3 000 mètres, la guerre de Crimée a démontré l'efficacité des canons de marine et on peut parler de véritable révolution. Les tirs courbes, déjà utilisés avec les galiotes à bombes de l'ingénieur Renau à partir de 1680, se sont révélés les plus destructeurs à Sébastopol, à Kinburn comme à Sweaborg. Lors du bombardement qui se prolongea du 5 au 8 septembre 1855, 300 mortiers tirant sur Sébastopol ont à peu près détruit l'arsenal. Contrairement à la situation existante jusqu'alors, Grivel estime désormais possible la destruction d'une ville maritime par un bombardement naval. Alors que Duquesne en 1683 avait mis 15 jours pour provoquer de gros dégâts à Alger, on obtiendrait aujourd'hui un résultat au moins semblable en 36 heures. Avec les canons en service en 1869, toute ville ou arsenal placés à moins de 4 kilomètres d'un point accessible à une flotte est sous la menace d'un bombardement qui pourrait entraîner de terribles destructions. D'où la nécessité impérieuse de prévoir la défense de ces côtes si précieuses. * * * C'est à cette question que Grivel consacre la deuxième partie de son ouvrage. Elle était évidemment capitale du fait de l'importance de la menace : entre 1627 et 1758, on ne compte pas moins de 15 attaques contre divers points de nos côtes, dont certaines avec débarquements comme à Camaret en 1694 ou à Cherbourg et à Saint Cast en 1758. De la fin du XVIe siècle à 1815, quatorze textes législatifs ont traité de la défense des côtes. La Restauration se désintéressa de ce problème mais la crise européenne de 1840 rappela l'attention et, le 11 février 1841, une commission mixte fut chargée d'étudier à fond la question et de présenter des projets. Constituée par 3 généraux d'artillerie, un du génie, un capitaine du génie secrétaire et un seul officier de marine, elle travailla assez rapidement et présenta au Ministre le 5 avril 1843 un grand Mémoire sur la défense des frontières maritimes de la France comportant un plan cohérent. Celui-ci prévoyait des citadelles, des batteries, des camps d'observation, l'amélioration des voies de communication, la création d'un réseau de télégraphes côtiers et un ensemble d'armement comprenant 3266 canons. On s'était enfin aperçu, à la lumière des guerres de l'Empire, qu'il convenait d'ôter "aux forces navales ennemies la paisible jouissance des ancrages qu'elles fréquentaient jadis impunément le long de nos côtes". Etudiant ce qui se fait à l'étranger, Grivel constate que du fait de l'apparition des canons rayés, les cuirassements métalliques sont devenus nécessaires mais leur prix en limite le nombre. Il en existe cependant en Russie (Cronstadt), en Angleterre (Spithead, Portland, Plymouth, Milfordhaven (Cork) et aux Etats-Unis. La rade de Spithead est protégée par deux forts cuirassés aux tourelles tournantes mais Grivel émet des doutes sur l'efficacité de ces fortifications. La guerre de Sécession a prouvé, entre autres choses, que les forts et les barrages ne peuvent empêcher une flotte de passer que s'ils sont très denses et complétés par des défenses sous-marines. Il parait donc indispensable de coordonner la défense entre armée et marine et de compléter les obstructions par des navires spécialisés. Grivel qui estime, à juste titre, que la marine était trop faiblement représentée dans la commission de 1841, considère que les armes nouvelles ont bouleversé les perspectives et rendu indispensable la création d'une flotte garde-côtes. La guerre de Crimée a provoqué l'apparition de canonnières, bombardes et batteries flottantes, celle de Sécession des monitors, bâtiments dotés d'une invulnérabilité et d'une puissance de feu maxima et de rams, sorte de béliers bas sur l'eau avec réduit cuirassé et éperon. Le célèbre combat du 9 mars 1862 entre le Merrimac et le Monitor, puis l'attaque de Mobile par Farragut, ont démontré la supériorité du Monitor dont on a amélioré la flottabilité. Apparait alors une révolution capitale dans l'artillerie : la tourelle pivotante qui bouleverse les conditions de combat. En juillet 1863, la preuve est faite : en 15 minutes, le monitor Weehawken écrase le cuirassé à sabords Atlanta. En 1866, deux monitors traversent l'Atlantique et l'un d'eux, le Monadnock, franchit le détroit de Magellan. La marine américaine s'enthousiasme pour ce type de navires qui semble particulièrement bien adapté à la défense des côtes et fait preuve d'une remarquable résistance aux projectiles. La leçon ne fut pas perdue en Angleterre où on commença par gréer en garde-côtes des trois ponts rasés comme le Royal Sovereign sur lequel on monta quatre tourelles pivotantes armées de pièces de 150. On passa ensuite à des navires spécialement construits et en 1867, le capitaine Cowper Coles proposa un nouveau type de garde-côtes cuirassé qui se distinguait par une meilleure flottabilité, une protection plus développée et un armement puissant avec trois tourelles doubles. La Royal Navy, elle aussi, s'enthousiasma pour les garde-côtes à tourelles. La Russie s'y intéressa également et possédait en 1866 14 monitors à tourelles et 6 corvettes construits en Angleterre et aux Etats-Unis. En France enfin, on étudia ce type de navire en achetant aux Etats-Unis le Dunderberg, rebaptisé Rochambeau et refondu à Cherbourg sous le direction du capitaine de vaisseau Krantz. Gréé avec réduit central casematé, armé de 4 pièces de 270 et de 10 de 240, ce bâtiment manoeuvrait bien et semblait très réussi. Grivel considère qu'il dispose en fait d'artillerie de l'une des plus formidables qui existent dans la marine. De toutes ces expériences et essais, il ressort, selon notre auteur, que la meilleure défense pour les côtes et les ports est désormais constituée par les béliers à tourelles et les obstructions sous-marines, les fortifications terrestres ne venant qu'en troisième position. Il est étrange de constater que Grivel reste persuadé de la valeur et de l'avenir de l'éperon à la suite du succès autrichien de Lissa. Dès 1864, avant donc cette bataille, il avait prophétisé : "L'éperon rivalisera bientôt avec le canon et deviendra le grand spécifique de la défense du littoral". En 1869, il n'a pas changé d'avis, au contraire : "S'il est une arme de nature à égaliser les chances entre le faible et le fort, c'est assurément l'éperon. Un bélier à bon marché, c'est à dire une masse de 1 000 à 1500 tonneaux de déplacement, abordant sur la normale avec une vitesse de 7 à 8 noeuds suffirait, selon toute apparence, à couler le plus grand navitre cuirassé". Grivel, si lucide, semble ignorer la capacité de réaction dudit cuirassé qui ne restera pas inerte devant la menace et il ne perçoit pas l'importance de la défense au large, pourtant essentielle. Pour lui, la défense des côtes se joue de manière rapprochée par batteries flottantes, monitors ou béliers à éperon, bâtiments à faible tirant d'eau et à vitesse modérée, donc à bon marché, ce qui permettra d'en avoir beaucoup. Illusion tenace en France que celle du type de navire efficace et peu coûteux. Ces garde-côtes, "enchaînés comme de vigoureux chiens de garde à l'entrée des ports, toujours prêts à opérer de nuit comme de jour, de vigoureuses sorties, deviendraient redoutables aux croisières du blocus". Grivel accorde aussi une grande importance aux canonnières, car "ces petits navires très mobiles et tirant peu d'eau, échappant aux coups de l'ennemi par l'exiguïté même de leur objectif, sont également propres à la défense et à l'attaque". Les Anglais les appellent les cosaques de la mer et ils ont rendu de grands services lors des opérations de la mer d'Azov et sur les rivières de Chine, de Cochinchine et du Mexique. Ce sont déjà les cuirassés de rivière qui se signaleront pendant toutes les campagnes d'Indochine. Grivel proposait donc de construire un type de bâtiment polyvalent qui jouerait le rôle de garde-pêches en temps de paix et de garde-côtes en temps de guerre. Capables de s'échouer, évoluant facilement et bien défendue contre la mer, blindée à la flottaison, armée d'un canon sous tourelle et deux pièces légères, cette canonnière pouvait se livrer à une guerre d'embuscade contre la navigation ennemie et à une véritable guerilla navale. "Chacun de ces petits cosaques de la mer deviendrait comme un drapeau et un centre de résistance au milieu des populations du littoral ". Il convenait cependant de ne pas oublier totalement les défenses fixes et les obstructions : barrages de navires coulés, estacades, lignes de torpilles dormantes, réseaux de filets fermant les passes : "Paralyser les hélices, coincer les gouvernails, faire sauter les mines par le moyen des torpilles, percer leurs ponts et le toit de leurs tourelles par des feux plongeants ; en dernier ressort si tous ces obstacles ont été franchis, lancer sur eux des béliers garde-côtes et bateaux-torpilles, telles sont les phases successives de la défense mobile". Tout cela pose un problème de personnel qui est loin d'être résolu. Grivel fondait beaucoup d'espoir sur la loi du 1er février 1868 créant la garde nationale mobile qui devait avoir dans ses attributions la garde des côtes. Il escomptait que l'on s'inspirerait des volontaires anglais recrutés parmi les anciens marins ou parmi les caboteurs et pêcheurs (Coast guard et naval volunteers). Grivel est, à l'évidence, très frappé par le système anglais qui a mis en service une véritable flotte de garde-côtes articulée autour de dix ports de refuge et de onze arrondissements maritimes commandés par onze commodores qui ont sous leurs ordres 28 000 marins. On pourrait s'inspirer de ces méthodes en affectant à ce service les inscrits maritimes de plus de 40 ans. L'amiral Hamelin, lorsqu'il était ministre de la Marine, y avait songé en 1859 et une commission présidée par le vice-amiral Le Barbier de Tinan élabora un projet de corps de marins garde-côtes qui demeura dans les cartons. Il est regrettable qu'on ait négligé l'occasion de mettre sur pied une troupe qui aurait rendu des services et de plus, présenté l'avantage d'améliorer la fin de carrière des marins âgés qui se retrouvaient souvent au chômage. Avant d'en terminer sur ce chapitre de la défense côtière, Grivel déplore la mauvaise organisation, dans ce domaine, du commandement. Celui-ci, réglé par l'ordonnance du 3 janvier 1843, mettait pratiquement la marine sous les ordres de l'armée de Terre. Le décret du 13 octobre 1863 prévoyait un système complexe qui, en cas d'attaques subites, confiait aux amiraux, préfets maritimes, le commandement en chef de la défense des ports mais seulement jusqu'à l'arrivée du général commandant la division territoriale. Régime bâtard que Grivel condamne et voudrait voir remplacé par une "unité de direction maritime dont jouissent déjà les côtes d'Angleterre". Les risques d'attaque brusquée s'étant beaucoup accrus, il serait urgent de prévoir la riposte mais la guerre survint avant qu'aucune décision n'ait pu être prise. * * * La troisième partie de l'oeuvre majeure de Grivel était consacrée à la guerre du large, aux opérations de haute mer. Les conditions de celles-ci étaient évidemment bouleversées par les progrès réalisés par la marine cuirassée dans les domaines de la robustesse des bâtiments, de leur stabilité et de leurs qualités évolutives. Il convenait donc de faire le point sur les questions techniques en précisant le fort et le faible des nouveaux bâtiments avant d'évoquer les diverses possibilités d'utilisation. Si novateur qu'il ait été en esprit, Grivel se refuse néanmoins à abandonner la voile. "Soit pour croiser longtemps devant un port, soit pour traverser sans vapeur les zones de vent favorables. Comment se tirer d'affaires sans une voilure complète ?" Nombreux étaient ceux, en France comme en Angleterre qui répugnaient à abandonner les mâtures et les voilures traditionnelles "école indispensable du sentiment marin". Mais il importait de simplifier les gréments pour dégager les champs de tir et c'est à cette époque que le capitaine anglais Coles proposa les mâts tripodes en tôle qui résistaient mieux aux projectiles et connurent un avenir de longue durée. La capacité giratoire des grandes unités, devenue essentielle, s'accrut notablement avec les gouvernails compensés mis au point par l'ingénieur Joëssel et l'amiral Labrousse. Les essais effectués en 1866 en escadre au large des îles d'Hyères, sous les ordres de l'amiral Bouët-Willaumez, se révélèrent concluants. L'apparition de deux lignes d'arbres et deux hélices, adoptées sur les garde-côtes du type Taureau, facilitait beaucoup les évolutions et permettait de pallier les avaries du gouvernail, il faudrait donc le généraliser sur les frégates cuirassées. Le problème des structures des coques et des cuirasses n'était pas encore résolu de manière définitive en faveur du métal et on butait encore sur les effets galvaniques des doublages en cuivre. En Angleterre comme aux Etats-Unis, on plaçait un revêtement de bois entre les blindages et les plaques de cuivre. En France, on avait essayé sur la Belliqueuse et la Provence des corps mous, toiles goudronnées, mastic, mais certains esprits considérés comme audacieux préconisaient l'adoption de coques entièrement métalliques comme on l'avait fait sur la Couronne et l'Héroïne. En effet, le mélange bois-fer entraînait une altération rapide des bordages, réduisant à environ 12 ans la vie des bâtiments ainsi construits, et la coque métallique présentait l'immense avantage de permettre la double carène et les cloisons étanches, précieuses en cas d'échouage ou de voie d'eau. Dès 1866, le Secrétaire américain à la Marine a tranché en faveur du fer pour les cuirassés et l'Angleterre a suivi. Le Warrior a une double carène et 8 à 10 compartiments transversaux, le Monarch est doté de véritables ballasts longitudinaux. En France, l'amiral Touchard, comme Grivel, se déclarait chaud partisan du métal qui assure une bien meilleure protection aux équipages en cas d'échouage et de combat. Dans le même but, il faudrait réduire le nombre de sabords et, pour éviter les éclats de bois meurtriers, prévoir un doublage intérieur en tôle épaisse comme l'ont fait les Anglais et les Français sur la Couronne. Il convenait aussi de blinder les ponts pour se protéger des feux courbes comme il a été fait en Angleterre sur l'Hercule qui a reçu un pont blindé de 5 centimètres. Grivel insistait sur plusieurs points qui semblent évidents aujourd'hui mais ne l'étaient pas pour tout le monde à la fin du Second Empire, en particulier sur la disposition de l'artillerie à bord des grands bâtiments qui donna lieu à d'abondantes discussions et beaucoup d'hésitations entre les diverses formules possibles : batteries comme sur les anciens bateaux à voile, réduit central, tourelles. Les Marengo et les corvettes cuirassées type Thétis, par exemple, comportaient un réduit central et deux batteries. Mais il importait d'augmenter la hauteur de celles-ci au dessus de la flottaison pour éviter qu'elles soient mangées par la mer. En 1861, l'amiral Dupouy écrivait :
Mais Grivel va plus loin : il estime qu'il est indispensable de "remplacer définitivement le nombre de canons par la puissance individuelle et la grande étendue du champ de tir". Ceci posé, il préconise résolument les solutions qui finiront par s'imposer : les nouveaux cuirassés doivent disposer d'un armement de pointe pour l'attaque en chasse et la défense en retraite, d'où la nécessité de disposer de pièces à trajectoire tendue. Mais on accorde aussi une grande importance aux feux courbes de nature à atteindre les parties vitales du navire. Il résulte de cela deux conceptions du cuirassé : l'une à tourelles, l'autre à réduit central. Grivel se prononce sans équivoque pour la première solution car, aussi bien pour l'attaque que pour la défense, la tourelle lui parait très supérieure : champ de tir plus vaste, murailles inclinées faisant ricocher les projectiles. Déjà adoptée sur les garde-côtes, la tourelle doit l'être sur les cuirassés car il juge qu'un canon sous tourelle vaut 2 à 4 pièces de sabords, formule pour lui absolument condamnée. Pour Grivel, il faut donner la préférence aux tourelles fermées pivotantes à l'anglaise ou à l'américaine qui protègent mieux les hommes, pointent mieux et peuvent tirer des deux bords. Ces tourelles doivent être placées dans l'axe et non sur les bords, vue très judicieuse, qui mettra bien longtemps à s'imposer puisqu'il faudra attendre les Bretagne de 1916 pour voir des cuirassés français dont toute l'artillerie principale sera disposée en tourelles axiales. Alors que l'amiral Labrousse proposait un cuirassé à réduit central avec sabords d'angles, Grivel constatait que la marine anglaise optait pour les tourelles, même pour les bâtiments de tonnage modeste, puisque l'amiral Halsted proposait 8 types de navires à tourelles depuis un aviso armé d'une seule tourelle jusqu'au cuirassé de 10 700 tonnes qui en possédait 7. En France, le vice-amiral Paris projetait en 1868 trois types de bâtiments armés de tourelles, de 3 200, 6 100 et 8 300 tonnes, armés, respectivement de 2, 4 et 7 grosses pièces. Il souhaitait obtenir "un navire de mer peu rouleur, rapide et vraiment blindé", possédant un champ de tir bien dégagé, indispensable pour les tourelles tout en conservant une voilure complète. Dès 1865, on avait proposé de transformer la Gloire en lui donnant 2 tourelles barbettes, armées chacune de 2 pièces de 240 placées à 7 mètres au dessus de la flottaison au lieu de 1,80 mètre dans l'ancienne batterie. On aboutirait ainsi à une artillerie principale sous tourelle et une artillerie secondaire en étage inférieur en réduit casematé simple ou à sabords d'angles. On pourrait donc doter les cuirassés d'une force de frappe capable de percer les blindages ennemis et de détruire les navires en bois et les fortifications terrestres. Pour le combat rapproché contre les petits bâtiments, il convenait de placer dans les hunes des canons légers et les toutes nouvelles mitrailleuses qui seraient chargées de repousser les attaques des bateaux-torpilles. Grivel songeait aussi à la protection de la passerelle du commandant par des plaques de tôle, mais ce blockhaus devait assurer une visibilité meilleure que sur les monitors américains et être placé assez haut en avant de la cheminée comme on l'a fait sur la corvette cuirassée Belliqueuse. A cet égard comme à plusieurs autres, il reviendra sur ce point, Grivel souhaiterait que les officiers fussent consulté par les ingénieurs. * * * Un chapitre entier, cela peut nous paraître étrange aujourd'hui, est consacré au combat par le choc et au rôle respectif de l'éperon et de l'artillerie dans les futures batailles navales. On peut y relever des affirmations surprenantes. Grivel estime que l'éperon a dépassé ses promesses et il n'hésite pas à prophétiser :
Nous sommes, il est vrai, au lendemain de la bataille de Lissa (20 juillet 1866) où l'éperon a joué un rôle déterminant en faisant une brèche de 12 mètres carrés dans la coque du Re d'Italia qui ne survécut pas à cette blessure alors que son abordeur, l'Archiduc Max, s'en tirait pratiquement sans avarie sérieuse. L'amiral italien Persano écrivit dans son rapport : "Les combats entre cuirassés se décidant plutôt à coups d'éperon que par le feu de l'artillerie, l'avantage restera sans aucun doute à celui qui aura le plus de bâtiments munis d'une machine à deux hélices". Cette confiance en l'éperon apparut vers 1840 avec un projet de l'amiral Labrousse et des expériences "assez concluantes" avaient été faites à Lorient en 1844, mais ce n'est qu'en 1860 que Dupuy de Lôme plaça un éperon sur le Solférino. La guerre de Sécession avait encouragé les partisans de cette arme. En effet, le 8 mars 1862, le Merrimac éperonna au mouillage la frégate fédérale Cumberland qui coula avec 200 hommes. On en conclut que tout bâtiment surpris au mouillage et sans pression par un bâtiment ennemi était perdu. L'éperon nuit aux facultés giratoires du navire qui le porte et celles-ci sont pourtant indispensables pour utiliser cette arme avec succès, d'où la nécessité de disposer de deux lignes d'arbres mais, dans ce type de combat, l'ennemi cherchera à aborder par l'arrière pour détruire hélices et gouvernail et immobiliser sa proie, les deux hélices doublant tous les risques. Le navire chassé devra manoeuvrer "pour dérober son arrière à cette atteinte mortelle" et pratiquer si possible un retour offensif. Faire tête à l'ennemi et se précipiter sur lui va devenir la seule ressource du navire chassé et le choc ne sera véritablement dangereux, voire mortel, que s'il touche les flancs et à la perpendiculaire, il faut donc manoeuvrer pour présenter à l'ennemi son avant, au risque d'abordage "bec à bec". Le combat par le choc impose aussi de réduire au minimum les mâtures, cheminées et gréement qui risqueraient, en cas d'abordage, de tomber sur le pont et d'engager les hélices. Cet engouement pour le combat par le choc ne fut pas le seul fait de la marine française, puisque, en 1868, la flotte russe procéda à de nombreux exercices de ce genre sous la direction de l'amiral Boutakoff. * * * Si confiant qu'il fut dans ce choc, Grivel n'oublie quand même pas l'artillerie. Celle-ci "a perdu quelque chose de sa vieille suprématie" mais le choc n'est pas tout et aussi bien la guerre de Sécession que la bataille de Lissa montrent que le canon conserve un rôle appréciable dans ces mêlées à l'abordage pour "balayer les ponts de l'adversaire, plonger dans ses sabords et dans ses panneaux avec cette artillerie volante et plongeante dont nous avons, avec une ferme confiance, préconisé l'usage". On se croirait revenu au temps des galères et des abordages. Il n'est donc pas question de sacrifier l'artillerie, et bien au contraire, il convient d'en étudier avec soin la disposition pour la rendre aussi puissante et efficace que possible. Dans l'esprit de Grivel, les cuirassés doivent posséder six qualités fondamentales : d'excellentes aptitudes giratoires, une bonne disposition des passerelles de commandement, un compartimentage de la coque assurant une bonne flottabilité, une protection poussée contre l'incendie, une disposition rationnelle de l'artillerie, enfin une protection aussi développée que possible du personnel. Pour obtenir ce résultat, Grivel insiste sur un point trop négligé jusqu'alors et pour lequel ses appels ne seront guère écoutés : la nécessaire coopération entre ingénieurs et officiers :
Hommes de science et hommes de guerre doivent impérativement travailler ensemble mais, selon Grivel, c'est au marin, utilisateur du matériel, d'arbitrer les conflits éventuels :
C'était le cas en Angleterre et aux Etats-Unis où la prépondérance des officiers n'était pas contestée "dans les questions mixtes de combat et de navigation". Il n'en sera de même en France que bien longtemps après l'époque où écrivait notre auteur. Ces cuirassés, comment va-t-on les utiliser au combat ? quelle tactique d'emploi adopter ? A la fin du Second Empire, la portée efficace des canons contre les blindages ne dépassait pas 1 000 à 1 500 mètres. Grivel considère donc que "les boulets seront souvent inoffensifs" d'autant plus que les nouvelles pièces se chargeant par la culasse sont d'un maniement beaucoup plus délicat que les excellents canons de 30 rayés se chargeant par la bouche, "si maniables et si éprouvés", capables de tirer 100 à 150 coups sans le moindre incident. Avec les nouvelles pièces, le tir sera plus lent de sorte que le combat d'artillerie entre cuirassés "pourra laisser longtemps la victoire indécise" d'où l'éventualité d'un combat à l'éperon qui risque de s'imposer. Cet engagement par le choc entraînera des modifications tactiques : renoncement à la ligne de file et retour à un type de mêlée rappelant le temps des galères. Il conviendra de constituer des groupes de 3 ou 4 cuirassés entraînés à travailler ensemble pour concentrer les efforts sur une division ennemie. C'est la tactique que préconisaient Bouët-Willaumez dès 1855 et, plus tard, l'amiral russe Boutakoff. Ces méthodes donneront lieu à de véritables charges et la comparaison avec la cavalerie vient à l'esprit. Ces mêlées deviendront vite confuses et avec la fumée, le commandant en chef ne verra plus rien, ce qui laissera beaucoup d'initiatives | |||||||||||||||||||||||||||||||||||