| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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C'est ainsi que s'ouvre le chapitre III consacré à la tactique dans l'étude sur Les idées militaires de la marine au XVIIIe siècle que le commandant Castex publie en 1911 en prélude à son œuvre magistrale, les Théories stratégiques, qui arrivera à maturité près de vingt ans plus tard. Ce jugement unit dans une même réprobation - parce que "incompatibles avec l'essence même du combat" - les ordonnances édictées par Choiseul en 1765 et les instructions d'opérations rédigées par le chevalier de Fleurieu au cours de la guerre d'Indépendance américaine qui vit pourtant le succès des armes de la France ; plus grave encore, il englobe les travaux dont l'abondante floraison témoigne de la vivacité de la pensée navale française au XVIIIe siècle1, et qui, du père Paul Hoste, chapelain de Tourville et auteur en 1696 d'un Traité sur l'art des armées navales, jusqu'à Audibert Ramatuelle, rédacteur en 1802 d'un Cours élémentaire de tactique navale, tentèrent de conceptualiser l'art du combat naval. Pourtant parmi les tacticiens visés il en est deux, le vicomte de Grenier et le marquis d'Amblimont, dont on aurait pu penser que, contemporains du chevalier de Suffren et auteurs de traités de tactique plusieurs années après la campagne du Coromandel dont les combats ont marqué, selon Castex, une rupture radicale avec les errements des batailles précédentes, ils en auraient subi l'influence. C'est à l'analyse des travaux du vicomte de Grenier qu'est consacrée la présente étude. Celle-ci s'efforce en premier lieu de comprendre les préoccupations des marins de l'époque et les raisons de la relative similitude de leur approche tactique qui a pu faire croire à l'existence d'un véritable dogme de la "non-bataille" ; puis elle s'attache à replacer l'œuvre de Grenier dans le foisonnement d'idées qui se prolongea après lui jusqu'à Ramatuelle. Elle tente enfin de porter un jugement sur l'intérêt et l'apport de son traité de tactique à la marine de l'époque. L'héritage du vicomte de Grenier Il y a dans la remarque de Castex une part de vérité quand il dénonce ceux qui, par facilité ou faiblesse, s'en remirent pour combattre à la seule application de règles ; de tout temps, la tentation de se réfugier dans l'apparent confort intellectuel et moral que procure la soumission à des règles, a séduit la frange des indécis et des pusillanimes ! Mais son reproche procède de l'amalgame quand il condamne tous les travaux entrepris. Il est en effet abusif d'accuser les tacticiens de l'époque d'avoir, en théorisant, cherché à "supprimer l'effort cérébral".Il est surprenant que Castex, qui eut au plus haut niveau le souci de conceptualiser la guerre navale dans son œuvre monumentale au titre si évocateur, en fasse le reproche à ses lointains prédécesseurs qui eurent nom : Hoste, Bigot de Morogues, Bourdé de la Villehuet, Du Pavillon, Grenier, d'Amblimont, Ramatuelle..., ne semblant pas admettre qu'ils furent d'abord préoccupés de trouver une solution pratique au difficile problème du combat sur mer. En fait, derrière l'accusation d'avoir stérilisé la pensée tactique, Castex met en cause leur conception du combat naval. Rien ne permet pourtant de penser que les marins de l'époque ont oublié que le but ultime du combat est la victoire et que cette dernière n'est jamais pleinement réalisée sans l'écrasement de l'ennemi. On ne peut douter que, d'expérience, ils savaient que pour obtenir ce résultat sur mer, il fallait s'y présenter dans les meilleures conditions possibles et, à défaut de la supériorité absolue rarement acquise, réaliser une supériorité ponctuelle de manière à affaiblir localement l'adversaire avant de tenter ensuite d'anéantir le reste de ses forces, mais sans pouvoir jamais compter sur la complicité du terrain comme dans le combat à terre. Il est vrai que les ordres de ménager les escadres, ou une infériorité numérique laissant peu d'espoir de succès, ont parfois inspiré aux marins une attitude de circonspection face à l'ennemi, révélant un manque évident d'esprit offensif ; cela a pu donner à croire qu'ils recherchaient moins la destruction de l'adversaire qu'un simple avantage momentané, mais ne permet pas d'affirmer pour autant que leur conception du combat fût erronée, même s'ils se posaient déjà la question de savoir dans quelle mesure il était sensé d'attendre du combat naval la destruction de l'adversaire et, de cette dernière, l'issue de la guerre ; question moins saugrenue qu'il y paraît et à laquelle le traité de Tactique navale de Morogues proposait déjà une réponse en affirmant qu'"Il n'y a pas d'affaires décisives à la mer, c'est-à-dire d'où dépende entièrement la fin de la guerre" 2. De fait l'Histoire est avare d'exemples de batailles sur mer qui aient décidé du sort des conflits. Toutes les formations et évolutions proposées, depuis Hoste jusqu'à Ramatuelle, ont été guidées par le double souci, contradictoire il est vrai, de ne pas offrir à l'adversaire la possibilité d'acquérir à son profit la supériorité et, de l'autre, de l'obtenir pour soi-même, ce qui est bien d'essence tactique selon la définition du général von Moltke : "La tactique enseigne la façon de se servir des différentes armes dans le combat". C'est bien pour cette raison que l'art de l'évolution, que Castex qualifie dédaigneusement de "cinématique", a revêtu chez la plupart tant d'importance. Opposer "cinématique" à "manœuvre", c'est ignorer que manœuvrer impose d'utiliser au mieux pendant le combat toutes ses capacités au premier rang desquelles figurent les qualités évolutives du bâtiment. D'ailleurs, Castex n'a-t-il pas lui-même affirmé que "Manœuvrer au combat, c'est se remuer intelligemment" ? Au temps de la marine à voile, ce facteur était évidemment prépondérant en raison de la faible portée des armes. Il est donc abusif de faire grief à ceux qui, au XVIIIe siècle, abordèrent ce difficile art du combat sur mer "d'avoir sacrifié la recherche du combat de la victoire au fétichisme de la ligne"3. En prescrivant des formations ou des évolutions, le rôle de ces tacticiens fut beaucoup plus important et leurs travaux beaucoup plus positifs qu'on ne le dit parfois ; mais pour pouvoir en juger, il faut les replacer dans le contexte de l'époque - ce dont Castex convint implicitement plus tard, lorsqu'il développa dans ses Théories stratégiques, l'utile distinction entre "principes" et "procédés", destinée à identifier la limite éventuelle de validité dans le temps et dans l'espace des leçons tirées de l'expérience. Dans le cas qui nous intéresse ici, l'extrême similitude existant dans les travaux de tous les tacticiens qui se succédèrent sur plus d'un siècle, peut donner à penser que le XVIIIe siècle a travaillé à l'élaboration d'un véritable dogme tactique ; les intéressés s'en défendirent, et manifestèrent bien au contraire un grand souci de réalisme. Bigot de Morogues reprocha ainsi au père Hoste sa vision très géométrique et mathématique qui accentuait, prétendait-il, le caractère dogmatique de ses démonstrations. Et ce même Grenier dont il est question ici, reprocha à ses prédécesseurs d'avoir réduit la tactique à la seule étude des ordres, sans réellement s'élever au niveau de la vraie tactique.
Cette disposition de l'artillerie imposa aussi l'adoption de la seule formation permettant de maintenir battantes simultanément les batteries de tous les vaisseaux de l'escadre et d'obtenir ainsi la meilleure concentration de feu : la ligne de file. En plaçant les navires les uns derrière les autres, cette ligne de bataille résolvait le problème de la vulnérabilité de l'avant et de l'arrière des vaisseaux. La fragilité des étais de l'avant dont la destruction compromettait la tenue de la mâture, comme celle du gouvernail à l'arrière et l'inexistence de cloisonnement transversal à l'intérieur du navire, rendaient en effet très dangereux d'exposer la proue et la poupe des vaisseaux, où ne se trouvaient que des canons de petit calibre, à recevoir des bordées d'enfilade. De plus, la nécessité d'utiliser efficacement toute sa puissance de feu imposait aussi, non seulement la stabilité de la plate-forme, mais encore son horizontalité c'est-à-dire la gîte la plus faible possible. A l'allure du plus près, le seul moyen d'y parvenir passait par une réduction de la toile d'autant plus importante que les seules voiles conservées durant le combat, pour ne pas gêner la lutte, étaient les voiles hautes dont l'incidence sur la gîte était maximum. Avec toutes les voiles basses carguées et une réduction des voiles hautes, les bâtiments déjà lourds et peu manœuvrants par construction, étaient transformés en véritables citadelles flottantes, presque immobiles, dont la réduction des intervalles qui les séparaient, permettait de présenter à l'ennemi un front qui, tant qu'il était continu, lui interdisait tout franchissement s'il se présentait sous le vent. La disposition avait également l'avantage de faciliter la concentration des feux sur un adversaire dispersé, deux vaisseaux pouvant alors diriger simultanément les tirs de leurs batteries sur le même ennemi, plutôt que de combattre chacun son vis-à-vis. On admit ainsi de limiter à une demi-encablure (parfois même à un tiers d'encablure, soit 65 mètres) l'espace séparant deux bâtiments ; c'était peu, mais ne présentait guère d'inconvénients puisque les possibilités de manœuvre durant le combat étaient déjà quasiment inexistantes. De plus, c'est à cette allure qu'on maîtrise au mieux l'erre du bâtiment puisqu'un coup de barre sous le vent ralentit l'allure, alors qu'une abattée en accélère la marche. Le choix de la ligne de file au plus près procurait donc de réels avantages. Elle n'en était pas pour autant considérée comme immuable puisque deux manœuvres étaient envisagées pour tenter de détruire l'ennemi plus radicalement : le doublement de son arrière-garde et le franchissement de sa ligne si la mise hors combat ou une erreur de manœuvre d'un de ses vaisseaux ouvrait une brèche. En définitive, en l'absence de possibilités de manœuvrer sous le feu de l'ennemi cette ligne lourde et peu mobile, le choix de la présentation avant l'ouverture du tir constituait la seule marge tactique ; c'est là principalement que s'exerçait l'habileté du chef d'escadre : acquérir l'avantage du vent. Ce dernier apportait en effet à celui qui se l'appropriait le seul moyen d'échapper à l'inertie de la ligne de bataille en permettant, par une simple abattée, de couper la ligne ennemie ou de doubler son arrière-garde pour la prendre entre deux feux ; il offrait aussi le choix du moment de l'assaut. En contrepartie, il exposait les vaisseaux, lorsqu'ils étaient désemparés, à tomber dans les rangs de l'adversaire. Cette acquisition de l'avantage du vent qui semblait privilégier la présentation au détriment de l'engagement lui-même (mais pouvait-on faire autrement ?), trouve là son explication. Le ballet nautique, tant reproché à d'aussi fins manœuvriers que le comte de Guichen, résultait du souci de bien se placer avant l'ouverture du feu ; il traduit incontestablement un esprit offensif, malheureusement pas toujours concrétisé dans la suite du combat ! Qu'en était-il de l'art du combat au temps de Grenier ? Le dernier quart du siècle allait connaître deux progrès majeurs qui fournirent l'occasion de tenter de rénover une tactique séculaire : le développement de l'entraînement des équipages et l'amélioration de la construction navale.En France, il était de tradition de désarmer les vaisseaux en temps de paix si bien qu'à l'ouverture des hostilités, on ne disposait le plus souvent que d'équipages peu formés et sans entraînement. Cela n'incitait guère les chefs d'escadre à l'audace tactique ; la ligne de bataille, bien connue et peu exigeante en manœuvres, était très certainement celle qui répondait le mieux à cette situation. Or en 1772, alors que la France était en paix, fut constituée à l'initiative du ministre de la Marine, Bourgeois de Boynes, une escadre dite d'évolution pour former et entraîner les équipages à la manœuvre de combat, comme cela se pratiquait depuis longtemps chez les Anglais. A la même époque, se produisit un regain d'intérêt pour la construction navale jusque-là très empirique. Carènes et gréements furent l'objet d'intéressantes études où s'illustrèrent des ingénieurs constructeurs illustres comme Groignard, Sané, Coulomb, etc. Parallèlement apparut le doublage en cuivre des carènes pour remplacer le mailletage, ce qui limita sensiblement le frottement de la coque dans l'eau. Les qualités de mobilité et d'évolution des vaisseaux en furent considérablement améliorées. C'est la conjonction de ces deux progrès qui inspira au vicomte de Grenier et au marquis d'Amblimont l'idée d'imaginer de nouvelles formations plus élaborées. Avant eux, Bigot de Morogues et Bourdé de la Villehuet avaient déjà apporté aux travaux du père Hoste la marque de leur temps, faite de menus progrès techniques notamment en matière de voilure. Mais ils n'avaient en définitive rien proposé de très neuf puisque le débordement et la traversée de la ligne adverse avaient déjà été très explicitement prévus depuis soixante-dix ans par le chapelain de Tourville. Ils en avaient seulement élargi les conditions d'exécution8, mais si une réelle réticence à pratiquer ces manœuvres avait persisté, c'était en raison du désordre qu'elles continuaient d'engendrer dans la ligne du fait de la mobilité toujours insuffisante des vaisseaux. Aucune des formations imaginées, y compris l'articulation en trois divisions proposée par Bigot de Morogues, n'avait réellement permis de s'affranchir de la ligne de bataille ! Même le bailli de Suffren dont on peut louer la vision stratégique qu'il eut de la guerre sur mer, n'innova pas réellement en matière de tactique, quoi qu'on ait dit. S'il rompit avec les errements passés lors de son premier combat à La Praya où il s'élança à l'assaut des vaisseaux de Johnstone sans se préoccuper de faire prendre à sa division une formation de combat et en ne comptant que sur l'impétuosité de ses capitaines, tous ses autres combats de Sadras à Gondelour restèrent très classiques, tout à fait dans la tradition du siècle, même si la fougue qu'il manifesta y imprima une incontestable valeur d'exemple9. Il n'est donc pas possible de suivre Castex quand il écrit à propos du bailli : "Comment, du choc de tant de théories spécieuses et de notions déviées, a jailli une conception irréprochable, étrangère et comme dépaysée au milieu de ce qui l'environne ?"10 ; et il n'est pas surprenant que les travaux du vicomte de Grenier, comme on va le voir, n'aient en définitive pas apporté de révolution dans une tactique vieille d'une centaine d'années. Grenier en convient puisque, en dépit de critiques à l'égard de Bigot de Morogues, il invoque son patronage pour justifier les aménagements qu'il apporte à ses travaux."Quoique cette disposition d'armée (celle qu'il propose) soit entièrement différente de celles indiquées dans les tactiques anciennes et modernes, elle est en quelque sorte autorisée par M. de Morogues lui-même" 11. Cette filiation que Grenier prend soin de rappeler place donc bien son travail dans la droite ligne des travaux entrepris avant lui et en fait un continuateur et non pas un novateur bien qu'il y ait prétendu. Mais pouvait-il en être autrement ? Qui était le vicomte de Grenier ? Né à La Martinique en 1736, Jacques, vicomte de Grenier, entra à près de vingt ans dans les gardes-marine, voie traditionnelle d'accès des jeunes aristocrates dans le grand Corps. L'année suivante, de retour aux îles, il embarqua sur le Hardi, à bord duquel il reçut son baptême du feu contre les Anglais. Trois ans plus tard, affecté sur le Dragon dans l'armée navale de l'amiral de Conflans, il connut à 23 ans sa première véritable bataille d'escadre qui s'acheva par le désastre des Cardinaux le 20 novembre 1759 ; cette journée marqua profondément le jeune officier qui termina la guerre comme commandant d'une petite corvette, le Téméraire, avec laquelle il livra courageusement un combat contre une frégate anglaise.La paix revenue, Grenier participa en 1765 avec la Biche à l'expédition punitive contre les corsaires de Salé, avant de se retrouver à partir de 1767 en océan Indien pour une première campagne scientifique de trois ans en qualité de commandant de L'Heure-du-Berger. Avec son bâtiment, il explora l'archipel des Seychelles dont il dressa la cartographie et reconnut une nouvelle route pour se rendre de l'île de France en Inde12, rectifiant ainsi certaines erreurs commises par d'Après de Mannevilette, l'auteur des lointains ancêtres de nos actuelles "Instructions nautiques". A son retour, Grenier publia le résultat de ses travaux ; il s'ensuivit une vive polémique avec l'abbé Rochon (1741-1817) qui l'avait accompagné durant sa campagne en qualité d'astronome ; mais les académies des Sciences et de Marine lui donnèrent raison. Deux ans plus tard, il reprenait de nouveau la route de l'océan Indien où il passa quatre ans consacrés à des travaux d'hydrographie. La nouvelle guerre contre l'Angleterre le trouva lieutenant de vaisseau à bord du Sphinx dans l'escadre de l'amiral d'Orvilliers, avec laquelle il assista à Ouessant à la première grande rencontre de cette guerre qui opposa l'escadre française à celle de l'amiral Keppel. Cette deuxième bataille lui laissa sans doute un goût d'amertume car la victoire, pourtant à portée des Francais, fut compromise par le comportement surprenant du futur Philippe-Egalité. Quelques mois plus tard, à la tête de la frégate la Boudeuse de 32 canons, il partit rejoindre l'escadre du comte d'Estaing aux Antilles. Le 13 janvier sous Saint-Eustache, il se saisit de la corvette anglaise de 16 canons Weazle, puis se distingua à l'île de Saint-Barthélémy qu'il occupa avec du Chilleau de la Roche le 28 février 1779, avant de participer aux opérations sur la Grenade et sur Savannah. Nommé capitaine de vaisseau en 1781, il ne navigua plus. Promu chef de division en 1786, c'est avec ce grade qu'il prit sa retraite en 1789. Il décéda en 1803. Comme on le voit, la carrière de Grenier ne révèle aucun événement qui la distingue de celle de ses contemporains. Incontestablement porté vers les études, il consacra ses temps libres, comme il le dit lui-même, à "l'analyse des tactiques navales, à la lecture attentive des journaux et mémoires sur les manœuvres de nos armées et sur celles de nos ennemis" 13. ll est certain qu'il a soigneusement étudié l'œuvre de Bigot de Morogues auquel il fait de nombreuses références, et probablement aussi celle du père Hoste. Il semble en revanche qu'ayant limité ses investigations aux seules batailles auxquelles il avait personnellement participé, il ne s'intéressa pas aux combats de Suffren, peut-être trop récents pour qu'il pût bénéficier d'une information complète. L'absence dans son ouvrage de tout commentaire sur la manière dont le bailli mena son escadre trouve peut-être là sa raison. En fait, c'est principalement à partir de ses connaissances de la bataille des Cardinaux, de celle d'Ouessant et de l'expédition contre la Grenade qu'il a mené ses réflexions. L'œuvre de Grenier L'ouvrage du vicomte de Grenier, L'Art de la guerre sur mer ou tactique navale, assujettie à de nouveaux principes et à un nouvel ordre de bataille, fut publié en 1787, soit six ans après le combat de La Praya. Bien que qualifié d'important par Castex, ce traité n'a pas l'ampleur des travaux de ses prédécesseurs, ni même de son successeur immédiat d'Amblimont qui fit paraître l'année suivante un volumineux traité de Tactique navale, ou traité sur les évolutions, sur les signaux et sur les mouvements de guerre. C'est un petit opuscule qui fut rédigé en fin de carrière par un marin qui n'exerça jamais de grand commandement d'armée navale ni même de division. Quoique l'analyse de ce livre couvre six pages dans Les idées militaires de la marine au XVIIIe siècle, la critique de Castex se résume en ces quelques mots : "Le chef d'escadre d'Amblimont promet moins que Grenier, mais il tient davantage"14.Le premier constat à faire de cette brève étude est le peu de place accordée à la signalisation des ordres qui était au cœur des travaux antérieurs, ce qui pourrait donner à penser que Grenier sous-estima l'importance de ce que l'on désigne aujourd'hui du sigle barbare de C3I (Command, Control, Communication, Intelligence). Il n'en est rien, bien au contraire ! Présent à Ouessant le 23 juillet 1778, Grenier avait assisté à l'égarement de deux vaisseaux de l'escadre de d'Orvilliers, le Duc-de-Bourgogne et l'Alexandre, faute d'avoir vu ou compris les signaux d'évolution hissés par l'amiral, ce qui avait modifié défavorablement le rapport de force avec l'escadre de l'amiral Keppel. Quatre jours plus tard, il s'était interrogé, comme beaucoup, sur l'inexplicable retard du duc de Chartres placé à l'avant-garde à exécuter la manœuvre de retournement par laquelle l'amiral français espérait doubler la ligne anglaise ; la bataille en était restée inachevée. Au retour à Brest, des bruits avaient circulé sur la couardise du prince, mais l'explication retenue avait mis en cause la mauvaise lisibilité des signaux en raison de la distance. Grenier est donc parfaitement conscient de l'importance des signaux pour avoir subi personnellement les conséquences désastreuses d'une déficience en ce domaine pour la bonne exécution des manœuvres au combat. D'ailleurs il ne manque pas de dénoncer les graves imperfections de la ligne de bataille qui en avaient été principalement la cause ; il écrit en effet dans son introduction : "(la ligne de bataille est défectueuse) par rapport à la communication des signaux et la facilité que doit avoir le général de préciser des ordres convenables à la position de son armée, parce que l'étendue extrême de cette ligne de combat peut retarder la communication des signaux et par conséquent l'exécution des ordres, et les rendre même impossibles à exécuter"15. Ce n'est donc pas un oubli de sa part, et s'il n'estime pas nécessaire d'insister c'est que, de son point de vue, la formation qu'il propose règle définitivement le problème ; on verra plus loin ce que l'on peut en penser. Il faut noter aussi que de nets progrès avaient été apportés aux codes de signaux, sous l'énergique impulsion du capitaine de vaisseau du Pavillon, chef d'état-major de d'Orvilliers, qui avait composé en 1778 un traité de Tactique navale à l'usage de l'armée du Roi commandée par M. le comte d'Orvilliers consacré à cet important problème ; il en avait expérimenté les améliorations l'année suivante au cours de la campagne en Manche de la grande armée navale franco-espagnole. Il résulte de cette première remarque une qualité indiscutable de l'ouvrage qui n'est pas alourdi par de multiples considérations sur la manière de faire exécuter les évolutions proposées et y gagne incontestablement en clarté. En deuxième lieu, Grenier est le premier à avoir eu le souci de rappeler la finalité du combat sous ses deux volets offensif et défensif ; il la définit ainsi :
Comme tous les officiers de marine de son époque, Grenier connaît les inconvénients et avantages de la ligne de bataille pour l'avoir pratiquée mais aussi les raisons qui ont conduit à son adoption. Il sait aussi que, pas plus les Britanniques pourtant souvent numériquement supérieurs, que les Français, n'ont réussi à s'affranchir de cette ligne pourtant tant décriée. C'est donc très naturellement en partant de son expérience personnelle et des progrès obtenus dans la manœuvrabilité des vaisseaux, qu'il tente de l'améliorer plus que de la remplacer, le but restant comme auparavant d'éliminer l'ennemi sans s'exposer soi-même à être détruit. Le premier reproche que Grenier fait à la ligne de bataille est de ne pas être adaptée aux exigences du combat. "L'expérience a prouvé - écrit-il - que si une armée qui est formée sur cette ligne est divisée par un changement de vent, par une attaque vigoureuse de l'ennemi, ou quelque autre cause, les vaisseaux qui en sont détachés n'agissent plus que comme des membres isolés qui n'ont plus de disposition collective et à qui il est presque impossible de se réunir pour former un nouveau corps et une volonté à l'exécution des ordres du général"19. Grenier a raison, mais c'est moins la ligne en elle-même qui en est la cause que l'absence de manœuvrabilité des bâtiments qui la composent. La ligne n'avait-elle pas été conçue précisément pour réduire l'éventualité de ce genre d'incidents ? mais elle était impuissante à en limiter les fâcheux effets si d'aventure ils se produisaient. De fait, quand cela arrivait, la situation pouvait devenir rapidement dramatique ; mais l'eût-elle été moins avec une autre formation ? Les concepteurs de la ligne l'avaient bien compris, si les utilisateurs l'avaient oublié ! Tout avait été tenté pour éviter que ces risques ne se produisent, y compris en retirant le peu d'initiative laissée aux capitaines, tentation à laquelle avaient succombé les ordonnances de Choiseul en 1765. Ainsi était né ce "fétichisme" qui condamnait toute velléité de manœuvrer au combat. Grenier écrit : "Cet ord | |||||||||||||||||||||||||||||||||||