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Les livres de tactique français du  PÈRE HOSTE au XIXe SIÈCLE

 

Gabriel DARRIEUS

Voir aussi : Introduction par Hervé Coutau-Bégarie

Je me suis attaché dans le chapitre précédent, à interroger les faits et à demander à l'expérience l'appui solide de nos opinions dans la tactique moderne. L'étude des origines ne serait pas complète si elle était ainsi limitée à l'examen des batailles ; il faut y ajouter celui de l'évolution des idées et, de même que dans le premier livre du cours, après avoir tiré du passé les principes de la doctrine, nous les avons confirmés par les opinions des "auteurs", de même en ce qui concerne la tactique nous demanderons aux "traités" sur la matière une consultation dont nous pouvons escompter à l'avance le fruit précieux. Cette méthode est logique, car elle fait parler pour ainsi dire l'expérience de la tradition qui donne aux observations que l'on peut être appelé à formuler sur les conceptions modernes une force d'argumentation autrement persuasive que celle émanant simplement d'une opinion personnelle.

Le père Hoste

Le premier document sur la tactique navale, vraiment digne d'être retenu, est le fameux "Traité des évolutions navales" du père Paul Hoste de la Compagnie de Jésus, écrit en 1691 et composé sur les Mémoires de Monsieur le comte de Tourville, vice-amiral de France.

Dès la préface, on trouve un exposé fort intéressant des objectifs auxquels doivent satisfaire les évolutions navales. "Dans l'art des évolutions navales, un général ne peut que très imparfaitement disposer de son armée, soit pour l'opposer à propos aux ennemis, soit pour leur courir sus, les enfoncer, les couper, les doubler, les éviter, les forcer au combat, etc. toutes ces choses exigeant que le général remue chaque partie de son armée, comme l'âme remue les diverses parties de son corps." Et un peu plus loin, l'auteur ajoute : "D'ailleurs les Evolutions navales sont fort simples et n'exigent nulle connaissance de la géométrie."

Il n'y a rien à modifier aujourd'hui à de tels exposés de principes et il est bon de noter que pour avoir subi aussi victorieusement l'épreuve du temps, il fallait vraiment qu'ils eussent une incomparable vitalité. Les notions d'offensive et de supériorité de l'effort sur un point de la ligne ennemie sont contenues dans la courte citation faite plus haut.

La ligne de combat préconisée par l'auteur est la ligne de file au plus près du vent "parce que chaque vaisseau se trouve en état de tirer sur l'ennemi, à la portée qui convient et présente le côté."  Les avantages respectifs des deux positions au vent et sous le vent, sont nettement exposés : "l'armée qui est au vent règle la portée, s'approchant, autant qu'il lui convient, de l'ennemi ; elle règle aussi le temps du combat, arrivant sur l'ennemi quant il lui plaît. Enfin, si elle est plus nombreuse que l'autre, elle pourra détacher de ses vaisseaux, qui fondant sur la queue des ennemis, la mettront entre deux feux. Si l'armée sous le vent est plus nombreuse, elle ne pourra pas doubler la queue de l'ennemi, ni sa tête... En combattant sous le vent, les batteries d'en bas ne sont pas noyées, parce que l'on se bat au vent." On saisit sur le vif, par les arguments fournis, la liaison intime de l'ordre et de l'arme, qui est le canon.

Ce qui fait l'intérêt particulier de l'étude du traité du père Hoste, qui mériterait certainement un développement beaucoup plus grand, si la place ne nous était parcimonieusement mesurée, c'est qu'on y retrouve un très grand nombre d'idées qui, depuis, ont été présentées comme des nouveautés. Et cela nous fournit une preuve de plus qu'aucune étude moderne ne peut être fructueuse, sans la connaissance des origines et de leurs transformations.

C'est ainsi qu'en envisageant le cas du combat contre une armée plus nombreuse, et après avoir montré les dangers d'avoir la tête ou la queue prise entre deux feux, l'auteur conseille de "faire en sorte que chaque officier général de l'armée moins nombreuse, se trouve par le travers d'un officier général de l'armée plus nombreuse, car de cette manière, l'armée moins nombreuse ne peut pas être doublée."

Retenons ce procédé d'augmentation des intervalles, car nous allons le voir reparaître dans le projet de tactique le plus moderne, celui-là même qui est actuellement soumis à l'expérience dans les escadres.

N'est-il pas curieux de constater une fois de plus qu'il n'y a pas vraiment rien de bien nouveau sous le soleil. Il est toujours vrai de dire que le progrès durable s'appuie sur l'évolution méthodique et sans sauts brusques des idées et des choses. Nous retrouvons dans cette même tactique vieille de plus de deux siècles, sous forme d'"Examen de la méthode du Sieur...", le principe qui nous est aujourd'hui si familier de la chasse au relèvement constant et du triangle des vitesses, base des mouvements par formations et dont les applications aux déplacements variés des croiseurs dans une escadre, parurent à ce point nouvelles et ingénieuses, il y a quinze ans, qu'on crut devoir les réunir en un petit recueil confidentiel !!! Le cas si fréquent de nos jours, du changement de position relative d'un bâtiment par rapport à un autre y est même visé ; la méthode de chasse du bâtiment fictif, appelé bâtiment "imaginaire" est formellement indiquée et critiquée d'ailleurs par le père Hoste.

Il serait trop long d'exposer tous les ordres et changements d'ordres contenus dans ce traité ; on peut dire qu'il est aussi complet que possible et on y découvre même la notion d'"armée navale" avec ses ordres de marche en "colonnes par escadres" en angle de chasse et de retraite jusqu'aux formations serrées et le "carré naval" qui y figure de nom, à titre d'indicateur rudimentaire de gisements de lignes, s'appliquant surtout à cet ordre serré qui n'est autre chose qu'un ordre en colonnes, à intervalles rapprochés. Cette figure est l'embryon de la formation de même nom inséparable de la tactique de l'amiral Bouët Willaumez.

On voit que ce dernier n'avait fait en somme que lui donner une virginité nouvelle. L'auteur se faisant naturellement l'interprète des idées du temps, conçoit la bataille comme un engagement de deux lignes de combat vaisseau à vaisseau : "Si l'armée est au vent de l'armée ennemie, elle forcera de voiles pour l'élonger en arrivant un peu. Puis, après l'avoir élongée, elle arrivera sur elle autant qu'elle pourra, en observant que chacun de ses vaisseaux tienne celui des ennemis qui lui répond au même rhumb".

Je ne voudrais pas abandonner l'ouvrage du père Hoste, sans lui emprunter une nouvelle citation dont l'intérêt toujours vivace s'explique de lui-même : "La grosseur des vaisseaux augmente beaucoup plus la force d'une armée que le nombre... une armée navale, bien loin d'être fortifiée par un grand nombre de petits vaisseaux, en devient plus faible."

Pour en terminer avec cet auteur, je crois nécessaire de reproduire les conditions qu'il énumère pour un bon ordre de marche.

"Trois choses peuvent faire juger qu'un ordre de marche est bon : 1) si l'ordre rend l'armée plus disposée à faire ce à quoi on la destine ; 2) si l'ordre donne moins d'étendue à l'armée, parce qu'une armée moins étendue se sépare plus difficilement, s'entraide plus aisément ; 3) si l'ordre se réduit d'une manière courte, simple et facile à l'ordre de bataille, parce que le but principal des armées navales étant de combattre avec avantage, tous les ordres doivent se rapporter à l'ordre de bataille."

Les mots soulignés dans la citation précédente démontrent la constance parfaite d'une doctrine qui, de Tourville à Nelson, prescrit impérativement "que l'ordre de route doit être l'ordre de combat."

Au point de vue spécial de nos études, il n'y a pas d'enseignement ayant une portée plus haute, car en présence des combinaisons infiniment variées qu'on peut enfanter pour classer dans un certain ordre les unités d'une force navale, le seul guide sûr permettant de trouver le critérium de la valeur d'une formation inédite est celui-là précisément. "Est-elle un ordre de combat ?"

Le capitaine de vaisseau de Morogues

C'est dans ce même esprit que le capitaine de vaisseau de Morogues composait en 1763, son bel ouvrage de "Tactique navale" premier répertoire officiel de l'espèce en quelque sorte, puisqu'il eut la haute sanction de l'examen par une Commission de l'Académie royale des sciences et d'un rapport au duc de Choiseul.

Dans l'introduction de son livre, après avoir donné un aperçu succinct de l'influence des modifications des armes sur la tactique, il s'exprime de la façon suivante : "La ligne de combat la plus avantageuse étant déterminée, l'ordre de marche devait dépendre nécessairement et y voir beaucoup de rapport, afin que l'armée pût passer plus facilement et plus promptement d'un ordre à l'autre et être en même temps plus rassemblée pour la marche". Et pour mieux préciser, il disait encore plus loin : "Tout ordre doit se réduire d'une manière facile à l'ordre de bataille."

L'introduction dont je viens de parler peut à bon droit être considérée comme le premier jalon de ce que nous sommes convenus d'appeler aujourd'hui les "Instructions générales de la Tactique". Si on opère un rapprochement instinctif entre les lignes suivantes empruntées au même ouvrage : "Le bon ordre et la discipline donnent aux corps de la force et de l'agilité. Si ce double avantage est commun à tous, il n'est pas moins vrai qu'il est encore plus favorable au petit nombre qui peut se mouvoir plus facilement et plus promptement qu'un grand, sans se désunir. Le bon ordre est donc, à bravoure égale, la seule ressource du petit nombre. On peut inférer de là qu'une armée de mer moins nombreuse, mais bien formée aux évolutions pourrait, par une conséquence et une suite de sa bonne manœuvre dans le combat, ne pas être entamée et qu'elle pourrait même battre une armée plus nombreuse..." et les considérations développées dans le "Livre du commandement", projet de Tactique de 1906, on constate des analogies qui ne sont évidemment pas le fruit d'une simple coïncidence.

Les idées actuelles sont de toute évidence un héritage des premières, toujours vraies, fidèlement respectées dans les modifications successives des ouvrages sur la Tactique.

Je cueille dans cette même introduction un autre vérité de tous les temps : "L'étude des évolutions fera sentir, par la difficulté de leur exécution précise, qu'il faut éviter, autant que l'on peut, de faire devant l'ennemi beaucoup de mouvements."

De telles vérités sont imprescriptibles ; elles s'appliquent aussi bien aux mouvements des flottes à vapeur qui doivent être aussi sobres que ceux des flottes à voiles et on voit de nouveau, tout ce que l'on peut glaner de bon dans l'étude du passé.

Si on tient compte de l'époque où ces lignes ont été écrites, on ne sera point surpris que pour le capitaine de vaisseau de Morogues : "Une armée en ordre de bataille ou en ligne de combat, est rangée sur la ligne du plus près dont elle tient l'amure..." Le canon est alors le grand metteur en scène du combat et tout s'efface devant les nécessités du rendement maximum de l'artillerie, obtenu par la présentation du plus grand nombre de pièces possible à l'ennemi.

Malgré qu'il se défende d'avoir subi l'influence du père Hoste, on retrouve dans l'ouvrage de cet auteur des idées que nous avons déjà notées au passage sur les mérites comparés des positions au vent et sous le vent, sur la supériorité des gros vaisseaux par rapport aux petits, sur l'emploi du carré naval ainsi que sur les principales évolutions.

Nous y retrouvons notamment les manœuvres pour éviter le combat, disputer le vent à l'ennemi, le forcer au combat, le doubler, l'empêcher au contraire de doubler, etc. ; mais en feuilletant ce copieux et savant volume, je suis arrêté par la rubrique d'une évolution dont je n'ai plus besoin, arrivé au point où nous en sommes du cours que je développe en suivant le même sillon, de faire valoir l'exceptionnelle importance.

"Traverser l'armée ennemie." Ainsi donc neuf ans avant la bataille des Saintes et les combats de Suffren, quarante-deux ans avant Trafalgar, le principe appliqué par Rodney, notre grand bailli de Nelson, avait été posé dans un ouvrage technique à l'usage des officiers français. Aucun n'en avait donc pénétré toute la grandeur ? "La manœuvre de traverser l'armée ennemie est entièrement hardie et délicate et ne doit être entreprise de propos délibéré, que par un général consommé dans le métier et qui commande une armée formée aux évolutions. Il y a cependant des occasions où l'on peut tenter cette manœuvre, comme lorsque l'ennemi laisse un trop grand vide entre ses escadres, ou lorsqu'on veut couper sa ligne, etc."

Ce qui fait encore du capitaine de vaisseau de Morogues un grand précurseur, c'est qu'à sa Tactique de combat il a annexé une deuxième partie relative aux signaux, donnant ainsi à son Traité la forme que nos Livres officiels vont conserver fidèlement jusqu'à nos jours. Il n'est pas inutile de rappeler que cet officier fut le premier directeur de l'"Académie de marine", l'ancêtre de notre Ecole qui eut une si puissante influence sur l'esprit de la Marine avant la guerre de l'Indépendance américaine.

La notion de l'"Armée navale" est parfaitement définie et on peut dire qu'aux valeurs numériques près, des divisions et des escadres la conception n'a pas varié jusqu'à nos jours. Il composait en principe une armée de 3 escadres comprenant chacune 3 divisions formées elles-mêmes de 7 vaisseaux.

Il y aurait encore beaucoup à glaner dans ce bel ouvrage, mais d'autres exigences nous talonnent et d'ailleurs, j'ai hâte d'arriver à une œuvre magistrale entre toutes, qui peut à juste titre, être considérée comme un modèle et dont nous aurons grandement à tirer parti ; je veux parler de la Tactique officielle de 1832.

La Tactique officielle de 1832

Nous nous trouvons cette fois en face d'un document vraiment officiel, ayant désormais le caractère impersonnel que doivent obligatoirement avoir tous les traités de l'espèce pour constituer un monument durable, à l'abri des assauts des hommes et du temps. Il empruntait son autorité à celle des hommes qui l'avaient conçue et qui, suivant l'heureuse expression relevée dans le Livre du commandement de la Tactique actuelle en projet, avaient été "formés dans leur jeunesse à l'école des grandes guerres de la Révolution et de l'Empire". Il répondait merveilleusement aux idées d'une époque où la marine à voiles avait atteint son maximum de perfection.

L'ouvrage, comme celui de Morogues dont il s'est évidemment inspiré, est divisé en deux parties principales : le "Livre des signaux" et la "Tactique de combat". La seconde comprend elle-même deux parties ; l'"Introduction à la Tactique navale" et les "Evolutions du combat".

Nous nous occuperons plus spécialement de l'introduction qui constitue un véritable recueil de principes de combat dont l'intérêt est considérable.

Dans une tactique faite à l'usage des flottes à voiles, devait évidemment prendre place en premier lieu, la discussion sur les "avantages et désavantages de la position au vent ou sous le vent" ; malgré l'intérêt que présenterait cette discussion purement académique, nous ne nous y arrêterons pas. Aussi bien en connaissons-nous déjà, au moins superficiellement les grandes lignes. Tout en remarquant que "l'opinion la plus générale semble être en faveur de celle du vent", l'ouvrage proclame que "le choix de l'une ou de l'autre de ces deux positions pouvant être influencé moins par des circonstances générales que par les circonstances du moment", c'est à l'amiral à décider.

Ainsi apparaît dès le début le souci légitime de ne point brider le commandement par des prescriptions impératives susceptibles de ne plus correspondre aux opportunités du champ de bataille. Il est indispensable de retenir cette indication dont nous ferons état plus loin.

Les "observations générales sur les combats à la mer" seraient à citer toutes entières ici et il est profondément regrettable que leur étendue ne permette pas de le faire. A quelques rares mots près, qu'il serait aisé du reste de supprimer ou de modifier à l'usage des flottes modernes, le texte entier s'adapte admirablement à cet usage et pourrait être conservé intégralement. Cette rédaction a si peu vieilli qu'on la retrouve intacte pour beaucoup de paragraphes dans la troisième partie du Livre du commandement en projet. Mais on oublie de nous dire que le traité moderne a recueilli pieusement le legs de nos aînés et ceci est regrettable car l'existence de ce lien entre le passé et le présent garantit seul aux mots ainsi qu'aux idées, la solidité indéformable de la doctrine. Pour si larges qu'aient été les emprunts faits à la Tactique de 1832, ils eussent pu l'être davantage encore.

C'est ainsi que les remarques sur la ligne de bataille ont été omises, malgré leur intérêt évident d'actualité. "Le but de l'assaillant devant être en général de faire supporter tout son feu, s'il est possible, à une partie seulement de l'armée ennemie et de détruire en détail ses vaisseaux avec des masses..." Ces lignes ne contiennent-elles pas la moelle de la pure doctrine ?

Quand on relève dans un traité vieux de trois quarts de siècle des phrases comme celle-ci : "Aujourd'hui, plus que jamais, les combats de mer sont des combats d'artillerie et de manœuvres", ne croirait-on pas lire des prescriptions destinées à la mise en œuvre du matériel moderne ? Et je saisis cette occasion nouvelle de constater que ce serait bâtir sur le sable, de vouloir élever de toutes pièces de nos jours, un édifice dans lequel seraient proscrits les souvenirs du passé.

Nos idées sont faites de celles de nos anciens et il serait chimérique de chercher à secouer leur tutelle ; notre mission plus modeste doit se borner à l'adaptation de ces principes immuables aux progrès incessants ainsi qu'à leurs conséquences sur la transformation des armes et par elles sur la tactique. Ainsi se trouveront rattachées aux origines les méthodes d'aujourd'hui.

Parlant des plans d'opérations, le livre de 1832 s'exprime ainsi : "Ces plans doivent être en très petits nombres, parfaitement simples et très courts dans leur exposé ; car si la pensée première appartient au chef, les incidents de détail appartiennent nécessairement à l'intelligence de ceux qui exécutent."

Plus loin encore, je trouve ceci : "La guerre de course par divisions isolées, maintenue dans de sages limites et liée à tout un plan d'hostilités doit avoir son influence sur le résultat définitif d'une guerre."

Il est facile de deviner pourquoi j'ai fait ces divers emprunts à une œuvre déjà si éloignée de nous, mais toujours jeune. Je passe sur la description des "mouvements de guerre", disputer le vent à l'ennemi, éviter le combat, couper la ligne ennemie, doubler l'ennemi, traverser la ligne ennemie, etc. C'est déjà du réchauffé pour nous, mais je signalerai au passage, pour la première fois, une allusion aux facilités nouvelles que l'on pressent devoir être apportées aux combinaisons de la tactique par l'apparition des bâtiments à vapeur.

"C'est un avantage pour une armée de pouvoir, avant ou pendant le combat, faire passer quelques uns de ses plus forts vaisseaux sur le point où elle veut rendre l'attaque ou la résistance plus vive. Lorsque des bâtiments à vapeur seront attachés à des escadres, il est probable qu'ils se prêteront dans quelques circonstances, à des manœuvres de ce genre."

Si nous voulons bien ne pas oublier qu'il s'agit des flottes à voiles, nous comprendrons pourquoi les ordres ou lignes de bataille conseillés sont la ligne de file au plus près de vent ou celle sur la perpendiculaire du vent, comme étant ceux qui pour une armée déterminée à combattre "développent le mieux ses forces et en permettent l'emploi le plus simultané". L'arme principale est toujours le canon.

Parmi les ordres de marche déjà connus, en colonnes, ligne de file, ligne de fonds, etc., relevons une innovation qui, après des fortunes diverses dans la suite des temps, semble reprendre actuellement une nouvelle faveur sous une appellation différente ; je veux parler des "pelotons".

Le principe en était déjà nettement posé. "La navigation par pelotons suppose que chaque escadre se partage en petits groupes qui marchent sans observer un ordre rigoureux, leur chef en tête... ; les pelotons marcheront par le travers les uns des autres, c'est-à-dire que les chefs se relèveront réciproquement sur la perpendiculaire de la route... La formation sur trois pelotons, ou sur un plus grand nombre, rendrait sans doute la marche d'une armée moins pesante."

Ainsi se faisaient jour déjà les préoccupations, en vue de donner plus de souplesse aux mouvements des armées nombreuses, et dont nous retrouverons la trace indélébile jusqu'à nos jours. Le traité ajoute d'ailleurs : "Cette formation peut être avantageuse dans les parages où il n'est pas probable qu'on rencontrera l'ennemi en forces ; mais si l'ennemi est attendu, il est nécessaire d'être toujours sur ses gardes." Cette observation qui déprécie cette formation en tant qu'ordre de combat, est toujours aussi vraie pour les flottes à vapeur que pour les escadres à voiles ; nous aurons à en faire plus tard l'application.

Avant de fermer la tactique de 1832, je crois intéressant d'en extraire une autre notion nouvelle, celle d'escadre légère formée des meilleurs voiliers et navigant ordinairement à part. Par ce trop court résumé, on voit tout ce que promet de riche moisson la lecture attentive de cet ouvrage ancien ; je ne saurais trop vivement la recommander aux officiers qui voudront pénétrer la haute philosophie dont doit être imprégnée la tactique navale contemporaine.

Et c'est dans cet esprit même que je vais le fermer sur un dernier emprunt à ses instructions générales sur le combat : "La ligne de bataille a pour but de mettre tous les vaisseaux en position de se soutenir réciproquement et de combattre tous ensemble, avec tous leurs moyens, l'ennemi ou mieux encore une portion de ses forces. C'est là l'objet véritable d'une formation en ligne, dont la régularité n'est qu'une des conditions ; car quelque régulière que soit une ligne pendant le combat, si tous les vaisseaux n'y peuvent prendre complètement part, le but que s'était proposé l'amiral n'est pas atteint.

"Les capitaines se rappeleront donc pendant l'action, que ce serait aller contre les intentions de l'amiral que de conserver une position qui ne permît pas aux vaisseaux qu'ils commandent de combattre comme ceux qui sont au feu, et ce, par le motif qu'ils sont à la distance convenable dans les eaux de leurs matelots d'avant, ou qu'ils relèvent l'amiral à l'aire de vent où il doit leur rester".

Je m'en serais voulu d'écourter cette instruction qui contient le principe fondamental que rien ne doit distraire les commandants, sur le champ de bataille, de l'objectif primordial, le combat. La Tactique officielle s'est approprié la pensée de Nelson que tout vaisseau est à son poste s'il est au feu. Et nous sommes en droit de conclure qu'il importe de rejeter du cadre des mouvements de combat ou des ordres de bataille tous ceux qui, pour conserver leur régularité plus ou moins géométrique, détournent l'attention des commandants, de l'ennemi.

Clerk

J'aurais dû, en suivant l'ordre chronologique, intercaler entre les deux tactiques de 1763 et de 1832, l'Essai sur la Tactique navale, de l'historien anglais Clerk, écrit en 1791.

Mais la transition entre les deux ouvrages français était trop naturelle pour la couper ; d'autre part l'étude de Clerk est trop intéressante par l'influence certaine qu'elle a exercée sur Nelson et les amiraux anglais de l'époque, pour que je la passe sous silence.

L'écrivain anglais a condensé les enseignements de son ouvrage, consacré à l'étude d'un grand nombre de batailles navales, dans quatre principes généraux que je crois devoir reproduire.

"1er principe - Si un général de mer dispose ses forces de manière qu'aucune partie ou division de son armée ne puisse être attaquée, sans que le reste, ou du moins une partie de cette armée ne soit prête à lui porter secours, il a pourvu par là, non seulement aux moyens d'éloigner une défaite, mais même il a fait un premier pas vers la victoire.

2e principe - Si un général de mer conduit ses forces et attaque une division séparée de son ennemi, avec une grande supériorité de forces et de manière à ce que la division attaquée ne puisse être secourue, il a non seulement fait le premier pas vers la victoire, mais encore il s'assure d'une retraite si elle est devenue nécessaire.

3e principe - En prenant le contre-pied de la position exposée au premier principe, si un général de mer a disposé ses forces de manière qu'une partie ou division de son armée puisse être attaquée par un ennemi supérieur en forces, sans que le reste de l'armée, ni aucune partie de ce reste ait les moyens de lui porter secours, ce général sera battu.

4e principe - Prenons de même le contre-pied de la position exposée au 2e principe  ; si un général de mer attaque son ennemi et dispose ses forces de manière que quelque partie ou division de son armée ne puisse pas être facilement secourue, ou soit exposée à recevoir plus de boulets qu'elle ne peut rendre, un tel général sera nécessairement battu".

On ne doit pas être surpris de retrouver sous la plume d'un fervent admirateur de notre grand Suffren, un rappel de la doctrine.

Il y a encore dans l'ouvrage de Clerk un emprunt intéressant à faire : "En partageant l'escadre en divisions, on entend seulement faire connaître qu'il faut qu'elle soit tellement disposée et liée ensemble, qu'elle puisse observer de protéger un tel vaisseau ou telle partie de l'escadre qui pourra en avoir besoin ; ce qui est bien préférable à la position d'une armée ou escadre prolongée en ligne, qui occupe quelquefois 6 ou 7 milles de longueur, position dans laquelle il est impossible de porter secours aux vaisseaux désemparés".

La lecture de ce paragraphe éveille aussitôt en nous, des souvenirs récents ; le souci de donner à une armée navale nombreuse une souplesse de manœuvre qu'une trop longue ligne déployée ne permet pas, est de tous les temps, Nelson l'écarta à Trafalgar en divisant son armée en deux lignes, Togo en fait autant à Tsoushima, mais les deux amiraux conservèrent leurs fractions si bien "liées ensemble" qu'elles concentraient leurs efforts sur un objectif commun et pouvaient à un instant quelconque, se prêter une mutuelle assistance.

Nous trouvons une fois de plus l'occasion de préciser l'interprétation qu'il faut donner à l'idée de division des forces. Condamnable en tant que dispersion des efforts, elle est mieux que licite, elle favorise l'utilisation de ces forces, toujours appliquées
au même objectif, si par le fractionnement matériel, elle donne plus d'élasticité, aux mouvements de la machine militaire, si elle réalise en un mot ce que nous savons déjà être "l'harmonie entre la fragmentation nécessaire et l'unité de commandement". Certains principes, on le voit, ont une origine bien ancienne qui en fait toute la valeur. La notion d'"Armée navale" qui y satisfait et qu'on croit être très moderne, date en réalité de l'époque des grandes agglomérations de vaisseaux.

LE SUPPLÉMENT DE 1847

La tactique de 1832 s'est conservée intacte jusqu'en 1857 ; toutefois, l'apparition des navires à vapeur avait déjà orienté les esprits maritimes, vers les modifications que devraient nécessairement subir les évolutions du jour où les vaisseaux n'étant plus asservis au moteur atmosphérique, trouveraient une faculté de mobilité inconnue jusqu'alors.

Et dès 1847, cette opinion se faisait jour par l'apparition d'un supplément à la tactique de 1832, sous la forme d'un "Essai de tactique pour les navires à vapeur". Les principes généraux formulés présentent une sobriété qui s'explique par l'absence de sanction expérimentale sur le nouvel instrument naval. Je signalerai celui-là seul qui offre de l'intérêt pour nous : "L'ordre de front est en même temps ordre de marches et ordre de bataille".

Pourquoi donc le dogme jusqu'alors hors de discussion de la ligne de file comme ordre de combat et dont l'infaillibilité est pieusement conservée d'ailleurs pour les forces principales représentées encore par les vaisseaux à voiles, se trouve-t-il détruit pour les flottes qui naissent ?

C'est que le premier propulseur utilisé pour la navigation à vapeur était la roue à aubes, dont les volumineux tambours créaient, comme je l'ai déjà signalé dans le chapitre précédent, un encombrement sur les flancs, forçant à rejeter l'artillerie vers les extrémités, et aussi un point vulnérable. Entre les antiques galères et le vaisseau à roues, l'image peut différer, le principe est le même ; et ce principe consiste à présenter l'avant à l'ennemi.

Ce timide essai n'était considéré d'ailleurs que comme un premier jalon, car le vice-amiral, commandant en chef l'escadre, s'exprimait ainsi à son sujet : "Si, agrandissant le rôle des vapeurs, on les considère comme formant à eux seuls une réunion indépendante, une escadre à vapeur pour la navigation ou pour le combat, la tactique avec ses principes et son cadre de signaux, n'est plus suffisante... Celle-ci reste à créer".

La tactique navale de 1857

En 1857, nous trouvons enfin une refonte complète de la tactique appropriée aux vaisseaux à hélice et c'est dans une étude faite en 1853 par l'amiral Bouët Willaumez qu'il faut en chercher les origines. Les bases de ce projet sont contenues dans un certain nombre de "Principes de guerre" qu'il n'est nullement superflu de reproduire.

"1° - Une flotte de vaisseaux à hélice doit livrer bataille sous vapeur et les voiles serrées, à moins d'impossibilité absolue occasionnée par des avaries de machines ou de chaudières ;

2° - La vitesse d'un vaisseau à hélice étant une puissance, puisqu'elle lui permet de multiplier ses mouvements et ses coups, tous les fourneaux seront allumés en présence de l'ennemi et les feux prêts à être poussés au premier signal ou au mouvement favorable ;

3° - Les extrémités d'un vaisseau à hélice étant encore les parties les plus faibles de ce vaisseau relativement et les plus vulnérables en raison des coups d'enfilade de l'ennemi, on devra éviter, autant que possible, hors les cas d'abordage, de se présenter à cet ennemi de pointe, et chercher au contraire, soit à l'enfiler lui-même, soit à lui prêter le travers ;

4° - Une bataille de mer devant avoir généralement pour objet d'opérer un mouvement combiné avec des forces supérieures, contre un point décisif de l'ennemi pour l'écraser partiellement d'abord, on pourra arriver à ce résultat en employant les mouvements de guerre et les évolutions navales appropriées à la circonstance, et qui vont être mentionnées ci-après ;

5° - L'ennemi devant toujours être supposé avoir un principe de guerre analogue, l'amiral en chef devra, autant que possible, après avoir dirigé le gros de ses forces contre une partie faible de cet ennemi, occuper plutôt que combattre cet ennemi avec les meilleurs marcheurs de sa flotte en s'efforçant de le dérouter sur ses projets ;

6° - L'amiral doit, autant que possible, prévoir avant le combat la manœuvre à faire et, une fois le feu engagé, les capitaines doivent être tellement pénétrés des méthodes d'attaque et des intentions de leur amiral, que les signaux cessent alors d'être une nécessité de leur action".

J'ai déjà reproduit quelques-unes de ces citations dans les chapitres précédents, mais il m'a paru avantageux en les donnant à nouveau de ne pas tronquer les principes de guerre indiqués par l'amiral.

A ces principes correspondent un certain nombre de "mouvements de guerre" que l'amiral Bouët Willaumez formule de la façon suivante :

"1° - Si les ailes de la flotte ennemie sont faibles ou désunies, on peut défiler contre une de ses ailes pour la désemparer avec des forces supérieures ;

2° - Ou bien, il peut être plus avantageux de doubler une de ces ailes pour l'écraser du feu d'une double artillerie ;

3° - Les circonstances peuvent même être assez favorables pour permettre de couper l'aile toute entière du gros de la flotte ennemie, afin de l'envelopper et la réduire avant l'arrivée des secours ;

4° - L'on peut encore se trouver en situation de couper cette flotte sur plusieurs points pour provoquer une mêlée générale ;

5° - L'on peut enfin aborder l'ennemi, cette mêlée une fois engagée."

Après avoir énuméré ces divers mouvements l'amiral, porte-parole autorisé des opinions maritimes à cette époque, conclut en ces termes sur lesquels je ne saurais trop appeler l'attention : "Il n'est fait aucune distinction, relative au combat, entre les ordres qui vont être énumérés ci-après ; ils sont à la disposition de l'amiral en chef pour être utilisés par lui suivant les circonstances, et ce sera à son génie maritime et militaire à choisir entre tous, d'après les circonstances et les forces ou les préparatifs de l'ennemi, celui de ces ordres dans lequel il devra ranger sa flotte pour attaquer et combattre."

Je n'hésite pas à attribuer à une telle déclaration une importance considérable. Ceux-là seuls qui représentent un livre de Tactique, comme une sorte de code de recettes applicable à tous les cas et qu'il suffirait de feuilleter sur le champ de bataille, pour y trouver instantanément l'indication du procédé de victoire répondant au cas présent, ceux-là, dis-je, ne seraient pas satisfaits d'une imprécision qui cette fois est sage et voulue.

Ce n'est pas certainement parce qu'en l'absence totale de la sanction expérimentale, il est difficile d'imposer à des forces qui n'ont pas encore fourni leurs preuves, une orientation qui risquerait d'être démentie par les faits que la doctrine officielle ne se formule pas d'une façon impérative. Sans doute pour obéir à la logique des choses, qui poursuit l'utilisation maxima des armes la ligne de file apparaît bien comme la formation le plus propice pour des bâtiments dont les flancs sont désormais débarrassés de leurs encombrants et fragiles impedimenta ; mais on ne l'impose pas.

Et ici nous trouvons en effet le véritable motif de la réserve observée par la tactique et qui a été la loi de toutes celles qui l'ont précédée. Le mouvement est bien venu de noter une observation dont l'intérêt apparaîtra lorsque nous étudierons le projet actuel de tactique.

La note persistante qui caractérise tous les traités particuliers ou officiels que nous avons vus est, dans l'énumération des divers ordres de combat ou des manœuvres sur le champ de bataille, le souci constant de ne pas brider l'initiative du commandant en chef au moment de l'action, par des prescriptions trop étroites.

Leurs auteurs ont su peser les contingences qui, sur le terrain exercent une influence prépondérante et que les spéculations de cabinet sont incapables de doser à leur mesure. Et dès lors, ils s'interdisent de dire au chef militaire "Vous ferez ceci" mais ils se contentent de lui indiquer "Au cas où vous seriez conduit à essayer tel mouvement, en voici les avantages et aussi les inconvénients, à vous de choisir."

Toute la philosophie des livres de la Tactique de combat est contenue dans cette opposition de méthodes, dont la dernière est à coup sûr la seul bonne.

Parmi les ordres prévus par l'amiral Bouët Willaumez il en est un sur lequel nous allons nous arrêter un instant quoi qu'il nous soit déjà connu ; mais il se rapporte à un courant d'idées qui subit actuellement un véritable rajeunissement et à ce titre, il doit retenir notre attention. Je veux parler de l'"ordre de front en pelotons". Le libellé relatif à cet ordre est ainsi conçu :

"Dans cet ordre, les vaisseaux des chefs d'escadre seuls doivent relever le vaisseau amiral en chef sur la perpendiculaire de la route signalée ; les autres vaisseaux naviguent pelotonnés, c'est-à-dire sans ordre, autour de leur chef respectif, sans jamais le dépasser... L'ordre de front en pelotons n'astreignant que les chefs d'escadre à observer leur alignement, rend la marche d'une flotte plus libre et par suite moins pesante..."

On voit de nouveau ressortir la préoccupation qu'a fait naître cette formation particulière, nous allons la retrouver bientôt, sans aucun changement, dans les idées qu'ont inspiré la tactique de 1906.

Notons toutefois que dans l'œuvre de l'amiral Bouët Willaumez, les unités des pelotons jouissent d'une indépendance dont elles seront dépouillées définitivement plus tard ; pour l'instant, il n'existe de rigidité dans la formation que dans les liens qui unissent les chefs de ces pelotons à l'amiral. La conception s'est transmise intégralement jusqu'à nos jours.

La tactique de 1857 introduisait dans la liste des formations un mouvement nouveau ou pour parler plus exactement, car c'est le supplément de 1847 à la tactique de 1832, qui a réellement innové en cette matière, elle précisait une manœuvre inédite que seule la navigation à vapeur pouvait permettre de faire, à savoir les "conversions".

La tactique supplémentaire de 1864

En 1864, le même amiral, auquel on était déjà redevable de la première tactique à l'usage des bâtiments à vapeur, allait la remanier pour tenir compte, non pas tant des expériences acquises que de l'état général des idées. On était alors sous l'impression despotique de Hampton-Roads, survenu deux ans auparavant et qui avait brusquement ressuscité une arme antique, l'éperon, en même temps qu'il jetait sur la scène du monde un nouveau bâtiment de combat, le cuirassé.

Contre l'armure de ce nouveau navire le canon se révélait impuissant et, déchu de son ancienne importance, devait logiquement s'effacer devant le moderne rostre. En même temps, le point faible du bâtiment blindé changeait de position ; c'était désormais le travers qu'il allait falloir dérober aux coups de l'adversaire et, par contre partie, l'avant devenait la partie forte du navire qu'il s'agissait de présenter toujours vers l'ennemi, comme une menace. Toutes ces considérations sont parfaitement concordantes ; sur les vaisseaux en bois, l'avant est toujours plus vulnérable et en même temps le canon est le maître de batailles, tout concourt à prescrire aux amiraux de présenter le travers. Sur les cuirassés, au contraire, les flancs sont désormais la partie critique et, au même instant, le canon est paralysé. La ligne de front émerge des différentes formations pour apparaître comme l'ordre type de bataille.

Ceci complète ce que j'avait déjà dit à ce sujet, dans le chapitre précédent, de la liaison de la tactique avec la transformation des armes. Il faut retenir de cette "Tactique supplémentaire" ce vœu exprimé par l'amiral Bouët Willaumez "que toute la tactique de combat puisse tenir dans la main et se graver même dans la mémoire de chaque officier, de chaque capitaine". J'exposerai plus loin comment il faut interpréter cette vérité toujours aussi éclatante.

L'influence despotique du combat de Hampton-Roads, renforcée quatre ans après par les incidents de Lissa a duré 30 années, tout juste autant de temps que la période de recueillement du canon. Aussi, pendant toute cette période allons-nous trouver, dans les tactiques successives, la marque de ces leçons expérimentales, dont l'effet ne s'était pas fait sentir seulement en France, mais aussi en Angleterre notamment.

C'est à cette influence qu'est dû précisément le principe des évolutions obliques introduit pour la première fois dans la "Tactique supplémentaire de 1864" et qui figurent encore dans celle de 1892, toujours réglementaire. Enfin le peloton a pris définitivement une forme géométrique rigide.

La tactique de 1878

La tactique de 1878, inspirée par l'amiral Jurien de la Gravière, se ressent encore plus que les précédentes de la tournure des esprits ; j'ai déjà cité dans le chapitre des armes certaines de ses déclarations touchant leur emploi au combat. L'une d'elles, l'éperon, prime toutes les autres dans son esprit et forcément la tactique s'en ressent, par la prépondérance accordée aux évolutions obliques, succédant aux évolutions rectangulaires qui avaient été imaginées pour présenter toujours l'arme principale du moment, le canon, et par conséquent le travers.

Et pourtant déjà, dans cette édition, le contexte général de l'ouvrage se modifie ; les chapitres consacrés aux signaux s'enflent au détriment de ceux réservés au combat qui sont modestement condensés en 11 articles.

Dès lors, si la rubrique s'est maintenue, elle ne s'applique plus en fait à un recueil qui n'est désormais qu'un simple "Livre de signaux". Et ce caractère sera soigneusement conservé aux éditions successives de 1884 et de 1892, dans lesquelles la part réservée à la tactique de combat est toujours plus réduite. On a justement reproché à ces divers livres leur laconisme sur un sujet qui intéresse au plus haut degré l'utilisation militaire de la flotte.

Peut-être n'a-t-on pas assez tenu compte, en formulant ces reproches véhéments, de la période qui les avait vu naître et au cours de laquelle plusieurs générations de "bâtiments de combat", aussi éloignés les uns des autres comme conceptions que l'étaient le Napoléon, la Gloire et le Colbert avaient disparu, sans avoir subi l'épreuve décisive de l'expérience. N'était-ce pas en somme l'idée exprimée par le commandant en chef de l'Escadre de la Méditerranée, à propos de l'édition provisoire qui est devenue plus tard, la tactique de 1892. "Si je fais un retour en arrière et si j'examine les tactiques officielles depuis l'apparition des bâtiments à vapeur, je trouve toujours une sage réserve au sujet du combat. J'ajouterai que cette réserve s'accentue à mesure que nous approchons de la dernière édition. C'est que le mouvement qui emporte le matériel naval, dont les éléments deviennent caducs presque aussitôt créés, s'est de plus en plus accentué et qu'un certain doute plane sur son meilleur emploi le jour de l'action."

Pourtant, à l'heure où ces lignes étaient écrites, les progrès de l'artillerie rayée étaient assez grands pour qu'on eût pu prévoir ses glorieuses destinées nouvelles ; mais les esprits sont toujours lents, ainsi que l'a remarqué le commandant Gougeard, à prévoir les conséquences des armes ou des moyens nouveaux ; il fallut Yalu, deux années après, pour que l'expérience pesât de tout son poids sur les opinions flottantes et les orientât vers des idées plus précises.

Entre la trop prudente réserve adoptée par la Commission de Tactique de 1892 et les exagérations de ceux qui réclament un dictionnaire de stratégie et de tactique traitant "ex professo" de tous les cas de la guerre, il existe une juste mesure, tenant compte du petit nombre des principes toujours vrais dans l'espace et dans le temps et qui doivent former le manuel formel, obligatoire de tous les officiers.

En fin de compte, un simple "Livre de signaux" est incapable de satisfaire les plus justes aspirations d'un corps animé du désir de bien faire et la tactique de 1892 n'est pas autre chose.

Avant de l'examiner, avec les détails qu'elle comporte, puisqu'elle est encore, en définitive, la seule officiellement en usage, je voudrais dire quelques mots rapides d'un certain nombre d'études sur la tactique, parues avant sa mise en service.

Le Traité de Tactique navale de l'amiral de Gueydon contenait sous le nom de mouvements "par file en gisement" un procédé d'évolutions qui n'est autre que celui que j'ai indiqué au chapitre de la tactique d'évolutions, pour passer de la ligne de file à la ligne de front et qui repose sur le tracé du triangle des vitesses. L'officier général qui a laissé dans la Marine des souvenirs si vivaces se proposait d'ailleurs "de faire arriver sûrement à son poste, par le plus court chemin, le vaisseau qui a le plus de chemin à parcourir".

La tactique mathématique

Mais en dehors de cette étude remarquable et toujours fructueuse à lire, même de nos jours, en tenant compte bien entendu de la date où elle a été écrite et des opinions unanimes de l'époque, les autres travaux sur la matière n'ont pas laissé de traces utiles et durables. Plusieurs d'entre eux pourtant sont restés célèbres et parmi eux surtout, celui de l'amiral russe Boutakoff, ainsi que les études des commandants Pagel et Lewal, sans oublier l'enseigne de vaisseau Cordes. Ils dérivent tous de la même obsession, le désir de soumettre les mouvements des navires à je ne sais quelles règles étroites de géométrie ou d'algèbre qu'ils ne comportent pas.

Et c'est précisément parce qu'il y a antinomie certaine, entre les mathématiques et l'art naval que toutes ces ingénieuses spéculations qui ont passionné à leur heure le monde maritime, se sont évaporées sans laisser aucun empreinte.

Or, certaines manifestations contemporaines semblent nous faire craindre une nouvelle invasion du microbe scientifique ; il faut profiter de l'occasion offerte de s'expliquer à fond sur ce sujet.

Dans ses combinaisons, à coup sûr toujours intéressantes, l'amiral Boutakoff qui peut être regardé comme le précurseur et le maître le plus autorisé en ce genre, a méconnu le caractère fondamental des choses de la guerre. Le propre de l'art est d'atteindre à l'idéale beauté, voire même au sublime, par des moyens infiniment simples et rudimentaires au service d'observation constante de la nature. Pourrait-on imaginer des instruments plus simples que le pinceau et la palette du peintre, le ciseau ou le pouce du sculpteur, le burin du graveur ? Et pourtant c'est avec ces outils grossiers qui n'ont jamais varié que l'artiste fixe sur la toile les tons changeants à l'infini des lumières et des ombres, fait émerger d'un bloc informe de glaise les mouvements harmonieux les plus fugitifs ou fouille le métal de fins sillons qui reproduiront plus tard ces délicates et suaves gravures, devant lesquelles s'exaltent nos plus purs sentiments d'idéal.

Il y a sans doute de multiples degrés dans l'exercice de l'art ; certains atteignent au génie, d'autres obtiennent simplement le succès. Les uns comme les autres ont pour unique maître la leçon des choses.

Et c'est justement en cela que la guerre aussi est un art au premier chef et un grand art, car elle s'appuie également sur des moyens tout à fait simples ; et elle exige pour être faite avec succès, une observation constante des variations continuelles des hommes et des choses qui seule permet de fixer l'impression, la nuance du champ de bataille et de sentir la solution immédiate qui y répond. C'est donc bien dans ce cas spécial la négation complète de la science, qui enferme au contraire les esprits, sous la double barrière rigide de ses formules et de ses lignes. Au chef militaire, comme à l'artiste, il faut le plein air et l'étude de la vie.

Les longueurs d'arc, ainsi que les curieuses tables de l'amiral russe, pouvaient être fort intéressantes au point de vue purement spéculatif ; sur le terrain de l'action, elles n'eussent pas été seulement inutiles, elles eussent été dangereuses comme tout ce qui peut détourner l'attention des commandants du seul objectif, l'ennemi.

L'exemple des marins russes pendant la dernière guerre, n'est pas de nature à modifier les opinions sur ce point ; la savante tactique de leur compatriote était pour eux un médiocre viatique. Le moindre grain de "sens militaire" eut mieux fait leur affaire.

Le livre des signaux de 1892

Lorsqu'on ouvre le "Livre des signaux et tactique navale" de 1892, on est immédiatement frappé de la part plus qu'effacée faite à cette dernière ; on y chercherait vainement une pensée directrice sur la conduite générale du combat, ou même une simple opinion sur ses grandes lignes. La réserve adoptée à ce sujet est telle qu'on n'ose même plus énumérer au commandant en chef les principales manœuvres et leur effet utile, fût-ce simplement à titre d'indication.

Les 13 articles où il est fait mention du combat, empruntés d'ailleurs au service à bord, sont là pour justifier le modeste sous-titre de "Tactique navale" ; en fait, l'ouvrage de 1892 est bien purement et simplement un "Livre des signaux".

Une telle réserve est voulue et nous en trouvons la preuve dans les lignes suivantes citées déjà par le commandant Berryer : "Il me paraît résulter de ces considérations que le côté tactique du combat échappe pour le moment à une réglementation et qu'il faut laisser toutes les initiatives à celui qui aura toutes les responsabilités".

Ce ne sont donc pas des enseignements de même nature que ceux puisés dans la belle tactique de 1832, que nous devons chercher dans celle de 1892. La moisson sera moins riche, mais non moins utile, car nous allons arriver bientôt à la transition entre celle-ci et le projet actuellement en expérience. Il est donc indispensable de nous pénétrer de ce qui existe pour comprendre et juger ce qu'on a voulu faire pour le remplacer.

Si le livre de 1892 ne fait plus la distinction nécessaire entre les ordres de marche et les ordres de bataille, comme l'établissaient la plupart de celles que nous venons d'examiner, il énumère dans son article 22 un certain nombre d'ordres, mis à la disposition des commandants en chef, ce sont : 1) la ligne de file ; 2) la ligne de front ; 3) la ligne de relèvement ; 4) l'ordre en colonnes ; 5) l'ordre de file par divisions ; 6) l'ordre de file par pelotons ; 7) l'ordre de front par pelotons ; 8) l'angle de chasse ; 9) l'angle de retraite. Nous avons déjà vu au chapitre de la Tactique d'évolutions qu'une distinction très nette est pourtant facile à faire entre ces divers ordres, au point de vue du combat. Je n'y reviendrai pas.

Pour passer d'un ordre à un autre, la tactique de 1892 donne deux moyens : les formations et les évolutions obliques. J'ai déjà dit ce qu'il fallait penser de ces dernières. Les manœuvres auxquelles elles conduisent "d'après des règles précises et prévues par des mouvements accomplis suivant des routes et des vitesses théoriquement invariables" d'après le texte même de l'article 70 des Instructions générales, revêtent un caractère compassé, rituel en quelque sorte, qui est la négation même de l'activité plus que jamais nécessaire au combat. Ces évolutions doivent disparaître définitivement pour ne laisser subsister que les formations.

Parmi les ordres énumérés dans la tactique réglementaire, je m'arrêterai seulement sur l'ordre de file par pelotons, car nous allons les retrouver bientôt sous un autre nom dans le projet nouveau en essais.

Le peloton type de 1892 est la formation en triangle rectangle,
au sommet occupé par le chef du peloton, la distance de l'un ou l'autre bâtiment des ailes aux eaux du chef, étant égale à la distance normale. Mais un signal est mis à la disposition de l'amiral pour lui permettre de modifier la forme du peloton comme il l'entendra ; parmi ces formes si variées que l'on peut imaginer, une d'elles est particulièrement recommandée ; c'est celle dans laquelle le bâtiment n° 3 se laisse culer par le travers du poste qu'il occuperait dans la ligne de file. Cette disposition avait pour but d'obtenir "un groupement favorable au tir de l'artillerie".

L'ordre de front par pelotons réglementaires et l'ordre de file par pelotons obliquangles, offrent une coïncidence aussi parfaite que possible avec d'autres que nous aurons à étudier bientôt. C'est à ce titre que je les ai cités.

Sur le principe même du peloton, la Commission de Tactique de 1891 avait énergiquement repoussé les tentatives faites pour faire disparaître définitivement cette formation de nos livres officiels. Et cependant, les raisons invoquées en faveur de cette simplification étaient bien fortes. La condamnation de cet ordre dont les raisons d'être à l'origine ont été violées le jour où on a voulu lui imposer la rigidité géométrique, a été prononcée en des termes qui n'ont pas cessé d'être la vérité même "la formation en peloton français n'est ni un ordre de combat, ni un ordre de navigation".

Il a pourtant été maintenu sous le prétexte que cet ordre était commode pour naviguer avec 3 bâtiments dans les stations lointaines et, à cet égard, il est du reste très inférieur à la ligne de file endentée. On a invoqué aussi la nécessité de ne pas "réduire à l'extrême les signaux prévus". Il est profondément regrettable que cette opinion ait prévalu sur celle d'un officier général qui, faisant sienne la conception de l'amiral Bouët Willaumez, disait : "Un petit nombre de formations doit suffire aux besoins de la navigation et du combat ; moins elles seront nombreuses, mieux elles seront connues et mieux elles seront prises".

Oui, cela est la vérité, toute la vérité. Aussi bien, la nature se charge-t-elle d'élaguer elle-même les branches inutiles et de laisser tomber de l'arbre les fruits superflus.

Dans ces quatorze dernières années, quel est donc le chef qui a jamais songé à recourir sur le terrain de la manœuvre des escadres, à l'une quelconque des multiples formations ou évolutions, faisant intervenir le peloton ? On peut donc affirmer que ce dernier est bien tombé en désuétude et il n'y a pas lieu d'en être surpris, car il ne répondait à aucun besoin.

Si donc nous élaguons de la tactique de 1892, ces branches gourmandes des évolutions obliques et des pelotons, qu'y reste-t-il ? Pas grand chose. Et ce document se caractérise dès lors, à nos yeux, beaucoup plus par ce qui lui manque que par ce qu'il faut en retenir.

C'est ainsi qu'en dehors de l'abstention déjà signalée et par trop excessive sur la tactique de combat, l'ouvrage brille par sa pauvreté en ce qui touche les bâtiments légers et les flottilles. Ces dernières ont pris une telle importance que la nécessité devait s'imposer en effet de refondre la tactique.

Je ne dois pas abandonner le livre de 1892, sans faire une courte allusion à une innovation particulière à cet ouvrage, c'est-à-dire l'introduction d'une unité nouvelle de groupement, la demi-escadre. Il ne semble pas que cette conception ait répondu dans la pratique
au but que s'était proposé la Commission de 1891. Si, avant d'aborder l'étude toute d'actualité du projet actuellement soumis à la sanction expérimentale des escadres, nous jetons un coup d'œil rétrospectif sur l'ensemble des œuvres successivement passées en revue, nous ne pouvons pas ne pas être frappés de leur caractère général de simplicité et aussi et surtout, de leur discrétion systématique à l'endroit des prescriptions de combat.

Sans doute la mesure est dépassée dans l'ouvrage le plus récent, mais si nous interrogeons celui de tous ces documents qui s'approche le plus de la réalisation d'un traité de tactique tel que nous nous le représentons le plus souvent, nous devinons le souci constant d'assurer au commandant en chef sur le champ de bataille ; la pleine indépendance de sa pensée d'artiste.

C'est que ses auteurs, encore une fois, ont été formés à la grande école de la guerre et savent qu'en présence de l'ennemi, le plus petit incident imprévu bouleverse les combinaisons les mieux étudiées. Ils n'ignorent pas non plus qu'on ne forme pas de bons généraux avec des manuels de recettes qui seront le plus souvent inopérantes pour le cas particulier à résoudre par le seul fait de cet imprévu, mais par une éducation tout entière expérimentale, lente et progressive.

L'interrogation attentive du passé était, on le voit, indispensable pour "savoir comment la tactique contemporaine s'était faite et assister en spectateur à sa formation".

Notes:

1 Cf ma présentation du livre inédit et inachevé de l'amiral Castex, La liaison des armes sur mer, CFHM-Economica, 1991.

2 Le texte publié ici est strictement conforme à l'original calligraphié. La dernière section sur le projet de Tactique alors en discussion, trop longue, n'a malheureusement pu être reprise. Je remercie le vice-amiral Darrieus, qui m'a généreusement donné une copie du cours de son grand-père.

 

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