| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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LA PENSÉE NAVALE ITALIENNE II DE LISSA À LA GRANDE GUERRE
Ezio Ferrante
La guerre de 1866 contre les Autrichiens se termine tragiquement par la bataille de Lissa, entraînant de pénibles séquelles polémiques, au-delà des enseignements, vrais ou supposés tels, que par la suite on songera à en tirer. De cette bataille découlent deux conséquences principales : en premier lieu, elle a montré clairement les limites d’une stratégie basée sur les armes, développée brièvement dans la période antérieure, sans un concept directeur solide pour conduire les opérations ; en second lieu, elle a montré un temps d’arrêt considérable dans la réflexion théorique sur les questions maritimes, dans un climat désormais d’indifférence et d’hostilité déguisée de l’opinion publique, au sein de la Marine elle-même. Lissa fait oublier la campagne de Crimée, Ancône et Gaète. Aucune scène maritime ne figure sur les monuments commémoratifs du Risorgimento, comme si la Marine n’avait pas contribué à la construction de la nation. Le roi Victor Emmanuel ne prendra jamais aucun officier de marine comme aide de camp, ce qui a une signification très claire. En fait la Marine et les marins sont tout simplement tolérés ; au Parlement, on ne discute de questions maritimes qu’à l’occasion du vote du budget du ministère de la Marine à la tête duquel, dans les gouvernements qui suivent Lissa, on préfère appeler des généraux plutôt que des amiraux. La guerre de 1866 contre les Autrichiens se termine tragiquement par la bataille de Lissa, entraînant de pénibles séquelles polémiques, au-delà des enseignements, vrais ou supposés tels, que par la suite on songera à en tirer. de cette bataille découlent deux conséquences principales : en premier lieu, elle a montré clairement les limites d'une stratégie basée sur les armes, développée brièvement dans la période antérieure, sans un concept directeur solide pour conduire les opérations ; en second lieu, elle a montré un temps d'arrêt considérable dans la réflexion théorique sur les questions maritimes, dans un climat désormais d'indifférence et d'hostilité déguisée de l'opinion publique au sein de la Marine elle-même. Lissa fait oublier la campagne de Crimée, Ancône et Gaète. Aucune scène maritime ne figure sur les monuments commémoratifs du Risorgimento, comme si la Marine n'avait pas contribué à la construction de la nation. Le roi Victor Emmanuel ne prendra jamais aucun officier de marine comme aide de camp, ce qui a une signification très claire. En fait la Marine et les marins sont tout simplement tolérés ; au Parlement, on ne discute de questions maritimes qu'à l'occasion du vote du budget du ministère de la Marine à la tête duquel, dans les gouvernements qui suivent Lissa, on préfère appeler des généraux plutôt que des amiraux. La relance du débat sur les questions navales Sur cette toile de fond certes peu favorable, l'intérêt pour le monde maritime et ses problèmes est ravivé presque en cachette par la fondation de la Rivista Marittima en 1868 grâce à la volonté expresse du premier marin à être rappelé à la direction politique de la Marine, le contre-amiral niçois Augusto Riboty (1816-1888) ; le but avoué de la revue est d'offrir "un enseignement consacré aux études maritimes, techniques et scientifiques pour quiconque en ait la qualité et désire collaborer par des travaux d'intérêt scientifique en vue de contribuer au développement des marines militaire et marchande". L'éventail des sujets de recherche est très large : cela fera dire à un des historiens de la Rivista Marittima qu'"il n'existe pas de question concernant la mer qui n'y soit étudiée sous tous ses aspects" et un autre ajoutera que "l'index analytique de la Rivista Marittima, n'est, rien moins, qu'un titre de noblesse de la pensée navale italienne" 1. Il est important de noter que c'est précisément dans les pages de cette revue, entre la fin des années 1860 et le début des années 1870, que le lieutenant de vaisseau Paolo Rossi, épigone de la nomenklatura ministérielle, publie ses premiers essais2 ; Rossi finit par isoler les thèmes qui seront retenus plus tard et qui représentent en un certain sens la pensée navale italienne du moment ; ce sont les problèmes tactiques et thématiques qui concernent la défense des côtes. Mais l'imagination prospective de Rossi s'incarne mieux dans le roman stratégique destiné à frapper l'opinion publique, que dans ses écrits sur la technique navale. En effet, dans son Racconto di un Guardiano di Spiaggia 3, sous la forme d'un roman, Rossi analyse une situation paradoxale pour ceux qui, à cette époque, ont des idées arrêtées sur la stratégie4, mais parfaitement vraisemblable ; l'Italie est amenée à perdre une hypothétique guerre future uniquement livrée sur mer, alors que son armée intacte tiendrait le versant occidental des Alpes ! La flotte française ayant pu avoir facilement raison de la faiblesse des forces navales italiennes, quels qu'aient pu être leurs "incroyables exploits", possède la maîtrise de la mer et s'attaque avec succès aux lignes de communication ferroviaires du littoral, indispensables à la mobilisation des forces terrestres, en isolant les grandes villes maritimes de la Tyrrhénienne ; la flotte française peut opérer avec succès un débarquement de 100 000 hommes sur les côtes de Toscane et, remontant la vallée de l'Arno, attaquer les arrières de l'armée italienne s'appuyant sur les Alpes ; cette dernière, pour éviter l'encerclement et sans avoir perdu une bataille, est contrainte de se replier sur Mantoue et sur Vérone et, à la fin, après une semaine de combats désespérés, "succombera sous le poids du destin". Le "récit" de Paolo Rossi, par son aspect informel et sa capacité à alerter l'opinion publique, a beaucoup fait pour "éveiller partout étonnement et perplexité" ; il contribue à sensibiliser l'ensemble des personnes non initiées aux questions maritimes et naturellement il réussit à faire naître une vive préoccupation chez les tenants de la thèse adverse qui veulent "défendre la mer par la terre" 5. En d'autres termes, au début des années 1870, réapparaît en Italie, un fossé idéologique entre les partisans de la Blue Water School et ceux de la Brick and Mortar School. Les premiers attribuent à la flotte de haute mer la défense des frontières maritimes à partir d'une puissante force de navires de ligne les plus récents, capable de disputer à l'ennemi la maîtrise de la mer, tandis que les seconds donnent encore une valeur sûre aux défenses côtières (terrestres ou maritimes, fixes ou mobiles) qui seraient les plus adéquates, et qui réserveraient au plus à la marine un rôle auxiliaire et complémentaire, selon l'adage traditionnel qui veut qu'"un navire qui s'attaque à un fort est un navire condamné". C'est autour de ces systèmes de pensée que s'ordonne la production littéraire en vue au cours des années 1870 et au début des années 1880. La question de fond est : comment défendre les 6876 kilomètres de côtes de l'Italie, une fois réalisé d'un point de vue critique (et le pamphlet de Rossi eut le mérite d'avoir une influence décisive), qu'il n'y a pas seulement les cols alpins et la vallée du Pô pour une possible attaque du puissant voisin transalpin (la France représente l'idolum fori *, constamment présente dans la pensée militaire italienne)6 ; "n'y a-t-il pas d'autres voies, plus ouvertes et plus dangereuses par lesquelles l'Italie pourrait être envahie", c'est-à-dire, par les côtes, donc par ses frontières maritimes ? Et si les réactions sont au début des plus diverses, peu à peu s'impose la conception que la défense des côtes se fait par la mer, "avec une nombreuse flotte comprenant toutes les composantes nécessaires à l'obtention de l'objectif désiré" 7. Ainsi, en usant d'une métaphore, au lieu de se mettre à construire une nouvelle "muraille de Chine" côtière, trop coûteuse pour les finances publiques et parfaitement inefficace face à l'augmentation croissante des calibres de l'artillerie navale et face aux effets imprévisibles d'une "surprise", on s'oriente résolument vers ces "murailles de bois" qui rendirent célèbre Thémistocle. Cette politique se concrétise par la construction de puissants cuirassés lancée par le ministre de la Marine Riboty et poursuivie par ses successeurs, Simone Pacoret di Saint-Bon et Benedetto Brin, non sans de nombreux contretemps et remises en question comme nous aurons l'occasion de le voir. Les débats sur les questions navales entre la fin des années 1860 et le début des années 1880 reproduisent la discussion à l'échelle italienne la controverse internationale sur le dilemme "canon/ cuirasse" et sur la polémique "canon/éperon/torpille", c'est-à-dire sur la recherche de l'arme "absolue" dans le combat naval, alors que l'on passe des formations et des figures de la tactique de l'ancienne marine à voiles, avec toutes ses règles et ses présupposés opérationnels, au nouveau contexte reposant sur l'emploi des bâtiments cuirassés à vapeur. Plus particulièrement, dans le vif débat sur la tactique, on s'oppose avant tout à la conception, étroite qui ne voit dans les flottes qu'un instrument logistico-militaire au service des forces terrestres, et on refuse qu'elles soient dévolues au rôle en soi complémentaire de fortress fleet, uniquement tournées vers la défense côtière des places fortes maritimes. L'attention des spécialistes des questions navales se porta avant tout vers l'analyse en profondeur des manœuvres, des systèmes d'évolution et de l'évolution elle-même, de l'emploi des forces navales dans des combats singuliers ou entre escadres ; de très riches études techniques en résultèrent8 dans lesquelles nous avons naturellement essayé de rechercher surtout les aspects méthodologiques pertinents : leur cadre général de référence part des auctoritates des Anciens, des Stratagemata de Frontin, des De re militari de Végèce jusqu'à la Tactica sive de istruendibus aciebus de Léon le Philosophe, pour arriver aux "leçons" des théoriciens modernes (particulièrement Bouët-Willaumez, P.H. Colomb et G. Boutakov9). Le commandant Carlos de Amezaga, directeur de la Rivista Marittima entre 1868 et 1871, affirme en prélude à une étude de grande ampleur10 que quand on entre "dans la forêt appelée tactique navale où l'imagination abat plus d'un arbre alors qu'en réalité la forêt reste intacte", le problème principal est celui de la diversité des formations tactiques de combat qu'il faut mettre en accord dans les multiples circonstances parce que "des formations tactiques, il en va comme des figures géométriques que l'on peut former avec ces navires aptes à tenir le poste qui leur est assigné". Cependant, face au succès des formations en coin (Lissa docuit) avec ses diverses combinaisons (en double ligne, en deux groupes en angle ayant la même base avec 9 navires dont 1 au centre les 8 autres étant répartis à raison de 4 sur chacune des deux ailes de la formation), le choix de Amezaga, en parfait accord avec le commandant Colomb11, se porte sur la ligne de file double ou triple, définie comme "base de toute opération de guerre" dans laquelle les escadres suivent des routes parallèles en se canonnant et grâce à laquelle le chef d'escadre le plus déterminé pourra, à la suite d'une manœuvre, venir tout à la fois perpendiculairement ou obliquement sur l'ennemi. Son approche stratégique est très intéressante à propos de l'Arte della Guerra du général Ricci où il voit essentiellement "la partie de l'art militaire qui montre les positions qu'il est nécessaire d'occuper sur le champ de bataille et quelles sont les lignes de communication les plus indispensables pour aller d'un point à un autre". Amezaga affirme que la stratégie navale entendue comme l'art de surprendre l'ennemi grâce à des évolutions imprévues, "est une parole vide de sens ; de cela ne reste qu'une chose : l'objectif qui se concrétise au cours de la bataille" 12 . La rigueur excessive des prescriptions de la tactique traditionnelle est critiquée par le contre-amiral Luigi Fincati (1818-1893) celui-ci en particulier dans ses Aforismi militari 13, soutient qu'il faut opérer une nette distinction entre tactique et... tactique, les théoriciens, italiens à l'imitation des français, "appellent improprement tactique navale et tactique réglementaire, ce qui n'est rien d'autre que le règlement qui prescrit les manœuvres que les navires doivent exécuter pour passer d'une formation à une autre". Il serait préférable de l'appeler "manœuvre de tactique" pour mieux la distinguer de celle que notre auteur appelle "tactique véritable", c'est à dire : "choix judicieux dans les évolutions pour vaincre l'ennemi et le détruire". Par suite, entre "tactique" et "tactique", il existe une grande différence, répète fermement Fincati. Et l'accent est mis encore une fois sur l'engagement de Lissa14, là où "au moment de l'approche de l'ennemi, notre chef d'escadre (l'amiral Carlo Pellion di Persano), commanda : "Ligne de front en venant sur la marche gauche" et ensuite, d'abord, "Venir en ligne de file par la contre marche à droite, puis "Serrer les distances" et, enfin, "Tourner l'ennemi" . Fincati conclut, sarcastique : "nous fûmes dispersés dans les règles, parce qu'aucun de ces ordres ne répondait à la situation de l'adversaire". Dans l'histoire navale italienne (et aussi dans la française, souligne notre auteur), on a allié le paradoxe du respect absolu de la tactique réglementaire à la non-observance des principes fondamentaux de la guerre, véritable cause de toutes les défaites. Les écrits de Fincati montre un autre aspect typique de la tradition italienne qui est l'élément moral : les auteurs français, pour définir la qualité indispensable exigée de tout militaire et spécialement chez les chefs, emploient souvent le terme caractère ,* sans l'accompagner d'un qualificatif qui en détermine la nature, tandis que le mot caractère en italien, employé au sens moral, indique la qualité de l'âme et doit toujours être suivi d'un adjectif qui en précise la nature15. Fincati prend aussi part aux débats tendant à individualiser l'arme tactique par excellence, selon les précisions contenues dans l'ouvrage du commandant H.U. Noël, Gun, Ram and Torpedo 16 destiné à provoquer en Italie une vive polémique17 ; après l'enthousiasme facile et l'exaltation sans frein provoqués par l'effet déterminant de l'emploi de l'éperon, il adoptera une opinion plus prudente sur son efficacité réelle, en la limitant à une phase exceptionnelle du combat naval, à une ultima ratio, "étant toujours admis qu'on prend des risques en l'utilisant contre un navire en route" (et non simplement contre un navire immobilisé à la suite d'une avarie, comme ce fut le cas à Lissa avec la frégate à vapeur Re d'Italia). Par ailleurs, la question des types de navires attire l'attention des tacticiens, qui se focalisent sur la primauté de l'artillerie embarquée, dans les premières années de la décennie 1880. Dans une ambiance alors dominée par l'état des techniques et tactiques, où régne un certaine perplexité quant à la possibilité de l'existence même d'une stratégie théorique, paraît un travail intitulé "Sulla strategia navale dell'Italia"18 qui attire aussitôt l'intérêt des milieux navals de l'époque. Son auteur Augusto Vittorio Vecchj, officier de marine, se livrait depuis peu à ce qui allait devenir un long militantisme en matière d'études sur des questions navales (études dans lesquelles il sera connu sous son pseudonyme Jack la Bolina). A l'encontre de ce à quoi on s'attendait, Vecchj ne fait pas une approche théorique de la stratégie navale (en contestant toutefois la théorie de Amezaga déjà citée), mais il l'illustre en termes essentiellement opérationnels, dans le contexte géostratégique des théâtres d'opérations maritimes ; il envisage des opérations à l'est et à l'ouest de la péninsule ainsi que l'existence des bases nécessaires à la flotte dans un conflit futur. L'hypothèse d'une guerre à l'ouest (évidemment contre la France) est reprise dans les termes suivants : étant donné une guerre de mouvements ou une guerre offensive menée par l'Italie également à l'ouest, il affirme avec optimisme que celle-ci doit ou se défendre ou attaquer à partir de deux positions avancées, celles que donne la géographie, à savoir les bouches de Bonifacio au nord, qu'on ne peut bloquer et qui permettent de défendre la Spezia et Gênes, et Trapani au sud qui couvre Palerme et Naples, en vue de dissuader l'offensive ennemie dans la partie méridionale de la mer Tyrrhénienne. Dans le cas d'une guerre à l'est où l'Italie serait entraînée19, "nous devons avoir à l'entrée de l'Adriatique une base sur la rive italienne de la mer Ionienne qui défende cette entrée et en interdise le passage à l'ennemi". Le travail de Vecchj revêt donc, au début de la deuxième moitié des années 1870 une exceptionnelle importance par le caractère unique de ses fondements et par l'ampleur de ses recherches ; cela dit, l'auteur se range parmi les partisans italiens de la Blue Water School, en réaffirmant énergiquement que "l'Italie doit se défendre par la mer" et, grâce à ses îles, "d'où la mer a été reconquise par les Romains contre les Carthaginois, par Bélisaire contre les Goths, par Gonzalve de Cordoue contre les Français, par les Bourbon contre l'éphémère république parthénopéenne, par Garibaldi (avant tout marin et inspirateur ainsi qu'organisateur de l'expédition des Mille en 1860), enfin par Bixio, lui aussi marin avec Garibaldi". L'histoire est surtout vue à l'époque comme magistra vitae, comme une source continue qui apporte des exempla convenant à toutes les circonstances. Vecchj conclut : "les exemples en fait abondent et les énoncer est facile". Dans le contexte maritime de la deuxième moitié du XIXe siècle, une place particulière doit être réservée à la figure et à l'œuvre du père dominicain Alberto Guglielmotti (1812-1893), historien de la marine pontificale et des gloires italiennes en Méditerranée. Sa très riche bibliographie comprend un ensemble de sept monographies fondamentales, qui traitent de l'histoire maritime pontificale depuis le haut Moyen-Age jusqu'à l'expédition napoléonienne en Egypte qui en marque la fin. A cet ensemble, il faut ajouter dix études dans lesquelles l'auteur fait le point sur des thèmes particuliers de l'histoire maritime, de la défense des côtes et de l'histoire des fortifications. Un tout qui forme une unité dans laquelle on retrouvera les événements qui ont marqué la maîtrise de la mer exercée par la Papauté, la première force organique des temps modernes, dans sa lutte sans répit pour exterminer la plaie du banditisme, pour punir les outrages des pirates et pour réprimer les tentatives des Ottomans. Le père Guglielmotti n'est pas à proprement parler le père Hoste de la marine italienne, mais plutôt, en paraphrasant une définition déjà appliquée au commandant Mahan, "un historien enseignant l'art de la guerre" au sens où "(il) a vu (lui aussi) dans l'histoire une méthode dans laquelle il trouve des événements saillants du passé qui aideront à mettre quelque ordre dans la confusion de l'époque actuelle" 20. Dans le cadre de ses Storie, publiées entre 1856 et 1889, nourries par une profonde vis polemica et un sens moral élevé21, on peut emprunter toute une série d'enseignements relatifs avant tout à l'unité du savoir militaire en général, abusivement partagé entre le domaine maritime et le domaine terrestre ; il met l'accent sur la suprématie de l'offensive ("on doit prendre rapidement l'offensive maintenant et toujours parce que le meilleur moyen de se défendre est de passer à l'offensive contre l'ennemi pour l'empêcher de nuire" 22), sur la valeur tactique de l'éperon, "arme offensive par excellence" et donc, par comparaison historique avec l'avènement de la navigation à vapeur, Guglielmotti réaffirme le retour nécessaire de la marine contemporaine, "à la théorie, à la tactique et à tous les principes fondamentaux" de la marine à rames. "Dans les cas les plus courants, le navire de ligne moderne, doté d'un éperon et d'une cuirasse, doit toujours avoir le cap sur l'ennemi, que ce soit vers le large ou vers la terre, si l'on veut attaquer plus vigoureusement et si on veut être le moins possible exposé à une attaque ; on doit protéger les flancs du navire qui sont les parties les plus vulnérables à une attaque à l'éperon... d'où la place à l'avant plutôt qu'ailleurs que doit occuper l'artillerie principale ; d'où également la formation que doivent prendre les navires cuirassés au combat, calquée sur celles adoptées par les trières ou par les galères selon les enseignements de l'Antiquité et du Moyen Age : formations en ligne de front, en division, en coin, en pointe avec deux lignes de file en routes convergentes" 23. La critique du commandement à la bataille de Lissa est claire car l'auteur ne cessera de répéter encore plus explicitement qu'"avec un ennemi proche et fort, on ne conquiert pas les îles, et que dans ce cas on subit des attaques à la fois de la terre et de la mer ; et aussi qu'il est impossible d'essayer de prendre une place bien défendue sans faire subir des avaries au navire et sans pertes humaines alors que l'adversaire intact a toujours l'avantage de se porter à l'improviste à l'attaque et de nous battre à plate couture" 24. De larges analyses de caractère tactique et stratégique très intéressantes dans son œuvre et seront, par la suite, mises en forme pour enfin entrer dans le monumental Vocabolario marino e militare 25. Dans cet ouvrage le père Guglielmotti attire l'attention sur le mot stratégie qui, pour lui, "est cette suprême science militaire qui invente la manière de conduire à la victoire les forces sur le champ de bataille. Elle est semblable à la dynamique qui, en chambre, étudie abstraitement les lois du mouvement, de l'espace, du temps et passe ensuite aux masses, à la vitesse, aux chocs, à la résistance, à l'usure. La stratégie suppute les axes et les dispositifs d'attaque depuis les bases jusqu'à l'objectif ; elle contrôle les lignes de communications et les routes de repli ; elle compare, dans une solution apportée à un problème stratégique, les avantages et désavantages et résout concrètement sur le terrain le problème fondamental des mouvements des forces par les voies les plus rapides, dans les délais les plus brefs, en ordre et à temps pour vaincre ; cela est vrai tant sur terre que sur mer" 26. Mais le but véritable de la guerre culturelle mise en avant par le père Guglielmotti est de redonner à l'Italie la croyance qu'elle est une nation maritime ; par une réévaluation de redécouvrir les traditions et le langage des marins du passé27 ; c'est un programme auquel Vecchj lui-même souscrit entièrement en montrant à son auteur toute son admiration et son attachement ; il cherchera à l'étendre encore plus dans le climat polémique des années 1880 jusqu'à la complète nationalisation de la Marine italienne avec la volonté de la soustraire à la "sujétion morale et matérielle de l'étranger laquelle a étouffé le développement de la fierté nationale, qui quoiqu'on en dise est, selon Vecchj, le support et la vie de la race" 28. Celui-ci, par la suite, déplace le centre de gravité des forces dans le débat, depuis un contexte historico-philologique théorique, dans lequel l'avait enfermé Guglielmotti, jusqu'à un niveau proprement politico-économique. Ce sera Vecchj lui-même qui par la suite proclamera29 que sa pensée était antérieure à celle de Mahan par deux études parues à la fin des années 187030 dans lesquelles il a affirmé que "sans l'ombre d'un doute, la maîtrise de la mer, pour celui qui la possède, mène à la victoire finale". En ce sens, il soutient avoir aussi précédé Mahan "dans l'exposé de sa théorie justifiée de l'influence de la puissance maritime dans l'histoire". Bien des années plus tard (1890), il condense, dans une brève et simple formule dotée d'une grande efficacité, ce qu'il a déduit de l'analyse critique de la guerre qui décida si la Méditerranée devait être sémitique ou indo-européenne pour des siècles. Mais c'est particulièrement dans cette formule efficace et pleine de sens, dans ce schéma conceptuel de la théorie de la Sea-Power que consiste, comme nous le verrons, la notoriété de Mahan en Italie même, avec sa très profonde influence dans le débat sur les questions maritimes, oublieux, malgré ses déclarations d'intention réitérées, soit des anticipations de Vecchj, soit des enseignements plus importants du penseur napolitain méconnu, Giulio Rocco31.
D'un autre côté, Brin, responsable des constructions navales, soutient la thèse opposée, privilégiant l'importance décisive des grandes unités dont les éléments fondamentaux sont, chez lui, au nombre de trois :
Ainsi s'ouvre un ample débat dont l'objet est, non seulement la vision de la guerre future (et, par conséquent, les directives à suivre dans l'élaboration des programmes navals), mais aussi, l'avènement de l'industrie naissante de la défense nationale qui veut se libérer de la pesante dépendance de la technologie étrangère, payant évidemment le prix non négligeable de la mise au point d'un savoir-faire sûr. La question du choix des types de navires36 oblige la nomenklatura navale à prendre position, mais elle se heurte aux incertitudes techniques, compréhensibles à une époque d'importantes évolutions, et aux restrictions budgétaires récurrentes. Le débat qui s'est d'abord cristallisé autour de l'opposition irréductible entre grandes et petites unités (comme si dans le déplacement du navire résidait l'expression magique de sa puissance alors que "tant la grandeur que la petitesse sont des notions toutes relatives", comme l'observe Brin lui-même) finit par dépasser le problème contingent posé pour prendre une dimension plus vaste ; le vrai problème pour l'Italie est de savoir si "elle a besoin de se mettre à la tête du progrès", se chargeant des coûts et de la responsabilité qu'un tel choix impliquerait, ou bien si elle doit "se laisser aller à abandonner cet objectif", se contentant encore une fois d'"imiter les autres dans le choix du type de navire". Dans cette énième phase de l'éternelle lutte entre l'ancien et le nouveau, entre le passé et l'avenir, la victoire sur les bancs du Parlement et dans les Commissions ad hoc de la Marine royale, montrait clairement quelle voie l'Italie voulait suivre en matière de programmes navals.
En d'autres termes, selon notre auteur, le débat jusqu'à maintenant s'était porté sur les "particularités tactiques de quelques navires" et a fini par négliger le problème fondamental, celui de la stratégie navale. Celui-ci consiste à décider ce qui doit être "le but essentiel de notre contre-offensive, c'est-à-dire empêcher les débarquements, détruire les convois et les croiseurs ennemis et, si nécessaire, recourir à cette guerre de course dont précisément on nous menace". Dans l'analyse du discours, le défaut principal de la pensée navale du temps est l'incapacité de concevoir autre chose que la guerre tactique d'où dérive "cette persistance têtue de chercher le salut et la victoire dans une formation, dans un symbole, comme si la guerre était une doctrine pythagoricienne" ; de son côté, Cottrau apporte sa contribution en réagissant sous forme de polémique aux attaques dirigées contre les théories de la Jeune Ecole qui paraissent alors dans la presse française38. L'auteur saisit l'occasion pour affirmer son credo déjà exprimé dans la question du choix des types de navires : la victoire des grands navires de combat mène naturellement à la guerre d'escadre, à la guerre totale sur mer, tandis que le choix des petites unités aurait plutôt conduit vers la guérilla, des croiseurs et la guérilla côtière. Cottrau prend résolument position en faveur de la côte, fondamentale pour l'Italie : "tous les objectifs de la guerre navale s'y trouvent", comme le déclarent les théoriciens de la Jeune Ecole. Il constate qu'un fossé existe entre la préparation à la guerre et la guerre possible dans le futur ; on se prépare à la grande guerre sur mer tandis qu'il serait plus opportun de prévoir la guerre de croiseurs * et de mieux faire face aux "coups de main des Barbaresques, aux pillages et aux bombardements" dont on menace l'Italie. L'effet de ce premier impact des théories de la Jeune Ecole en Italie39 est très important et destiné à durer longtemps, avec une influence profonde, mais variable selon les périodes ; dans le domaine de la critique historique, Domenico Bonamico soutiendra par la suite40 que la Jeune Ecole a donné à la France au XIXe siècle la prééminence en stratégie navale, prééminence qu'elle avait déjà possédée en tactique navale au cours du XVIIIe siècle. En revanche, sur le plan strict de l'efficacité, il juge les doctrines de l'école française "plus tapageuses qu'efficaces" face à la guerre d'escadre relancée par les écrits de Mahan qui finissent par représenter en Italie, la vraie "révélation du siècle". En fait, à partir de 1890, la parution de l'Influence of Sea Power upon History suscite en Italie une intense analyse critique de cette œuvre de Mahan devenue la règle de la pensée stratégique navale italienne naissante41. Le premier concept qui a intéressé les spécialistes italiens est d'abord la définition même de la stratégie proposée par le théoricien américain ("naval strategy has for its ends to found, support and increase as well in peace as in war, the sea power of a country") "Les buts recherchés par la stratégie navale consistent à créer et à accroître la puissance navale d'un pays que ce soit en temps de paix comme en temps de guerre". l'analyse stratégique approfondie de l'élément géographique, avec l'affirmation de l'importance des bases navales et des colonies d'expansion est particulièrement ressentie en Italie alors que celle-ci se trouve entraînée dans une politique, coloniale. Sont aussi notés de même que l'obligatoire substrat politique de la puissance maritime, dans une étroite symbiose entre le pouvoir politique et la stratégie navale, et évidemment les conclusions de Mahan sur la situation géostratégique italienne42. Tout particulièrement le choix politique de Mahan, avec ses obscurités et les ambiguïtés de son interprétation43, nous permet de nous rendre compte de l'attitude politique des analystes italiens du moment, attitude qu'ils préférent ne pas manifester ouvertement. Bonamico préfère un gouvernement aristocratique, mais républicain plutôt que monarchique. Augusto Vecchj, partisan de toujours des grosses unités et du combat d'escadre, exprime un point de vue anti-démocratique : il exalte l'autoritarisme de Crispi, définissant ce dernier comme "un vrai homme d'état, partisan résolu du principe d'autorité" ; dans une perspective historique, il affirme que "ce sont les souverains et les oligarchies qui ont créé les forces armées alors que la démocratie n'a pu le faire ; le Démos ne comprend pas la marine... Celui qui prône l'importance de la marine ne s'adresse pas au peuple mais aux couches supérieures du pays". Par la suite, Giovanni Secchi (1871-1948), dans le sillage de Mahan, affirmera que "le gouvernement absolu exerce une action plus intense que le gouvernement constitutionnel ; mais ce dernier donne une plus grande confiance dans la continuité de l'action, laquelle est parfaitement en accord avec les vrais intérêts du Pays" et timidement arrive à préférer un pouvoir politique assez énergique, "point trop lié à la cuisine parlementaire" 44. Cependant, l'influence persistante de Mahan en Italie favorise, à la fin du XIXe siècle, une floraison d'études sur la stratégie dont les protagonistes, à l'exception de Bonamico, sont de jeunes officiers comme Giovanni Secchi et Romeo Bernotti (1877-1974). Ces études ne sont en vérité ni très originales ni très profondes, mais elles revêtent un aspect significatif dans l'éventail des études militaires du moment ; pour la première fois, à la charnière du XIXe et du XXe siècle, on cherche à poser les bases d'un discours proprement stratégique. Bernotti s'oriente vers une lecture stratégique et politique des théâtres géographiques des opérations maritimes et vers une critique historique45 ; Secchi, avec son penchant didactique, se propose de fonder "les principes d'un système de stratégie navale et d'en déduire des conséquences logiques" 46 ; quelque temps après, Romeo Bernotti, très engagé à l'époque dans les études tactiques47, affirme que "la stratégie navale doit se charger non seulement d'étudier le possible, mais aussi le convenable pour engager l'action tactique dans les meilleures conditions" ; avec une analyse critique, les simples données qui découlent des études consistent manifestement à interpréter volontairement Mahan d'une façon conforme à la situation navale italienne du moment avec toutes les possibilités de "distinguo". En fait, pour Bonamico, la bataille décisive, objectif principal de la guerre sur terre, n'est en termes maritimes "qu'un moyen tant que subsiste la possibilité de poursuivre les objectifs majeurs sans engager toutes les forces d'une manière décisive ; la bataille sur mer reste un objectif stratégique des forces navales pour autant qu'on les engage avantageusement". Secchi concentre son attention sur la controverse sur la défensive stratégique qui lui apparaît dans sa formulation bien plus complexe que celle de l'offensive selon Mahan : "on doit s'abstenir de livrer une bataille rangée avec des forces inférieures mais on doit attaquer l'ennemi uniquement quand les conditions sont favorables pour avoir l'avantage, et en menaçant l'ennemi de ces attaques, l'empêcher d'atteindre ses objectifs sur la côte ; et profiter des situations défavorables dans lesquelles il se mettra s'il essaye d'y parvenir, pour l'attaquer avec succès". Bernotti va encore plus loin en affirmant que "s'il est juste de penser qu'avant ou après, de quelque manière, il faut se battre, la bataille navale, la bataille entre escadres, ne peut a priori être le but vers lequel la stratégie doit obligatoirement tendre". Et toujours d'après l'image fausse d'un Mahan soumis à la critique, vers la fin du du XIXe siècle, Domenico Bonamico relance une théorie "personnelle" et organique de la puissance maritime48 qui se distingue par son caractère abstrait et qui est fondée sur les définitions avec une répartition rigide entre la statique et la dynamique de la puissance maritime elle-même ; la statique est accompagnée d'une série de fonctions (transcendantes, commensurables et incommensurables), où il examine "les conditions de puissance des seuls éléments constitutifs d'où dérive l'énergie complexe de la puissance maritime", tandis que la dynamique, subdivisée en dynamique interne et dynamique internationale, analyse "les manifestations des énergies complexes et particulières (de la puissance maritime) au cours de leur période d'expansion". C'est une œuvre substantiellement in progress ,* dit son auteur, car "c'est un abrégé d'un travail élaboré intuitivement, mais non encore développé et rédigé qui reposait sur des bases historiques et qui devait avoir un caractère scientifique". Par rapport à la célèbre œuvre de Mahan qui l'inspire, il ne manque pas de traits originaux comme l'indication des facteurs impondérables (le génie, l'invention, le hasard) et une analyse plus approfondie des facteurs économiques de la puissance maritime ; avec quelques allusions critiques étrangères à Mahan (comme par exemple, l'évaluation de la situation de la capitale, quant aux buts de l'offensive maritime) et une opinion politique plus marquée (dans laquelle est reprise avec force la thèse déjà signalée en faveur d'un gouvernement aristocratique). Paradoxalement, l'élément le plus intéressant est fourni par ce que ne dit pas Bonamico : trop occupé de parler in verbis magistri **, de ne pas perdre de vue la structure complexe de la puissance maritime de Mahan, il oublie complètement les fondements autochtones de la puissance maritime "italique", ou mieux "italienne" que l'on pouvait tirer des écrits déjà mentionnés de Giulio Rocco et aussi de ceux de Cristoforo Negri, le chantre de l'expansion coloniale italienne49. Cette fin de siècle apparaît comme un moment favorable pour un bilan critique des divers secteurs d'activité, y compris de la puissance navale, et l'amiral Carlo de Amezaga propose une synthèse personnelle50. Malgré la profusion des thèmes étudiés par les auteurs navals italiens, centrés sur les études techniques et tactiques, selon Amezaga, les questions stratégiques qui ont besoin d'être d'approfondies sont nombreuses ; "elles familiarisent encore plus le pays avec les problèmes de la défense nationale" dans l'idée que "les pays maritimes, pour être prospères et libres, veulent être forts et, pour cela nous devons, dans tous les cas, pouvoir faire confiance aux forces armées". Puis l'amiral, chassant ses doutes exprimés dans les années 1870, s'ouvre au discours stratégique et réaffirme, contre les "distinguo" et l'extrême réserve des penseurs navals contemporains, l'orthodoxie mahanienne elle-même : l'objectif principal de la guerre navale doit toujours être "d'engager simultanément tous les navires et toutes les armes sur le point du champ de bataille où la décision se fera" ; la stratégie, à laquelle notre auteur est finalement décidé à reconnaître une réelle valeur théorique, se définit comme "l'art de déplacer et de diriger la flotte en vue de la victoire" 51. Répétant souvent que "la défense de la côte se fait à partir de la mer", l'auteur conclut sa synthèse critique par un cahier de doléances * :
"Ou changer de marine, ou changer de politique" Le "clou" littéraire destiné à fixer l'attention des hommes politiques et des militaires de la fin du XIXe siècle est encore une fois un roman stratégique, paru sous le plus parfait anonymat : A000, La guerra del 190., In terra e in Mare 52. Son auteur est en fait Gaetano Limo (1862-1913), officier de marine, engagé dans le mouvement de propagande pour la Marine patronné par la Lega Navale ; Limo est un écrivain maritime apprécié sous le pseudonyme d'Argus53. Dans la tradition désormais confirmée par le Racconto di un guardiano di spiaggia de Paolo Rossi et par des écrits de Laird Clowes, William Le Geux et Maurice Loir, le roman épistolaire de Limo, avec un échange de correspondance entre le commandant de Roberti, commandant du Benedetto Brin, navire-amiral de la flotte italienne, son épouse qui vit à Naples, son neveu, capitaine d'état-major sur le front alpin et le député de Pellis, offre un aperçu complet de la guerre future d'après quatre points de vue différents : la flotte, le front interne, l'armée et l'atmosphère du Parlement romain. Une fois encore, sous la fiction narrative, se présente une image de la guerre future qui n'a rien de réconfortant. La flotte, trop longtemps négligée à cause des budgets de simple survie, ne peut lutter à égalité avec la flotte française (une escadre de 17 cuirassés italiens, appuyée par 7 unités en réserve, aurait été confrontée à 31 navires de ligne en escadre et 27 en réserve), permettant à l'ennemi d'opérer une série de coups de main (comme l'attaque des voies ferrées côtières ou le bombardement de Gênes ou de Naples), tandis que les deux tiers de la flotte italienne seraient rapidement détruits au cours de diverses contre-attaques. le reste de la marine italienne se prépare à sortir pour la dernière fois de la base de la Spezia pour sauver, "sinon le Pays (qui n'a plus d'espoir) au moins l'honneur" 54. Le roman stratégique de Gaetano Limo a eu un grand retentissement "car il pénétrait dans la pensée du lecteur par le biais des sentiments" montrant concrètement ce qu'auraient pu être les conséquences des théories professées par les disciples des soi-disant commandants Z. et H. Montéchant ; ce roman attire indirectement l'attention sur les problèmes de la flotte italienne55 et relance la polémique contre la vision continentale renaissante de la guerre future que nous pouvons définir par la formule suivante : "étant donné un conflit, l'action qui aménera la décision finale ne viendra jamais de la mer". A nouveau, les théories de la Jeune Ecole, avec ses expressions typiques : "frapper vite et fort" * et "une guerre absolument sans merci", sont remises en cause dans un débat critique en grande partie lié aux contingences techniques et financières de la Marine. Dans les quinze premières années du XXe siècle, le débat naval se tourne résolument vers les thèmes techniques et les problèmes tactiques, avec des allusions épisodiques à la stratégie. Dans le domaine des constructions navales, une figure particulière de cette période, le colonel du Génie maritime Vittorio Emanuele Cuniberti, collaborateur assidu de la Rivista Marittima, mérite l'attention56 ; dans les pages du prestigieux Jane's Fighting Ships en 1903, il est le seul à préconiser le bâtiment de ligne doté d'une artillerie de calibre unique ; sa théorie est fondée sur un raisonnement d'une clarté parfaite : si un bâtiment possède une artillerie principale composée de pièces de même calibre, de même portée, de même efficacité, de même cadence de tir avec les mêmes appareils de pointage, le problème du tir à la mer en serait considérablement simplifié et permettrait la concentration simultanée du tir de toutes les pièces sur un même objectif dans une impressionnante bordée. Tandis que la première unité monocalibre sera mise en chantier par la marine anglaise en 1905 sous le nom de Dreadnought, lequel désignera par la suite toutes les unités de ce type, la marine italienne devra attendre 1909, avec le Dante Alighieri, construit sur les plans de Masdea et non de Cuniberti, comme on aurait pu s'y attendre. Dans le domaine technique, l'intérêt s'étend peu à peu à la navigation sous-marine, à l'utilisation des torpilles57 et aux premières applications maritimes de l'aéronautique58 sans qu'on atteigne, tant au point de vue théorique que pratique, des résultats positifs. D'une part, on est loin d'ébaucher des plans pour mettre en œuvre les armes sous-marines comme le faisaient les Allemands ; toutefois, le lieutenant de vaisseau Mario Calderara, émule de Wilbur Wright et premier breveté pilote italien, malgré ses constants efforts personnels, à cause de retards, de jalousies intestines et du manque d'aides financières, sera devancé par l'américain Glenn Curtiss dans la construction d'un hydravion59. Au point de vue théorique, nous pouvons évidemment souligner, en schématisant au maximum, l'intérêt constamment montré pour les études tactiques qui, au cours de la période considérée, explorent de larges pistes de recherches. Comme l'écrira Bonamico, "l'évolution de la pensée tactique a suivi ensuite son développement logique, depuis les solutions élémentaires et obligatoires jusqu'aux analyses approfondies de la manœuvre et des évolutions, pour culminer enfin par des recherches analytiques sur la façon de résoudre le problème de la concentration de l'offensive à distance sur l'objectif décisif" 60. Une "petite reprise" du débat stratégique est liée au contraire à la parution d'un nouvel ouvrage de Mahan, Naval Strategy, et à celle du livre de Corbett, Some Principles of Maritime Strategy, au cours de l'année 1911 : ces travaux permettront aux analystes italiens de "corriger" par la suite les théories de Mahan en se servant des thèses de Corbett. Si bien que sous l'égide de ce dernier (et aussi du Colomb "dépoussiéré" de Naval Warfare), les exégètes italiens de l'époque61 expriment toutes leurs perplexités à propos de l'action exclusivement offensive de la flotte, adoptant comme principe directeur de la future action navale, la défensive stratégique et la Fleet in being * (auquel Mahan est opposé) et s'orientant encore plus vers la paralysie de l'ennemi que vers une réelle destruction du commerce maritime ennemi en période de guerre. Avec l'approche de la crise internationale conduisant à la Grande Guerre, l'expression de la doctrine passe des stratégistes navals qui parlaient pour la plupart à titre purement personnel (étant en général de jeunes officiers ou des officiers en congé), aux bureaux d'opérations de l'état-major de la Marine situé au Palazzo Sant'Agostino, siège du ministère de la Marine sous la direction du chef de l'état-major, le contre-amiral Paolo Thaon di Revel ; ce dernier, noble piémontais tout d'une pièce, sera toujours hostile à exprimer publiquement sa pensée, sauf dans des documents officiels62. Selon Thaon di Revel, la flotte italienne de l'époque est inadaptée pour remplir ses engagements arrêtés lors des derniers accords navals avec les empires centraux (1913). il faut "ou bien changer de Marine pour qu'elle soit conforme à la politique, ou changer de politique, pour la mettre d'accord avec la Marine" et avec ses réelles possibilités opérationnelles63. conclusion, certes peu réconfortante, mais peut-être méritée pour un débat qui, déjà au cours des cinquante années écoulées, avait fini par privilégier, comme nous l'avons fréquemment souligné, les problèmes techniques et tactiques par rapport aux grands thèmes politiques et stratégiques. Mais s'il est vrai que "c'est au plus fort de la guerre que se développent le plus sûrement les méthodes de l'art de la guerre" comme en avait averti le père Guglielmotti, au moment de l'action réapparaît la vieille opposition, jamais éteinte, entre partisans des grands et des petits navires, entre la guerre d'escadres et la guérilla navale. La première thèse sera soutenue par le commandant en chef de la flotte lui-même, le prince Louis de Savoie, duc des Abruzzes, auquel les contre-amiraux Cagni et Millo apportent leur caution ; ils croient aux grands navires en vue de la grande bataille navale qui emporte la décision, une sorte de Tsoushima en Adriatique et voient la guerre sur mer comme une suite ininterrompue d'engagements entre cuirassés et grands croiseurs, avec le constant objectif "de contraindre la flotte ennemie à sortir à tout prix de ses ports et d'accepter coûte que coûte la bataille que nous lui imposerons, au jour et à l'heure que nous jugerons la plus favorable pour nos desseins" 64. La seconde thèse (qui à la fin l'emportera, l'une succédant à l'autre) est soutenue par Thaon di Revel et semble reposer sur l'emploi de la guérilla navale menée par des unités légères aptes aux coups de main, nécessairement favorisée par le refus de combattre de la marine impériale et royale austro-hongroise (la "K.K.K."), par l'action furtive des sous-marins et, évidemment par les caractères géostratégiques mêmes du théâtre d'opérations adriatique. Si bien qu'au cours des 41 mois de guerre de l'Italie sur le flanc des pays de l'entente65, les grandes unités de combat jouront le rôle de pivot stratégique en se tenant au fond de la rade de Tarente, comme les unités semblables des flottes alliées restaient à Malte ; les constructions de cuirassés et de croiseurs sont arrêtées sur cale, ainsi que celle de quatre super-dreadnoughts de la classe Caracciolo. Le principal effort de guerre est fourni par les torpilleurs et par quelques armes représentant la toute dernière nouveauté dans les forces navales de la Grande Guerre : elles sont de déplacement très modeste, de construction peu onéreuse mais d'efficacité exceptionnelle comme les MAS* et les premiers exemplaires des unités légères d'assaut66 ! C'est en quelque sorte la vengeance posthume de la poussière navale, portée à l'extrême, conforme à la théorie élaborée trente ans avant par Acton, Cottrau et Maldini !
Notes: Parmi les contributions critiques de l'histoire de la Rivista Marittima (désormais citée RM) citons celles de C. Manfroni, "Il Giubileo della Rivista Marittima" et de A. Cocchia, "Tradizioni della Rivista Marittima" toutes deux dans RM, 1927/3 et 1959/1 ; La Rivista Marittima nel suo primo secolo di storia, et E. Ferrante, La Rivista Marittima della fondazione ai nostri giorni. La storia, gli autori, le idee, dans un numéro spécial 1968/4 et un supplément, 1986/7. En particulier "Considerazioni sulla tattica del bastimenti a vapore" et "La difesa della nostra frontiera marittima" tous deux dans RM, 1868-1, pp. 17-28 et 1872/2 (pp. 829-834). Rome, Tip. Eredi Botta, 1872, dont le sous-titre "Traduzione libera della battaglia di Dorking" indique clairement que la source d'inspiration est la bataille de Dorking. Invasion des Prussiens en Angleterre, Paris, 1872. Rossi disparaîtra soudain prématurément de la scène, après le succès obtenu par son pamphlet, avec le grade de capitaine de frégate. Basées sur l'idée de Napoléon suivant laquelle "le sort de l'Italie se décide uniquement dans la vallée du Pô", parmi les réactions "terrestres" aux écrits de Rossi, retenons particulièrement un autre roman stratégique, La battaglia di Pinerolo. Episodio della difesa d'Italia nel 187... in risposta al Racconto di un guardiano di spiaggia, Turin, Tip. Eredi Botta, 1872. pour une synthèse du débat critique du moment, voir F. Mariani, "L'evoluzione della difesa costiera nel secolo XIX", RM, 1901/7 ; pour le débat des années soixante-dix, voir spécialement la thèse opposée du capitaine du génie P. Fambri, "Le nostre frontiere marittime e la Spezia", Nuova Antologia, juin 1872, pp. 225-255) et le travail cité de Rossi, qui représente la réaction critique immédiate, "La difesa della nostra frontiera marittima". idolum fori créée dans l'esprit des Italiens par l'occupation française en Tunisie, par la guerre commerciale et par la politique de Francesco Crispi (président du Conseil des ministres de 1889 à 1891 et de 1893 à 1896). En ce qui concerne la planification anti-française de la Marine royale, voir Archivio dell'Ufficio Storico della Marina (AUSM), documentazione storica, 1881, 111/1 (exemple d'expédition militaire maritime qui est supposée entreprise par la France contre nos côtes) ; 112/4 (de la guerre de côtes) ; 1889, 135/2 (étude et hypothèse d'une guerre contre la France ; 1891, 139/3, (étude d'un débarquement de troupes sur les côtes françaises ; 1894, 153/4, (Débarquement d'un corps d'armée, français à Sestri-Ponente). Pour des recherches en archives sur le thème de la défense et de l'attaque des côtes, voir, AUSM. documentazione storica, 1878-1886), 110/3 (défense des côtes des golfes de la Spezia et de Venise) ; 1882-1883), 112/4 et 114/1 (actes de la Commission pour la défense de l'Etat) ; 1883), 113/3-4 (actes de la Commission pour la défense rapprochée des côtes). parmi ces études, signalons en particulier G. Martinez, Saggio di tattica navale, Gargiulo, Naples, 1867. E. De Viry, Considerazioni Qenerali sulla tattica navale, Tip. R. Ist. Sordomuti, Gênes, 1869. E.C. Morin, "Degli ordini et delle evoluzioni d'una flotta" ; O. Tadini, "Della rapidità di evoluzione delle navi", tous deux dans RM respectivement fasc. 1873/12, pp. 311-339, 1874/1 et 2, pp. 42-66 et 219-243 et 1875/2, pp. 236-258). Ce sont, Tactique supplémentaire à l'usage d'une flotte cuirassée, Dupont, Paris, 1865 ; La tactique navale moderne, Dupont, Paris, 1868 et Nouvelles bases de tactique, Thunot, Paris, s.d. ; d'après les éditions figurant dans le catalogue de la bibliothèque centrale du ministère de la Marine. "Studi navali militari" RM, 1872/4, pp. 384-398. Il n'existe aucune étude sur le personnage et l'influence du commandant Colomb sur la pensée navale italienne ; cependant ses écrits sont fréquemment traduits dans la Rivista Marittima et ses enseignements sont souvent cités par les théoriciens italiens. A signaler la récente étude de B.M. Gough, "The Influence of Sea-Power upon History Revisited : Vice-Admiral P.H. Colomb, RN" RUSI Journal, été 1990. "Studi navali militari", op. cit., pp. 391-392 ; de Amezaga fut le premier à refuser ses thèses. "A.M. Massime e Principi generali", RM, 1877/9 et 11, pp. 345-358 et 161-172 ; 1878/I, 3, 9 et 12, pp. 5-16, 359-371, 367-380, 355-370) et 1879/6, pp. 357-368. Dans ce débat, il était intervenu avec la publication d'une brochureAncona e Lissa, Tip. Baluffi, Ancone, 1866. Fincati avait pris part à la bataille de Lissa comme commandant de la canonnière protégée Varese. en épousant la thèse de Léon le Philosophe (dont la Tactica avait été traduite dès 1586 en italien par Filippo Pigafetta), il affirme que : "la guerre se gagne avec le courage et grâce à la hardiesse des combattants, avec la sagesse et la foi inébranlable des capitaines". Griffin and Co, Londres, 1874 ; traduction italienne, Barbera, Rome, 1875. A ce sujet, rappelons Fincati lui-même, dans "La pugna navale antica", G. Gavotti, "L'arma tattica nei futuri combattimenti sul mare" et "Il rostro antico e il rostro moderno" ; tous dans RM, 1879/7-8, pp. 5-34, 1880/11, pp. 255-268 et 1881/3, pp. 451-464. dans Nuova Antologia, avril 1876, pp. 801-820. cette guerre pourrait lui être imposée à son désavantage par l'Autriche... ou par la Grèce agrandie, ou par un empire asiatique comme l'empire ottoman... ou enfin par une puissance espansionniste voulant se rapprocher des eaux chaudes de l'Archipel grec ou de la mer Ionienne pour exercer l'hégémonie sur mer (la Russie). Comme s'exprimait F. Duncan, "Mahan-Historian with a Purpose" U.S. Naval Institute Proceedings, vol. 83, mai 1957, pp. 502 ; pour un profil historique, cf mes articles "Il Magisterio navale di padre Alberto Guglielmotti", Revista Marittima, 1/1883 et "Il Padre dell'Armata italiana", Lega Navale, LXXXVI, 1986-6. "L'histoire ne doit pas être comme le voudrait celui-là ou celui-ci, mais comme elle est présentée par les faits que rapportent les écrits qu'on trouve en fouillant les archives. je n'écris pas pour faire des éloges mais en historien ; par conséquent, je ne peux ni ne dois taire les comportements coupables de quiconque, au détriment de l'intérêt public. J'écris pour dire la vérité qui triomphe toujours, bien que quelquefois, elle engendre la haine ; je loue le courage et je condamne le vice avec justice comme celui qui ne craint rien et qui n'espère rien, qui n'est ni flatteur ni méchant. C'est ce que je crois être le devoir et le magistère de l'Histoire". Storia della Marina Pontificia nel Medioevo dal 728 al 1499. Le Monnier, Florence, 1871, vol. 2, p. 261 et La squadra permanente della Marina romana. Storia dal 1573 al 1644, Voghera, Rome, 1882, p. 44. Marcantonio colonna alla bataglia di Lepanto, Le monnier, Florence, 1862, p. 119. Storia della Marina pontificia nel Medioevo, op. cit., vol. 1, p. 408. La guerra dei pirati e la marina pontificia dal 1500 à 1560, vol. 2, p. 46. Voghera, Rome, 1889, pp. 1-2017. Ibid, ad vocem, "strategia", pp. 1170-1171. "Pour être affranchi de la misère et de la honte d'aller mendier par le monde des mots et des expressions serviles, étrangères ou inutile", La guerra dei pirati e la marina pontificia dal 1500 al 1560, Le Monnier, Florence, 1876, vol. 1, p. 78. Un programme qui permettra naturellement de faire paraître ses écrits de caractère technique et historique ; voir La Marina militare, Vallardi, Milan,1894 et la Storia generale della Marina militare, Giusti, Livourne, 1895, 3 vol. Al servizio del mare italiano, Paravia, Turin, 1928, pp. 423-424. "L'Armata latina nelle guerre puniche", Rivista militare italiana, avril et mai, 1879, pp. 131-154 et 239-250. Cf l'article sur Rocco, supra. le plan organique représente un concept-clé de la politique navale italienne du moment et implique un engagement exceptionnel à moyen terme (dans le cas présent, cinq à dix ans) pour participer aux prévisions spécifiques de dépenses dans les budgets ordinaires de la Marine royale concernant le nouveau programme de constructions navales. C'est encore une fois la Rivista Marittima qui en est un indicateur sûr si nous pensons aux interventions de F. de Angelis ("Il Duilio", 1876/5-6, pp. 378-387), R. De Luca ("Il cannone de 100 t. e le corazze de 55 cm", 1877/2, pp. 305-317), G. Bettolo ("Le corazze de 55 cm.n, 1877/6, pp. 446-477), A. Albini ("Artiglierie delle navi moderne", 1880/1, pp. 7-32), M. Cattori ("La nave da guerra moderna", 1880/6, pp. 459-485) et I. Sigismondi, ("Le corazze delle navi", 1881/9, pp. 423-450). Actes parlementaires, Chambre des députés, Session 1880, Discussioni, séance du 21 février 1880, pp. 75-76. Benedetto Brin, La nostra Marina militare, Bocca, Rome, 1881, p. 211 (la préface porte la date du 12 décembre 1880). Le lecteur a pu suivre l'analyse de cette question, tant dans le domaine parlementaire que dans celui des publications ; Actes parlementaires, Chambre des députés, Session 1879/1880, Discussioni, séance du 7 février 1879 ; XIVe législature, première session, Discussioni, séances du 20 décembre 1880 ; 31 janvier et 24 février 1881 ; 20/21 avril et 31 mai 1882. Pour ce qui est des publications, rappelons spécialement les écrits suivants, parus dans la Rivista Marittima : C. Turi, "Le attuali corazzate e le navi de linea du futur", 1878/6, pp. 367-390 ; P. Cottrau, "Abbiamo urgente bisogno di navi" et "Maris Imperium obtinendum", 1880/10, pp. 5-50 et 1882/7-8, pp. 33-54 ; G. Di Suni, "Sulla questione delle navi", 1880/12, pp. 503-516 ; G. Maldini, "Le nuove costruzioni navali per la Marina Italiana - Navi piccole et navigiganti", 1880/12, pp. 531-576 et 1881/1, pp. 5-81, qui paraît aussitôt sous forme de monographie chez Barbera, Rome, 1881 et "La questione delle navi e il Parlamento", 1881/7-8, pp. 59-114. Il faut souligner l'importance de l'œuvre du plus important partisan de B. Brin | ||||||||||||||||||||||||||||