Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Entretien imaginaire avec le père Fernando de Oliveira

L’ART DE LA GUERRE NAVALE 1

 

 

Si l’entéléchie est puissante, elle fera prévaloir son droit à une éternelle jeunesse

 

I.

M. Avez-vous longtemps battu la semelle aux portes du paradis ?

P.O. Un certain temps. J’ai bien essayé d’influencer Saint-Pierre, mais il avait des ordres.

M. Néanmoins, rien à voir avec les rigueurs que l’Inquisition vous fit subir.

P.O. Ce n’est pas ce que je voulais dire !

M. Que vous reprochait-on au juste ?

P.O. Essentiellement, mon esprit de rébellion.

M. Sans compter une courte patience et un brin d’hérésie.

P.O. Tout cela va ensemble. Je suppose que vous n’avez pas pris l’initiative de me rencontrer pour me demander, comme vous dites en bas, mes “impressions” sur la vie éternelle. Alors, venez-en au fait !

M. Exact. C’est que, voyez-vous, les Français s’intéressent à vous.

P.O. Il était temps ! Il est bien temps de vous souvenir que je servis dans votre flotte de l’Atlantique de juin 1545 au printemps de 1546, sous les ordres directs du baron de Saint Blancard2, un vaillant gentilhomme. Je m’honore d’avoir été son pilote. Allons, quelle est votre première question ?

M. Elle est toute simple : racontez-vous !

P.O. Soit, mais je ne vous en dirai pas plus que ce qu’a écrit mon excellent biographe, feu le capitaine de vaisseau Henrique Lopes de Mendonça3. Pour le reste, trouvez-en un autre qui prendra la relève.

Je naquis en 1507, dans la bourgade d’Aveiro, de parents modestes. Je ne sus jamais si mon père avait appris à lire. A 13 ans, j’étais déjà au couvent des dominicains d’Evora. J’y reçus les leçons du fameux grammairien André de Rezende. Je le retrouverai plus tard. Autour de mes 25 ans, j’eus quelques démêlés avec mon ordre et je m’expatriai en Castille.

M. Mais encore !

P.O. J’ai déjà répondu à cette question. Je poursuivis, là-bas, mes recherches de philologie et me donnai pour modèle les travaux de Antonio de Nebreja dont la grammaire de castillan, publiée en 1492, faisait autorité. Je me mis donc à l’ouvrage et, en quatre ans, j’écrivais la première grammaire de la langue portugaise. Je la publiai en 1536, après mon retour au pays, et alors que j’étais précepteur des enfants du fameux João de Barros, futur chroniqueur des Indes. Mon travail de grammairien me valut l’estime des érudits de mon temps. En 1541, je partis pour l’Italie en mission secrète.

M. Pour y négocier l’établissement de l’Inquisition au Portugal ou comme conseiller technique ?

P.O. La ficelle est un peu grosse. Arrêtez donc de m’interrompre !

Je vécus principalement à Venise et m’en revins deux ans plus tard à Lisbonne, nanti d’une bonne expérience de la navigation, mais ayant perdu la faveur du prince ; pour comble de malchance, je retrouvai un pays accablé par la famine. Inopinément, en juin 1545, une flotte française de 25 galères commandée par le baron de La Garde4, en provenance de Marseille et en route pour le Havre, fit escale à Lisbonne. Elle avait pour mission de rejoindre les escadres — 200 navires environ — de l’amiral d’Annebaut que votre roi François se proposait de lancer sur les côtes sud de l’Angleterre pour contraindre Henri VIII à lui céder Boulogne et Calais. En raison de mes connaissances, je pus m’enrôler comme pilote sur la galère commandée par Saint-Blancard et quitter Lisbonne clandestinement. Je fus très vite apprécié de vos compatriotes et je pris à bord une place qui dépassait singulièrement mon modeste travail de pilote. Comme j’avais l’oreille du commandement, je n’eus point trop de mal à le convaincre de modifier la galère qui devait transporter le roi François en Italie, en lui montrant l’avantage de manœuvre que gagnerait ce bâtiment, si l’on réduisait ses rangs de rames de cinq à quatre. Une autre fois, un de vos capitaines qui s’était emparé d’un navire ennemi argua que le bénéfice de cette prise revenait à son équipage, exclusivement. On me fit juge. Je tranchai, argumentant qu’en bonne justice, la prise devait aller à l’ensemble de la flotte. Mon jugement fut exécuté.

Il est un point sur lequel, je le confesse, j’échouai à vous convaincre, c’est l’usage abusif que vous faites du vin. Marins et soldats affirmaient que pour soutenir vaillamment un combat, il fallait être à demi-ivre. Je tentai par maint exemple de les convaincre du contraire : Voyez, leur disais-je, le courage sans égal des Espagnols et des Maures, et il ne boivent que de l’eau ! Rien n’y fit : je renonçai, pensant en moi-même, que cet usage vous jouerait, tôt ou tard, un vilain tour. Donc, la flotte prit ses quartiers d’hiver à Quillebœuf, sur la rive gauche de la Seine, et au printemps de 1546, nous courûmes sus aux Anglais. Au cours d’une fausse manœuvre, due à la maladresse des marins dans le maniement des voiles comme à la folle audace de notre capitaine — oh ! cette passion de la prouesse que vous avez — on nous…

M. Il est piquant, Père Oliveira, que vous nous fassiez ce grief : sous cet aspect-là, vous feriez un acceptable Français d’honneur…

P.O. Mes foucades n’engagèrent jamais que moi ! Bref, on nous fit prisonniers. Les Anglais nous traitèrent bien, moi, tout particulièrement. Je fus reçu à la cour du roi Henri, qui m’offrit sa protection, et son fils Edouard ne la renia pas quand il monta sur le trône.

M. D’où plus tard, votre impertinente réponse aux inquisiteurs dans laquelle vous vous donniez comme son serviteur et son débiteur pour avoir mangé son pain.

P.O. C’est ça. Mon séjour de 18 mois à la cour fut stimulant. Je pus observer que tous les torts n’étaient pas du côté du roi. J’étais d’ailleurs, moi-même, sans illusion, depuis mon séjour en Italie, sur les turpitudes de Rome. La méchanceté des inquisiteurs de Lisbonne m’obligera à le leur rappeler.

M. Ce ne fut quand même pas votre meilleur argument.

P.O. Je retins de l’anglicanisme des thèses qui forcèrent ma considération.

M. Comme ?

P.O. Les miracles douteux et tout ce bric-à-brac qui encombre notre sainte Eglise. Après tout, l’anglicanisme respecte le dogme. Alors ! Le reste vous savez… et puis, je ne pouvais oublier que l’humanisme de mon siècle se fondait sur l’idée de tolérance.

M. Que vous ne confondez pas avec l’indulgence.

P.O. Ah ! ça non. Comme j’avais le mal du pays, j’y retournai, au grand regret des Anglais. Les choses furent difficiles, d’emblée. C’est que dans la Lisbonne retrouvée de 1547, mes opinions sentaient le fagot.

M. Le port du chapeau, des chausses et de l’épée n’arrangeant rien…

P.O. La cabale des méchants non plus. Mon ancien professeur, André de Rezende, et ses amis ne me ratèrent pas. Je tombai dans le piège qu’ils me tendirent et…

M. Mauvais point pour un stratège !

P.O. Me cherchez-vous querelle ?

S. Ne prenez pas la mouche, père Oliveira, un peu d’humour que diable ! Henri VIII et notre roi François n’en manquaient pas.

P.O. C’est bien vrai ça.

M. A la bonne heure !

P.O. Donc le 21 novembre, je fus assigné à comparaître par devant le tribunal de l’Inquisition. Mon attitude comme les réponses que je lui fis me coûtèrent, sept mois après mon interrogatoire, une condamnation pour doctrines hérétiques, assortie d’une abjuration et d’une pénitence à durée indéterminée, dans les terribles cachots où l’on m’avait jeté dès le premier jour. J’eus de la chance. Quelques amis puissants émurent l’illustre cardinal Don Henrique et, en septembre 1550, ma peine fut commuée en retraite au couvent de Belem, sous la condition que je reprisse l’habit et me livrasse à des exercices honnêtes.

M. Précisons, pour nos lecteurs, que vous fîtes face à l’Inquisition dans un excellent latin.

P.O. En août 1552, mes supérieurs me firent embarquer comme prêtre et chapelain, à bord d’une caravelle qui faisait partie d’une flottille de cinq navires destinés à rétablir sur son trône, le roi de Velez, près de Mélilla, Moulay Bouharan, allié du Portugal. Une flotte de vingt-cinq galées, montées par des pirates algériens, nous surprit au mouillage.

M. Ce qui vous fera écrire : Il y a bien des choses que je préfère oublier, si honteuses sont-elles5. Qu’est-ce à dire ?

P.O. Que l’amateurisme de nos chefs, le manque d’esprit militaire de nos troupes embarquées et l’affolement de l’équipage nous perdirent aussi sûrement que le nombre des ennemis. Bref, on nous emmena tous en captivité à Alger. Les plus riches proposèrent leur rachat. On me chargea de la négociation auprès du roi de Portugal. J’eus encore des démêlés à l’escale de Ceuta avec le capitaine de la place, à qui je dis vertement ce que je pensais de notre malheureuse expédition et de la pusillanimité du commandement. La chose arriva aux oreilles de Jean III et de la cour, si bien que je fus déchargé de ma mission.

M. on vous fit prisonnier par deux fois ; disons-le sans fard et à votre manière, à cause d’évidents motifs d’incompétence que vous avez dénoncés avec rudesse. Ces expériences pénibles furent-elles décisives dans l’élaboration de votre livre : l’Art de la guerre navale ?

P.O. J’allais y venir. Pas uniquement. Mais elles expliquent que j’aie tellement insisté sur les notions de commandement et de formation des hommes. L’année 1552 tirait à sa fin. Je mis à profit mes loisirs pour rédiger mon livre et, en 1554, je l’avais achevé.

M. Nous y reviendrons dans la deuxième partie de cet entretien. Avant que vous ne repreniez le récit de votre aventureuse carrière, dites-nous pourquoi, vous, un humaniste, “ex-dominicain” sans doute, mais prêtre votre vie durant, tout de même, avez-vous pu vous passionner pour un métier si éloigné de vos préoccupations au moins supposées, au point d’en faire un livre. Vous écrivez dans votre prologue : il est opportun que les prêtres aillent à la guerre et, à plus forte raison, en parlent.

P.O. Sans doute, mais pour ajouter que la guerre n’est pas illégitime, dès lors qu’elle est juste. Qui plus est, le Portugal dépendant de la mer et, puisqu’il en tire profit et honneur, court aussi le risque de tout perdre. Il doit donc s’y défendre de ses ennemis. “Le soldat défend son pays et protège la paix”. Je ne vois donc pas pourquoi l’état de soldat serait incompatible avec celui de religieux, pas plus qu’avec aucun autre ; il n’est incompatible qu’avec le vice. Cicéron avait bien raison de remarquer “combien il était stupide de dénigrer une activité quelconque, au motif que certains en usaient mal” 6. C’est dans cet esprit que j’écrivis que “le soldat qui vole n’est pas un soldat, mais un voleur ; le soldat qui assassine n’est pas un soldat mais un assassin”. D’où mon insistance sur la nécessité de pratiquer une sélection rigoureuse des hommes d’armes, parce que leur futur métier repose sur l’honneur, d’abord. Ils oublient, “ceux qui diffament le soldat, que s’ils ont reçu honneurs et richesses, le soldat, lui, les a conquis” 7. Je ne crois pourtant pas avoir épuisé votre question. Je nourrissais la conviction que l’humanisme de mon siècle me conduisait nécessairement à examiner moins la condition humaine dans son unité — et je ne la nie pas — que dans sa variété. Je me devais donc de réfléchir à la singularité de mon action devant Dieu et devant les hommes. Mon Art de la guerre navale est donc aussi une réflexion sur l’action.

M. Sous cet aspect, vous êtes plus proche de Montaigne qu’il n’y pourrait paraître de prime abord.

P.O. Si vous le dites...

M. Qu’advint-il, votre livre une fois écrit ?

P.O. Je fus nommé correcteur à l’imprimerie de l’université de Coïmbra ; puis, chargé d’enseignement de lettres classiques ; c’est encore à Coïmbra que je publiai mon ouvrage.

M. Et comment fut-il reçu ?

P.O. Fort mal. Notamment pour toutes les institutions que j’y étrillai : l’Eglise, les grandes familles, des pans entiers de la cour.

M. On aurait pu s’en douter. Et les hommes de guerre ?

P.O. O sancta simplicitas ! Cherchez ! En tout cas, je fus de nouveau arrêté par l’Inquisition et retrouvai des geôles qui m’étaient familières.

M. Vous fit-on un nouveau procès ?

P.O. J’abrège. Je sortis de prison au bout de deux ans, je crois, et passai les années suivantes au couvent de Palmella, à écrire différents livres dont un Art de la navigation 8 en latin, et mon Livre de la construction des navires 9 en langue portugaise.

M. Il est passionnant et illustré de coupes et graphiques précis. Hélas, nous n’en avons que la moitié.

P.O. C’est dommage, mais avec un peu de chance… sait-on jamais !

M. ça ne nous avance guère !

P.O. Je croyais avoir gagné le repos sur votre terre, quand se posa la douloureuse question de la succession au trône en 1580. Sans doute, mon corps était-il vieux et las, mais mon esprit, Aristote aurait dit, ici, mon entéléchie, restait toujours jeune. La situation faite à mon malheureux pays, par une camarilla politique et des groupes influents, me révolta. Le projet de dévolution de la couronne portugaise à Philippe II d’Espagne me poussa à rejoindre le parti des patriotes. Mais Dieu en avait jugé autrement, qui me rappela à lui quelques mois après.

M. Fut-ce à Palmella ou à Paris ?

P.O. Qu’importe ! je priais en direction du ponant, les yeux au ciel.

M. Venons-en à votre Art de la guerre navale.

P.O. Enfin !

M. Pour que vos lecteurs aient d’emblée une vue d’ensemble de votre livre, donnez-nous en l’idée et la méthode, les sources et l’architecture.

P.O. Bien volontiers. J’avais formé le projet d’adopter les règles de la guerre terrestre à la guerre navale de mon siècle.

M. Quelles sont-elles ?

P.O. Elles touchent à l’organisation, au commandement des hommes et à leur moral ; à l’attaque et à la défense.

M. Vous identifiez-là leur champ d’application, vous ne les donnez pas.

P.O. C’est exact. J’avais préféré partir des exigences de la réalité et, de là, remonter à la règle. on les verra donc apparaître à mesure que notre entretien progressera. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas à vous, Français, que je dois rappeler qu’elles sont simples… Je tirai mon inspiration de deux sources. La première était mon expérience de la navigation et de la guerre, même si je ne vous dissimule pas avoir été plutôt considéré comme un curieux par les hommes de l’art ; la deuxième était l’Antiquité, immense et inépuisable, et dont je reçus mon armature intellectuelle.

M. Quels sont les auteurs militaires qui vous influencèrent tout particulièrement ?

P.O. En fait d’auteurs militaires, on ne pratiquait guère, de mon temps, que Végèce et César.

M. Justement ne quittons pas le premier. Vous écrivez qu’il est le seul auteur dont vous vous soyez inspiré, mais assez peu, ajoutez-vous. Ce n’est pas notre sentiment. Il vous aura marqué beaucoup plus que vous ne le dites, et sans doute à votre insu.

P.O. Vous avez à l’esprit, je pense, son livre V10.

M. Pas seulement…

P.O. Il ne compte, ce livre V, qu’une vingtaine de pages, alors que mon travail se voulait plus ambitieux. J’ajoute que les conditions de navigation, au moment où j’écrivais, avaient beaucoup changé depuis Végèce : il ignorait la navigation océanique et le calcul astronomique ; il ne décrit qu’un seul type de bâtiment, la liburne, proche des galées ou galères, comme vous dites, sans parler des armes, de l’artillerie notamment. Mais, je vois ce que vous voulez dire. L’effort de systématisation de Végèce m’aida certainement. Ça, je vous l’accorde.

M. Et chez vos contemporains ? Nous pensons à l’Espagnol Alonso Chaves.

P.O. Je ne crois pas l’avoir jamais pratiqué, sous réserve que ma mémoire ne me trahisse pas.

M. Dans quelle intention avez-vous écrit ce livre ?

P.O. Le succès, naturellement.

M. En quelque sorte, c’est un manuel de victoire !

P.O. Si vous voulez.

M. En vous taquinant, mais sans malice, vous n’avez, au fond, jamais cessé d’être grammairien. On vous doit une grammaire de la guerre navale.

P.O. Vous me faites plaisir ! Je découvre avec vous que, tout bien pesé, ma vie durant, je serai resté grammairien.

M. Dites nous deux mots de votre méthode ?

P.O. Elle était toute simple. Elle se basait sur la comparaison, essentiellement. J’avais la pratique de la Méditerranée et de l’Atlantique ; des flottes française et portugaise. Ajoutez à cela mes innombrables conversations avec des marins vénitiens, génois, anglais et barbaresques. Il eût été singulier que je ne procédasse pas comme je le fis.

M. Et l’architecture de votre livre ?

P.O. Je vais y venir, mais vous négligez un aspect de mon travail, et qui me contrarie fort.

M. Ah ! lequel ?

P.O. Le style. Vous diriez, vous modernes, mon écriture.

M. Nous avions prévu cette question plus loin. Eh bien ! parlez-nous en, puisque vous y êtes.

P.O. Autant pour moi ! Je me souciais de style, pas seulement par convenance d’humaniste, ça n’aurait été que simple coquetterie, mais encore par intime conviction qu’une œuvre ne persuade bien ses lecteurs que si forme et fond s’y servent mutuellement, par un échange invisible. J’avais un public très varié à convaincre : le prince, la cour, les hommes d’Etat et de guerre, sans négliger quelques curieux exigeants et lettrés.

Je m’efforçais toujours d’adapter le ton, la dimension et le mouvement de ma phrase à l’objet que je décrivais. D’où ma recherche de la précision et de styles variés : raisonnement, description… que sais-je encore ?

M. Et encore quelques vilains mots et d’innombrables sarcasmes…

P.O. Des métaphores aussi. Y a-t-il plus belle figure que celle qui donne à voir et enflamme l’âme ?

M. Il ne nous avait pas échappé que votre écriture n’était pas banale. Elle est superbement manuéline, expressionniste en termes modernes, et que de formules percutantes ! Même Dieu ne nous a pas fait bourreau de sa colère11, lanciez-vous à ceux qui abusaient de peuples lointains, sous prétexte qu’ils n’étaient pas chrétiens. Et comment ne pas citer votre chapitre 10 ? On y lit : “Elle est terrible la guerre navale et insoutenable à l’œil humain. Les sens la refusent parce qu’elle n’a que la mort à offrir…”

M. Et l’architecture de ce livre dans tout ça ?

P.O. Mon Art de la guerre navale comprend deux parties précédées d’un prologue. La première comprend 15 chapitres : elle porte sur la préparation à la guerre navale ; la deuxième concerne l’art de naviguer et de combattre : elle en comprend 15 également.

M. Entrons dans l’analyse de ces deux parties. Nous écarterons les chapitres qui ne concernent plus que les historiens modernes, comme la coupe du bois, les vents, la météorologie, etc. Qu’en pensez-vous ?

P.O. A votre guise.

M. Vos cinq premiers chapitres vont de “la nécessité de faire la guerre” à la nécessité qu’elle soit “juste” et de juste “exécution” en passant par celui qui a reçu le pouvoir exclusif de la “faire” et, ici, de la faire en mer. Bref, c’est la guerre sous son aspect politique et ontologique.

P.O. Si vous voulez. Mon intérêt pour le couple infernal de Mars et Bellonne provenait de ma conviction, point neuve certes et de lointaine origine, mais très éloignée de certaines écoles philosophiques, que le conflit s’enracine d’abord dans les passions humaines : il est donc éternel. C’est par prétérition que je n’insisterai pas sur ces doctrines iréniques que je condamne comme calamiteuses. Je me rangeais sous l’autorité de Platon et je soutenais que “les humains doivent être gouvernés et prêts à se battre comme s’ils vivaient dans un état continuel de guerre. La guerre est éternelle, parce qu’elle naît de notre nature pervertie et se nourrit de nos différences. Nous devons être prêts à nous défendre contre ceux qui se proposent de nous offenser. La rapidité de la riposte l’emporte bien souvent sur la simple force. La victoire va aux diligents et la négligence ruine les nonchalants. On fait la guerre pour avoir la paix, et ce sont les bonnes guerres qui font les bonnes paix. Les armes garantissent la paix, elles ne causent pas la guerre. Les armes défendent la paix comme le chien défend ses brebis”.

Je crois que la meilleure protection d’un Etat est assurée par une armée nationale de professionnels issus, c’est mieux, de familles à tradition militaire. Ces armées sont supérieures aux troupes mercenaires parce qu'elles sont mues par “l’amour” de leur pays et “l’honneur envers les aïeux qui étaient aussi soldats” 12. Elles ont encore, ces armées, l’avantage de ne pas avoir à se soucier de leur entretien, puisqu’elles sont soldées par le prince. “C’est ainsi que se défend le Portugal depuis quatre cents ans”.

M. Il en découle que seul le prince peut faire la guerre.

P.O. Naturellement. “Il est du devoir des rois de défendre leur peuple”.

M. De là, vous, Portugais, en arrivez à la nécessité de la guerre navale : voulez-vous nous résumer le chapitre concerné.

P.O. Pourquoi pas ?

“Il importe que l’océan soit sûr, parce qu’il est immense et imprévisible. Les hommes ne peuvent se passer d’y échanger leurs richesses : les uns en commerçant, les autres en pêchant, d’autres encore comme il leur convient. Ainsi, tous contribuent à enrichir leur pays. C’est par la crainte du châtiment qu’on dissuade l’audace des corsaires, lesquels commettent de grands forfaits… non contents de voler et de tuer, les pirates ensevelissent tout vivants les hommes au fond des eaux ou les brûlent vifs… Les corsaires font de la mer un espace de brigandage, mais si on les laisse faire, ils s’enhardissent à descendre à terre et à y terroriser les populations. Il convient donc de les traquer et de briser leur élan. Il est donc indispensable d’avoir des escadres